Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 74 – Lamentation après la destruction du temple

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

Personne n’oserait dire que le Ps 74 est son psaume préféré. Pourtant, il s’agit d’un poème absolument génial. De quoi parle-t-il? Comme tous les peuples de l’histoire, les fils d’Israël ont connu leur lot de désastres. Mais aucun n’a égalé la prise de Jérusalem et la destruction du temple par les armées babyloniennes en 587, qui mena à l’exil et changea pour toujours le visage du judaïsme (voir 2 R 24–25). D’autres ont pensé, mais c’est moins probable, à la profanation du temple par Antiochus Épiphane en 167, qui provoqua la crise maccabéenne (1 M 1,21-23.39; 4,38; 2 M 1,8; 6,1-9).

Le Ps 74 se présente comme une lamentation collective typique comportant deux mouvements : l’un, de douleur devant l’étendue de la catastrophe; l’autre, de supplication pour que Dieu répare les ruines et guérisse les blessures. Sa structure est assez claire. Le poème s’ouvre par une brève supplication (v. 1-2) qui donne le ton à ce qui va suivre : « pourquoi? » (v. 1) et « rappelle-toi » (v. 2). La première partie décrit ce qui s’est passé, à savoir la destruction du temple (v. 3-9). La deuxième partie est un hymne au Dieu maître du chaos dans la création et dans l’histoire (v. 10-17) qui utilise sept fois le pronom « toi » pour implorer Dieu en rappelant ses interventions passées. La troisième partie est une supplication au Dieu de l’alliance (v. 18-23) qui reprend les premiers versets : « rappelle-toi, n’oublie pas, lève-toi ».

Commentons quelques versets. Le poème commence de façon poignante par un « pourquoi? » (voir Ps 10,1; 22,2; 44,25; Lm 5,20) lancé à Dieu qui paraît avoir non seulement oublié son peuple mais l’avoir rejeté; non pas un peuple étranger mais son propre peuple, « les brebis de son troupeau ». Le psalmiste s’interroge puisque le châtiment dépasse ce qui a été mérité et ressemble à un rejet définitif. Le v. 2 donne le ton à la suite du poème en invitant Dieu à se rappeler toutes ses interventions en faveur de son peuple (« souviens-toi » aussi aux v. 18.22, avec « n’oublie pas » v. 19 et 23), depuis les toutes premières jusqu’au choix du mont Sion où sera construit le temple.

Au v. 3, comme s’il n’était pas déjà au courant ou n’était pas responsable, Dieu est sommé de venir se rendre compte de l’étendue du désastre : « Dirige tes pas ». Cette section décrit à Dieu la destruction du temple. Le texte parle de « ruines éternelles » comme si la situation était irréparable ou permanente. Le v. 4 parle des ennemis qui envahissent le sanctuaire en rugissant comme des bêtes; ils y installent leurs insignes pour en prendre possession, éliminant du coup les marques du Dieu d’Israël. Au lieu des chants et des prières des fidèles, c’est maintenant les cris de l’ennemi. La maison a changé de maître, son propriétaire a été évincé… Les v. 5-6 décrivent le pillage du temple. Comme des bûcherons, les ennemis ont tout abattu à la hache (= la cognée) et à la masse. Loin d’un vol ordonné, on assiste à un pillage sauvage. Finalement, au v. 7, les ennemis mettent le feu au tas de ruines, comme s’ils voulaient que rien ne subsiste. Mais ce n’est pas assez. Le v. 8 décrit leur monologue insolent. Le v. 9 traduit l’angoisse des fils d’Israël, privés du culte et meurtris par les blasphèmes et la victoire des ennemis. Désormais, Israël est seul et abandonné, « nul ne sait pour combien de temps ». Le présent, on le connaît trop bien, mais on ignore l’avenir. À la parole des liturgies et des prophètes succède un silence pesant. Le silence de Dieu du début se répercute dans le silence prophétique, à cette époque où les prophètes avaient disparus (1 M 4,46; 9,27; 14,41; Ps 77,9; Lm 2,9). Les derniers versets de la première partie répondent aux versets initiaux. Non seulement le peuple a dû faire face au feu réel allumé par l’ennemi, mais aussi au feu de la colère divine.

La supplication de la deuxième partie s’appuie sur les prodiges que Dieu fit pour son peuple et sa fidélité à l’alliance avec Israël, en supposant que la puissance de Dieu n’est pas moindre maintenant que dans le passé. Le v. 10 ouvre la deuxième partie en reprenant la lourde question qui concluait la première : « Jusques à quand? » Si le psalmiste reprend son angoissante question, c’est que Dieu aussi est en cause. S’il n’intervient pas, les ennemis vont continuer à blasphémer et à la mépriser. Le v. 11 pose la question : « Pourquoi caches-tu ta main? », c’est-à-dire « Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? » Si Dieu décide de ne plus agir, il permet à l’impie d’être le maître de l’histoire à sa place, ce qui signifie rien de moins qu’un retour au chaos initial qui a précédé la création et l’organisation de l’univers. Le ton change au v. 12 où commence la superposition entre le plan mythique et le plan historique, les deux étant mystérieusement reliés en ce sens que le bien a un rapport avec l’ordre et le mal avec le chaos. La rétrospective remonte au-delà de l’histoire, jusque dans les premiers moments de l’univers. Pour « décider » Dieu à intervenir, le psalmiste lui rappelle ses victoires remportées contre ses ennemis. Aux v. 13-17 il mentionne ses exploits dans l’organisation originelle du cosmos ou, en d’autres termes, la victoire primordiale qu’il remporta à l’origine sur les puissances hostiles. Le psalmiste le fait en utilisant sept fois le pronom « toi ».

Le premier « toi » (v. 13), « c’est toi qui fendis la mer », se comprend en relation avec les cosmogonies anciennes dans lesquelles la divinité créatrice luttait contre le monstre hostile assimilé à la mer, dont il reste des traces dans la Bible (Ps 89,10-11; 104,6-7; Jb 3,8; 7,12; 9,13; 26,12; Is 27,1; 51,9-10). On pense aussi au passage de la mer, qui reprend le même motif de création (Ex 14–15). L’auteur pense sans doute aussi aux conséquences de ces actes : la soumission du monstre hostile des origines et la mort des Égyptiens. Le deuxième « toi » est au v. 14 : « Toi qui écrasas la tête de Léviathan ». C’est un des noms du monstre marin des origines (Ps 104,26). Le troisième « toi » est au v. 15a : « Toi qui ouvris les torrents et les sources ». Au plan mythique, c’est une allusion à la maîtrise des eaux d’en haut et des eaux d’en bas pour les laisser passer en canaux et en pluie; au plan historique, une allusion aux miracles de l’exode (Ex 17) et / ou au passage du Jourdain (Jos 3–4). Le quatrième « toi » est au v. 15b : « Toi qui mis à sec des fleuves intarissables ». Lors de la création du monde, Dieu maîtrise les eaux hostiles et les refoule dans l’abîme souterrain (Gn 1,9-10); on peut aussi penser à l’assèchement de la terre après le déluge (Gn 8,13-14). Le cinquième « toi » (v. 16), « Toi qui ajustas le soleil et les astres », évoque l’exploit cosmique de la soumission des astres, du soleil et de la lune, décrit au milieu de la semaine dans Gn 1,14-18. Le sixième « toi » (v. 17a), « C’est toi qui fixas les bords de la terre », fait allusion à l’émergence de la terre sèche et à l’imposition d’une limite infranchissable à la mer hostile (Jb 38,10-11). Le septième « toi » (v. 17b), « C’est toi qui formas l’hiver et l’été », est une référence à la stabilité du monde créé et à l’engagement de Dieu après le déluge (Gn 8,22). Ces deux derniers versets présentent deux antithèses en lien avec le cycle des astres (jour / nuit, été / hiver).

La troisième partie du poème relève de la supplication et reprend le « rappelle-toi, n’oublie pas » (v. 18-19). Le psalmiste rappelle à Dieu le mépris des ennemis et leurs blasphèmes. Dans plusieurs textes bibliques, la tourterelle dévorée par les ennemis, c’est Israël (Is 38,14; 59,11; Os 7,11; 11,11; Jonas; Na 2,8; Ps 68,14). Aux v. 20-21, l’auteur se permet de rappeler Dieu à la fidélité de l’alliance comme si la situation d’Israël n’était pas « normale ». Le v. 21b affirme que Dieu doit donner à Israël l’occasion de le remercier. Le psaume se conclut encore avec « Lève-toi, rappelle-toi, n’oublie pas » (v. 22-23). Il faut remarquer encore le contraste entre le Dieu silencieux et les ennemis qui s’agitent bruyamment. Le psaume se termine par un suspense puisqu’il ne parle pas de l’intervention victorieuse de Dieu contre les ennemis. On ne sait pas ce qui va se passer, tout est espoir pour le futur à cause du passé qu’on supplie Dieu de reproduire.

Il y a plus d’un paradoxe dans ce psaume. D’une part, on se lamente de la destruction du temple, lieu privilégié de la rencontre entre Dieu et son peuple dans la prière. Mais d’autre part, on continue de prier Dieu même s’il n’y a plus de temple. Les allusions cosmiques laissent-elles entendre que le monde est le lieu que Dieu habite et où on peut le prier? Pas nécessairement car il faut préciser que, dans les religions anciennes, le temple représentait le centre du monde, le point de convergence entre le ciel et la terre, entre le monde humain et le monde divin. Dans une telle perspective, temple détruit signifie retour au chaos et au désordre d’avant la création. D’où la nécessité d’en appeler au créateur pour qu’il « crée de nouveau ». Le raisonnement du psalmiste est le suivant : aux origines, Dieu a ordonné l’univers; ensuite il a sauvé son peuple. Maintenant encore, lui seul est capable de faire sortir son peuple du chaos où l’a plongé l’ennemi, lui seul peut changer le désordre en ordre. Relever le temple en ruine c’est donc faire œuvre de création. Deux monstres s’affrontent donc : le montre hostile des origines, mythique, et le monstre actuel, historique. La puissance de Dieu étant démontrée dans le passé, qu’il s’en serve maintenant pour respecter ses engagements! Le passé est garant de l’avenir.

Autre paradoxe dans le Ps 74. Contrairement aux écrits du même genre, il ignore (volontairement?) qu’à l’origine de la catastrophe il y a le péché d’Israël et, par conséquent, le poème omet d’implorer le pardon divin. Notre psaume est une complainte et une prière dénuée de tout aspect pénitentiel, ce qui est surprenant. Comment le comprendre? On a cherché diverses explications, mais peut-être y a-t-il surtout un motif théologique : en appeler à « l’orgueil » divin. L’inaction de Dieu donnerait raison aux impies. L’heure ne serait donc plus de s’appesantir sur les fautes qui, selon la lecture du temps, ont causé le désastre, mais bien d’en appeler à la fidélité du Dieu de l’alliance qui seule peut tout réparer. Devant les ruines qui mettent constamment en pleine face le souvenir du châtiment, le psalmiste ne sent pas tant qu’il doit faire œuvre de pénitent que d’avocat et d’intercesseur. Il élargit donc son regard du temple au yahvisme et à son avenir compromis.

Dans l’Ancien Testament, le Ps 74 trouve un proche parent dans le livre des Lamentations. Le Nouveau Testament, lui, ne le cite jamais. Quant à la relecture chrétienne, elle peut prendre deux directions principales. La première affirme que le vrai temple c’est Jésus Christ (Jn 2,19-21; 4,20-24). La croix est le centre de l’univers où le monstre hostile a été vaincu et l’ordre à jamais rétabli. La seconde relecture fait un lien entre les eaux : création, mer Rouge, baptême. Il s’agit toujours de passer par les eaux pour une nouvelle création et une destruction des ennemis ou le mal.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

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