Archives pour la catégorie Méditation chrétienne

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.

L’Esprit Saint répandu dans nos cœurs

On a parfois noté que, lorsque Dieu appelle Abraham pour qu’il quitte son pays et se mette en route vers le pays promis, il lui dit ceci, littéralement : « Va vers toi, de ton pays, de ta parenté » C’est la même expression qui est utilisée lorsque l’amant du Cantique des Cantiques dit à son amante : « Lève-toi ma bien-aimée. . . » ; « Lève-toi vers toi-même… » Dieu appelle l’homme non à monter dans les hauteurs, non à se hausser jusqu’à Lui, mais à descendre vers sa propre vie. « Zachée, descends vite, car il me faut aujourd’hui demeurer chez toi. » Et le fils prodigue rentre en lui-même avant de prendre la décision de retourner chez son père.

Ainsi, l’invitation de Dieu à sortir de nous-mêmes pour nous présenter devant lui dans toute notre dignité et notre hauteur s’adresse également à nous depuis les profondeurs de notre être intérieur. Cet appel se révèle être l’appel à un exode à la fois vers Dieu qui nous attend, vers nous-mêmes, et vers les autres.

Or, Dieu a répandu son Esprit dans les profondeurs de notre être.

L’Esprit Saint, le mal-aimé, dit-on parfois, dans la tradition chrétienne occidentale ; serait-il, à l’inverse, le dans les traditions orientales ? Peut-être est-il plutôt pour nous le méconnu. Il est vrai qu’à la différence de l’œuvre du Fils qui eut pour caractéristique d’être visible et d’être « vue », l’œuvre de l’Esprit-Saint a pour caractéristique d’être cachée. Le Fils et l’Esprit Saint sont appelés, par le grand théologien des premiers siècles de l’Église, saint Irénée de Lyon, « les deux mains du Père ». L’Esprit Saint serait-il alors « la main cachée » du Père ? Dans ses écrits, Catherine de Sienne, utilise souvent la formule « la main de l’Esprit » ou « la main de l’amour ».

Quoi qu’il en soit, l’Esprit Saint est surprenant et il semble marqué par bien des paradoxes. Il est dit le protecteur, le défenseur, celui qui « garde », ou plutôt qui aide les hommes garder les commandements du Seigneur, à y être fidèles. Il est la « mémoire » des paroles du Seigneur : « Il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » Il est donc le « conservateur » par excellence ! Pourtant, nous le savons, l’Esprit Saint nous ouvre à la nouveauté. Il nous tourne vers l’avenir. Il est l’Esprit libérateur, l’Esprit des prophètes qui ébranle tous les « conservatismes » mortifères, l’Esprit qui « fait toutes choses nouvelles ». Jésus reprochera leur conservatisme aux pharisiens qui avaient tant de mal à s’ouvrir à la nouveauté du Royaume.

Autre paradoxe qui caractérise l’œuvre de l’Esprit : elle crée du désordre, de la confusion. Le jour de la Pentecôte, c’est un violent coup de vent, c’est une grande confusion et une grande dispersion ; chacun parle une autre langue, à tel point que certains disent : « Ils sont ivres, pleins de vin doux ! » Mais ce désordre provoqué par l’Esprit a pour but une nouvelle harmonie, non pas celle que bâtissent les hommes dans leur société, mais celle qui fait de tout homme un enfant de Dieu et de tous les hommes des cohéritiers potentiels de Dieu avec le Christ.

Mais je voudrais insister sur le troisième paradoxe. On imagine l’Esprit Saint comme quelque peu volatil : il échappe, il s’échappe. Un peu souffle, un peu gaz, un peu fantôme… un esprit. Jésus n’a-t-il pas dit : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient, ni où il va. » D’où une conception de la vie spirituelle qui se situerait un peu entre ciel et terre. . . comme ces quelques jours qui séparent la Pentecôte de l’Ascension où l’on ne sait plus très bien où l’on doit se situer entre le ciel et la terre, là•-haut avec le Christ monté au ciel ou ici-bas, avec l’Esprit !

Pourtant — et nous l’oublions — l’Esprit est paradoxalement celui qui permet aux réalités humaines et spirituelles de prendre corps, de prendre chair, de remplir concrètement nos existences quotidiennes. L’Esprit est pour le corps, pour le corps vivant. Notez bien, dès le commencement : « Dieu modela l’homme avec la glaise du sol. Il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » Et rappelez-vous : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? — L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. » Et le Verbe s’est fait chair ! Un enfant, une vie nouvelle, une vie reçue de Dieu et donnée aux autres. Lorsque nous célébrons l’Eucharistie, nous invoquons deux fois l’Esprit Saint, une première fois, avant la consécration, pour que le pain et le vin deviennent « corps » et « sang » du Christ, et une seconde fois, après la consécration, pour qu’en communiant au corps et au sang du Christ, nous fassions ensemble « un seul corps », le corps du Christ, l’Église.

Il y a donc un lien vital entre l’Esprit Saint et le corps et la chair.

L’œuvre de l’Esprit est cachée. Elle se réalise au plus secret des corps, des cœurs, au plus secret des existences humaines quand l’homme, la femme ont soin du corps et de l’âme de leur prochain comme d’eux-mêmes.

Le travail de l’Esprit se réalise dans le secret, dans les douleurs des enfantements, les murmures et les gémissements de la vie, comme dans la rumination de la parole de Jésus, répétée par les croyants au creux de leurs vies et de leur prière. Son travail est secret, mais c’est lui qui donne forme, qui donne identité d’enfant de Dieu. Sa puissance de vie nous rend uniques, comme le Fils unique, et différents, car chacun est unique.

La vie chrétienne est de l’ordre de l’artisanat ou de l’arc. Elle s’apprend. Elle est un travail de la matière, des couleurs, des sons et des mots, de la joie et de la douleur, de la jeunesse et des vieillissements. Et c’est l’Esprit Saint qui, avec la Parole du Christ qui nous appelle, se joint à notre esprit pour donner formes heureuses et harmonieuses à nos vies personnelles, familiales et communautaires, malgré le péché qui nous blesse et la mort qui nous mord.


Extrait de : CLERMONT-TONNERRE. Éric. Fierté de l’espérance. Salvator, 2019.

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Les églises fermées, un signe de Dieu (extrait)

Publié en France dans le magazine La Vie, 24 avril 2020, nous publions la deuxième moitié de cet article.

Tomás Halik (né en 1948) est professeur de sociologie à l’Université Charles de Prague, président de l’Académie chrétienne tchèque et aumônier de l’université. Pendant le régime communiste, il a été actif dans l’« Église clandestine ». Il est lauréat du prix Templeton et docteur « honoris causa » de l’Université d’Oxford. Il est prêtre catholique et théologien.

L’Église doit sortir de son confinement spirituel, estime Tomás Halík, le grand intellectuel tchèque. La Vie publie la version française d’un texte sur le covid-19 qui suscite déjà le débat en Europe et aux États-Unis. Professeur de sociologie à l’université de Prague, l’auteur a été ordonné prêtre clandestinement durant le régime communiste.


La veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio a cité un passage de l’Apocalypse dans lequel Jésus se tient devant la porte et y frappe. Il a ajouté : aujourd’hui, le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire.

Où est la Galilée d’aujourd’hui ?

Depuis des années je réfléchis au texte bien connu de Friedrich Nietzsche sur le « fou » (le fou qui est le seul à pouvoir dire la vérité) proclamant « la mort de Dieu ». Ce chapitre s’achève quand le fou va à l’église pour chanter Requiem aeternam deo et demande : « Après tout, que sont vraiment ces églises sinon les tombeaux et les sépulcres de Dieu ? » Pendant longtemps, plusieurs aspects de l’Église me paraissaient de froids et opulents sépulcres d’un dieu mort. Beaucoup de nos églises ont été vides à Pâques cette année. Mais nous avons pu lire chez nous les passages de l’Évangile sur le tombeau vide. Si le vide des églises évoque le tombeau vide, n’ignorons pas la voix d’en haut : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée. » Où se trouve la Galilée d’aujourd’hui, où nous pouvons rencontrer le Christ vivant ?

Dans le monde, le nombre de « chercheurs » augmente à mesure que le nombre de « résidents » (ceux qui s’identifient avec la forme traditionnelle de la religion et ceux qui affirment un athéisme dogmatique) diminue. En outre, il y a bien sûr un nombre croissant d’« apathiques » – des gens qui se moquent des questions de religion ou de la réponse traditionnelle qu’on leur donne. La principale ligne de démarcation n’est plus entre ceux qui se considèrent croyants et ceux qui se disent non-croyants. Il existe des « chercheurs » parmi les croyants (ceux pour qui la foi n’est pas un « héritage » mais un « chemin ») comme parmi les « non-croyants », qui, tout en rejetant les principes religieux proposés par leur entourage, ont cependant un désir ardent de quelque chose pour satisfaire leur soif de sens. Là est la Galilée d’aujourd’hui.

À la recherche du Christ parmi les chercheurs

La Théologie de la Libération nous a enseigné à chercher le Christ parmi ceux qui sont en marge de la société. Mais il est aussi nécessaire de le chercher chez les personnes marginalisées au sein de l’Église, parmi ceux « qui ne nous suivent pas ». Si nous voulons nous connecter avec eux comme disciples de Jésus, nous allons devoir abandonner beaucoup de choses.

Il nous faut abandonner bon nombre de nos anciennes notions sur le Christ. Le Ressuscité est radicalement transformé par l’expérience de la mort. Comme nous le lisons dans les Évangiles, même ses proches et ses amis ne l’ont pas reconnu. Nous n’avons pas à prendre pour argent comptant les nouvelles qui nous entourent. Nous pouvons persister à vouloir toucher ses plaies. En outre, où serons-nous sûrs de les rencontrer sinon dans les blessures du monde et les blessures de l’Église, dans les blessures du corps qu’il a pris sur lui ?

Nous devons abandonner nos objectifs de prosélytisme. Nous n’entrons pas dans le monde des chercheurs pour les « convertir » le plus vite possible et les enfermer dans les limites institutionnelles et mentales existantes de nos Églises. Jésus, lui non plus, n’a pas essayé de ramener ces « brebis égarées de la maison d’Israël » dans les structures du judaïsme de son époque. Il savait que le vin nouveau doit être versé dans des outres nouvelles.

Nous voulons prendre des choses nouvelles et anciennes dans le trésor de la tradition qui nous a été confié et les faire participer à un dialogue dans lequel nous devons apprendre les uns des autres. Nous devons apprendre à élargir les limites de notre compréhension de l’Église. Il ne nous suffit plus d’ouvrir magnanimement une « cour des gentils ». Le Seigneur a déjà frappé « de l’intérieur » et est sorti – et il nous appartient de le chercher et de le suivre. Le Christ a franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres. Il a franchi le mur dont nous nous sommes entourés. Il a ouvert un espace dont l’ampleur et l’étendue nous donnent le tournis.

L’Église primitive des juifs et des païens a vécu la destruction du temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples. Les juifs de cette époque ont trouvé une solution courageuse et créative : ils ont remplacé l’autel du temple démoli par la table familiale, et la pratique du sacrifice par celle de la prière privée et communautaire. Ils ont remplacé les holocaustes et les sacrifices de sang par le « sacrifice des lèvres » : réflexion, louange et étude des Écritures. À peu près à la même époque, le christianisme primitif, banni des synagogues, a cherché une nouvelle identité propre. Sur les décombres des traditions, les juifs et les chrétiens apprirent à lire la Loi et les prophètes à partir de zéro et à les interpréter à nouveau. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire ?

Dieu en toutes choses

Quand Rome est tombé au début du Ve siècle, les païens y ont vu un châtiment des dieux à cause de l’adoption du christianisme. Les chrétiens y ont vu une punition de Dieu adressée à Rome, qui avait continué à être la putain de Babylone. Saint Augustin a rejeté ces deux explications. Il a développé sa théologie du combat séculaire entre deux « villes » adverses : non pas entre les chrétiens et les païens, mais entre deux « amours » habitant le cœur de l’homme : l’amour de soi, fermé à la transcendance (amor sui usque ad contemptum Deum) et l’amour qui se donne et trouve ainsi Dieu (amor Dei usque ad contemptum sui). La période actuelle de changement de civilisation n’appelle-t-elle pas une nouvelle théologie d’histoire contemporaine et une nouvelle compréhension de l’Église ?

« Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas », nous a enseigné le théologien orthodoxe Evdokimov. Peut-être ce que le dernier concile a dit sur la catholicité et
l’œcuménisme doit-il acquérir un contenu plus profond ? Le moment est venu d’élargir et d’approfondir l’œcuménisme, d’avoir une « recherche de Dieu en toutes choses » plus audacieuse.
Nous pouvons, bien sûr, accepter ces églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un kairos – un moment
opportun « pour aller en eau plus profonde » dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne
soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur. »

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Deuxième sermon pour la Pentecôte

Guerric naquit à Tournai (Belgique actuelle). Il étudia les humanités, la dialectique et la théologie à l’École-Cathédrale de cette ville. Il devint ensuite chanoine du chapitre de la cathédrale et responsable de l’École. Après quelques années d’une vie de solitude, de prière et d’étude, et, sous l’influence de saint Bernard, il entra à l’abbaye cistercienne de Clairvaux vers 1125. Il devint, vers 1138, le deuxième abbé de la fondation cistercienne d’Igny, où il termina sa vie. Guerric a rédigé 54 sermons pour les temps et fêtes liturgiques. Ce sont des méditations de l’Écriture dans le cadre de la prédication à sa communauté.

1. « En diverses langues, les apôtres publiaient les merveilles de Dieu  » Assurément, c’est de l’abondance du cœur qu’en eux les langues parlaient. « Les louanges de Dieu étaient dans leurs bouches, parce que la charité de Dieu avait été répandue dans leurs cœurs. » Seigneur mon Dieu, moi aussi, je chanterais des louanges semblables, si j’avais été semblablement désaltéré ! Parce que mon âme est desséchée, ma langue est engourdie. Mais « que mon âme soit rassasiée de moelle et de graisse, et, la joie sur les lèvres, ma bouche te louera. Mes lèvres feront jaillir une hymne, mais seulement quand tu m’auras enseigné tes justices », c’est-à-dire quand tu m’auras donné de goûter quelle est ta douceur, pour que j’apprenne à t’aimer de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma force. « Tu es bon, et dans ta bonté, apprends-moi tes justices. » Assurément, ta bonté, c’est ton onction, par laquelle tu enseignes ceux dont on a pro­phétisé : « Ils seront tous enseignés de Dieu. Bien­heureux l’homme que tu instruis, et à qui tu auras enseigné ta Loi. La Loi du Seigneur, immaculée et qui convertit les âmes », c’est la charité. Loi de feu, certes, qui est dans sa droite,  qui est écrite par le doigt de Dieu  sur l’étendue du cœur, et qui embrase le cœur d’un incendie d’amour, et la bouche d’une parole enflammée. « D’en haut, dit le Prophète, il a envoyé le feu dans mes os, et il m’a enseigné. »

Avec quelle aisance et quelle agilité, avec quelle inten­sité et quelle force, ce feu envoyé sur la terre par le Seigneur Jésus n’a-t-il pas, non seulement instruit les ignorants, mais encore rendu leur liberté de mouvement à ceux qui étaient entravés ! Oui, elles étaient bien de feu, ces langues en lesquelles se partagea ce feu, et qui embrasèrent tellement les âmes des apôtres, et leurs langues aussi, que de nos jours encore tout auditeur pieux s’enflamme à leurs paroles. Oui, elle était de feu, la langue de Pierre, et de feu également, la langue de Paul : de nos jours encore, leurs paroles alimentent un feu continu qui jette son éclat sur nos cœurs si nous nous en approchons et si nous ne détournons pas l’oreille ou l’esprit de leurs discours.

2. Si j’avais mérité de recevoir une de ces langues, je dirais  certainement moi  aussi : « Le Seigneur m’a donné une langue comme récompense, et avec elle, je le louerai », comme les apôtres, dont il est écrit : « Ils publiaient en diverses langues les merveilles de Dieu. » Je dirais encore : « Le Seigneur m’a donné une langue savante, afin que je sache réconforter par la parole celui qui est tombé. » Les apôtres et leurs émules, avec les langues qu’ils ont reçues, annoncent les merveilles de Dieu, fustigent les tyrans, flagellent les démons, répan­dent la pluie sur la terre, ouvrent les cieux ; car « leurs langues sont devenues les clés de ce ciel  » d’où précisé­ment des langues leur ont été envoyées.

Quant à moi, s’il pouvait seulement m’être donné une langue de chien, pour lécher d’abord mes propres ulcères, puis ceux des autres, s’il s’en trouve qui daignent me le permettre ! Heureux, certes, ceux dont le cœur est rempli de joie et la bouche de jubilation du fait de leur amour et de leur profond attachement pour la louange divine. Mais je proclame heureux également ceux qui, en léchant les blessures des âmes pour en ôter l’infection et la purulence, attirent en eux l’Esprit et la grâce qui rassasient leur âme. En effet, « ils ont faim et soif de justice », ils sont affamés comme des chiens ; aussi n’ont-ils aucune répugnance envers ce qu’ils peu­vent introduire dans leur corps; ils n’ont d’aversion pour aucun pécheur qu’ils pourraient convertir. « Ce que Dieu a purifié, ne le dis pas impur », est-il dit au Prince des apôtres, et en sa personne à tous les autres. Sur cette injonction, il tue et mange des reptiles et des volatiles de toute espèce, et dit : « Ce qu’auparavant je ne voulais pas même toucher, maintenant, tenaillé par un désir pressant, j’en fais ma nourriture. » Bien plus, chose étonnante, plus un pécheur nous fait goûter d’amer­tume avant sa conversion, plus celle-ci nous est douce dans la suite ; plus on désespérait de son salut, plus celui-ci nous procure de joie. En effet, nous nous émer­veillons alors davantage de la grâce du Sauveur qui, en rapportant sur ses épaules la brebis perdue, donne aux anges « plus de joie pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix-neuf justes ».

3. Que d’autres donc, qui en ont reçu la grâce, disent : « Que tes paroles sont douées à mon palais, Seigneur ! » Mais à mon âme famélique et qui souffre de la faim comme un chien, « l’amer paraîtra doux  », et un mets répugnant sera appétissant. Que d’autres se délectent à sucer le miel des Écritures ; moi, je mettrai mes délices à lécher les plaies des pécheurs, les miennes et celles de mes semblables. L’ulcère du péché, c’est vrai, est répugnant et horrible à voir; mais l’agrément et la saveur qu’on trouve à le lécher, nul ne les connaît, nul ne les perçoit, sinon celui qui est affamé du salut de ceux qui se perdent, et qui en est affamé comme un chien. C’est de tels hommes qu’il est dit : « La langue de tes chiens est altérée du sang de tes ennemis ! »

Mais malheur aux misérables qui mettent tant d’ardeur à se perdre et ont un tel désir de se donner la mort, qu’ils cachent leurs plaies, refusent les services des chiens, et, quand une langue rude cherche à les guérir, croient qu’on veut les mordre poussé par une haine mortelle. « Ils ont haï Celui qui les reprenait en public, et ils détesté l’homme aux paroles parfaites. » Ses paroles sont parfaites, dis-je, non point tant parce qu’il discourt sur la perfection, que parce qu’il reprend avec un parfait amour. Mais dois-je dire « avec un parfait amour », ou « avec une haine parfaite » ? N’est-ce pas plutôt avec l’un et l’autre, avec un amour parfait et avec une haine parfaite, car une haine parfaite n’est lien d’autre qu’un amour parfait, et la perfection de l’une et de l’autre ne fait qu’un, selon le principe posé par l’Apôtre : « Haïssons le mal, et aimons le bien.  »

4. Mais je reviens au sujet dont je me suis écarté. Je souhaitais une langue pour louer Dieu, ou du moins une langue pour guérir les plaies des pénitents qui avouent leurs fautes. Je recherche l’une pour y trouver le fruit de la sainte dévotion, l’autre pour gagner le salut de mes frères ; je désire par l’une vous être agréable, par l’autre vous être utile. A propos en effet de l’art et du rôle des poètes profanes, on trouve ceci chez l’un d’entre eux : Profiter à autrui ou le charmer, c’est ce que veulent les poètes ; Celui-là a remporté tous les suffrages, qui sut joindre l’utile à l’agréable. Je souhaitais, dis-je, la grâce de la parole, afin de pouvoir servir Dieu et vous-mêmes avec empressement, et compenser en quelque manière par mes discours les services que je ne vous rends pas par mes exemples. Néanmoins, c’est là une consolation peu sûre, si je dis et ne fais pas, si ma bouche approuve le bien, tandis que ma vie est sans mérite ; bien plus, ne me faut-il pas craindre plutôt que Dieu ne dise au pécheur : « Pour­quoi annonces-tu mes justices, et pourquoi as-tu mon alliance à la bouche ? » « Mais que faire ? Si je parle, ma douleur ne s’apaisera pas, et si je me tais, elle ne me quittera pas. » De part et d’autre, la crainte me tour­mente, et « je suis pressé des deux côtés » : la fonction que je remplis m’oblige à parler, et ma vie contredit mon langage. Cependant, je me rappelle cette parole que j’ai rencontrée dans le livre du Sage : « L’âme du travailleur travaille pour lui, car sa bouche le contraint. » Je parlerai donc, non comme le requiert ma fonction, mais selon que mon esprit m’en fournit les moyens, ou mieux, selon que le Seigneur me le donne, car nous sommes en sa main, nous et nos paroles. Je parlerai, dis-je, et je me lierai par ma propre langue, afin d’être quelquefois obligé de travailler, tout au moins poussé par la honte. Et si la faiblesse de mon corps me dispense du travail manuel ce sera alors l’âme du travailleur qui travaillera pour lui, et elle pourra dire avec David : « Mon gémisse­ment était mon travail. » Oh ! si m’étaient donnés ces gémissements ineffables par lesquels l’Esprit intercède pour les saints, en sorte qu’ils soient mon travail ! Sans aucun doute, le labeur de tels gémissements compen­serait largement pour moi le travail manuel quotidien.

5. Mais vous aussi, mes frères, si vous avez appris à désirer les dons les meilleurs, demandez que l’Esprit répande en vous de tels gémissements. Je ne sais si parmi les dons de l’Esprit il y en a de plus utiles et de plus à-propos pour des êtres revêtus de misère et de faiblesse. Je ne sais s’il y a un son plus familier et plus agréable à l’Esprit-Saint, lui qui apparut sous la forme d’une colombe. Mais ce que je sais, c’est que pour nul autre ouvrage que celui qui consiste à gémir et à pleurer, nous ne pouvons trouver une matière aussi abondante et aussi facile à nous procurer, à moins que notre orgueil ne nous dissimule notre misère, ou que notre esprit ne soit endurci par l’insensibilité ou la folie. Mais le traitement qu’emploie le Saint-Esprit, qui est notre lumière et notre salut, a pour premier effet, sur les malades qu’il soigne, de rendre à celui qui est hors de lui-même la conscience de soi; alors, revenant à son cœur, il dit au Seigneur avec le Prophète : « Quand tu m’as converti, j’ai fait pénitence, et quand tu m’as ouvert les yeux, je me suis frappé la hanche. » En effet, qui n’ajoute pas à sa science, n’ajoute pas non plus à sa souffrance, et qui n’a pas souffert, ne mérite pas de consolation. Bienheureux, en effet, ceux qui pleurent, car ils seront consolés.  »

Je pense même que la consolation du Paraclet n’aurait pas trouvé place en ce jour chez les apôtres, s’ils n’avaient eu à pleurer de se voir abandonnés ; car les fils de l’Époux ne pouvaient pas ne pas pleurer alors que l’Époux leur avait été enlevé. C’est pourquoi il leur disait : « Si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. » Si vous n’êtes pas privés du réconfort de ma présence corporelle, la visite spirituelle ne viendra pas vous conso­ler.
« Donnez, dit le Prophète, une boisson forte aux attristés, et du vin aux esprits abattus  », et non pas à ceux qui sont ivres de la joie du monde et de sa volupté. « Qu’y a-t-il de commun entre la justice et le péché ? » Peuvent-ils boire « le calice du Seigneur et celui des démons » ? Aux apôtres plutôt, à ces pauvres, « de boire et d’oublier ainsi leur pauvreté », afin de pouvoir dire : « Nous sommes comme manquant de tout, et nous fai­sons bien des riches. » Attristés par l’absence de l’Époux, qu’ils boivent, qu’ils ne se souviennent pas davantage de leurs souffrances, et qu’ils disent : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, désormais nous ne le connaissons plus ainsi. » II en sera de même pour toi : si tu peux dire avec la même piété que le Psalmiste : « Je suis pauvre, et affligé », la sobre ivresse de ce pré­cieux calice  t’enrichira et te réjouira tellement que, tout en étant pauvre, la pauvreté ne tourmentera plus ton âme, et, bien qu’affligé d’avoir péché, le remords ne rongera plus ta conscience.

6. Or, vois si l’Esprit-Saint n’est pas venu lui-même en ce monde  pour exercer un jugement tel que les affligés ne s’affligent plus, et que les rieurs se livrent à un deuil éternel et inconsolable ! Aussi est-il « meilleur d’aller à un deuil qu’à un banquet  » ; et de fait, le sage, même s’il obtient parfois d’être consolé et oublie alors celles de ses peines dont il a été consolé, — le sage, dis-je, recherche toujours cependant en lui-même de nou­veaux sujets de peine, afin de faire de la place pour de nouvelles consolations ; en effet, consolé, il ne se flatte pas aussitôt d’être déjà juste à tous égards, mais il devient pour lui-même un accusateur et un juge d’autant plus perspicace qu’il commence à voir clair, et d’autant plus sévère qu’ils commence à être juste. C’est pour­quoi, si je ne me trompe, l’Esprit consolateur visite souvent celui qui est dans cette disposition, car il pré­vient lui-même sa propre visite : il visite quand il accorde la consolation, mais il prévient sa visite en apprenant à pleurer.

De fait, une tristesse sainte et religieuse est, de tous les enseignements de l’Esprit, le premier dans l’ordre chronologique, et le principal quant à l’utilité, puisque cette tristesse est la sagesse suprême des saints, la sauve­garde des justes, la sobriété des tempérants, le couronne­ment des parfaits, le salut de ceux qui sont en péril, le port des naufragés ; c’est à elle enfin que sont pro­mises les consolations dans le temps présent et les joies à venir. Daigne nous y conduire Celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Amen.

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

En chemin vers la foi pascale

Je ne sais ce qu’il en est pour vous mais, pour ma part, je n’ai jamais eu autant besoin de proclamer la puissance du Dieu qui ressuscite et donne la vie, qu’aux heures difficiles du deuil, dans ma famille ou dans le monde menacé par la mort qui rôde, ce monde tétanisé, contraint de se tenir emmuré vivant, confiné.

Ce n’est pas la parole d’un exalté car j’ai peur moi aussi, j’ai pleuré moi aussi, questionné, douté, déprimé, moi aussi, comme Marthe et Marie. Ce n’est pas la parole d’un indifférent, mais le désir de proclamer aujourd’hui le Christ ressuscité et son appel à vivre, un désir de relayer sa voix, son cri, comme un défi au malheur, à la tristesse, à l’angoisse, à la mort même. 

Seigneur, souviens-toi de ton amour, oserai-je même supplier: souviens-toi de tes larmes en voyant ton peuple esclave en Egypte, et tes enfants brisés, aujourd’hui encore, par la séparation, la douleur et la nuit. Au mitan de la vie, nous sommes pris dans les filets de la mort, “in morte sumus“, mais nous, pécheurs, osons te le rappeler avec foi : “Dieu Saint! Dieu saint et fort! Dieu immortel, prends pitié”!

Dans un registre plus léger, j’avoue qu’il me tarde d’entendre comme vous, ces mots prononcés par Jésus face au tombeau de Lazare: Sors dehors[1]. Oui, avec quelle impatience, nous voudrions entendre, le premier ministre ou quelqu’un d’autre, qu’importe, nous crier enfin: “SORS DEHORS!” 

Ah! Que cela nous fera du bien, alors que “dehors” est devenu pour un temps de confinement comme une terre promise désirable, printanière, douce comme le  miel que les abeilles ont recommencé à fabriquer, mais une terre encore inaccessible et lointaine…

Les mots de Jésus, “sors dehors” jetés vers le trou où Lazare est enfermé, font remonter à la mémoire des croyants tant de sorties dont Dieu a le secret: sortie d’Egypte, sortie de Babylone, libération de l’esclavage et de l’exil. Sortie du ventre du poisson, pour le prophète Jonas apeuré mais que Dieu envoie appeler les ninivites à sortir de leurs errements ; sortie du découragement pour Elie nourri et appelé à sortir de son abattement malgré la fatigue, la faim et la persécution afin de proclamer l’oint du Seigneur, le messie berger. Sortie de prison, quand le Seigneur ouvre les portes que nul ne saurait fermer, avec Joseph tiré de sa cellule pour sauver les égyptiens de la famine; libération de la morsure du feu pour trois jeunes gens jetés dans une fournaise par Celui qui Est au milieu de son peuple et donne la paix jusque dans les affres de la persécution. 

Sortie de prison pour Pierre et Paul mis à part afin d’annoncer, dans les Actes des Apôtres la Parole, le Verbe sorti du sein du Père et qui ensemence en les convoquant nos terres stériles, cette terre qui finit toujours par enclore, quels que soient les rites, les restes de nos morts. 

Sorties multiples donc provoquées par un appel constant, patient, répété, crié, appel de notre Dieu à sortir du péché, du doute, du désespoir, de la tristesse où Marthe et Marie sont recluses, appel pour LAZARE, enfin, “celui que Jésus aime”, c’est à dire tout un chacun. Celui que Jésus aime, c’est chacun(e) de nous, enfermé et lié dans un tombeau d’où nul n’espère plus te tirer!

__________________

La station au village de Béthanie

Voici qu’il vient, celui qui Est la résurrection et la vie! Et rarement texte aura déployé si profondément l’intensité des émotions et des questions, l’enchevêtrement des affects et des attentes qui figent nos coeurs quand le brouillard de la mort effaçant les repères, lève son étendard. Avons-nous récit plus éloquent que celui du 7eme des signes de Jésus, en cet évangile de Jean, sur le trouble, le déchirement intérieur, la séparation et l’anéantissement auxquels sont exposés les humains?

Nous voici conduits à Béthanie, à la tombe de Lazare, “Celui que Dieu assiste” (en hébreux). Ici, Jésus conduit ses apôtres inquiets, avant d’aborder aux rivages sombres de sa Passion. Il nous invite à faire une station au seuil de la nuit, devant la pierre trop lourde du tombeau, de la prison, de la maladie, de l’aliénation, de l’ignorance, de la peur, du péché. 

Station capitale, station essentielle où le Christ commence son chemin de croix: car c’est bien pour avoir rendu la vie à un homme qu’il se trouve condamné à mort – ainsi le disent les versets qui suivent ce miracle: Jésus va donc donner la vie à Lazare en abandonnant la sienne et il le fait en pleine lucidité, à la clarté du jour que le Père lui a donné pour nous dire la vérité.

C’est bien la “station première”, dans cette montée à Jérusalem, la station où nous voyons Dieu souffrir de ne plus percevoir la voix de “Celui qu’il aime” car elle s’est éteinte – elle s’était éteinte déjà au jardin d’Eden, quand Adam avait perdu foi –. Béthanie est la station première où Dieu fait halte, où il frémit et se trouble –  violemment ému en lui-même –, où il pleure en sentant la pestilence du malheur qui voile le sens du monde, de la Création, de nos liens et même du divin. Il faut percevoir ici la colère que Jésus ressent face à la mort qui renverse l’oeuvre de Dieu.

Le voilà touché. Touché, celui que les apôtres diront avoir touché de leurs mains: il fut en fait touché le premier. 

                                   Seigneur celui que tu aimes… Alors il pleura.

_____________

Changer de regard

Dieu n’a pas fait la mort, répète l’Ecriture biblique, Dieu ne veut pas la mort prêchons-nous mais la vie pour ses créatures, une vie surabondante pour tous.

Je n’oserai pas dire qu’il est facile de le croire. Il faut même suivre pas à pas, dans le chapitre 11 de cet évangile, les apôtres, Thomas qui, plus tard, voudra mettre sa main dans les plaies du Christ, suivre Marthe et Marie et les juifs endeuillés pour découvrir leur méprise. L’oeuvre de Jésus, le risque qu’il prend, les promesses et même le sens des mots: tout est compris de travers!

Peut-être Marthe a-t’elle ouvert son oreille un peu plus, au murmure qui s’approche, enfle, avant de gronder, que dis-je, de rugir puissament à la face de la mort. Mais pour elle comme pour nous, il y a une conversion, celle de la foi: la foi, comme un regard neuf sur la vie et la mort.

La vie donnée par Dieu c’est la résurrection, une vie entièrement autre, renouvelée dans le souffle eschatologique qui dévoile la vérité d’une relation qui fait vivre: La vie donnée par Dieu naît au coeur d’une relation concrète avec le Seigneur, dans l’intensite d’une amitié de Jésus avec les siens, avec ceux qu’il aime. Contre cette vie-là, rien ne peut prévaloir: “celui qui croit en moi, même s’il est mort, vivra” (v.25). 

Ainsi celui qui vit sa vie d’ici-bas dans la foi ne vivra pas la mort comme un anéantissement. La vie éternelle reçue dans la foi prémunit le croyant de la mort. La puissance de la mort ne peut plus le frapper, ni dans son existence historique, ni lors de sa mort physique, ni après son trépas. 

Seigneur, ce n’est pas facile de le croire! Oui, pour certains d’entre-nous, cette foi est une fulgurance, mais pour d’autres, c’est un long dialogue avec toi ou beaucoup de questions; pour d’autres c’est une méditation, un accueil travaillé pas à pas, jour après jour, une disponibilité, un apprentissage. Pour certains, c’est juste la conscience qui s’éveille, comme chez ces gardes du temple qui devaient t’arrêter mais n’ont pas pu, saisis par la beauté de tes paroles. Chez d’autres, c’est un éclair d’humanité, comme chez les bourreaux des camps de la mort saisis parfois par une parole ou une attitude juste, grande et pure. Oui Seigneur, je sais que tu lances ton cri de bien des manières pour percer la lourde pierre et venir chercher le mort vivant lié et enchaîné par les ténèbres, pour éveiller notre foi.

Pour certains, ton appel sera porté par la beauté, la peinture, la musique, la nature. Et nous retrouvons, dans ce lent éveil à l’Appel multiforme de Dieu, l’expérience de St Augustin s’écriant : “Seigneur: tu as appelé, tu as crié,  tu as brisé ma surdité ; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ; tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi”.

Voici que le Seigneur est sorti pour sauver son Peuple et nous lancer son Appel afin que notre foi naisse, que nous osions comprendre que la mort physique n’est pas la vraie mort: la mort, c’est la séparation d’avec Dieu. La naissance de la foi, si tâtonnante soit-elle, logée dans une frêle étonnement de la conscience, c’est la Résurrection qui commence, en nous, dès aujourd’hui.

______________

L’ultime sortie

Nous chrétiens avons tendance à oublier que l’appel puissant de Jésus nous a été adressé, déjà, à notre baptême et par le don de l’Esprit-Saint. La sortie ultime à laquelle le Christ nous a déjà fait participer est la sortie du Cénacle où les Apôtres s’étaient confinés. L’Appel a retenti pour eux, pour nous, puissant, brûlant, éternel et vivifiant: “Sors dehors”!

Celui que tu aimes Seigneur est alors sorti à la lumière : il a contemplé la mort tragique de la Croix et la vie elle même avec un autre regard. Celui que tu aimes Seigneur, est sorti du Cénacle, du tombeau, du péché et de la nuit. Il a contemplé les prisons de ce monde en homme, en femme libre, plein de foi, donc ressuscité. Il est sorti dehors et il a contemplé la diversité du monde, des cultures et des langues avec sérénité, car ton appel touche tous les coeurs, au-delà des divisions.

Nous, chrétiens baptisés, sommes sortis du Cénacle. Et en dominicains, nous avons voulu consacrer notre vie à relayer l’appel puissant, le Cri du Seigneur, imitant  par là notre Père st Dominique, en tâtonnant souvent. Même nos chants liturgiques sont des appels que nous nous adressons les uns aux autres, en alternance.

Pour nous sortir de la nuit et nous conduire à relayer de proche en proche l’Appel qui ressuscite, le Seigneur a pris les moyens. Voyez, il a célébré dans les larmes de l’amitié pour Lazare, Marthe et Marie, l’ouverture de sa grande eucharistie: “Père je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé”[2]. Là, à Béthanie, sur nos tombeaux, il célèbre déjà son eucharistie, l’offrande éternelle au Père qu’il écoute et qui l’écoute. Il célèbre son eucharistie, alors que parmi la foule se cachent ceux qui déjà le condamnent à mort et veulent le faire taire. Il se livre déjà et rend grâce pour la vie donnée aux hommes, lucidement.

Quand cela sera possible, sortons, vivants bien qu’endeuillés, vivants bien que fatigués, vivants bien que choqués, vivants bien que troublés, vivant bien qu’inquiets. Sortons comme des baptisés rejoints par la voix du Seigneur qui crie de toutes ses forces, dans le brouhaha ou le silence: SORS DEHORS! Célébrerons alors notre eucharistie, en réponse à son Appel et avec lui, en disant: tu n’as voulu ni offrande ni sacrifice, alors – à ton Appel Seigneur – j’ai dit “voici je viens”. Nous serons alors vivants, en Lui, pour relayer son cri.


[1]   L’évangile selon saint Jean chapitre 11, verset 43

[2]   Evangile selon St Jean chapitre 11, verset 41

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

L’Évangile n’anéantit pas notre désir

Dans la pensée d’Athanase, l’attirance du Logos est une impulsion vitale, mais qui est à la merci d’autres stimuli, contradictoires, qui la morcellent. En étudiant ce conflit, j’ai souligné plusieurs fois le contraste, dans le vocabulaire d’Athanase, entre désir et envie. Pour clarifier ces termes, nous allons procéder à une analyse étymologique. L’envie, l’appétence hdonh (hêdonê) dérive du verbe grec hdomai (êdomai), qui signifie “jouir”, “éprouver du plaisir”. Nous y avons recours quand nous disons de quelqu’un que c’est un “hédoniste”, dont la vie est gouvernée par la recherche du plaisir. Le terme grec pour désigner le désir poqoj (pothos) renvoie au désir d’une chose éloignée ou perdue, connue et chérie, mais hors d’atteinte. Si hêdonê jaillit de moi, de mon envie de satisfaction, je fais l’expérience du pothos par la force de quelque chose qui m’est extérieur. 

L’envie est mienne, mais le désir est un don que j’ai reçu. L’argument d’Athanase est confirmé par la sémantique. Notre véritable désir est logique à la fois parce qu’il est rationnel et, plus littéralement, parce qu’il vient de loin, du Logos qui nous a créés et recréés. Quand je désire, j’entends le Verbe de Dieu interpeller son image en moi. En ce sens, les mots de Rilke “je suis fait de désir” acquièrent un pouvoir nouveau. 

Si cela est vrai, alors un tel désir trouvera-t-il à s’exprimer même quand le Verbe n’est pas consciemment professé comme vérité ? La question est pertinente à une époque où la société rejette la religion, lui préférant des vues séculières. Pour que le message chrétien soit audible, nous devons montrer qu’il est plus qu’un échafaudage monté autour de la soif existentielle de l’homme; qu’en réalité, il correspond à la soif et à son assouvissement. Nos ancêtres dans l’Antiquité étaient sur ce point plus créatifs. Nous ferions bien de nous en inspirer. L’art profane peux jeter une lumière étonnante sur la théologie, en révélant ce que les hommes et les femmes désirent, et de quelle manière. Pensez au mouvement final du Quintette de Schubert, qui exprime la lutte titanesque de l’homme face à la mort, le combat pour lâcher prise. Ou à certaines sculptures de Rodin, qui parvient à faire frémir de désir le matériau le plus rigide.

Ou aux nenuphars que Monet peignait inlassablement à la fin de sa vie, en plongeant de plus en plus profondément en lui afin de sonder le mystère scellé sous la trivialité de la matière.

Un écrivain dans l’ œuvre et animée d’une telle tension est Andreï Makine (…). (Selon Makine,) la beauté démasque l’idéologie, une beauté aussi éthique qu’esthétique. Un rayon de lumière perce là où on l’attend le moins, dans ce qui paraît humble, gris, très pauvre. Le remarquer, c’est changer. Le partager avec autrui, l’atteindre ensemble, c’est aimer. Aimer de cette manière, c’est ne plus appartenir à ce monde. 

Ces exemples révèlent une sensibilité croissante à la beauté. Celle-ci tire l’homme de la stupeur cynique, confirmant qu’aucune vie humaine ne peut être limitée par une abstraction. Elle produit un impact profond sur la perception du temps, qui s’avère être une valeur non pas absolue, mais relative et temporaire : initiés une fois à la beauté, les êtres humains découvrent qu’ils sont porteurs d’une réalité plus grande, qui, quand elle trouve l’écho d’elle-même dans l’univers, triomphe sur le temps, en introduisant une dimension à laquelle seul le verbe peut survivre. Finalement, la beauté crée la communion entre les gens, en présentant un royaume universel dans lequel la solitude individuelle disparaît, sans attenter au statut de la personne. Ce monde-là, par-delà la vie et la mort, est le pays de l’amour. Et ce « là-bas » peut être atteint « ici ». Nous pouvons rencontrer l’éternité « maintenant ». Sans le moindre sentimentalisme, Makine découvre les recoins les plus intimes du cœur. En le lisant, on se sent vulnérable.

Je n’entends pas détourner Makine et en faire un écrivain crypto-chrétien. Je suggère simplement que d’un point de vue chétien, il se trouve sur le seuil du mystère « logique ». Son appel de la beauté porte le sceau du pothos Athanasien. C’est le désir pour une chose connue jadis, mais perdu depuis longtemps. Makine, comme Rilke, appartient à cette catégorie d’artistes que Claudel appelait les “poètes de la nuit”, tourmentés par l’appel du Logos. Prophètes aveugles qui ignorent les secrets qu’ils présentent mais qui peuvent nous en apprendre long, à nous qui pensons savoir mais échouons souvent à voir. Ils épellent des valeurs transcendantales dans un mouvement ascendant en partant des sens. Ils nous aident ainsi à discerner ce qu’a vu Athanase: Que nos corps sont des instruments privilégiés dans notre quête de connaissance et d’amour du Dieu incarné.

Le discours chrétien part souvent de l’autre bout du spectre, de notions relevant de la transcendance, en oubliant que des termes comme « grâce », « péché », « rédemption », et même « Dieu », ont fini par perdre leur sens dans notre monde contemporain, autant de hiéroglyphes d’une étape révolue de l’évolution culturelle. Que cela nous plaise ou non, pour l’homme de la rue, ce que la foi propose paraît aussi pertinent que le credo cité par Makine dans l’un de ses livres, lettres incrustées dans le béton du fronton d’une centrale d’armement chimique : « Vive le marxisme-léninisme, doctrine éternellement vivante, créatrice et révolutionnaire »! La fin de la phrase se perdait, (écrit Makine) « dans la fumée qui stagnait au-dessus de ce site industriel ».

Notre époque se méfie des mots, elle fuit les dogmes. Mais elle n’ignore pas le désir. Elle se languit confusément, sans vraiment savoir de quoi. Mais le sentiment d’héberger un vide qui a besoin d’être rempli est omniprésent. À mon sens, il y a urgence à montrer la finalité logique de ce désir ; montrer de manière intelligible que cette langueur que décrit Makine – et que reconnaissent ses lecteurs – n’est pas étrangère à la condition chrétienne, et trouve son accomplissement dans le Christ. L’Évangile n’anéantit pas notre désir, mais le valide, nous assurant que l’objet de notre désir est réel et substantiel.

Erik Varden, Quand craque la solitude, éd. Du Cerf, 2019 (p.160-170 extraits).

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Réfléchis ton Soi  !

Que notre Soi soit comme «  compris  » dans le regard que nous portons quand nous entendons ce que nous lisons nous amène au principe fondamental de toute véritable compréhension du texte  : le principe de réflexivité. La réflexivité est un principe actif de (re)commencement  ; elle signifie pour le sujet la possibilité de se réfléchir dans ce qu’il lit, et, dans ce réfléchissement, de voir advenir son Soi. 

C’est ainsi que se présente l’Évangile  : il est comme un miroir donnant à voir le Soi, la plupart du temps invisible à notre regard puisque nous ne voyons jamais que notre double… On se méprend habituellement sur le sens à donner à l’exhortation de «  pratiquer  » l’Évangile (ainsi qu’on se méprend sur le sens de la «  pratique  », la renvoyant aussitôt et presque exclusivement à l’assistance dominicale à la messe…). L’Évangile ne s’applique pas comme on applique un règlement ou un mode d’emploi. Non, il s’agit de s’appliquer à découvrir ce Soi caché dont les Écritures sont le dévoilement. 

C’est ce que laisse entendre ce passage suggestif de l’épître de Jacques  : «  Mais soyez les réalisateurs de la Parole, et pas seulement des auditeurs qui s’abuseraient eux-mêmes. En effet, si quelqu’un écoute la Parole et ne la réalise pas, il ressemble à un homme qui observe dans un miroir le visage qu’il a de naissance  : il s’est observé, il est parti, il a tout de suite oublié de quoi il avait l’air  » (Jc 1, 22-24). Avec un véritable talent pédagogique, Jacques peint une petite scène comique, une parabole, qui pointe le ridicule d’un homme qui, se regardant dans un miroir, verrait qu’il vaut mieux qu’il mette de l’ordre dans son apparence, comme de se coiffer, mais qui, par oubli, inadvertance ou fainéantise, n’en fait rien. L’image du miroir est significative à plus d’un titre  : quand on cherche un miroir, ce n’est pas pour voir le miroir mais pour se voir dans le miroir. On regarde un miroir pour l’image qu’il reflète. Ainsi en va-t-il de notre rapport aux Écritures  : on ne les lit que pour mieux se voir devant Dieu, pour mieux entrevoir la possibilité d’advenir à Soi.

C’est encore le principe de réflexivité du livre-miroir qu’est la Bible qui permet de comprendre ce qu’on entend par le concept théologique de «  Révélation  »  : celui de mettre «  en lumières que ce qui est pour les fidèles la révélation de Dieu est également le lieu possible d’une révélation de soi, d’une découverte de soi. On ne découvre la Révélation qu’en étant découvert par elle  » (Jean-Louis Chrétien, Sous le regard de la Bible, Bayard, Paris, 2008, p.37). En revanche, quand l’Écriture cesse d’être lue comme un livre-miroir, elle fait écran à la révélation du Soi.

Il y a donc une manière d’entendre l’Écriture ou, plutôt, de ne pas l’entendre, qui se contente de la lire (et cette lecture peut être rigoureuse, appliquée, savante ou bien pieuse) sans y entendre qu’elle nous met au défi d’exister  : qu’advient-il de toi  ? Ou, encore  : sans accepter que l’écoute du texte nous mette hors de soi ( il faudrait dire  : hors de son «  moi  ») comme le furent les femmes «  expulsées  » par le tombeau vide. Le texte me met hors de «  moi  » quand j’accepte d’être atteint par les effets déstabilisants qu’il provoque, à savoir des effets de déprise  : d’interrogation, de déplacement, de résistance aussi, mais surtout, de joie. 

En effet, grâce au travail de réfléchissement opéré par le livre-miroir des Écritures, une lumière nouvelle me fait voir ce qui, jusque-là, était obscurci, la possibilité d’exister autrement, de vivre vraiment. Il y a là l’expérience d’une joie nouvelle. Et plus ce réfléchissement s’approfondit, plus la joie s’active en moi. Alors, non seulement je comprends que le texte me comprend – et c’est déjà là source de joie –, mais en plus j’arrive à me comprendre vraiment comme un Soi orienté vers la joie. Ainsi, à elle seule, la lecture – et la compréhension nouvelle qu’elle fait naître – est source de joie. Joie qui s’approfondit et se répète dans ce qu’elle rend possible  : la sortie de l’angoisse. Cet à-venir a pour nom la Joie. «  Maintenant (dit Jésus) je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude  » (Jn 17,13). Une parole nous est adressée de la part de la Joie pour que nous comprenions que toute notre vie trouve en elle son Alpha et son Oméga.

Grâce à l’effet de déprise qu’offre la Joie, la tristesse qui consiste à maudire la vie – et donc, fatalement à se maudire soi-même – est «  convertie  » en bonheur d’exister. Bien sûr, la tentation du «  dévivre  » ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. C’est là un fantasme du «  moi  ». C’est pourquoi il faut sans cesse réentendre la parole de la Vie, regarder à nouveau ce que nous entendons et ne pas laisser tomber dans l’oubli la compréhension nouvelle de notre Soi que le texte nous a révélée. 

On n’a donc jamais fini de s’exposer au miroir de la parole, de se comprendre à sa lumière. Ainsi l’écoute est comme la Vie  : une reprise à l’infini. La Vie, en effet est inséparable de ce qui commence au lieu de finir, de ce qui s’affranchit au lieu de rester emmuré, de ce qui est encore à dire au lieu de tenir à ce qui a été dit. Que l’écriture de la parole de la Vie soit, d’elle-même ouverte à l’infini, c’est ce que dit l’Évangile de Jean, tout à la fin (donc au principe du re-commencement)  : «  Jésus a fait encore bien d’autres choses  : si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu’on écrirait  » (Jn 21,25).

Dominique Collin

_______________________________________________

Dominique Collin, L’évangile inouï, Paris, Salvator, 2019.

Réfléchis ton Soi  ! Les Écritures bibliques, miroir du «  Livre de Vie  ».


Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Au bord du mystère. Croire en temps d’incertitude

L’histoire du christianisme est marquée périodiquement par des luttes contre les tentations du dualisme. Là, le manichéisme au 4e siècle, l’hérésie cathare au temps de saint Dominique, on peut ajouter le cartésianisme au 17e siècle. Dans son célèbre ouvrage Science as Salvation, Mary Midgley soutient que la modernité considère souvent le salut comme une évasion du corps. Le monde virtuel, qui est infiniment malléable, peut mener au mépris du corps. Le salut est regardé comme une libération de la chair et de ses limites. Notre société est très ambiguë au sujet du corps. D’une part, la beauté du corps fait l’objet d’un véritable culte. Les publicités nous montrent sans cesse des corps absolument parfaits. J’ose à peine me déshabiller sur la plage pour aller nager de peur de déclencher la risée des gens et une vague de dégoût. D’autre part, nous avons tendance à nous montrer cartésiens: Je pense, donc je suis. Et à nous penser d’abord comme des intelligences. La différence de genre est considérée comme peu importante d’où l’incompréhension de beaucoup de personnes devant nos réserves concernant le mariage homosexuel. Si nous ne sommes qu’une intelligence reliée au corps par des liens lâches, alors où est le problème ?

La beauté du corps humain affirmée par saint Dominique a une très grande pertinence aujourd’hui. Mais que signifie être un corps ? Il y a 2 ans, j’ai eu un tracas coronaire, un petit infarctus, rien de grave. Je suis captivé par le traitement, comme devant la meilleure des émissions de télé. On injecta des colorants dans mes artères pour voir où se trouvaient les obstructions. J’avais sous les yeux ce qu’était mon cœur, fondamentalement : une pompe. C’était comme une machine qui requérait un minimum d’entretien, d’avoir ses tuyaux débouchés de temps en temps, comme pour le chauffage central ou le moteur des voitures. Et les médecins parlait avec ce vocabulaire-là, comme si mon corps était une machine. Des éléments s’usent et on peut les remplacer par des pièces de rechange. Il fallait remettre de la graisse. L’attrait de la réincarnation doit être lié à ça. Quand ce modèle est en fin de vie, on en change : aujourd’hui un homme et la prochaine fois, avec un peu de chance, un labrador indolent.

Mais le christianisme met en question cette manière de considérer le corps humain, en particulier par ce qu’en révèle l’Eucharistie. Ce n’est pas un hasard si saint Dominique aimait célébrer l’office eucharistique fréquemment, ce qui laissait perplexes ses contemporains. Son amour de ce sacrement – communier au Corps du Christ – se rapporte certainement à sa conviction d’un corps humain bon. Lors de la Cène Jésus nous a montré le sens d’avoir un corps, quand il prit le pain, le bénit, le rompit et le donna en partage, en disant : “ceci est mon corps donné pour vous.” Notre corps est un don, un cadeau reçu : il nous est donné par nos parents, nos grands-parents et nos ancêtres innombrables et, en définitive, par Dieu. Et c’est aussi un cadeau à donner. Je pense que c’est le meilleur fondement d’une éthique de la sexualité : la générosité de la Cène, ceci est mon corps donné pour vous. Nous donnons notre corps avec générosité, fidélité et vulnérabilité. Voyez de combien de façons les gens font cadeau de leur force physique : les parents lorsqu’ils élèvent leurs enfants, les infirmières lorsqu’elles lavent les corps et font les lits, les chirurgiens lorsqu’ils coupent et recousent. Il y aurait là matière à toute une conférence.

Mais je voudrais vous dire quelque chose qui peut paraître un peu extravagant. Tout de même, le corps humain ne se résume pas à un vieux cadeau reçu. Notre corps est la forme prise par l’amour divin qui s’est fait chair. Il est l’expression visible de la grâce. Même mon corps assez gros et flasque est conçu pour accueillir Dieu comme dans un sanctuaire. Dieu s’est fait chair en s’incarnant comme un être humain. Cela n’avait rien à voir avec la manière dont un extraterrestre irait s’emparer d’un emballage commode. Nous avons évolué de façon à pouvoir accueillir en nous l’amour de Dieu. Nous sommes correctement constitués pour que Dieu vienne demeurer en nous. Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Jésus. L’homme a pour tâche de devenir le visage du Christ ses oreilles, ses pieds, sa bouche et sa joie.

Bien des gens on honte de leur corps. Jean Vanier, le fondateur de l’Arche, accueillit un jour Pauline dans sa communauté. Il apparut qu’elle haïssait son propre corps. Peu à peu, la communauté lui permit de guérir. On lui donna de jolis vêtements, un nouveau rouge à lèvres, du parfum qui sentait bon, et ses amies lui massèrent le corps et lui firent prendre des bains chauds. Et tout cela la guérit de sa violence. Elle put regarder son corps sans éprouver de honte. Je ne suis pas en train de suggérer que le massage collectif et les cadeaux de Noël odorants deviennent des exercices communautaires, mais nous pouvons apprendre à nous complaire dans notre corps en tant que temple du Saint-Esprit, embellis par la Grâce.

Sainte Thérèse d’Avila a dit ceci : « désormais, le Christ n’a plus de corps terrestre sinon les nôtres, plus de mains sinon les nôtres, plus de pieds sinon les nôtres, Vos yeux sont ceux par lesquels vous devez essayer de trouver la compassion du Christ pour le monde, Vos pieds sont les pieds qui doivent lui permettre de vaquer à ses bonnes œuvres, Vos mains sont celles avec lesquelles il va bénir les gens aujourd’hui ».

____________________________________________________

Timothy Radcliffe, Au bord du mystère. Croire en temps d’incertitude, Éditions du Cerf, Paris, 2017 (pp.99-103)

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

La prière comme pureté de l’attention chez Simone Weil

La prière comme pureté de l’attention chez Simone Weil (par Martin Steffens, Prier 15 jours avec Simone Weil, ed. Nouvelle Cité 2016, p.22)

Tout le ridicule de notre condition humaine tient en ce que, selon le philosophe Nicolas Malebranche, l’homme peut être distrait de sa quête de la vérité par le seul bourdonnement d’une mouche. Cette dernière ayant pénétré dans notre lieu de méditation, nous voilà tout entier concentré à ne pas l’entendre, puis contraints de tergiverser sur la conduite à tenir, s’il faut l’éconduire ou bien l’écraser, simple insecte devenu le symbole de notre indisponibilité à l’essentiel. La faculté d’attention est, comme toute chose précieuse, une chose fragile. Car l’attention est, selon la formule de Malebranche, une «prière naturelle» : la voie sûre mais exigeante que tout homme peut emprunter dans sa recherche de la vérité.

C’est là ce que Simone Weil comprit très tôt. (…) À l’âge de 14 ans, écrasée par le génie de son frère, désespérée de n’y avoir part, Simone Weil fut saisie par l’idée selon laquelle «n’importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d’attention pour l’atteindre». Autrement dit, l’attention est la condition nécessaire et suffisante de l’accès à la vérité. Nulle autre condition, talent naturel ou travail forcené, n’est a priori requise.

S’il faut travailler, c’est d’abord à se mettre en condition. Cette disponibilité d’esprit, quand elle est parfaitement acquise, Simone Weil la nomme prière: «L’attention absolument sans mélange est prière». Par là, elle veut dire deux choses: Quand nous sommes concentrés à la résolution d’un problème mathématique, ou bien encore tout entier voués à suivre une mélodie, nous prions. Et, inversement, il n’y a pas de prière sans cette attention par quoi la souffrance trouve son écoute, le problème sa solution, et la mélodie, l’oreille qui l’honore.

Prier, c’est être attentif. Et inversement. Prier aux côtés de Simone Weil ne peut donc se faire sans avoir élucidé ce en quoi consiste précisément l’attention. Simone Weil la définit comme un effort, «le plus grand des efforts», dit-elle, pour immédiatement se corriger: «Mais c’est un effort négatif». Car l’effort, ici, est de n’en faire point,  de ne pas être actif. Est attentif celui qui, tout entier tendu vers l’objet de sa quête, le laisse cependant venir à lui.

L’attention est en effet cette vacance de la conscience qui la rend accueillante. Elle est le vide que l’on fait et que la vérité, peut-être, viendra combler. D’après Simone Weil, si l’on commet parfois des erreurs, c’est que, par peur du vide, on s’est précipité sur ce qu’on savait déjà, contraignant la vérité, toujours neuve en son jaillissement, à épouser les contours trop étroits de nos anciennes connaissances.

Peu importe vos résultats, déclarait la jeune professeur du Puy, pourvu que, par l’attention que réclame de vous vos exercices scolaires, vous acquériez un peu de cette disposition intérieure à la faveur de laquelle la vérité d’un problème mathématique ou d’un poème consent à se donner à vous. Pour Simone Weil, l’école devrait enseigner à se tenir au seuil du problème à résoudre et à attendre patiemment. Raisonner correctement, cela ne se peut sans avoir d’abord appris à se taire et à écouter. Il faut savoir endurer l’énigme, sans précipitation. «Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus», écrit Simone Weil. «Pour un adolescent capable de saisir cette vérité, et assez généreux pour désirer ce fruit de préférence à tout autre, les études auraient la plénitude de leur efficacité spirituelle en dehors même de toute croyance religieuse».

Si notre époque s’est rendue incapable de Dieu, c’est en effet parce qu’elle ne conçoit plus la connaissance que comme une active conquête de la vérité. Le scientifique est, à la suite de Galilée, un essayeur: scalpel en main, il traque la vérité dans des protocoles expérimentaux. Cette méthode est efficace. Il est cependant remarquable que les vérités qu’une telle méthode découvre n’ont rien à dire à l’homme: elles ne lui parlent pas de lui mais de processus mécaniques ou physico-chimiques. Elles lui disent comment le monde est fait mais non pas comment y habiter. Tout se passe comme si l’active conquête de la vérité tuait en elle ce qu’il y a de vivifiant pour l’homme.

C’est pourquoi il faut une autre méthode. Car, à côté de ces vérités mortes, que la science collectionne comme autant de trophées, il existe, selon Simone Weil, des vérités agissantes, vivifiantes. De telles vérités interpellent l’homme, répondent à son désir de trouver le sens de son humanité. Elles ne lui disent pas, à la manière des sciences physiques, que la chute d’un corps dans le vide est uniformément accéléré mais, par exemple, que la vie humaine trouve son plein accomplissement dans le libre renoncement à soi pour l’autre.

Ces vérités sont une nourriture pour l’homme. Elles se reconnaissent en ceci qu’elles viennent à l’homme, pour peu qu’il leur offre son hospitalité, c’est-à-dire son attention. Il ne s’agit pas de conquérir, mais, tout au contraire, de contenir en soi assez de vide, assez d’espace, pour devenir une terre d’accueil.

C’est là le premier geste de toute prière: Dire, comme Samuel, «parle mon Dieu, ton serviteur écoute» (I Sam 3,10). Ou même, plus simplement: «Je suis là», ne demandant rien, ne cherchant rien, se tenant prêt à endurer le silence, si c’est de cela que Dieu veut nous nourrir.(…)

Qui veut recueillir un peu d’eau ne doit pas empoigner celle-ci mais, au contraire, creuser sa main. Le poing crispé n’aura capturé que sa propre crispation. Au contraire, le désir qui œuvre, dans l’attention, a la patience de se creuser d’abord pour se laisser emplir. Il est à remarquer que la prière qui demande «que ta volonté soit faite» se présente à Dieu les mains vides – vides parce qu’ouvertes.

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

La foi, un élan !

Nul n’échappe à la vérité sur soi-même s’il veut être honnête. Pour la plupart d’entre nous, une ou deux grandes épreuves labourent, retournent les profondeurs de notre cœur. Nous en sortons bien secoués, un peu brisés peut-être, toujours instruits, si nous le voulons bien. Apprendre sur soi-même amène à comprendre les autres.

Il ne suffit pas de dire cela pour le chrétien. Découvrir la vérité sur soi-même, par l’épreuve souvent, doit nous ouvrir à ce que nous sommes pour Dieu: Ses enfants. Ses enfants à la suite du Christ. Or nous ne nous découvrons qu’à la lumière de Jésus crucifié par amour pour tous. Ce sont les marques de ses plaies qui donnent un sens profond à ce que nous sommes. Notre être profond, c’est de nous donner, d’aimer quoi qu’il arrive.

Les armes du combat

Pour remporter la victoire, il convient d’avoir quelques atouts de son côté.

Si l’armée que l’on a à sa disposition n’est pas exercée, si les armes sont désuètes, si les soldats sont incompétents, alors il ne faut pas se lancer dans la guerre. De même pour nous. Nous ne pourrons pas remporter certaines batailles si nous ne sommes pas exercés. C’est la fidélité en de petites choses, c’est l’exercice du « oui » à Dieu dans les plus simples réalités qui nous aideront, le moment venu, à faire face à l’adversaire qui veut nous éloigner de Dieu.

L’adversaire a deux armes principales. D’abord, Il endort la conscience. « Oh ! Dieu ne voit rien! », ou encore « cela ne gêne personne! » Il faut donc ne pas dormir. Comme le dit le Seigneur : on mangeait, on buvait, on ne se doutait de rien (Mt 24, 38-39). Vie simple et ordinaire, sans fautes apparentes, sinon que Dieu est absent. L’autre arme est le découragement : « je n’y arriverai jamais, le combat est au-dessus de mes forces… Dieu demande trop… » Là encore, le péril est profond. Le mal n’est pas tant les fautes que nous pourrions commettre, il est dans le fait que nous mettons Dieu hors de notre champ d’action, de notre vie. Le mal l’emportera si le but de la vie n’est plus de vivre avec Dieu.

Nous pouvons donc conclure ceci qui est bien important : il nous faut exercer notre volonté. À chaque pas vouloir vivre avec Dieu. Certes, dire non au mal, dire oui au bien, c’est là le lieu concret de nos combats. Mais la source de tout est de vouloir, consciemment, librement, vivre avec Dieu. Vouloir recevoir sa vie, vouloir vivre en enfant de Dieu, d’un Dieu qui donne tout. La volonté est capitale ici. Ce n’est pas le volontarisme tant décrié. À force d’ailleurs de le décrier, on mésestime ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes. Dieu a confiance en nos possibilités. Il croit en nous. La volonté répond à l’attente et à l’amour de Dieu.

Prendre conscience de la dimension du combat.

Nous avons déjà parlé de ces enjeux. Mais l’apôtre Paul en donne les dimensions. Il écrit : Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable.Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes.Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon. (Ep 6, 11-13).

Paul donne au combat de la foi sa vraie dimension. Il ne s’agit donc pas seulement de lutter contre nos penchants mauvais mais aussi de lutter contre le Mal dans toute sa dimension et sa force, comme le dit Paul en parlant des esprits mauvais.

Félicité, Martyre à Carthage au 4e siècle, avait eu un songe peu avant de mourir. Elle avait vu toutes sortes de bêtes impures l’entourer, signe du Mal qui voulait la prendre et la perdre. Mais le songe lui disait qu’elle en sortirait victorieuse par le Christ. Comprenons. Si vraiment nous sommes liés les uns aux autres, nous avons influence les uns sur les autres. Notre avancée spirituelle est une avancée pour tous. Mais aussi il y a un combat plus large encore. Il s’agit de lutter contre les forces même du Mal. L’enjeu est là : Faire reculer le Mal. Le Christ ressuscité est vainqueur du Mal. Nous avons, avec le Saint-Esprit, à étendre la joie du Salut au monde. Oublier cette dimension, c’est ne pas prendre au sérieux la confiance du Seigneur à notre égard : il nous confie le monde à évangéliser, à faire émerger des puissances des ténèbres qui veulent l’engloutir. Nous nous appuyons sur la victoire de la Croix.

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Accueillir notre humanité

La vie humaine est un cheminement de la faiblesse à la faiblesse. Elle commence avec la faiblesse du nouveau-né et s’achève avec la faiblesse de la personne âgée Pendant toute notre vie, nous ne sommes jamais à l’abri de la fatigue, de la maladie ou d’un accident. La fragilité est au cœur de nos vies. Si on nous rejette à cause de notre fragilité et de nos faiblesses, nous tombons dans la dépression et la confusion ; mais si nous nous sentons acceptés, appréciés, écoutés et aimés, notre fragilité peut devenir source de paix et de joie.

Certaines personnes sont agacées par la fragilité ; elles ne peuvent supporter le cri d’un enfant. La faiblesse réveille en elles la dureté et la colère. La fragilité peut aussi inciter à un amour possessif et fusionnel, ce qui est tout aussi dangereux. Mais elle peut éveiller aussi la compassion, qui est le souci de la croissance et du bien-être de la personne plus démunie.

En niant la présence inéluctable de la fragilité dans notre vie, nous refusons la réalité de la mort ; la faiblesse nous rappelle l’ultime dépossession qui est la mort. La faiblesse, la maladie, l’agonie, la mort font partie des étapes de cette dépossession, mais elles nous apparaissent contre nature et nous cherchons à les nier. Nier notre faiblesse et la mort, vouloir rester forts et puissants équivaut à rejeter une partie de notre être ; nous vivons alors dans l’illusion.

Être humain, c’est accepter la cohabitation en nous de la force et de la faiblesse. C’est accepter et aimer les autres tels qu’ils sont, avec leurs forces et leurs faiblesses. C’est être liés ensemble, avec nos forces et nos faiblesses réciproques, et notre besoin les uns des autres. La faiblesse reconnue, acceptée et offerte est à l’origine de l’appartenance, et donc de la communion entre les personnes.

Le cri et la confiance qui jaillissent du cœur de la personne faible lui donnent un pouvoir secret : celui d’ouvrir bien des cœurs fermés. Le plus faible peut faire surgir les puissances d’amour cachées dans le cœur du plus fort, peut-être parce qu’il s’identifie inconsciemment avec le faible et qu’il sait qu’un jour lui aussi sera faible, qu’il appellera à l’aide, et aura besoin d’être aimé et reconnu.

__________________________________________

Jean Vanier, Accueillir notre humanité, p.60-62 (ed. Presses de la renaissance, 2010)

Méditation chrétienne

Les autres chroniques du mois