Category Archives: Cinéma d’aujourd’hui

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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

De Marseille à Paris : LE TEMPS DES SECRETS et EIFFEL

Le cinéma n’a pas son pareil pour faire revivre une époque. C’est le cas de deux films récents qui se situent au tournant du 19e siècle dans les collines de la Provence et sur le bord de la Seine. Pour sa part, Christophe Barratier nous ramène à la période de l’enfance perturbée de Marcel Pagnol dans sa délicieuse réalisation LE TEMPS DES SECRETS. Puis, le drame biographique EIFFEL de Martin Bourboulon relate la construction de la célèbre tour dans le contexte des retrouvailles du génial ingénieur avec une amoureuse d’antan.

 

 

LE TEMPS DES SECRETS

Trente-deux ans après les exquis LA GLOIRE DE MON PÈRE et LE CHÂTEAU DE MA MÈRE d’Yves Robert, Christophe Barratier (LES CHORISTES) poursuit l’évocation de la jeunesse de Marcel Pagnol avec LE TEMPS DES SECRETS, troisième tome des « Souvenirs d’enfance » du célèbre auteur provençal.

Été 1905. Avant d’entrer dans un lycée privé à la faveur d’une bourse, Marcel Pagnol, fils d’un instituteur de Marseille, passe les vacances avec sa famille et celle de son oncle dans les collines d’Aubagne.

Tout à la joie de retrouver Lili, son meilleur ami avec lequel il vit toujours toutes sortes d’aventures, le garçon s’en désintéresse le jour où il fait la rencontre d’Isabelle, qui habite avec ses parents une propriété aux allures d’un château. Enjôlé par cette fille hautaine et distinguée, qui se prétend issue de la noblesse, Marcel en vient à mépriser Lili, un fils de fermier, et même les membres de sa propre famille.

Techniquement maîtrisée et filmée avec des décors toujours aussi enchanteurs, cette nouvelle adaptation apparaît cependant classique et consciencieuse, dépourvue de la grâce et du charme des deux précédents volets. Ici, les nombreux messages (sur le respect, le fossé des classes sociales, l’intégrité, le harcèlement scolaire, l’émancipation des femmes) sont tous abordés sans beaucoup de nuance, au fil d’un récit prévisible et peu palpitant. L’interprétation est cependant irréprochable, Léo Campion composant un petit Marcel très crédible.

 

 

EIFFEL

À la manière du TITANIC de James Cameron, EIFFEL s’est donné la mission de raconter un événement historique grandiose, sur fond d’histoire d’amour impossible. Mais avec un résultat moins heureux!

Paris, janvier 1887. Gustave Eiffel se fait tirer l’oreille pour participer au concours national organisé à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889. Pour l’ingénieur chevronné, mondialement célébré pour sa conception innovatrice de l’armature de la Statue de la Liberté, seuls comptent les plans du futur réseau de transport souterrain de la capitale.

La situation change quand Gustave voit revenir dans sa vie Adrienne, celle avec qui il s’était fiancé à Bordeaux, au milieu des années 1860, mais qui avait disparu sans lui donner d’explications. Inspiré par cette femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer, aujourd’hui mariée au journaliste Antoine de Restac, l’ingénieur s’inscrit au concours, en soumettant son projet de tour métallique haute de 300 mètres. Sa proposition ayant été retenue par le jury, Eiffel démarre son ambitieux chantier.

Mais bien des voix s’élèvent pour décrier ce mastodonte qui défigure les rives de la Seine; au point où le gouvernement se retire du financement du projet. Or, ce complot a été mené par Antoine, furieux de réaliser qu’Adrienne éprouve encore des sentiments pour Gustave.

Traité avec un romanesque grandiloquent, le volet sentimental du film relègue presque au second plan les fascinantes séquences, illustrant les solutions trouvées par Eiffel pour résoudre des problèmes techniques inédits. L’ingénieur est interprété de manière irréprochable par Romain Duris (MOLIÈRE), aux côtés d’une Emma Mackey (MORT SUR LE NIL) investie.

Gilles Leblanc

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Mémoires affectives : BELFAST et LE POUVOIR DU CHIEN

Des émotions et des événements vécus pendant l’enfance ont souvent des répercussions qui affectent grandement des personnes tout au long de leur existence. Voilà ce que démontrent habilement deux films récents. D’abord, le réalisateur britannique Kenneth Branagh rappelle les bons et les tristes moments de la vie de Buddy, un enfant au cœur d’un quartier déchiré par des conflits socioreligieux dans la chronique d’époque BELFAST. Pour sa part, la néo-zélandaise Jane Campion réalise avec LE POUVOIR DU CHIEN un western particulier mettant en avant-plan Phil, un homme colérique et mystérieux depuis ses jeunes années.

BELFAST

Le polyvalent Kenneth Branagh (LE CRIME DE L’ORIENT-EXPRESS) verse ici dans la chronique autobiographique, en empruntant allègrement aux classiques du genre. Évoquant à la foi le ROMA d’Alfonso Cuaron (pour son noir et blanc élégiaque et son souffle épique) et le LA GUERRE À SEPT ANS de John Boorman (pour les mille et un détails d’une enfance assiégée), BELFAST dégage un charme certain, mais aussi une impression de déjà-vu. 

À la fin des années 1960, Buddy, petit garçon rêveur, grandit au sein d’une famille ouvrière de Belfast, alors que la ville est secouée par les émeutes opposant les protestants et les catholiques.

Entre les questionnements de ses parents qui hésitent entre partir ou rester, sa fascination grandissante pour une petite fille du voisinage et ses sorties avec ses grands-parents qui lui font découvrir le cinéma, Buddy découvre la vie et rêve confusément de quelque chose capable de la transcender.

Efficace et parfois émouvant surtout vers la fin, le film n’en reste pas moins flou sur le plan politique et un peu facile sur le plan dramatique. Heureusement, Branagh reste un grand directeur d’acteurs, et la distribution qu’il a rassemblée, avec en tête Judi Dench en grand-mère éprise de cinéma, parvient généralement à dépasser les limites de personnages schématiques, et à générer quelques moments d’émotion mémorables.

Dans la catégorie du Meilleur scénario original, Kenneth Branagh s’est mérité l’Oscar 2022 pour cette production.

LE POUVOIR DU CHIEN

De retour au cinéma onze ans après MON AMOUR, Jane Campion a tourné dans sa Nouvelle-Zélande natale ce western rugueux et résolument moderne. Bien construite, son adaptation du roman éponyme de Thomas Savage, prétexte à une dénonciation nuancée du harcèlement et de l’homophobie, est enrichie par la prestation forte et subtile de Benedict Cumberbatch (LE JEU DE L’IMITATION).

En 1925, dans le Montana, le rancher Phil Burbank voit d’un mauvais œil le mariage de son frère et associé George avec Rose, une restauratrice veuve, qu’il soupçonne d’en vouloir à leur argent. En outre, Phil méprise ouvertement le fils de la jeune femme, le malingre et peu viril Peter, inscrit à la faculté de médecine.

Intimidée par son beau-frère, qui habite sous le même toit dans la grande maison des Burbank, Rose, souvent laissée seule par George, noie son angoisse dans l’alcool. Revenu pour l’été au ranch, Peter découvre un secret à propos de Phil. Aussitôt, le comportement de ce dernier à son endroit change radicalement…

Les relations complexes entre les personnages sont habilement développées, tandis que la mise en scène, ample et lyrique dans la veine de celle du PIANO, fait planer un climat de menace diffus, nourri par la trame sonore inquiétante de Jonny Greenwood. Kirsten Dunst (MELANCHOLIA) étonne en femme alcoolique et faible, incapable de protéger un fils mal outillé pour affronter le rude Far West, campé avec sobriété par Kodi Smit-McPhee. Plus en retrait, Jesse Plemons confère une sereine autorité au personnage du frère amoureux.

Avec cette œuvre remarquable, Jan Campion a reçu l’Oscar de la Meilleure réalisation de la dernière année.

Gilles Leblanc

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Il était une fois… : L’ARRACHEUSE DE TEMPS et ALINE

Les récits fantaisistes sont légion au cinéma. Dans ce créneau, deux productions récentes sont à signaler. D’abord, le Québécois Francis Leclerc réussit son pari de porter à l’écran le conte de L’ARRACHEUSE DE TEMPS de l’artiste polyvalent Fred Pellerin. Pour sa part dans ALINE, la Française Valérie Lemercier présente la belle histoire d’une icône de la chanson, librement inspirée du parcours de Céline Dion.

L’ARRACHEUSE DE TEMPS

Après Luc Picard (BABINE et ÉSIMÉSAC), c’est au tour de Francis Leclerc de porter à l’écran l’univers folklorique du conteur Fred Pellerin. L’approche et le ton, sont différents. Moins gothique dans le traitement et moins débridé dans le langage, L’ARRACHEUSE DE TEMPS apparaît cependant plus cohérent dans ses intentions et achevé dans sa forme. La proposition de Leclerc, qu’à cela ne tienne, est fort belle.

Vieille dame usée par la maladie, Bernadette raconte à son petit-fils Fred une légende dont elle a vu la naissance, dans son village de Saint-Élie-de-Caxton, alors qu’elle était adolescente. Un soir sans orage, Bernadette a vu la foudre fendre en deux le pommier devant l’église, libérant la silhouette fantomatique de l’arracheuse de temps.

Alors que les notables et le curé Neuf se disputaient les fruits noirs cueillis sur l’arbre abattu, la Stroop, mystérieuse occupante d’un manoir isolé, est soudainement apparue au village, faisant main basse sur la provision qu’elle savait funeste. Or, l’un des nombreux fils de Madame Gélinas avait eu le temps de mordre dans une des pommes, tout comme la belle Lurette, meilleure amie de Bernadette et fille du forgeron.

Le réalisateur de MÉMOIRES VIVES et de PIEDS NUS DANS L’AUBE nous entraîne au carrefour du réalisme rural et de la fantaisie naïve, pour évoquer à hauteur d’enfant des thèmes universels tels que la peur de l’autre, la duplicité, l’ignorance, et bien sûr la mort, l’arracheuse du titre étant cousine de la Grande Faucheuse. L’intrigue tient en haleine par intermittence et les scènes au présent manquent d’éclat. Mais l’imagination mise à l’œuvre dans les flashbacks (qui occupent environ 80 % du temps-écran) et l’épatante galerie de personnages défendus par une distribution cinq étoiles, donnent à l’ensemble la valeur d’une épopée.

ALINE

Le film s’ouvre et se ferme sur la chanson « Ordinaire » de Robert Charlebois. Et c’est ce que raconte ALINE : le parcours improbable, inimaginable, d’une jeune fille « ben » ordinaire devenue une des plus grandes vedettes de l’histoire du show-business. Pour ce faire, Valérie Lemercier a opté pour un »parti-pris » aussi audacieux qu’absurde (jouer Céline Dion de 5 à 50 ans) et un traitement décalé, entre ironie et respect. Et contre toute attente, ça fonctionne!

Dernière d’une fratrie de quatorze enfants, la petite Aline Dieu grandit dans une famille modeste du Québec où la musique occupe une place importante. Très tôt, la fillette regarde avec admiration et envie ses parents et ses frères et sœurs, qui se produisent dans divers événements locaux. Et naturellement, dès qu’elle a l’âge de le faire, Aline se met à pousser la chansonnette. Avec talent.

Convaincue que sa fille a une brillante carrière devant elle, Sylvette Dieu lui écrit une chanson et envoie une cassette à Guy-Claude Kamar, célèbre agent montréalais. Celui-ci tombe immédiatement sous le charme. Persuadé d’avoir trouvé la perle rare, Kamar devient le gérant de l’adolescente au physique ingrat. La suite de l’histoire lui donnera raison.

Certes, la réalisatrice de PALAIS ROYAL n’a pas maintenu la fantaisie jusqu’au bout. En effet, passé le premier tiers, ALINE glisse progressivement vers la biopic classique, qui égrène les moments-clefs de la carrière de l’artiste. Les moyens importants investis dans la production procurent toutefois un spectacle haut en couleur, qui impressionne par l’ampleur de sa reconstitution d’époque. Dans le rôle-titre, Lemercier est stupéfiante de crédibilité, tandis que Sylvain Marcel campe un Guy-Claude Kamar/René Angelil plus vrai que vrai.

Gilles Leblanc

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Sables mouvants : DUNE et LES OISEAUX IVRES 

Dans la vie, il y a des moments où survient le risque de s’enfoncer, et ce, au propre comme au figuré. Deux films récents réalisés par des Québécois en sont de formidables illustrations. Tout d’abord, le réputé Denis Villeneuve arrive enfin avec le somptueux DUNE, qui présente l’épopée, vécue dans un futur lointain, du jeune Paul Atreides sur la terre désertique d’Arrakis. Pour sa part dans LES OISEAUX IVRES, Ivan Grbovic raconte l’histoire mouvementée de Willy, un Mexicain devenu travailleur agricole au Québec.

DUNE 

Depuis la publication du roman « Dune »de Frank Herbert en 1965, plusieurs des éléments qui le composent ont été récupérés par d’autres créateurs. À commencer par George Lucas dans sa saga STAR WARS. On ne peut donc pas reprocher à Denis Villeneuve (INCENDIES, BLADE RUNNER 2049) la vague impression de déjà-vu qui se dégage de ce nouveau DUNE. De plus, le film colle à son temps, en mettant de l’avant des thèmes douloureusement contemporains : les effets de la colonisation, l’exploitation des ressources naturelles, l’impact des guerres fratricides, l’affirmation des femmes, etc.

En l’an 10191, le Duc Leto Atreides est nommé par l’Empereur au poste de gouverneur de la planète Arrakis, parfois surnommée Dune en raison de son sol sablonneux. Particulièrement hostile, ce corps céleste possède une importance stratégique grâce à la récolte et à la production de l’Épice, une substance aussi rare que précieuse sécrétée par des vers géants. Le Duc se rend alors sur Arrakis avec sa femme, Dame Jessica, et son fils Paul.

Mécontent de la situation, l’ancien chef du territoire, le baron Vladimir Harkonnen, trame un complot et une invasion militaire pour reprendre le pouvoir. Témoin des jeux de coulisses machiavéliques, le jeune Paul s’évade dans la nuit du meurtre de son père et de ses fidèles collaborateurs. Accompagné de sa mère, Paul ne pourra survivre que s’il fraternise et s’allie aux Fremen, un peuple autochtone vivant dans le désert profond d’Arrakis. Mais les Fremen n’aiment pas les étrangers…

La mise en scène, d’une grande maîtrise, est fortifiée par les images somptueuses et la direction artistique recherchée. La distribution imposante et la musique inspirée de Hans Zimmer finissent de contribuer à cet opéra spatial, adulte et intelligent. Et ce même si, avec quelques longueurs, le récit (dont l’action s’arrête aux deux tiers du roman) ne parvient pas à extraire toute la richesse de l’univers de Herbert. 

LES OISEAUX IVRES

Révélé en 2011 par ROMÉO ONZE, portrait sensible et sobre d’un jeune handicapé en quête d’amour, Ivan Grbovic nous revient dix ans plus tard avec une œuvre plus riche et complexe. Coécrit avec sa conjointe, la talentueuse directrice de photo Sara Mishara, son scénario aborde avec fluidité des thèmes tels le mensonge, l’infidélité, l’exploitation sexuelle, le racisme et la vulnérabilité des travailleurs saisonniers.

Chauffeur d’un baron de la drogue mexicain, Willy prend la fuite quand sa liaison avec Marlena, la conjointe de ce dernier, est mise à jour. Convaincu que la jeune femme a trouvé refuge chez sa tante qui habite dans la région de Montréal, Willy se lance à sa recherche. À son arrivée au Canada, l’exilé clandestin se fait embaucher comme cueilleur de laitues sur une ferme de la Montérégie.

Julie, la propriétaire, vit une relation trouble avec son mari Richard, qui l’aide à gérer l’exploitation. Tout en poursuivant ses démarches pour obtenir les coordonnées de la tante de Marlena, Willy vient en aide à la fille en détresse de ses employeurs. Mais son attention, mal interprétée, provoque un drame.

Sur le plan formel, Grbovic fait montre d’une égale ambition, en privilégiant un traitement qui marie harmonieusement réalisme et onirisme. L’interprétation est vibrante et parfois vigoureuse, notamment de la part de Jorge Antonio Guerrero et de Claude Legault.

Le film a été retenu pour représenter le Canada aux Oscars 2022 dans la catégorie du Meilleur long métrage international.

Gilles Leblanc

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Dames de cœur : MARIA CHAPDELAINE et LE SANG DU PÉLICAN

Dans notre histoire, les portraits de femmes amoureuses des gens et du pays à bâtir sont nombreux. Cela constitue la trame dramatique de deux magnifiques productions québécoises. D’abord dans le très couru MARIA CHAPDELAINE, le réalisateur Sébastien Pilote présente deux femmes, mère et fille, qui incarnent chacune à sa manière la place discrète mais importante qu’elles ont occupée dans la colonisation au début du 20e siècle. De son côté, Denis Boivin réussit à merveille à démontrer le rôle central que la religieuse Marie de l’Incarnation a joué au tout début de la colonie française en Amérique dans la surprenante docufiction LE SANG DU PÉLICAN.

 

 

MARIA CHAPDELAINE 

Sébastien Pilote (LE VENDEUR, LE DÉMANTÈLEMENT) a tourné dans son Saguenay-Lac Saint-Jean natal cette adaptation fidèle du roman de Louis Hémon. Ainsi, contrairement aux précédentes versions dont celle de Gilles Carle, Maria et ses prétendants ont ici l’âge des personnages, soit la fin de l’adolescence.

Nord du lac Saint-Jean, début des années 1910. Fille aînée de Samuel Chapdelaine, un colon qui peine à déboiser sa ferme située à bonne distance du village, Maria est courtisée par trois hommes de caractères très différents.

Il y a d’abord François Paradis, un coureur des bois charmeur qu’elle connaît depuis l’enfance; ensuite, Eutrope Gagnon, un voisin timide qui défriche son propre lopin de terre; enfin, Lorenzo Surprenant, un employé de manufacture au Massachusetts, qui fait miroiter à la jeune fille la vie trépidante de la grande ville. Devant tant d’attentions, Marie recourt aux conseils de sa mère Laura, une femme courageuse et travaillante.

La fidélité au texte de Hémon s’étend jusque dans le traitement rugueux, miroir des conditions de vie des personnages, et la superbe photographie de Michel La Veaux, qui rend compte de la force de la nature au gré des quatre saisons. Ainsi la séquence du défrichement en groupe de la terre du père Chapdelaine est à interpréter comme un hommage vibrant au courage et à la ténacité des colonisateurs du territoire québécois.

Bien qu’elle ne rende pas toutes les nuances de la pensée muette de son personnage, la nouvelle venue Sara Montpetit campe une Maria fort attachante. Mais c’est Hélène Florent, dans le rôle-pivot de la mère, qui se révèle la plus émouvante. 

 

 

LE SANG DU PÉLICAN 

En écho au FOLLE DE DIEU (2008) de Jean-Daniel Lafond, ce nouveau portrait de la fondatrice du couvent des Ursulines adopte une forme hybride, entre documentaire et reconstitutions dramatiques, mais toujours en traçant des correspondances entre le passé et le présent.

D’une part, le film se présente comme une chronique historique (évocation des débuts de la colonie sous l’égide de la Compagnie des Cent Associés, conflits entre tribus amérindiennes, incendie et reconstruction du couvent, bouleversements provoqués par l’avènement du régime royal en Nouvelle-France, etc.) D’autre part, comme un adieu mélancolique à une institution essentielle dans la naissance de la ville de Québec.

Sœur Angelina apprend la fermeture du monastère des Ursulines à Québec et, par conséquent, le prochain déménagement de sa congrégation dans une nouvelle résidence. Pour la consoler, Marie de l’Incarnation lui apparaît. Originaire de Tours en France, cette religieuse mystique a fondé en 1639 l’École des Ursulines de Québec, vouée notamment à l’éducation des petites filles des communautés autochtones des alentours.

Parallèlement à ces rappels historiques et à ces situations tragiques, la comédienne qui incarne Marie de l’Incarnation recueille les témoignages et anecdotes des sœurs Ursulines, avant leur départ pour leur nouveau domicile.

Riche et bien documenté, le scénario plaide avec conviction en faveur de la survie des langues et des cultures des Premières Nations. La réalisation de Denis Boivin (LE PARDON) est visuellement soignée, mais manque parfois de naturel dans les passages fictionnels. Dans son personnage, Karen Elkin est vibrante, et dans sa façon de recueillir les témoignages des attachantes sœurs, elle fait preuve d’une belle empathie. 

Gilles Leblanc

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De l’importance d’être à l’écoute: LES FILS et LE GUIDE DE LA FAMILLE PARFAITE

Pour être reconnues et réglées, des situations problématiques doivent rejoindre une oreille attentive et un cœur généreux. Deux productions cinématographiques québécoises récentes en font une brillante démonstration. D’abord, dans le documentaire LES FILS, la nouvelle venue Manon Cousin raconte l’implication d’un groupe de religieux – Les Fils de la Charité – au sein de la communauté pauvre et exploitée d’un quartier de Montréal. À l’inverse, le vétéran Ricardo Trogi décrit les conséquences désastreuses pour un papa qui n’est pas sensible à ce que vit sa fille adolescente dans LE GUIDE DE LA FAMILLE PARFAITE.

LES FILS

En rappelant l’engagement des prêtres-ouvriers du Québec, Manon Cousin fait plus qu’honorer la mémoire de son oncle Guy, membre des Fils de la Charité. Elle explore avec intelligence et sensibilité une page méconnue de notre histoire. Une page qui explique peut-être (du moins, en partie) le déclin de l’emprise de l’Église catholique sur une population qui, après des décennies de dévotion, s’est soudainement libérée de cette autorité morale qui lui semblait de plus en plus coupée de ses préoccupations.

Dans le climat sociopolitique chargé des années 1960, de nombreux religieux à travers le monde s’interrogent sur leur implication citoyenne. Au Québec, ce courant trouve preneur chez les Fils de la Charité, un petit groupe de prêtres religieux, qui ont choisi d’aider les travailleurs et les démunis du quartier Pointe-Saint-Charles, à Montréal.

Leur engagement auprès de cette communauté aura des impacts durables sur les gens du quartier, mais soulèvera aussi la colère des notables de la place et des autorités du diocèse de Montréal, qui voient d’un mauvais œil l’implication sociale de ces religieux.

La réalisatrice illustre son propos par le biais d’images d’archives fascinantes (et souvent inédites), choisies et utilisées avec soin. Mais aussi à l’aide de témoignages passionnés de nombreux acteurs de l’époque, qui font revivre par la force de leurs souvenirs un Québec difficile à imaginer aujourd’hui. Chemin faisant, ce documentaire unique réussit l’exploit de faire dialoguer le passé avec le présent, tout en adressant à ses contemporains un message d’engagement et d’empathie digne de celui des Fils.

LE GUIDE DE LA FAMILLE PARFAITE

Après LE MIRAGE et sa réflexion sur la société de consommation, le tandem formé de l’acteur et scénariste Louis Morissette et du réalisateur Ricardo Trogi questionne cette fois la pression sociale exercée sur les familles via l’éducation et les activités multiples des enfants.

Représentant en assurances, Martin Dubois (Louis Morissette, crédible) forme avec Marie-Soleil, sa nouvelle épouse, et leurs enfants une famille apparemment parfaite. Du moins, sur les médias sociaux. En réalité, Martin se sent de plus en plus déphasé par rapport à son époque et peine à communiquer réellement avec les siens.

Quand il apprend que sa grande fille Rose (Émilie Bierre, excellente), « sa championne » âgée 16 ans, a triché à ses examens, que de la drogue a été retrouvée dans son casier à l’école et qu’elle nourrit des pensées suicidaires, le quadragénaire réalise que sa famille ne correspond pas du tout à l’image qu’il s’en était faite.

Bien que le film sache être drôle quand il le faut, ses cibles et sa manière de les attaquer manquent parfois de surprise et de finesse. En revanche, la portion dramatique s’avère à la fois plus subtile et originale. En effet, la mise en scène y est plus sensible et nuancée, surtout lorsqu’il s’agit de composer avec le malaise existentiel du personnage d’Émilie Bierre, particulièrement touchante dans un rôle difficile. Sa justesse donne à ce portrait d’une famille « parfaite » les subtilités qui finissent par la rendre mémorable.

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À propos de filiation : SOUTERRAIN, PINOCCHIO et ADIEU LES CONS

La saison estivale est marquée par la mise à l’écran de trois films qui abordent la question de la filiation. Dans SOUTERRAIN, la Québécoise Sophie Dupuis présente le désarroi de deux pères, l’un face à un fils diminué par un accident et l’autre secoué par la fausse couche de sa conjointe. Puis, dans le PINOCCHIO de Matteo Garrone, le pauvre Gepetto voit son pantin de fils lui fausser compagnie pour vivre sa vie. Enfin, le réalisateur Albert Dupontel relate dans le trépidant ADIEU LES CONS la course folle d’une mère à la recherche du fils qui lui fut enlevé dès sa naissance.

SOUTERRAIN

La réalisatrice de l’acclamé CHIEN DE GARDE poursuit sur sa brillante lancée avec ce drame puissant, célébrant la camaraderie d’hommes rustres et vaillants. Puisant à même ses souvenirs personnels, Sophie Dupuis évoque autant la résilience et la solidarité que l’acceptation de l’échec, dans une illustration d’une masculinité malmenée par des problèmes existentiels, des blessures morales et des corps meurtris.

Maxime, la mi-vingtaine, travaille dans une mine située à quelques heures de route de Val-d’Or. Ses temps libres, il les consacre à son ami handicapé Julien (Théodore Pellerin, excellent) et à l’aménagement, dans sa nouvelle maison, de la chambre qui accueillera son futur enfant. Toutefois, malgré le ton rassurant de sa conjointe infirmière, le jeune homme éprouve un profond malaise face à la perspective de devenir père.

Son sentiment d’angoisse est renforcé par le souvenir d’un accident de la route, qui a eu des conséquences sur ses relations avec Mario, le père de Julien, la victime. Quand une explosion éclate dans un puits de forage où Mario travaillait avec quatre collègues, Maxime saisit l’occasion de racheter ses erreurs du passé, en participant à la périlleuse mission de sauvetage.

Entre les séquences de suspenses prenantes, rehaussées par des fascinantes prises de vues souterraines de Mathieu Laverdière (GABRIELLE), viennent habilement s’insérer des retours en arrière, qui confèrent émotion et profondeur au récit. Précise, la mise en scène privilégie la sobriété dans les moments d’intimité, sans sacrifier le rythme et la tension propres aux interventions de sauvetage, filmées caméra à l’épaule. Parfaitement dirigés, les comédiens tirent le meilleur parti de personnages forts et bien étudiés. À commencer par le nouveau venu Joakim Robillard, à fleur de peau dans le rôle de Maxime en futur papa à la colère sourde.

PINOCCHIO

Ce conte picaresque et édifiant pour enfants malcommodes a fait l’objet de nombreuses interprétations depuis sa création en 1881 par Carlo Collodi. La plus récente (2002) a même été réalisée par Roberto Benigni (LA VIE EST BELLE), qui s’était donné le rôle du pantin. Benigni joue ici Gepetto, avec la verve et l’énergie qu’on lui connaît. Mais les rênes du film sont aux mains de Matteo Garrone, un cinéaste réputé pour son réalisme (GOMORRA) et ses contes cruels (DOGMAN).

Le vieux Gepetto est si pauvre qu’il doit pratiquement mendier ses repas à l’auberge de son village toscan. Le passage en ces lieux de la troupe d’un marionnettiste donne à ce menuisier l’idée de sculpter son propre pantin articulé. Du rondin magique dont on lui a fait cadeau, il extrait un enfant au nez pointu, qui s’anime aussitôt, parle gaiement et prend la poudre d’escampette.

Car Pinocchio, ainsi baptisé par Gepetto, qui voit en lui le fils qu’il n’a jamais eu, a un appétit pour la vie et une curiosité qui le précipitent dans tous les pièges. À commencer par son rapt par le patron de la troupe. Or, réalisant la profonde bonté du pantin, ce dernier lui rend sa liberté et lui fait don de cinq pièces d’or. Sur le chemin devant le ramener vers son village et Gepetto, Pinocchio croise divers profiteurs, mais également une bonne fée, qui deviendra sa protectrice.

Les effets visuels, qui semblent sortir de livres pour enfants rétro, sont magnifiques, à la fois sophistiquées et rudimentaires. Mais la magie n’opère que par intermittence, en raison d’un scénario un peu trop relâché, qui enchaîne les épisodes sans souci de cohérence.

ADIEU LES CONS

Trois ans après AU REVOIR LÀ-HAUT, ADIEU LES CONS marque à nouveau la filmographie d’Albert Dupontel d’une pierre blanche. Mais au-delà de son brillant hommage au BRAZIL de Terry Gilliam (qui fait une brève apparition à l’écran), c’est à son propre NEUF MOIS FERME que ce nouvel opus ressemble le plus, par son union inattendue de deux individus que tout sépare, lancés dans un voyage au bout de la nuit.

La coiffeuse Suze Trappet s’entend dire par son médecin que les aérosols qu’elle a respirés toute sa vie vont la tuer. Comme ultime projet de vie, la quadragénaire choisit de retrouver son enfant, donné en adoption alors qu’elle avait quinze ans. Jean-Baptiste Cuchas, programmeur de génie travaillant à la sécurité sociale, apprend pour sa part qu’il devra consacrer ses dernières énergies à former la personne qui obtiendra la promotion qu’on lui avait pourtant promise.

Désemparé, il choisit de se suicider dans son bureau, mais le coup de carabine rate sa cible. Dans la salle d’à-côté, Suze est en train de consulter un préposé lorsque la cloison vole en éclats. Par un concours de circonstances, et sur la promesse d’un retour d’ascenseur, Jean-Baptiste accepte d’aider la coiffeuse malade à retrouver son fils, maintenant âgé de 28 ans. Leur quête les conduit aux Archives, un lieu jamais fréquenté où l’administration a parqué un aveugle, M. Blin. Ce dernier, à sa manière, va participer aux recherches.

Découvert en 1996 avec BERNIE, le réalisateur français n’est pas du genre à prendre son temps. Son récit déboule à la manière d’une fuite, ici et là interrompue par des instants magiques ou poétiques fulgurants. Enfin, la distribution dominée par le trio Efira, Dupontel et Marié est impeccablement menée.

Gilles Leblanc

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Respect et bienveillance : HORS NORMES et LE PÈRE

Il n’est pas toujours facile d’exprimer les sentiments que l’on porte au plus profond de soi. Deux films récents le réussissent à merveille. D’abord, dans HORS NORMES Olivier Nakache et Éric Toledano réalisent une production dans laquelle la bienveillance et l’attention à l’autre se lisent dans les gestes et les visages de Bruno et de Malik, engagés auprès de jeunes en difficulté. Pour sa part, le nouveau venu Florian Zeller explore avec respect le bouleversement intérieur que vit Anthony atteint d’une maladie dégénérative dans LE PÈRE.

 


 

HORS NORMES

Passés maîtres dans l’art du cinéma grand public de qualité (INTOUCHABLES, LE SENS DE LA FÊTE), le duo Nakache-Toledano signe avec HORS NORMES leur opus le plus accompli à ce jour. Et surtout, le plus émouvant.

Depuis vingt ans, Bruno (Vincent Cassel, formidable) dirige La Voix des Justes, un petit organisme parisien qui accueille et encadre des jeunes adultes autistes abandonnés par le système. Ses employés, il les recrute à l’Escale, un centre de réinsertion sociale pour délinquants dirigé par son ami Malik (Reda Kateb, excellent). Les deux hommes, qui en ont plein les bras, peuvent compter sur un réseau d’entraide qui reconnaît l’importance de leur travail.

Les services sociaux sont d’un autre avis. En alléguant que Bruno ne possède pas d’accréditation officielle et embauche des délinquants non spécialisés, deux fonctionnaires ouvrent une enquête sur La Voix des Justes, pourtant largement sollicitée par diverses instances médicales et sociales officielles de Paris. Imperturbables devant cette menace, Bruno, juif orthodoxe, poursuit sa mission en négligeant sa vie sentimentale, sur laquelle plusieurs entremetteurs s’activent.

Vincent Cassel brille de tous ses feux dans la peau d’un faiseur de petits miracles quotidiens. Son personnage nerveux, toujours en déplacement, agit tel le métronome de ce film choral à cheval entre la comédie humaine et le pamphlet militant. La participation d’acteurs non professionnels (dont Benjamin Lesieur, une révélation dans le rôle du jeune autiste Joseph) ajoute un supplément d’âme et de vérité à cette chronique humanitaire, qui éclaire un angle mort de la société.

 

 

LE PÈRE

Créée au théâtre en 2012, la pièce « Le Père » avait fait l’objet d’une adaptation en France (FLORIDE de Philippe Le Guay) avant que son auteur lui-même ne la porte à l’écran. Novice derrière la caméra, Florian Zeller s’en sort avec brio, conférant à son film de chambre un fascinant climat d’étrangeté, à l’aide d’infimes transformations dans le décor ou d’un emploi judicieux du hors-champ.

Atteint de la maladie d’Alzheimer, Anthony (Anthony Hopkins, touchant) provoque le départ de son infirmière à domicile. Sa fille Anne (Olivia Colman, poignante), chez qui il habite, s’apprête à lui procurer une remplaçante. Inutile, lui répond le vieil octogénaire, convaincu qu’il n’a besoin de personne pour s’occuper de lui.

Or, la maladie gagne du terrain et Anthony perd prise sur la réalité. Est-il dans son propre appartement londonien ou chez Anne? Celle-ci est-elle divorcée ou vit-elle encore avec son mari? Et qu’en est-il du projet de sa fille d’aller s’installer en France avec son nouvel amoureux? Tandis que toutes ces questions se bousculent dans sa tête, Anthony entend son gendre, à bout de patience, évoquer avec Anne la possibilité de le placer en institution.

Reflet de l’univers mental du protagoniste, le récit emprunte forcément le point de vue désorienté de ce dernier, déstabilisant du coup le spectateur, qui en vient à douter de tout ce qu’il voit et entend. Le film dégage un profond sentiment de tristesse et d’impuissance devant ce cas de dépossession psychologique et physique, vécu aussi difficilement par le malade que par ses proches. Tour à tour truculent et déchirant, Anthony Hopkins (LE SILENCE DES AGNEAUX, LES DEUX PAPES) est au sommet de son art.

Gilles Leblanc

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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

Des allées et venues : NOMADLAND et LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES QU’ON FAIT

Les va-et-vient sont fréquents au cinéma comme dans la vie. C’est le cas de deux films maintenant sur grand écran. Dans NOMADLAND, le long métrage remarquable de la Sino-Américaine Chloé Zhao, on suit le trajet sinueux de Fern, une femme qui a tout perdu. Pour sa part, le brillant réalisateur français Emmanuel Mouret revient avec le savoureux LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES Q’ON FAIT, une comédie sentimentale sur les multiples volte-face pouvant survenir dans les relations amoureuses.   

 

NOMADLAND

Dans la foulée du touchant LE COWBOY, Chloé Zhao allie harmonieusement fiction et documentaire pour tisser un nouveau récit humaniste et chaleureux. Tiré du livre de Jessica Bruder, NOMADLAND brosse le portrait d’une femme résiliente, pleine de ressources, généreuse avec autrui, mais peu attentive à ses propres besoins affectifs. Le scénario présente également le nomadisme moderne comme le recours ambigu d’une franche de la population déçue et trahie par le système.

Au chômage depuis la fermeture de la ville minière Empire au Nevada, Fern, qui y demeurait avec son défunt mari, adopte par la force des choses un mode de vie nomade. À bord de sa camionnette, devenue sa seule résidence, elle parcourt le pays, du Dakota du Sud jusqu’en Californie, trouvant de petits boulots temporaires à chacune de ses haltes.

Les principaux contacts de la sexagénaire sont avec d’autres personnes qui ont tout laissé pour prendre la route. Dans ce contexte, la rencontre de Dave, en errance comme elle, pourrait marquer un tournant dans l’aventure sociale et humaine qu’elle a entreprise.

Les séquences, qui mettent en scène des chefs de file du mouvement, apparaissent par moments purement instructifs. Un bémol largement racheté par une réalisation soignée, impressionniste, en communion avec la nature, et la performance nuancée, extrêmement attachante, de Frances McDormand. La comédienne d’expérience sait mettre en valeur le jeu naturel de ses partenaires, la plupart des non-professionnels qui jouent leurs propres rôles. 

À la toute récente soirée des Oscars, la production s’est mérité trois statuettes dorées : meilleur film, meilleure réalisatrice (Zhao) et meilleure actrice dans un rôle principal (McDormand, pour une troisième fois).

 

LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES QU’ON FAIT

Le cinéma d’Emmanuel Mouret a ceci de magique qu’il englobe à la fois la curiosité des choses nouvelles et la nostalgie des choses anciennes. LES CHOSES QU’ON DIT, LES CHOSES QU’ON FAIT atteint à cet égard un degré de maturité encore inédit dans la filmographie du réalisateur d’UN BAISER S’IL VOUS PLAÎT et de MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES.

Maxime (Niels Schneider, excellent), jeune écrivain vivant à Paris, rend visite à son cousin François (Vincent Macaigne, très juste) qui s’est installé en Provence avec sa petite amie Daphné (Camelia Jordana, touchante), une monteuse de documentaires enceinte de trois mois. À son arrivée, c’est elle qui vient l’accueillir à la gare, François étant retenu dans la capitale pour encore quelques jours.

Daphné et Maxime ne se connaissent pas, mais au gré des déambulations dans la région, leur conversation d’abord timide prend une tournure plus intime, voire confidentielle. En alternance, l’un et l’autre racontent les épisodes amoureux, heureux et malheureux, qui l’ont conduit jusqu’à sa situation présente.

Défendu par des interprètes au diapason, le récit fait s’emboîter diverses intrigues sentimentales (certaines crève-cœurs), racontées en flashbacks sous différents points de vue, en un tout lissé par une mise en scène souple et dynamique. La conception des décors et des costumes pèche ici et là par excès de préciosité. Cette impression se trouve renforcée par l’emploi onctueux de grands airs classiques. Mais, faut-il bouder son plaisir devant tant de beauté et d’esprit?

Gilles Leblanc

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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

Par monts et par vaux: LE CLUB VINLAND et ANTOINETTE DANS LES CÉVENNES

Le cinéma sait nous faire voyager aussi bien dans l’espace que dans le temps : voilà ce que deux films récents réussissent bellement. D’abord,  le Québécois Benoît Pilon dresse le portrait émouvant d’un religieux totalement dédié à sa cause d’éducateur dans LE CLUB VINLAND. D’autre part, la réalisatrice française Caroline Vignal réalise une comédie sentimentale bien menée à travers un périple surprenant avec son ANTOINETTE DANS LES CÉVENNES.   

LE CLUB VINLAND 

L’opposition entre obscurantisme et progrès à l’aube de la Révolution tranquille trouve une illustration originale dans ce nouveau film du réalisateur d’IQALUIT. Bien écrit par Benoît Pilon, Marc Robitaille et Normand Bergeron, le récit est présenté sur un ton sobre et s’accompagne de messages positifs sur la persévérance, l’intégrité et la résilience.

Noël 1948. Enseignant dans un pensionnat pour garçons de Charlevoix, le frère Jean présente avec ses élèves une pièce de théâtre défendant l’hypothèse selon laquelle l’Amérique n’aurait pas été découvert par Christophe Colomb en 1492, mais par des Vikings au tournant de l’an mille. Venu de Québec pour assister au spectacle, le frère visiteur met en garde son collègue contre les dangers de propager des idées contraires à la version officielle défendue par l’Église catholique.

Progressiste dans l’âme, le frère Jean continue à stimuler la curiosité de ses élèves pour cette théorie à travers le club Vinland, du nom du mythique territoire bordé de vignes décrit dans la saga de l’explorateur Leif Erikson. Convaincu que le Vinland serait situé dans le voisinage de La Malbaie au cœur de la région montagneuse de Charlevoix, l’enseignant fouille les lieux avec les jeunes, à la recherche de vestiges vikings. Son enthousiasme contagieux parvient à vaincre les résistances d’Émile, un nouvel élève difficile, en deuil de son père mort à la guerre.

Campé à la même époque que CE QU’IL FAUT POUR VIVRE, LE CLUB VINLAND apparaît plus modeste dans sa reconstitution d’époque, mais néanmoins soignée visuellement. La figure du frère enseignant, inspirant et compréhensif, s’avère très juste, et Sébastien Ricard l’incarne dans la fébrilité et le charisme souhaités. Plus prévisible, le parcours du perturbé Émile (Arnaud Vachon) n’en demeure pas moins touchant et gorgé d’espoir. 

ANTOINETTE DANS LES CÉVENNES

De retour à la réalisation 19 ans après LES AUTRES FILLES, son premier film, Caroline Vignal brosse un portrait de femme riche et nuancé, sur fond de récit initiatique doux-amer. Placé sous le signe de Robert Louis Stevenson (« L’île aux trésors »), auteur en 1879 du livre « Voyage avec un âne dans les Cévennes », le film, sous des dehors nonchalants, recèle une profondeur peu commune, notamment dans sa manière d’éclairer l’héroïne sous divers angles : randonneuse inexpérimentée, briseuse de ménage, amoureuse naïve, etc.

Enseignante parisienne au primaire, Antoinette apprend avec tristesse que son amant Vladimir, père d’une de ses élèves, ne passera pas comme prévu les vacances avec elle. Il n’a en effet pu résister aux pressions de sa femme, qui a organisé un séjour en famille, dans un parc du Massif central réputé pour ses circuits de randonnée en montagne.

Sur un coup de tête, Antoinette se lance sur la piste de Vladimir avec, pour compagnon de route, un âne têtu nommé Patrick. Mais les choses ne tournent pas nécessairement comme elle l’avait prévu…

Fluide et pleine d’assurance, la mise en scène de Vignal sait bien exploiter les décors naturels des Cévennes, sans pour autant faire du tourisme. Dans une performance mémorable, Laure Calamy (AVA, NOS BATAILLES) la rend fort émouvante dans ses moments de vulnérabilité, et très drôle dans les interventions avec son âne, qui deviendra son confident et son ami. Pour ce rôle, l’interprète s’est mérité le César de la meilleure actrice dans un rôle principal. 

Gilles Leblanc

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