Archives pour la catégorie Méditation chrétienne

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

La foi, un élan !

Nul n’échappe à la vérité sur soi-même s’il veut être honnête. Pour la plupart d’entre nous, une ou deux grandes épreuves labourent, retournent les profondeurs de notre cœur. Nous en sortons bien secoués, un peu brisés peut-être, toujours instruits, si nous le voulons bien. Apprendre sur soi-même amène à comprendre les autres.

Il ne suffit pas de dire cela pour le chrétien. Découvrir la vérité sur soi-même, par l’épreuve souvent, doit nous ouvrir à ce que nous sommes pour Dieu: Ses enfants. Ses enfants à la suite du Christ. Or nous ne nous découvrons qu’à la lumière de Jésus crucifié par amour pour tous. Ce sont les marques de ses plaies qui donnent un sens profond à ce que nous sommes. Notre être profond, c’est de nous donner, d’aimer quoi qu’il arrive.

Les armes du combat

Pour remporter la victoire, il convient d’avoir quelques atouts de son côté.

Si l’armée que l’on a à sa disposition n’est pas exercée, si les armes sont désuètes, si les soldats sont incompétents, alors il ne faut pas se lancer dans la guerre. De même pour nous. Nous ne pourrons pas remporter certaines batailles si nous ne sommes pas exercés. C’est la fidélité en de petites choses, c’est l’exercice du « oui » à Dieu dans les plus simples réalités qui nous aideront, le moment venu, à faire face à l’adversaire qui veut nous éloigner de Dieu.

L’adversaire a deux armes principales. D’abord, Il endort la conscience. « Oh ! Dieu ne voit rien! », ou encore « cela ne gêne personne! » Il faut donc ne pas dormir. Comme le dit le Seigneur : on mangeait, on buvait, on ne se doutait de rien (Mt 24, 38-39). Vie simple et ordinaire, sans fautes apparentes, sinon que Dieu est absent. L’autre arme est le découragement : « je n’y arriverai jamais, le combat est au-dessus de mes forces… Dieu demande trop… » Là encore, le péril est profond. Le mal n’est pas tant les fautes que nous pourrions commettre, il est dans le fait que nous mettons Dieu hors de notre champ d’action, de notre vie. Le mal l’emportera si le but de la vie n’est plus de vivre avec Dieu.

Nous pouvons donc conclure ceci qui est bien important : il nous faut exercer notre volonté. À chaque pas vouloir vivre avec Dieu. Certes, dire non au mal, dire oui au bien, c’est là le lieu concret de nos combats. Mais la source de tout est de vouloir, consciemment, librement, vivre avec Dieu. Vouloir recevoir sa vie, vouloir vivre en enfant de Dieu, d’un Dieu qui donne tout. La volonté est capitale ici. Ce n’est pas le volontarisme tant décrié. À force d’ailleurs de le décrier, on mésestime ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes. Dieu a confiance en nos possibilités. Il croit en nous. La volonté répond à l’attente et à l’amour de Dieu.

Prendre conscience de la dimension du combat.

Nous avons déjà parlé de ces enjeux. Mais l’apôtre Paul en donne les dimensions. Il écrit : Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable.Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes.Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon. (Ep 6, 11-13).

Paul donne au combat de la foi sa vraie dimension. Il ne s’agit donc pas seulement de lutter contre nos penchants mauvais mais aussi de lutter contre le Mal dans toute sa dimension et sa force, comme le dit Paul en parlant des esprits mauvais.

Félicité, Martyre à Carthage au 4e siècle, avait eu un songe peu avant de mourir. Elle avait vu toutes sortes de bêtes impures l’entourer, signe du Mal qui voulait la prendre et la perdre. Mais le songe lui disait qu’elle en sortirait victorieuse par le Christ. Comprenons. Si vraiment nous sommes liés les uns aux autres, nous avons influence les uns sur les autres. Notre avancée spirituelle est une avancée pour tous. Mais aussi il y a un combat plus large encore. Il s’agit de lutter contre les forces même du Mal. L’enjeu est là : Faire reculer le Mal. Le Christ ressuscité est vainqueur du Mal. Nous avons, avec le Saint-Esprit, à étendre la joie du Salut au monde. Oublier cette dimension, c’est ne pas prendre au sérieux la confiance du Seigneur à notre égard : il nous confie le monde à évangéliser, à faire émerger des puissances des ténèbres qui veulent l’engloutir. Nous nous appuyons sur la victoire de la Croix.

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Accueillir notre humanité

La vie humaine est un cheminement de la faiblesse à la faiblesse. Elle commence avec la faiblesse du nouveau-né et s’achève avec la faiblesse de la personne âgée Pendant toute notre vie, nous ne sommes jamais à l’abri de la fatigue, de la maladie ou d’un accident. La fragilité est au cœur de nos vies. Si on nous rejette à cause de notre fragilité et de nos faiblesses, nous tombons dans la dépression et la confusion ; mais si nous nous sentons acceptés, appréciés, écoutés et aimés, notre fragilité peut devenir source de paix et de joie.

Certaines personnes sont agacées par la fragilité ; elles ne peuvent supporter le cri d’un enfant. La faiblesse réveille en elles la dureté et la colère. La fragilité peut aussi inciter à un amour possessif et fusionnel, ce qui est tout aussi dangereux. Mais elle peut éveiller aussi la compassion, qui est le souci de la croissance et du bien-être de la personne plus démunie.

En niant la présence inéluctable de la fragilité dans notre vie, nous refusons la réalité de la mort ; la faiblesse nous rappelle l’ultime dépossession qui est la mort. La faiblesse, la maladie, l’agonie, la mort font partie des étapes de cette dépossession, mais elles nous apparaissent contre nature et nous cherchons à les nier. Nier notre faiblesse et la mort, vouloir rester forts et puissants équivaut à rejeter une partie de notre être ; nous vivons alors dans l’illusion.

Être humain, c’est accepter la cohabitation en nous de la force et de la faiblesse. C’est accepter et aimer les autres tels qu’ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses. C’est être liés ensemble, avec nos forces et nos faiblesses réciproques, et notre besoin les uns des autres. La faiblesse reconnue, acceptée et offerte est à l’origine de l’appartenance, et donc de la communion entre les personnes.

Le cri et la confiance qui jaillissent du cœur de la personne faible lui donnent un pouvoir secret : celui d’ouvrir bien des cœurs fermés. Le plus faible peut faire surgir les puissances d’amour cachées dans le cœur du plus fort, peut-être parce qu’il s’identifie inconsciemment avec le faible et qu’il sait qu’un jour lui aussi sera faible, qu’il appellera à l’aide, et aura besoin d’être aimé et reconnu.

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Jean Vanier, Accueillir notre humanité, p.60-62 (ed. Presses de la renaissance, 2010)

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Les horloges de nos grands-pères

L’heure normale

Pour leur apprendre au jour le jour l’heure normale et naturelle qu’il est présentement, nos ancêtres ont, bien entendu, le soleil, la lune, la marée, le train, la poste et quelques habitudes locales, sans oublier l’horloge grand-père qui trône peut-être à la maison. En plus, toutes sortes de petits trucs familiers: par exemple la minute correspond au temps d’un Pater lentement récité, la demi-heure correspond au temps d’une pipée, le quart d’heure au temps d’un chapelet normal, la nuit en principe dure trois chandelles.

Leurs heures privilégiées sont minuit à Noël, trois heures le Vendredi Saint, l’heure de l’Angelus matin, midi et soir, l’heure des messes annoncées le dimanche, l’heure du chapelet en famille. D’autres heures encore les attirent: l’Heure d’adoration, les Heures de garde au Sacré-Coeur, au Saint-Sacrement orchestrées parfois par l’Archiconfrérie de l’Adoration perpétuelle, voire par l’Horloge Eucharistique. Celle-ci permet, en effet, de savoir exactement l’heure des messes dans différentes parties du monde. À l’arrière-plan de ces choix vivement encouragés par le clergé, retentit l’avertissement solennel du Christ: «Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi?» (Matthieu 26, 40) Et n’oublions pas les veillées funéraires avec leur chapelet à chaque heure.

Il fut un temps – pas si lointain – où le culte des heures sacrées était enrichi d’indulgences, elles-mêmes comptabilisées à l’heure, destinées aux âmes du Purgatoire, aux agonisants, à la Propagation de la foi, au règne du Coeur de Jésus et à d’autres encore!

«À l’heure de notre mort»

Nos grands-pères et grands-mères dans la foi catholique, croyants fermes en l’éternité et au «Beau Ciel – Éternelle Patrie», furent probablement moins obsédés que nous le sommes à mesurer leur temps réel, quotidien, immédiat. Davantage habitués à obéir au temps cosmique et à le diviser en passé, présent et avenir, ces mêmes «Anciens Canadiens» pensaient le temps plutôt linéairement, en termes de salut et de fins dernières. «Sans le salut, pensez-y bien!» Ce cantique fort connu invite à fixer en particulier «l’heure de notre mort», cinquante fois répété chaque soir à l’heure du chapelet.

Derrière ces rites, hier comme aujourd’hui, nous percevons une volonté naturelle de marquer le temps réel, un besoin de le maîtriser sinon de le vaincre en le comptabilisant. Voilà qui n’est pas sans rappeler le vent de panique qui existe maintenant face au temps virtuel et à la vie qui passe. L’impossibilité d’inverser le cours du temps rend chaque heure de plus en plus précieuse.

«Il y a un temps pour tout» dit la Bible. Toujours vrai. C’est ainsi que nous pourrions nous amuser… sérieusement et nous étonner du citadin qui ne semble avoir ni espace ni temps pour lui, qui vit la nuit et dort le jour, qui ne semble lié ni aux astres ni au temps ni à la terre. Mais ce citadin pourrait quand même se retrouver, si justement il prenait le temps d’identifier ces quelques moments forts de la journée à ne pas manquer, par la prière, par un temps de méditation, par le silence. Ces moments forts, les priants d’aujourd’hui, à l’exemple des moines de toujours, les identifieront grâce à la «prière du temps présent».

Tout n’est pas révolu de la manière dont nos pères et nos mères marquaient le temps. Encore aujourd’hui, des clochers, dans les campagnes québécoises et même en ville, sonnent régulièrement l’Angelus. Il arrive même que plusieurs communautés paroissiales urbaines affichent ouvertement les heures des messes… et des confessions. C’est la vie qui continue, que chaque heure sonne à sa manière! Une célébration populaire des heures ne sera jamais en trop.

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L’intranquilité

Marion Muller-Colar

Un ami athée, au bout du rouleau, perdu en lui-même et avec les autres, rictus cynique, brin arrogant:

-Pour toi c’est facile, tu es chrétienne.

Je ne comprends pas. Toi, facile, chrétienne. J’aime les gens qui doutent et en ce sens cet ami a toute mon affection. Mais le doute lui est si douloureux qu’il lui arrive, parfois, de négliger celui des autres. (…)

Je finis par chercher à comprendre:

-Qu’est-ce qui est facile?

-Je ne sais pas… l’espérance, vous appelez ça comme ça, non?

-Coquille vide, pour ce qui me concerne. Je l’utilise par plagiat, parfois, parce que je comprends ce que ça peut vouloir dire pour d’autres, mais pour moi: coquille vide.

-Ouais, j’ai toujours su que tu n’étais pas une vraie chrétienne.

Ah. Je ne sais pas bien ce que « vrai chrétien » peut vouloir dire. « Faux chrétien », j’en ai une vague idée, mais je m’en fais une définition très personnelle. J’appelle faux chrétien celui dont le christianisme est un alibi, un refuge identitaire, une carte de visite dans le vaste monde la morale, un confort retrouvé dans le cocon cotonneux du repli sur soi.

-A moins qu’un vrai chrétien soit celui qui assume l’intranquilité définitive à laquelle le voue l’Evangile, tenté-je à tout hasard.

Sourire franc de mon interlocuteur.

-Au moins tu as… le sens.

-L’exigence, tu veux dire?

Rires partagés. Lassitude partagée. Condition humaine partagée.

Mais alors, quel est le petit « plus » des chrétiens, si ce n’est pas l’espérance, l’assurance, le sens?

Le « plus » des chrétiens, je n’y crois plus depuis longtemps. Par simple constat, par seule observation, par souci d’honnêteté.

Mais l’immense crédit du christianisme, à mes yeux, réside justement en ce que cette religion est, en définitive la réprobation même des réflexes religieux de l’homme.

L’ambition de Jésus de Nazareth est de faire sortir l’humanité de son ère superstitieuse. Il est ainsi fidèle à ce qui est à mes yeux l’essence du judaïsme: une capacité illimitée à interroger et à créer du sens. A débattre. L’Evangile renonce à fabriquer des sur-hommes pour plonger dans la complexité de l’humanité telle qu’elle est.

Alors oui, le christianisme est la religion du crédit, plutôt que celle de l’espérance. Sa force est dans son ancrage plus que dans ses perspectives. Elle hérite de cette malice juive qui donne à la langue hébraïque un seul et même mot pour dire « derrière » et « avenir » ( רוחא  ). La consistance du christianisme est derrière lui, dans son origine de décloisonnement, d’audace et de libération. C’est en regardant derrière soi, jusque dans les prémices de l’Evangile, que nous aurons une idée de l’avenir: un pari, un risque renouvelé. C’est peut-être cela l’espérance – la possibilité de vivre hors garantie.

Mais ce que je reproche au mot espérance, c’est aussi cette tension qu’il insinue vers autre chose, ailleurs, plus tard, voire vers quelque chose qui s’affranchisse du réel. C’est une nostalgie au futur.

Un jour, j’entrepris de commenter le passage de l’Evangile de Marc où Jésus invite à la vigilance pour reconnaître le jour et l’heure de la fin des temps. Ce passage arrive après un long discours de Jésus provoqué par la question de Pierre, Jacques, Jean et André: « Quel sera le signe annonçant la fin de toute chose? » (Marc 13,4). Après toute une série de mises en garde, Jésus finit par dire (Marc 13,32):

« Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges qui sont dans le ciel, pas même le fils, mais le Père. Prenez garde, veillez, car ne savez pas quand ce sera le moment. Il en sera comme d’un homme qui part en voyage, laisse sa maison, donne pouvoir à ses serviteurs, à chacun sa tâche, et commande au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq ou le matin; craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis. Ce que je vous dis, je le dis à tous: veillez.« 

Je lis le texte dans sa traduction de Louis Segond, puis j’ouvre mon Nouveau Testament grec pour vérifier l’un ou l’autre mot. Je lis et je découvre tous les verbes au présent. Je fronce les sourcils, je relis, je referme, je cherche dans la Traduction oecuménique de la Bible: tout est au futur. Je cherche dans la Bible de Jérusalem, dans la Bible Bayard des écrivains, je cherche d’autres traductions sur Internet… Futur.

Or le texte grec dit cela:

« Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le fils, mais le Père. prenez garde, veillez, car vous ne savez pas quand EST le moment. Il en EST comme d’un homme qui part en voyage (…). Veillez donc, car vous ne savez pas quand VIENT le maître, le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq ou le matin… »

Et dit ainsi, la fin des temps change en effet de perspective: il ne s’agit plus d’une vigilance destinée à guetter un moment à venir, mais d’une vigilance de chaque instant pour lui-même. C’est un impératif à vivre au présent et à être prêt, en tout temps, à l’imprévisible. Il ne s’agit plus de la fin des temps mais de la fin du temps: il s’agit d’une vie qui ne se vit qu’instantanément, dans l’ajustement incessant à ce qui EST.

S’il y a là une espérance, elle n’est pas tendue vers quelque chose à venir. Elle est accomplie d’ores et déjà dans notre présence au présent. Et très clairement ici, elle s’exprime dans l’intranquilité, le renoncement au repos, au report; le renoncement au savoir, à la programmation, à la projection.

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Marion Muller-Colar, L’intranquilité, Bayard Editions, Montrouge, 2016, pp.69-76.

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« Ceci est mon corps »

 

Dans le silence de l’ensevelissement, à l’école du Verbe de Dieu parti aux enfers rendre la parole à ceux que la mort a fait taire depuis si longtemps, vivre du Christ, c’est refuser qu’il y ait un seul cheveu d’un seul homme qui soit séparé de sa victoire. C’est vouloir avec Jésus-Christ le salut de tout l’homme et de tous les hommes, et s’engager avec lui pour se faire. C’est prier pour nos ennemis et vouloir qu’ils soient saufs. C’est regarder en face nos divisions et accepter de faire en sorte qu’elles cessent. C’est accepter la pauvreté et l’impuissance du silence, la souffrir. C’est ouvrir les yeux sur les hommes blessés, en qui Christ est « en agonie jusqu’à la fin du monde ».

Depuis que le corps du Christ gémit dans les angoisses, jusqu’à la fin des siècles qui mettra fin à ses angoisses, cet homme pousse vers Dieu des cris et des gémissements ; et chacun de nous a sa part dans les gémissements du corps entier. Tu as crié dans les jours de ta vie et ta vie est passée, un autre t’a succédé, et a crié pendant sa vie ; toi ici, un autre là, un troisième ailleurs, c’est ainsi que dans la succession de ses membres, le Christ a crié pendant tout le jour. Il se porte comme un seul homme jusqu’à la fin des siècles .

Celui ou celle qui a vu cela peut alors prêcher. Celui ou celle qui a vu ou entendu cela, celui qui a touché de sa chair la passion du Christ, parce qu’elle se prolonge dans le sang versé des hommes blessés, dans la parole meurtrie, dans toutes les violences, celui qui a touché dans le corps de son frère le Christ blessé à mort doit alors prêcher, par sa bouche, par son intelligence, par son cœur, et par ses mains. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, … nous vous l’annonçons » (1 Jn 1,1-3). La mort du Verbe retourne tout. A sa suite, « chaque mot, le plus petit des mots, n’importe lequel, est le levier de tout. Il soulève la matière de la mort. La parole sur le monde : elle vient enlever son cadavre ». La mort du Verbe donne la parole, définitivement, à tous ceux à qui on ne l’avait jamais donnée.

Il faut que l’évangile rende la vie aux morts ; il faut qu’il porte la vie des épuisés ; il faut que les assoiffés puissent y boire ; il faut que les endeuillés retrouvent la force de croire que la mort n’a pas le dernier mot. Et plus que tout, il faut que les coupables (qui ne l’est pas ?) puissent enfin croire que le Dieu qui a fait le terre et la ciel et tout ce qui s’y trouve, a donné son Fils pour que tous les hommes vivent, qu’il l’a déposée entre leurs mains, car ils sont tout aussi capables que les autres de vivre debout, relevés par leur Seigneur. Il faut que tous nous puissions entendre Jésus dans le chapitre 17 de Jean dire à son Père « Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés », et croire que cela inclut tous ceux qui l’ont trahi, et tous ceux qui ont été trahis, que cela inclut Judas. Pas un ne doit se perdre. Pas un ne sera exclu de cette communion qui est le sujet de l’eucharistie. Mais la force pour ce faire, c’est dans ce grand silence, devant le corps exposé du Seigneur, que l’on peut la puiser.

« Il est grand, le mystère de la foi. » Pauvres petits mots, pour dire l’infini grandeur de ce mystère. Alors que le début de la prière eucharistique est adressée au Père, alors que le récit de l’institution se fait à la troisième personne, l’anamnèse est une prière adressée au Christ Seigneur, en forme de récapitulation : « Nous rappelons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. »

Le temps entier est ramassé en cet instant comme l’histoire du monde a été ramassée dans la vie de Jésus-Christ. Il est le centre de l’histoire. Tout part de lui et tout retourne à lui. C’est peut-être à cause de la mort que le Verbe de Dieu s’est fait chair. Qu’elle n’ait pas le dernier mot. Grégoire de Nysse écrivait d’ailleurs que « la mort n’est pas intervenue à cause de la naissance, mais qu’au contraire, la naissance a été assumée par Dieu à cause de la mort ; en effet, ce n’est pas parce qu’il aurait eu besoin d’entrer dans la vie que celui qui est éternel accepte de naître dans un corps, mais c’est pour nous rappeler de la mort à la vie ».

Nos vies, en lui, se déploient dans le rappel de sa mort, dans la célébration de la vie victorieuse, et dans l’attente de l’accomplissement définitif de cette victoire. La création entière, et non seulement nos vies, retient son souffle en cette attente. Sa mort est l’accomplissement du don de sa vie. Sa résurrection est la défaite de la mort qui ne peut ni étouffer ni tuer le don, car on ne peut saisir celui qui donne tout. Unique mystère et unique don. Sur la croix, le Christ est déjà victorieux. Ressuscité, il porte encore la marque des clous. Notre espérance, c’est qu’en nos vies aussi le don soit plus fort que la mort, la communion plus forte que les déchirures du monde.

Voilà notre désir le plus profond, le plus assuré, la grande attente qui a conduit nos pas au seuil de cette église, si ordinaire que soit la célébration. Il est parfois banal de dire que l’eucharistie renouvelle nos forces. Elle les renouvelle en ce que la force du don y est victorieuse de la mort, encore, et encore. Certes, cette victoire a eu lieu une fois pour toutes. Mais Dieu ne se lasse pas de nous la faire vivre.


[1]Blaise Pascal,Pensée1404(édition Kaplan) « Le mystère du Christ », Paris, Cerf, 2005, p. 574.
[2]Saint Augustin, « Discours sur le psaume 85 », Discours sur les Psaumes, II, Paris, Cerf, 2007, p. 67.
[3]Valère Novarina, Devant la parole, Paris, POL, 2010, p. 28.
[4]Grégoire de Nysse,Discours catéchétique, XXXII, a,Paris, Cerf, SC n° 453, p. 285.

 

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Le pardon ou quand l’amour divin se fait miséricorde

 

« L’amour créateur de Dieu, donne à l’homme de naître, de vivre, de croître et de tendre à son autonomie ».

Le pardon est, par excellence, l’acte où Dieu manifeste la liberté de son amour créateur et sauveur. A l’homme qu’il crée, Dieu donne son amour dans un don tout gratuit. Le don de Dieu n’a aucune raison. La seule raison de ce don, c’est l’amour. Il ne sert à rien de nous demander pourquoi Dieu nous a créés. Il nous a créés parce qu’il nous aime. Non seulement l’amour de Dieu ne suppose en nous aucune qualité qui le justifierait, mais même c’est cet amour qui nous donne la vie et toutes nos richesses. Dieu nous a aimés le premier. La gratuité absolue de son initiative de grâce est pour nous la source unique de tout bien.

Par leur gratuité même, les dons de Dieu sont sans repentance. Devant le péché de l’homme, Dieu n’est pas déçu comme des parents quand leur enfant ne réalise pas du tout ce qu’ils attendaient de lui. Dieu ne retire ni son amour ni son estime à l’homme qui trahit les engagements de son Alliance. Dieu ne considère pas non plus que la brisure des promesses d’amour interdit, à l’avenir, une confiance fraîche et entière. Le pardon est l’acte par lequel Dieu maintient et renouvelle à la fois son amour envers l’homme disqualifié par son péché. La gratuité de l’amour divin se fait ici miséricorde.

Dieu fait reposer son amour créateur tout gratuit et infini sur l’homme à qui il a donné de vivre. L’homme innocent se trouve d’entrée de jeu investi de cet amour divin sur lequel il n’a aucun droit. Or le péché de l’homme change la nature de sa relation à l’amour créateur. Non seulement il n’a aucun droit à être aimé de Dieu, mais il tombe par sa faute sous le coup de la condamnation. Pourtant loin de rejeter l’homme coupable, Dieu l’enveloppe par la miséricorde insondable de son amour sauveur. Le livre de la Sagesse décrit avec lyrisme et tendresse la fidélité de l’amour créateur qui se fait amour sauveur.

Car ta grande puissance est toujours à ton service, et qui peut résister à la force de ton bras ?
Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance,
comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre.
Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout.
Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent.
Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres ;
si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé.
Comment aurait-il subsisté, si tu ne l’avais pas voulu ? Comment serait-il resté vivant, si tu ne l’avais pas En fait, tu épargnes tous les êtres, parce qu’ils sont à toi, Maître qui aimes les vivants,
toi dont le souffle impérissable les anime tous.
Ceux qui tombent, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent, pour qu’ils se détournent du mal et croient en toi, Seigneur.
(Bible : Livre de la Sagesse chapitre 11, verset 21 à chapitre 12, verset 2.)

L’amour créateur de Dieu, donne à l’homme de naître, de vivre, de croître et de tendre à son autonomie. L’amour sauveur de Dieu redonne à l’homme de naître, lui fait recouvrer la vie, le replace plus loin sur ce même chemin où il marchait en présence de Dieu par la foi. Le pardon est le renouvellement de la création, avec un redoublement des merveilles de Dieu. Ce que Dieu a bâti, il le reconstruit de façon plus merveilleuse encore. Le plus étonnant est que Dieu se sert même des marques de la mort pour y faire passer la vie.

Jean-Claude Sagne, o.p.

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L’inouï du pardon

 

La miséricorde est affaire de bonté ainsi que de compassion. Elle ne s’arrête toutefois pas là. Elle est aussi affaire de pardon et de grâce. Parce qu’il ne suffit pas de créer un monde capable d’être sauvé grâce à l’intelligence allant dans la profondeur de la justice et à la compassion allant dans celle de la liberté.

Il s’agit aussi de vivre dans un monde où les hommes font des erreurs et commettent des fautes. Chose pas facile. Comment pardonner ? Et qu’est-ce que la grâce ? Dieu est miséricordieux est-il dit dans les Psaumes. Il est également dit « lent à la colère et prompt à pardonner ».

La promptitude.

Terme étonnant. Pourquoi parler de promptitude, à propos du pardon ? À l’évidence parce qu’il caractérise le vrai pardon, le pardon miséricordieux. Le pardon ne va pas de soi. Il importe d’abord d’être prudent. Pardonner, soit. Mais peut-on pardonner à quelqu’un qui ne demande pas pardon ? Doit-on le faire ? N’est-ce pas un encouragement à ne pas demander pardon ? Quand on fait une faute et que l’on est pardonné, puisque l’on est de toute façon pardonné, ne demandons pas pardon ! En outre, on dit qu’il faut pardonner. Quand on n’est pas concerné par un crime on peut le dire. Mais, quand tel n’est pas le cas ?

Peut-on pardonner pour l’autre, et notamment Pour la mère dont l’enfant a été abusé, torturé et massacré, comme le demande Ivan Karamazof ? Quand on commet une faute, la justice veut que l’on soit puni et que l’on répare la faute commise. Elle veut à ce titre que l’on n’excuse pas le coupable en appelant un coupable un coupable et pas un innocent.

Pardonnons un peu facilement un coupable pour la faute qu’il a commise. N’exigeons de lui aucune réparation. A juste titre les victimes se récrieront. Celui qui leur a fait du mal n’a pas eu pitié d’elles. Il ne leur a rien pardonné. Pourquoi lui pardonner ? Et pourquoi l’excuser en lui trouvant des excuses.

N’inversons pas les rôles. Ce sont les victimes qui sont des victimes et non les coupables. À cet égard, n’oublions pas tout de même que les coupables n’ont eu aucune pitié. Les victimes n’ont eu droit à aucune excuse. Attention donc au pardon que l’on donne inconsidérément. En pensant faire advenir l’amour et la miséricorde, on risque fort de générer l’injustice et la révolte. Attention également à certaines demandes de pardon. Elles peuvent être des pièges. Quand quelqu’un veut bousculer en toute impunité, il n’est pas rare qu’il bouscule en demandant pardon. Hypocrisie. Il a beau demander pardon, il n’en bouscule pas moins. D’où la justesse consistant à dire qu’il est trop facile de demander pardon. De même, il arrive parfois que certains pardons se transforment en droits que l’on brandit. On est prêt à demander pardon à condition que… Eh bien, on a demandé pardon. Donc on a droit à… Celui qui demande ainsi pardon en renversant les rôles est un habile, un retors, un filou. On comprend que dans un tel cas on hésite à pardonner. Pardonner à cet habile qu’est-ce sinon lui donner raison en lui permettant de continuer son petit jeu et de le recommencer une autre fois ?

Des raisons de pardonner

Ces objections sont fortes, justes, incontournables. Reste qu’il y a trois raisons de pardonner tout de même, sans pour autant mettre en péril la justice et sa rigueur nécessaire. On ne peut pas indéfiniment vivre dans la haine. À un certain moment il faut rompre le cercle vicieux dans lequel la haine appelle la haine, la violence appelle la violence, les représailles appellent les représailles. Le pardon ne concerne pas ici tel ou tel acte individuel, tel ou tel crime. Il concerne l’humanité et a un caractère fondateur. S’il y a des moments où il faut punir et où il ne saurait être question de ne pas punir, il y a cependant des moments également où il importe de refonder le monde.

Quand tel est le cas, c’est en passant par le pardon qu’une telle refondation est possible. Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française souligne que pardonner vient de per donner : le don qui passe à travers, le don qui traverse. Le don qui franchit le fait que la loi du don et du contredon n’a pas été respectée. Le don qui donne malgré le fait qu’il n’y ait pas contredon. Pour relancer la dynamique de l’échange. Profondeur du pardon liée à un autre geste. Il est beau de demander pardon. Comme il est beau de donner son pardon à quelqu’un qui le demande. Pour celui qui le demande, c’est là s’humilier en reconnaissant sa faute. Cela demande du courage. Celui de mettre genou en terre.

Il n’est également pas facile de pardonner quelqu’un qui demande pardon. On peut avoir envie de se venger. Il n’est guère aisé de renoncer à la vengeance. Il est agréable de se venger, de pouvoir se venger, d’avoir ce pouvoir et de pouvoir avoir ce pouvoir. On jouit d’une toute puissance. On jouit également du statut de victime qui offre un certain pouvoir, statut que l’on perd quand on pardonne celui qui demande pardon. D’où la grandeur d’âme dans le fait de donner son pardon. Et du fait de cette grandeur d’âme, une autre signification dans le fait de pardonner. Il faut pardonner qui demande pardon, a-t-il été dit. C’est vrai. C’est juste. C’est être responsable que d’agir ainsi. La justice l’exige.

Reste qu’il importe de réfléchir. Quand quelqu’un a commis une faute et qu’il ne demande pas pardon a-t-on affaire à une humanité « normale » ? N’a-t-on pas affaire à une humanité perdue, à une humanité totalement inconsciente ? Comment faire quand tel est le cas ? Comment traiter une telle humanité ?

Il s’agit de sauver l’Homme.

Si l’on veut pouvoir continuer à vivre et à agir avec celle-ci, il n’y a qu’une solution. Se tourner vers l’avenir en laissant de côté le passé. Et pour cela aller au-delà du fautif et de sa faute en étant au-delà de l’excuse et de la condamnation, afin de voir l’Homme et la misère de l’Homme. Pour commettre des crimes et ne pas en avoir honte faut-il être perdu ! Et quand tel est le cas, comment traiter normalement celui qui est à ce point perdu ? Qui commet des crimes sans demander pardon est un pauvre homme, un misérable, victime de l’inconscience et de la misère qui accable l’humanité. Pardonner dans ce cas signifie que l’on se situe sur le plan de cette misère.

C’est le saint qui fait preuve d’un tel pardon. Il pardonne ainsi parce qu’il sait voir dans l’Homme sa déchéance et sa misère. Quand une femme se fait violer c’est ainsi qu’elle parvient à surmonter le viol qu’elle a subi. En voyant dans son violeur la misère sexuelle des hommes et la misère de l’humanité, elle cesse de se situer sur un plan individuel. Elle cesse de se culpabiliser comme de haïr. D’où la justesse de Vladimir Jankélévitch quand celui-ci écrit que « l’inexcusable n’est matière à pardon que parce qu’il est précisément inexcusable », avant de rajouter « Nous atteignons ici aux confins eschatologiques ». Quand le Christ sur la croix s’écrie « Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font », on se situe à ce niveau. On est dans l’ordre des fins ultimes.

Il s’agit de sauver l’Homme. Profondeur du pardon et notamment du pardon de Dieu, qui ne cesse de pardonner l’humanité. Pour la sauver. Et qui est toujours prompt à pardonner. Comme dans la parabole du fils prodigue où le Père n’attend pas que le fils vienne lui demander pardon pour le pardonner. À peine a-t-il senti le repentir de son fils que, lui, le père, s’élance au-devant de ce fils qui se repent. Il pourrait attendre que son fils vienne lui demander pardon. Il ne le fait pas. Non seulement il pardonne mais il pardonne sans attendre. On est là dans un espace autre. Dans un au-delà du pardon. Le père ne pardonne pas. Il fait plus que pardonner. Il se réjouit. Le retournement de son fils est tellement extraordinaire que cet extraordinaire devient son extraordinaire. En allant au-devant de son fils qui vient au-devant de lui, il n’est plus en face de son fils mais avec lui, fils et père allant désormais ensemble au-devant. Ce qui veut dire un changement de rapport au temps. Un nouveau temps est né. Le pardon l’a fait naître.

Dans le jardin d’Éden, après le commandement divin : « Tu ne manduqueras pas le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », Eve, sous l’inspiration du serpent, vit ce commandement comme un interdit et cet interdit comme un manque. Elle est dans une diminution d’être, dans une tristesse. Quand le fils prodigue réclame son héritage à son père, il est lui aussi dans le manque et dans la tristesse. Comme Ève il vit un temps rétréci par la mort. Quand le fils se repent et que le père est prompt à pardonner, ce temps de manque, de tristesse et de mort est aboli. Il ne faut pas grand-chose pour gâcher et détruire. Un doute suffit à ternir. Mais il ne faut pas non plus grand-chose pour restaurer. Un élan suffit. Comme l’élan du fils prodigue.

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Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Prier, c’est surtout avouer que l’on a faim

 

Au lieu de mettre de la prière dans notre vie, essayons de mettre de la vie, notre vie, dans notre prière. Prions avec les mots de notre âge et non plus avec les mots que nous utilisions pour prier quand nous avions sept ans – qui est souvent la dernière fois où nous avons réellement pris le temps de prier. Commençons par un acte de foi : « Seigneur, je crois en toi », « Je crois que tu es là et que tu m’aimes », « Je veux te connaître et t’aimer de plus en plus ». Saint Jean de la Croix, un maître de la prière, nous donne cette image au sujet de l’oraison, la prière silencieuse: commencer chaque prière par un acte de foi « je crois en toi Seigneur » ressemble à la façon dont on lance une pierre dans l’eau. Plus nous lancerons notre acte de foi avec force et convictions, plus il descendra profondément dans le cœur de Dieu.

Prenons le temps de nous réjouir de la présence de Dieu, n’ayons pas peur de lui dire que nous l’aimons. Si nous ne savons pas si nous l’aimons, disons-lui que nous voulons l’aimer. Si nous n’arrivons pas à prier, prions comme Charles Péguy: « Mon Dieu, donnez-moi d’avoir envie de vous prier. » Ou bien comme Charles de Foucauld, avant sa conversion, avec cette prière d’une humilité admirable: « Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse. » Si nous sommes traversés par des sentiments forts, prions avec des mots vigoureux. On disait ainsi que saint Dominique, lorsqu’il priait, prenait le crucifix à deux mains et s’écriait: « Mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ? » N’ayons pas Peur de prier avec vigueur si nous voulons vraiment quelque chose ! La ferveur de la prière des saints ressemble davantage au désir d’un enfant qui attend avec impatience son cadeau à Noël, plutôt que ces prières universelles à la messe, remplies de généralités sirupeuses et marmonnées sans conviction. Si ma prière consiste à dire merci chaque jour à Dieu, je suis en fait déjà très avancé dans la vie spirituelle. À la fin de ma vie, j’aurai peut-être alors le même courage confiant qu’avait sainte Claire sur son lit de mort pour chanter: « Sois béni, mon Dieu, Toi qui m’as créée. »

Nous pouvons dire tout ce que nous voulons à Dieu. Il n’y a pas de honte à avoir. Mais sachons bien, avec saint Augustin, que « dans la prière, il ne s’agit pas d’instruire Dieu mais de construire sa vie. » Nous verrons alors que nos idées vont commencer à changer si nous les prions. Rilke écrivait ainsi dans ses Lettres à un jeune poète:

Je voudrais vous prier d’être patient à l’égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d’aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l’instant de réponses qui ne sauraient vous être données car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions.

Prier, c’est surtout avouer que l’on a faim, c’est avouer que nous avons besoin de Dieu. C’est une attitude de pauvre, de mendiant. Si je n’ai pas soif, quel est l’intérêt d’aller à la source ? Un des premiers signes de la sainteté de Dominique, à la sortie de l’adolescence, fut de vendre ses livres pour nourrir les affamés. Saint François d’Assise embrasse, lui, un lépreux alors qu’il les avait en horreur. Le Christ est « saisi de compassion pour les foules et il les enseigne parce qu’elles étaient comme des brebis sans berger ».

Et moi ? Suis-je saisi de compassion pour les autres ou seulement pour moi ? Bernanos disait que « l’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible ». Seule la prière peut adoucir notre cœur et faire que les bons sentiments nés de nos entrailles se transforment en actes de bonté selon le cœur de Dieu.


Nicolas Burle, Secoue-toi !…, éditions du Cerf, 2017 (extrait p.156)

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Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Le frère Christian de Chergé et le mystère de la Visitation

Retraite prêchée à des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie au Maroc en 1990 sur ce mystère de la Visitation :

Revenir sur le mystère de la Visitation. Il est tout à fait évident que ce mystère de la Visitation, nous devons le privilégier dans l’Église qui est nôtre. J’imagine assez bien que nous sommes dans cette situation de Marie qui va voir sa cousine Élisabeth et qui porte en elle un secret vivant qui est encore celui que nous pouvons porter nous-mêmes, une Bonne Nouvelle vivante. Elle l’a reçue d’un ange. C’est son secret et c’est aussi le secret de Dieu. Et elle ne doit pas savoir comment s’y prendre pour livrer ce secret. Va-t-elle dire quelque chose à Élisabeth ? Peut-elle le dire ? Comment le dire ? Comment s’y prendre ? Faut-il le cacher ? Et pourtant, tout en elle déborde, mais elle ne sait pas.

D’abord c’est le secret de Dieu. Et puis, il se passe quelque chose de semblable dans le sein d’Élisabeth. Elle aussi porte un enfant. Et ce que Marie ne sait pas trop, c’est le lien, le rapport, entre cet enfant qu’elle porte et l’enfant qu’Élisabeth porte. Et ça lui serait plus facile de s’exprimer si elle savait ce lien. Mais sur ce point précis, elle n’a pas eu de révélation, sur la dépendance mutuelle entre les deux enfants. Elle sait simplement qu’il y a un lien puisque c’est le signe qui lui a été donné : sa cousine Élisabeth.

Et il en est ainsi de notre Église qui porte en elle une Bonne Nouvelle – et notre Église c’est chacun de nous – et nous sommes venus un peu comme Marie, d’abord pour rendre service (finalement c’est sa première ambition)… mais aussi, en portant cette Bonne Nouvelle, comment nous allons nous y prendre pour la dire… et nous savons que ceux que nous sommes venus rencontrer, ils sont un peu comme Élisabeth, ils sont porteurs d’un message qui vient de Dieu. Et notre Église ne nous dit pas et ne sait pas quel est le lien exact entre la Bonne Nouvelle que nous portons et ce message qui fait vivre l’autre. Finalement, mon Église ne me dit pas quel est le lien entre le Christ et l’Islam. Et je vais vers les musulmans sans savoir quel est ce lien.

Et voici que, quand Marie arrive, c’est Élisabeth qui parle la première. Pas tout à fait exact car Marie a dit : as salam alaikum ! Et ça c’est une chose que nous pouvons faire ! On dit la paix : la paix soit avec vous ! Et cette simple salutation a fait vibrer quelque chose, quelqu’un en Élisabeth. Et dans sa vibration, quelque chose s’est dit… qui était la Bonne Nouvelle, pas toute la Bonne Nouvelle, mais ce qu’on pouvait en percevoir dans le moment. D’où me vient-il que…l’enfant qui est en moi a tressailli ? Et vraisemblablement, l’enfant qui était en Marie a tressailli le premier.

En fait, c’est entre les enfants que cela s’est passé cette affaire-là… Et Élisabeth a libéré le Magnificat de Marie Et finalement, si nous sommes attentifs et si nous situons à ce niveau-là notre rencontre avec l’autre, dans une attention et une volonté de le rejoindre, et aussi dans un besoin de ce qu’il est et de ce qu’il a à nous dire, vraisemblablement, il va nous dire quelque chose qui va rejoindre ce que nous portons, montrant qu’il est de connivence… et nous permettant d’élargir notre Eucharistie, car finalement, le Magnificat que nous pouvons, qu’il nous est donné, de chanter : c’est l’Eucharistie. La première Eucharistie de l’Église, c’était le Magnificat de Marie. Ce qui veut dire le besoin où nous sommes de l’autre pour faire Eucharistie : pour vous et pour la multitude… »

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Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.

Berceuse de la Mère-Dieu


Auteur : Marie Noël (1883-1967), de son vrai nom Marie Rouget, a passé toute sa vie à Auxerre. Femme de grande culture, poète, elle exprime dans ses écrits la peine d’une âme troublée par le tragique de l’existence humaine et par le spectacle d’une Création traversée par “ Bien et Mal ensemble ”. Le 31 mars 2017, les évêques de France ont annoncé l’ouverture de sa cause en béatification.


Mon Dieu, qui dormez, faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon coeur qui bat,
J’adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

Que rendrais-je à vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et vous l’ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De main, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las
Ta main, bouton clos, rose encore gênée,
O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas
Ta chair au printemps de moi façonnée,
O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde O douleur ! là-bas,
Ta mort d’homme, un soir, noir, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

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