Archives pour la catégorie Aventure spirituelle

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Karl Barth Pasteur réformé (1886-1968)

 

Karl Barth, pasteur de l’Église réformée suisse et l’un des plus grands théologiens du xxe siècle, achève la trajectoire de sa vie sur terre le 10 décembre 1968.

Karl Barth est né à Bâle en 1886 ; après des études à Berne, à Berlin, à Tübingen et à Marburg, il devint pasteur à Genève, puis à Safenwil, en Argovie. Dès le début, les questions sociales sont pour lui l’objet d’un réel engagement, au point d’adhérer au parti socialiste et de prendre une part active à ses travaux. Mais face à la montée du nazisme, il fut parmi les principaux animateurs de l’Église confessante d’Allemagne. En exil à l’université de Bâle, il s’adonnera, dès 1935 et jusqu’à ses derniers jours, à l’écriture de sa colossale Dogmatique ecclésiale.

Née du souci concret d’annoncer l’Évangile, la théologie de Barth fut, dans le sillage de saint Anselme et de Kierkegaard, une tentative d’expliquer la foi à partir de l’expérience de la foi même. Karl Barth était convaincu, en effet, que l’annonce chrétienne ne vient pas comme une réponse aux angoisses de l’homme, mais qu’elle naît au contraire de l’écoute d’un Dieu qui est le centre irradiant de la théologie : c’est Dieu, en Christ, qui a l’initiative du dialogue avec l’homme. Mais précisément parce qu’elle s’est révélée en Christ, l’initiative de Dieu implique désormais l’homme dans sa vocation et sa totalité : ce sera le thème de ses grandes conférences de 1956 dédiées à «l’humanité de Dieu».

Poussé par ces convictions, Karl Barth continua à prêcher – comme une conséquence de l’écoute obéissante que tout homme doit à Dieu – à la fois le devoir de s’engager pour refaire l’unité entre les Églises du Christ, et en même temps le devoir de lutter en faveur de tout homme victime du péché, de l’injustice ou de la violence.

À sa mort, des chrétiens de toutes les Églises et de tous continents, venus nombreux pour ses obsèques, ont voulu lui témoigner leur reconnaissance pour le témoignage que durant sa vie entière il avait rendu au Seigneur.

Un texte de Karl Barth

N’étions-nous pas sur le point d’oublier que la divinité du Dieu vivant – et c’était bien à celle-là que nous pensions – n’a de signification et de force que dans le contexte de son histoire et de son dialogue avec l’homme et ainsi dans sa relation avec lui ? Oui – et c’est précisément là le point en deçà duquel il est interdit de reculer : il s’agit de la relation de Dieu avec l’homme, relation fondée, décidée, limitée et ordonnée par Dieu lui-même et lui seul, souverainement. C’est ainsi seulement qu’elle se réalise et qu’on peut la connaître. Mais c’est donc bien d’une relation qu’il s’agit entre Dieu et l’homme. Dieu ne révèle pas ce qu’il est, sa divinité par conséquent, dans le vide d’une existence qui se suffit à elle-même ; il devient au contraire le partenaire de l’homme (un partenaire supérieur, bien entendu) et c’est dans ce rapport qu’il existe, parle et agit. Celui qui se comporte de cette façon est le Dieu vivant. La liberté dans laquelle il agit est sa divinité. Elle est cette divinité qui, comme telle, a aussi le caractère d’une humanité. C’est sous cette forme seulement que la divinité de Dieu doit être décrite par rapport à cette théologie du passé, c’est-à-dire sous une forme positive et sans que l’on rejette, par conséquent, la part de vérité qu’il est impossible de lui dénier, même quand on a percé à jour toutes ses faiblesses. Bien comprise, la divinité de Dieu inclut donc son humanité.

Karl Barth, L’humanité de Dieu.

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

À la découverte de Jean Tauler

Jean Tauler est né probablement né vers 1300, ou peu avant 1300, à Strasbourg. Était-il fils d’un échevin, ou d’un bourgeois ? D’après une phrase échappée pendant un sermon, il semble issu d’une famille qui ne connaissait pas l’indigence : « Si j’avais su ce que je sais maintenant, quand j’étais le fils de mon père, j’aurais choisi de vivre de son héritage, et non pas d’aumônes ».

Cette petite phrase supporte plusieurs niveaux de lecture.

  • Premier niveau, celui de la recherche de Jean Tauler : recherche de pauvreté, de simplicité. Jean Tauler nous parle ici de son désir de vivre en pauvre du Christ, et ce thème lui est cher.
  • Second niveau, celui des rapports entre l’ordre dominicain et la société strasbourgeoise au XIVe siècle. Ceci sous-entend l’examen des conditions dans lesquelles est née la mystique rhénane. Ainsi que le rappelle P. Dollinger : « il est vrai que les désordres, les scandales pouvaient inciter les âmes éprises d’idéal à se réfugier dans la contemplation. Il n’est pas douteux que mainte vocation mystique ait été affermie par la vue des laideurs du monde. (…) D’une façon générale, on a souvent exprimé l’opinion que le succès de la mystique [rhénane] s’explique, pour une large part, par le retentissement des catastrophes du XIVesiècle. Outre les querelles dans l’Église, on ne manque pas de rappeler la peste noire, les massacres des Juifs, les processions de flagellants, et pour l’Alsace, les invasions de routiers de la guerre de Cent Ans, qualifiés d’« Anglais » en 1365 et 1375. Il faut cependant noter que les plus dramatiques de ces événements propres à agir fortement sur la sensibilité des contemporains se sont produits au milieu du XIVe siècle, à l’époque où le mouvement mystique se trouvait à son apogée, voire même sur son déclin. Si l’on se place à la période décisive de l’éclosion du mouvement, c’est-à-dire au premier quart du XIVe siècle, on peut dire que les malheurs de l’Église et du monde n’étaient ni plus ni moins grands qu’à d’autres époques du Moyen Age. Les troubles du temps ont pu porter certains individus au mysticisme : ils n’expliquent en aucune façon que le XIVe siècle ait été un sommet dans l’histoire de la mystique ».
  • Le troisième niveau concerne la famille de Jean Tauler : il y avait un héritage… Il ne venait donc pas d’une famille pauvre.

Vers 1315, Jean Tauler entre au couvent des dominicains de Strasbourg. Il a environ 15 ans, ce qui n’est, pour l’époque, ni trop jeune ni trop âgé… Selon le cursus alors en vigueur, il aurait dû étudier à Strasbourg jusqu’en 1323, puis ensuite jusqu’en 1327 à Cologne. Il n’a pas suivi cette longue formation, puisqu’on sait qu’il a pu commencer sa prédication à Strasbourg en 1323, l’année de la canonisation de Thomas d’Aquin. Sa formation a pu être écourtée en raison de sa santé fragile : il ne reçut jamais en effet le titre de Maître ou de Docteur en théologie. Ce qui l’amena d’emblée à être un Lebemeister (c’est-à-dire littéralement un maître de vie, en opposition à un Lesemeister, un maître en lectures, selon la terminologie des mystiques rhénans qui privilégie le premier, sans dénigrer le second) sa culture est solide. Il « cite Proclus, Thomas d’Aquin, Augustin, Bernard de Clairvaux, Hugues de S. Victor » et la qualité de ses sermons est certaine « même si, parfois, on a préféré voir en lui, un homme frustre, n’ayant jamais étudié comme “ceux de Paris”, le réduisant fallacieusement par là à un prédicateur de province, inspiré, mais peu instruit ». Un séjour à Cologne entre 1325 et 1330 est possible, mais rien ne le prouve. On pense donc sans savoir quand qu’il a dû séjourner à Cologne, y écouter Maître Eckhart, et peut-être rencontrer Henri Suso. Mais il a découvert Maître Eckhart lorsque celui-ci était à Strasbourg. Dans son couvent strasbourgeois, Albert le Grand, Vincensinus, et Eckhart avaient séjourné : leurs écrits étaient donc à la disposition des frères y résidant. Mais Tauler, Lebenmeister, ne fait pas étalage de ses savoirs : il les adapte pour un public parfois peu instruit. L’une de ces premières adaptations est de traduire ces autorités du latin en moyen-haut allemand, langue parlée alors à Strasbourg.

En ce premier quart du XIVe siècle, le mouvement des « Frères du Libre Esprit », contre lequel s’était dépensé Maître Eckhart a disparu. Une autre tendance, qui dans ses excès verse dans l’hétérodoxie, se manifeste à travers les béguinages. Les historiens en comptent entre 70 et 80 à Strasbourg. Pour saisir l’ampleur de ces chiffres, précisons que la ville comptait au début du XIVe siècle un peu plus de 15 000 habitants, qu’il y avait sept couvents de dominicaines (dont celui de Saint-Nicolas in Undis, où réside la sœur de Jean Tauler). À ces couvents s’ajoutaient les couvents des ordres franciscains, les monastères de l’ordre de Saint-Benoît, les Ordres militaires, les couvents pour les « dames repentantes », hors de l’enceinte de la ville et les paroisses. Les membres des clergés séculier et régulier regroupent presque 10 % de la population.

Les béguinages existent depuis la fin du XIIe siècle. Perçus dans un premier temps comme des maisons où des veuves, principalement, ou des célibataires vivent en petites communautés, sans règle, mais avec beaucoup de dévotion, ils sont de plus en plus suspects. Or, en 1300, Guy de Colmieu, évêque de Cambrai, ordonne l’autodafé du Miroir des âmes simples de Marguerite Porète. Cette dernière est une béguine, qui sera arrêtée en 1309, jugée et brûlée en 1310 à Paris. Eckhart était alors à Paris. En son couvent logeait aussi l’inquisiteur instruisant le procès de Marguerite Porète. La mystique rhénane a beaucoup de points communs avec les écrits béghards. Ceux-ci vont initier un courant de spiritualité très vif au XIVe siècle. Beaucoup sont très réservés quant à l’autorité de l’église visible, lui préférant la communauté, parfois invisible, de ceux qui se veulent amis de Dieu, au sens de ceux qui aiment vraiment et sont vraiment aimés de Dieu. Les erreurs des bégards sont dénoncées en 1317 au concile de Vienne, et condamnées par bulle en 1318 et 1320.

Tauler commence ainsi à prêcher lorsque des personnes éprises de perfection doivent choisir entre se maintenir dans le béguinage ou bien s’inscrire dans une forme de vie reconnue par l’Église, c’est-à-dire un couvent, qui à Strasbourg est le plus souvent d’obédience dominicaine. « L’exécution à Cologne, en 1322, du Hollandais Walter et de ses compagnons n’a pas, semble-t-il, troublé l’existence de la communauté de bégards qui, au témoignage de l’un d’entre eux, Jean de Brünn, pratiqua impunément le Libre-Esprit de 1315 à 1335 ». [10] Tauler, par sa prédication, aura la charge d’inciter les bégards à se maintenir dans l’orthodoxie, comme Eckhart le fit pour le mouvement du Libre-Esprit.

L’autre évènement qui marque le début de la prédication de Jean Tauler est le conflit entre Jean XXII et l’empereur Louis IV de Bavière. En Avignon, le pape Jean XXII excommunie l’Empereur germanique en 1324 pour sa politique italienne. Il le déclare privé d’Empire. Les villes de l’Empire soutiennent Louis IV. Le conflit dure, et le pape jette l’interdit sur l’Empire en 1329. Aucun sacrement ne doit plus y être célébré. L’interdit durera 15 ans. Les habitants sont appelés à choisir entre le Pape et l’Empereur. Jusqu’alors, Strasbourg était restée neutre. Dans les couvents des mendiants, les prises de position en faveur de l’un ou l’autre camp sont variés. Finalement, les dominicains se soumettent aux ordres pontificaux. En réponse, en 1339, la ville les chasse. Ils resteront « bannis » pendant 4 ans. Tauler se retrouve ainsi tout d’abord à Cologne, puis à Bâle. Durant ce séjour, il rencontre deux personnalités marquantes de la spiritualité rhénane du XIVe siècle : Henri de Nördlingen et Marguerite Ebner, tous deux parfois trop vite associés aux bégards, alors qu’ils semblent beaucoup plus appartenir à cette mouvance « des Amis de Dieu ».

Revenu à Strasbourg en 1348, Tauler ne repartira plus, sauf, peut-être pour un hypothétique voyage à Paris, en 1350, voyage où il aurait rencontré Ruysbroeck. Il meurt à Strasbourg le 16 juin 1361.

Sa spiritualité est traversée par deux thèmes centraux : le détachement, et la naissance déifiante de Dieu dans l’âme qui est abordée dès le premier  de ses sermons, celui pour la Nativité. Parmi les mystiques rhénans, il se distingue par son sens du concret et son apologie des vertus. Un bref texte anonyme de la fin du XIVe siècle explique pourquoi il dut passer plusieurs longues années au purgatoire : en particulier pour son caractère entêté !  De fait, à la différence de Suso, il n’a jamais été proclamé Bienheureux et à la différence d’Eckhart, il ne fut jamais inquiété pour sa doctrine. Martin Luther lui rendit hommage en disant de lui qu’il était « l’un des plus solides et des plus corrects des mystiques ».

C’est pourtant bien de Maître Eckhart dont il se réclame, à mots couverts, nous donnant même la clef de lecture de son oeuvre : « Il parlait depuis l’éternité, et vous l’avez compris depuis le temps ».

Source : http://maitre.eckhart.free.fr

 

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Bienheureux LOUIS-ZÉPHIRIN MOREAU, évêque

Louis-Zéphirin naquit en 1824, à Bécancour (Québec), d’une famille de cultivateurs. Il fit ses études au séminaire de Nicolet et, se préparant au sacerdoce, accepta d’enseigner la versification, pendant qu’il poursuivait ses études théologiques. De faible santé et refusé par l’évêque de Québec, il dut se présenter à Mgr Bourget, qui l’accepta pour le diocèse de Montréal (1846) et le chargea, entre autres, de s’occuper des pauvres du couvent de La Providence, qui seront les premiers à l’appeler «le bon Mgr Moreau».

Passé au diocèse nouvellement fondé de Saint-Hyacinthe, il assista les trois premiers évêques qui s’y succédèrent, toujours disponible et agréé de chacun dans la difficulté et diversité de ses tâches. Après la mort de son troisième évêque, Mgr Charles Larocque, remarquable orateur sacré, il est appelé à lui succéder en dépit de ses protestations – le Pape lui ayant commandé «d’accepter généreusement le joug du Seigneur». Deux incendies ayant ravagé sa ville épiscopale, lui, qui avait aidé à payer la dette du diocèse, reprend la besace du mendiant et recommence à solliciter des dons de partout. Finalement sa ville est relevée de ses ruines et lui se révèle alors homme d’initiative et penseur d’avant-garde.

Les industries se multiplient dans son diocèse, mais la condition des ouvriers est précaire. Il n’y a encore ni assurance-chômage ni bien-être social: il fonde alors la première caisse d’épargnes et favorise l’entraide ouvrière. Dans les campagnes, il fonde des cercles agricoles, et fait venir des communautés enseignantes. Modèle de pionnier et d’organisateur, il est béatifié le 10 mai 1987.

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Sainte colère !

 

L’Évangile nous rapporte une question douloureuse de Jésus à ses disciples alors que se profilent à l’horizon sa passion et la trahison de Judas. Jésus leur demande : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Cette question est des plus actuelle alors que l’Église fait face à une crise morale sans précédent, où semaine après semaine les médias nous dévoilent des séries d’accusations portées contre des prêtres, des religieux, des évêques et même des cardinaux. La nouvelle la plus récente au sujet de ces scandales nous est venue des États-Unis où sur une période de 70 ans plus de mille enfants auraient été abusés par près de 300 prêtres. Et cela dans six diocèses de l’État de la Pennsylvanie. Il est temps que nous en parlions !

Tout comme vous, ces comportements attribués à des prêtres m’ont indigné au plus haut point, et l’on peut comprendre la réaction spontanée de bien des croyants qui songent à se distancer de l’Église, ou même à la quitter. Car il faut reconnaître qu’il y a quelque chose de vicié dans une structure ecclésiale qui rend possible de tels abus, même si les faits invoqués remontent parfois à plus de soixante-dix ans. Bien sûr, des mesures ont été mises en place depuis une vingtaine années afin d’éviter de telles dérives, mais il semble exister une culture inhérente à ce type d’abus, une culture cléricale « autoréférentielle » comme l’appelle le pape François ; c’est-à-dire une culture qui entretient une image idéalisée des prêtres et des religieux comme s’ils faisaient partie d’une élite à qui tous les privilèges seraient permis.

La promotion d’une telle vision du service pastorale et de la vie religieuse ne peut qu’encourager les dérives et les excès, les complicités et les silences, et ainsi ouvrir la porte à toutes sortes d’abus : abus sexuels, abus de pouvoir et abus de conscience. Voilà le diagnostic que pose courageusement le pape François, avouant avec douleur que l’Église a abandonné ses enfants devant les crimes commis en Pennsylvanie et ailleurs dans le monde.

Selon plusieurs, cette crise exige un examen en profondeur des structures d’autorité dans l’Église, ainsi que notre manière de concevoir les ministères, ce qui ouvre par le fait même la discussion quant au rôle que devraient jouer les laïcs, et ce, à tous les niveaux de responsabilité dans l’Église. Vaste chantier que soulèvent ces questions et que les évêques du monde entier devront aborder avec courage et détermination de concert avec tout le peuple de Dieu.

Mais venons-en maintenant à nos réactions personnelles. Une amie qui travaille en pastorale universitaire écrivait ces jours-ci dans sa chronique du Magazine PRÉSENCE : « Je suis révoltée. J’ai honte de cette Église. Ce n’est pas “mon” Église. Ce n’est pas l’Église, point. Je refuse d’être responsable, via les liens de la foi, des crimes de ces hommes du clergé qui ont violé et volé des enfances et des vies entières. […] Et cependant, poursuit-elle, cette Église est indissociable de celle où j’ai grandi dans ma foi, celle aussi où j’exerce mon travail. Ça me met dans une sainte colère ! »

Cette colère c’est aussi la nôtre et elle a bien sûr besoin d’être reconnue et exprimée, car il est important que nous condamnions ces crimes alors que des loups se sont introduits dans la bergerie. Mais il nous faut aussi pouvoir nous dire pourquoi nous restons, pourquoi nous tenons à ce point à notre vie en Église, car elle est loin de se réduire à tous ces scandales. Mon amie qui s’appelle Sabrina Di Matteo, termine ainsi sa lettre ouverte : « Je choisis de rester. Sans taire ma sainte colère. »

J’ai beaucoup porté cette question au cours des dernières semaines, devenant de plus en plus convaincu qu’il nous fallait aborder cette question ensemble, me demandant aussi ce que nous pourrions apporter comme motifs pour rester à ceux et celles qui ont des doutes, qui hésitent ou qui sont blessés. Voici ce que j’aimerais leur partager, et ce sont là mes propres raisons de rester et de continuer à aimer l’Église. Tout d’abord, quand nous parlons d’Église, il nous faut voir plus large que la simple institution, car elle n’est que l’expression visible et bien imparfaite du mystère qui nous habite et qui nous rassemble. Je veux parler ici de la force de résurrection du Christ qui s’est emparée des premiers témoins le matin de Pâques, traversant même leurs portes verrouillées et les animant d’une espérance à toute épreuve.

Quand nous parlons de l’Église, je pense à cette Église-Mère née au pied de la croix avec la Vierge Marie, et qui s’est vue propulsée aux quatre coins du monde avec l’avènement de la Pentecôte. C’est cette assemblée des premiers fidèles à Jérusalem qui nous a annoncé la résurrection du Christ au matin de Pâques ; et ce sont ses premiers missionnaires qui nous ont transmis les paroles et les actions du Seigneur Jésus à travers les lettres et les récits évangéliques des premiers témoins.

C’est cette Église qui nous a donné le Nouveau Testament, tout comme c’est elle qui nous a transmis le baptême et l’eucharistie, nous donnant ainsi d’avoir part à la vie du Ressuscité. Cette jeune Église, dont nous sommes les héritiers, nous a légué les mystères de la foi au fil des siècles et elle nous a appris que Dieu est Amour, même si tout comme nous elle porte ce mystère dans un vase d’argile.

Sans ces témoins, sans cette Église qui a cheminé et grandi à travers les siècles, rien de tout cela ne nous serait parvenu. Ni les grands textes spirituels d’un saint Paul ou d’une Thérèse d’Avila, ni les témoignages d’un François d’Assise, d’une Thérèse de Lisieux ou de milliers de nos contemporains, tels un Jean Vanier dans son Arche ou une sœur Emmanuelle avec les chiffonniers du Caire. Sans l’Église, la bonne nouvelle du salut en Jésus Christ ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

Nous n’aurions ni les cathédrales, ni les monastères, ni les églises de campagne où nous recueillir et célébrer notre foi. Les communautés chrétiennes n’auraient jamais vu le jour si des hommes et des femmes ne s’étaient mis à sillonner la Palestine et les côtes de la Méditerranée afin d’annoncer l’incroyable nouvelle du matin de Pâques, bonne nouvelle qui a franchi les siècles et les continents comme une traînée de feu et qui est parvenue jusqu’à nous !

C’est à cause de tout cela, et bien plus encore, qu’il nous faut persévérer et lutter pour notre Église, la protégeant contre ceux qui la défigurent car la foi qui l’habite est un trésor qui nous est confié. Il n’est pas question que l’on vienne nous voler notre Église ! Il nous faut donc la défendre contre les loups, et même la défendre contre elle-même parfois, tout en résistant aux forces extérieures qui souhaitent la voir disparaître.

Qui sait si la crise actuelle ne sera pas l’occasion d’un nouveau printemps pour l’Église ? Que ce soit là, frères et sœurs, notre prière fervente de tous les jours, et que Dieu nous accorde de tenir bon quand les vents contraires se lèvent ; qu’il nous accorde la grâce de persévérer et de faire nôtre la réponse de Pierre à l’interrogation de Jésus : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Et Pierre de répondre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Accueil et tolérance

 

Chaque fois que les missionnaires reviennent au pays après quelques années d’absence, ils sont frappés par la transformation rapide de notre société: le Québec d’aujourd’hui est bien différent de celui qu’ils ont quitté il y a dix, vingt ou trente ans. Il se présente comme une société pluraliste, multiethnique, où des citoyens sont venus des quatre coins du globe pour enrichir et colorer la mosaïque ethno-culturelle que nous formons. Des pas indéniables ont été franchis pour créer au Québec une manière de vivre-ensemble, ouverte aux différences culturelles, soucieuse de favoriser la tolérance face à la diversité de la population canadienne et québécoise d’aujourd’hui.

C’est ainsi qu’avec le temps le Québec est devenu, parmi les sociétés modernes, une des plus accueillantes face à la diversité ethno-culturelle. De fait, il s’est développé, au Québec comme au Canada, un modèle original de réception et d’intégration des nouveaux arrivants, qu’ils soient immigrants ou réfugiés. Des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes, des hindous se rencontrent et fraternisent, pénétrés d’une volonté de tolérance active, alors que, chaque soir, la télévision nous offre des images de génocides, de purifications ethniques, de meurtres et de cruautés inouïes. C’est pour fuir ces situations de violence et de mort et pour s’épanouir dans une civilisation de paix, d’entente et de confiance que beaucoup d’opprimés cherchent asile au Canada.

Les statistiques récentes nous révèlent d’ailleurs que les crimes à connotation racistes ont diminué au Québec, ces dernières années. Il suffit d’être en contact avec des membres des diverses communautés culturelles pour se rendre compte que leur perception de la société québécoise n’est pas celle d’une société intolérante et raciste, mais plutôt tolérante et accueillante. Et même si des incidents isolés peuvent survenir ici et là, nous sommes bien loin des violences urbaines des banlieues britanniques ou françaises.

Mon travail de directeur du bureau des missions, et davantage encore mon implication auprès des réfugiés et des personnes déplacées, m’amènent à côtoyer chaque jour des gens venus de tous les continents. Il est toujours intéressant de recueillir les premières impressions de ces gens, venus d’Asie ou d’Afrique, qui ont souvent erré d’un pays à l’autre avant de se fixer au Québec. Ce qui les frappe le plus, c’est la qualité de l’accueil qu’ils reçoivent en débarquant ici. Qu’il s’agisse des agents d’immigration, des douaniers, des autres fonctionnaires du gouvernement, des commis dans les magasins, des personnes rencontrées sur la rue, ils ne tarissent pas d’éloges sur la gentillesse et l’amabilité des personnes rencontrées, sur leur obligeance à répondre aux questions et à fournir les renseignements demandés.

Il y a, je crois, des attitudes à développer pour accueillir les nouveaux venus et leurs enfants. Il faut créer des manières de vivre ensemble qui favorisent l’intégration de ces personnes qui ne demandent qu’à partager nos valeurs et améliorer leur qualité de vie. Cette courtoisie de la majorité des gens d’ici est, pour bon nombre de ces nouveaux arrivants, l’expression d’une tradition chrétienne, qui prône le respect des personnes, la générosité et la solidarité. Les accueillir ainsi et leur faire confiance, c’est leur offrir de meilleures chances de réussir leur adaptation et les aider à prendre leur place dans un Québec en devenir.

Alors que la tolérance n’est souvent rien d’autre qu’un code social fait de courtoisie et de bonnes manières, les qualités d’accueil de la population québécoise manifestent davantage la convivialité, ces rapports positifs qui garantissent la cohésion sociale. Si les êtres humains ont tendance à être plus à l’aise dans un milieu homogène que dans un milieu diversifié comme le nôtre, c’est le devoir des autorités, civiles et religieuses, d’harmoniser les diversités et de favoriser ainsi l’épanouissement de la collectivité. Il y a quelques années, l’épiscopat canadien avait publié un document intitulé: « Une mission prophétique pour l’Église » qui, après un large portrait historique de l’immigration au Canada depuis ses débuts, rendait hommage au sens de l’accueil du peuple canadien. Au nom de l’Évangile et des valeurs qu’il véhicule, les évêques du Canada invitaient les fidèles à exercer une mission prophétique faite de qualité d’accueil et d’intégration des immigrants et des réfugiés.

Tout comme la couche d’ozone, l’espace de paix et de liberté se raréfie sur notre planète, selon les bulletins quotidiens de nouvelles. Mais, pour des millions d’êtres humains, le Canada demeure une terre promise. En ouvrant nos yeux, nos oreilles et nos cœurs, nous verrons la misère qui nous entoure et nous entendrons les cris des pauvres. C’est de cette expérience que j’essaie de se faire l’écho. Continuons aussi d’ouvrir nos cœurs et nos maisons pour témoigner des qualités d’accueil et de générosité héritées de notre tradition démocratique et chrétienne. Les chemins de la rencontre demeurent encore les plus beaux qui soient!

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Maïti Girtanner héroïne de la résistance française

Le 22 juin 1940, la France est divisée en deux zones : l’une est occupée, l’autre libre. La ligne de démarcation va de Genève à la frontière espagnole, en passant juste au milieu d’une calme rivière qui traverse le bocage poitevin, la Vienne. Cet affluent de la Loire longe le « Vieux-Logis », la demeure familiale de Maïti Girtanner. L’endroit est sensible, stratégique. Les Allemands y établissent leur poste de guet, à grands renforts de blindés. Ce qui ne plaît guère à Maïti, une jeune fille pas comme les autres.

Née en 1922, Maïti reçoit très jeune la grâce d’éprouver la présence de Dieu. Il est en elle, il ne la quitte jamais. Chaque jour, elle le retrouve dans la prière. Élevée par un grand-père professeur de conservatoire, elle devient rapidement une pianiste virtuose. Elle donne son premier concert à l’âge de douze ans. Son rêve est de devenir une artiste célèbre. Mais le destin en décide autrement et, en 1940, à dix-huit ans, elle « tombe en Résistance», pour reprendre sa propre expression. Car cette jeune fille au caractère passionné n’a pas supporté de voir son village et sa propriété familiale forcés par les blindés ennemis ! Aussi intelligente que vive, Maïti remarque qu’une partie de la rivière échappe à la surveillance des guetteurs allemands. Elle obtient de ceux-ci l’autorisation de réviser ses examens sur une barque. C’est alors qu’elle met au point une habile ruse. Dans le fond de la frêle embarcation, elle dissimule un candidat à l’évasion, le plus souvent un Anglais récupéré à Paris, puis caché dans un cellier du « Vieux-Logis ». Quelques minutes plus tard, le passager débarque en zone libre !

La filière d’évasion fonctionne parfaitement et commence à être connue. Mais Maïti n’a pas froid aux yeux. Elle prend la tête d’un petit groupe d’étudiants. Avec eux, elle met au point un stratagème efficace afin de se procurer les cartes de la côte française pour préparer un éventuel débarquement. Elle persuade les Allemands de la vétusté de leurs Kommandantur et leur propose son équipe d’étudiants pour rafraîchir rapidement les peintures et le papier peint. Cela, de Dunkerque à Bayonne ! Les jeunes résistants récupèrent ainsi soixante-quinze kilos de cartes qui sont immédiatement envoyées en Angleterre.

Animée d’une énergie et d’une imagination débordantes, Maïti n’a pas fini d’étonner. Elle est chargée par la Résistance de surveiller les mouvements sous-marins ennemis. Fine observatrice, elle note que les amiraux allemands font systématiquement nettoyer leurs uniformes avant le départ. Avec son groupe, elle crée donc la blanchisserie Mésange, service de nettoyage qui vient chercher le linge à domicile et le rapporte une fois prêt. Grâce à cette ruse, elle relève les caractéristiques des unités, le nom des submersibles et la date présumée de leur départ. L’Angleterre peut ainsi préparer une riposte.

Comment la jeune Maïti trouve-t-elle encore le temps de jouer du piano ? Certainement grâce à la passion qu’elle met dans tout ce qu’elle fait. Elle donne plusieurs concerts devant des hauts dignitaires de la Gestapo à l’hôtel Majestic à Paris… en échange de la libération de « camarades », en réalité des résistants. Pendant plus de trois ans, la jeune fille de bonne famille, originaire du Poitou, trompe ainsi les Allemands jusqu’à ce jour terrible de la fin de 1943 : Maïti est arrêtée lors d’une rafle. Elle est reconnue par l’un des responsables de la Gestapo qui, par recoupements, découvre qu’elle est membre du réseau. Furieux d’avoir été si grossièrement berné, celui-ci l’envoie dans un « camp de représailles », dans le Sud-Ouest, réservé aux résistants récalcitrants. Un enfer secret dont personne ne sort vivant… Maïti vient d’avoir vingt et un ans.

C’est dans ce camp qu’elle va connaître l’horreur de la torture. Son bourreau s’appelle Léo. C’est un jeune médecin nazi, formé aux Jeunesses hitlériennes. Son sadisme n’a pas de limites mais il a un but: rendre folle la prisonnière jusqu’à ce que mort s’ensuive. Plusieurs fois par jour, par de savantes atteintes à la moelle épinière, il la plonge dans une souffrance permanente, inhumaine. Maïti se voit ainsi enfermée « dans une résille de douleur ». Pour « ne pas tomber dans le désespoir », elle prie, entraînant avec elle ses dix-huit compagnons d’infortune. Cependant, elle survit.

II lui faut huit années de soins intensifs pour tenir à nouveau debout. Mais son corps, brisé, ne se remettra jamais de la torture et des coups. En cette année 1952, alors que, dans les cabarets parisiens, la jeunesse oublie les horreurs de la guerre en écoutant chanter Juliette Gréco, Maïti découvre une autre réalité: ses doigts ne courront plus jamais sur le piano, et la douleur sera sa compagne jusqu’à sa mort. Elle a trente ans.

Maïti, que l’idée du suicide obsède pendant des années, se tourne alors vers Celui qui lui avait redonné espoir quand elle était prisonnière au camp. « Humainement parlant, explique-t-elle, il m’était presque impossible d’assumer mon propre corps. Ce qui m’a sauvée, c’est la rencontre de Jésus-Christ comme une personne. J’ai compris que Dieu. n’avait pas voulu le mal, cette horreur, ce chemin de souffrance. J’ai découvert qu’il me rejoignait presque physiquement au cœur de ma couleur. » Elle décide d’enseigner la philosophie à domicile et d’étudier la théologie. L’ordre dominicain l’attire : elle devient l’un des pivots des fraternités laïques, en particulier de celle des malades.

Lorsqu’elle prie, Maïti pense souvent à cette parole du Christ en croix : « Père, pardonne-leur… » Et si, elle aussi, pouvait pardonner à son bourreau ? « Très tôt, se souvient-elle, j’ai désiré pardonner à Léo. Je redoutais que la haine n’envahisse mon cœur habité par une souffrance indescriptible et poignante face à ces actes monstrueux. Pendant quarante ans, j’ai beaucoup prié pour lui, mais je n’étais pas sûre d’avoir reçu cette grâce de pardon. Comment savoir ? » Le désir de pardonner grandit petit à petit en Maïti, au fil des années.

Un jour de 1984, quarante ans après sa libération, elle reçoit un coup de téléphone. Maïti reconnaît immédiatement la voix de Léo qui a réussi à retrouver sa trace. Gravement malade, celui-ci lui explique qu’il n’a plus que trois mois à vivre. Il lui confie : « Je me souviens que vous parliez de la mort et de la souffrance avec vos codétenus. J’ai une peur horrible la mort. Puis-je venir vous voir?» Elle accepte. Quelque temps après, Léo lui rend visite. Elle est clouée au lit par la douleur. « Voilà votre œuvre », lui dit-elle. Ensemble ils parlent de la mort, de l’après-mort et de Dieu. « Que puis-je faire », lui demande-t-il impuissant. «Ne soyez qu’amour pendant le temps qui vous reste à vivre. Cherchez au fond de vous-même le lieu où vous avez laissé Dieu en vous, car il habite en ses créatures les plus enténébrées », lui répond Maïti. Au moment du départ de Léo, elle lui prend la tête et l’embrasse. Maïti sait que ce jour là, elle a reçu la grâce de pardonner. Elle décide de rester en contact avec Léo.

À son retour en Allemagne, celui-ci avoue son passé à sa famille qui ignorait tout. Avant de mourir, il distribue ses biens. Aujourd’hui, Maïti continue à téléphoner à la veuve de Léo. Ses amis la surnomment « Madame par-dessus tout » parce que son pardon dépasse sa propre force, et que, seule, la force de Dieu en elle a pu pardonner. Mais le pardon est une grâce qui n’est pas acquise une fois pour toutes. Maïti doit le redonner chaque jour, lui dire « oui » en permanence. « Le pardon c’est comme le piano : il se joue à quatre main avec le Seigneur ».

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Bienheureux Frédéric Janssoone

Fils de paysan «le bon Père Frédéric» était le treizième enfant de Pierre-Antoine et d’Elisabeth Janssoone (lansone), né le 19 novembre 1838, dans le village de Ghyvelde (Flandres). Élevé dans une famille très chrétienne, à treize ans il fit sa première communion, un dimanche de la Passion (1851) et songea à la prêtrise. Mais son père étant mort, sa mère tomba de ce fait dans une extrême pauvreté. Pour l’aider, Frédéric- Cornil se fit alors voyageur de commerce et réussit bien. Sa mère, cinq ans plus tard, mourut à son tour. Il pensa alors à entrer à la Trappe de Sainte-Marie-du-Mont, mais on le refusa. Une dame tertiaire franciscaine lui révéla alors une autre voie et, renonçant à son commerce et à la main d’une riche héritière, il entra au collège d’Hazebrouck (1852). De là il parcourut les étapes ordinaires de la vie franciscaines: vêture (1864), profession solennelle (1868), diaconat (1869), sacerdoce.

À peine célébrée sa première messe, aumônier militaire, il doit se pencher, à l’Hôpital de Bourges, sur les blessés de la guerre franco-allemande (1870). Supérieur du couvent de Bordeaux (1873), il demande à être envoyé en Terre-Sainte (1876). Il y prêche des retraites aux communautés et remet en honneur, à Jérusalem même, la pratique du chemin-de-la-Croix. Mais de là on l’envoie au Canada travailler à l’établissement d’un commissariat de Terre-Sainte et organiser une quête annuelle pour les Lieux-Saints. Rappelé en Terre-Sainte (1882), il revient définitivement au Canada en 1888 et, après avoir partout prêché et multiplié faveurs et miracles, il meurt épuisé au Couvent de la rue Dorchester, à Montréal, le 4 août 1916.

Les Récollets – religieux réformés de l’Ordre de saint François – avaient été les premiers missionnaires venus au Canada (1615). Après l’incendie de leur couvent de Québec, en 1796, ils n’eurent plus, sous occupation britannique, la faculté de se recruter et disparurent, pour n’y être rétablis canoniquement qu’en 1890. Les missions canadiennes auprès des Amérindiens leur devaient beaucoup, car c’étaient eux qui en avaient ouvert la voie aux Jésuites, les initiant aux langues amérindiennes et à la rude vie en forêt. Le Tiers-Ordre franciscain avait cependant survécu à cette disparition et l’arrivée du Frère Frédéric l’attisa de nouveau. Son premier sermon, prononcé à Saint-Roch de Québec, causa un grand remuement et on vit, par la suite, des paroisses entières prendre l’habit et revêtir l’esprit de saint François, que le Frère Frédéric semblait incarner dans son corps fragile et dans une parfaite attitude de pauvreté et de pénitence.

La prédication du Rosaire, du Chemin-de-la-Croix, grâce à ce passionné des Lieux-Saints, prit un caractère plus concret et prépara les esprits au renouveau des études bibliques qui allaient suivre. Il a été béatifié par le pape Jean-Paul II le 25 septembre 1988.

 

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Se nourrir de la Parole, au gré des Heures

 

Une place centrale

Les lectures des offices de la liturgie des Heures font faire aux priants un large survol de la littérature biblique. La section intitulée «La Parole de Dieu» est d’ailleurs centrale dans divers offices. Si elle n’en occupe pas la majeure partie, elle est presque toujours structurellement au centre, comme le révèle le plan de deux offices:

Office du soir

. L’introduction
. L’hymne
. La psalmodie
. La Parole de Dieu
. Le répons bref
. Le cantique évangélique
. L’intercession
. Prières de demande
. Temps de silence
. Le Notre Père
. L’oraison
. La bénédiction finale

Office des lectures

. L’introduction
. L’hymne
. La psalmodie
. Les lectures
. La Parole de Dieu
. Lecture chrétienne
. L’hymne (certains jours)
. Oraison du jour

Si des passages bibliques apparaissent en divers endroit des offices de la liturgie des Heures (psaumes, cantiques et Notre), nous limiterons nos propos à ceux qu’on retrouve sous la rubrique «Parole de Dieu».

L’office des lectures

Nous traitons à part l’office des lectures à cause de son caractère particulier. Comme son nom l’indique, ce qui le distingue est l’importance accordée à la proclamation de la Parole. Contrairement aux autres offices de la journée, celui-ci n’est pas rattaché à une Heure spécifique: Sans que la dimension temporelle soit évacuée, ce qui est mis au premier rang est la lecture de la Bible et de textes de la tradition. Ce relatif détachement par rapport aux heures liturgiques indique d’ailleurs l’usage spécifique des lectures bibliques à cet office. Ici, les extraits de la Bible ont pour fonction première d’enseigner les fidèles, de leur faire découvrir chaque fois un nouveau pan de l’histoire du salut. Le choix des lectures bibliques correspond à l’esprit des divers temps forts de l’année liturgique (Avent, Noël, Carême, Pâques). Pour le temps ordinaire, les lectures sont agencées de manière à assurer continuité et progression.

Les autres offices

Les autres offices prévoient de très brefs passages bibliques : quelques versets tout au plus. Un regard attentif permet aussi de constater que la lecture n’est pas continue. On semble passer d’un livre biblique à l’autre de façon désorganisée. Mais ce n’est pas le cas, car certains principes ont guidé le choix des lectures. Ainsi, «la lecture brève est choisie suivant le jour, le temps ou la fête.» (Présentation générale de la Liturgie des heures no 45) Aussi, «les lectures brèves ou « capitules » (…) ont été choisies pour exprimer une pensée ou une exhortation avec précision et clarté. On a veillé aussi à leur variété.» (no 156) Le texte est plus explicite au numéro 158:

Dans le choix des lectures brèves, on a observé les points suivants:

a) Selon la tradition, les évangiles sont exclus.
b) Autant que possible on a observé le caractère du dimanche, ou encore du vendredi, et des heures elles-mêmes.
c) Les lectures de l’office du soir, puisqu’elles suivent un cantique du Nouveau Testament, ont été choisies exclusivement dans celui-ci.

Les lectures de deux jours de la semaine, donc, sont choisies en fonction de leur caractère propre. Gaston Fontaine («La lecture biblique dans la liturgie des heures», Bulletin national de liturgie 76, 1980, p. 188-190) les présente en les groupant selon des thèmes. Pour le dimanche, l’ambiance est pascale:

– Dieu, source de salut pour tous les hommes
– Le Christ ressuscité
– Baptême et vie chrétienne
– Espérance dans le Jour du Seigneur à venir

Pour le vendredi, les thèmes sont la passion et le sacrifice de Jésus, et d’autres qui leur sont liés (Dieu et la mort, sagesse du mystère de Dieu, conversion et salut, etc.). Le choix de la lecture est parfois dicté par l’heure de l’office. Tierce (milieu du jour) «évoque l’effusion de l’Esprit sur l’Église naissante à la Pentecôte». Six lectures bibliques de cette heure abordent ce thème. Les sept lectures choisies pour complies, heure «destinée à sanctifier le coucher» favorisent le passage au repos de la nuit. (G. Fontaine, op. cit., p. 190) D’autres cas semblables s’ajoutent à ceux-ci pour l’office du matin. Clui du lundi I prévoit l’exhortation suivante de Paul: «Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus!» (2 Th 3, 10b) Ces paroles tombent à pic avant d’entreprendre la première journée de travail de la semaine et avant même le petit déjeuner!

Des lectures pour prier

Contrairement aux passages bibliques de l’office des lectures, ceux des autres offices n’ont pas pour fonction première d’enseigner. Ils sont là surtout pour soutenir et motiver la louange. De fait, leur brièveté même leur donne leur caractère et leur portée. La lecture brève, en effet, «propose avec force quelque sentence sacrée, et qui met en lumière des paroles brèves auxquelles on risque de ne pas faire attention au cours d’une lecture continue des Écritures.» (Présentation générale de la Liturgie des heures, no 45) La lecture brève attire donc l’attention sur des morceaux choisis, des perles tirées de la Parole de Dieu.

Les exégètes sont parfois mal à l’aise avec cette approche «morcelée» de la Bible. Ces courts extraits, cités hors contexte, qui nous font passer d’un livre à l’autre, peuvent-ils permettre une juste perception de la littérature biblique? Voilà de quoi alimenter un véritable débat! Rappelons simplement que liturgie et exégèse historico-critique ne jouent pas le même rôle. En contexte liturgique, la manière de puiser à la tradition biblique est différente, mais tout aussi valable pour donner du sens à la Parole de Dieu. De plus, les lectures brèves ne sont pas les seuls endroits pour les chrétiens et les chrétiennes où se nourrir de la Parole. L’office des lectures et l’eucharistie (le dimanche et en semaine) donnent la possibilité de parcourir la Bible dans son ensemble, grâce à des extraits plus longs. Rien n’empêche non plus de lire et d’étudier la Bible de manière individuelle ou communautaire.

 

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Charles de Foucauld, modèle de dialogue

Au moment où des études récentes remettent en lumière les intuitions de l’ermite du Hoggar, ces réflexions peuvent encore éclairer nos relations avec les Musulmans que nous rencontrons.

Charles de Foucauld a profondément aimé les terres d’Islam. Il y passa la plus grande part de sa vie … Le Père de Foucauld s’appelait le « frère universel »…Et son amitié et sa prière étaient d’abord pour ses amis de prédilection, les Arabes nomades et les Touareg auxquels ils sacrifia tout. Ce fut donc en des terres d’Islam et dans une atmosphère d’Islam qu’il répondit à l’appel de Dieu sur lui.

Charles de Jésus ne semble pas s’être soucié d’entreprendre vraiment une étude objective complète de l’Islam comme tel. La pente se son esprit ne l’y portait pas. Son intelligence extrêmement concrète, donnait toute sa mesure dans l’observation précieuse des lieux et des gens, l’étude de la langue et des mœurs; et son cœur lui donnait d’abord soif de connaître et d’aimer, de connaître pour aimer, les hommes qui l’entouraient. À Beni-Abbès, son souci fut simplement de converser avec ses amis les pauvres, de les aider, de leur faire comprendre ce témoignage de foi et d’amour rendu à Dieu, et qui était sa seule raison d’être. À Tamamrasset, sa tâche fut de perfectionner toujours plus sa connaissance de la langue et des coutumes du Hoggar… Et n’est-ce point encore un témoignage de sympathie vivante et de respect, que ce désir de connaître de l’intérieur le passé et toute la richesse humaine d’un peuple ?

Si Charles de Foucauld ne rencontrera pas selon toutes ses dimensions la culture religieuse de l’Islam, il vécut donc sa vie de « frère universel » en continuel contact avec des hommes musulmans. Sans même le chercher, il pénétra de la sorte cette ambiance musulmane où baignait le comportement quotidien de ses amis.

Et dès lors, il semble possible et nécessaire de proposer une distinction. Ce serait un contresens de le transformer en « islamologue ». Il ne s’y efforça point… Mais cette sorte de connaissance par connaturalité que lui donnait son affection pour les pauvres du Sahara ou les nobles Touareg, son désir d’être, pour l’amour du Christ, leur frère et petit serviteur, lui permirent comme d’emblée de traiter avec eux dans le respect total de leur être, y compris les contours qu’un Islam, au demeurant fort élémentaire, pouvait donner à leur personnalité. Si bien que nous trouvons sous sa plume, ici ou là, des percés éclairant non point les données dogmatiques de la foi musulmane, mais le comportement concret de foi des hommes musulmans, ses amis. Son seul but était de suivre Jésus, et il sut donner, comme spontanément, à sa présence en ces terres d’Islam, un style de vie qui pouvait la rendre compréhensible. Amitié désintéressée, respect de l’autre, sens aigu de justice et d’honneur, pauvreté voulu, style de dépouillement qui centrait tout sur Dieu seul, de telles valeurs. C’est au plus profond de sa foi chrétienne qu’il en trouvait d’abord l’inéluctable exigence. Mais c’est tout cela qui le rendit si cher à ses voisins touareg, si conforme à ce que ces nomades berbéro-musulmans pouvaient attendre de leur « grand ami le marabout Charles »

La vie de Charles de Jésus dans les terres musulmanes du Sahara est un grand témoignage de ce qu’un amour désintéressé et vigilant peut drainer de compréhension vraie. Amour scellé d’intelligence. C’était là sa tâche de « petit serviteur », et c’était une tâche de choix, puisque « au soir de cette vie, c’est sur l’amour que nous serons jugés. »

Charles de Jésus n’est pas un maître en islamologie. Mais il est peut-être bien, par ce que fut sa vie, sa soif de l’Unique Seigneur, et son don aux hommes ses frères, l’un des meilleurs guides que puisse prendre un islamisant chrétien, s’il veut que corresponde à ses recherches d’érudit une attitude intérieure digne de les vivifier. La finalité de telles recherches est d’ordre intellectuel certes, mais peut-être requièrent-elles à leur tour un souci et un respect de l’autre, – ici la pensée et la culture qu’il faut pénétrer- où se retrouve, au service de la même vérité et du même amour, comme un répondant de l’attitude évangélique de Charles de Jésus en ces terre d’Islam qu’il aima.

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Le dominicain Raymond de Penyafort

Né vers 1175 et professeur de rhétorique à Barcelone (Espagne), il se rend à Bologne (Italie) et y obtient le titre de docteur en droits civil et religieux; puis, en 1222, âgé de plus de cinquante ans, il entre dans l’Ordre des Dominicains nouvellement fondé et s’y engage dans de multiples travaux.

Avec saint Pierre Nolasque, il crée l’ordre de Notre-Dame-de-la-Merci, pour le rachat des Chrétiens captifs chez les Maures (1218). Puis, il prêche la croisade espagnole contre les Maures (1229). Devenu chapelain de Grégoire IX et grand pénitentiaire, il se voit assigner la tâche de rassembler et d’ordonner les décrets des souverains pontifes, accumulés dans les archives du Vatican depuis les origines; le résultat de ce travail, qui dura cinq années, prendra le nom de Décrétales et inspirera la législation romaine des siècles suivants. Le Concile de Latran, en 1215, ayant exigé que tous les chrétiens se confessent au moins une fois par année, pour la fête de Pâques (ou, comme on disait: «à Pâques humblement »), on se rendit compte de la multitude des problèmes que soulevait cette pratique, surtout pour les confesseurs. Raymond de Penyafort, rédigea alors, pour leur service sa Somme des cas de conscience, qui fera autorité pendant tout le Moyen Age.

Devenu Général des Dominicains (1238-1240), il travailla à donner aux Constitutions de son Ordre leur statut définitif, exigeant de ses frères qu’ils étudient l’arabe et connaissent le Coran; il semble même qu’il ait inspiré à saint Thomas d’Aquin l’idée d’écrire sa Somme contre les Gentils, en vue d’éclairer les discussions portant sur les philosophies arabes.

Retourné en Espagne, et libéré de sa charge de Maître Général, il refusa l’archevêché de Tarragone, qu’on lui offrait, et consacra le reste de sa vie à la conversion des Juifs et des Musulmans. Il mourut épuisé, dans son couvent de Barcelone, à l’âge de cent ans.

 

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