Archives pour la catégorie Aventure spirituelle

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Élisabeth de la Trinité

Le 8 novembre, l’Église catholique fait mémoire d’Elisabeth Catez, mieux connue sous le nom d’Elisabeth de la Trinité.

Née en 1880 à Avor, près de Bourges, Elisabeth passe son enfance à Dijon. Elle avait un caractère difficile et la mort de son père quand elle n’était encore qu’une petite fille la marqua profondément. Elle eut une jeunesse tourmentée. En conflit avec sa mère qui s’opposait à sa vocation religieuse, l’adolescente devint une excellente pianiste et fréquenta les milieux de la haute société, sans jamais perdre son grand attrait pour la vie intérieure.

Elisabeth s’engage au Carmel à vingt et un ans pour y vivre radicalement l’appel à entrer dans ce qu’elle-même appelle « la cellule du cœur », destinée à devenir demeure de la Trinité. Sa vie monastique ne fut rien d’autre que la recherche de l’inhabitation de Dieu dans son cœur : et c’est dans son cœur, dans sa conscience, qu’Elisabeth tenta d’offrir un lieu maternel où l’Esprit en elle puisse engendrer le Verbe.

Atteinte par une forme sévère de tuberculose, elle vécut la dernière année de sa vie dans d’atroces souffrances. Mais c’est durant cette période très douloureuse et angoissante précisément qu’Elisabeth trouva enfin la paix à laquelle elle avait tant aspiré. Assidue à lire les Écritures, surtout les lettres de saint Paul, elle réussit à faire de sa croix un chemin d’amour sans réserve : en témoignent ses notes de Retraites, rédigées peu avant sa mort.

Elisabeth est morte le 8 novembre 1906, à vingt-six ans à peine, en murmurant ces dernières paroles : « Je vais vers la lumière, vers l’amour, vers la vie. »

LECTURE

« Demeurez en moi. » C’est le Verbe de Dieu qui nous donne cet ordre, qui exprime cette volonté.

« Demeurez en moi. » Non pas pour quelques instants, quelques heures qui doivent passer, mais demeurez d’une façon permanente, habituelle. « Demeurez en moi », priez en moi, adorez en moi, aimez en moi, souffrez en moi, travaillez, agissez en moi.

« Demeurez en moi » pour vous présenter à toute personne ou à toute chose ; pénétrez toujours plus avant en cette profondeur. C’est bien là vraiment la
« solitude où Dieu veut attirer l’âme pour lui parler » comme le chantait le Prophète. Mais pour entendre cette parole toute mystérieuse, il ne faut pas s’arrêter pour ainsi dire à la surface, il faut entrer toujours plus en l’Être divin par le recueillement. « Je poursuis ma course », s’écriait saint Paul. Ainsi nous devons descendre chaque jour en ce sentier de l’abîme qui est Dieu. Laissons-nous glisser sur cette pente dans une confiance toute pleine d’amour. « Un abîme appelle un autre abîme. » C’est là, tout au fond, que se fera le choc divin, que l’abîme de notre néant, de notre misère, se trouvera en tête à tête avec l’abîme de la miséricorde, de l’immensité du tout de Dieu ; là que nous trouverons la force de mourir à nous-mêmes et que, perdant notre propre trace, nous serons changés en amour. « Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur. »

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Comme un coucher de soleil. Prier à l’Office du soir

Phare de Marshall Point à Port Clyde, Maine

Autrefois, nous allions aux Vêpres. Aujourd’hui, nous célébrons l’Office du soir. Ce changement de vocabulaire indique bien d’autres changements. Les formes de la prière ont changé: la langue, les hymnes, la répartition des psaumes, les lectures, etc. L’esprit est peut-être le même mais il est purifié. On a fait le ménage; la poussière cachait tellement la couleur et le lustre du trésor!

Et puis, on a voulu redonner cette prière à tout le peuple de Dieu. Depuis trop longtemps, la Liturgie des Heures – l’Office divin comme on disait – était la chasse gardée des prêtres, des moines et d’un certain nombre de communautés religieuses féminines. La langue la mettait en prison. Ses geôliers devaient connaitre le latin pour profiter de sa compagnie.

Les choses ont changé. Et pour le mieux. Le menu se présente bien aujourd’hui. Il est alléchant. Chaque plat a du goût. Ainsi, l’Office du soir a sa saveur particulière. Les éléments qui le composent n’ont pas été choisis au hasard. Ils ont du sens et ils donnent du sens à ce moment de prière.

PRIÈRE D’ACTION DE GRÂCE

L’Office du soir couronne la journée. Depuis le matin, nous avons rencontré des personnes, nourri des amitiés, fait naître de nouvelles relations, réglé des désaccords. Nous avons travaillé. Les uns ont transformé les biens de la terre. Les autres ont apporté leur contribution dans l’édification de la société. Peut-être avons-nous passé la journée à l’écart, avec le sentiment d’être inutiles. Des succès, des joies, des souhaits, des difficultés, des échecs, des frustrations… L’Office du soir est l’occasion de regarder ce paysage de lumières et d’ombres.

En révisant la journée, nous pouvons découvrir les traces du passage de Dieu. Le Très-Haut était là tout proche, que nous en ayons été conscients ou non. « Le Puissant fit pour moi des merveilles; saint est son nom! » (Cantique de Marie) Nous cherchons le sens de ce que nous avons vécu. Nous essayons de lire les faits comme les signes du temps que nous passons. Nous plaçons ce qui est arrivé dans l’ensemble de notre vie. Nous l’insérons dans l’histoire, la nôtre et même celle du monde.

L’Office du soir est une sorte de récapitulation de la journée. En même temps, il nous fait prendre conscience que la liturgie est le lieu où tous les temps sont récapitulés. Tout s’achève en Dieu. En nous recueillant, nous recueillons tout en Dieu. Ou plutôt Dieu recueille tout en lui… « Cachés au creux de ton mystère,/ Nous te reconnaissons/ Sans jamais te saisir. » (Hymne du mercredi I et II) Prière d’action de grâce mais aussi prière d’abandon entre les mains de notre Père: « Le pauvre seul peut t’accueillir,/ D’un cœur brûlé d’attention,/ Les yeux tournés vers ta lumière. » (Ibid.)

PRIÈRE DE LA PERSÉVÉRANCE

Discrètement, la nuit s’installe au moment où nous sommes en prière. Nous remplaçons la lumière du jour par celle de nos lampes et de nos réverbères. « Parvenus à la fin du jour, contemplant cette clarté dans le soir… » (Hymne du jeudi I et II) Ce matin, la lumière a jailli avec des élans de jeunesse. Ce soir, elle brille sereine et intense comme la sagesse des cheveux blancs. Malgré la nuit qui vient, elle veut durer. Elle se bat contre les ténèbres. Comme ce que nous avons vécu durant ce jour lutte pour ne pas sombrer dans l’oubli et la mort. Nous souhaitons que germe ce que nous avons semé depuis le matin. Comme pour le vin, nous demandons que le temps – ou la grâce de Dieu – bonifie ces heures de travail et de rencontres.

PRIÈRE DE LA FOI

Le jour comme notre prière convergent tous les deux vers le Christ. Au lever du jour, le Seigneur était la source d’où a jailli la rivière que nous avons canalisée par notre labeur. Au crépuscule, il est le sommet, la cime que nous atteignons au terme de notre ascension. Comme Pierre, Jacques et Jean, nous voyons le Christ transfiguré, la tête et le corps, le chef et l’Église, le maître et les disciples que nous sommes. Cette transfiguration n’est pas seulement une promesse, elle est déjà l’événement de Pâques en train de faire sa place dans notre histoire personnelle. Ce jour a été pour nous un passage, une Pâque avec le Christ pascal, de la mort à la résurrection. Passion dans le sens de la souffrance : tant de murs à franchir d’heure en heure, morts à faire mourir… Passion dans le sens d’amour aussi: tant de liens créés, tant de gestes en forme de service comme on donne sa vie, résurrection… « Vienne Jésus pour consoler/ De la mort implacable, /En frère premier-né/ Relevé du tombeau! » (Hymne du vendredi I et III)

PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

Ce jour que nous célébrons dans la prière n’est pas un point final à l’action de Dieu dans nos vies. Il reste encore d’autres jours pour d’autres passages, d’autres Pâques, de nouvelles venues du Seigneur avant la rencontre définitive. « Au cœur sans mémoire,/ Qu’un temps soit accordé/ Pour qu’il se souvienne! » (Hymne du samedi I et III)

Se souvenir pour espérer. Le passé est le père de l’avenir. Le célébrer, c’est chanter des promesses. « Il viendra;/ Un soir/ Sera le dernier soir/ Du monde./ Un silence d’abord,/ Et l’hymne éclatera. » (Hymne du samedi I et III) Dans l’Office du soir, nous faisons une profession de foi: malgré la nuit, nous croyons au matin, malgré les ténèbres, nous croyons à la lumière, malgré la souffrance, nous croyons à la paix. Nous espérons malgré tout. Dieu n’est-il pas venu au secours de son Fils?

PRIÈRE DE CONTEMPLATION ET D’ACTION

L’Office du soir culmine dans le cantique de Marie: « Mon âme exalte le Seigneur… » Marie « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Luc 2, 19). La liturgie des Heures nous permet, comme la mère de Jésus, de retenir les événements qui forment l’histoire de chacune de nos journées. Nous ne les gardons pas seulement pour enrichir notre mémoire. Avant tout, ces faits et gestes sont événements de Dieu ou plutôt « avènements » de Dieu! Histoire de Dieu dans notre propre histoire. Paroles de Dieu tissées à même nos échanges humains. « Il s’est penché sur son humble servante… »

Ces paroles de Dieu ne sont-elles pas à méditer dans notre cœur au rythme de l’Office du soir? Comme des icônes, les heures de nos journées expriment le mystère de Dieu. Elles sont à regarder longuement. À écouter aussi. Quand nous laissons s’apaiser les bruits du jour, notre oreille peut saisir le murmure de Dieu. Nous pensions que celui-ci gardait silence. En réalité, c’est nous qui n’écoutions pas. Nous avions peut-être oublié de le reconnaître dans la voix des pauvres. Cris de détresse ou chant d’espérance, les appels des petits parlent le langage de Dieu. L’Office du soir nous rend plus sensibles à cette clameur. Dans la prière, nous apprenons à entendre Dieu. Nous apprenons à distinguer sa voix.

Nous apprenons aussi à répondre. La prière ne dit pas quoi faire. Mais elle réveille la générosité. Elle met en action l’imagination pour créer les gestes du service. Nos « Amen » nous engagent. Que de prières sont exaucées par nous-mêmes du matin jusqu’au soir. L’Office du soir survient au terme d’une journée mais il empiète sur le jour suivant. Il nous invite à mettre la charité à l’agenda de demain.

L’Office du soir brille donc sur notre journée comme le soleil, quand celui-ci se couche derrière les montagnes. Devant soi, c’est le même paysage dans lequel nous avons vécu la journée mais la lumière est différente. Elle accentue certaines choses. Elle en masque d’autres. Elle invente des couleurs nouvelles. Elle change les formes. Tout semble s’achever mais, en fait, tout demeure… dans l’éternelle présence de Dieu.

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JAN HUS Prêtre (1369-1415)

En 1415, meurt sur le bûcher Jan Hus, prêtre catholique condamné comme hérétique au terme d’un long bras de fer avec l’autorité de l’Église de son pays et plus tard avec le Saint-Siège.

Hus était né en 1369 dans le village de Husinec, dans le sud-ouest de la Bohême. Ordonné prêtre en 1400 et devenu bachelier en théologie en 1404, il ressentit avec force la nécessité de réformer les mœurs du clergé de son temps, et il s’employa par sa vibrante prédication à transformer une situation que le grand schisme d’Occident qui perdurait rendait toujours plus pénible.

Hus ancrait profondément dans la Bible sa spiritualité; s’il aiguisait ses critiques à l’égard de la hiérarchie, il les appuyait sur un infatigable travail d’instruction spirituelle à l’adresse des gens simples auxquels il apprenait à trouver un rapport authentique avec le Seigneur dans la lecture personnelle et directe des Écritures. La plus lourde accusation qu’il adressait aux clercs était précisément d’obscurcir aux yeux des fidèles l’image simple et vitale de ce Jésus humble, pauvre, souffrant et miséricordieux dont parlent les Évangiles.

Dans son aspiration à la Réforme, Jan Hus s’approcha beaucoup des positions théologiques de Wycliff, condamnées trente ans plus tôt en Angleterre, ce qui précipita sa situation, jusqu’à le mener à l’excommunication la plus grave de la part du Saint-Siège en 1412 et à la condamnation à mort en 1415, un an après le début du concile de Constance, où une ultime tentative désespérée d’expliquer ses positions n’avait pas abouti.

Hus est considéré comme un précurseur des mouvements de réforme qui menèrent, un siècle plus tard, à la Réforme protestante.

En 1997, à l’occasion de son voyage à Prague, le pape Jean-Paul II a réhabilité Jan Hus, en demandant pardon pour les fautes de l’Église catholique à son égard.

Pendant qu’on procédait à la lecture de la sentence, il l’écoutait à genoux et en prière, les yeux levés au ciel. Et quand on émit le jugement sur divers points particuliers. Maître Jan Hus s’agenouilla de nouveau et pria à voix haute pour tous ses ennemis, disant : « Seigneur Jésus Christ, je t’implore, pardonne à tous mes ennemis pour l’amour de ton Nom. Tu le sais, toi, qu’ils m’ont accusé faussement, qu’ils ont produit de faux témoignages, qu’ils ont orchestré de faux chefs d’accusation contre moi. Par ta miséricorde infinie, pardonne-leur. »

Quand les bourreaux allumèrent le bûcher, le maître se mit à chanter à pleins poumons, tout d’abord : « Christ, Fils du Dieu vivant, aie pitié de nous ! » Mais comme il se mit à chanter une autre hymne, la flamme soulevée par le vent l’atteignit en plein visage. C’est ainsi qu’en une prière tout intime, remuant à peine les lèvres, il expira dans le Seigneur. (D’après le récit sur Maître Jan Hus.)

Jan Hus est une figure mémorable pour bien des raisons. Mais c’est surtout son courage moral face à l’adversité et à la mort qui en a fait un personnage d’une importance toute spéciale. Aujourd’hui, à la veille du Grand Jubilé, j’éprouve le devoir d’exprimer un profond regret pour la mort cruelle infligée à Jan Hus et pour la blessure qui s’ensuivit, source de conflits et de divisions, qui fut, de ce fait, ouverte dans les esprits et dans les cœurs du peuple de Bohême. (Jean-Paul 11, audience du 17 décembre 1999)

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Colomba de Iona. Moine († 597) fête le 9 juin

Le 9 juin 597, peu après minuit, s’éteint dans l’église de son monastère, Colomba de lona, moine, homme d’une grande culture et pèlerin pour le Christ.

Il naquit dans une famille irlandaise puissante du comté de Donegal, mais il reconnut rapidement qu’il était appelé à la vie monastique plutôt qu’à celle de chef et meneur de son clan.

Éduqué à l’école de certains des plus célèbres moines irlandais, il fut vite surnommé Columcille, «colombe de l’Église», d’où son nom latin de Colomba. Homme extrêmement cultivé et très au courant des arts monastiques celtes, Colomba fonda, de ce fait, les monastères de Derry et Durrow, peut-être aussi celui de Kells, d’où nous sont parvenus les plus grands chefs-d’œuvre de la miniature irlandaise; mais il sut apprécier aussi les arts profanes, et il prit la défense des bardes et des musiciens de son temps, alors que les moines voulaient en supprimer l’activité.

Colomba, comme bien des moines irlandais, à un certain moment de sa vie se fit pèlerin pour le Christ et devint prédicateur itinérant avec quelques compagnons. Partout il laissa un souvenir extraordinaire, et son rôle de médiateur dans les disputes politiques et ecclésiales fut unanimement apprécié.

Il finit sa vie sur l’île de lona, face à la côte du sud-ouest de l’Écosse, où il voua une grande part de son temps à la direction du monastère qu’il avait fondé et à la composition d’hymnes et de poèmes de grande qualité lyrique et spirituelle.

Colomba est considéré avec Patrick de Armagh et Brigide de Kildare comme le plus grand saint de l’Église celte.

Lecture

Colomba dédia ses dernières dispositions à ses disciples: «Aimez-vous les uns les autres sans feintes. Soyez dans la paix. Si vous suivez cette voie à l’exemple des saints pères, Dieu, qui donne force à qui est bon, vous aidera, et j’intercéderai pour vous quand je demeurerai auprès de lui». La cloche sonna pour l’office de minuit. Le saint se leva rapidement et se rendit le premier à l’église, s’agenouillant en prière près de l’autel. Le fidèle serviteur Diarmait le suivait de près, et il vit toute l’église remplie de lumière qui irradiait du saint. Quand les frères arrivèrent sur le seuil de l’église, la lumière s’évanouit.

Marchant dans la nuit, Diarmait trouva Colomba qui gisait devant l’autel. Les moines vinrent l’entourer avec leurs lampes et se mirent à se lamenter sur leur père qui se mourait. Le saint, alors, ouvrit les yeux et regarda tout autour. Une joie merveilleuse rayonnait sur son visage. Diarmait lui soutint la main droite pour l’aider à bénir le chœur de ses frères, et il rendit l’esprit.

Adomnan, Vie de Colomba 3,23.

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Catherine de Sienne Femme de Parole

 

Après avoir loué les écrits de Catherine de Sienne, son premier biographe Raymond de Capoue, o.p. ajoute : «Ils sont cependant peu de choses à côté de la parole vivante qu’elle nous faisait entendre. Le Seigneur lui avait donné une langue si bien instruite qu’elle savait toujours que répondre. Ses paroles brûlaient comme des torches, et nul de ceux qui les entendaient ne pouvait se dérober complètement à l’ardeur de leurs traits enflammés»1. Catherine a été une femme de parole: on peut même dire que toute sa vie a été parole et service de la Parole de Dieu, «office du Verbe» comme elle disait.2

Or, produire une parole, en privé ou en public, ne va jamais de soi. La parole constitue pourtant l’être humain. Elle est le commencement de l’existence personnelle et communautaire, dans l’ordre social et l’ordre moral 1. Dans une parole, l’être humain s’affirme comme sujet pensant, responsables de sa propre existence et de ses relations avec les autres, avec l’Autre. Catherine a pris la parole et a tenu parole. De ce fait, elle nous interpelle. Sommes-nous des êtres de parole dans nos vies et nos milieux culturels, en tant que baptisé(e)s?

Le lieu de parole de Catherine

On prend la parole à partir d’un lieu. Celui de Catherine est le XIVe s. (1347-1380), en Italie et en Europe, élargi jusqu’ à l’Orient musulman. Plus immédiatement, c’est le milieu ecclésial et civil de l’Italie ravagée par la peste et en gestation des États nations, avec les violences que cela peut impliquer. L’autorité ecclésiastique est remise en question dans les États pontificaux. La papauté, de nationalité française depuis 1309, gouverne à partir d’Avignon, fortement centralisée. Si on prend à témoin les lettres de Catherine, le gouvernement ecclésiastique est souvent plus préoccupé de son pouvoir et de ses biens que de la vie évangélique, au détriment des fidèles dans l’Église et du peuple aux prises avec de graves injustices. C’est un temps de «crise»1.

Dans ce contexte, pour l’essentiel, la parole de Catherine appelle à la réforme de l’Église, par une conversion des coeurs à l’Évangile pour que Église retrouve le souffle de «sa jeunesse première». Elle y appelle les ministres de l’Église et le peuple tout entier.

Les modalités ou formes de sa parole

Catherine a donné à sa parole des modalités diverses.
– Celle de l’écriture : « Elle écrit comme elle parle et c’est son grand mérite», disent ses critiques. Son livre, Le Dialogue rapporte une conversation entre l’âme (Catherine) qui en prend l’initiative et Dieu, «la douce Première vérité» qui est amour. Les Oraisons, du mot oratio, actes de la bouche (os et actio), sont des colloques avec Dieu. Le ton des 382 Lettres ne peut pas être plus direct.
– Catherine a même osé la parole de la prédication. Elle a pratiqué la parole de médiation, en tant qu’agente de réconciliation entre partis civils et ecclésiastiques. Elle a donné des directives spirituelles. Elle a prononcé des paroles de guérison, du corps tout autant que de l’âme.
– Sa parole pouvait aussi prendre la forme du cri, du gémissement, du pleur voire du délire devant l’Indicible 2.

L’émergence de sa parole

Comment le désir de la parole a-t-il émergé chez Catherine? On peut en distinguer trois traces.

► La première remonte à sa sixième année: la vision du Christ qui l’appelle et auquel elle répond: «Me voici» que l’on peut qualifier de «grâce inaugurale» 3. Elle déclenche chez Catherine le désir de devenir dominicain pour prêcher le salut des âmes. «Ce zèle était tel que tu voulais te faire passer pour un homme, t’en aller en pays où tu fusses inconnue pour entrer dans l’Ordre des Prêcheurs», lui rappelle Raymond de Capoue 4.

► On peut repérer une deuxième trace, à l’âge de douze ans : Catherine affirme l’orientation de sa vie qui sera axée sur la recherche absolue de Dieu. Elle résiste à ses parents qui veulent la marier jusqu’à poser le geste radical de se couper les cheveux et de se couvrir d’un voile de manière à éloigner tout prétendant. Elle a ainsi accédé au désir «pour son propre compte» devant Dieu 5.

Un autre geste suivra: son entrée chez les Mantellate. Contemplative, Catherine aurait pu joindre les moniales de Montepulciano tout près de Sienne, dont la réputation de sainteté était grande. Son désir de parole l’amène plutôt chez les Mantellate, une sorte de tiers-ordre dominicain qui n’exigeait pas de voeux publics et dont les membres vivaient dans leurs propres maisons, parfois en petits groupes, entièrement disponibles à Dieu et à ses appels auprès des démunis.

► La troisième trace est celle de l’«éveil» décisif qu’elle a vécu «au commencement de ses visions», note Raymond. Dans sa «cellule intérieure» où elle s’entretient avec Dieu de sa Vie et Vérité, de l’Église et de son peuple, monte un jour la question : «Qui suis-je? Qui suis-je? Et dis-moi, qui tu es Seigneur». En réponse, elle entend : «Je suis Celui qui suis, tu es celle qui n’est pas». Selon Raymond, cette parole inaugure l’aventure mystique de Catherine et établit le principe fondamental de son enseignement spirituels, son verbum abbreviatum 6.

L’envoi

Cette expérience de la parole projette Catherine hors de sa cellule. Elle doit dire. Son statut ecclésial et civil ne l’autorise guère à prendre la parole publiquement. Elle n’est ni dominicain, ni clerc, ni théologien.

Catherine s’appuie sur l’envoi qu’elle reçoit comme venant de Dieu : « La cellule ne sera plus ta demeure habituelle; au contraire, pour le salut des âmes tu seras amenée à sortir même de ta ville. Moi je serai toujours avec toi, soit que tu ailles, soit que tu reviennes; et toi tu porteras l’honneur de mon nom et ma doctrine aux petits et aux grands, qu’ils soient laïques, clercs ou religieux. Moi je mettrai sur tes lèvres une sagesse à laquelle personne ne pourra résister. Moi, je te conduirai devant les Pontifes, les chefs de l’Église et du peuple chrétien afin que, selon ma façon d’agir par les faibles, je rabaisse l’orgueil des forts» 7.

Une parole apostolique

Catherine s’identifie souvent à Marie de Magdala, l’apostolata inamorata, pour justifier sa vocation. Elle souligne la disponibilité de la Galiléenne pour aller et proclamer la Parole même si cela allait à l’encontre des conventions de son temps : «Dans le transport de son amour, elle ne fait pas attention si elle est seule ou accompagnée; si elle avait réfléchi elle ne serait pas restée au milieu des soldats de Pilate; mais elle va seule, elle reste au sépulcre. L’amour l’empêche de se dire : Ne pensera-t-on pas, ne dira-t-on pas du mal de moi, car je suis belle et de haut rang. Non, elle n’y songe pas, elle cherche seulement à trouver et à suivre son Maître. C’est cette compagne que je vous donne et que je veux que vous suiviez; car elle sait si bien la voie, qu’elle peut nous l’apprendre. Courez, ma Fille, courez, mes filles; ne dormez plus, car le temps fuit et n’attend pas» 8.

C’est cette conscience de l’envoi apostolique que Catherine fait valoir auprès de sa mère lorsqu’elle se rend auprès de Grégoire XI à Avignon à l’été 1376 : «Vous savez bien qu’il faut que je suive la volonté de Dieu, et je sais que vous voulez que je la suive. Sa volonté est que je parte (…) il faut que j’aille (…) de la manière et au moment qu’il plaira à son ineffable bonté…» Et une autre fois : «Pourquoi les apôtres partaient-ils? Parce qu’ils étaient passionnés de l’honneur de Dieu et du salut des âmes» 9 .

Catherine percevait sa vocation à la Parole comme une vocation apostolique. Pour sa part, Raymond compare sa parole à celle de l’Aigle dans l’Apocalypse et à celle de l’ange. Plus encore: il reconnaît en elle «la foi de Pierre». Craignant qu’une telle déclaration n’offusque ses auditeurs, il s’en explique : «Quand donc j’ai dit plus haut ‘vous auriez vu en elle, la foi de Pierre, etc.’, avouez qu’on ne peut tirer de là aucune conclusion déplacée; car on peut appeler en toute vérité foi de Pierre, celle d’une âme qui croit parfaitement au Christ» 10.

Certes, Catherine ne manquera pas d’être éprouvée dans ce ministère de la Parole, notamment par des théologiens éminents et par des cardinaux, à Avignon puis à Rome, sous Urbain VI. L’épreuve la plus dure aura sans doute été celle qu’elle a vécue à l’automne 1378 avec l’irruption du Grand Schisme. N’était-elle pas cause, pour une part, de cette situation? On n’a pas manqué de le lui dire. Elle a confié cette épreuve à Raymond : «Je veux avoir rempli mon devoir», lui écrit-elle alors qu’elle sent que sa mort approche. Dieu la soutenait, elle le croyait, s’y fiait. En même temps, l’épreuve qui secouait l’Église la secouait elle-même tout entière. Elle est morte au creux de cette épreuve, le 29 avril 1380.

Femme de parole, elle l’avait proclamée jusqu’au bout de sa vie, fidèle à la Parole. C’est ainsi qu’elle avait travaillé «dans le vaisseau de la sainte Église», soutenue par sa contemplation des «grands mystères» de la foi qu’elle célébrait liturgiquement dans le lieu saint de l’église et dans le lieu saint de son existence de baptisée.

À chacun, chacune, son don de la Parole. Disciples du Christ, baptisés dans sa mort et sa résurrection, renouvelés dans son Esprit, la Parole de Dieu s’offre à prendre chair en nous. Pour cela, il faut l’accueillir, la connaître, la contempler et la prier. Il faut lui donner notre voix, nos mots, notre personne tout entière et la livrer dans des gestes qui sauvent. Catherine nous y appelle, pour la renovatio par la conversion du coeur à l’évangile, dans nos vies et celle de l’Église, celle de nos milieux : «Il ne faut plus dormir; il faut se lever avec un vrai et saint désir, avec zèle, il faut le chercher avec courage» 11.

Élisabeth J. Lacelle († 2016)
Théologienne et professeure elle enseignait à l’Université d’Ottawa, Canada.

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1. Vie de Sainte Catherine de Sienne, trad. de R. P. Hugueny, Paris, Lethielleux, 1903, Appendice, p. 474-475.
2. « She spoke the Word with her own voice », comme l’écrit la dominicaine Mary Catherine Hilkert, Speaking with Authority. Catherine of Siena and the Voices of Women Today, New York/Mahwah: New Jersey, Paulist Press, 2001.
3. Georges Güsdorf, La parole, Paris, PUF, 1971, p. 91.
4. Voir Yvon D. Gélinas, o.p., «D’Avignon au Grand Schisme» dans Élisabeth J. Lacelle, dir., «Ne dormons plus, il est temps de se lever.» Catherine de Sienne (1347-1380), Paris/Montréal, Cerf/Fides, 1998, p. 19-36.
5. Voir dans Le Dialogue, la belle séquence sur les larmes, LXXXVIII-XCVII).
6. Charles-André Bernard, Théologie mystique, IVe vol., Paris, Cerf, 2005, p. 181. Selon l’auteur, un tel événement «fait entrer dans un monde nouveau» qui peut donner une orientation définitive à la vie.
7. Op. cit., I, II, p. 125-126.
8. Voir Louis Roy, o.p., Le sentiment de transcendance. Expérience de Dieu?, Paris, Cerf, 2000, p. 110.
9. Vie, op. cit. I, X, p. 90-91; Rm 10,28. Louis Canet y voit l’expérience du don inconditionnel entre elle et Dieu qui a scellé son identité de sujet devant Dieu et dans l’Eglise : dans ce « celle qui n’est pas », Catherine comprend que le fondement de son être est en Dieu « consistant, solide, établi pour jamais », La double expérience de Catherine Benincasa, Paris, Gallimard, 1948, p. 282-283.
10. Témoignage de Fra Tommaso da Siena dit Il Caffarini tel que cité dans D. Umberto Meattini, Sancta Caterina da Siena. Epistolario, Alba, ed. Paoline, 1979, p. 61-62. Voir aussi Vie, op. cit., I, XII, p. 115.
11. Lettre CCCLI, à Madame Barthélemi de Lucques, T. 2 (Téqui, 1976), p. 1220-1223.
12. Lettre CCXV à Lapa, ibid., 1180-1182 et Lettre CCXIII à Lapa et Cecca, 1176-1178.
Voir aussi la médiéviste Karen Scott, «St. Catherine of Sienna ‘Apostolata’, dans Church History 61 (1992), p. 34-46, 37.
13. Vie, op.cit., Appendice, p 485 et p. 482-283.
14. L. CCXXVIII, à Soeur Agnès Donna, op.cit., p. 1218-1219.

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Sophrone de Jérusalem

Pasteur ( † env. 638 ) Fête le 11 mars

Originaire de Damas, Sophrone avait reçu une instruction remarquable qui lui avait permis d’assimiler en profondeur les classiques anciens, avant tout les tragédies grecques, sans omettre pour autant la vaste littérature chrétienne des premiers siècles.

Il avait à son actif une large gamme d’intérêts et s’y connaissait dans de nombreuses professions et disciplines. Passionné par l’étude des Écritures, il se rendit au monastère palestinien de Saint-Théodose où il se prit d’une amitié durable pour Jean Moschus, dont il devint le fils spirituel et qui lui dédiera plus tard son Pré spirituel.

Assoiffé de rencontres et de connaissances à venir, Sophrone se rendit en Egypte avec Jean: là il connut les grands sages et les spirituels de l’époque, devenant peu à peu un fin théologien. De retour en Palestine sa vie prit une direction décisive: il se fit moine et, après quelques années, en 634, il fut élu patriarche de Jérusalem. À cette fonction, il contribua avec sagesse au débat théologique, sans céder aux compromis peu convaincants avancés par certains pour rapprocher ceux qui soutenaient le concile de Chalcédoine et ses opposants. Mais, surtout, Sophrone défendit les chrétiens de Palestine contre l’avancée des Arabes, grâce à une savante alliance de douceur, de franchise et de diplomatie. Hormis ses écrits dogmatiques, il nous a laissé d’importants ouvrages hagiographiques et liturgiques. On lui doit probablement la première version des Impropères du Vendredi saint, utilisée des siècles durant par la liturgie occidentale.

LECTURE

Ô merveille ! Pourquoi hésiter à dire le mystère ? Un moment la Croix précédait la Résurrection; maintenant, au contraire, on l’a prise comme guide et précurseur. Ô merveilleux échange ! Ceux qui ont célébré d’abord la très joyeuse solennité de la Résurrection, quand ils voient suivre l’exaltation de la Croix, ont sa toute-puissante compagnie qui les suit pas à pas durant leurs voyages sur terre et qui navigue avec eux sur mer; elle préside au salut universel; elle défend de toute adversité et montre par des actes que sa force toute-puissante a embrassé tous les confins de la terre; elle remplit tout et parvient partout sans se fatiguer, car elle sauve les fidèles des difficultés, elle fait briller le salut aux yeux des croyants et déjoue les plans de tous les ennemis.

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Martin Bucer (1491-1551)

Le 28 février 1551, Martin Bucer, réformateur de l’Église de Strasbourg, meurt exilé à Cambridge.

Il était né en Alsace, à Sélestat, d’une humble famille. Jeune garçon il faisait preuve de qualités intellectuelles particulières; mais étant donné sa pauvreté l’unique voie possible pour poursuivre des études était d’entrer au couvent, ce qui se produisit en 1506, quand Martin fut accueilli par les dominicains de sa ville natale.

Dix ans plus tard, ses supérieurs l’envoyèrent chez les dominicains de Heidelberg pour affiner ses connaissances théologiques; ce fut dans l’université de cette ville que Bucer fit la connaissance de Martin Luther et fut conquis par la cause réformatrice.

Ayant quitté l’Ordre, Bucer demeura prêtre séculier ; toutefois, il fut excommunié quand il épousa Elisabeth Silbereisen. Persécuté pour ses idées luthériennes, il se réfugia à Strasbourg en 1523 ; c’est là qu’il devint le principal protagoniste de la Réforme dans la capitale alsacienne.

Durant les vingt-cinq ans qu’il dispensa à la Réforme, Bucer fut un prédicateur convaincu de la nécessité de revenir à l’Évangile dans tous les domaines de la vie ecclésiale. Il organisa le synode local, grâce auquel il tenta ensuite de créer un réseau de petites « communautés chrétiennes» confessantes, qui, selon lui, devaient constituer les unités évangéliques de base de l’Église, en suivant le modèle des Actes des Apôtres.

Mais Bucer fut aussi un homme de paix sincère. Il s’employa de toutes les manières à garder dans l’unité les diverses tendances de la Réforme, cherchant à réintégrer les anabaptistes et pour parvenir à une entente avec les théologiens romains.

Exilé en 1549 sur l’ordre de Charles Quint, Bucer finit ses jours à Cambridge, où il contribua à la révision du Prayer Book anglican. À sa mort, l’Église de Strasbourg renonça à suivre ses idées, mais adhéra à l’orthodoxie luthérienne.

LECTURE

Frères, pour tout ce qui concerne le premier point de notre réforme, à savoir la prédication de la parole de Dieu, nous devons sans cesse rendre grâce au Dieu tout-puissant et éternel pour son immense grâce et sa miséricorde ; car en ces temps qui sont les derniers il a rallumé en nous et à tel point par sa surabondante grâce la lumière de son saint Évangile; il nous a sauvés et libérés des erreurs et des idolâtries horribles et pernicieuses. Ainsi l’enseignement est aussi tellement enraciné dans la parole de Dieu que nous n’avons pas conscience de quelque erreur en aucun article de foi, mais nous avons prêché, sur le fondement de la Sainte Écriture, selon nos capacités, dans la limpidité et la clarté, la pureté de l’Évangile, dès le moment où Dieu nous a portés à cette vraie connaissance.

La question, toutefois, n’est pas seulement que la parole soit prêchée fidèlement, mais surtout que les hommes orientent leur vie en conformité avec elle; car ce ne sont pas les auditeurs de la Parole, mais ceux qui en vivent qui seront bienheureux. C’est pourquoi le Christ lui-même dit: «Enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé » ; autrement dit, que les gens, par une telle prédication, soient amenés à changer de vie, à se convertir à Dieu de tout leur cœur.

Martin Bucer, Les carences et les défauts des Églises 2,1.

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Les eaux du psautier

Dès le premier psaume, l’eau est mise en scène, comme un ruisseau. Elle fait sa dernière apparition dans le Psaume 147 sous la figure de la neige invitée, avec le feu, la grêle, le brouillard et l’ouragan, à louer le Seigneur. Mais dans les champs sémantiques et culturels du psautier, l’« eau » joue sens et contresens : d’un côté l’eau engloutit, étouffe la vie, la fait disparaître ; de l’autre, l’eau ce qui permet de vivre, d’éclore, de porter des fruits. L’eau a donc des visages contradictoires.

« EAU-ABSOLUE » ET SES REPRÉSENTATIONS

Pour articuler les données fournies par les psaumes, je distinguerai pour commencer entre l’eau-figure et l’eau-absolue. Par eau-figure, j’entendrai la représentation matérielle du monde particulier de l’eau : mer (Psaume 28, 3 ; 92, 4 ; 94, 5), ruisseau (1, 3), fleuves (45, 5 ; 65, 6 ; 71, 8 ; 79, 12 ; 136, 1), larmes (6, 7.9 ; 30, 11; 55, 9 ; 79, 6 ; 101, 10 ; 118, 136), torrents (17, 5 ; 123, 4 ; 125, 4), flots (92, 3), rosée de l’Hermon (132, 3), eaux de Mériba (80, 8 ; 105, 32), neige (147, 16 ; 148, 8). Par eau-absolue, je ne me référerai pas à tel ou tel « représenté » (mer, ruisseau, larme, etc.) mais aux conditions qui rendent possibles cette représentation. Dans le cas de l’eau, il s’agit de l’eau primordiale, celle d’avant les fleuves, les rivières, etc. (135, 6). Cette eau est comme le fond de la réalité et sa surface initiale.

Cette mer, eau-absolue, a un fond qui peut être découvert lorsque Dieu descend pour délivrer son fidèle enserré par la mort (17, 16). Elle est l’élément que Dieu domine (28, 3). La mer est aussi ce en quoi et sur quoi la terre est « fondée » (23, 1-2), ce qui pourrait, si ce n’était la puissance du Seigneur, ébranler cette terre, revenir et engloutir jusqu’aux montagnes (45, 3-4), aux vaisseaux de Tarsis (47, 8) et autres navires… et jusqu’aux monstres marins (103, 26).

Dieu peut dessécher ces eaux, les ouvrir, les faire trembler, les transformer (73, 15 ; 76, 17 ; 77, 44 ; 105, 9-11.22 ; 106, 33-35). Dieu maîtrise l’eau qu’il fait (145, 6), l’harnache, la canalise en quelque sorte, lui donne des frontières à ne plus franchir, voire la fait s’enfuir (113a, 3.5) : et cela devient les mers, les rivières, les sources, etc. Dieu affermit la terre sur les eaux (135, 6), mais les eaux refoulées et conquises resurgissent pour abreuver et arroser la terre que ce soit par en haut avec les pluies en provenance des « eaux des hauteurs des cieux » (148, 4) ou d’en bas grâce aux sources jaillissantes.

Mais à cause du refoulement par la puissance créatrice de Dieu, ces eaux-absolues, désormais figurées, sont pleines d’énergie, de puissance. Elles sont bruyantes, font du vacarme (64, 8), elles ont une voix fracassante (92, 3). Et en ce sens, jeux de marées, d’inondations, de torrents subis et de débordements obligent, elles peuvent sembler vouloir reprendre toute la place, occuper l’espace entier de la création. La mer sera alors dite « orgueilleuse » (88, 10).

EAUX DE MORT, EAUX DE VIE

Sur fond de ces eaux complexes, l’être humain apparaît. Il a besoin de cette eau pour vivre, mais craint toujours qu’elle ne reprenne sa domination sur la terre que Dieu donne à habiter, pour vivre et louer Dieu. L’eau est alors tant au propre qu’au figuré eau de mort, eau de vie. (68, 3; 123, 4-5) Dans cette situation, l’être humain semble plonger dans l’eau, y couler et être sur le point de se noyer. Les humains sont les uns pour les autres, potentiellement, cette eau mortifère. L’eau peut l’enserrer et le tirer vers le fond, vers le gouffre (17, 17). Elle peut aussi l’envahir non pas pour désaltérer mais pour l’étouffer de l’intérieur (68, 2 ; 108, 18).

Ces eaux dangereuses côtoient l’eau tranquille du Psaume 22, 2-3 qui fait vivre et revivre : « Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ». Le torrent même peut être paradisiaque et abreuver, devenir source de vie (35, 9). Les eaux de mort jouxtent ainsi les fleuves (45, 5 ; 71, 8 ; 79, 12) ou les ruisseaux de Dieu regorgeant d’eau (64, 10), sans oublier la pluie (25, 6 ; 50, 4.9; 64, 11). Vive, réponse à la soif, l’eau désaltère (41, 2). À la limite, l’eau en vient même à tenir la place de Dieu, à en être le symbole (62, 2).

La pluie comme figure de l’eau est aussi mise en scène en jouant sens et contresens. Autant la pluie peut être diluvienne (17, 12) ou véritablement « déluge » (28, 10), déborder pour noyer (31, 6); se faire « cataracte » (41, 8), autant elle peut être généreuse et salutaire (67, 10). Elle peut être « ondée » (71, 6); dans ce cas, elle est préparée par Dieu (146, 8).

Pour sa part, l’être humain n’est pas simplement soumis, attaqué ou aidé par l’eau; il est aussi, comme en lui-même, porteur d’eau. Il en a besoin pour vivre : il la boit. Pourchassé, entouré d’ennemis, meurtri par eux, il pleure et risque ainsi de se dessécher. Mais cette figure-là de l’eau aussi est paradoxale et fréquente dans le psautier : des larmes de gémissement, des larmes versées (6, 9 ; 30,11 ; 55, 9) l’épuise et accélère son vieillissement (6, 7 ; 79, 6 ; 101, 10 ; 118, 136). Comme la vague sur les rochers, elles rongent au point où l’eau devient la douleur même (30, 10), elles grugent la peau et l’âme. À la limite de cette expérience, tout le « moi » devient comme de l’eau en tant que la personne perd consistance. Écartelée, disloquée (21, 15), la personne va s’asséchant vers la mort (21, 16 ; 31, 4). Pourtant des larmes nocturnes (29, 6) peuvent aussi préluder un matin de joie.

EAUX DE SALUT ET DU MAL
L’eau comme « mer » est aussi occasion et lieu du salut (65, 6) Du coup, grâce à ces allusions à la mer des Roseaux ou à la mer Rouge et au passage du Jourdain, un lien est établi entre le geste de la création et la geste du salut. Dieu s’en sert pour délimiter son royaume (71, 8 ; 88, 26). Mais aussi il la fend (73, 13 ; 77, 13 ; 135, 13) ; il en fait son sentier (76, 20). Dieu tire de l’eau et, ainsi, sauve son peuple (143, 7) ; il ramène des abîmes de la mer (67, 23 ; 106, 23-30). Dieu rend la vie jusqu’au désert grâce à l’eau (77, 15-16.20). En ce sens, Dieu peut faire entrer dans l’eau pour en faire ressortir (65, 12), ce que ne manquera pas d’exploiter la théologie et la symbolique du baptême en régime chrétien.

EAUX DE DIEU, EAUX DES HUMAINS

L’eau participe à sa manière à l’acclamation lancée vers Dieu par la création et les autres créatures (68, 35 ; 95, 11 ; 97, 7-8). De vacarme assourdissant et effrayant, elle devient soutien de l’hymne d’action de grâce de l’humanité. Grâce à elle, « tout exulte et chante ! » (64, 14)

Peuple du désert, Israël prie ou crie vers son Dieu, le chante ou lui réveille la mémoire à partir de son expérience de l’espace. Au désert ou dans un lieu aride, l’eau fait vivre, elle vivifie. Il y a un temps pour l’eau et il faut y revenir, la retrouver, s’y retrouver, s’y plonger, puiser pour la trouver, sans quoi vivre assèche, dessèche, tue. Vivre, c’est boire l’eau, se trouver dans sa proximité à cause de la vie qui y prolifère. Plus on s’éloigne de l’eau, plus la mort risque d’être au rendez-vous à moins, justement, que Dieu ne fasse surgir de l’eau. À moins aussi que, rebelle, fuyant les humains, on aille demeurer dans les lieux arides, sans eau (67, 7).

Peuple du désert, Israël vit dans les montagnes, là où l’eau peut surgir et couler des sources ou des nuages. Les vallées intéressantes pour l’agriculture sont aussi des lieux dangereux, susceptibles d’inondations subites pendant les pluies ! Le salut vient donc des hauteurs, des montagnes, là où Dieu ne dédaigne pas habiter, là d’où il vient sauver ses fidèles pour les emmener loin des eaux traumatisantes (17, 17 ; 103, 6 ; 143, 7).

De fait, peu importe le lieu, la figure des eaux et l’expérience humaine de ces eaux, les psaumes témoignent de la maestria de Dieu qui joue sur les eaux et se joue d’elle. Dieu seul fait basculer des eaux de mort en eaux de salut. Il transmue l’eau-absolue, qui résiste à être marginalisée, en eaux-figures vivifiantes. En ce sens, le salut divin a quelque chose de la dynamique homéostatique : Dieu retire l’eau pour que le sol apparaisse et que l’être humain puisse être installé sur la terre ; Dieu donne l’eau qui fait vivre et grandir afin que les humains ne tombent pas en poussière. Trop d’eau tue, étouffe ; pas assez rend aride, fait tomber en poussière.

Les êtres humains, attaqués et brimés par leurs congénères, pleurent à en mourir presque mais aspirent en même temps à la paix près des eaux tranquilles avec d’autres humains. Leurs pleurs sont entendus de Dieu qui pourra les mener aux pâturages verdoyants grâce aux eaux jaillissantes. Les humains sont en quête de lieux arrosés ou arrosables. Mais en même temps, ils savent leur impuissance ou leurs pouvoirs limités devant une mer déchaînée ou des pluies diluviennes. Les fleuves peuvent tout aussi bien transporter le limon fertilisant que des milliers de cadavres d’humains assassinés pour raisons ethniques ou de partage des eaux !

Tout cela est vrai et peut donner lieu à de belles envolées. Mais nous ne vivons ni dans un pays désertique ni sur des montagnes vibrantes de sources. Autrement qu’en Israël, des fleuves immenses traversent nos contrées. Une pénurie d’eau ou une sécheresse sont des idées sans grand enracinement existentiel pour la plupart d’entre nous, contrairement à ce qui se passe dans bien d’autres pays du monde. Prier les psaumes en étant attentifs aux figures de l’eau permet peut-être de faire jaillir un commencement de solidarité… Peut-être aussi les transformations de la planète (réchauffement climatiques, hausse du niveau de la mer, etc.) inciteront-elles à intégrer autrement les eaux dans notre prière. Du coup, le texte des psaumes, que nous tendons à spiritualiser à outrance, retrouveront vie et vigueur.

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Dom Lambert Beauduin. Moine, témoin de l’oecuménisme (1873-1960)

Le 11 janvier 1960 s’éteint, dans le monastère qu’il avait fondé en 1925, Lambert Beauduin, moine bénédictin et pionnier du mouvement liturgique et de l’oecuménisme dans l’Église catholique.

Beauduin était né à Rousoux-lès-Waremme, en Belgique, en 1873. Après son ordination presbytérale à vingt-six ans, le souci pastoral des travailleurs lui fut confié. D’emblée, il se rendit compte de la nécessité d’une réforme effective de la liturgie catholique pour combler la distance qui s’était creusée depuis des siècles entre le culte de l’Église et la vie quotidienne des gens.

En 1906 Beauduin décida de devenir moine dans l’abbaye bénédictine du Mont-César; en peu d’années il devint la référence principale du mouvement liturgique naissant, grâce à la création de revues et la rédaction de textes importants pour l’avenir des réformes. Ce fut par la liturgie que dom Beauduin aborda l’œcuménisme, devenant un fidèle connaisseur des Églises d’Orient. À la demande de Pie XI, il donna vie au monastère de l’Unité en 1925, qui en 1939 sera transféré à Chevetogne, avec pour finalité la promotion de la pleine communion entre les Églises.

Beauduin toutefois entendait la recherche de l’union selon le fameux principe :

« Les Eglises unies à Rome, non pas absorbées par Rome. » Pour cette vision qui lui est propre et pour d’autres positions évangéliques qu’il prit dans le domaine de la liturgie, il fut condamné par le tribunal ecclésiastique et contraint à un long exil dans l’abbaye française d’En Calcat. Beauduin ne pourra réintégrer Chevetogne qu’en 1951. Malgré la condamnation ecclésiastique de ses positions en 1931, le pape Jean XXIII déclara, au seuil du renouveau conciliaire, que l’unique véritable méthode de travail dans le but de réunir les Églises était celle que dom Lambert avait pratiquée.

Lecture

Semblable à la merveilleuse basilique, la liturgie tient en réserve, pour toutes les âmes et pour toutes les conditions, des richesses et des splendeurs infiniment variées. Oui ! que les prédicateurs la commentent, que les éducateurs l’enseignent, que les théologiens la consultent, que les hommes d’oeuvre la propagent, que les mères l’épellent, que les enfants la balbutient; les ascètes y apprendront le sacrifice, les chrétiens la fraternité et l’obéissance, les hommes la vraie égalité, les sociétés la concorde. Qu’elle soit la contemplation du mystique, la paix du moine, la méditation du prêtre, l’inspiration de l’artiste, l’attrait du prodige ! Que tous les chrétiens, hiérarchiquement unis à leur curé, à leur évêque, au Père commun des fidèles et des pasteurs, la vivent pleinement, viennent puiser le véritable esprit chrétien à cette « source première et indispensable » et réalisent, par la liturgie vécue, l’oraison de la première Messe du grand prêtre éternel, ut sint unum : suprême souhait et suprême espérance ! Le mouvement liturgique est cela ; il est tout cela, et il n’est QUE cela.

(Dom Lambert Beauduin. La piété liturgique.)

 

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Karl Barth Pasteur réformé (1886-1968)

 

Karl Barth, pasteur de l’Église réformée suisse et l’un des plus grands théologiens du xxe siècle, achève la trajectoire de sa vie sur terre le 10 décembre 1968.

Karl Barth est né à Bâle en 1886 ; après des études à Berne, à Berlin, à Tübingen et à Marburg, il devint pasteur à Genève, puis à Safenwil, en Argovie. Dès le début, les questions sociales sont pour lui l’objet d’un réel engagement, au point d’adhérer au parti socialiste et de prendre une part active à ses travaux. Mais face à la montée du nazisme, il fut parmi les principaux animateurs de l’Église confessante d’Allemagne. En exil à l’université de Bâle, il s’adonnera, dès 1935 et jusqu’à ses derniers jours, à l’écriture de sa colossale Dogmatique ecclésiale.

Née du souci concret d’annoncer l’Évangile, la théologie de Barth fut, dans le sillage de saint Anselme et de Kierkegaard, une tentative d’expliquer la foi à partir de l’expérience de la foi même. Karl Barth était convaincu, en effet, que l’annonce chrétienne ne vient pas comme une réponse aux angoisses de l’homme, mais qu’elle naît au contraire de l’écoute d’un Dieu qui est le centre irradiant de la théologie : c’est Dieu, en Christ, qui a l’initiative du dialogue avec l’homme. Mais précisément parce qu’elle s’est révélée en Christ, l’initiative de Dieu implique désormais l’homme dans sa vocation et sa totalité : ce sera le thème de ses grandes conférences de 1956 dédiées à «l’humanité de Dieu».

Poussé par ces convictions, Karl Barth continua à prêcher – comme une conséquence de l’écoute obéissante que tout homme doit à Dieu – à la fois le devoir de s’engager pour refaire l’unité entre les Églises du Christ, et en même temps le devoir de lutter en faveur de tout homme victime du péché, de l’injustice ou de la violence.

À sa mort, des chrétiens de toutes les Églises et de tous continents, venus nombreux pour ses obsèques, ont voulu lui témoigner leur reconnaissance pour le témoignage que durant sa vie entière il avait rendu au Seigneur.

Un texte de Karl Barth

N’étions-nous pas sur le point d’oublier que la divinité du Dieu vivant – et c’était bien à celle-là que nous pensions – n’a de signification et de force que dans le contexte de son histoire et de son dialogue avec l’homme et ainsi dans sa relation avec lui ? Oui – et c’est précisément là le point en deçà duquel il est interdit de reculer : il s’agit de la relation de Dieu avec l’homme, relation fondée, décidée, limitée et ordonnée par Dieu lui-même et lui seul, souverainement. C’est ainsi seulement qu’elle se réalise et qu’on peut la connaître. Mais c’est donc bien d’une relation qu’il s’agit entre Dieu et l’homme. Dieu ne révèle pas ce qu’il est, sa divinité par conséquent, dans le vide d’une existence qui se suffit à elle-même ; il devient au contraire le partenaire de l’homme (un partenaire supérieur, bien entendu) et c’est dans ce rapport qu’il existe, parle et agit. Celui qui se comporte de cette façon est le Dieu vivant. La liberté dans laquelle il agit est sa divinité. Elle est cette divinité qui, comme telle, a aussi le caractère d’une humanité. C’est sous cette forme seulement que la divinité de Dieu doit être décrite par rapport à cette théologie du passé, c’est-à-dire sous une forme positive et sans que l’on rejette, par conséquent, la part de vérité qu’il est impossible de lui dénier, même quand on a percé à jour toutes ses faiblesses. Bien comprise, la divinité de Dieu inclut donc son humanité.

Karl Barth, L’humanité de Dieu.

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