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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Hommage au Père Dall’Oglio : « C’est au-dessus des abîmes que l’on construit des ponts »

Une cérémonie d’hommage au prêtre jésuite Paolo Dall’Oglio, disparu en Syrie le 29 juillet 2013, vient de se tenir à l’USJ. Figure fascinante du dialogue islamo-chrétien, le P. Dall’Oglio n’a plus été vu après avoir pénétré ce jour-là au quartier général de l’État islamique à Raqqa, pour défendre la cause et demander la libération de plusieurs otages du groupe jihadiste. Mais c’est moins l’énigme de sa disparition que le mystère de l’abîme entre les religions chrétienne et musulmane, qu’il tentait de franchir, qui a été au centre de la cérémonie.

La plus belle et plus juste des phrases de cette séance de témoignages, nous la devons au P. Dany Younès, le père provincial des jésuites, qui a dit : « Il fallait un monastère délabré pour montrer les prouesses d’un bon constructeur, et c’est au-dessus des abîmes que l’on construit des ponts. »

Dans la première partie de sa phrase, le P. Younès fait allusion à l’entreprise de rénovation du monastère syrien de Mar Moussa al-Habachi (saint Moïse l’Éthiopien) entreprise par le Père Dall’Oglio, et dont il fit un centre de séminaires interreligieux et d’échanges quotidiens avec les nombreux musulmans qui venaient au monastère. Dans la seconde, il évoque le grand écart théologique entre le christianisme et l’islam.

Sur ce dernier plan, force est de constater que, par-delà les témoignages au caractère entier, absolu, de Paolo Dall’Oglio, ce pont, sur le plan doctrinal, reste inachevé, comme suspendu au-dessus du vide et soulevant bien des interrogations. Pour combler cet abîme, le père provincial des jésuites devait comparer l’aventure spirituelle de Paolo Dall’Oglio à celle d’Abraham, considéré par les Saintes Écritures comme « l’ami de Dieu ».

« Appeler un homme “ami” du Très-Haut, c’est dresser un pont par-delà les abîmes. Dieu seul peut appeler un homme son ami et Dieu seul peut appeler un homme à se situer dans la controverse, sur la ligne de fracture entre les frères rendus ennemis par la malédiction de Caïn », a affirmé le P. Younès.

Et d’ajouter : « La foi, ce n’est pas la doctrine. La foi sauve, la doctrine instruit (…). Père des croyants, Abraham témoignait d’une amitié plus élevée que les doctrines (…). C’est dans l’amitié que Dieu seul peut donner, que Paolo trouvait sa vocation, et à partir de laquelle il concevait la vocation de la Compagnie de Jésus, voire de toutes les familles religieuses. Le syncrétisme provocateur dans sa pensée ne se situe pas au niveau des doctrines, mais au niveau de l’amitié. Ce n’est certes pas une accommodation confortable, puisque c’est dans la controverse qu’il doit habiter. »

La grande question

Peut-on, à partir de là, établir une théologie de la rencontre interreligieuse ? Pour le recteur de l’USJ, le Père Salim Daccache, « la grande question de Paolo Dall’Oglio, celle qu’il n’a jamais cessé de porter, était la suivante : que vient dire l’islam aux chrétiens ? Et par là même : vers quoi entraîne-t-il le christianisme ? À la suite de Charles de Foucauld et de Louis Massignon, ses deux grands maîtres spirituels, Paolo pensait que la religion musulmane, par le mystère qu’elle posait aux chrétiens, poussait l’Église vers une plus forte radicalité dans l’imitation du Christ, vers plus d’humilité, d’esprit d’accueil et de service ».

« Chers amis, a ajouté le P. Daccache, je risquerai encore quelques mots pour dire que la force de Paolo et son actualité, c’est qu’il nous laisse avec des questions (…). Comment vivre ensemble et à quoi bon vivre ensemble ? Quelle est l’originalité des deux religions chrétienne et musulmane ? Quel vrai rapport peut-on établir entre les deux religions ? Comment s’opèrent l’évangélisation et l’inculturation de la foi chrétienne en milieu musulman ? Quelle est la valeur théologique de la prophétie de Mahomet du point de vue chrétien ? Face à ces questions et à ces interrogations, l’angle de vue à long terme de Paolo était celui de poser des jalons sur la route qu’il appelait le chemin de l’espérance. »

Un homme à risques

Paolo Dall’Oglio était un homme à risques, et pour lui, les risques spirituels et physiques étaient tout un. Il avait pris une première fois le risque de s’installer en Syrie. Puis il avait pris le risque d’y rentrer clandestinement, après en avoir été expulsé. Hostile à la dictature, il avait en effet libéré la parole de ceux qui s’y opposaient. Il disait : « Beaucoup de Syriens m’ont dit que quand tu parviens à surmonter la peur et à t’ouvrir à autrui, tu passes du statut d’esclave à celui de citoyen. Quand tu doutes du fait que le président est un dieu, alors qu’on te l’a enseigné depuis la maternelle, quand tu parviens à séparer la vérité de l’autorité, à distinguer l’objectivité du pouvoir, et quand, dans la rue, tu réclames la dignité, alors tu ressens un moment de vérité, de liberté et d’authenticité. Et le plus incroyable, c’est qu’ils t’arrêtent pour cela et te torturent, mais le lendemain, tu redescends dans la rue. Parce qu’ils ne peuvent plus te frapper au cœur de ta dignité retrouvée, d’homme libre. Même s’ils te frappent, la torture ne peut porter atteinte à cette dignité retrouvée. »

Son troisième grand risque physique – et tout uniment spirituel – fut sa démarche auprès de l’État islamique, une démarche où la foi dans un dialogue possible était centrale, malgré tout ce que l’on rapportait de la barbarie de cette organisation.

« Mon impression, comme “personne prudente”, sur la décision de Paolo Dall’Oglio d’aller dans la fosse aux lions (…) est qu’il a pu s’agir d’une aventure peu prudente, trop risquée, surtout pour quelqu’un de seul », devait affirmer au cours de la cérémonie Mgr Khaled Akasheh, chef de bureau pour l’islam du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux.

« Je vous rapporte toutefois le témoignage du Père Jacques Mourad, membre de sa communauté, rencontré le mois dernier à Bologne, en Italie, poursuit-il. Le Père Mourad m’a dit, à propos de cette décision, que le Père Dall’Oglio était très conscient des risques qu’il prenait, mais qu’il a senti dans son cœur un appel à aller à Raqqa, pour tenter la libération de quelques détenus. Il ne s’agirait donc pas d’une décision prise sur un coup de tête, mais d’un acte d’amour extrême. »

La vision du Père Dall’Oglio, héritée de François d’Assise, de Charles de Foucauld ou de Massignon, son courage, à l’exemple de celui d’Isaac Jogues et de Jean de Brébeuf, continueront de fasciner et de faire école. L’Esprit saint inspirera à d’autres candidats au martyre la passion du dialogue sur la ligne de fracture des religions. C’en est bien l’heure. Sous l’impulsion du pape François, l’Église s’est transformée en « une galaxie mondiale désormais, bien moins une institution et beaucoup plus un moteur d’évangélisation », devait relever Giorgio Benvenuto, président de la Fondation Bruno Buozzi, durant la cérémonie. Sur ce modèle, a-t-il ajouté, le dialogue est devenu à son tour « un précurseur important d’une valeur qui fait aujourd’hui plus que jamais défaut : la solidarité ».

Tenue le 1er novembre à l’auditorium du campus de l’innovation et du sport, la cérémonie d’hommage au P. Paolo Dall’Oglio s.j. a été organisée conjointement par l’Université Saint Joseph et la Fondation Bruno Buozzi, représentée par son président, Giorgio Benvenuto. Elle s’est tenue en présence d’Emmanuela del Re, vice-ministre italienne des Affaires étrangères, de l’ambassadeur d’Italie, Massimo Marotti, du traducteur Ghazi Berro, du Père Khalil Rahmé, son ami de Rome, et de l’écrivain Moustapha Jouni. Une lettre des parents du P. Dall’Oglio devait être lue durant la cérémonie, tandis que les officiels italiens présents confirmaient leur détermination à faire la lumière sur sa disparition.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Mais qui es-tu pour m’empêcher de mourir ?

 

Cette question cinglante fut posée à l’auteur par un homme en détresse. Elle traduit le contenu et l’esprit de ces chroniques écrites du quotidien. Gilles Rebèche y raconte sa vocation de diacre à Toulon et dans l’ensemble du département du Var.

En plus de quarante histoires pétillantes où affleurent joies, grandeurs et souffrances des personnes qui subissent la pauvreté, il révèle son itinéraire au service des « sans voix » dans la rue, dans les cités, auprès des responsables politiques. Avec humour, modestie et obstination.

Au fil de ces récits se dessine le portrait d’un diacre. Celui qui, à l’image du Christ, se fait serviteur des plus fragiles. Il rappelle que la capacité de fraternité de la société et de l’Eglise se mesure à la place donnée aux pauvres. C’est ce que l’on appelle la diaconie.

Accessible à un très grand public, cet ouvrage dévoile des éclaircies du ciel, aperçues sous la paupière du quotidien.

Gilles Rebèche est diacre du diocèse de Fréjus-Toulon. Après des études de sociologie et de théologie, il crée avec son évêque la diaconie du Var, initiative originale en Europe, qui intervient dans les domaines de la santé, du logement, de l’animation des quartiers, de l’économie solidaire, de la culture, et de l’accompagnement des familles en deuil… Il est membre du Conseil national de la solidarité de l’Eglise de France.

Prologue : De commencements en commencements. P9-10

A l’occasion des vingt-cinq ans de la diaconie du Var, j’ai senti l’impérieuse nécessité de rendre compte de l’Espérance déposée en moi par des témoins qui ont accepté de vivre ce qu’ils comprenaient de l’Evangile. C’est aussi une réponse fraternelle à ceux qui m’ont demandé de mettre par écrit des événements souvent relatés lors d’échanges informels.

Est-ce le passage de la cinquantaine ? Est-ce à cause des deuils successifs et nombreux de ces derniers mois : parents, amis, compagnons des premières heures ? Est-ce la réaction face aux incompréhensions de ceux qui opposent action sociale et vie spirituelle, comme s’il fallait choisir cette alternative pour vivre l’Evangile ? Est-ce le désir de transmettre aux plus jeune les valeurs reçues de tant de témoins lumineux ? Est-ce une réponse à ceux qui répètent à loisir : « A quoi sert-il d’être diacre ? », « qu’est-ce que cela veut dire la diaconie ? ». Est-ce tout cela à la fois ou est-ce autre chose ? Je ne sais pas vraiment.

Les récits de ce livre évoquent quelques-unes des rencontres vécues au cours de ces années passées ; ce qu’elles m’ont appris sur moi-même, sur ma vocation, sur l’Eglise, sur la société et bien sûr sur la diaconie, que je devais animer sans programme préétabli. Elles font souvent référence à ceux que j’appelle « mes frères et sœurs éveillés », plus vivants que jamais, même s’ils ont franchi l’épreuve de la mort. Ce sont eux qui me permettent de comprendre la question que Jésus posait à ses disciples le soir du Jeudi Saint après leur avoir lavé les pieds : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ? » (Jean 13,12).

Cette question est surtout une invitation à relire dans nos vies les signes de la présence du Christ serviteur qui se fait proche de nous dans les réalités les plus ordinaires, les plus profanes, celles qui construisent le quotidien de la vie.

En fait, Jésus n’attend pas vraiment de réponse à sa question, mais il ajoute : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jean 13, 15).

Ving-cinq ans de diaconie dans le Var sont un écho humble, pour répondre à ce commandement d’amour. Ces vingt-cinq années sont déjà une mémoire d’avenir, un grand motif d’action de grâce. Elles m’ont incité à écrire pour partager cette joie d’aimer et d’être aimé. Les pages qui suivent sont comme des éclaircies du ciel aperçues sous la paupière du quotidien ! Elles ne sont pas que des souvenirs : elles éclairent aussi le futur. Peut-être pourront-elles aider les diocèses qui envisagent d’autres naissances de diaconie ?

Ce livre se veut aussi un hommage à tous ceux et celles qui, dans le Car, ont écrit avec leur vie cette belle aventure de la diaconie. Les visages de ceux qui nous précèdent ne nous fixent pas sur le passé ; au contraire ils nous invitent à regarder vers l’avant, vers l’horizon des lendemains en marchant « de commencements en commencements ».

Une prière au cœur de la nuit. p. 184-187

Jean-Louis Aubert aimait raconter ses hauts faits avec Rolland et Michel. Grand barbu, assez filiforme, il prenait volontiers la parole en public, sans forcément que ce soit bien audible. Ils avaient pris la route ensemble à pied jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle en envoyant régulièrement à Jéricho des cartes postales sur leur itinéraire. C’était un défi qu’ils s’étaient lancés, mais aussi une authentique démarche spirituelle. Avant de partir, ils avaient tenu à se faire bénir par l’évêque et à obtenir une lettre de recommandation pour la route. Il faut bien avouer que leur allure de pèlerins pouvait effrayer quelques hôtes, peu habitués à voir des gars de la rue, marqués sur leur corps par les traces de l’alcool ou de quelques bagarres, faire ainsi un chemin de foi.

On avait retrouvé Michel et Jean-Louis à Lourdes pour une étape sur leur chemin, Rolland ayant finalement rebroussé chemin en cours de route.

Il faut dire que l’un et l’autre étaient des habitués de Massabielle, ce lieu d’accueil créé dans la diaconie, à l’origine comme une aumônerie des sans-abri, pour rassembler les personnes en grande précarité ayant fait l’expérience d’un pèlerinage à Lourdes et désireux de se retrouver dans un climat simple et convivial pour parle, manger ensemble, s’entraider, prier et approfondir les textes bibliques.

Massabielle évoque bien sûr par son appellation la grotte des apparitions à Lourdes, mais plus encore ce lieu, appelé du temps de Bernadette Soubirous la « grotte aux cochons », car les porcs allaient s’y réfugier. Jean-Louis aimait commenter : « C’est dans cet endroit de merde, qu’une source d’eau vive a pu sortir. Ca veut dire, que même si t’es dans la merde, même si ta vie est celle d’un cochon, tu peux toujours te relever. » Se relever, c’est le désir de beaucoup de ceux qui fréquentent Massabielle. La bien nommée, Marie Cadeau, petite sœur de Saint François d’Assise, y développe depuis des années une ambiance d’accueil chaleureuse.

Jean-Louis, comme beaucoup, avait du mal à se relever, malgré sa gouaille et ses prises de paroles généreuses. Ayant subi une greffe du foie, il n’avait pas pour autant abandonner l’alcool.

Au retour de Saint Jacques de Compostelle, avec Michel, il avait fondé une association « Et après ? », prenant même le soin de déposer les statuts en préfecture. Ils voulaient ensemble créer un lieu de vie autogéré pour d’anciens SDF. Jean-Louis avait finalement accepté d’entrer en appartement à Saint-Jean-du-Var, à cause de ses problèmes de santé. Il avait chez lui un press-book qu’il montrait volontiers avec articles de presse, statuts de l’association et photos de ses exploits : le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, la marche des chômeurs à Amsterdam, la journée du « refus de la misère » à Chateauvallon, les pèlerinages à Lourdes…. Et la nuit des sans-abri.

Il avait parlé de cette nuit comme s’il en avait été l’initiateur. En fait, il se souvenait d’une manifestation organisée en 1994 sur la place de la Liberté un 21 décembre. L’Etat avait décrété que ce serait la journée de la solidarité, eu égard à l’approche de Noël. La DDASS invitait les associations caritatives à organiser des spectacles et des goûters ce jour-là.

Cette proposition avait suscité la colère de certains SDF, qui en réaction avaient organisé cette nuit des sans-abri, pour dire que la solidarité ne s’arrêtait pas à 18h avec la fermeture des bureaux, qu’ils étaient des adultes et non pas des enfants à qui on fait croire au Père Noël en offrant un goûter ! Jean-Louis avait été de l’aventure et en gardait une certaine nostalgie.

Un soir, au cours d’un échange alors que nous venions d’accueillir des familles du Kosovo, il prit la parole : « Quand on a couché dehors, ça vous marque toute une vie. Même si on a un appartement, on n’oublie pas ! On voit le monde autrement. Les Kosovars qui sont arrivés, ils savent que chez eux d’autres sont dehors, sans maison… et ils y pensent. Alors, je vous propose que tous ceux qui veulent, on passe une nuit dehors pour prier avec les sans-abri de la terre entière ! ». Nous étions tous émus par cette proposition qui fut l’unanimité.

C’était en 1999, l’occasion d’entrer dans le jubilé de l’an 2000 en célébrant à quelques jours de Noël cet événement. Depuis, chaque année, même si Jean-Louis nous a quittés, nous nous retrouvons le 21 décembre, et dans la nuit redisons cette prière :

« Maître du ciel et des saisons, Dieu d’Abraham, d’Isaac, d’Ismaël et de Jacob,
Maitre du temps et de l’histoire, Dieu des commencements et des éternités,
Toi qui fis la nuit et le jour, entends monter de la terre entière le cri des pauvres et des opprimés.

Ecoute la prière de tous ceux et celles qui se trouvent sans abri à travers le monde à cause des guerres et des cataclysmes, à cause de la misère et de l’injustice, à cause de l’inconscience ou de l’imprévoyance des responsables publics.

Accorde à tous ceux qui souffrent de n’avoir ni maison, ni abri, de trouver secours et protection.

Suscite au cœur de tous les nantis le désir d’une solidarité effective et concrète.
Donne force et courage, paix et confiance à tous ceux qui dans leur détresse se tournent vers Toi.

Permets que la lumière de ton Amour éclaire l’intelligence et le cœur de tous ceux qui auc quatre coins du monde décident du sort économique et social de leurs frères humains.

Repousse loin de nous tout ce qui aliène les consciences : le pouvoir de l’argent, la peur de l’autre, l’égoïsme et l’orgueil, l’indifférence et le mépris.

Fais surgir de nos vies les fruits de ton Esprit, pour qu’advienne dans ce monde la civilisation de l’amour, dès aujourd’hui, maintenant, durant cette nuit, demain matin et pour les siècles des siècles. »


Gilles Rebèche. Qui es-tu pour m’empêcher de mourir? Éditeur : EDITIONS DE L’ATELIER (20/03/2008)

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Le paradis c’est les autres

Seigneur, accorde-moi aujourd’hui cette grâce: que rien ne puisse troubler ma paix en profondeur, mais que j’arrive à parler santé, joie, prospérité à chaque personne que je vais rencontrer, pour l’aider à découvrir les richesses qui sont en elle.

Aide-moi surtout, Seigneur, à savoir regarder la face ensoleillée de chacun de ceux avec qui je vis. Il m’est parfois si difficile, Seigneur, de dépasser les défauts qui m’irritent en eux pour m’arrêter à leurs qualités vivantes, dont je jouis sans y prendre garde.

Aide-moi aussi, Seigneur, à regarder Ta face ensoleillée, même en face des pires événements : il n’en est pas un qui ne puisse être source d’un bien qui m’est encore caché, surtout si je m’appuie sur Marie.

Accorde-moi, Seigneur, la grâce de ne travailler que pour le bien, le beau et le vrai, de chercher sans me lasser, dans chaque homme, l’étincelle que Tu y as déposée en le créant à Ton image.

Accorde-moi encore d’avoir autant d’enthousiasme pour le succès des autres que pour le mien, et de faire un tel effort pour me réformer moi-même que je n’aie pas le temps de critiquer les autres.

Je voudrais aussi, Seigneur, que Tu me donnes la sagesse de ne me rappeler les erreurs du passé que pour me hâter vers un avenir meilleur. Donne-moi à toute heure de ce jour d’offrir un visage joyeux et un sourire d’ami à chaque homme, Ton fils et mon frère. Donne-moi un cœur trop large pour ruminer mes peines, trop noble pour garder rancune, trop fort pour trembler, trop ouvert pour le refermer sur qui que ce soit.

Seigneur, mon Dieu, je Te demande ces grâces pour tous les hommes qui luttent aujourd’hui comme moi, afin que diminue la haine et que croisse l’Amour, car, depuis Ta Résurrection, la haine et la mort ont été vaincues par l’Amour et la Vie. Ouvre nos yeux à l’invisible pour que rien n’arrive à ébranler l’optimisme de ceux qui croient en Toi et qui croient en l’Homme, qui espèrent en Toi et qui espèrent en l’Homme. Amen.

AVEC TOI, LA MORT EST BELLE

Seigneur je nous confie tous à Toi, car je suis sûre de Toi,
je suis sûre que tu nous sauves,
je suis sûre qu’à chacun de nous, les pauvres types, Tu vas dire le jour de notre mort :
tu seras ce soir avec moi dans le Paradis,
car il y aura un soir où Tu nous revêtiras de Toi. Toi qui es Dieu et qui es devenu un pauvre homme comme nous Tu as eu faim et soif
comme nous, Tu as eu peur et Tu as pleuré,
comme nous, Tu es mort.
Ton pauvre corps a été mis dans la tombe,
comme le sera le nôtre,
et Tu en es sorti transfiguré, comme nous en sortirons un jour.
Mon bien-aimé, avec Toi, la mort est belle, la Résurrection nous attend. Merci.

Sœur Emmanuelle

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

« J’ai senti battre le cœur du monde » Conversations avec Bernard Lecomte. (Partie 2)

 

Le cardinal Etchegaray est l’un des personnages les plus attachants de l’Église catholique. Il en a connu tous les progrès, toutes les crises, tous les acteurs, tous les secrets. Et il y a joué lui-même un rôle souvent déterminant. La publication de ses Mémoires est un événement d’ampleur internationale.
Expert au concile Vatican II, président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe, créé cardinal en 1979 par Jean-Paul II après avoir été durant plusieurs années archevêque de Marseille, il fut pendant plus de deux décennies l’un des principaux collaborateurs et confidents du pape polonais et son envoyé spécial dans le monde pour les missions les plus secrètes et délicates.
Dans ses entretiens avec Bernard Lecomte, il révèle pour la première fois ses conversations avec Fidel Castro ou Saddam Hussein, ses missions au Rwanda en plein génocide, au Moyen-Orient ou au cœur de la Chine communiste. Il évoque aussi longuement ses relations personnelles avec Paul VI, Jean- Paul II et Benoît XVI, ainsi qu’avec tous ceux qui, d’un bout à l’autre de la planète, ont accompagné son itinéraire pastoral.
Ce document exceptionnel nous permet de vivre de l’intérieur toute l’histoire spirituelle, politique et diplomatique de l’Église contemporaine.


– En décembre 1988, vous débarquez à Cuba. La visite d’un cardinal de Curie dans ce pays communiste intéressa les médias du monde entier. Elle intervenait au moment où, à l’Est, la perestroïka faisait trembler le marxisme-léninisme sur ses bases …

Le 23 décembre 1988, j’atterris à La Havane, capitale de cette grande île des Caraïbes, pour une visite de dix jours. J’étais invité par l’archevêque Don Jaime Ortega et les évêques des six autres diocèses de l’île, que j’ai visités au pas de course, d’ouest en est, sur plus de 1 200 km : Pinar del Rio, Matanzas, Santa Clara, Camagüey. Holguin et Santiago de Cuba, avec un pèlerinage au sanctuaire national de la Caritaa -del Cobre, la « petite Vierge» {Virgineta) qui appartient à tous les Cubains. J’étais porteur d’une forte lettre du pape à l’épiscopat, qui a été lue dans les sept cathédrales où j’ai célébré la messe.

Le lendemain de mon arrivée, c’était la nuit de Noël, mais la fête de Noël, à Cuba, était devenue un jour de travail comme les autres, en pleine saison de récolte de la canne à sucre, baromètre de l’économie cubaine. La fête ne devait être rétablie qu’à l’occasion de la visite du pape dix ans plus tard.

Bousculée trente ans auparavant par• la révolution castriste, l’Église commençait à peine, sans aucun esprit de revanche, à refaire surface pour être de plus en plus présente dans la nouvelle société, notamment à la .suite d’une «Rencontre nationale des fidèles» en 1986, présidée par le cardinal Pironio, un Argentin chargé à Rome de l’apostolat des laïcs. Dans la foulée, j’ai pu moi-même donner le 29 décembre, au séminaire de La Havane, une conférence sur la doctrine sociale de l’Église en présence de dirigeants marxistes. Moins de la moitié de la population était catholique, et même les rites magiques de la Santeria afro-cubaine avaient résisté à la rationalité scientifique prônée par le régime -: contre la religion.

Le 30 décembre, j’ai été reçu au palais de la Révolution par le vice-président du Conseil d’État Carlos Rafael Rodriguez qui me dit, entre autres, qu’il appréciait que sa propre tante fût soignée par des religieuses. Ce qui me permit de pousser le dossier de la contribution sociale de l’Église dans le domaine de la santé, une des fiertés du régime cubain. Le même jour, ou plutôt dans la nuit, je prenais place dans le bureau de Fidel Castro, au sous-sol du même palais de la Révolution …

– Pouvez-vous nous raconter cette rencontre originale, qui a marqué un tournant dans les relations de Cuba avec le Vatican?

La rencontre a duré de 22 h 30 à 1 heure du matin. Me voici en face de Fidel Castro assisté de son confident, José Felipe Carneado, auquel il avait confié le poste clé des questions religieuses au sein du Parti communiste. À côté de moi, précieux conseiller, le chargé d’affaires de la nonciature, Mgr Christophe Pierre, un Breton qui fera une belle carrière et qui est aujourd’hui nonce au Mexique.

Quand Castro défait avec un couteau le paquet du cadeau que je lui offre au nom du pape, il découvre un livre sur le Vatican et s’exclame : «Personne n a encore osé m y inviter, moi qui ai passé tant dannées dans un collège religieux!» Il me fait raconter longuement – j’étais comme en confession. – mon histoire personnelle, curieux des moindres détails. Il est très surpris que je sois basque, il le répète plusieurs fois: « Un cardenal basco francès! »

Il me demande si le pape Jean-Paul II a repris toute sa force depuis l’attentat de 1981 : « Comment fait-il pour accomplir tout ce qu’il fait? C’est le pape le plus actif de ces trois derniers siècles!» Il m’interroge beaucoup sur la réunion d’Assise qui semble le passionner : «Les juif y étaient-ils? Les bouddhistes ont-ils des leaders? Et les hindous? Et les sikhs? Est-ce que l’Église a des relations avec les musulmans chiites? Quand j’étais étudiant chez les jésuites, on n aurait jamais imaginé une rencontre de ce genre!»

Castro, sur un ton badin, me montre qu’il a suivi attentivement ma visite dans l’île, et notamment l’enthousiasme des chrétiens : «Je me demandais ce que pouvait posséder une personne pour conquérir autant de monde. En vous rencontrant ce soir, je comprends que le pape nous a envoyé son représentant le plus dangereux! Cela me satisfait, parce que je me rends compte que vous travaillez d’abord pour la paix … »

Je constate ensuite l’intérêt qu’il porte à l’Afrique – l’Angola, le Mozambique, ces régions où les soldats cubains découvrent de plus pauvres qu’eux. Puis il m’interroge sur la position de Jean-Paul II au sujet de la dette. Quand je lui cite l’encyclique Solicitudo rei socialis, il a l’air surpris et réagit de façon désarmante: « Il faut que je me refasse une collection complète des documents du pape! »
Castro aborde ensuite le thème de l’environnement et de l’écologie, sur lequel, visiblement, il s’est penché : «L’excès de dioxyde de carbone dans l’atmosphère peut provoquer des sécheresses, des cyclones, faire monter le niveau de la mer : il y a là un risque de tragédie de grande ampleur!» Il souhaite que le pape parle davantage de tout cela.

Quant à une éventuelle visite de Jean-Paul II à Cuba, sa réponse fuse: « Cela dépend du pape! Ce sera quand il le décidera. Il ne viendra pas seulement pour les catholiques, mais aussi pour les non-catholiques. Sa visite sera bienvenue aux yeux du gouvernement et du peuple. » Et Castro de me glisser une requête: « Quand il viendra, je voudrais disposer de beaucoup de temps pour pouvoir converser avec lui sur un certain nombre de thèmes qui nous concernent tous les deux … » Je lui ai promis de transmettre cette demande au pape.

– Mais cet hôte prévenant et volubile était aussi un dictateur qui n avait pas lésiné, pendant trente ans, sur les moyens pour briser toute résistance, y compris celle des chrétiens !

Bien sûr! À mon arrivée, le nonce m’avait transmis une toute petite lettre, aux caractères minuscules, que m’avait écrite en prison, quelques jours avant mon arrivée, l’un des quatre prisonniers politiques dits plantados (historiques), Alberto Grau-Sierra: un dessin de crucifixion, une écriture minutieuse, sans rature, très émouvante. Son auteur sera d’ailleurs libéré quelques jours après mon départ, avec quarante-quatre autres prisonniers.

J’ai remarqué, le lendemain, que la presse cubaine ne disait pas un seul mot ni sur cette rencontre, ni sur mon voyage. Celui-ci coïncidait avec le 30e anniversaire de la Révolution. Quelques jours après mon départ, le journal officiel Granma, parfaitement silencieux sur ma visite, publiait largement une lettre du cardinal Arns, de Sao Paulo, où celui-ci assurait que « la foi chrétienne identifie dans les conquêtes de la Révolution les signes du Règne de Dieu» ! Le Lider maximo savait choisir ses alliés et dérouter les visiteurs …

Le lendemain de cette rencontre, Jour de l’An, j’ai célébré la messe dans une cathédrale trop petite pour accueillir plus de 4 000 fidèles – dans un pays où les rassemblements publics étaient évidemment interdits. Fort de mon entretien de la nuit avec Fidel Castro, et mesurant sans peine l’attente des Cubains pour une visite du pape, il m’a suffi de quelques demi-mots pour provoquer un immense cri: « Qué venga! qué venga!» (<< Qu’il vienne! »), aussitôt traduit dans la presse internationale comme une prochaine arrivée de Jean-Paul II, alors qu’il faudra … dix longues années pour que se réalise ce jour, entrevu comme une rosée miraculeuse !

Entre-temps il y aura la visite que j’ai négociée avec l’ami de Castro José Felipe Carneado, au Vatican. Il y aura plusieurs missions importantes à Cuba comme celle de Mgr Jean-Louis Tauran, le « ministre des Affaires extérieures» du Saint-Siège.

Moi-même, je suis revenu à Cuba du 13 au 17 août 1992 et du 15 au 19 novembre 1994. Le motif était surtout humanitaire, car le pays traversait une période critique du fait du blocus américain et de l’effondrement de l’URSS. Autre objectif: desserrer l’emprise de l’idéologie athée qui n’autorisait guère l’Église locale à exercer sa propre activité charitable et à bénéficier d’une solidarité «catholique ». On ne parlait plus de la visite du pape. Malgré ce contexte de tension entre le Vatican et La Havane, j’ai élargi mes contacts au Dr Carlos Lage Davila, membre du politburo du PC cubain et secrétaire exécutif du Conseil d’Etat, ainsi qu’au Dr Ricardo Alarc6n de Queseda, ministre des Affaires extérieures.

– Avez-vous revu Fidel Castro à l’occasion de ces deux autres visites?

Oui, et longuement. Je ne sais qui de nous cherchait à séduire l’autre, mais je dois reconnaître que je prenais plaisir à converser avec cet homme qui, pourtant, n’avait rien d’un enfant de chœur.

Je me rappelle un trait qui révèle.~ quel point deux personnes aussi différentes que lui et moi peuvent faire vibrer ensemble la fibre humaine. C’était le 17 décembre 1992, à la nuit tombante. Je lui racontai que, le matin même, j’avais présidé le pèlerinage populaire – et quelque peu syncrétiste – au sanctuaire de saint Lazare, patron de La Havane, à 30 km de la capitale. Il me dit que sa mère s’y rendait chaque année et l’emmenait, enfant, avec elle. Il me demanda à brûle-pourpoint combien il y avait de saints au Ciel. Embarrassé, j’évoquai la « nuée» des saints, non inscrits au calendrier, que l’Eglise célèbre à la Toussaint. J’ajoutai que, peut-être, en ce moment même, sa mère et la mienne se trouvaient côte à côte, chantant ensemble la gloire de Dieu. Lui et moi nous nous sommes alors regardés comme deux enfants, et j’ai surpris une larme sur sa joue.

C’était un homme très curieux et très cultivé. Chaque fois, il me parlait de ses lectures – une fois, c’était un livre sur l’origine du monde. Il était très au fait de ce qui se passait aux quatre coins du monde, et … très fort sur les sujets religieux. Il me posait des colles sur l’Église ou l’Évangile. Je lui ai dit que c’était la première fois que je parlais de l’Évangile avec le chef d’un État marxiste. Réponse de Castro : «Dans ma vie, il y a deux choses importantes: le marxisme et l’Évangile!»
À la fin du deuxième entretien, il m’offrit son dernier livre à peine publié, Un grano de maïz, qu’il me dédicaça avec ces mots: «Para nuestro muy aprecido amigo y visitante cardinal fraternalmente! »

Lors de ma visite de novembre 1994, en présence de Caridad Diego Bello, une ancienne secrétaire des Jeunesses communistes qui avait pris la succession de Carneado, j’ouvris une Semaine sociale par une conférence sur «la mission réconciliatrice de l’Église à Cuba ». L’épiscopat venait de fonder une commission Justice et Paix, j’avais rencontré discrètement des leaders de l’opposition … et voilà que, le vendredi 18 au soir, Fidel Castro vint par surprise à la nonciature où je dînais avec les évêques.

Le peuple cubain devra pourtant attendre jusqu’au 21 janvier 1998 pour accueillir un pape déjà voûté, marchant avec une canne, et l’entendre clamer dès son arrivée: « Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba!» Pendant cinq jours, Fidel Castro n’a pas quitté l’ombre de son hôte illustre, tandis que Jean-Paul II allait aussi loin que possible dans l’analyse impitoyable d’un régime crépusculaire.

À son retour à Rome, dressant le bilan de sa visite, le pape déclara modestement : « Cette visite a permis de donner une voix à l’âme chrétienne des Cubains. » L’un d’entre eux, en retour, m’écrira: «Jean-Paul II nous a accompagnés jusqu’au seuil d’une porte qu’il a ouverte en nous invitant à y entrer avec responsabilité et sérénité. »

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« J’ai senti battre le cœur du monde » Conversations avec Bernard Lecomte. (Partie 1)

 

Le cardinal Etchegaray est l’un des personnages les plus attachants de l’Église catholique. Il en a connu tous les progrès, toutes les crises, tous les acteurs, tous les secrets. Et il y a joué lui-même un rôle souvent déterminant. La publication de ses Mémoires est un événement d’ampleur internationale.
Expert au concile Vatican II, président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe, créé cardinal en 1979 par Jean-Paul II après avoir été durant plusieurs années archevêque de Marseille, il fut pendant plus de deux décennies l’un des principaux collaborateurs et confidents du pape polonais et son envoyé spécial dans le monde pour les missions les plus secrètes et délicates.
Dans ses entretiens avec Bernard Lecomte, il révèle pour la première fois ses conversations avec Fidel Castro ou Saddam Hussein, ses missions au Rwanda en plein génocide, au Moyen-Orient ou au cœur de la Chine communiste. Il évoque aussi longuement ses relations personnelles avec Paul VI, Jean- Paul II et Benoît XVI, ainsi qu’avec tous ceux qui, d’un bout à l’autre de la planète, ont accompagné son itinéraire pastoral.
Ce document exceptionnel nous permet de vivre de l’intérieur toute l’histoire spirituelle, politique et diplomatique de l’Église contemporaine.


«J’ai senti battre le cœur du monde … » Ne faut-il pas un sacré toupet pour avancer une si énorme déclaration? Et pourtant, au bout du long chemin que Dieu m’a fait parcourir, à l’heure où le soleil décline, elle résonne en moi comme une tranquille évidence et se prolonge dans une action de grâces aux accents d’éternité.

Oui, j’ai senti battre le cœur d’un monde qui aspire inlassablement à vivre en paix!

La paix ! Après l’avoir si longtemps servie, je me rends compte que la paix est à faire en temps … de paix, encore plus qu’en temps de guerre. Jamais autant qu’aujourd’hui la guerre ne s’est installée dans la paix. La violence polymorphe et aveugle se faufile partout dans le monde au point de rendre la paix belliqueuse. Après les grandes guerres, les vraies» guerres interétatiques, voici que surgissent les petites guerres intra-étatiques, les guérillas, les conflits identitaires et ethnocentriques. Sans compter la mondialisation de réseaux terroristes, l’incitation au trafic aussi sordide que cynique des armes dites classiques dans les pays pauvres, et la prolifération d’armes nucléaires en dehors du cercle étroit des pays « riches ».

Après tant d’années, je mesure le peu de portée des cris ou des discours incantatoires. La promotion de la paix ne saurait demeurer artisanale, réduite à un bricolage de bons sentiments ou de bonnes idées. Je l’ai dit ici ou là pendant mes missions les plus difficiles : pour dire adieu à la guerre, il ne suffit pas de dire bonjour à la paix !

Il y a un art de la paix. Bien plus, il y a une science de la paix.

Voilà pourquoi l’Église déploie une intense et omniprésente activité, trop peu connue, au sein des organismes et des conférences internationales, où elle se fait le porte-parole de la conscience morale de l’humanité à l’état pur, transcendant tous les intérêts particuliers: New York, Genève, Paris, Rome, Vienne, Bruxelles, Strasbourg sont autant de sièges permanents où, observateur occasionnel, j’ai pu connaître et partager cette passion obstinée de l’Église pour la paix et la réconciliation entre les peuples.

La paix s’est donné de nouveaux noms pour mieux se défendre: développement, justice sociale, écologie, etc. Tout se tient: le moindre accroc à la tunique de l’humanité vient défaire la paix. Durant les nombreuses années où j’ai conjugué justice et paix, j’ai compris qu’il n’y a de paix véritable que celle qui vérifie et respecte à la fois toutes les dimensions de l’homme.

La nausée d’Auschwitz et d’Hiroshima avait poussé les signataires de la Déclaration universelle des droits de l’homme à se revêtir d’une cuirasse juridique qui a permis à l’humanité d’avancer vers l’humain. Mais aujourd’hui cette même humanité, qui se croyait immortelle face à des civilisations qu’elle savait mortelles, se voit menacée à son tour. Devant la situation titubante du monde, l’homme moderne perd pied et se met à douter de lui-même. L’appel désordonné qu’il lance aux droits de l’homme est le cri instinctif de qui veut survivre et surmonter ce doute.

Mais quelle élasticité dans la définition des « droits de l’homme », quel éventail dans leur déploiement, que de clivages entre l’Occident et l’Orient, entre le Nord et le Sud, quel marchandage entre pays qui se font des concessions pour mieux protéger leurs propres intérêts et transforment les droits humains en monnaie d’échange !

Honneur au fantassin des droits de l’homme! Sa vocation est de révéler l’homme à lui-même au nom du Créateur. Sa mission est de réveiller l’homme à ses frères et en leur nom. Mais le veilleur de nuit, toujours sur le qui-vive, se retrouve parfois confronté non plus au sommeil de l’homme, mais à celui de Dieu lui-même. Désolation de certaines terres où Dieu et l’homme semblent morts ensemble. Solitude de certains hommes témoins d’Hiroshima QU de la Shoah, réduits à reprendre le cri de Jésus: « Mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné?» Il faut avoir la folle passion de l’homme pour lancer obstinément sur la détresse humaine le grand filet de la tendresse divine …

Le combat pour les droits de l’homme est comme une guerre d’usure. On ne peut tenir que si l’on se bat ensemble. Ces mêmes militants, croyants ou non, qui appellent notre solidarité avec tous les opprimés attendent aussi notre solidarité avec eux-mêmes. Il nous faut les défendre car leur combat est souvent incompris, voire dangereux : il n’est pas une lubie, un gadget entre les mains de gentils altruistes, il engage toute une vie, corps et âme. Car nul ne peut s’attribuer ou confisquer le monopole des droits de l’homme, nul État ne peut revendiquer d’être la patrie des droits de l’homme.

Oui, j’ai senti battre le cœur d’un monde qui aspire follement à être aimé!

À une question possessive du jeune homme de l’Évangile, qui demande : «Qui est mon prochain? », le Christ apporte une réponse décentrée: « De qui es-tu le prochain? » Je n’ai pas un prochain, je me fais le prochain de quelqu’un et, dès lors, tout homme devient mon prochain. Réponse dynamique et non pas casuistique.

Et cet homme-là, ce prochain, doit être aimé pour lui-même: il n’est pas une simple répétition de l’amour de Dieu. C’est plus qu’aimer Dieu dans le prochain, c’est aimer l’homme « en lui-même », comme l’a si souvent proclamé Jean-Paul II, l’homme tout court, en trouvant dans l’amour de Dieu pour l’homme son fondement et son modèle.

Le prix de l’homme? C’est d’être sans prix. Ou, mieux, c’est d’avoir coûté la vie même du Dieu Rédempteur. Nous sommes loin de ces trafics mercantiles où l’on négocie le pied d’un footballeur, la jambe d’une star, la peau d’un immigré, le cerveau d’un savant. Plus l’homme se fait évaluer au poids de l’argent, moins il est apprécié à l’aune de l’amour.

Pour donner à cet amour tout son poids divin, les évangélistes avaient inventé et lancé sur le marché le mot charité, aujourd’hui démonétisé. Il nous faut le réhabiliter, en effaçant toutes ses caricatures et contrefaçons. Charité: passe-temps pour oisifs ou calcul à peine voilé de prosélytisme. Charité : simple dépannage sans souci de remonter aux causes. Charité: brevet de bonne conscience pour ceux qui se font complices des injustices sociales, et qui transforme les uns en bienfaiteurs, les autres en assistés. Dans une société où tout se bureaucratise, selon le mot d’Emmanuel Mounier, l’homme « a besoin d’éprouver l’amour à bout portant », la charité à portée de la main, d’une main artisanale, mais qui sait, comme dit Pascal, que « l’homme passe infiniment l’homme ».

Le procès le plus inique qui est intenté à la charité l’est au nom de la justice. Il est vrai que la charité d’aujourd’hui doit souvent devenir la justice de demain. Loin d’entraver la justice, la charité affine son regard et permet de repérer des coins jusque-là inconnus, de défricher des espaces qu’elle livre ensuite à la justice dont elle élargit sans cesse le domaine.

La charité demeure toujours au cœur des combats pour la justice car, dépassant le froid équilibre des droits, elle puise dans l’amour de Dieu des forces créatrices illimitées pour aimer les autres au-delà de toute justice. Partager par amour conduit plus loin dans le partage que partager par justice. Le lépreux a « droit» que la société le soigne, il n’a pas « droit» au baiser de François d’Assise – mais il en a besoin pour être comblé de joie.

Dans un avion-cargo chargé de vivres, qui m’emportait un jour de 1988 sur les hauts plateaux d’une Éthiopie famélique, je me souviens d’avoir médité cette page de saint Augustin : « Tu donnes du pain à qui a faim, mais mieux vaudrait que nul n’ait faim et que tu n’aies pas à donner. Plus authentique est l’amour que tu portes à un homme heureux, qui n’a que faire de tes dons. Par le fait que tu donnes, tu as l’air d’être supérieur par rapport à celui à qui tu donnes. Fais tout pour qu’il soit ton égal pour que vous vous trouviez tous deux en dépendance de Celui auquel on ne peut rien donner. »

Cette conviction m’a conduit souvent à brandir, à côté de la bannière de la charité, le drapeau de la solidarité – un mot plus séculier, sans doute plus lisible par tous, mais auquel l’Eglise, en l’adoptant dans sa modernité, donne cependant un sens aussi plénier, aussi divin. La solidarité est universelle ou elle n’est pas. Une solidarité sélective est le contresens de la fraternité. On choisit ses amis, mais pas ses frères et sœurs, ce qui rend la fraternité, par son caractère indélébile, plus onéreuse que l’amitié ou l’adhésion à un club. D’autant plus que la fraternité évangélique embrasse la terre entière parce que chaque homme, chaque peuple se reconnaît également aimé de Dieu. Seule cette vision unitive de l’humanité rend, sans jeu de mots, la solidarité « solide », fiable comme un sou d’or – l’ancien solidus romain dont elle tire son nom.

Il n’y a sans doute aucune recette, aucun plan social pour vivre la solidarité. Mais l’Église nous offre une clé qui, paradoxalement, nous introduit à la solidarité universelle à travers une solidarité particulière,) a plus surprenante, la plus prenante aussi : la solidarité avec les ‘pauvres. Le Christ en a fait la clef d’or de l’Évangile dans sa prédication inaugurale à la synagogue de Nazareth : « Le Seigneur m a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres … »

Toutes les avancées d’un peuple vers l’humanité, à travers les’ siècles, ont été réalisées à partir d’alliances avec les pauvres, et les ordres religieux y ont joué un grand rôle. En Amérique latine, j’ai pu souvent vérifier la force mobilisatrice de ce qu’on appelle là-bas « l’option préférentielle pour les pauvres» d’une Église pour tous. Vivre pour les pauvres, mais aussi vivre avec les pauvres, solidaire des pauvres : qui n’éprouve pas la morsure de la pauvreté dans sa propre chair risque de s’endormir dans son confort solitaire.

Le paradoxe de notre époque est que le monde s’éveille au drame des pauvres avec une mentalité de riche, tandis que l’Eglise s’en approche avec un cœur de pauvre. De là, cette énorme équivoque qui existe entre la pauvreté économique et la pauvreté évangélique. Comment faire comprendre qu’on peut concilier une pauvreté à combattre avec une pauvreté à embrasser? Quelle forme non dérisoire peut prendre aujourd’hui la pauvreté religieuse dont veulent témoigner tant d’hommes et de femmes à la suite du Christ Pauvre? Qu’il est difficile d’épouser « Dame Pauvreté» dans une société d’abondance !

Oui, jai senti battre le cœur d’un monde qui espère contre toute espérance!

J’aime trop l’espérance pour ne pas déplorer l’inflation verbale qu’elle subit et qui en fait, pour certains, une sorte de drogue permettant de traverser l’existence une fleur à la main. L’espérance ne se distribue pas comme un colis de vivres. Elle ne se communique que par le témoignage. L’important n’est pas ce que nous disons sur l’espérance, mais comment nous en vivons au creux de notre vie quotidienne.

S’il fallait définir notre époque, je le ferais par le mot défi, devenu un des mots les plus courants du langage moderne.

« ‘Aujourd’hui, en considérant tout comme un « défi », on exprime la précarité, l’incertitude, voire l’angoisse de l’être humain. : L’homme, dont la mission est de vivre du futur, manque d’appétit pour le futur. Il a peur d’habiter l’avenir, sa demeure ancestrale : il ne se sent plus « assuré» – au sens alpiniste du mot ­. de s’y reconnaître si l’avenir est un miroir, d’en rester le maître s’il est une œuvre à réaliser, d’en supporter le poids s’il est un message. Le professeur Roger Mehl, théologien et pilier de l’ œcuménisme, décrivait l’homme contemporain tout à la fois « immensément diminué et démesurément grandi ».

Mais cet homme balbutiant, titubant, déçu ou trahi par ses propres œuvres, attend beaucoup de l’Église – beaucoup plus qu’il ne l’avoue ou Ife le pense même. C’est là aussi mon expérience d’homme d’Eglise, nourrie de toutes mes rencontres à travers le monde. Certes, l’Église est souvent clouée au pilori des places publiques où on lui reproche tout et son contraire. Les disciples du Christ, aujourd’hui, n’ont même pas cent minutes pour convaincre leurs contemporains que l’Evangile est encore neuf.

Certes, le corps de l’Église est plein de cicatrices et de prothèses, son oreille résonne du chant du coq qu’entendit Pierre trois fois renégat, son carnet est plein de rendez-vous manqués. Et nourri dans le sérail romain, je pourrais en rajouter à cette liste noire … Mais je me rappelle m~ rencontre, en plein régime communiste, à Moscou, avec Alexandre Men, ce prêtre orthodoxe assassiné à coups de hache en 1990 et dont on a publié certains écrits sous le titre significatif: Le christianisme ne fait que commencer. Ce qui compte, m’avait-il dit, c’est de vivre malgré tout comme si nous étions des contemporains de Jésus-Christ, des fondateurs de nouvelles Eglises avec les Apôtres.

Ignace d’Antioche (ses sept lettres à sept Églises primitives m’ont souvent accompagné comme un précieux, élixir) écrivait au début du ne siècle: « Je me suis réfugié dans l’Evangile comme dans la chair de Jésus-Christ. » Si je pense n’avoir jamais triché avec le monde, c’est parce que j’ai cherché à être un témoin vivant de l’Évangile du Christ, de cette Église à quatre visages (Matthieu, Marc, Luc et Jean) qui m’a porté de ses mains maternelles et m’a toujours aidé à me corriger des strabismes ou des myopies d’une foi individuelle. Ainsi – c’est l’art de tout chrétien – je me suis surpris moi-même, au fil de ma vie, en train d’écrire mon propre et cinquième évangile … laissant à l’Esprit saint tous ses droits d’auteur !

Un chrétien se sent mal à l’aise dans son Église s’il l’endosse comme un prêt-à-porter. Il s’y trouve à l’étroit tant qu’il ne cherche pas à se mettre à la mesure d’une Église sans mesure. Il nous faut aimer l’Église comme elle est, « à la fois antique et prophétique, amas de ruines et faisceau de germes, occupée à défaillir et à renaître », comme disait Jean Guitton. Aimer l’Église aux quatre saisons : quand elle se ferme, quand elle grelotte, quand elle bourgeonne, quand elle resplendit. L’aimer avec le réalisme de la foi, c’est-à-dire avec humour, surtout en temps de crise et d’urgence. On demandait à Bernard Shaw: « Si un incendie éclatait à l’heure où vous visitez le British Museum, quel tableau chercheriez-vous à sauver? » Réponse de l’humoriste : « Celui qui est le plus proche de la porte de sortie! »

Ce qui importe, ce n’est point seulement d’annoncer le Christ, mais de s’assurer que c’est bien le Christ qui est annoncé, un Christ qui ne soit ni de hit-parade ni de serre chaude, mais le Christ vrai Dieu et vrai homme, le Christ des Apôtres, le Christ des petits et des simples, le Christ dont je reconnais l’accent galiléen si proche de mon accent basque, le Christ qui me dit comme à l’apôtre Philippe : « Roger, qui m a vu, a vu le Père! »

J’en ai fait, des sermons, pendant tant d’années et sous tous les cieux! Que de fois ai-je crié Jésus par-dessus les toits! Mais, je l’avoue, là où je me suis senti le plus comme témoin du Christ, c’est quand l’annonce a pris la forme d’une réponse à qui interrogeait ma vie chrétienne tout court : «

Pourquoi êtes-vous chrétien? »

Bonne question! Chaque fois qu’elle m’a été posée (surtout par des jeunes, souvent sans détour), je me suis senti rajeuni dans ma foi baptismale, nettoyé de tous les embruns de la routine qui colle à ma vieille peau de cardinal. Pourquoi suis-je chrétien? Embarrassante question qui m’a fait toujours bafouiller/quand j’ai cherché à y répondre tout seul: face à une question aussi singulière je ne m’en suis tiré que par une réponse plurielle … c’est-à-dire d’Église. ~

L’Église? Que de fois ai-je médité les paroles de Jean Sulivan, ce prêtre passeur d’hommes : « L’Église est la communion de tous ceux, ni meilleurs ni pires, dont le regard est réglé sur une autre distance, qui ont Lair de désigner un « territoire » humain où la nuit est un peu moins dense, et qui donnent envie de croire que c’est de ce côté que Laube poindra. »

Pour ma part, je crois que Dieu est tout neuf chaque matin et que son Evangile me rend neuf chaque matin. Parole de globe-trotter parmi les peuples! Parole de vieux cardinal de l’Église ! Parole de simple disciple de l’Evangile! C’est ainsi qu’au soir de ma vie je sens encore battre le cœur de l’homme. Et le cœur de Dieu. Car c’est tout un.


Le mois prochain (septembre) : Extraits de rencontres du Cardinal Etchegaray avec des personnalités diverses.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

« J’ai foi en nous » : Au-delà du désespoir

 

Prêtre à Ibillin, un petit village de Palestine, Elias Chacour, Arabe et citoyen d’Israël, est l’un des témoins vivants de cette coexistence prétendument impossible au Moyen-Orient. C’est un homme qui, malgré l’amertume que pourrait susciter en lui l’histoire de son peuple, n’a eu de cesse d’œuvrer pour la réconciliation de ces deux « frères de sang » que sont les Israéliens et les Palestiniens.

L’obsession qui l’habite est de construire la paix sans jamais céder devant ceux qui détruisent.

C’est un vibrant message d’amour et un plaidoyer passionné en faveur de la paix qu’il adresse ici à ses frères juifs d’Israël, à ses frères musulmans de Palestine, non pour les convertir à sa religion, mais pour les convertir les uns aux autres dans l’amour de Dieu. Si cet « autre homme de Galilée » parle du fond de sa souffrance, c’est avec la profondeur de son espérance.

Dans cette situation d’angoisse et de peur qui assiège au quotidien les hommes et les femmes d’Israël et de Palestine, il fallait trouver une voix qui, telle la lumière dans les ténèbres, s’élève pour parler d’espérance. Une voix crédible qui sache apprécier l’ami comme l’ennemi. Celle d’un homme qui a fait de sa vie un combat pour la reconnaissance des hommes entre eux. Dans ce jardin de larmes existent des graines de paix. Des bâtisseurs, des hommes, qui ne nous laissent pas désespérer, quelle que soit la dureté de la conjoncture. Des artisans de paix que la fondation «Hommes de Parole» a choisi de rencontrer pour relayer leur volonté dans le tumulte des mauvaises nouvelles et du désespoir. Car la paix est difficile mais possible, où que ce soit, entre qui que ce soit. En avoir la conviction, c’est déjà lui donner une chance.

» Elias Chacour est l’un de ces hommes, avec ses richesses et ses pauvretés, mais avec une volonté farouche et incontestable de se battre pour la paix, la vraie, celle du cœur.

Ensemble, nous avons discuté des heures et des heures au cours de longues journées et de longues soirées à Ibillin, dans son collège ou chez lui. Il m’a raconté sa vie, ses souffrances, ses moments de désespoir et de solitude, mais aussi ses joies et surtout son espérance. Ce livre en est le résultat. Aujourd’hui, je sais avec certitude que son combat est vraiment un combat pour la paix. Un combat que beaucoup pourront contester, car Elias Chacour, citoyen d’Israël, qui est avant tout lui aussi un «homme né bébé, à l’image de Dieu », comme il se plaît à le dire, est également un Arabe palestinien qui parle au nom et avec la sensibilité de son peuple.

Derrière la verdeur et parfois la grande rudesse de ses propos à l’égard de certains Juifs israéliens, on sent bien que l’obsession qui habite Elias Chacour est de pouvoir établir la paix sur les fondements de la justice et de l’intégrité, du courage spirituel et de la lucidité humaine, en construisant toujours, pour ne pas céder la place, jamais, à ceux qui détruisent.


Au cours de ces dernières années, j’ai cherché à comprendre, sur place, la souffrance du peuple• palestinien comme celle du peuple israélien, et j affirme que contrairement aux dires de ceux dont l’obsession est de maintenir et développer la haine et la violence, la volonté de parvenir à une paix juste, vraie et fraternelle, est vraiment l’objectif unique de la majorité de ces deux populations destinées « malgré tout» à s’entendre.

Elias Chacour représente l’un des vrais témoins vivants de cette coexistence prétendument impossible au Moyen-Orient, car il travaille avec tous, il est accepté aussi bien par les Israé¬liens que par les Palestiniens. C’est un homme qui, malgré l’amertume que pourrait soulever l’histoire de son peuple, n’a eu de cesse de dépasser les passions et d’œuvrer pour la rencontre et la réconciliation de deux «frères de sang », ainsi qu’il les appelle, les Israéliens et les Palestiniens.

Une réconciliation qui commence dans cette école qu’il a fondée à Ibillin, où enfants palestiniens musulmans ou chrétiens, et enfants juifs israéliens apprennent ensemble autour d’un corps professoral représentant la même mixité. C’est sur ces bancs que la paix se construit, que l’Israël d’Elias Chacour prend forme. La forme d’une terre de paix où vivent réconciliés les fils de Dieu, ces frères qui s’ignorent encore. Car tous croient en ce Dieu unique de la Bible, révélé à Abraham.

Elias Chacour » est «un homme de paix dans un pays en guerre ». Il est un homme qui cherche à vivre la paix et qui est en quête de justice. Un homme éperdu d’amour pour son pays ainsi que pour son peuple. La seule chose qu’il essaie d’exprimer s’inspire du message de Celui qui a guidé son enfance et sa vie : Jésus-Christ. Le présenter comme « un autre homme de Galilée» n’est pas le comparer au Christ, mais rendre hommage à sa volonté de suivre le Christ. Elias Chacour souhaite que le nouvel Homme de Galilée, celui de ces temps présents et à venir, qu’il soit palestinien, musulman, juif ou chrétien, parle le langage de Dieu, celui qui s’adresse aux hommes et non celui de la guerre, de la peur, de la revendication. Il voudrait que chacun soit ce nouvel Homme. C’est ce message d’amour qu’il voudrait voir partir vers le monde entier.


Elias Chacour. J’ai foi en nous. Au-delà du désespoir. Presses de la renaissance, 2002.

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Mais qui es-tu pour m’empêcher de mourir ?

Cette question cinglante fut posée à l’auteur par un homme en détresse. Elle traduit le contenu et l’esprit de ces chroniques écrites du quotidien. Gilles Rebèche y raconte sa vocation de diacre à Toulon et dans l’ensemble du département du Var.

En plus de quarante histoires pétillantes où affleurent joies, grandeurs et souffrances des personnes qui subissent la pauvreté, il révèle son itinéraire au service des « sans voix » dans la rue, dans les cités, auprès des responsables politiques. Avec humour, modestie et obstination.

Au fil de ces récits se dessine le portrait d’un diacre. Celui qui, à l’image du Christ, se fait serviteur des plus fragiles. Il rappelle que la capacité de fraternité de la société et de l’Eglise se mesure à la place donnée aux pauvres. C’est ce que l’on appelle la diaconie.

Accessible à un très grand public, cet ouvrage dévoile des éclaircies du ciel, aperçues sous la paupière du quotidien.


Gilles Rebèche est diacre du diocèse de Fréjus-Toulon. Après des études de sociologie et de théologie, il crée avec son évêque la diaconie du Var, initiative originale en Europe, qui intervient dans les domaines de la santé, du logement, de l’animation des quartiers, de l’économie solidaire, de la culture, et de l’accompagnement des familles en deuil… Il est membre du Conseil national de la solidarité de l’Eglise de France.


Prologue : De commencements en commencements. pp. 9-10

A l’occasion des vingt-cinq ans de la diaconie du Var, j’ai senti l’impérieuse nécessité de rendre compte de l’Espérance déposée en moi par des témoins qui ont accepté de vivre ce qu’ils comprenaient de l’Evangile. C’est aussi une réponse fraternelle à ceux qui m’ont demandé de mettre par écrit des événements souvent relatés lors d’échanges informels.

Est-ce le passage de la cinquantaine ? Est-ce à cause des deuils successifs et nombreux de ces derniers mois : parents, amis, compagnons des premières heures ? Est-ce la réaction face aux incompréhensions de ceux qui opposent action sociale et vie spirituelle, comme s’il fallait choisir cette alternative pour vivre l’Evangile ? Est-ce le désir de transmettre aux plus jeune les valeurs reçues de tant de témoins lumineux ? Est-ce une réponse à ceux qui répètent à loisir : « A quoi sert-il d’être diacre ? », « qu’est-ce que cela veut dire la diaconie ? ». Est-ce tout cela à la fois ou est-ce autre chose ? Je ne sais pas vraiment.

Les récits de ce livre évoquent quelques-unes des rencontres vécues au cours de ces années passées ; ce qu’elles m’ont appris sur moi-même, sur ma vocation, sur l’Eglise, sur la société et bien sûr sur la diaconie, que je devais animer sans programme préétabli. Elles font souvent référence à ceux que j’appelle « mes frères et sœurs éveillés », plus vivants que jamais, même s’ils ont franchi l’épreuve de la mort. Ce sont eux qui me permettent de comprendre la question que Jésus posait à ses disciples le soir du Jeudi Saint après leur avoir lavé les pieds : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ? » (Jean 13,12).

Cette question est surtout une invitation à relire dans nos vies les signes de la présence du Christ serviteur qui se fait proche de nous dans les réalités les plus ordinaires, les plus profanes, celles qui construisent le quotidien de la vie.

En fait, Jésus n’attend pas vraiment de réponse à sa question, mais il ajoute : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jean 13, 15).

Ving-cinq ans de diaconie dans le Var sont un écho humble, pour répondre à ce commandement d’amour. Ces vingt-cinq années sont déjà une mémoire d’avenir, un grand motif d’action de grâce. Elles m’ont incité à écrire pour partager cette joie d’aimer et d’être aimé. Les pages qui suivent sont comme des éclaircies du ciel aperçues sous la paupière du quotidien ! Elles ne sont pas que des souvenirs : elles éclairent aussi le futur. Peut-être pourront-elles aider les diocèses qui envisagent d’autres naissances de diaconie ?

Ce livre se veut aussi un hommage à tous ceux et celles qui, dans le Car, ont écrit avec leur vie cette belle aventure de la diaconie. Les visages de ceux qui nous précèdent ne nous fixent pas sur le passé ; au contraire ils nous invitent à regarder vers l’avant, vers l’horizon des lendemains en marchant « de commencements en commencements ».

Une prière au cœur de la nuit. pp. 184-187

Jean-Louis Aubert aimait raconter ses hauts faits avec Rolland et Michel. Grand barbu, assez filiforme, il prenait volontiers la parole en public, sans forcément que ce soit bien audible. Ils avaient pris la route ensemble à pied jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle en envoyant régulièrement à Jéricho des cartes postales sur leur itinéraire. C’était un défi qu’ils s’étaient lancés, mais aussi une authentique démarche spirituelle. Avant de partir, ils avaient tenu à se faire bénir par l’évêque et à obtenir une lettre de recommandation pour la route. Il faut bien avouer que leur allure de pèlerins pouvait effrayer quelques hôtes, peu habitués à voir des gars de la rue, marqués sur leur corps par les traces de l’alcool ou de quelques bagarres, faire ainsi un chemin de foi.

On avait retrouvé Michel et Jean-Louis à Lourdes pour une étape sur leur chemin, Rolland ayant finalement rebroussé chemin en cours de route.

Il faut dire que l’un et l’autre étaient des habitués de Massabielle, ce lieu d’accueil créé dans la diaconie, à l’origine comme une aumônerie des sans-abri, pour rassembler les personnes en grande précarité ayant fait l’expérience d’un pèlerinage à Lourdes et désireux de se retrouver dans un climat simple et convivial pour parle, manger ensemble, s’entraider, prier et approfondir les textes bibliques.

Massabielle évoque bien sûr par son appellation la grotte des apparitions à Lourdes, mais plus encore ce lieu, appelé du temps de Bernadette Soubirous la « grotte aux cochons », car les porcs allaient s’y réfugier. Jean-Louis aimait commenter : « C’est dans cet endroit de merde, qu’une source d’eau vive a pu sortir. Ca veut dire, que même si t’es dans la merde, même si ta vie est celle d’un cochon, tu peux toujours te relever. » Se relever, c’est le désir de beaucoup de ceux qui fréquentent Massabielle. La bien nommée, Marie Cadeau, petite sœur de Saint François d’Assise, y développe depuis des années une ambiance d’accueil chaleureuse.

Jean-Louis, comme beaucoup, avait du mal à se relever, malgré sa gouaille et ses prises de paroles généreuses. Ayant subi une greffe du foie, il n’avait pas pour autant abandonner l’alcool.

Au retour de Saint Jacques de Compostelle, avec Michel, il avait fondé une association « Et après ? », prenant même le soin de déposer les statuts en préfecture. Ils voulaient ensemble créer un lieu de vie autogéré pour d’anciens SDF. Jean-Louis avait finalement accepté d’entrer en appartement à Saint-Jean-du-Var, à cause de ses problèmes de santé. Il avait chez lui un press-book qu’il montrait volontiers avec articles de presse, statuts de l’association et photos de ses exploits : le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, la marche des chômeurs à Amsterdam, la journée du « refus de la misère » à Chateauvallon, les pèlerinages à Lourdes…. Et la nuit des sans-abri.

Il avait parlé de cette nuit comme s’il en avait été l’initiateur. En fait, il se souvenait d’une manifestation organisée en 1994 sur la place de la Liberté un 21 décembre. L’Etat avait décrété que ce serait la journée de la solidarité, eu égard à l’approche de Noël. La DDASS invitait les associations caritatives à organiser des spectacles et des goûters ce jour-là.

Cette proposition avait suscité la colère de certains SDF, qui en réaction avaient organisé cette nuit des sans-abri, pour dire que la solidarité ne s’arrêtait pas à 18h avec la fermeture des bureaux, qu’ils étaient des adultes et non pas des enfants à qui on fait croire au Père Noël en offrant un goûter ! Jean-Louis avait été de l’aventure et en gardait une certaine nostalgie.

Un soir, au cours d’un échange alors que nous venions d’accueillir des familles du Kosovo, il prit la parole : « Quand on a couché dehors, ça vous marque toute une vie. Même si on a un appartement, on n’oublie pas ! On voit le monde autrement. Les Kosovars qui sont arrivés, ils savent que chez eux d’autres sont dehors, sans maison… et ils y pensent. Alors, je vous propose que tous ceux qui veulent, on passe une nuit dehors pour prier avec les sans-abri de la terre entière ! ». Nous étions tous émus par cette proposition qui fut l’unanimité.

C’était en 1999, l’occasion d’entrer dans le jubilé de l’an 2000 en célébrant à quelques jours de Noël cet événement. Depuis, chaque année, même si Jean-Louis nous a quittés, nous nous retrouvons le 21 décembre, et dans la nuit redisons cette prière :

« Maître du ciel et des saisons, Dieu d’Abraham, d’Isaac, d’Ismaël et de Jacob,
Maitre du temps et de l’histoire, Dieu des commencements et des éternités,
Toi qui fis la nuit et le jour, entends monter de la terre entière le cri des pauvres et des opprimés.

Ecoute la prière de tous ceux et celles qui se trouvent sans abri à travers le monde à cause des guerres et des cataclysmes, à cause de la misère et de l’injustice, à cause de l’inconscience ou de l’imprévoyance des responsables publics.

Accorde à tous ceux qui souffrent de n’avoir ni maison, ni abri, de trouver secours et protection.

Suscite au cœur de tous les nantis le désir d’une solidarité effective et concrète.
Donne force et courage, paix et confiance à tous ceux qui dans leur détresse se tournent vers Toi.

Permets que la lumière de ton Amour éclaire l’intelligence et le cœur de tous ceux qui auc quatre coins du monde décident du sort économique et social de leurs frères humains.

Repousse loin de nous tout ce qui aliène les consciences : le pouvoir de l’argent, la peur de l’autre, l’égoïsme et l’orgueil, l’indifférence et le mépris.

Fais surgir de nos vies les fruits de ton Esprit, pour qu’advienne dans ce monde la civilisation de l’amour, dès aujourd’hui, maintenant, durant cette nuit, demain matin et pour les siècles des siècles.»


 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

La vie de Frère Roger, fondateur de Taizé (1er partie)

 

En 1940, en pleine guerre, un jeune homme s’installe seul dans le petit village de Taizé et y cache des réfugiés, notamment des juifs. Aujourd’hui, c’est une communauté mondialement connue. Elle accueille des dizaines de milliers de jeunes de tous les pays. Elle anime des rencontres sur tous les continents et est présente aux cotés des plus pauvres du monde. Le livre donne amplement la parole à Frère Roger lui-même pour raconter ses origines familiales, la naissance puis la réalisation de ses intuitions, les étapes d’une aventure risquée, semée, certes, de succès, mais aussi de limites, en particulier sur le chemin de l’œcuménisme qui avait été si bien engagé. Nous ne pouvons construire qu’à partir de ce que nous sommes, avec nos limites et nos fragilités. Dieu dépose un trésor d’Evangile dans les vases d’argile que nous sommes. .

Le fondateur de Taizé demeure étonné de ce qui est arrivé. Cette biographie raconte l’extraordinaire itinéraire spirituel d’un homme et l’aventure sans pareille d’une communauté chrétienne au Xxe siècle.


Extrait du Chapitre Un désert humain

La défaite française de 1940 avait laissé le pays séparé en deux zones, l’une occupée, l’autre libre. Des réfugiés, des juifs en particulier, essayaient de fuir et de se cacher dans la zone non occupée. Roger se sentait poussé à partir pour la France, afin d’être près des plus démunis. Il savait qu’il devait vivre et prier au cœur de la détresse, pour que naisse ce dont il avait l’intuition. Je souhaitais commercer en quelque sorte par me mesurer moi-même : suis-je capable de me tenir au milieu d’une des plus grandes épreuves du moment ?

Il demanda à une agence s’il trouverait une maison en France. .. Dès septembre, Roger retourna à Cluny chez le notaire pour signer la promesse d’achat d’une maison à Taizé. Le voyant si jeune, le notaire lui fit remarquer que, une fois qu’il aurait signé, s’il changeait d’avis il aurait une somme à payer. Roger alla un moment à l’église Notre-Dame-de-Cluny pour prier. Puis il revint et signa.

Le choix de Taizé, village tout simple et en partie abandonné, garde pour frère Roger une part de mystère. Je savais, dit-il, que ce projet devait se réaliser dans un désert. Or une succession d’événements avait fait de cette région un désert humain : la maladie qui avait frappé les vignobles, l’attraction exercée par des zones plus industrielles, la Première Guerre mondiale dont si peu d’hommes étaient revenus. La solitude pesait particulièrement sur les personnes âgées. Mais, pour ma part, je n’en fus pas gêné. Il y avait trop de nécessités immédiates. Depuis le premier jour, j’ai dû apprendre à travailler la terre et à vivre de très peu.

Taizé se trouvait à quelques kilomètres au sud de la ligne de démarcation qui coupait la France en deux. Apprenant que frère Roger vivait à Taizé, des amis de Lyon lui demandèrent, dès 1940, s’il pouvait cacher dans sa maison des réfugiés, des juifs notamment. Et la maison devint le lieu d’un va-et-vient de réfugiés, parfois abattus par la peur et l’épuisement. Chacun n’indiquait à frère Roger que son prénom et ne disait de son passé que ce qu’il souhaitait dire. Frère Roger préparait de la soupe aux orties et des escargots qu’il trouvait à profusion car il y avait autrefois, au pied de la colline, une escargotière. Il allait les ramasser et les jetait dans l’eau bouillante. Il les ressortait de l’eau et on les mangeait tels quels.

Ainsi la nécessité d’accueillir et de gagner sa vie s’est imposée à lui dès le début. Il découvrit que, même avec très peu, il est possible de recevoir et de partager. La simplicité des moyens donne naissance à un sens de l’universel et de la communion, alors que, parfois, l’abondance peut être une source d’embarras pour celui qui reçoit, comme pour celui qui est accueilli.

Les repas à Taizé sont restés simples. Mais la simplicité n’est jamais confondue avec l’austérité. Avec de l’imagination, avec presque rien, il est possible d’apporter de la gaieté et un sens festif à l’existence quotidienne.

Frère Roger conserve des souvenirs chaleureux de l’accueil de certains habitants de Taizé, en particulier la voisine qui, l’hiver, chauffait une brique pour qu’il la mette dans son lit avant la nuit. …Trois fois par jour, frère Roger se retirait pour prier dans un petit oratoire qu’il avait aménagé. Certains des réfugiés étaient juifs. Pour frère Roger, il n’était pas question que ses hôtes se sentent obligés de se joindre à lui pour la prière. J’aurais trouvé insupportable qu’ils viennent prier par gratitude. Ils savaient que je priais mais je ne disais rien. On ne peut forcer quiconque. C’est une période où j’ai beaucoup aimé chanter seul. Le chant, la musique jouaient un tel rôle dans ma famille depuis mon enfance.

Se remémorant cette époque, frère Roger pense qu’il était non pas naïf mais sans expérience encore. Et il découvrit la face la moins généreuse de l’humanité. Il était en danger continuel bien que, durant les deux premières années, ses parents aient demandé au général Filloneau, oncle par alliance d’une des sœurs de frère Roger, de protéger de loin leur fils. Pendant l’été 1942, il reçut une lettre du général l’informant qu’il ne pouvait plus assurer sa protection et qu’il valait mieux quitter Taizé. Il décida de ne plus accueillir de réfugiés pour ne pas les mettre en danger. Mais lui-même resta, en dépit des visites régulières de la police civile. Il se souvient de s’être exhorté à consentir à tout ce qui pourrait lui arriver, de la même manière que, adolescent, il s’était résolu à consentir à sa maladie. Un soir de l’été 1942, il faisait chaud, les fenêtres étaient grandes ouvertes. J’étais assis à une petite table sur laquelle j’écrivais. La menace d’être arrêté était pesante. Ce soir-là, face à la peur qui prenait aux entrailles, il y eut un oui à Dieu. Je fus saisi par une prière que je dis vraiment sans comprendre : Même s’il fallait perdre la vie, permets que se poursuive ici ce qui a commencé.

En novembre 1942, frère Roger accompagna en Suisse quelqu’un qui était sans papiers pour franchir la frontière. C’est précisément à ce moment-là que la France fut totalement occupée et qu’il devint impossible d’y retourner. Quelque temps plus tard, un ami de Cluny, Gaston Chautard, fit savoir à frère Roger que, les 11 et 12 novembre ; la Gestapo avait visité deux fois la maison de Taizé. Il avait été dénoncé. Depuis, j’ai souvent pensé que, dans chaque pays du monde, il devait y avoir une proportion à eu près égale d’êtres humains capables du plus grave quand les circonstances s’y prêtent. Et Roger resta en Suisse. Il fut profondément touché par cette dénonciation. Une fois de plus, il en appela aux intuitions de son enfance et de sa jeunesse. Il importait avant tout de consentir, sans se laisser atteindre par la désespérance et le découragement. A Genève, il se mit à aller prier chaque matin, avec quelques jeunes, dans une chapelle de la cathédrale.

Extrait du Chapitre la parabole de la communauté

Pendant la période qu’il avait passé à Taizé, Roger avait rédigé une petite brochure et l’avait publié en automne 1941. Dans cette brochure de 18 pages, il décrivait son idéal de vie commune. Il avait intitulé ce texte Notes explicatives. La toute première version, le l’avais écrite pour moi-même. Vers l’âge de 18 ans, j’ai eu conscience que, pour se construire intérieurement, il était indispensable de découvrir quelques références essentielles auxquelles revenir jusqu’à la mort. J’avais réalisé que le chrétien se charpente à partir de quelques valeurs fondamentales d’Evangile autour desquelles s’élabore une unité de la personne. S’il fallait oser prendre de grands risques pour le Christ, et non pas choisir la facilité, j’allais avoir besoin d’être vigilant. Dans l’Ecriture, il y a des textes plus fondamentaux que d’autres. Frère Roger a toujours considéré que les Béatitudes étaient particulièrement essentielles. Aussi, lorsqu’il se mit à écrire, il commença par les trois mots qui récapitulaient l’esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde. Là se trouvait pour lui comme une lumière d’Evangile. Mais, comment vivre ces réalités quand on est seul ?

Avec le temps, Roger avait ressenti la nécessité d’une source commune à partir de laquelle une parabole de communauté puisse se réaliser à quelques-uns. Dans sa brochure, il raconte ces rencontres d’étudiants, ces balades à travers champs et bois, ces veillées tardives pendant lesquelles, au cours de longs entretiens, nous découvrions une préoccupation commune qui tous nous avait pris à la gorge : notre solitude, l’état d’isolement qui nous menaçait une fois les études terminées . Cette constatation l’amena à préparer les bases d’une vie en communauté. Il s’agissait pour nous, écrivait-il, de rompre avec une tradition trop individualiste afin d’user pleinement des richesses engendrées par la vie commune. Tenter de former une communauté : Voilà l’appel qui devint irrésistible.

Pour donner des fondements solides à la vie intérieure, cette brochure de 1941 met en évidence quelques mots que Roger avait déjà fixés pour lui-même depuis longtemps : Que ta journée, labeur et repos soient vivifiées par la Parole de Dieu ; maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ ; pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes, joie, simplicité, miséricorde.

Frère Roger écrit aussi que la réconciliation des chrétiens est une vocation essentielle : Nous voudrions conserver présente la vision du déchirement du Corps du Christ. Notre communauté doit être un foyer d’œcuménisme.

La brochure annonce qu’à Taizé une maison a été ouverte comme lieu de prière. Cette annonce est commentée par une note en bas de page qui montre que Roger avait dans le cœur beaucoup plus que ce qu’il avait osé écrire : On nous pose souvent la question : allez-vous créer dans cette maison une communauté permanente ? La question est trop brûlante aujourd’hui pour pouvoir donner des précisions à ce sujet.

Il est intéressant de remarquer que tout ce qui allait naître dans les années à venir était déjà contenu en germe dans la brève brochure de 1941, rédigée par un jeune homme de 25 ans. Ces Notes explicatives furent publiées à Lyon fin 1941 par l’intermédiaire de l’abbé Couturier, un pionnier de l’œcuménisme.

Parmi ceux qui lurent la brochure, il y eut deux étudiants de Genève qui devinrent plus tard les deux premiers frères de Roger. Ils furent frappés par sa publication et prirent contact avec lui à l’occasion de ses passages en Suisse : Max Thurian qui étudiait la théologie, et Pierre Souvairan, l’agronomie. Fin 1942, lorsque Roger, de retour de Taizé, dut rester à Genève, Max et Pierre le rejoignirent pouru vivre avec lui dans un appartement situé à l’ombre de la cathédrale de Genève, rue du Puits-Saint-Pierre. Un quatrième vint partager leur vie, Daniel de Montmollin. Ils commencèrent une vie de travail commun et de prière, dans le célibat et dans la communauté des biens, avec une promesse renouvelée chaque année. Max préparait une thèse sur la liturgie et Roger reprit la sienne sur un sujet en relation avec ce qui commençait à prendre forme : L’idéal monastique avant saint Benoît et sa conformité à l’Evangile.

Une vie en commun, une très belle vie , commença à Genève. L’appartement était toujours plein d’hôtes, comme l’était la chapelle qu’ils utilisaient à la cathédrale. Bientôt la prière du matin eut lieu dans la cathédrale elle-même. Geneviève, la sœur de Roger, tenait l’orgue pour la prière commune. Elle se souvient de sa propre surprise en voyant le nombre de jeunes qui venaient le matin prendre part à la prière avant d’aller au travail.

Extrait du chapitre Des voies nouvelles

A la fin des années 1970, une génération nouvelle arrivait sur la colline de Taizé. Le processus de maturation et d’approfondissement que souhaitaient les frères avait besoin de s’appuyer sur une recherche des sources de la foi, de la confiance en Dieu. Désormais, chaque matin, tout au long de l’année, des frères allaient donner dans tous les groupes, en de nombreuses langues, une introduction aux sources chrétiennes.

En été 1975, une journée du peuple de Dieu eut lieu à Taizé. Les cardinaux Marty et Dopfner, présidents des conférences épiscopales de France et d’Allemagne, y participèrent. Ce fut l’occasion d’exprimer à beaucoup ce que frère Roge avait déjà dit aux jeunes responsables le lendemain du concile des jeunes : Taizé ne veut pas organiser un mouvement autour de la communauté, mais, souhaite stimuler les jeunes à devenir chez eux créateurs de paix, porteurs de réconciliation et de confiance sur la terre, en s’engageant dans leur ville, leur village, leur paroisse, avec toutes les générations, des enfants aux personnes âgées.

Pour accompagner les jeunes dans cette recherche, il fut décidé que, une fois par an, la communauté irait aux eux passer cinq ou six jours dans une grande ville, du 28 décembre au 3 janvier. Ce furent les rencontres européennes qui, dès 1978, eurent lieu à Paris, Barcelone, Rome, Londres, Cologne…

Avec les années, le nombre de participants devint si grand que la cathédrale de la ville ne suffisait plus pour la prière commune, il fallut relier plusieurs églises par lignes téléphoniques. Puis, quand les frontières de l’Europe de l’Est s’ouvrirent, ces rencontres eurent lieu à Wroclaw, Pragues, Budapest,. Ensuite, les rencontres de Vienne, en 1992, de Paris, en 1994, rassemblèrent plus de cent mille jeunes, non seulement européens mais aussi d’autres continents. Désormais, lors de chaque rencontre, les jeunes sont réunis dans le plus grand espace qu’on puisse trouver, généralement des halles d’exposition ornées et transformées en lieux de prière. Chaque année, de septembre à janvier, des frères vivent dans la ville pour y préparer, avec les paroisses, l’accueil des dizaines de milliers de jeunes.

A Taizé, les rencontres de jeunes sont devenues intercontinentales. Aujourd’hui, chaque semaine, elles réunissent des jeunes de 35 à 70 nations, du Mexique au Kazakhstan, du Congo à l’Inde, de Haïti à l’Afrique du Sud.


Spink, Katryn. La vie de frère Roger de Taizé. Seuil, 2013.


A suivre, le mois prochain : Frère Roger : un reflet du Christ de compassion.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Dieu aux portes du monde

 

Parce que tu as aimé cette terre Seigneur, voilà qui me donne d’espérer quand je sens ma foi vacillante. À voir vivre tes enfants rieurs, comment ne pas sentir la tendresse de ton regard posé tout doucement sur chacun d’eux. Tu es là ! Je le crois. Et je devine ta joie, car c’est ma joie. Et je connais ta peine lorsqu’ils souffrent, car c’est la mienne, et elle ne peut venir que de Toi.

Et du plus profond de mon impuissance, monte en moi cet appel à les consoler avec toi ! À prendre avec toi ce poids de douleur qui accable notre terre jusqu’à plus soif. Mais je te découvre plus pauvre que moi. Plus pauvre que moi dans ta toute-puissance. Et ton amour n’en finit plus d’attendre les deux mains clouées sur le bois. Qui donc prendra sur lui le poids de ta croix? Faut-il être entré dans ta gloire pour mesurer le poids infini de ta souffrance et trouver la force de l’assumer avec toi?

Pourquoi te cacher derrière ce silence qui enveloppe l’univers, comme si, sur le point de parler, tu retenais ton souffle, l’espace d’un instant. Un instant d’éternité où l’Homme attend les yeux tournés vers le ciel…

Pourtant, tout dans l’univers ne s’écrie-t-il pas :  » Gloire! Des astres créés, aux rires des enfants, contemplez Celui qui vient! Celui qui Est! Contemplez! Il est là, aux portes du monde, et vous êtes chez Lui. L’univers est son jardin et l’Homme, un promeneur solitaire qui cherche son chemin. N’entendez-vous pas sa voix?  »

Et l’Homme, reste-là, hébété au cœur du jardin, soûlé par le poids de sa vie, ne sachant plus où regarder quand tout, autour de lui, l’appel vers Toi. Nous aurais-tu donc créés aveugles ?

Pourtant, un jour, mes yeux ont vu. C’était de nuit. C’est bien connu, tous les saints le disent, tu ne viens que de nuit. Tu es venu vers moi parce que je t’avais appelé, je t’avais supplié… Il y a de çà longtemps, et c’est maintenant, tellement le souvenir en est vivace. Ton Nom alors s’est gravé en ma mémoire, en moi qui ne suis rien, une passion inutile d’après certains. Tu es venu au cœur de ma faiblesse et de ma peur. Tu as dit les mots qui seuls pouvaient me relever : j’étais aimé de Toi !

 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Madeleine Delbrêl : une vie donnée au dialogue avec les athées

Connue surtout pour son engagement social dans le monde ouvrier et son dialogue avec les communistes, se sentait proche des athées.A dix-sept ans, elle avait même proclamé son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. »


« Militante sociale, 1904-1964 », indique la plaque de la petite rue Madeleine Delbrêl, à Mussidan, le bourg de Dordogne où elle est née. « L’une des plus grandes mystiques du XXe siècle », déclarait quant à lui le cardinal Martini, archevêque émérite de Milan, en Italie, pasteur et théologien renommé. Une militante sociale mystique ? Bizarre.

La suite du portrait est à l’avenant. Ce petit bout de femme à la santé fragile perce les nuits pour discuter passionnément avec des amis ouvriers ou pour écrire, paquet de Gauloises et cafetière à portée de main. L’artiste éprise de beauté goûte le roquefort et le vin rouge plus que la tasse de thé. L’assistante sociale réaliste qui travaille à la mairie d’Ivry-sur-Seine avec « des grands types du Parti » est d’une fidélité sans faille à l’Eglise.

L’originalité de Madeleine, ses talents, son parcours, font éclater les classifications habituelles. Et sa conversion violente et totale, qui la laisse « éblouie par Dieu », à l’âge de vingt ans, n’explique pas tout. Les étiquettes ne tiennent pas bien sur elle. Par héritage familial peut-être : le couple de ses parents n’est pas dans la norme. Jules, son père, un Gascon d’origine ouvrière, intelligent et dynamique, original jusqu’à l’extravagance, fait une belle carrière aux Chemins de fer. Lucile, sa mère, plus effacée, est de famille bourgeoise. Jules et Lucile se sépareront en 1936. Leur fille unique dira : « J’ai vécu, et cela fut une chance, hors des cloisonnements sociaux. Ma famille était faite de tout. »

Madeleine évolue librement dans les environnements les plus divers. C’est la même qui fréquente les milieux intellectuels et reçoit, à vingt-et-un ans, le prix Sully-Prudhomme de l’Académie Française pour ses poèmes, qui choisit, huit ans plus tard, de quitter Paris pour vivre parmi les ouvriers d’Ivry-sur-Seine, bastion historique du Parti communiste. Parce que l’Evangile l’appelle à vivre au coude à coude avec les pauvres, avec ceux dont la plus grande misère est peut-être de ne pas connaître Dieu. C’est le début d’une aventure de plus de trente ans, interrompue par sa mort. Dieu… Il faut bien y venir pour comprendre Madeleine. A dix-sept ans, au lendemain de la Grande Guerre, alors qu’elle étudie les lettres et la philosophie à la Sorbonne, elle proclame son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. » Trois pages où elle pointe l’absurdité de l’existence humaine fuyant la réalité : la mort est le point final. Comment ne pas penser à Jacques et Raïssa Maritain qui, une vingtaine d’années plus tôt, dans les mêmes interrogations sur le sens de la vie, également étudiants à la Sorbonne, songeaient au suicide ? Ils découvrirent la foi avec Léon Bloy et animèrent ensuite les milieux intellectuels et artistiques chrétiens.

Madeleine, elle, rencontre Jean Maydieu et son groupe d’amis. Les deux jeunes gens sont si bien ensemble qu’on les considère comme fiancés. Mais Jean disparaît sans crier gare pour entrer chez les dominicains.

L’Évangile, le livre à vivre

En plein remue-ménage intérieur, à la limite de ses forces, Madeleine se laisse interroger au contact de ces jeunes proches d’elle. Ils réfléchissent, vivent, et n’en sont pas moins chrétiens ! Dieu n’est donc plus rigoureusement impossible… Madeleine est une femme réaliste. C’est une constante dans sa vie. Donc, plutôt que d’agiter des idées sur Dieu, elle décide de prier. Elle raconte : « Dès la première fois, je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme… Depuis, lisant et réfléchissant, j’ai trouvé Dieu ; mais en priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante, et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne. »

Deux ans plus tard, par la vie paroissiale et le scoutisme dans lequel elle s’est engagée, elle rencontre l’abbé Lorenzo, vicaire à Saint-Dominique, à Paris. Il « fait exploser l’Evangile » pour elle. Ce sera désormais pour elle « non seulement le livre du Seigneur vivant, mais le livre du Seigneur à vivre », écrira-t-elle. Elle le lit « comme on mange du pain ». Un pain « tenu par les mains de l’Eglise ». La jeune convertie désire « être volontairement à Dieu autant qu’un être humain peut appartenir à celui qu’il aime ». Le carmel l’attire, mais elle décide de rester dans le monde, notamment pour prendre soin de sa mère. Madeleine, elle-même souvent malade, lit beaucoup. Elle acquiert une solide culture chrétienne et passe un diplôme de l’Ecole pratique de service social.

En 1933, le 15 octobre, jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila, Madeleine s’installe à Ivry-sur-Seine avec deux amies, anciennes du scoutisme comme elle. C’est le début de ce qu’on appellera plus tard les « Equipes Madeleine Delbrêl ».

Elles ne seront jamais plus d’une quinzaine. Les fondatrices ignorent tout de la condition ouvrière et du marxisme. Or la cohabitation entre catholiques et communistes est rude. Il arrive aux jeunes femmes de recevoir des cailloux dans la rue : elles sont du parti des « curés » ! Comme le sont aussi les trois patrons d’Ivry payant le plus mal leurs ouvriers… L’assistante sociale collabore avec les services municipaux. Elle découvre la solidarité et l’organisation des communistes. Madeleine et ses compagnes se mêlent si bien à la population que, dans leur maison, se croisent des gens de tous bords, de tous âges, accueillis avec la même cordialité. Le style y est très franciscain : simplicité et joie, fantaisie.

Un ami s’interroge : « Votre vie ensemble me pose une énigme scientifique… » Audace prophétique aussi. A la façon de saint François qui alla à la rencontre des musulmans, Madeleine participe à des meetings du Parti. Elle désire comprendre ceux avec qui elle vit et travaille. En 1936, le responsable communiste Maurice Thorez (qui habitait Ivry), « tend la main » aux chrétiens dans un appel célèbre. C’est à cette époque, semble-t-il, que Madeleine connaît la « tentation » de devenir communiste, selon ses propres mots. Elle replonge dans les évangiles et n’y trouve pas l’ombre d’une justification de la violence que prône le communisme. Puis elle lit des textes de Lénine sur la religion. Une lecture décisive : « Une fiche clinique d’une asphyxie de la foi était comme établie et je pouvais constater sur moi que, pour les premiers résultats tout au moins, la méthode était parfaitement efficace. A ce moment-là, je sursautai de crainte pour Dieu, mon trésor », écrit-elle.

Quelques mois avant sa mort, Madeleine dira encore : « J’ai été et je reste éblouie par Dieu. » L’identité profonde de l’assistante sociale apparaît clairement : Madeleine est une amoureuse, une mystique. Son action ne se comprend qu’à partir de là. La tentation surmontée, ses engagements ne changent pas pour autant. Ainsi, au moment de la tenue du premier congrès eucharistique de l’Après-guerre, à Barcelone, en 1952, elle écrit aux évêques espagnols pour qu’ils ne marquent pas d’inféodation au dictateur espagnol Franco lors de cette manifestation. Sans succès.

Lors de l’affaire des époux Rosenberg, marxistes juifs suspectés d’espionnage des Etats-Unis au profit de l’URSS, elle prend la parole au cours d’un grand rassemblement au Vel’d’Hiv. Elle veille dans la prière la nuit de leur exécution, le 19 juin 1953.

Soeur aînée des prêtres-ouvriers

C’est à cette époque également que prend place la crise des prêtres ouvriers. Rome met fin à l’expérience qui dure depuis une dizaine d’années. On a pu dire de Madeleine qu’elle était la soeur aînée des prêtres-ouvriers : elle a réalisé leur idéal de témoigner du Christ en travaillant au milieu des ouvriers ; elle a été mêlée de près aux débuts du séminaire de la Mission de France à Lisieux, en 1941. Et elle souffre beaucoup de la crise.

Son expérience du communisme et son sens de l’Eglise déterminent sa position : il faut obéir à l’Eglise. C’est ici que prend place la seule anecdote « merveilleuse » de la vie de Madeleine. Elle a un grand désir d’aller prier à Rome sur la tombe des apôtres pour l’issue de la crise. Est-ce bien raisonnable, demandent ses compagnes ? Elles n’ont pas d’argent, Madeleine relève de maladie et on a besoin d’elle à Ivry. Et si la somme nécessaire arrivait de façon inopinée, ne serait-ce pas l’indication qu’il faut faire ce voyage ? Or un billet de loterie est offert à l’équipe. Il est gagnant et couvre exactement le montant du voyage…

Les témoins de la vie de Madeleine soulignent unanimement sa bonté, sa tendresse et son attention aux personnes. Les chercheurs qui commencent à étudier sa vie et ses écrits mettent en évidence un autre aspect, méconnu jusqu’alors, de son parcours : son expérience de la souffrance.

Sa santé, l’accompagnement de ses parents, ses engagements pour l’Eglise lui en ont donné une expérience précoce. Jusqu’à atteindre, vers 1955-1956, les limites de ses possibilités physiques et nerveuses.

Et quand Madeleine parle de la souffrance, c’est dans les formules-chocs des mystiques : « Le chrétien est voué au combat […] Pour cela il n’a qu’une seule arme, sa foi […] qui transforme le mal en bien, s’il reçoit lui-même la souffrance comme une énergie de salut pour le monde. »

Ailleurs, elle évoque la souffrance comme « tout ce négatif qui rend libre pour l’amour ». Libre pour l’amour, Madeleine l’a été. Les textes qu’elle a laissés, lumineux, ouvrent pour nous la porte de son monde intérieur : elle donne Dieu, tout simplement.

Le 13 octobre 1964, ses compagnes la trouvent morte à sa table de travail. Cette grande table où l’on peut voir encore les cartes du monde, de l’URSS, de l’Afrique, de Rome que la grande missionnaire aimait avoir sous les yeux. Son agenda, habituellement plein de rendez-vous bien à l’avance, n’en contenait plus à partir de ce jour.


Christophe Chaland- Article paru dans la revue Panorama. Reproduit par le Journal La Croix – CROIRE

 

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