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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

Des larmes, des rires : GRÂCE À DIEU et QU’EST-CE QU’ON A ENCORE FAIT AU BON DIEU?

Chez les cinéphiles, il arrive souvent qu’on passe de façon radicale d’un registre à un autre. C’est le cas si on visionne deux productions courues sur les grands écrans ces semaines-ci. Dans le drame GRÂCE À DIEU, le réalisateur François Ozon nous surprend, une fois de plus, avec une présentation émouvante et étoffée de cas de pédophilie dans l’Église catholique. Pour sa part, Philippe de Chauveron revient en force avec QU’EST-CE QU’ON A ENCORE FAIT AU BON DIEU?, une comédie débridée sur la multiethnicité et le multiculturalisme au sein de la société française.

 

GRÂCE À DIEU

Assez rapidement dans son film sur des agressions sexuelles de mineurs, François Ozon a courageusement choisi son camp : celui des victimes. Et du même élan, il a misé sur une œuvre artistiquement modeste, au profit d’une autre, plus engagée et terre-à-terre : dénoncer le silence de l’Église catholique, à Lyon comme au Vatican.

Produit dans une relative urgence, en parallèle aux procédures judiciaires alors en cours, GRÂCE À DIEU ne passe rien sous silence. Au contraire, ce film sur la « parole libérée » est constitué de scènes de dialogues ou, comme dans la première partie, d’échanges épistolaires lus en voix hors champ.

Apprenant que le père Bernard Preynat, qui a abusé de lui chez les scouts trente ans plus tôt, est encore en fonction dans le diocèse de Lyon où il opérait à l’époque, Alexandre décide de se faire entendre auprès de l’archevêque le cardinal Philippe Barbarin. S’engage entre ce bon père de famille catholique et les autorités ecclésiastiques un dialogue de sourds qui amène le premier, de guerre lasse et au mépris de la prescription, à porter plainte à la police.

Le commissaire saisi de l’enquête découvre une autre victime : François, devenu athée, qui avait jusque-là classé ce mauvais souvenir, puis Emmanuel, un sans-emploi psychologiquement instable. Avec quelques autres, ces individus d’horizons divers en viendront à créer un site Internet, appelant les témoignages d’autres victimes du même prêtre pédophile, et à mobilier la presse française.

Le récit est construit en trois temps, le centre de l’action se déplaçant de premier au deuxième personnage, puis du deuxième au troisième, en donnant à chaque portion sa couleur, son énergie et l’espace nécessaire aux trois excellents acteurs (Poupaud, Ménochet et Arlaud) pour briller.

En somme, il s’agit d’une œuvre bien maîtrisée du réalisateur de 8 FEMMES et de FRANZ, et susceptible de provoquer un débat comme aucune autre avant elle. D’ailleurs le long métrage vient de se mériter le Lion d’argent au Festival de Berlin.

 

QU’EST-CE QU’ON A ENCORE FAIT AU BON DIEU?

Les scénaristes Philippe de Chauveron et Guy Laurent de QU’EST-CE QU’ON A FAIT AU BON DIEU?, l’un des plus grands succès du cinéma français, ont pris leur temps pour y donner une suite. Ils ont bien fait. Enrichi d’un adverbe, le titre surmonte une œuvre efficace, bien jouée, porteuse d’une réflexion certes modeste, mais qui transcende le copier-coller et la pression du suffrage au box-office.

Claude et Marie Verneuil ont vu leurs quatre filles épouser des immigrants. Et ils ont surmonté cette « épreuve ». Aujourd’hui retraités et heureux grands-parents, ils font face à une nouvelle menace : le possible départ de leurs filles à l’étranger, avec leurs maris respectifs.

Dans le milieu parisien, ces messieurs ont du mal à faire oublier la couleur de leur peau ou leur statut d’immigrant de première ou seconde génération. Décidés à empêcher l’exécution de ce projet d’exil, Claude et Marie emploient divers stratagèmes afin de convaincre filles et gendres des avantages de demeurer en France.

Ainsi, le propos du premier film, sur le racisme ordinaire d’un couple de bourgeois de province, est traité ici à plus grande échelle, pour englober le malaise des gendres arc-en-ciel, qui cherchent le soleil dans la jungle de la métropole. Ce déplacement de foyer n’est pas sans conséquences, renvoyant le couple Clavier-Lauby à la périphérie de l’intrigue et les épouses au rang de figurantes.

En outre, le développement s’articule autour de situations forcées, chaque obstacle étant pulvérisé par l’argent et le pouvoir des parents manipulateurs. Réalisé avec une vigueur toute transparente, QU’EST-CE QU’ON A ENCORE FAIT AU BON DIEU? contient presque en égale proportion des péripéties convenues et surprenantes.

Gilles Leblanc

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Sur des notes discordantes : LA GUERRE FROIDE et LE LIVRE DE GREEN

Le cinéma donne une large place à la musique et au chant. Toutefois, il arrive souvent que les performances artistiques s’exercent dans un contexte perturbé par des conflits politiques, sociaux ou personnels.C’est le cas pour deux films magnifiques à l’affiche depuis quelque temps. Dans LA GUERRE FROIDE, le brillant réalisateur polonais Pawel Pawlikowski raconte l’étrange histoire sentimentale d’une chanteuse et d’un musicien au temps du rideau de fer. Pour sa part,  c’est dans une Amérique ségrégationniste que le versatile réalisateur Peter Farrelly situe le périple semé d’embûches d’un célèbre pianiste afro-américain et de son chauffeur dans LE LIVRE DE GREEN.

 

 

LA GUERRE FROIDE

Tout aussi poignant que son film IDA, Pawlikoswki raconte avec un égal dépouillement – noir et blanc épuré, image carrée enfermant les personnages, direction artistique sobrement recherchée – un amour impossible corrompu par les jeux politiques et les compromissions. S’inspirant librement de l’histoire de ses parents, le réalisateur rend un hommage émouvant aux trésors musicaux de sa Pologne natale.

En 1949, en pleine guerre froide, Wiktor bat la campagne à la recherche de chants traditionnels, en prévision d’un spectacle-hommage à la culture et de l’histoire de son pays. Aux auditions, le musicien remarque Zula, une blonde frondeuse mais talentueuse, qui devient sa maîtresse. Après deux ans de rodage, le spectacle est présenté devant des foules enthousiastes.

Mais quand les autorités du parti insistent pour y insérer des messages à la gloire de Staline et de la réforme agraire, Wiktor planifie de passer à l’Ouest avec Zula. Cette dernière, obligée de jouer les informatrices pour éviter de purger une peine de prison pour meurtre, renonce au dernier moment. Exilé en France, Wiktor joue du piano dans des clubs de jazz et compose des musiques de film. Zula vient le rejoindre, après avoir contracté un mariage blanc avec un Italien, mais elle s’adapte mal à la vie parisienne…

C’est par son sens de l’ellipse remarquable que Pawlikoswki se signale ici. L’auteur est en effet parvenu à raconter en quatre-vingt minutes un récit s’étendant sur plus de quinze ans. Pour mettre en scène ce triste va-et-vient amoureux, il a fait appel au peu connu mais très intense Tomasz Kot et à Joanna Kulig, qui avait un petit rôle dans… IDA. Dotée d’une grande beauté et d’un charme magnétique, celle-ci se révèle aussi crédible en adolescence effrontée qu’en trentenaire prématurément flétrie.

LA GUERRE FROIDE a reçu trois nominations aux Oscars 2019, dont celle du meilleur film en langue étrangère.

 

 

LE LIVRE DE GREEN 

Inspiré d’une histoire vraie, le scénario de cette relecture inversée de DRIVING MISS DAISY demeure assez convenu, mais sonne vrai d’un bout à l’autre, grâce à l’abondance de détails significatifs. Le fait qu’un des trois scénaristes soit le fils d’un des protagonistes y est sans doute pour quelque chose.

En 1962, Tony Lip, gardien de bar italo-américain du Bronx, sert de chauffeur à Don Shirley, pianiste noir de renommée internationale, au cours d’une tournée de huit semaines dans le sud des États-Unis.

Comme les Noirs n’étaient pas particulièrement les bienvenus dans plusieurs états du pays à cette époque, les deux voyageurs doivent s’en remettre au « Negro Motorist Green Book », un guide qui identifie les établissements qui acceptent la clientèle de race noire. Confrontés au racisme, ils devront se serrer les coudes et apprendre l’un de l’autre, au-delà de l’apparence et des préjugés.

La réalisation soignée de Peter Farrely parvient à trouver l’équilibre approprié entre message social et humour, le tout dans un emballage visuel des plus élégants. Dans le rôle de la brute au grand cœur, Viggo Mortensen (CAPTAIN FANTASTIC) s’avère particulièrement doué pour la comédie, tandis que Mahershala Ali (MOONLIGHT) compose un pianiste à la fois royal et émouvant. La chimie qui opère entre les deux vedettes fournit son supplément d’âme à ce road-movie aigre-doux.

Déjà gagnant de trois Golden Globes, LE LIVRE DE GREEN est en liste dans cinq catégories (dont celle du meilleur film) aux Oscars qui sont attribués le 24 février 2019.

Gilles Leblanc

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Leçon d’humanité : Des hommes et des dieux

Reprise de la chronique DE GILLES LEBLANC du 1er mars 2011 parue dans SPIRITUALITÉ 2000

Il est assez rare que des films présentent des situations d’ouverture aux autres de façon aussi remarquable que le fait la production : DES HOMMES ET DES DIEUX. Il s’agit de la tragique histoire des huit moines de Tibhirine dont Xavier Beauvois déploie leur vie quotidienne, entièrement vouée au service de Dieu et de leurs voisins musulmans.

 

DES HOMMES ET DES DIEUX

 

dieux

 

En décembre dernier (2010), j’assistais avec quelques journalistes à un visionnement spécial du film DES HOMMES ET DES DIEUX, lequel a remporté de nombreux honneurs, dont le Grand Prix et le prix œcuménique, au Festival de Cannes 2010.

Dans la foulée des trois millions de cinéphiles français qui ont vu le film, ce drame social, réalisé par Xavier Beauvois, traite de la vie de la communauté de moines cisterciens de Tibhirine en Algérie, de 1993 jusqu’à leur enlèvement, le 26 mars 1996. Nous voici devant un film magnifique, transparent et émouvant, interprété par une brochette d’acteurs, plus authentiques les uns que les autres, avec en évidence Lambert Wilson (le père-prieur Christian) et Michael Lonsdale (Luc, le moine-médecin).

Scénarisé par Xavier Beauvois et Étienne Comar, le récit débute quelques semaines avant l’ultimatum lancé par les terroristes qui ordonnent aux étrangers de quitter le pays; un groupe de ces extrémistes fera même irruption dans le couvent la nuit de Noël. Le dilemme des moines jusque-là latent se pose alors avec acuité: partir ou rester? La décision doit être collective. Mais, pour eux, le choix de demeurer ou non sur place, malgré les menaces, est lourd de conséquences. Les religieux refusent même la protection militaire, ce qui incite les autorités à leur demander de retourner en France.

C’est en prenant en compte ces considérations humaines, politiques et leurs propres convictions religieuses que chacun des huit moines forgera sa décision en son âme et conscience. Cette forte tension dramatique accompagne la vie quotidienne et mystique de la communauté, ses liens profonds avec la population musulmane des alentours, l’esprit de paix et de charité qu’ils veulent opposer coûte que coûte à la violence qui gangrène le pays.

Tournée au Maroc, la production a demandé une recherche considérable sur la vie d’une communauté monastique cistercienne comme celle qui réside dans l’Atlas algérien. Le rythme est lent et dépouillé, centré sur les visages et les gestes des personnages. À elle seule, la séquence de communion finale vaut le déplacement: les moines, filmés l’un après l’autre en plan rapproché, se retrouvent dans le silence devant leur tragique destin, accompagnés par la musique du Lac des Cygnes de Tchaïkovski.

On peut s’attendre à ce que cette œuvre grandiose de simplicité et de luminosité rejoigne un large public, autant du côté des catholiques fervents et pratiquants que de celui des non-croyants. Même si les traces du douloureux conflit algérien sont moins présentes au Québec qu’en France, la réflexion sur les relations entre les chrétiens et les musulmans occupe un espace important dans la société. L’attitude des moines cisterciens constitue un exemple éloquent de compréhension et d’accueil inconditionnel de l’autre.

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Qui perd gagne : MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES et LE GRAND BAIN

La vie est remplie de surprises et de bouleversements qui font qu’on se retrouve souvent dans des situations meilleures ou pires qu’initialement. Deux films récents en sont de brillantes illustrations. Le talentueux cinéaste Emmanuel Mouret présente le stratagème astucieux d’une aristocrate qui se venge de l’inconduite conjugale de son amant dans le film en costumes MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES. Pour sa part, le réalisateur Gilles Lellouche raconte habilement dans la comédie dramatique LE GRAND BAIN la volte-face qui survient chez des hommes d’âge mûr adeptes de la nage synchronisée (!).

 

MADEMOISELLE DE JONQUIÈRES

À qui en doutait encore, MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES confirme la parenté immédiate du cinéma d’Emmanuel Mouret avec celui du regretté Éric Rohmer. La magie des dialogues, le goût exquis pour les marivaudages, la conquête amoureuse comme obsession, tout cela forçait déjà la comparaison dans les films antérieurs du réalisateur et scénariste (L’ART D’AIMER, CAPRICE).

Le marquis des Arcis (Édouard Baer, impeccable) est un homme volage. Sa réputation de séducteur le précède, partout où il passe. C’est pourquoi Madame de la Pommeraye, jeune veuve retirée du monde, lui résiste avec tant d’ardeur. Tout en ne pouvant s’empêcher de lui faire la cour et de lui promettre fidélité et amour éternel.

Six mois de ce régime finissent par avoir raison de ses prétentions. Quelques années de félicité conjugale passent avant que le marquis ne montre des premiers signes de désengagement. Afin de tester son amour, Madame lui annonce que le sien est sur son déclin. L’aveu libère l’époux, qui reconnaît éprouver la même panne amoureuse.

Feignant le soulagement, la marquise au cœur brisé décide de le compromettre. Instrument de sa vengeance : une jeune et magnifique prostituée (Alice Isaaz, vibrante), qu’elle fait passer pour une pieuse et noble déshéritée avant de la pousser dans les bras du marquis.

Rappelant VALMONT de Milos Forman, le cinéaste Mouret s’emploie avec beaucoup d’ardeur à composer des tableaux bucoliques, qu’il anime au moyen de cette souriante et perfide histoire de vengeance amoureuse. Certaines de ces compositions sont rendues stupéfiantes par la magie des mots, le plaisir des acteurs en un emploi mesuré de musique baroque. À tous égards cependant, la performance nuancée de Cécile de France (Madame de la Pommeraye) force l’admiration.

 

 

LE GRAND BAIN

Avec ses dialogues désopilants, ses portraits attachants et son optimisme naïf, ce premier long métrage en solo de l’acteur Gilles Lellouche fait flèche de tout bois. La réussite se mesure également au regard humaniste posé par le cinéaste sur la crise de la cinquantaine et les ratés d’un système socioéconomique où les marginaux n’ont pas leur place.

Après une énième prolongation de son arrêt de travail pour cause de dépression, Bertrand (Mathieu Amalric, émouvant) s’inscrit à un cours de nage synchronisée. La discipline physique redonnera un sens à son existence, pense-t-il.

À la piscine municipale, ses partenaires sont, comme lui, des mâles au mitan de l’âge, marqués par diverses infortunes personnelles ou professionnelles. Delphine (Virginie Efira, juste), leur professeure, est une ex-gloire des bassins qui a sombré dans l’alcool.

Après quelques semaines de clapotis, le groupe se met au défi de représenter la France aux Championnats du monde masculin, qui se tiendra en Norvège. Les entraînements, jusque-là très ordinaires, changent de rythme lorsque la paralytique Amanda, ex-coéquipière de Delphine, prend la relève après que cette dernière eut abandonné la partie.

Soignée, la réalisation se distingue lors des efficaces chorégraphies aquatiques, rehaussées par une trame sonore enlevante. Hauts en couleur, les protagonistes sont campés par des grands noms du cinéma français, souvent à contre-emploi. C’est le cas de Philippe Katerine (UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR), en adulescent compensant sa timidité dans les sucreries et de Leila Bekhti (UNE VIE MEILLEURE), en professeure vulgaire et revancharde.


Gilles Leblanc

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On a l’âge qu’on a : LA DISPARITION DES LUCIOLES et LA TENDRESSE

Les passages d’un âge à un autre suscitent souvent des soubresauts et parfois des volte-face. C’est le propos de deux films récents. Dans LA DISPARITION DES LUCIOLES, le brillant réalisateur québécois Sébastien Pilote présente une adolescente rebelle face à sa famille et à son milieu tandis que le vétéran Italien Gianni Amelio raconte ce qu’il advient d’un vieillard solitaire et bourru après la rencontre d’une voisine allumée, dans LA TENDRESSE.

 


 

LA DISPARITION DES LUCIOLES

Déjà remarquable dans LE VENDEUR et LE DÉMANTÈLEMENT, Sébastien Pilote insuffle une énergie et une légèreté inédites à son troisième film, sans doute son plus accessible à ce jour. En plus de brosser un portrait d’adolescente d’une vérité et d’une actualité criantes, le Saguenéen filme avec affection sa région natale, confrontée à un avenir économique incertain et à une situation démographique préoccupante.

Dans une ancienne ville industrielle du Saguenay, l’adolescente Léo termine son secondaire avec indolence, sans se soucier de son avenir. Quand la communauté religieuse qui lui avait promis un travail d’été se ravise, elle se rabat à contrecœur sur un poste au parc municipal, obtenu grâce à l’influence de son beau-père Paul, qu’elle déteste.

La jeune fille tient en effet cet animateur de radio aux idées de droite responsable de l’exil dans le Grand Nord de son père Sylvain, un chef syndical déchu, qui demeure son héros. Malgré sa misanthropie affichée, la jeune fille développe une relation ambigüe avec Steve, un professeur de guitare de vingt ans son aîné.

S’il traite les enjeux psychologiques et familiaux de son récit avec moins de subtilité et de finesse que dans ses films précédents, Pilote se fait plus moderne dans son style, avec une caméra de proximité à la Dardenne, une exploitation dynamique du décor urbain et une utilisation de différents styles de musique, dont de vibrantes improvisations à la guitare de la part de Pierre-Luc Brillant.

Tout au long de la comédie dramatique, Karelle Tremblay (LES ÊTRES CHERS, CORBO) défend avec aplomb, humour et insolence le rôle de cette jeune personne écorchée par la vie mais qui rayonne avec son désir de liberté et de réalisation de soi.

 


 

LA TENDRESSE

Absent de nos écrans depuis plusieuers années, Gianni Amelio (LAMERICA) revient avec un touchant drame psychologique, librement adapté du roman « La tentation d’être heureux » de Lorenzo Marone. En allant d’un point de vue à un autre sans prévenir, le récit gagne en originalité et en richesse. Il est en effet question d’une foule de thèmes, dont la maladie, la solitude, la vieillesse, la qualité de l’amour parental, les secrets de famille, l’espoir d’un vrai bonheur, et même le sort réservé aux réfugiés de la mer.

Lorenzo, un avocat à la retraite, s’est rendu célèbre à Naples en défendant des fraudeurs de compagnies d’assurances. Veuf et reclus dans son vaste appartement, le vieux grincheux évite tout contact avec son fils, qui s’accommode fort bien de la situation, et sa fille Elena, traductrice au tribunal. Celle-ci souffre davantage de la distance qui s’est établie entre elle et son père. Tout en ignorant que ce dernier passe ses après-midis avec son jeune fils.

Au contact de Michela, pimpante mère de famille qui vint de s’installer dans l’appartement d’en face, Lorenzo sent sa misanthropie s’évanouir. Et quand la jeune femme survit à un terrible drame, l’ancien avocat se fait passer pour son père auprès du personnel hospitalier. Au grand chagrin d’Elena.

Cependant, si des louvoiements narratifs gardent le spectateur en éveil, ils confèrent au film un rythme peu soutenu. L’ensemble est néanmoins mis en scène avec doigté et savoir-faire par le vétéran Amelio, qui filme avec un bonheur égal les quartiers napolitains bigarrés et les couloirs d’hôpitaux aseptisés.

Découvert en 1990 dans PORTES OUVERTES, Renato Carpentieri (JOURNAL INTIME) en impose dans le rôle d’un vieillard buté et faussement sans cœur. Notons enfin la performance remarquable de Giovanna Mezzogiorno et de Micaela Ramazotti dans les personnages d’Elena et de Michela.

Gilles Leblanc

 

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À hauteur de jeunes : LE RIRE DE MA MÈRE et 1991

De ce temps-ci, le cinéma nous offre de beaux personnages de jeunes. En preuve deux films récents. D’abord celui du duo français Colombe Savignac et Pascal Ralité qui décrivent dans LE RIRE DE MA MÈRE le chemin d’un jeune refermé qui doit composer avec la mort imminente de sa maman, atteinte d’un cancer. Pour sa part, le talentueux réalisateur Ricardo Trogi (QUÉBEC MONTRÉAL, HORLOGE BIOLOGIQUE) complète avec la comédie 1991 sa trilogie autobiographique amorcée en 2008 avec 1981 et poursuivie quatre ans plus tard avec 1987.

LE RIRE DE MA MÈRE

Empruntant tantôt à Xavier Dolan (la flamboyance appuyée du personnage de la mère), tantôt à Maurice Pialat (le déjeuner de famille qui tourne à la dispute), tantôt à Claude Sautet (l’apprentissage difficile des « choses de la vie »), l’ensemble est marqué par de nombreuses influences, mais peine à trouver une voix distincte et forte. D’où l’impression d’une œuvre soignée et sincère, qui n’arrive pas toutefois à convaincre complètement. 

Depuis le divorce de ses parents, Adrien vit seul avec Marie, sa mère exubérante, pendant que son père Romain  refait sa vie avec Gabrielle, une jeune artiste. Soigné et introverti, l’adolescent entretient secrètement des sentiments pour Elsa, une compagne de classe au fort caractère qui, contrairement à lui, sait s’imposer lors de leurs cours de judo et de théâtre.

Alors qu’il cherche désespérément à acquérir du courage, Adrien apprend une terrible nouvelle : sa mère souffre d’un cancer. Sa famille doit alors se reconstituer pour faire face à l’épreuve, et l’aider à trouver la force d’affronter la perspective d’une vie sans sa mère.

Ce mélodrame pudique et intelligent ne manque pas de qualités : un scénario atypique, qui évite plusieurs des écueils du genre; une distribution composée d’acteurs – notamment de la Québécoise Suzanne Clément (MOMMY) -, presque toujours justes et sobres. Ces qualités ne dissipent toutefois pas le malaise observé dans le dernier droit, par un symbolisme parfois trop appuyé (l’utilisation faite de la pièce de théâtre « L’Oiseau bleu ») et par une mise en scène en tandem qui semble chercher sa personnalité.

1991

Dans son tout récent 1991, Ricardo Trogi s’acquitte de sa tâche dans la continuité tranquille, sans bouleverser le système qu’il avait préalablement mis en place, et qui prend la forme d’une série d’aventures rocambolesques soudées ensemble par une narration à la première personne.

Ricardo Trogi, 21 ans, étudie la scénarisation à l’Université du Québec à Montréal. Mais toutes ses pensées sont dirigées vers Marie-Ève Bernard, qu’il considère secrètement comme la femme de sa vie. Lorsque cette dernière part étudier l’italien en Ombrie durant l’été, Ricardo ignore les mises en garde de sa mère hystérique et va la rejoindre.

Mais sitôt qu’il a mis le pied dans ce pays qui a vu naître son père, l’étudiant vit diverses mésaventures et rencontres qui retardent son arrivé à Perugia, où Marie-Ève l’attend. Et quand finalement il y parvient, c’est pour apprendre qu’il doit partager son appartement avec un don juan burkinabé, tandis que celle pour qui il a fait tout ce chemin partage le sien avec un Espagnol accro aux stupéfiants.

Le récit assez mince bondit de scène en scène, sous l’impulsion d’une réalisation inspirée qui cite allégrement Fellini et exploite avec intelligence le relief escarpé de Perugia. Toutefois, le paysage sentimental du film est toutefois moins expressif et haletant.

Une fois de plus, Jean-Carl Boucher interprète un Ricardo candide et sympathique. La comédienne Juliette Gosselin tire bien son épingle du jeu en étudiante délurée tandis que, dans leurs rares apparitions, Sandrine Bisson et Claudio Bolangelo crèvent l’écran en parents soucieux de ce que devient leur Ricardo.

Gilles Leblanc

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Où est le trésor ? : LA CHUTE DE L’EMPIRE AMÉRICAIN et ÔTEZ-MOI D’UN DOUTE

« Là ou est ton trésor, là aussi sera ton cœur », nous dit l’évangile. Qu’est-ce qui est donc le plus important dans la vie ? L’argent, la famille, l’altruisme… Une épineuse question qui se retrouve au cœur de deux films à l’affiche cet été. D’abord, le grand cinéaste d’ici, Denys Arcand, est de retour avec LA CHUTE DE L’EMPIRE AMÉRICAIN qui aborde habilement le rapport ambiguë entretenue par la société entre la richesse et la pauvreté. Pour sa part, la réalisatrice française Carine Tardieu nous émeut avec sa recherche sur le lien fondamental de la filiation dans ÔTEZ-MOI D’UN DOUTE.

LA CHUTE DE L’EMPIRE AMÉRICAIN

Après les succès mitigés de L’ÂGE DES TÉNÈBRES et du RÈGNE DE LA BEAUTÉ, Denys Arcand revient en meilleure forme avec une charge anticapitaliste astucieuse, librement inspirée de faits vécus, dont le titre annonce à tort une suite du DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN et des INVASIONS BARBARES. Ce sont davantage JOYEUX CALVAIRE et LA MAUDITE GALETTE du même Arcand qui sont évoqués dans ce récit à la Robin des Bois louant le triomphe de la générosité des profiteurs du système et l’incurie des gouvernants.

Témoin d’un cambriolage qui a mal tourné, le livreur Pierre-Paul Dubé s’empare des sacs d’argent abandonnés sur la chaussée par l’unique survivant du drame, gravement blessé à la cuisse. Grisé par cette fortune tombée du ciel, qui se révèle appartenir au crime organisé, l’homme timide invite chez lui Aspasie, l’escorte la plus chère de Montréal.

Charmée par ce client inhabituel, docteur en philosophie et bénévole auprès des sans-abri, la jeune prostituée en vient à percer son secret puis à l’aider dans un projet audacieux : laver l’argent sale en le faisant transiter par les paradis fiscaux, pour ensuite le dissimuler dans le compte en Suisse d’une fondation humanitaire bidon.

Pour y parvenir, Pierre-Paul a embrigadé un motard repenti, qui a appris la fiscalité en prison. Convaincus que le produit du cambriolage est entré dans les mains du livreur, deux détectives de la police de Montréal le suivent à la trace. Pendant ce temps, le caïd lésé met la pression sur le propriétaire du magasin et le voleur blessé pour récupérer son argent.

Le réalisateur de JÉSUS DE MONTRÉAL sait toujours mettre en valeur la métropole québécoise, dans sa mise en scène soignée et vivante. Face à l’excellent Alexandre Landry (GABRIELLE), la nouvelle venue Maripier Morin crève l’écran. Et les habituels Rémy Girard et Pierre Curzi s’illustrent dans leur rôle de criminel réhabilité et de fiscaliste véreux.

ÔTEZ-MOI D’UN DOUTE

Pour son troisième long métrage, Carine Tardieu cosigne avec les scénaristes Raphaëlle Moussaire et Michel Leclerc (LE NOM DES GENS) une jolie comédie sentimentale, rehaussée par une fine réflexion sur la filiation. Les personnages attachants et les beaux paysages bretons confèrent un charme indéniable à un marivaudage plutôt convenu et prévisible

Depuis la mort de son épouse survenue il y a douze ans, Erwann Gourmelon vit seul avec sa fille Juliette, 23 ans. Enceinte de plusieurs mois, cette dernière refuse obstinément de dévoiler l’identité du père, au grand regret d’Erwann. Pour ajouter au désarroi de ce solide démineur breton, le résultat d’un examen sanguin révèle qu’il ne partage aucun gène avec Bastien, celui qui l’a élevé comme son propre fils.

Grâce à l’enquête discrète d’une détective privée, Erwann retrouve rapidement son père biologique, un certain Joseph Levkine, un vieil homme des plus charmants, pour qui il se prend d’affection. Or, ce sympathique rentier serait également le père d’Anna, une jeune médecin à prime abord insaisissable, que le quinquagénaire a entrepris de séduire.

La réalisatrice parvient à confondre le spectateur grâce à la vérité des scènes entre le protagoniste et son père adoptif, ainsi qu’une finale émouvante sur le devoir familial. Entouré d’une belle distribution, au sein de laquelle brille le vétéran André Wilms (LE HAVRE), François Damiens (LA FAMILLE BÉLIER) joue de manière impeccable un démineur imperturbable dont le destin bascule.

Gilles Leblanc

 

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Croyance et voix : L’APPARITION et LA BOLDUC

Même s’ils se situent dans un contexte différent, deux films ont du succès auprès des cinéphiles, notamment grâce au traitement réussi de sujets périlleux : croyance versus superstition et portrait d’une chanteuse populaire. D’abord, le réalisateur français Xavier Giannoli crée une confrontation entre un journaliste attentif aux faits et une jeune voyante dans L’APPARITION. Pour sa part, le Québécois François Bouvier réussit son incursion dans la période de la  Grande Dépression avec LA BOLDUC, qui présente la première « chansonnière » du Québec.

L’APPARITION

 

Dans son dernier film, Xavier Giannoli (MARGUERITE) explore astucieusement, et avec respect, la frontière imprécise entre la foi et la superstition dans une enquête mise en scène avec une énergie considérable. Découpé en chapitres, le scénario se déploie en un suspense habilement mené.

Revenu perturbé d’un séjour au Moyen-Orient durant lequel son photographe a été tué, le grand reporter Jacques Mayano s’enfonce dans la déprime lorsque, à son grand étonnement, les autorités vaticanes l’appellent pour lui confier une mission délicate.

Celle-ci consiste à diriger une enquête canonique à propos d’une orpheline de 18 ans, Anna, qui prétend avoir reçu la visite de la Vierge Marie sur une colline des environs. Depuis, le prêtre de son village du sud-est de la France l’a prise sous son aile et a coupé les ponts avec le diocèse et le Vatican. Devant cette situation, les dirigeants de l’Église sont sceptiques quant à la véracité de cette histoire dont la rumeur s’est vite répandue et qui a pris une telle ampleur que des milliers de pèlerins viennent désormais se recueillir sur le lieu des apparitions présumées.

Dépêché sur place en compagnie d’un comité formé de théologiens et d’une psychologue, Mayano tente de faire la lumière sur cette affaire, notamment en enquêtant sur le passé d’Anna qui, pour une raison mystérieuse, va s’attacher de plus en plus à lui.

L’APPARITION est le film d’un acteur : Vincent Lindon. Celui-ci interprète avec brio et une impressionnante force intérieure un homme perdu et sans foi, qui trouve dans cette enquête une façon d’accepter l’existence d’un mystère plus grand que lui. Pareillement, la jeune voyante (Galatea Bellugi, solide et émouvante) voit en lui une voie vers sa propre vérité. En résulte un saisissant jeu de miroir, qui donne de l’élan à un récit certes fascinant, mais un peu longuet.

 

LA BOLDUC

 

Malgré un budget assez modeste, François Bouvier (PAUL À QUÉBEC, HISTOIRES D’HIVER) est parvenu à construire dans ce drame biographique une œuvre de cinéma formellement éclatante et pleinement assumée.

À l’âge de 20 ans, Mary Travers épouse Édouard Bolduc, un « bon » catholique avec qui elle fonde une famille dans un quartier populaire de l’est de Montréal. Aux grossesses difficiles, aux décès prématurés de six de ses enfants, s’ajoute bientôt la difficulté de survivre à la crise économique (1929-1933). Fière mais soumise, la grassouillette Gaspésienne répugne à l’idée de contrarier son mari en allant travailler.

Mais la mise à pied de ce dernier la force à d’écouter sa bonne amie Juliette, qui l’entraîne au Monument-National, en mal de violoniste. Mary, musicienne autodidacte, s’impose rapidement et s’enhardit en poussant une chanson de son cru, qui tombe dans l’oreille d’un  influent imprésario. Ce qui s’annonçait d’abord comme une parenthèse devient, le succès sur disque et radiophonique aidant, une lucrative affaire familiale.

À peine sortie de sa cuisine, Mary, dite La Bolduc, devient la porte-étendard de la condition ouvrière et s’en va turluter dans toutes les villes et villages du Québec ses compositions, un mélange irrésistible des folklores irlandais et canadien-français.

Avec sa voix juste, Debbie Lynch-White exprime avec beaucoup d’aplomb le personnage de La Bolduc qui du mal à composer avec la popularité et l’impact social qui en découle. Dans le rôle du mari dominant de la chanteuse, Émile Proulx-Cloutier interprète avec une prestation nuancée un homme « de son temps ». À apprécier également la reconstitution historique, plus spécialement pour les décors, les costumes et la parlure de l’époque.

Gilles Leblanc

 

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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

En quête de sens : LA CONFESSION et POUR VIVRE ICI

Il y a des événements dans la vie qui suscitent des questionnements fondamentaux. Deux films récents en sont de bonnes illustrations. Dans LA CONFESSION, le réalisateur français Nicolas Boukrief présente la relation tourmenté entre un prêtre de paroisse et une jeune femme en recherche de vérité et d’amour. Pour sa part, le Québécois Bernard Émond décrit avec le magnifique POUR VIVRE ICI le cheminement d’une femme devenue veuve et qui tente de retrouver ses repères dans le passé pour affronter son avenir immédiat.

 


 

LA CONFESSION

Brillamment porté à l’écran en 1961 par Jean-Pierre Melville, le roman, « Léon Morin, prêtre » de Béatrix Beck (prix Goncourt en 1952), fait ici l’objet d’une adaptation libre par Nicolas Boukrief, et ce, sous forme d’un long flashback.

Dans un village français sous occupation allemande, Barny, sans nouvelles de son mari capturé au début de la guerre, cache sous son toit une famille juive. La jeune mère communiste, qui a envoyé sa fillette chez sa grand-mère à la campagne, affiche ouvertement son mépris de la religion catholique.

Pourtant un matin, par défi, elle entre au confessionnal; et confronte le nouveau curé, l’abbé Léon Morin, sur ses croyances et sur les limites de son ministère en ces temps troublés. À sa grande surprise, Barny découvre un homme d’Église charmant, intelligent et surtout, très humble dans ses réponses.

Au fil de leurs discussions, la jeune athée éprouve le besoin de se convertir au catholicisme. Mais est-ce plutôt pour passer plus de temps en compagnie du très attirant prêtre, devant lequel toutes les femmes du village tombent en pâmoison?

Les joutes verbales, fascinantes et stimulantes coulent avec fluidité dans un récit riche et nuancé. Soyeuse et expressive, la photographie de Manuel Dacosse confère une sensualité enivrante à de nombreuses séquences. Enfin, la chimie est palpable entre les inspirés Marine Vacth (JEUNE ET JOLIE) et Romain Duris (MOLIÈRE, DE BATTRE MON CŒUR S’EST ARRÊTÉ).

Un film à voir pour la qualité des dialogues sur la foi chrétienne!

 


 

POUR VIVRE ICI

 

Avec son huitième long métrage de fiction, Bernard Émond (LA NEUVAINE, LE JOURNAL D’UN VIEIL HOMME) poursuit son œuvre en restant fidèle à son style dépouillé et contemplatif qui s’interroge sur les valeurs morales de notre société. Fait à noter, le cinéaste y retrouve son actrice fétiche Élise Guilbault (LA FEMME QUI BOIT) pour la quatrième fois.

Ébranlée par la mort subite de son époux, modeste ouvrier de Baie-Comeau reconnu pour sa bonté, Monique erre sans but dans les rues enneigées de la ville. Puis, au contact d’un ami de la famille, l’infirmière retraitée décide d’aller visiter ses enfants à Montréal.

Mais son fils, architecte surchargé de travail jonglant avec les exigences de la garde partagée, a peu de temps à lui consacrer. Monique trouve encore moins de réconfort auprès de sa fille journaliste, qui quitte d’urgence pour l’étranger, lui laissant la garde de son appartement.

Sans se démonter, la visiteuse de la Côte-Nord appelle Sylvie, l’ex-petite-amie de son autre fils, décédé il y a quinze ans. Auprès de la jeune éducatrice qui a voué sa vie aux autistes, Monique trouve enfin l’occasion  de partager des souvenirs de son défunt mari. L’idée lui vient alors de retourner dans son patelin natal du nord de l’Ontario, où elle n’a pas mis les pieds depuis l’adolescence. Parvenue sur place, elle constate que presque tout a disparu.

Comme à l’habitude, le rythme du film de Bernard Émond est lent, voire contemplatif. Beaucoup de silences, de regards, de non-dits. Une grande partie de la réussite du film repose sur la performance subtile et émouvante d’Élise Guilbault qui réussit, une fois de plus, à nous toucher droit au cœur.

Un film charmant et radieux qui mérite d’être vu!


Gilles Leblanc

 

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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc

Récits fantastiques : LA FORME DE L’EAU et HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES

Le cinéma est friand des histoires fantastiques. Celles-ci permettent de faire appel à la créativité et à l’imaginaire pour traiter de questions qui ont souvent un lien plus vrai qu’on pense avec le réel. C’est le cas de deux productions récentes. D’abord, avec son merveilleux LA FORME DE L’EAU, le Mexicain Guillermo Del Toro est prodigieux dans le récit d’une femme de ménage qui s’éprend d’une bête mystérieuse. Plus près de nous, le Québécois François Girard revient (enfin) au grand écran avec des tableaux poétiques et esthétiques sur l’histoire de Montréal avec HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES.

 

LA FORME DE L’EAU

Au meilleur de sa forme, Guillermo Del Toro (LE LABYRINTHE DE PAN) livre une variation raffinée, d’une exquise sophistication, sur les contes fondateurs que sont LA BELLE ET LA BÊTE et ORPHÉE. Plus proche de Cocteau que de Disney, le cinéaste infuse son film de sa nostalgie du music-hall d’autrefois ainsi que du film noir et d’espionnage, et ce, dans le contexte de la Guerre froide.

1962. Eliza, muette mais pas sourde, est préposée à l’entretien de nuit dans un laboratoire gouvernemental, qui vient de prendre livraison d’une créature piégée en Amazonie et qui est considérée comme divine par la population locale. Témoin des mauvais traitements que la bête amphibie subit aux mains de Strickland, l’agent du gouvernement qui la capturée, Eliza multiplie les occasions de s’en approcher et de la nourrir.

Apprenant qu’on va abattre la créature pour la disséquer, la jeune femme forme le pari fou de l’emmener chez elle incognito, avec l’aide de Giles, un artiste gay qui vit comme elle au-dessus d’une grande salle de cinéma. Leur plan maladroit est sur le point d’échouer lorsqu’interviennent sa collègue Zelda et le docteur Hoffstetler, transfuge russe en crise d’allégeance, fasciné par la bête. Complètement leurré, Strickland met tout en œuvre pour retrouver cette dernière.

Une myriade de références et de citations s’intègre organiquement dans un récit fluide, universel et hors du temps, sur les monstres qui nous entourent, les frontières idéologiques, les manifestations d’intolérance, etc. Au centre d’une distribution impeccable, on retrouve l’épatante Sally Hawskins (JASMINE FRENCH, MAUD) qui est en nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un rôle principal.

 

HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES

Avec cette production ambitieuse, François Girard (LE VIOLON ROUGE, SOIE) entend proposer de l’histoire de Montréal une vue en coupe. Divisé en épisodes couvrant 750 ans d’histoire, le récit comporte de nombreux allers-retours temporels assez bien réussis dans l’ensemble.

Montréal, 2011. Durant une partie de football au stade Percival Molson de l’université McGill, l’apparition soudaine d’une doline (sinkhole) entraîne dans la mort un joueur de l’équipe locale. L’incident tragique révèle aux experts un site archéologique chargé d’histoire. Coordonnateur des fouilles, Baptiste Asigny, doctorant d’origine autochtone, fait des découvertes majeures, accréditant la théorie de l’existence de l’ancien village iroquois de Hochelaga à cet endroit précis de Montréal.

Six ans plus tard, Baptiste soutient devant jury sa thèse, qui s’appuie sur trois artefacts datant de différentes époques : une pierre en fonte du temps des premiers colons, des armes à feu ayant appartenu aux Patriotes et la croix de fer offerte par Jacques Cartier aux Iroquoiens d’Hochelaga.

Les passages sur les rituels autochtones ne manquent pas de poésie. De plus, la photographie se signale par son emploi inspiré de la lumière naturelle alors que les nombreux effets visuels très bien exécutés justifient le budget d’exception dont cette production « officielle » a fait l’objet. Au sein d’une distribution compétente, qui exige de certains interprètes l’emploi de l’ancien français, l’Abitibiwinnik Samian tire bien son épingle du jeu en archéologue engagé.

Notons enfin que le film HOCHELAGA : TERRE DES ÂMES est finaliste dans huit catégories pour les prix Écrans canadiens 2018.

Gilles Leblanc

 

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