Archives pour la catégorie Témoins du Christ

Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Journal d’un curé de prison

« Heureux qui pense au pauvre et au faible,
Au jour de malheur, le Seigneur le délivre ». Ps 41,2

« La police cherche en chaque homme un assassin.
C’est son travail.
Nous, les prêtres, nous cherchons, au contraire,
Dans chaque assassin, un homme.
Et, dans chaque homme, nous cherchons Dieu ». Virgil Gheorghiu.

Tout a commencé lors d’un voyage en Haïti. Je devais y passer deux semaines, j’y suis restée trois mois. J’allais là pour me reposer au milieu d’une année sabbatique. En fait, du repos, j’en ai pris. Mais j’ai aussi et surtout pris une bonne leçon d’Evangile.

Durant mon séjour, je suis allé visiter des malades dans un hôpital de Port-au-Prince, établissement qui n’avait pas précisément le confort de nos hôpitaux du Québec. Je me suis également rendu dans un bidonville de la capitale rencontrer des responsables d’un Foyer de l’Arche de Jean Vanier, Foyer qui accueillait des enfants profondément blessés par la vie et qui était animé par des personnes dont le dévouement m’a profondément touché. J’ai aussi longuement causé avec les timouns, jeunes, garçons et filles, qui rôdaient autour de la Villa Manrèse où je demeurais. J’ai visité leurs cayes (demeures) qui étaient loin d’avoir les commodités de nos maisons nord-américaines. Tout cela m’a donné un coup au cœur.

C’est là que j’ai compris, avec mon cœur, ce que j’avais saisi et enseigné, bien des fois, avec ma tête. Ce fameux chapitre 25 de l’Evangile selon Saint Matthieu est venu me chercher au plus profond de mon être et m’a rejoint jusqu’au bout des doigts : « j’avais faim, vous m’avez donné à manger… j’étais prisonnier, vous êtes venus me voir… ». C’est là, au milieu de ce pays aussi accueillant que pauvre, que le Seigneur m’attendait.

Quand je suis revenu au Québec, mon évêque m’a fait demander à son bureau pour me proposer un travail pastoral. Diplomate, il ne m’a pas d’abord dit ce qu’il attendait de moi. Il m’a posé une question : « As-tu une priorité ? ». Je lui ai répondu : « Oui, je voudrais retourner en Haïti pour travailler avec les pauvres. » Il m’a regardé bien droit dans les yeux et il m’a dit : « Des pauvres, tu vas en trouver ici. » Il ne croyait pas si bien dire. En fait, il souhaitait que je travaille à l’éducation chrétienne scolaire, ce que j’ai fait durant trois ans. Mais les circonstances, que je crois providentielles, ont fait que j’ai été amené à visiter des prisonniers au pénitencier de Cowansville et qu’ensuite l’aumônier du centre de détention de Saint-Hyacinthe a pris sa retraite.

L’évêque est alors arrivé dans mon bureau et m’a dit : « je cherche un aumônier pour la prison de Saint-Hyacinthe. As-tu un nom à me suggérer ? » Je lui ai répondu : « Oui, le mien. » Il m’a déclaré : « Je le savais. Je te nomme tout de suite. »

C’est ainsi que je suis entré au centre de détention de Saint-Hyacinthe. J’y suis resté quinze ans, pratiquement jusqu’à la fermeture de l’établissement. Mon mandat, très large, m’a conduit à y faire de la pastorale une douzaine d’heures par semaine. Cette pastorale consistait principalement à célébrer la messe dominicale le samedi soir, à visiter les secteurs où séjournaient les personnes incarcérées et à recevoir dans mon bureau tous ceux qui demandaient à me parler. Souvent, à l’occasion de ces rencontres, je leur donnais une crois que je bénissais et qu’ils portaient religieusement à leur cou. Certains demandaient également une Bible ou un Nouveau Testament ou encore des livres que j’ai écrits.

Entre temps, à ce ministère à Saint-Hyacinthe, s’en est ajouré un autre pénitencier fédéral de Cowansville où j’ai œuvré deux jours par semaine durant trois ans. A la demande de mon évêque, j’ai également été aumônier au centre de détention provincial de Cowansville, à raison d’une dizaine d’heures par semaine et ce durant deux ans.

Ces années d’aumônerie en milieu carcéral comptent parmi les plus belles de mon ministère de prêtre et de ma vie même. Ce ne fut pas toujours facile, mais ce fut toujours enthousiasmant. C’est là véritablement que j’ai appris l’Evangile, tellement est vraie la parole de Saint Vincent de Paul : « les pauvres sont nos maîtres, ce sont eux qui nous enseignent l’Evangile. » Cela, je l’ai vérifié tant et tant de fois.

Tout au long de ces années, j’ai assez fidèlement tenu un journal. Il contient des anecdotes, des portraits, des réflexions. J’ai pensé qu’après un recul de plus de huit ans, le temps était venu de raconter les merveilles du Seigneur en ce milieu, d’exprimer ma reconnaissance à ces gars que j’ai appris à aimer. Ils m’ont donné bien plus que je ne pourrai jamais leur rendre et surtout ils m’ont enseigné, même à leur insu, le cœur de l’Evangile qui n’est rien d’autre que l’amour du pauvre. Ce n’est que justice si aujourd’hui je leur rends témoignage et hommage.

P 41
W a étendu un produit de sa fabrication sur sa table, en deux lignes. Au lieu de les avaler, il les a sniffées, comme il le fait quand il a de la coke.

L’effet n’a pas tardé à se faire sentir. Il s’est retrouvé « gelé bien dur ». Quand il est venu me voir, il tenait à peine debout. Ses yeux étaient vitreux, ses pupilles, largement dilatées. Il avait de la difficulté à rassembler ses idées et sa parole était fort hésitante.

Mais il tenait à me rencontrer. Il avait des problèmes qui lui tiraillaient le cœur ; Et il n’avait pas le courage de les dire, et surtout de les affronter, sans un petit remontant. Il me parle comme un automate en me fixant droit dans les yeux. Lentement, il me déroule l’écheveau de sa misère. Il est tout « mêlé » et il compte sur moi pour le démêler.

Comment ne pas reconnaître en ce détenu Jésus lui-même qui souffre et qui pleure ? C’est lui qui a pris les traits de ce jeune blessé et qui frappe à ma porte. C’est lui qui a faim d’écoute, qui a soir d’attention. C’est lui qui vient quêter un peu de mon temps et de mon affection. Et comment pourrais-je refuser cela à Jésus qui m’a tout donné ? je ne le peux pas. C’est avec joie et foi que j’accueille W. dans mon bureau.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Raymond Lavoie, curé téméraire

Il y a quelques années, dans une embarcation de fortune qu’il avait rafistolée lui-même, l’abbé Raymond Lavoie s’est noyé en tentant de traverser le fleuve de l’île d’Orléans à Québec. Il est mort comme il a vécu : dans la témérité. Il n’aura pas eu droit à ce concert officiel d’admiration qui accompagne la disparition de nos grands hommes. Au cours de son existence fiévreuse, il n’a guère su proférer les paroles convenues, celles qui émeuvent sans trop déranger. Ses projets, ses tentatives furent multiples, des coopératives jusqu’à des projets de gouvernement. On y a vu de l’agitation, alors que cet homme était habité par l’irrésistible passion de servir.

Raymond Lavoie était avant tout un prêtre. Fils de la bourgeoisie, ce pasteur s’était converti à la pauvreté. Curé de Saint-Roch pendant de nombreuses années, il a partagé la vie quotidienne de ses paroissiens, proche de tous, surtout des déshérités et des humiliés. Dans les milieux éclairés, on s’est abondamment moqué de lui lorsqu’il a manifesté contre l’implantation d’une boutique de spectacles érotiques dans Saint-Roch. Pour lui, c’était là une nouvelle insulte envers les gens de la basse-ville.

Un quartier chic aurait-il toléré un pareil établissement? Et aurait-on accepté ailleurs cette masse de béton, cette autoroute qui surplombe des habitations de Saint-Roch? Aurait-on supporté, en des endroits mieux pourvus, qu’une voie ferrée coupe les petites rues, entrave la vie d’humbles citoyens habitués à tout supporter comme une fatalité? Ses combats, qui l’apparentaient à Don Quichotte, il les a menés au nom de la dignité des pauvres.

Il aura mobilisé, bousculé bien du monde. À ceux- ci, il a demandé de l’argent pour ses œuvres. De ceux- là, il a requis des interventions et des conseils. Ses complices, plus ou moins consentants, furent innombra¬bles. Pour ma part, il m’est arrivé de me laisser entraîner, à mon corps défendant, à une manifestation à la gare du Palais où j’ai dû improviser un discours prenant que des paroissiens déposaient des sacs d’ordures sur la voie ferrée. À la sortie, il m’a entraîné au poste de police où il allait chercher un enfant abandonné. Il m’a soumis des textes, car il trouvait le temps d’écrire. Je lui ai servi de contradicteur, toujours surpris de l’humi¬lité de cet homme si entêté par ailleurs.

Son presbytère était un invraisemblable caphar¬naüm où on entrait comme dans un moulin. Des boîtes, des paquets, destinés à secourir, encombraient les piè¬ces. Cet être singulier ne s’était gardé aucun quant-à- soi. En le quittant, on éprouvait un peu de honte de retourner au silence de sa bibliothèque.

A-t-il été efficace? Je ne suis pas sûr qu’il ait mis beaucoup de temps à de minutieuses évaluations. Ses entreprises ont été des défis à l’adresse des pouvoirs et de leurs savantes stratégies. Il m’a souvent rappelé le prophète Amos. On se souvient de ce berger venu dans la capitale du royaume d’Israël, alors prospère, où les pauvres étaient opprimés avec élégance, où on rendait même à Dieu les sacrifices prescrits. Amos osa démas¬quer cette confortable hypocrisie. On voulut se débarras¬ser de cet emmerdeur. Les autorités légitimes finirent par le renvoyer à sa campagne. Mais sa parole nous est restée, consignée dans l’Écriture: «Que l’équité coule comme l’eau, et la justice comme un torrent qui ne tarit pas.» (Am, 5,24) Le témoignage de Raymond Lavoie demeurera lui aussi.

À ses funérailles, à part le maire de Québec à qui cela fait honneur, aucun des grands de ce monde. De la mort de cet homme, il n’y avait pas de prestige à récupérer. Mais 2000 personnes, de ceux qu’il avait aimés et aidés, sont venues lui rendre témoignage à leur tour. Le cardinal Vachon, qui a tenu à présider lui-même aux obsèques, a su dire, en faisant son éloge, où doivent être d’abord les solidarités de l’Église de Jésus Christ. Que le souvenir de ce juste, imprudent et fidèle, trouble longtemps nos bons sentiments et nos sages compromis.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire

Gregory Baum

Les choses du monde sont pour notre esprit des objets que nous essayons de connaître et de comprendre. Mais Dieu n’est pas un objet comme ceux-là. Si Dieu était regardé comme un objet que nous essayons de connaître, Dieu ferait partie du monde et ne serait plus du tout Dieu. Dans le langage de saint Thomas, Dieu n’appartient à aucun « genus » (Summa theologiæ, Ia, 13, 5), que ce soit celui des objets, des êtres ou des personnes. Dieu n’est pas «ce que» nous cherchons à connaître et à comprendre, mais plutôt «ce grâce à quoi» nous connaissons et comprenons.

Les anciens maîtres chrétiens prenaient l’image de la lumière : la lumière, disaient- ils, n’est pas «ce que» nous voyons, mais «ce grâce à quoi» nous voyons. D’après les anciens, notre quête de la vérité participe de la Lumière divine, nos diverses façons d’aimer participent de l’Amour divin, et l’élan créateur en nous est une participation à la Vie divine. Le Dieu trinitaire est ici le mystère de grâce qui rend possible l’humanité.

Quand j’ai écrit Man Becoming, comme le titre l’indique, je ne connaissais pas la réflexion théologique féministe. Avec un peu de recul, cependant, je vois bien qu’en partant de l’immanence créatrice et rédemptrice de Dieu, nous nous représentons Dieu comme la matrice de notre existence, comme la puissance qui nous fait naître et grandir, ce qui nous permet d’en finir avec l’image patriarcale de Dieu, souverain céleste. Pour Thomas d’Aquin, Dieu était «l’être subsistant en soi», «le moteur immobile » et «l’acte premier », autant d’images qui peuvent ne pas nous plaire à cause de leur caractère abstrait, mais qui n’avaient rien de patriarcal. Ici, l’être de Dieu fonde et soutient tous les êtres, il les fait progresser vers leur épanouissement. Le Dieu qui transparaît dans ce langage aristotélicien est un mystère d’enfantement, la puissance de la parturition qui pénètre l’univers de part en part.

Pourquoi la présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire prend-elle autant d’importance pour moi dans ce livre qui traite de la nouvelle façon de concevoir la mission de l’Église dans le monde? Il me faut ici faire l’aveu de mes convictions profondément augustiniennes : le bien que nous faisons est avant tout le bien que Dieu fait en nous. J’ai toujours été profondément impressionné par le combat d’Augustin contre l’optimisme de Pélage au sujet du pouvoir de la volonté et de notre liberté de choisir le bien. Je me rappelle le malaise qu’éveillaient en moi tant de sermons dominicaux où le prédicateur exhortait ses ouailles à multiplier leurs efforts pour faire le bien, transformant du coup la Bonne Nouvelle en une série d’exigences que Dieu nous imposerait.

Après avoir subi un de ces sermons, je me précipitais à ma chambre au monastère, prenais sur la tablette mon recueil de textes ecclésiastiques et relisais les actes du deuxième concile d’Orange (au VIe siècle), qui enseignaient que c’est Dieu qui a l’initiative dans la foi et dans toutes les bonnes oeuvres que nous faisons, dénonçant du même coup la confiance indue envers le pouvoir de la volonté humaine.

Quand nous passons des ténèbres à la lumière, de l’égoïsme à l’amour d’autrui, du ressentiment au pardon, du cynisme à la gravité morale, de l’indifférence au souci de la justice, des blessures causées par notre héritage de péché à l’ouverture, à la liberté et au dépassement, c’est chaque fois la grâce de Dieu qui agit en nous. Le combat social pour la justice, les mouvements pour la libération, les efforts pour protéger la terre, l’aide aux réfugiés et aux plus faibles… autant de gestes suscités par la grâce de Dieu, même s’ils n’échappent pas complètement à l’ambiguïté de la condition humaine.

Voici un passage de la conclusion de mon livre Religion and Alienation, dans lequel j’entreprends d’élaborer une théologie critique, d’examiner les conséquences politiques de la foi chrétienne et de promouvoir l’engagement chrétien pour la transformation du monde. Tout en mettant l’accent sur l’action, j’évite de m’en remettre au seul pouvoir de la volonté :

Dans la perspective chrétienne, action égale passion. Nous voyons en même temps que nous sommes éclairés; nous agissons, mais nous nous sentons aussi poussés à intervenir; nous aimons en étant sauvés de l’égoïsme et nous nous ouvrons aux autres dans la solidarité en recevant la liberté.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire intérieure pour franchir une frontière après l’autre. Chaque pas vers une plus grande humanisation est dû à une expansion du renouveau de vie de la grâce en nous. Nous sommes vivants du fait d’une puissance qui nous transcende. (Gregory BAUM, Religion and Alienation, New York, Paulist Press, 1975, p. 291.)

La théologie de la présence de Dieu est parfois mal comprise. Certains théologiens ont estimé que cette théologie n’établit pas une distinction adéquate entre le profane et le sacré. Ils y perçoivent un «horizontalisme» qui négligerait le «verticalisme» du rapport entre Dieu et les gens. Ils souhaitent distinguer entre le combat quotidien de l’existence humaine séculière (l’ordre naturel) et la vie spirituelle (l’ordre surnaturel) qui nous devient accessible quand nous nous retirons des préoccupations terrestres pour nous tourner exclusivement vers Dieu. Pour ces théologiens, l’histoire comme telle n’a pas de valeur salvifique : elle n’est qu’un terrain d’exercice pour une vie supérieure dans le présent et pour la vie éternelle dans l’âge à venir. C’est ainsi, me semble-t-il, que nous envisagions l’existence chrétienne avant d’être secoués par le renouveau théologique qu’a validé Gaudium et spes. Désormais, nous reconnaissons que l’existence terrestre des êtres humains est en fait le lieu du don que Dieu fait de lui-même en arrachant les gens au péché et en leur permettant de vivre une vie d’amour, de justice et de paix.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Jacques Maritain (1882-1973)

« Maritain a reçu du Ciel le sens de la vie après les larmes du nihilisme. Sa foi a alors
rehaussé l’éclat de son intelligence. »

On sera peut-être surpris d’apprendre que Jacques Maritain a grandi dans une famille protestante où régnait des idées plutôt libérales. Très jeune, lorsque s’est inscrit à la Sorbonne pour y compléter ses études de philosophie, il partageait comme bien d’autres jeunes Parisiens des idées qui mènent à l’agnosticisme, c’est-à-dire à la conviction que l’Absolu est inaccessible à l’esprit humain. Un agnostique, c’est en effet quelqu’un qui rejette d’une part l’idée que Dieu existe; mais d‘autre part l’agnostique refuse l’idée des athées qui affirment que Dieu n’existe certainement pas. Pourtant, Maritain ne peut vivre sans se poser la question fondamentale du
sens. La vie a-t-elle un sens?

La conviction des athées répugne au jeune Maritain. Il lui semble finalement que
l’Univers doit bien avoir un sens caché. Comment affirmer en effet que notre Monde soit
dépourvu de signification transcendantale? Cela lui semble improbable. Il est déchiré par
l’idée:que le Monde doit bien avoir un sens qui nous dépasse.

Par bonheur, son esprit tourmenté trouve enfin une âme soeur. C’est Raïssa Oumensoff, une jeune juive russe. Ce sera là une rencontre phénoménale, car un immense amour, un amour chaste les unira pour la vie. Mariés en 1904, ils parviendront à former un des
couples les plus remarquables de leur époque. Tous deux sont jeunes et entiers. Comme plusieurs couples qui sont près à mourir ensemble s’ils n’arrivent pas à trouver une raison de vivre, Jacques Maritain et Raïssa Oumensoff s’entendent solennellement au départ pour signer en quelque sorte un pacte de suicide. Ils veulent vraiment trouver le sens du mot «vérité». C’est évidemment le sens de l’Absolu qui leur manque. Heureusement, ils trouveront le chemin de la grâce en se rendant aux conférences très fréquentées de Henri Bergson. Tout change en eux. La lumière se fait.

Jacques et Raïssa Maritain rencontrent bientôt Léon Bloy qui va savoir les guider, si bien qu’un an plus tard, en 1906, Bloy devient leur parrain lors d’une cérémonie de baptême historique. Leur conversion est extrêmement profonde. Tout deux se mettent aussitôt au service de Dieu et de l’Église catholique. Il vont jusqu’à décider d’observer la chasteté la plus complète, dans le but de se consacrer totalement au service de Dieu et de son Église. Ils émettent donc des voeux privés. Cet engagement les rend parfaitement dévoués l’un à l’autre au point de s’entraider sans cesse à devenir des saints.

Jacques Maritain complète alors ses études de philosophie et devient professeur à l’Institut catholique de Paris, basant une grande partie de ses recherches sur la pensée de Thomas d’Aquin. Paul VI, son ancien élève, l’invitera à assister au Concile Vatican II et lui confiera son Message aux intellectuels.

À 88 ans, Maritain réalisera un rêve qui l’habitait depuis longtemps. Il est en effet
accueilli chez les Petits Frères de Jésus de Charles Foucauld, à Toulouse, dans le sud de la France. Lui qui aimait profondément l’oeuvre et la vie de sainte Thérèse d’Avila fait donc profession en émettant des voeux de pauvreté et d’obéissance le jour de sa fête, le 15 octobre 1970, dix ans après la mort de son épouse. Le voici entièrement consacré à ne plus vivre que plongé dans la vie intérieure en se livrant totalement à l’Amour de Dieu. Il se donne totalement à Celui qu’il a aimé de tout son être depuis sa conversion et son baptême en 1906.Jacques Maritain meurt le 28 avril 1973

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Pour une Église citoyenne

 

Si l’Église prétend – et cela est pleinement légitime -, à la suite des disciples, avoir trouvé en Jésus la voie, la vérité et la vie, elle ne peut garder pour elle cette découverte. Par ailleurs, elle sait que la vérité ne s’impose pas, qu’elle ne se décrète pas d’autorité, ni ne s’assène de manière hautaine. Elle sait que la vérité est quelque chose que les humains recherchent et que cette recherche, menée conformément à ce qu’est la personne humaine et à sa nature sociale, suppose réciprocité et mutualité et est conduite dans le dialogue, l’échange, l’exposé et la proposition de ses découvertes et l’écoute de ce que les autres pensent avoir trouvé. La recherche de la vérité, ne se fait pas dans le monologue, mais dans le dialogue, autre mot si cher au concile, mais réalité surtout qui structure une expérience chrétienne élémentaire, la liturgie.

Loin d’adopter le mode de vie du ghetto, lieu où se rassemblent souvent les minorités pour se défendre et se protéger, l’Église accepte donc de vivre sur la place publique, exposée à tous les vents. C’est là son lieu : là où les questions sont débattues, là où les gens cherchent et s’instruisent, là où ils discutent, échangent, dialoguent. Le lieu de son témoignage sera les agoras modernes, les places publiques, les tribunes ouvertes. Ces lieux sont parfois inconfortables et n’offrent pas beaucoup de garantie de protection. Toutefois, la vie citoyenne impose cette conversation où nous ne sommes pas maîtres du jeu. Cette conversation, l’Église la poursuit naturellement à travers tous ces membres qui participent à la vie de la société, ce qui supposent des aptitudes au témoignage, dans la simplicité et la sérénité.

Participer aux débats de société est une chose, autre chose est d’habiter, même comme minoritaire, cette société. L’Église a toujours eu des institutions, des oeuvres de toute sorte. Cela aussi est langage, car elle peut, dès lors, à travers ces différentes oeuvres ou ces différents réseaux, offrir des formes alternatives de vivre et de penser par rapport aux modèles dominants. Cela peut se vérifier dans son réseau d’écoles, à condition qu’il soit réellement porteur d’un projet scolaire chrétien et, du coup, alternatif, et pas simplement une réplique – dans le privé – du projet scolaire proposé dans le public. Proposer des lieux et des milieux alternatifs où peuvent s’inventer d’autres manières de vivre, c’est là aussi une manière d’annoncer l’Évangile. L’Église peut alors s’avérer l’autre de la culture, un tiers qui interpelle cette culture et l’interroge. En offrant des signes avant-coureurs du Règne à venir, elle peut affirmer tangiblement et concrètement la dignité de la personne humaine et sa fin spirituelle. Elle n’a donc pas à se replier dans un ghetto, ni à revendiquer pour elle-même des privilèges, mais seulement réclamer la liberté accordée à tous les citoyens. Ce faisant, l’Église, par son action, peut offrir des forces et des lumières qui peuvent affermir une communauté humaine, une société, et l’aider à grandir et à se dépasser.

L’Église ne vit pas repliée dans un ghetto, ni non plus retranchée dans une forteresse, comme si elle avait à se protéger d’un monde hostile, des assauts de la culture, etc. Elle sait reconnaître tout ce qui est bon dans le dynamisme social actuel. Elle sait soutenir les initiatives, seconder les efforts communs, participer à la vie sociale. Loin d’être méfiante ou sur la défensive, elle sait joindre ses forces et ses énergies aux grands mouvements qui contribuent au développement de la personne et du monde.

L’Église a appris au concile que trois mots clés devaient inspirer sa relation au monde : le service de la personne, la profonde solidarité avec la société dans laquelle elle s’inscrit, fruit d’un amour et d’une sympathie véritables, et le dialogue avec ces gens dont les options sont si variées, les perspectives parfois si opposées aux siennes, les convictions souvent si contrastées.

(…) Au début des années 1960, le cardinal Roy de l’archidiocèse de Québec, pressentant les passages ou les changements de monde auxquels son Église était conviée et guidé par son expérience conciliaire, avait résumé en une formule suggestive la conversion qu’il pensait devoir effectuer ou le projet qu’il se formulait à lui-même et qu’il proposait à son Église: «Je suis citoyen du Québec. » Être citoyen, c’est d’abord embrasser cette société avec respect, considération et amour. C’est s’y sentir chez soi, libre, accueilli, respecté. C’est aussi s’engager et participer à cette société qui l’honore du titre de citoyen : se mêler à ses recherches, partager ses rêves, etc. Bref, c’est communier à ses joies, à ses angoisses, à ses espérances et à ses souffrances. C’est le faire, à partir de notre lieu et de notre singularité qui contribue à l’ensemble et l’enrichit, mais aussi comme membres de plein droit de cette société, nous y sentant libres d’y apporter nos points de vue et accueillis dans notre différence.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire

 

Gregory Baum, né le 20 juin 1923 à Berlin et décédé le 18 octobre 2017 à Montréal, est un prêtre catholique, un théologien, un philosophe et un professeur canadien. Né à Berlin d’une mère juive et d’un père protestant, Gregory Baum arrive au Canada en 1940.


Les choses du monde sont pour notre esprit des objets que nous essayons de connaître et de comprendre. Mais Dieu n’est pas un objet comme ceux-là. Si Dieu était regardé comme un objet que nous essayons de connaître, Dieu ferait partie du monde et ne serait plus du tout Dieu. Dans le langage de saint Thomas, Dieu n’appartient à aucun « genus » (Summa theologiæ, Ia, 13, 5), que ce soit celui des objets, des êtres ou des personnes. Dieu n’est pas «ce que» nous cherchons à connaître et à comprendre, mais plutôt «ce grâce à quoi» nous connaissons et comprenons.

Les anciens maîtres chrétiens prenaient l’image de la lumière : la lumière, disaient- ils, n’est pas «ce que» nous voyons, mais «ce grâce à quoi» nous voyons. D’après les anciens, notre quête de la vérité participe de la Lumière divine, nos diverses façons d’aimer participent de l’Amour divin, et l’élan créateur en nous est une participation à la Vie divine. Le Dieu trinitaire est ici le mystère de grâce qui rend possible l’humanité.

Quand j’ai écrit Man Becoming, comme le titre l’indique, je ne connaissais pas la réflexion théologique féministe. Avec un peu de recul, cependant, je vois bien qu’en partant de l’immanence créatrice et rédemptrice de Dieu, nous nous représentons Dieu comme la matrice de notre existence, comme la puissance qui nous fait naître et grandir, ce qui nous permet d’en finir avec l’image patriarcale de Dieu, souverain céleste. Pour Thomas d’Aquin, Dieu était «l’être subsistant en soi», «le moteur immobile » et «l’acte premier », autant d’images qui peuvent ne pas nous plaire à cause de leur caractère abstrait, mais qui n’avaient rien de patriarcal. Ici, l’être de Dieu fonde et soutient tous les êtres, il les fait progresser vers leur épanouissement. Le Dieu qui transparaît dans ce langage aristotélicien est un mystère d’enfantement, la puissance de la parturition qui pénètre l’univers de part en part.

Pourquoi la présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire prend-elle autant d’importance pour moi dans ce livre qui traite de la nouvelle façon de concevoir la mission de l’Église dans le monde? Il me faut ici faire l’aveu de mes convictions profondément augustiniennes : le bien que nous faisons est avant tout le bien que Dieu fait en nous. J’ai toujours été profondément impressionné par le combat d’Augustin contre l’optimisme de Pélage au sujet du pouvoir de la volonté et de notre liberté de choisir le bien. Je me rappelle le malaise qu’éveillaient en moi tant de sermons dominicaux où le prédicateur exhortait ses ouailles à multiplier leurs efforts pour faire le bien, transformant du coup la Bonne Nouvelle en une série d’exigences que Dieu nous imposerait.

Après avoir subi un de ces sermons, je me précipitais à ma chambre au monastère, prenais sur la tablette mon recueil de textes ecclésiastiques et relisais les actes du deuxième concile d’Orange (au VIe siècle), qui enseignaient que c’est Dieu qui a l’initiative dans la foi et dans toutes les bonnes oeuvres que nous faisons, dénonçant du même coup la confiance indue envers le pouvoir de la volonté humaine.

Quand nous passons des ténèbres à la lumière, de l’égoïsme à l’amour d’autrui, du ressentiment au pardon, du cynisme à la gravité morale, de l’indifférence au souci de la justice, des blessures causées par notre héritage de péché à l’ouverture, à la liberté et au dépassement, c’est chaque fois la grâce de Dieu qui agit en nous. Le combat social pour la justice, les mouvements pour la libération, les efforts pour protéger la terre, l’aide aux réfugiés et aux plus faibles… autant de gestes suscités par la grâce de Dieu, même s’ils n’échappent pas complètement à l’ambiguïté de la condition humaine.

Voici un passage de la conclusion de mon livre Religion and Alienation, dans lequel j’entreprends d’élaborer une théologie critique, d’examiner les conséquences politiques de la foi chrétienne et de promouvoir l’engagement chrétien pour la transformation du monde. Tout en mettant l’accent sur l’action, j’évite de m’en remettre au seul pouvoir de la volonté :

Dans la perspective chrétienne, action égale passion. Nous voyons en même temps que nous sommes éclairés; nous agissons, mais nous nous sentons aussi poussés à intervenir; nous aimons en étant sauvés de l’égoïsme et nous nous ouvrons aux autres dans la solidarité en recevant la liberté.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire intérieure pour franchir une frontière après l’autre. Chaque pas vers une plus grande humanisation est dû à une expansion du renouveau de vie de la grâce en nous. Nous sommes vivants du fait d’une puissance qui nous transcende. (Gregory BAUM, Religion and Alienation, New York, Paulist Press, 1975, p. 291.)

La théologie de la présence de Dieu est parfois mal comprise. Certains théologiens ont estimé que cette théologie n’établit pas une distinction adéquate entre le profane et le sacré. Ils y perçoivent un «horizontalisme» qui négligerait le «verticalisme» du rapport entre Dieu et les gens. Ils souhaitent distinguer entre le combat quotidien de l’existence humaine séculière (l’ordre naturel) et la vie spirituelle (l’ordre surnaturel) qui nous devient accessible quand nous nous retirons des préoccupations terrestres pour nous tourner exclusivement vers Dieu. Pour ces théologiens, l’histoire comme telle n’a pas de valeur salvifique : elle n’est qu’un terrain d’exercice pour une vie supérieure dans le présent et pour la vie éternelle dans l’âge à venir. C’est ainsi, me semble-t-il, que nous envisagions l’existence chrétienne avant d’être secoués par le renouveau théologique qu’a validé Gaudium et spes. Désormais, nous reconnaissons que l’existence terrestre des êtres humains est en fait le lieu du don que Dieu fait de lui-même en arrachant les gens au péché et en leur permettant de vivre une vie d’amour, de justice et de paix.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Jean-Joseph Lataste, o.p. (1832 – 1869)

 

En 1866, après avoir beaucoup prêché a des détenues, le Père Lataste réalise son intuition : fonder une congrégation qui accueillerait des femmes « sans passé » et d’autres blessées par la vie. Ce sont, encore aujourd’hui, les Dominicaines de Béthanie.

« Vous que les hommes méprisent, vous étés les bien-aimées de Dieu… »

En 1864, un jeune dominicain a été envoyé prêcher 1’espérance et la miséricorde a des femmes condamnées aux travaux forcés, et il les a appelées « mes chères sœurs ». II leur a parlé simplement, et il s’est senti en famille avec elles, malgré le fossé social, pénal et intellectuel qui le séparait de son auditoire.

« Mon cœur s’emplissait de larmes encore en songeant a la rude et sanglante vie, au poids écrasant de honte et d’humiliation qui pesait encore et qui allait continuer de peser encore sur ces âmes qui m’étaient devenues si chères, et qui étaient mes sœurs après tout, mes sœurs en Adam, mes sœurs en Jésus-Christ. »

UNE CAPACITÉ SURPRENANTE À PARDONNER

Dans un système de fer, ou aucune initiative, aucune fantaisie, n’était possible, ou le silence perpétuel et le travail forcé maintenaient la population carcérale dans une passivité complète, il a apporté la fraîcheur d’une parole directe et fraternelle, sans compromission avec le péché et le crime. II a été émerveillé par ce qu’il a vu en prison, par la qualité de la conversion de celles que tout le monde considérait comme des « filles perdues ». II a pu constater que le crime dont elles sont coupables n’obscurcit plus leur vie : « elles étaient coupables, elles sont innocentes ». Leur capacité surprenante a pardonner a ceux qui les ont poussées au crime est un signe de la lumière qui éclaire a nouveau leur vie.

FAIRE CONFIANCE

Par ses dialogues avec les détenues, par leurs confidences, il a été convaincu que le seul moyen de leur redonner une place dans la société est de leur faire confiance, de mettre un terme au processus de punition et de honte qui pèse sur elles, bien longtemps après leur sortie de prison. On se méfie d’elles, et on croit avoir raison en constatant la proportion effrayante de récidive, mais on ne comprend pas que la récidive est souvent déclenchée par cette méfiance même. Toutes les portes et toutes les mains se ferment lorsqu’on apprend d’où elles viennent.

LE MÊME HABIT DOMINICAIN

Deux ans plus tard, il en a fait des sœurs, des sœurs dominicaines, en fondant la maison de Béthanie, où se rassemblent, aujourd’hui encore, sous le même habit dominicain et dans une même prière contemplative des femmes qui n’ont pas connu de grosses épreuves et celles dont le passé est perturbé par le crime, la prostitution, l’alcool ou d’autres souffrances. Les réactions ont été vives, surtout au sein de l’Ordre : comment oser « donner la blanche livrée de saint Dominique à des personnes réputées infâmes comme le sont les réhabilitées de Béthanie » ?

CE QUE NOUS SOMMES

Le Père Lataste a réagi aux contradictions en saint religieux, ne s’élevant jamais contre la volonté de ses supérieurs, défendant ses chères sœurs avec droiture et humilité. Il est mort trop vite, à 36 ans, pour pouvoir goûter l’entrée officielle des sœurs de Béthanie dans l’Ordre des frères prêcheurs, trop vite pour pouvoir constater à quel point son intuition était juste : « les plus grands pécheurs ont en eux ce qui fait les plus grands saints ».

Le Père Lataste a voulu proclamer au monde, suivi par les sœurs de Béthanie, que « Dieu ne regarde pas ce que nous avons été, il n’est touché que de ce que nous sommes. » Récemment, une détenue a été bouleversée en entendant cette phrase à la radio, au cours d’une émission sur le Père Lataste : aujourd’hui encore, sa parole fait renaître l’espérance, sa miséricorde touche des cœurs qu’on pouvait croire définitivement fermés.


« Ces femmes qui étaient mes soeurs… »
Vie du Père Lataste apôtre des prisons (1832-1869)
Par Fr. Jean-Marie Gueullette o.p.
333 pages. Ed du Cerf 2008

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

La leçon de mes âges

France Quéré, épouse du physicien Yves Quéré, est une théologienne protestante trop tôt disparue, qui outre un travail d’érudition sur la patristique a réfléchi à l’évolution de la famille, à la place de la femme dans la société et à la bioéthique.  eEle a récapitulé quelques points de sa propre évolution dans La leçon de mes âges, de l’enfance à ces mots d’adulte: « Pourquoi Dieu m’est-il donné dans deux mots qui se lacèrent, la douleur et la beauté? »

Mon histoire

Dieu pénètre dans une existence par une rencontre, une parole dite, un exemple, un livre, un événement, une souffrance. Je dois avouer, que pour moi, il s’est présenté sans modestie dans la magnificence des cloches qui, plusieurs fois par jour, embrasaient l’air de leurs vibrations puissantes.

Dieu me souriait dans ses oeuvres

Notre maison jouxtait une église et nous possédions un petit jardin. Deux vieux arbres, quelques plates-bandes peuplées d’un monde indéchiffrables d’insectes, le parfum des rosiers, la chanson du vent sur les toits de tuiles et, au-dessus, le bleu magistral d’un ciel du midi: dites-moi si ce n’est pas de la présence. Dieu me souriait dans ses oeuvres; entre la fourmi et les rougeoiements de l’aube, il m’offrait libéralement matière à l’admirer. Il ne se montrait pas, mais s’imposait partout, m’obsédant de son culte élémentaire. Les cloches avaient raison, et je concélébrais leur allégresse.

Comme je grandissais, l’on m’envoya au catéchisme. L’enfant aime les contes. Sans prétendre qu’ils fussent aussi beau que Les Milles et une nuits, je me laissais captiver par l’histoire de Ruth et de Jonas, la sortie de l’Égypte et les malheurs d’Abraham. A tout prendre, c’était l’Évangile qui m’intéressait le moins : ils étaient quatre à raconter la même chose, et leur histoire finissait avec la victoire des coquins. Jésus ne ressuscitant jamais devant ses ennemis, ces derniers demeuraient sur leur triomphe. Et, pour tout dire, le héros parlait trop, à mon sens; je le préférais dans ses marches et les belles actions de ses mains. Où les choses se gâtaient définitivement, c’était aux offices: je n’entendais goutte aux propos tenus, et je mesurais, tout en dépaillant soigneusement ma chaise, la distance qui séparait mes éblouissements au jardin, à côté de mes cloches, et les façons qu’avaient les grandes personnes de rendre visite à leur Dieu. Ce devait être de leur goût, puisqu’entre elles elles faisaient pareil; je les voyais tenir de graves cénacles et discuter indéfiniment avec les mots dont je n’entendais pas le sens. Elles me semblaient à la fois très importantes et très futiles. Je crois que, là-dessus, je n’ai pas beaucoup changé, même si je suis devenu l’une d’elles, ce qui me peine. Déjà, je redoutais de grandir: qu’est-ce qui m’assurait que les mots savants n’allaient pas entrer en rang serrés, casqués et bottés, dans ma cervelle, et piétiner le petit carré de mes sentiments simples? Allais-je à mon tour n’exister que sur le monde abstrait et affairé, hélas, comme ces importants ou impotents?

Pourquoi la peste, pourquoi la mort?

Les années passèrent; j’eus droit à la formation religieuse qui prépare à la communion solennelle. On me remit à un pasteur protestant qui métamorphosa brutalement mon paysage religieux. C’était un Alsacien aux yeux gris, avec un visage d’artiste; il jouait admirablement du violon, vivait très pauvrement et faisait toutes sortes d’objections aux croyances plus traditionnelles que son collègue affirmait bruyamment. J’aimais cette voix douce et blessée, quoiqu’elle n’évoquât plus rien de la joie de Pâques et fit traîner sur tous ses propos des mélancolies d’automne. Un jour, il me convoqua chez lui; il avait dû remarquer l’attention avec laquelle je l’écoutais: cela flatte toujours un professeur. Les yeux clos, d’une voix imperceptible et haletante, il me parla de lui, très longtemps. Cette foi que je croyais seulement triste lui était un véritable sujet de torture. Peu d’années avant d’être nommé dans ma ville, il avait perdu deux enfants; leur agonie avait été longue, comme pour insulter plus cruellement à ses désirs, ses douleurs et ses prières. Depuis, il lui semblait toujours célébrer au-dessus du corps de ses enfants morts. Sur cet autel de chair, il s’en voulait que sa louange ne fût parfois qu’un soupir. Le silence de Dieu s’étant appesanti sur lui, en vain il essayait de le rompre, le déchirant parfois du chant du violon.

J’avais quatorze ans; j’en ai pris dix ou vingt d’un coup. Cet homme avait cru me faire une confidence. Sans le savoir, avec l’ingénuité propre aux endoloris, il avait versé en moi le scandale du dieu absent alors que j’avais cru toujours le voir à l’ouvre. J’étais encore une enfant choyée, mais il fallait me décharger de cette illusoire douceur. Seul le hasard m’avait préservée; je ne me sentais plus protégée dans le creux d’une main, puisque cette main s’était ouverte pour laisser se fracasser des innocents. Que ne l’avais-je compris plus tôt? La guerre avait accompagné mon enfance de ses lointains roulements; elle continuait à froid, et nous étions tous certains qu’elle prendrait des degrés Celsius dans peu de temps. Et Dieu? Était-il aussi étourdi que moi? Ne s’apercevait-il de rien, se contentait-il, comme moi avant la confidence du pasteur, de la joie des belles saisons, des moissons et des grands retours paysans au crépuscule? L’énigme m’avait saisie au collet et ne me lâchait plus: pourquoi la peste? Pourquoi la mort? Pourquoi les larmes? pourquoi est-il donné à l’homme ce beau cadeau, d’enterrer ses enfants? Qui l’a décidé? Qui trouve que c’est une bonne idée? Un dessein intelligent au point d’en devenir incompréhensible à ces sots humains? Qui, de surcroît, nous demande d’approuver et de carillonner la gloire de Dieu dans le ciel de toutes les enfances?

Je devins accusatrice. Au temple, les gens ne m’ennuyaient plus, ils m’excédaient, à garder un air si benoît et chanter leurs plats cantiques, comme si de rien n’était. Il me semblait chaque dimanche rendre visite à l’une de ces femmes du monde, parfaitement insupportable, mais chez qui l’on ne tient que des conversations polies, car l’on ne juge pas les hauts lignages. Bientôt, je cessais ce genre de fréquentations, et je ne pénétrais dans les églises qu’à condition qu’elles fussent vides. Le silence disait moins de bêtises. A vrai dire, il parlait même bien: je découvrais que le Dieu qui s’était fait Verbe s’exprimait loyalement dans l’humilité du silence, et du reste je ne pouvais plus le comprendre dans ses attributs de triomphe, dans sa Loi, sa gestion, du monde, sa toute-puissance dont tant de gens le félicitaient comme si elle ne faisait pas problème. S’il existait, c’était toujours dans la combe de Gethsémani, et je me pris à lire assidûment les Évangiles.

Une vulnérabilité inguérissable

Naturellement, j’y rencontrai le Christ au premier détour. Et la longue historie d’une offrande m’apparut, qui, çà et là, dans l’excès dont elle déborde, multiplie les signes des miracles mais reste marquée par une vulnérabilité inguérissable. Même les Pères de l’Église, que j’étudiai peu après, s’en étaient aperçus; et pourtant ce trait ne devait pas tellement leur faire plaisir. Ils auraient préféré asséner la puissance et la gloire sur la tête de leurs détracteurs, qui étaient nombreux, et il leur fallait parler de mort, de pauvreté, et contrarier même leurs fidèles qui ne voyaient pas grands mérites au dépouillement. Les juifs et les musulmans se disent imperméables à nos dogmes d’Incarnation et de Trinité. Ils les comprendraient mieux si nous savions leur montrer que ce sont les expressions d’une démarche de charité à laquelle ils se connaissent aussi bien que nous.

Comment l’amour peut-il se déployer dans la puissance, puisqu’il est le rejet de sa puissance en faveur d’un autre que soi, et qu’il passe forcément par un dessaisissement? Comment serrait-il une suffisance, puisqu’il est le sentiment d’un manque et l’appel d’un être aimé? Sa victoire, si elle advient, est d’un tout autre ordre que celle qui s’établit par le fer et par le feu. Donner, c’est s’appauvrir, sinon même se donner entièrement. La croissance désirée d’un autre passe par la diminution de soi. je ne connais pas d’autre puissance à l’amour que celle-là, si clairement annoncée par Jean-Baptiste, surnommé le Précurseur, et il l’était pour parler ainsi. Sous l’apparente défaite, elle consomme bien une victoire. Ce n’est pas, je le répète, celle des armes qui se reconnaît aux ruines qu’elle sème, et fait sa croissance de celui qu’elle diminue, c’est celle qui a suscité dans les chours plus de liberté, plus d’espérance et de nouvelles ressources d’amour et d’intelligence.

L’évangile ne racontait rien d’autre que ce trop modeste cheminement de Grâce. Pas de glaives, pas d’honneurs, pas de fortune. La seule estimation faite de la personne du Christ s’élève à trente deniers, et l’on trouve à ce prix-là encore quelqu’un pour penser que cela vaut bien sa personne. Une vie de passant, à travers les âpres collines de Judée. Des villages traversés, des enfants accourus sur les places, des foules suppliantes, si elles souffrent, goguenardes autrement, un combat mené contre des troupes d’imbéciles, et d’avance perdu. Une très longue passion, qui mange la moitié des Évangiles, et une résurrection très pudique, où le Christ apparaît fugitivement, presque à mots couverts, pathétiquement implorant devant ses disciples dont il sollicite, à plusieurs reprises, l’amour, comme s’il n’y croyait plus, comme s’il en était indigne. comme si ses yeux de ressuscité ne savaient ou n’osaient plus scruter le fond des âmes.

Avais-je alors remarqué que le Christ relevé partage plus que jamais le pain, les blessures et les amitiés humaines? Et, tout, au long de sa vie, ce même regard de pitié porté sur toute créature, ce langage resté paysan, qui parle du blé et de l’ivraie, des semences, du travail de la vigne, des efforts campagnards, de la patience des femmes, des joies champêtres que se donnent les hommes entre la bonne chère et la chanson des flûtes. Jusqu’à l’Évangile lui-même qui ressemble à celui qu’il raconte, court, simple, sans la moindre recherche de style, de surcroît truffé de maladresses, d’ambiguïtés et de contradictions, comme si l’écriture elle-même tenait à prendre les inflexions de la douceur.

Dès lors, qui me ramènera à un autre Dieu que celui qui descend à Jérusalem pour y mourir? Qui me convaincra que c’est celui-là qui fronce le sourcil, tranche de haut, exclut les uns et pas les autres, n’écoute pas nos propres plaintes? Comment le médecin guérirait-il s’il ne commençait par entendre son malade? Notre histoire religieuse est remplie de ceux qui au nom du Christ ont durci le ton, se sont raidis – de crainte, dit-on; d’orgueil, je crois plutôt – et se sont levés, férule en main, pour sauver une foi qu’ils disaient en péril. ce n’est pas de la férule qu’elle a besoin, la foi, c’est des bras ouverts du Père prodigue et de ce vif langage qui explique, annonce, mais aussi accueille et respecte nos sincérités et nos différences.

Si je devais là-dessus changer, c’est que je me serais laissé surprendre par la vieillesse du cour. Je n’en veux pas. De l’ingénuité enfantine, il m’est resté la joie pascale, et les sons immenses qu’elle propage sur toute nos saisons; de mon adolescence, je garde le catéchisme de douleur et de pitié qui me fut livré dans la détresse d’une confession; la maturité m’a appris que Dieu ne se reconnaît de dignité que sur les visages de ceux qui, à leur pauvre mesure, et souvent sans le savoir, refont les gestes qu’il avait fait sur ses routes galiléennes.

Là s’arrête, j’espère, la leçon de mes âges.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Mes Évangiles

 

Sur la colline des oliviers, quelques heures avant son arrestation, Jésus se demande comment il en est venu là. Est-il bien le Messie ? Trois jours plus tard, de son palais, Ponce Pilate mène l’enquête sur le cadavre qui a disparu de son tombeau. Même quand celui-ci réapparaît, vivant, Pilate tient à trouver une explication rationnelle des événements. Deux héros saisis par le doute. Deux héros dépassés par ce qui leur arrive. En réécrivant mon roman L’Évangile selon Pilate pour la scène, j’ai taillé une version forte, brutale, urgente de ce récit. Si je l’ai appelé Mes Evangiles, c’est pour signifier que je n’y délivre aucune vérité, seulement ma vision très subjective des choses… N’avons-nous pas, tous, croyants ou incroyants, fabriqué un cinquième évangile ? Je préfère épaissir les mystères que les résoudre. Eric-Emmanuel Schmitt

Avant-Propos

Je préfère épaissir les mystères que les résoudre.

Souvent, en lisant des romans policiers ou des essais philosophiques, je m’enthousiasme pour l’enquête et me retrouve déçu par le dénouement. « Ah, il ne s’agissait que de ça ! » me dis-je en refermant le volume. Dépité, je constate que rien n’a changé entre le début et la fin du livre : en résolvant l’énigme, l’auteur est revenu à la conception de l’univers qu’il partageait avec nous dès le départ. Un voyage en tourniquet qui nous donne quelques frissons mais ne nous emmène nulle part …

J’aime donc les questions qui durent …

Celle du christianisme, je mis longtemps à me la poser, sans doute parce que je suis né à la fin d’un vieux siècle qui avait accumulé tant de guerres et de génocides qu’il interdisait à ses enfants lucides de pouvoir croire encore au bien, sans doute parce que j’avais poussé athée dans une famille athée, sans doute parce que j’avais suivi mes études de philosophie dans un Paris devenu complètement matérialiste.

Je n’avais donc jamais prêté attention à cette étrange histoire d’un charpentier mort sur une croix construite par un autre charpentier.

Pour m’y intéresser, il me fallut deux nuits. Une première nuit sous les étoiles. C’était au Sahara.

Une deuxième nuit dans une mansarde.
C’était à Paris.

En février 1989, je parcourus le désert du Hoggar avec un groupe de dix personnes, un voyage hygiénique et sportif où nous marchions, entourés de chameaux qui portaient notre nourriture et nos bagages. Un jour, lorsque nous descendions d’une montagne, je pris la tête de l’expédition, impatient, rapide, sans jamais me retourner, négligeant de vérifier mon trajet. Arriva ce que je recherchais sans doute: je me perdis. À sept heures du soir, la nuit tomba, le vent se leva, le froid emplit l’espace et je me retrouvai seul, à plusieurs centaines de kilomètres du premier village, sans eau ni vivres, livré à l’angoisse promis bientôt à la mort et aux vautours. Au lieu de sombrer dans la panique, je ressentis, en m’allongeant sous un ciel qui me tendait des étoiles grosses comme des pommes, le contraire de la peur: la confiance.

Pendant cette nuit de feu, je vécus une expérience mystique, la rencontre avec un Dieu transcendant qui m’apaisait, qui m’enseignait, et qui me dotait d’une force telle que je ne pouvais en être moi-même l’origine. Au matin, comme une trace, en empreinte, déposée au plus intime de moi, se trouvait la foi. Cadeau. Grâce. Émerveillement. J’allais pouvoir mourir avec la foi, ou vivre avec la foi.

Je survécus …

Évidemment, ce Dieu du Sahara n’appartenait à aucune religion. Dépourvu comme je l’étais de toute culture religieuse, je n’aurais pu de toute façon le reconnaître, eût-il été celui de Moïse, de Jésus ou de Mahomet. De retour en Europe, je me plongeai dans les grands textes sacrés, je m’immergeai dans les poètes mystiques de toute confession, du bouddhiste Milarepa à saint Jean de la Croix en passant par le soufi Rumi, et, chaque fois, je m’abreuvais de sens. Cependant m’attendait, une nuit, un deuxième choc: la lecture en une seule traite des quatre Évangiles. Nuit de tempête cette fois-ci. Durant quelques heures, suivant un mouvement de flux et de reflux, j’étais attiré et repoussé, assommé ou remonté à la surface, noyé dans l’incompréhension puis porté sur les vagues de l’amour. La figure de Jésus devint une obsession.

Quelques années plus tard, je me décidai à donner un nom à cette obsession: mon christianisme.

De tout cela, il sortit un roman, L Évangile selon Pilate, qui parut en 2000. Après une décennie consacrée au théâtre, je me contraignis _ ou plutôt ce récit me contraignit – à devenir romancier car je voulais reconstituer non seulement des âmes mais des lieux, une époque, un monde. En le rédigeant, je songeais toutefois à ce que donneraient certains passages sur la scène: je les entendais, je les sentais incarnés, vibrants, vivants, sculptés par le clair-obscur, répercutés dans le cœur du public, intenses, présents … J’aime le théâtre pour ce qu’il offre de concis, de brutal, de fort et d’urgent. C’est si bref, une représentation, qu’elle doit se limiter à l’essentiel.

Voici donc ce rêve dramatique. II ne s’agit pas d’une adaptation mais d’une réécriture, un texte différent, plus vif, plus nerveux, au muscle sec.

Les deux personnages principaux, Jésus et Pilate, ne sont pas préparés à ce qui leur arrive: ils sont d’emblée des esprits rationnels qui veulent voir le monde tel qu’on le leur a appris, sans zone d’ombre ni zone de lumière, quadrillé par le savoir, la tradition, la pratique. Ils refusent tout d’abord le mystère. Car ils vont être confrontés à quelque chose d’énorme, d’incompréhensible, deux événements qui nécessairement leur échappent: une résurrection pour Pilate, sa messianité pour Jésus.

Incarnation. Résurrection. Les deux piliers du christianisme. Les deux parties de ce livre.

Pour certains, naturellement, il n’y a là aucun mystère, seulement des fables, des légendes, de la sottise ou de l’exagération…. Ceux-là vont peut-être un peu vite en besogne. Sans doute nettoient-ils le champ de la réalité en faisant disparaître ce qui les gêne … Cependant je ne veux pas les convaincre, seulement les intriguer. Car ce que je tiens à partager avec le lecteur, ce ne sont pas mes convictions, mais mes questions.

Si j’ai appelé ces deux textes Mes Évangiles, c’est pour signifier que je n’y délivre aucune vérité, que j’y assène encore moins « la vérité », historique ou théologique, seulement ma vision très subjective des choses … N’avons-nous pas, tous, à partir de tableaux, de musiques, de récits ou de films, réorganisé les événements, soulignant ceci, omettant cela, afin de nous raconter une histoire que nous pouvons croire ou rejeter? N’avons-nous pas, tous, croyants ou incroyants, fabriqué un cinquième évangile?

Comme je le disais plus haut, je préfère épaissir les mystères que les résoudre. Car un mystère, dès qu’il obtient une solution, cesse d’être un mystère sans nous donner plus à penser.

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Hommage au Père Dall’Oglio : « C’est au-dessus des abîmes que l’on construit des ponts »

Une cérémonie d’hommage au prêtre jésuite Paolo Dall’Oglio, disparu en Syrie le 29 juillet 2013, vient de se tenir à l’USJ. Figure fascinante du dialogue islamo-chrétien, le P. Dall’Oglio n’a plus été vu après avoir pénétré ce jour-là au quartier général de l’État islamique à Raqqa, pour défendre la cause et demander la libération de plusieurs otages du groupe jihadiste. Mais c’est moins l’énigme de sa disparition que le mystère de l’abîme entre les religions chrétienne et musulmane, qu’il tentait de franchir, qui a été au centre de la cérémonie.

La plus belle et plus juste des phrases de cette séance de témoignages, nous la devons au P. Dany Younès, le père provincial des jésuites, qui a dit : « Il fallait un monastère délabré pour montrer les prouesses d’un bon constructeur, et c’est au-dessus des abîmes que l’on construit des ponts. »

Dans la première partie de sa phrase, le P. Younès fait allusion à l’entreprise de rénovation du monastère syrien de Mar Moussa al-Habachi (saint Moïse l’Éthiopien) entreprise par le Père Dall’Oglio, et dont il fit un centre de séminaires interreligieux et d’échanges quotidiens avec les nombreux musulmans qui venaient au monastère. Dans la seconde, il évoque le grand écart théologique entre le christianisme et l’islam.

Sur ce dernier plan, force est de constater que, par-delà les témoignages au caractère entier, absolu, de Paolo Dall’Oglio, ce pont, sur le plan doctrinal, reste inachevé, comme suspendu au-dessus du vide et soulevant bien des interrogations. Pour combler cet abîme, le père provincial des jésuites devait comparer l’aventure spirituelle de Paolo Dall’Oglio à celle d’Abraham, considéré par les Saintes Écritures comme « l’ami de Dieu ».

« Appeler un homme “ami” du Très-Haut, c’est dresser un pont par-delà les abîmes. Dieu seul peut appeler un homme son ami et Dieu seul peut appeler un homme à se situer dans la controverse, sur la ligne de fracture entre les frères rendus ennemis par la malédiction de Caïn », a affirmé le P. Younès.

Et d’ajouter : « La foi, ce n’est pas la doctrine. La foi sauve, la doctrine instruit (…). Père des croyants, Abraham témoignait d’une amitié plus élevée que les doctrines (…). C’est dans l’amitié que Dieu seul peut donner, que Paolo trouvait sa vocation, et à partir de laquelle il concevait la vocation de la Compagnie de Jésus, voire de toutes les familles religieuses. Le syncrétisme provocateur dans sa pensée ne se situe pas au niveau des doctrines, mais au niveau de l’amitié. Ce n’est certes pas une accommodation confortable, puisque c’est dans la controverse qu’il doit habiter. »

La grande question

Peut-on, à partir de là, établir une théologie de la rencontre interreligieuse ? Pour le recteur de l’USJ, le Père Salim Daccache, « la grande question de Paolo Dall’Oglio, celle qu’il n’a jamais cessé de porter, était la suivante : que vient dire l’islam aux chrétiens ? Et par là même : vers quoi entraîne-t-il le christianisme ? À la suite de Charles de Foucauld et de Louis Massignon, ses deux grands maîtres spirituels, Paolo pensait que la religion musulmane, par le mystère qu’elle posait aux chrétiens, poussait l’Église vers une plus forte radicalité dans l’imitation du Christ, vers plus d’humilité, d’esprit d’accueil et de service ».

« Chers amis, a ajouté le P. Daccache, je risquerai encore quelques mots pour dire que la force de Paolo et son actualité, c’est qu’il nous laisse avec des questions (…). Comment vivre ensemble et à quoi bon vivre ensemble ? Quelle est l’originalité des deux religions chrétienne et musulmane ? Quel vrai rapport peut-on établir entre les deux religions ? Comment s’opèrent l’évangélisation et l’inculturation de la foi chrétienne en milieu musulman ? Quelle est la valeur théologique de la prophétie de Mahomet du point de vue chrétien ? Face à ces questions et à ces interrogations, l’angle de vue à long terme de Paolo était celui de poser des jalons sur la route qu’il appelait le chemin de l’espérance. »

Un homme à risques

Paolo Dall’Oglio était un homme à risques, et pour lui, les risques spirituels et physiques étaient tout un. Il avait pris une première fois le risque de s’installer en Syrie. Puis il avait pris le risque d’y rentrer clandestinement, après en avoir été expulsé. Hostile à la dictature, il avait en effet libéré la parole de ceux qui s’y opposaient. Il disait : « Beaucoup de Syriens m’ont dit que quand tu parviens à surmonter la peur et à t’ouvrir à autrui, tu passes du statut d’esclave à celui de citoyen. Quand tu doutes du fait que le président est un dieu, alors qu’on te l’a enseigné depuis la maternelle, quand tu parviens à séparer la vérité de l’autorité, à distinguer l’objectivité du pouvoir, et quand, dans la rue, tu réclames la dignité, alors tu ressens un moment de vérité, de liberté et d’authenticité. Et le plus incroyable, c’est qu’ils t’arrêtent pour cela et te torturent, mais le lendemain, tu redescends dans la rue. Parce qu’ils ne peuvent plus te frapper au cœur de ta dignité retrouvée, d’homme libre. Même s’ils te frappent, la torture ne peut porter atteinte à cette dignité retrouvée. »

Son troisième grand risque physique – et tout uniment spirituel – fut sa démarche auprès de l’État islamique, une démarche où la foi dans un dialogue possible était centrale, malgré tout ce que l’on rapportait de la barbarie de cette organisation.

« Mon impression, comme “personne prudente”, sur la décision de Paolo Dall’Oglio d’aller dans la fosse aux lions (…) est qu’il a pu s’agir d’une aventure peu prudente, trop risquée, surtout pour quelqu’un de seul », devait affirmer au cours de la cérémonie Mgr Khaled Akasheh, chef de bureau pour l’islam du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux.

« Je vous rapporte toutefois le témoignage du Père Jacques Mourad, membre de sa communauté, rencontré le mois dernier à Bologne, en Italie, poursuit-il. Le Père Mourad m’a dit, à propos de cette décision, que le Père Dall’Oglio était très conscient des risques qu’il prenait, mais qu’il a senti dans son cœur un appel à aller à Raqqa, pour tenter la libération de quelques détenus. Il ne s’agirait donc pas d’une décision prise sur un coup de tête, mais d’un acte d’amour extrême. »

La vision du Père Dall’Oglio, héritée de François d’Assise, de Charles de Foucauld ou de Massignon, son courage, à l’exemple de celui d’Isaac Jogues et de Jean de Brébeuf, continueront de fasciner et de faire école. L’Esprit saint inspirera à d’autres candidats au martyre la passion du dialogue sur la ligne de fracture des religions. C’en est bien l’heure. Sous l’impulsion du pape François, l’Église s’est transformée en « une galaxie mondiale désormais, bien moins une institution et beaucoup plus un moteur d’évangélisation », devait relever Giorgio Benvenuto, président de la Fondation Bruno Buozzi, durant la cérémonie. Sur ce modèle, a-t-il ajouté, le dialogue est devenu à son tour « un précurseur important d’une valeur qui fait aujourd’hui plus que jamais défaut : la solidarité ».

Tenue le 1er novembre à l’auditorium du campus de l’innovation et du sport, la cérémonie d’hommage au P. Paolo Dall’Oglio s.j. a été organisée conjointement par l’Université Saint Joseph et la Fondation Bruno Buozzi, représentée par son président, Giorgio Benvenuto. Elle s’est tenue en présence d’Emmanuela del Re, vice-ministre italienne des Affaires étrangères, de l’ambassadeur d’Italie, Massimo Marotti, du traducteur Ghazi Berro, du Père Khalil Rahmé, son ami de Rome, et de l’écrivain Moustapha Jouni. Une lettre des parents du P. Dall’Oglio devait être lue durant la cérémonie, tandis que les officiels italiens présents confirmaient leur détermination à faire la lumière sur sa disparition.

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