Archives pour la catégorie Méditation chrétienne

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Réfléchis ton Soi  !

Que notre Soi soit comme «  compris  » dans le regard que nous portons quand nous entendons ce que nous lisons nous amène au principe fondamental de toute véritable compréhension du texte  : le principe de réflexivité. La réflexivité est un principe actif de (re)commencement  ; elle signifie pour le sujet la possibilité de se réfléchir dans ce qu’il lit, et, dans ce réfléchissement, de voir advenir son Soi. 

C’est ainsi que se présente l’Évangile  : il est comme un miroir donnant à voir le Soi, la plupart du temps invisible à notre regard puisque nous ne voyons jamais que notre double… On se méprend habituellement sur le sens à donner à l’exhortation de «  pratiquer  » l’Évangile (ainsi qu’on se méprend sur le sens de la «  pratique  », la renvoyant aussitôt et presque exclusivement à l’assistance dominicale à la messe…). L’Évangile ne s’applique pas comme on applique un règlement ou un mode d’emploi. Non, il s’agit de s’appliquer à découvrir ce Soi caché dont les Écritures sont le dévoilement. 

C’est ce que laisse entendre ce passage suggestif de l’épître de Jacques  : «  Mais soyez les réalisateurs de la Parole, et pas seulement des auditeurs qui s’abuseraient eux-mêmes. En effet, si quelqu’un écoute la Parole et ne la réalise pas, il ressemble à un homme qui observe dans un miroir le visage qu’il a de naissance  : il s’est observé, il est parti, il a tout de suite oublié de quoi il avait l’air  » (Jc 1, 22-24). Avec un véritable talent pédagogique, Jacques peint une petite scène comique, une parabole, qui pointe le ridicule d’un homme qui, se regardant dans un miroir, verrait qu’il vaut mieux qu’il mette de l’ordre dans son apparence, comme de se coiffer, mais qui, par oubli, inadvertance ou fainéantise, n’en fait rien. L’image du miroir est significative à plus d’un titre  : quand on cherche un miroir, ce n’est pas pour voir le miroir mais pour se voir dans le miroir. On regarde un miroir pour l’image qu’il reflète. Ainsi en va-t-il de notre rapport aux Écritures  : on ne les lit que pour mieux se voir devant Dieu, pour mieux entrevoir la possibilité d’advenir à Soi.

C’est encore le principe de réflexivité du livre-miroir qu’est la Bible qui permet de comprendre ce qu’on entend par le concept théologique de «  Révélation  »  : celui de mettre «  en lumières que ce qui est pour les fidèles la révélation de Dieu est également le lieu possible d’une révélation de soi, d’une découverte de soi. On ne découvre la Révélation qu’en étant découvert par elle  » (Jean-Louis Chrétien, Sous le regard de la Bible, Bayard, Paris, 2008, p.37). En revanche, quand l’Écriture cesse d’être lue comme un livre-miroir, elle fait écran à la révélation du Soi.

Il y a donc une manière d’entendre l’Écriture ou, plutôt, de ne pas l’entendre, qui se contente de la lire (et cette lecture peut être rigoureuse, appliquée, savante ou bien pieuse) sans y entendre qu’elle nous met au défi d’exister  : qu’advient-il de toi  ? Ou, encore  : sans accepter que l’écoute du texte nous mette hors de soi ( il faudrait dire  : hors de son «  moi  ») comme le furent les femmes «  expulsées  » par le tombeau vide. Le texte me met hors de «  moi  » quand j’accepte d’être atteint par les effets déstabilisants qu’il provoque, à savoir des effets de déprise  : d’interrogation, de déplacement, de résistance aussi, mais surtout, de joie. 

En effet, grâce au travail de réfléchissement opéré par le livre-miroir des Écritures, une lumière nouvelle me fait voir ce qui, jusque-là, était obscurci, la possibilité d’exister autrement, de vivre vraiment. Il y a là l’expérience d’une joie nouvelle. Et plus ce réfléchissement s’approfondit, plus la joie s’active en moi. Alors, non seulement je comprends que le texte me comprend – et c’est déjà là source de joie –, mais en plus j’arrive à me comprendre vraiment comme un Soi orienté vers la joie. Ainsi, à elle seule, la lecture – et la compréhension nouvelle qu’elle fait naître – est source de joie. Joie qui s’approfondit et se répète dans ce qu’elle rend possible  : la sortie de l’angoisse. Cet à-venir a pour nom la Joie. «  Maintenant (dit Jésus) je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude  » (Jn 17,13). Une parole nous est adressée de la part de la Joie pour que nous comprenions que toute notre vie trouve en elle son Alpha et son Oméga.

Grâce à l’effet de déprise qu’offre la Joie, la tristesse qui consiste à maudire la vie – et donc, fatalement à se maudire soi-même – est «  convertie  » en bonheur d’exister. Bien sûr, la tentation du «  dévivre  » ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. C’est là un fantasme du «  moi  ». C’est pourquoi il faut sans cesse réentendre la parole de la Vie, regarder à nouveau ce que nous entendons et ne pas laisser tomber dans l’oubli la compréhension nouvelle de notre Soi que le texte nous a révélée. 

On n’a donc jamais fini de s’exposer au miroir de la parole, de se comprendre à sa lumière. Ainsi l’écoute est comme la Vie  : une reprise à l’infini. La Vie, en effet est inséparable de ce qui commence au lieu de finir, de ce qui s’affranchit au lieu de rester emmuré, de ce qui est encore à dire au lieu de tenir à ce qui a été dit. Que l’écriture de la parole de la Vie soit, d’elle-même ouverte à l’infini, c’est ce que dit l’Évangile de Jean, tout à la fin (donc au principe du re-commencement)  : «  Jésus a fait encore bien d’autres choses  : si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu’on écrirait  » (Jn 21,25).

Dominique Collin

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Dominique Collin, L’évangile inouï, Paris, Salvator, 2019.

Réfléchis ton Soi  ! Les Écritures bibliques, miroir du «  Livre de Vie  ».


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Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Au bord du mystère. Croire en temps d’incertitude

L’histoire du christianisme est marquée périodiquement par des luttes contre les tentations du dualisme. Là, le manichéisme au 4e siècle, l’hérésie cathare au temps de saint Dominique, on peut ajouter le cartésianisme au 17e siècle. Dans son célèbre ouvrage Science as Salvation, Mary Midgley soutient que la modernité considère souvent le salut comme une évasion du corps. Le monde virtuel, qui est infiniment malléable, peut mener au mépris du corps. Le salut est regardé comme une libération de la chair et de ses limites. Notre société est très ambiguë au sujet du corps. D’une part, la beauté du corps fait l’objet d’un véritable culte. Les publicités nous montrent sans cesse des corps absolument parfaits. J’ose à peine me déshabiller sur la plage pour aller nager de peur de déclencher la risée des gens et une vague de dégoût. D’autre part, nous avons tendance à nous montrer cartésiens: Je pense, donc je suis. Et à nous penser d’abord comme des intelligences. La différence de genre est considérée comme peu importante d’où l’incompréhension de beaucoup de personnes devant nos réserves concernant le mariage homosexuel. Si nous ne sommes qu’une intelligence reliée au corps par des liens lâches, alors où est le problème ?

La beauté du corps humain affirmée par saint Dominique a une très grande pertinence aujourd’hui. Mais que signifie être un corps ? Il y a 2 ans, j’ai eu un tracas coronaire, un petit infarctus, rien de grave. Je suis captivé par le traitement, comme devant la meilleure des émissions de télé. On injecta des colorants dans mes artères pour voir où se trouvaient les obstructions. J’avais sous les yeux ce qu’était mon cœur, fondamentalement : une pompe. C’était comme une machine qui requérait un minimum d’entretien, d’avoir ses tuyaux débouchés de temps en temps, comme pour le chauffage central ou le moteur des voitures. Et les médecins parlait avec ce vocabulaire-là, comme si mon corps était une machine. Des éléments s’usent et on peut les remplacer par des pièces de rechange. Il fallait remettre de la graisse. L’attrait de la réincarnation doit être lié à ça. Quand ce modèle est en fin de vie, on en change : aujourd’hui un homme et la prochaine fois, avec un peu de chance, un labrador indolent.

Mais le christianisme met en question cette manière de considérer le corps humain, en particulier par ce qu’en révèle l’Eucharistie. Ce n’est pas un hasard si saint Dominique aimait célébrer l’office eucharistique fréquemment, ce qui laissait perplexes ses contemporains. Son amour de ce sacrement – communier au Corps du Christ – se rapporte certainement à sa conviction d’un corps humain bon. Lors de la Cène Jésus nous a montré le sens d’avoir un corps, quand il prit le pain, le bénit, le rompit et le donna en partage, en disant : « ceci est mon corps donné pour vous. » Notre corps est un don, un cadeau reçu : il nous est donné par nos parents, nos grands-parents et nos ancêtres innombrables et, en définitive, par Dieu. Et c’est aussi un cadeau à donner. Je pense que c’est le meilleur fondement d’une éthique de la sexualité : la générosité de la Cène, ceci est mon corps donné pour vous. Nous donnons notre corps avec générosité, fidélité et vulnérabilité. Voyez de combien de façons les gens font cadeau de leur force physique : les parents lorsqu’ils élèvent leurs enfants, les infirmières lorsqu’elles lavent les corps et font les lits, les chirurgiens lorsqu’ils coupent et recousent. Il y aurait là matière à toute une conférence.

Mais je voudrais vous dire quelque chose qui peut paraître un peu extravagant. Tout de même, le corps humain ne se résume pas à un vieux cadeau reçu. Notre corps est la forme prise par l’amour divin qui s’est fait chair. Il est l’expression visible de la grâce. Même mon corps assez gros et flasque est conçu pour accueillir Dieu comme dans un sanctuaire. Dieu s’est fait chair en s’incarnant comme un être humain. Cela n’avait rien à voir avec la manière dont un extraterrestre irait s’emparer d’un emballage commode. Nous avons évolué de façon à pouvoir accueillir en nous l’amour de Dieu. Nous sommes correctement constitués pour que Dieu vienne demeurer en nous. Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Jésus. L’homme a pour tâche de devenir le visage du Christ ses oreilles, ses pieds, sa bouche et sa joie.

Bien des gens on honte de leur corps. Jean Vanier, le fondateur de l’Arche, accueillit un jour Pauline dans sa communauté. Il apparut qu’elle haïssait son propre corps. Peu à peu, la communauté lui permit de guérir. On lui donna de jolis vêtements, un nouveau rouge à lèvres, du parfum qui sentait bon, et ses amies lui massèrent le corps et lui firent prendre des bains chauds. Et tout cela la guérit de sa violence. Elle put regarder son corps sans éprouver de honte. Je ne suis pas en train de suggérer que le massage collectif et les cadeaux de Noël odorants deviennent des exercices communautaires, mais nous pouvons apprendre à nous complaire dans notre corps en tant que temple du Saint-Esprit, embellis par la Grâce.

Sainte Thérèse d’Avila a dit ceci : « désormais, le Christ n’a plus de corps terrestre sinon les nôtres, plus de mains sinon les nôtres, plus de pieds sinon les nôtres, Vos yeux sont ceux par lesquels vous devez essayer de trouver la compassion du Christ pour le monde, Vos pieds sont les pieds qui doivent lui permettre de vaquer à ses bonnes œuvres, Vos mains sont celles avec lesquelles il va bénir les gens aujourd’hui ».

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Timothy Radcliffe, Au bord du mystère. Croire en temps d’incertitude, Éditions du Cerf, Paris, 2017 (pp.99-103)

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La prière comme pureté de l’attention chez Simone Weil

La prière comme pureté de l’attention chez Simone Weil (par Martin Steffens, Prier 15 jours avec Simone Weil, ed. Nouvelle Cité 2016, p.22)

Tout le ridicule de notre condition humaine tient en ce que, selon le philosophe Nicolas Malebranche, l’homme peut être distrait de sa quête de la vérité par le seul bourdonnement d’une mouche. Cette dernière ayant pénétré dans notre lieu de méditation, nous voilà tout entier concentré à ne pas l’entendre, puis contraints de tergiverser sur la conduite à tenir, s’il faut l’éconduire ou bien l’écraser, simple insecte devenu le symbole de notre indisponibilité à l’essentiel. La faculté d’attention est, comme toute chose précieuse, une chose fragile. Car l’attention est, selon la formule de Malebranche, une «prière naturelle» : la voie sûre mais exigeante que tout homme peut emprunter dans sa recherche de la vérité.

C’est là ce que Simone Weil comprit très tôt. (…) À l’âge de 14 ans, écrasée par le génie de son frère, désespérée de n’y avoir part, Simone Weil fut saisie par l’idée selon laquelle «n’importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d’attention pour l’atteindre». Autrement dit, l’attention est la condition nécessaire et suffisante de l’accès à la vérité. Nulle autre condition, talent naturel ou travail forcené, n’est a priori requise.

S’il faut travailler, c’est d’abord à se mettre en condition. Cette disponibilité d’esprit, quand elle est parfaitement acquise, Simone Weil la nomme prière: «L’attention absolument sans mélange est prière». Par là, elle veut dire deux choses: Quand nous sommes concentrés à la résolution d’un problème mathématique, ou bien encore tout entier voués à suivre une mélodie, nous prions. Et, inversement, il n’y a pas de prière sans cette attention par quoi la souffrance trouve son écoute, le problème sa solution, et la mélodie, l’oreille qui l’honore.

Prier, c’est être attentif. Et inversement. Prier aux côtés de Simone Weil ne peut donc se faire sans avoir élucidé ce en quoi consiste précisément l’attention. Simone Weil la définit comme un effort, «le plus grand des efforts», dit-elle, pour immédiatement se corriger: «Mais c’est un effort négatif». Car l’effort, ici, est de n’en faire point,  de ne pas être actif. Est attentif celui qui, tout entier tendu vers l’objet de sa quête, le laisse cependant venir à lui.

L’attention est en effet cette vacance de la conscience qui la rend accueillante. Elle est le vide que l’on fait et que la vérité, peut-être, viendra combler. D’après Simone Weil, si l’on commet parfois des erreurs, c’est que, par peur du vide, on s’est précipité sur ce qu’on savait déjà, contraignant la vérité, toujours neuve en son jaillissement, à épouser les contours trop étroits de nos anciennes connaissances.

Peu importe vos résultats, déclarait la jeune professeur du Puy, pourvu que, par l’attention que réclame de vous vos exercices scolaires, vous acquériez un peu de cette disposition intérieure à la faveur de laquelle la vérité d’un problème mathématique ou d’un poème consent à se donner à vous. Pour Simone Weil, l’école devrait enseigner à se tenir au seuil du problème à résoudre et à attendre patiemment. Raisonner correctement, cela ne se peut sans avoir d’abord appris à se taire et à écouter. Il faut savoir endurer l’énigme, sans précipitation. «Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus», écrit Simone Weil. «Pour un adolescent capable de saisir cette vérité, et assez généreux pour désirer ce fruit de préférence à tout autre, les études auraient la plénitude de leur efficacité spirituelle en dehors même de toute croyance religieuse».

Si notre époque s’est rendue incapable de Dieu, c’est en effet parce qu’elle ne conçoit plus la connaissance que comme une active conquête de la vérité. Le scientifique est, à la suite de Galilée, un essayeur: scalpel en main, il traque la vérité dans des protocoles expérimentaux. Cette méthode est efficace. Il est cependant remarquable que les vérités qu’une telle méthode découvre n’ont rien à dire à l’homme: elles ne lui parlent pas de lui mais de processus mécaniques ou physico-chimiques. Elles lui disent comment le monde est fait mais non pas comment y habiter. Tout se passe comme si l’active conquête de la vérité tuait en elle ce qu’il y a de vivifiant pour l’homme.

C’est pourquoi il faut une autre méthode. Car, à côté de ces vérités mortes, que la science collectionne comme autant de trophées, il existe, selon Simone Weil, des vérités agissantes, vivifiantes. De telles vérités interpellent l’homme, répondent à son désir de trouver le sens de son humanité. Elles ne lui disent pas, à la manière des sciences physiques, que la chute d’un corps dans le vide est uniformément accéléré mais, par exemple, que la vie humaine trouve son plein accomplissement dans le libre renoncement à soi pour l’autre.

Ces vérités sont une nourriture pour l’homme. Elles se reconnaissent en ceci qu’elles viennent à l’homme, pour peu qu’il leur offre son hospitalité, c’est-à-dire son attention. Il ne s’agit pas de conquérir, mais, tout au contraire, de contenir en soi assez de vide, assez d’espace, pour devenir une terre d’accueil.

C’est là le premier geste de toute prière: Dire, comme Samuel, «parle mon Dieu, ton serviteur écoute» (I Sam 3,10). Ou même, plus simplement: «Je suis là», ne demandant rien, ne cherchant rien, se tenant prêt à endurer le silence, si c’est de cela que Dieu veut nous nourrir.(…)

Qui veut recueillir un peu d’eau ne doit pas empoigner celle-ci mais, au contraire, creuser sa main. Le poing crispé n’aura capturé que sa propre crispation. Au contraire, le désir qui œuvre, dans l’attention, a la patience de se creuser d’abord pour se laisser emplir. Il est à remarquer que la prière qui demande «que ta volonté soit faite» se présente à Dieu les mains vides – vides parce qu’ouvertes.

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Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

La foi, un élan !

Nul n’échappe à la vérité sur soi-même s’il veut être honnête. Pour la plupart d’entre nous, une ou deux grandes épreuves labourent, retournent les profondeurs de notre cœur. Nous en sortons bien secoués, un peu brisés peut-être, toujours instruits, si nous le voulons bien. Apprendre sur soi-même amène à comprendre les autres.

Il ne suffit pas de dire cela pour le chrétien. Découvrir la vérité sur soi-même, par l’épreuve souvent, doit nous ouvrir à ce que nous sommes pour Dieu: Ses enfants. Ses enfants à la suite du Christ. Or nous ne nous découvrons qu’à la lumière de Jésus crucifié par amour pour tous. Ce sont les marques de ses plaies qui donnent un sens profond à ce que nous sommes. Notre être profond, c’est de nous donner, d’aimer quoi qu’il arrive.

Les armes du combat

Pour remporter la victoire, il convient d’avoir quelques atouts de son côté.

Si l’armée que l’on a à sa disposition n’est pas exercée, si les armes sont désuètes, si les soldats sont incompétents, alors il ne faut pas se lancer dans la guerre. De même pour nous. Nous ne pourrons pas remporter certaines batailles si nous ne sommes pas exercés. C’est la fidélité en de petites choses, c’est l’exercice du « oui » à Dieu dans les plus simples réalités qui nous aideront, le moment venu, à faire face à l’adversaire qui veut nous éloigner de Dieu.

L’adversaire a deux armes principales. D’abord, Il endort la conscience. « Oh ! Dieu ne voit rien! », ou encore « cela ne gêne personne! » Il faut donc ne pas dormir. Comme le dit le Seigneur : on mangeait, on buvait, on ne se doutait de rien (Mt 24, 38-39). Vie simple et ordinaire, sans fautes apparentes, sinon que Dieu est absent. L’autre arme est le découragement : « je n’y arriverai jamais, le combat est au-dessus de mes forces… Dieu demande trop… » Là encore, le péril est profond. Le mal n’est pas tant les fautes que nous pourrions commettre, il est dans le fait que nous mettons Dieu hors de notre champ d’action, de notre vie. Le mal l’emportera si le but de la vie n’est plus de vivre avec Dieu.

Nous pouvons donc conclure ceci qui est bien important : il nous faut exercer notre volonté. À chaque pas vouloir vivre avec Dieu. Certes, dire non au mal, dire oui au bien, c’est là le lieu concret de nos combats. Mais la source de tout est de vouloir, consciemment, librement, vivre avec Dieu. Vouloir recevoir sa vie, vouloir vivre en enfant de Dieu, d’un Dieu qui donne tout. La volonté est capitale ici. Ce n’est pas le volontarisme tant décrié. À force d’ailleurs de le décrier, on mésestime ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes. Dieu a confiance en nos possibilités. Il croit en nous. La volonté répond à l’attente et à l’amour de Dieu.

Prendre conscience de la dimension du combat.

Nous avons déjà parlé de ces enjeux. Mais l’apôtre Paul en donne les dimensions. Il écrit : Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable.Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes.Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon. (Ep 6, 11-13).

Paul donne au combat de la foi sa vraie dimension. Il ne s’agit donc pas seulement de lutter contre nos penchants mauvais mais aussi de lutter contre le Mal dans toute sa dimension et sa force, comme le dit Paul en parlant des esprits mauvais.

Félicité, Martyre à Carthage au 4e siècle, avait eu un songe peu avant de mourir. Elle avait vu toutes sortes de bêtes impures l’entourer, signe du Mal qui voulait la prendre et la perdre. Mais le songe lui disait qu’elle en sortirait victorieuse par le Christ. Comprenons. Si vraiment nous sommes liés les uns aux autres, nous avons influence les uns sur les autres. Notre avancée spirituelle est une avancée pour tous. Mais aussi il y a un combat plus large encore. Il s’agit de lutter contre les forces même du Mal. L’enjeu est là : Faire reculer le Mal. Le Christ ressuscité est vainqueur du Mal. Nous avons, avec le Saint-Esprit, à étendre la joie du Salut au monde. Oublier cette dimension, c’est ne pas prendre au sérieux la confiance du Seigneur à notre égard : il nous confie le monde à évangéliser, à faire émerger des puissances des ténèbres qui veulent l’engloutir. Nous nous appuyons sur la victoire de la Croix.

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Accueillir notre humanité

La vie humaine est un cheminement de la faiblesse à la faiblesse. Elle commence avec la faiblesse du nouveau-né et s’achève avec la faiblesse de la personne âgée Pendant toute notre vie, nous ne sommes jamais à l’abri de la fatigue, de la maladie ou d’un accident. La fragilité est au cœur de nos vies. Si on nous rejette à cause de notre fragilité et de nos faiblesses, nous tombons dans la dépression et la confusion ; mais si nous nous sentons acceptés, appréciés, écoutés et aimés, notre fragilité peut devenir source de paix et de joie.

Certaines personnes sont agacées par la fragilité ; elles ne peuvent supporter le cri d’un enfant. La faiblesse réveille en elles la dureté et la colère. La fragilité peut aussi inciter à un amour possessif et fusionnel, ce qui est tout aussi dangereux. Mais elle peut éveiller aussi la compassion, qui est le souci de la croissance et du bien-être de la personne plus démunie.

En niant la présence inéluctable de la fragilité dans notre vie, nous refusons la réalité de la mort ; la faiblesse nous rappelle l’ultime dépossession qui est la mort. La faiblesse, la maladie, l’agonie, la mort font partie des étapes de cette dépossession, mais elles nous apparaissent contre nature et nous cherchons à les nier. Nier notre faiblesse et la mort, vouloir rester forts et puissants équivaut à rejeter une partie de notre être ; nous vivons alors dans l’illusion.

Être humain, c’est accepter la cohabitation en nous de la force et de la faiblesse. C’est accepter et aimer les autres tels qu’ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses. C’est être liés ensemble, avec nos forces et nos faiblesses réciproques, et notre besoin les uns des autres. La faiblesse reconnue, acceptée et offerte est à l’origine de l’appartenance, et donc de la communion entre les personnes.

Le cri et la confiance qui jaillissent du cœur de la personne faible lui donnent un pouvoir secret : celui d’ouvrir bien des cœurs fermés. Le plus faible peut faire surgir les puissances d’amour cachées dans le cœur du plus fort, peut-être parce qu’il s’identifie inconsciemment avec le faible et qu’il sait qu’un jour lui aussi sera faible, qu’il appellera à l’aide, et aura besoin d’être aimé et reconnu.

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Jean Vanier, Accueillir notre humanité, p.60-62 (ed. Presses de la renaissance, 2010)

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Les horloges de nos grands-pères

L’heure normale

Pour leur apprendre au jour le jour l’heure normale et naturelle qu’il est présentement, nos ancêtres ont, bien entendu, le soleil, la lune, la marée, le train, la poste et quelques habitudes locales, sans oublier l’horloge grand-père qui trône peut-être à la maison. En plus, toutes sortes de petits trucs familiers: par exemple la minute correspond au temps d’un Pater lentement récité, la demi-heure correspond au temps d’une pipée, le quart d’heure au temps d’un chapelet normal, la nuit en principe dure trois chandelles.

Leurs heures privilégiées sont minuit à Noël, trois heures le Vendredi Saint, l’heure de l’Angelus matin, midi et soir, l’heure des messes annoncées le dimanche, l’heure du chapelet en famille. D’autres heures encore les attirent: l’Heure d’adoration, les Heures de garde au Sacré-Coeur, au Saint-Sacrement orchestrées parfois par l’Archiconfrérie de l’Adoration perpétuelle, voire par l’Horloge Eucharistique. Celle-ci permet, en effet, de savoir exactement l’heure des messes dans différentes parties du monde. À l’arrière-plan de ces choix vivement encouragés par le clergé, retentit l’avertissement solennel du Christ: «Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi?» (Matthieu 26, 40) Et n’oublions pas les veillées funéraires avec leur chapelet à chaque heure.

Il fut un temps – pas si lointain – où le culte des heures sacrées était enrichi d’indulgences, elles-mêmes comptabilisées à l’heure, destinées aux âmes du Purgatoire, aux agonisants, à la Propagation de la foi, au règne du Coeur de Jésus et à d’autres encore!

«À l’heure de notre mort»

Nos grands-pères et grands-mères dans la foi catholique, croyants fermes en l’éternité et au «Beau Ciel – Éternelle Patrie», furent probablement moins obsédés que nous le sommes à mesurer leur temps réel, quotidien, immédiat. Davantage habitués à obéir au temps cosmique et à le diviser en passé, présent et avenir, ces mêmes «Anciens Canadiens» pensaient le temps plutôt linéairement, en termes de salut et de fins dernières. «Sans le salut, pensez-y bien!» Ce cantique fort connu invite à fixer en particulier «l’heure de notre mort», cinquante fois répété chaque soir à l’heure du chapelet.

Derrière ces rites, hier comme aujourd’hui, nous percevons une volonté naturelle de marquer le temps réel, un besoin de le maîtriser sinon de le vaincre en le comptabilisant. Voilà qui n’est pas sans rappeler le vent de panique qui existe maintenant face au temps virtuel et à la vie qui passe. L’impossibilité d’inverser le cours du temps rend chaque heure de plus en plus précieuse.

«Il y a un temps pour tout» dit la Bible. Toujours vrai. C’est ainsi que nous pourrions nous amuser… sérieusement et nous étonner du citadin qui ne semble avoir ni espace ni temps pour lui, qui vit la nuit et dort le jour, qui ne semble lié ni aux astres ni au temps ni à la terre. Mais ce citadin pourrait quand même se retrouver, si justement il prenait le temps d’identifier ces quelques moments forts de la journée à ne pas manquer, par la prière, par un temps de méditation, par le silence. Ces moments forts, les priants d’aujourd’hui, à l’exemple des moines de toujours, les identifieront grâce à la «prière du temps présent».

Tout n’est pas révolu de la manière dont nos pères et nos mères marquaient le temps. Encore aujourd’hui, des clochers, dans les campagnes québécoises et même en ville, sonnent régulièrement l’Angelus. Il arrive même que plusieurs communautés paroissiales urbaines affichent ouvertement les heures des messes… et des confessions. C’est la vie qui continue, que chaque heure sonne à sa manière! Une célébration populaire des heures ne sera jamais en trop.

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L’intranquilité

Marion Muller-Colar

Un ami athée, au bout du rouleau, perdu en lui-même et avec les autres, rictus cynique, brin arrogant:

-Pour toi c’est facile, tu es chrétienne.

Je ne comprends pas. Toi, facile, chrétienne. J’aime les gens qui doutent et en ce sens cet ami a toute mon affection. Mais le doute lui est si douloureux qu’il lui arrive, parfois, de négliger celui des autres. (…)

Je finis par chercher à comprendre:

-Qu’est-ce qui est facile?

-Je ne sais pas… l’espérance, vous appelez ça comme ça, non?

-Coquille vide, pour ce qui me concerne. Je l’utilise par plagiat, parfois, parce que je comprends ce que ça peut vouloir dire pour d’autres, mais pour moi: coquille vide.

-Ouais, j’ai toujours su que tu n’étais pas une vraie chrétienne.

Ah. Je ne sais pas bien ce que « vrai chrétien » peut vouloir dire. « Faux chrétien », j’en ai une vague idée, mais je m’en fais une définition très personnelle. J’appelle faux chrétien celui dont le christianisme est un alibi, un refuge identitaire, une carte de visite dans le vaste monde la morale, un confort retrouvé dans le cocon cotonneux du repli sur soi.

-A moins qu’un vrai chrétien soit celui qui assume l’intranquilité définitive à laquelle le voue l’Evangile, tenté-je à tout hasard.

Sourire franc de mon interlocuteur.

-Au moins tu as… le sens.

-L’exigence, tu veux dire?

Rires partagés. Lassitude partagée. Condition humaine partagée.

Mais alors, quel est le petit « plus » des chrétiens, si ce n’est pas l’espérance, l’assurance, le sens?

Le « plus » des chrétiens, je n’y crois plus depuis longtemps. Par simple constat, par seule observation, par souci d’honnêteté.

Mais l’immense crédit du christianisme, à mes yeux, réside justement en ce que cette religion est, en définitive la réprobation même des réflexes religieux de l’homme.

L’ambition de Jésus de Nazareth est de faire sortir l’humanité de son ère superstitieuse. Il est ainsi fidèle à ce qui est à mes yeux l’essence du judaïsme: une capacité illimitée à interroger et à créer du sens. A débattre. L’Evangile renonce à fabriquer des sur-hommes pour plonger dans la complexité de l’humanité telle qu’elle est.

Alors oui, le christianisme est la religion du crédit, plutôt que celle de l’espérance. Sa force est dans son ancrage plus que dans ses perspectives. Elle hérite de cette malice juive qui donne à la langue hébraïque un seul et même mot pour dire « derrière » et « avenir » ( רוחא  ). La consistance du christianisme est derrière lui, dans son origine de décloisonnement, d’audace et de libération. C’est en regardant derrière soi, jusque dans les prémices de l’Evangile, que nous aurons une idée de l’avenir: un pari, un risque renouvelé. C’est peut-être cela l’espérance – la possibilité de vivre hors garantie.

Mais ce que je reproche au mot espérance, c’est aussi cette tension qu’il insinue vers autre chose, ailleurs, plus tard, voire vers quelque chose qui s’affranchisse du réel. C’est une nostalgie au futur.

Un jour, j’entrepris de commenter le passage de l’Evangile de Marc où Jésus invite à la vigilance pour reconnaître le jour et l’heure de la fin des temps. Ce passage arrive après un long discours de Jésus provoqué par la question de Pierre, Jacques, Jean et André: « Quel sera le signe annonçant la fin de toute chose? » (Marc 13,4). Après toute une série de mises en garde, Jésus finit par dire (Marc 13,32):

« Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges qui sont dans le ciel, pas même le fils, mais le Père. Prenez garde, veillez, car ne savez pas quand ce sera le moment. Il en sera comme d’un homme qui part en voyage, laisse sa maison, donne pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et commande au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq ou le matin; craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis. Ce que je vous dis, je le dis à tous: veillez.« 

Je lis le texte dans sa traduction de Louis Segond, puis j’ouvre mon Nouveau Testament grec pour vérifier l’un ou l’autre mot. Je lis et je découvre tous les verbes au présent. Je fronce les sourcils, je relis, je referme, je cherche dans la Traduction oecuménique de la Bible: tout est au futur. Je cherche dans la Bible de Jérusalem, dans la Bible Bayard des écrivains, je cherche d’autres traductions sur Internet… Futur.

Or le texte grec dit cela:

« Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le fils, mais le Père. prenez garde, veillez, car vous ne savez pas quand EST le moment. Il en EST comme d’un homme qui part en voyage (…). Veillez donc, car vous ne savez pas quand VIENT le maître, le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq ou le matin… »

Et dit ainsi, la fin des temps change en effet de perspective: il ne s’agit plus d’une vigilance destinée à guetter un moment à venir, mais d’une vigilance de chaque instant pour lui-même. C’est un impératif à vivre au présent et à être prêt, en tout temps, à l’imprévisible. Il ne s’agit plus de la fin des temps mais de la fin du temps: il s’agit d’une vie qui ne se vit qu’instantanément, dans l’ajustement incessant à ce qui EST.

S’il y a là une espérance, elle n’est pas tendue vers quelque chose à venir. Elle est accomplie d’ores et déjà dans notre présence au présent. Et très clairement ici, elle s’exprime dans l’intranquilité, le renoncement au repos, au report; le renoncement au savoir, à la programmation, à la projection.

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Marion Muller-Colar, L’intranquilité, Bayard Editions, Montrouge, 2016, pp.69-76.

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Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

« Ceci est mon corps »

 

Dans le silence de l’ensevelissement, à l’école du Verbe de Dieu parti aux enfers rendre la parole à ceux que la mort a fait taire depuis si longtemps, vivre du Christ, c’est refuser qu’il y ait un seul cheveu d’un seul homme qui soit séparé de sa victoire. C’est vouloir avec Jésus-Christ le salut de tout l’homme et de tous les hommes, et s’engager avec lui pour se faire. C’est prier pour nos ennemis et vouloir qu’ils soient saufs. C’est regarder en face nos divisions et accepter de faire en sorte qu’elles cessent. C’est accepter la pauvreté et l’impuissance du silence, la souffrir. C’est ouvrir les yeux sur les hommes blessés, en qui Christ est « en agonie jusqu’à la fin du monde ».

Depuis que le corps du Christ gémit dans les angoisses, jusqu’à la fin des siècles qui mettra fin à ses angoisses, cet homme pousse vers Dieu des cris et des gémissements ; et chacun de nous a sa part dans les gémissements du corps entier. Tu as crié dans les jours de ta vie et ta vie est passée, un autre t’a succédé, et a crié pendant sa vie ; toi ici, un autre là, un troisième ailleurs, c’est ainsi que dans la succession de ses membres, le Christ a crié pendant tout le jour. Il se porte comme un seul homme jusqu’à la fin des siècles .

Celui ou celle qui a vu cela peut alors prêcher. Celui ou celle qui a vu ou entendu cela, celui qui a touché de sa chair la passion du Christ, parce qu’elle se prolonge dans le sang versé des hommes blessés, dans la parole meurtrie, dans toutes les violences, celui qui a touché dans le corps de son frère le Christ blessé à mort doit alors prêcher, par sa bouche, par son intelligence, par son cœur, et par ses mains. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, … nous vous l’annonçons » (1 Jn 1,1-3). La mort du Verbe retourne tout. A sa suite, « chaque mot, le plus petit des mots, n’importe lequel, est le levier de tout. Il soulève la matière de la mort. La parole sur le monde : elle vient enlever son cadavre ». La mort du Verbe donne la parole, définitivement, à tous ceux à qui on ne l’avait jamais donnée.

Il faut que l’évangile rende la vie aux morts ; il faut qu’il porte la vie des épuisés ; il faut que les assoiffés puissent y boire ; il faut que les endeuillés retrouvent la force de croire que la mort n’a pas le dernier mot. Et plus que tout, il faut que les coupables (qui ne l’est pas ?) puissent enfin croire que le Dieu qui a fait le terre et la ciel et tout ce qui s’y trouve, a donné son Fils pour que tous les hommes vivent, qu’il l’a déposée entre leurs mains, car ils sont tout aussi capables que les autres de vivre debout, relevés par leur Seigneur. Il faut que tous nous puissions entendre Jésus dans le chapitre 17 de Jean dire à son Père « Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés », et croire que cela inclut tous ceux qui l’ont trahi, et tous ceux qui ont été trahis, que cela inclut Judas. Pas un ne doit se perdre. Pas un ne sera exclu de cette communion qui est le sujet de l’eucharistie. Mais la force pour ce faire, c’est dans ce grand silence, devant le corps exposé du Seigneur, que l’on peut la puiser.

« Il est grand, le mystère de la foi. » Pauvres petits mots, pour dire l’infini grandeur de ce mystère. Alors que le début de la prière eucharistique est adressée au Père, alors que le récit de l’institution se fait à la troisième personne, l’anamnèse est une prière adressée au Christ Seigneur, en forme de récapitulation : « Nous rappelons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. »

Le temps entier est ramassé en cet instant comme l’histoire du monde a été ramassée dans la vie de Jésus-Christ. Il est le centre de l’histoire. Tout part de lui et tout retourne à lui. C’est peut-être à cause de la mort que le Verbe de Dieu s’est fait chair. Qu’elle n’ait pas le dernier mot. Grégoire de Nysse écrivait d’ailleurs que « la mort n’est pas intervenue à cause de la naissance, mais qu’au contraire, la naissance a été assumée par Dieu à cause de la mort ; en effet, ce n’est pas parce qu’il aurait eu besoin d’entrer dans la vie que celui qui est éternel accepte de naître dans un corps, mais c’est pour nous rappeler de la mort à la vie ».

Nos vies, en lui, se déploient dans le rappel de sa mort, dans la célébration de la vie victorieuse, et dans l’attente de l’accomplissement définitif de cette victoire. La création entière, et non seulement nos vies, retient son souffle en cette attente. Sa mort est l’accomplissement du don de sa vie. Sa résurrection est la défaite de la mort qui ne peut ni étouffer ni tuer le don, car on ne peut saisir celui qui donne tout. Unique mystère et unique don. Sur la croix, le Christ est déjà victorieux. Ressuscité, il porte encore la marque des clous. Notre espérance, c’est qu’en nos vies aussi le don soit plus fort que la mort, la communion plus forte que les déchirures du monde.

Voilà notre désir le plus profond, le plus assuré, la grande attente qui a conduit nos pas au seuil de cette église, si ordinaire que soit la célébration. Il est parfois banal de dire que l’eucharistie renouvelle nos forces. Elle les renouvelle en ce que la force du don y est victorieuse de la mort, encore, et encore. Certes, cette victoire a eu lieu une fois pour toutes. Mais Dieu ne se lasse pas de nous la faire vivre.


[1]Blaise Pascal,Pensée1404(édition Kaplan) « Le mystère du Christ », Paris, Cerf, 2005, p. 574.
[2]Saint Augustin, « Discours sur le psaume 85 », Discours sur les Psaumes, II, Paris, Cerf, 2007, p. 67.
[3]Valère Novarina, Devant la parole, Paris, POL, 2010, p. 28.
[4]Grégoire de Nysse,Discours catéchétique, XXXII, a,Paris, Cerf, SC n° 453, p. 285.

 

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Le pardon ou quand l’amour divin se fait miséricorde

 

« L’amour créateur de Dieu, donne à l’homme de naître, de vivre, de croître et de tendre à son autonomie ».

Le pardon est, par excellence, l’acte où Dieu manifeste la liberté de son amour créateur et sauveur. A l’homme qu’il crée, Dieu donne son amour dans un don tout gratuit. Le don de Dieu n’a aucune raison. La seule raison de ce don, c’est l’amour. Il ne sert à rien de nous demander pourquoi Dieu nous a créés. Il nous a créés parce qu’il nous aime. Non seulement l’amour de Dieu ne suppose en nous aucune qualité qui le justifierait, mais même c’est cet amour qui nous donne la vie et toutes nos richesses. Dieu nous a aimés le premier. La gratuité absolue de son initiative de grâce est pour nous la source unique de tout bien.

Par leur gratuité même, les dons de Dieu sont sans repentance. Devant le péché de l’homme, Dieu n’est pas déçu comme des parents quand leur enfant ne réalise pas du tout ce qu’ils attendaient de lui. Dieu ne retire ni son amour ni son estime à l’homme qui trahit les engagements de son Alliance. Dieu ne considère pas non plus que la brisure des promesses d’amour interdit, à l’avenir, une confiance fraîche et entière. Le pardon est l’acte par lequel Dieu maintient et renouvelle à la fois son amour envers l’homme disqualifié par son péché. La gratuité de l’amour divin se fait ici miséricorde.

Dieu fait reposer son amour créateur tout gratuit et infini sur l’homme à qui il a donné de vivre. L’homme innocent se trouve d’entrée de jeu investi de cet amour divin sur lequel il n’a aucun droit. Or le péché de l’homme change la nature de sa relation à l’amour créateur. Non seulement il n’a aucun droit à être aimé de Dieu, mais il tombe par sa faute sous le coup de la condamnation. Pourtant loin de rejeter l’homme coupable, Dieu l’enveloppe par la miséricorde insondable de son amour sauveur. Le livre de la Sagesse décrit avec lyrisme et tendresse la fidélité de l’amour créateur qui se fait amour sauveur.

Car ta grande puissance est toujours à ton service, et qui peut résister à la force de ton bras ?
Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance,
comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre.
Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout.
Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent.
Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres ;
si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé.
Comment aurait-il subsisté, si tu ne l’avais pas voulu ? Comment serait-il resté vivant, si tu ne l’avais pas En fait, tu épargnes tous les êtres, parce qu’ils sont à toi, Maître qui aimes les vivants,
toi dont le souffle impérissable les anime tous.
Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent, pour qu’ils se détournent du mal et croient en toi, Seigneur.
(Bible : Livre de la Sagesse chapitre 11, verset 21 à chapitre 12, verset 2.)

L’amour créateur de Dieu, donne à l’homme de naître, de vivre, de croître et de tendre à son autonomie. L’amour sauveur de Dieu redonne à l’homme de naître, lui fait recouvrer la vie, le replace plus loin sur ce même chemin où il marchait en présence de Dieu par la foi. Le pardon est le renouvellement de la création, avec un redoublement des merveilles de Dieu. Ce que Dieu a bâti, il le reconstruit de façon plus merveilleuse encore. Le plus étonnant est que Dieu se sert même des marques de la mort pour y faire passer la vie.

Jean-Claude Sagne, o.p.

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L’inouï du pardon

 

La miséricorde est affaire de bonté ainsi que de compassion. Elle ne s’arrête toutefois pas là. Elle est aussi affaire de pardon et de grâce. Parce qu’il ne suffit pas de créer un monde capable d’être sauvé grâce à l’intelligence allant dans la profondeur de la justice et à la compassion allant dans celle de la liberté.

Il s’agit aussi de vivre dans un monde où les hommes font des erreurs et commettent des fautes. Chose pas facile. Comment pardonner ? Et qu’est-ce que la grâce ? Dieu est miséricordieux est-il dit dans les Psaumes. Il est également dit « lent à la colère et prompt à pardonner ».

La promptitude.

Terme étonnant. Pourquoi parler de promptitude, à propos du pardon ? À l’évidence parce qu’il caractérise le vrai pardon, le pardon miséricordieux. Le pardon ne va pas de soi. Il importe d’abord d’être prudent. Pardonner, soit. Mais peut-on pardonner à quelqu’un qui ne demande pas pardon ? Doit-on le faire ? N’est-ce pas un encouragement à ne pas demander pardon ? Quand on fait une faute et que l’on est pardonné, puisque l’on est de toute façon pardonné, ne demandons pas pardon ! En outre, on dit qu’il faut pardonner. Quand on n’est pas concerné par un crime on peut le dire. Mais, quand tel n’est pas le cas ?

Peut-on pardonner pour l’autre, et notamment Pour la mère dont l’enfant a été abusé, torturé et massacré, comme le demande Ivan Karamazof ? Quand on commet une faute, la justice veut que l’on soit puni et que l’on répare la faute commise. Elle veut à ce titre que l’on n’excuse pas le coupable en appelant un coupable un coupable et pas un innocent.

Pardonnons un peu facilement un coupable pour la faute qu’il a commise. N’exigeons de lui aucune réparation. A juste titre les victimes se récrieront. Celui qui leur a fait du mal n’a pas eu pitié d’elles. Il ne leur a rien pardonné. Pourquoi lui pardonner ? Et pourquoi l’excuser en lui trouvant des excuses.

N’inversons pas les rôles. Ce sont les victimes qui sont des victimes et non les coupables. À cet égard, n’oublions pas tout de même que les coupables n’ont eu aucune pitié. Les victimes n’ont eu droit à aucune excuse. Attention donc au pardon que l’on donne inconsidérément. En pensant faire advenir l’amour et la miséricorde, on risque fort de générer l’injustice et la révolte. Attention également à certaines demandes de pardon. Elles peuvent être des pièges. Quand quelqu’un veut bousculer en toute impunité, il n’est pas rare qu’il bouscule en demandant pardon. Hypocrisie. Il a beau demander pardon, il n’en bouscule pas moins. D’où la justesse consistant à dire qu’il est trop facile de demander pardon. De même, il arrive parfois que certains pardons se transforment en droits que l’on brandit. On est prêt à demander pardon à condition que… Eh bien, on a demandé pardon. Donc on a droit à… Celui qui demande ainsi pardon en renversant les rôles est un habile, un retors, un filou. On comprend que dans un tel cas on hésite à pardonner. Pardonner à cet habile qu’est-ce sinon lui donner raison en lui permettant de continuer son petit jeu et de le recommencer une autre fois ?

Des raisons de pardonner

Ces objections sont fortes, justes, incontournables. Reste qu’il y a trois raisons de pardonner tout de même, sans pour autant mettre en péril la justice et sa rigueur nécessaire. On ne peut pas indéfiniment vivre dans la haine. À un certain moment il faut rompre le cercle vicieux dans lequel la haine appelle la haine, la violence appelle la violence, les représailles appellent les représailles. Le pardon ne concerne pas ici tel ou tel acte individuel, tel ou tel crime. Il concerne l’humanité et a un caractère fondateur. S’il y a des moments où il faut punir et où il ne saurait être question de ne pas punir, il y a cependant des moments également où il importe de refonder le monde.

Quand tel est le cas, c’est en passant par le pardon qu’une telle refondation est possible. Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française souligne que pardonner vient de per donner : le don qui passe à travers, le don qui traverse. Le don qui franchit le fait que la loi du don et du contredon n’a pas été respectée. Le don qui donne malgré le fait qu’il n’y ait pas contredon. Pour relancer la dynamique de l’échange. Profondeur du pardon liée à un autre geste. Il est beau de demander pardon. Comme il est beau de donner son pardon à quelqu’un qui le demande. Pour celui qui le demande, c’est là s’humilier en reconnaissant sa faute. Cela demande du courage. Celui de mettre genou en terre.

Il n’est également pas facile de pardonner quelqu’un qui demande pardon. On peut avoir envie de se venger. Il n’est guère aisé de renoncer à la vengeance. Il est agréable de se venger, de pouvoir se venger, d’avoir ce pouvoir et de pouvoir avoir ce pouvoir. On jouit d’une toute puissance. On jouit également du statut de victime qui offre un certain pouvoir, statut que l’on perd quand on pardonne celui qui demande pardon. D’où la grandeur d’âme dans le fait de donner son pardon. Et du fait de cette grandeur d’âme, une autre signification dans le fait de pardonner. Il faut pardonner qui demande pardon, a-t-il été dit. C’est vrai. C’est juste. C’est être responsable que d’agir ainsi. La justice l’exige.

Reste qu’il importe de réfléchir. Quand quelqu’un a commis une faute et qu’il ne demande pas pardon a-t-on affaire à une humanité « normale » ? N’a-t-on pas affaire à une humanité perdue, à une humanité totalement inconsciente ? Comment faire quand tel est le cas ? Comment traiter une telle humanité ?

Il s’agit de sauver l’Homme.

Si l’on veut pouvoir continuer à vivre et à agir avec celle-ci, il n’y a qu’une solution. Se tourner vers l’avenir en laissant de côté le passé. Et pour cela aller au-delà du fautif et de sa faute en étant au-delà de l’excuse et de la condamnation, afin de voir l’Homme et la misère de l’Homme. Pour commettre des crimes et ne pas en avoir honte faut-il être perdu ! Et quand tel est le cas, comment traiter normalement celui qui est à ce point perdu ? Qui commet des crimes sans demander pardon est un pauvre homme, un misérable, victime de l’inconscience et de la misère qui accable l’humanité. Pardonner dans ce cas signifie que l’on se situe sur le plan de cette misère.

C’est le saint qui fait preuve d’un tel pardon. Il pardonne ainsi parce qu’il sait voir dans l’Homme sa déchéance et sa misère. Quand une femme se fait violer c’est ainsi qu’elle parvient à surmonter le viol qu’elle a subi. En voyant dans son violeur la misère sexuelle des hommes et la misère de l’humanité, elle cesse de se situer sur un plan individuel. Elle cesse de se culpabiliser comme de haïr. D’où la justesse de Vladimir Jankélévitch quand celui-ci écrit que « l’inexcusable n’est matière à pardon que parce qu’il est précisément inexcusable », avant de rajouter « Nous atteignons ici aux confins eschatologiques ». Quand le Christ sur la croix s’écrie « Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font », on se situe à ce niveau. On est dans l’ordre des fins ultimes.

Il s’agit de sauver l’Homme. Profondeur du pardon et notamment du pardon de Dieu, qui ne cesse de pardonner l’humanité. Pour la sauver. Et qui est toujours prompt à pardonner. Comme dans la parabole du fils prodigue où le Père n’attend pas que le fils vienne lui demander pardon pour le pardonner. À peine a-t-il senti le repentir de son fils que, lui, le père, s’élance au-devant de ce fils qui se repent. Il pourrait attendre que son fils vienne lui demander pardon. Il ne le fait pas. Non seulement il pardonne mais il pardonne sans attendre. On est là dans un espace autre. Dans un au-delà du pardon. Le père ne pardonne pas. Il fait plus que pardonner. Il se réjouit. Le retournement de son fils est tellement extraordinaire que cet extraordinaire devient son extraordinaire. En allant au-devant de son fils qui vient au-devant de lui, il n’est plus en face de son fils mais avec lui, fils et père allant désormais ensemble au-devant. Ce qui veut dire un changement de rapport au temps. Un nouveau temps est né. Le pardon l’a fait naître.

Dans le jardin d’Éden, après le commandement divin : « Tu ne manduqueras pas le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », Eve, sous l’inspiration du serpent, vit ce commandement comme un interdit et cet interdit comme un manque. Elle est dans une diminution d’être, dans une tristesse. Quand le fils prodigue réclame son héritage à son père, il est lui aussi dans le manque et dans la tristesse. Comme Ève il vit un temps rétréci par la mort. Quand le fils se repent et que le père est prompt à pardonner, ce temps de manque, de tristesse et de mort est aboli. Il ne faut pas grand-chose pour gâcher et détruire. Un doute suffit à ternir. Mais il ne faut pas non plus grand-chose pour restaurer. Un élan suffit. Comme l’élan du fils prodigue.

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