Archives pour la catégorie Témoins du Christ

Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

« Entre dans la joie de ton Seigneur ! »

Sœur Emmanuel, née Madeleine Cinquin (1908-2008) est souvent surnommée « La Petite Sœur des chiffonniers » ou « La petite sœur des pauvres » et elle est connue pour ses œuvres caritatives en Égypte. De nationalité belge et française, elle obtient la nationalité égyptienne en 1991. Elle a écrit plusieurs ouvrages de spiritualité.

Une grande partie de l’humanité refuse Dieu. Est-ce que cette partie de l’humanité qui se sépare de Dieu est perdue. Je ne le pense pas.

Croire en Dieu n’est pas facile. La foi n’est pas donnée à tout le monde. En Europe, la plupart des jeunes au lycée, en classe terminale, reçoivent une formation philosophique. On leur apprend à discuter, à aguerrir l’esprit dans le raisonnement et l’argumentation. Tout doit être prouvé, démontré avant d’être accepté. C’est excellent. Et ils ont raison de se demander : « Dieu, dans tout cela, à quoi sert-il ? J’engage chacun à se poser la question et à chercher la réponse.

Le jeune, la femme ou l’homme qui, au terme d’une investigation sérieuse, ne trouvent aucune raison solide d’avoir la foi, ne doivent pas être considérés comme moins bons qu’un autre qui aura découvert des raisons de croire. En un sens, le Christ ne demande pas qu’on ait la foi. Il nous a donné un seul commandement : « Aimez-vous les uns les autres ! ».

Il nous a dit qu’au Jugement dernier, il s’adressera à nous et nous accueillera à bras ouverts avec ces mots : « J’ai eu faim, tu es venu vers moi. Entre dans la joie de ton Seigneur ! ».

Je pense souvent à Yasmina qui ne croit pas en Dieu. Elle est responsable des détenus à leur sortie de prison. Elle consacre tous ses efforts à les aider, leur trouver du travail, leur proposer des traitements, des cures de désintoxication si nécessaire. Elle met tout en œuvre pour leur éviter de retomber dans la déchéance. Le cœur de Yasmina est bon. Je dis qu’elle est fille de Dieu. Quand elle mourra, je crois qu’elle verra le Christ se présenter à elle dans la lumière. Elle entendra le Christ lui dire : « Je sortais de prison, combien de fois m’as-tu accueilli avec le sourire ? ». Combien de fois m’as-tu rendu l’espoir d’une vie meilleure ? Combien de fois m’as-tu donné l’envie de m’en sortir ? Entre, Yasmina, dans la joie de ton Seigneur ! »

C’est cela la bonne nouvelle de l’Évangile. J’aime la méditer doucement, en silence. « Entre dans la joie de ton Seigneur ! » Je reprends cette simple petite phrase à la lumière des rencontres marquantes de ma vie. Je savoure ces mots. Je les laisse descendre dans mon cœur. La sève du bonheur de Dieu pénètre en moi.

Ce qui se savoure, ce qui donne de la joie, donne sens à la vie. Les malheureux, que savourent-ils ? » Les plaisirs sont pareils à l’écume. On croit les saisir, mais on n’a rien entre les mains. Comme le dit Pascal : « Tout glisse et fuit d’une fuite éternelle ».

Les prétendus plaisirs de la vie nous laissent l’amertume et la tristesse en arrière-goût. Ils détruisent le bonheur et nous épuisent dans la course à toujours plus de plaisir. Mais il y a autre chose. La source du vrai bonheur est proche, dans notre cœur. Pourquoi chercher au loin ce qui nous appartient déjà ? Pourquoi vouloir acquérir ce qui nous a été donné à profusion ?

Il faut avoir vécu et être passé par la souffrance pour comprendre cela et revenir à
la simplicité de l’’essentiel.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Héritage de foi

Jean SULIVAN (1913-1980), écrivain français. Ordonné prêtre en 1938, il est professeur et aumônier ; à partir de 1948, il se consacre à des activités culturelles.

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Ce doit être mère qui m’a transmis l’héritage, elle qui n’avait rien d’autre à laisser, comme ses parents lui avaient transmis. Je sais que dans sa maison, chaque soir d’hiver, le père lisait à haute voix l’Ancien et le Nouveau Testament, et les chiens même se tenaient immobiles. Maintenant la télévision règne. Des hommes d’Église, l’air humble et contrit y paraissent quelquefois, ou quelque vulgarisateur de service, ex-prophète qui cause psychanalyse, sexualité, morale, éducation, à la n’importe. Depuis longtemps nous sommes entrés au désert de l’âme. Et les guides patentés l’élargissent avec des idées, théories, débats au théâtre mondain et religieux.

Mère savait par cœur l’histoire d’Abraham, Moïse, Ruth, Tobie, les psaumes, chaque parabole, les imprécations du chapitre 23 de Matthieu.

CE DOIT ETRE MA MERE.

« De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce l’on écrit avec son sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit… Je hais tous les paresseux qui lisent… Celui qui écrit en maximes avec son sang ne veut pas être lu mais appris par cœur ».

Nous étions pauvres comme les paysans des Indes ou de Palestine, et joyeux parce que nous faisions partie. Il n’y avait pas encore de honte à être pauvre. Les mille piqures du désir et de la vanité nous étaient étrangères. Maintenant il n’y a que des pauvres qui n’ont pas encore réussi à être riches. Mère, chaque dimanche, après vêpres, marchait seule autour des champs de notre maître, en égrenant le chapelet, regardait les turgescences du printemps, les moissons blanchir, la nudité de l’hiver.

L’Évangile est issu d’un monde de paysans et de marins. Jésus est le Rabbi dont la parole est traversée d’images d’arbres, d’eau, de moissons, de troupeaux, de bergers et de vagabonds… Comme s’il y avait connivence entre la terre, ce qui pousse sur elle et l’invisible. Je sens bien ce qu’il y a d’inactuel et de rétrograde dans ces pensées, après Bultmann et Lévinas. Qu’importe ! Je crois aussi à la nécessité du déracinement. Mais sans doute faut-il avoir été enraciné d’abord, avoir senti battre le cœur de la terre. Il me semble que beaucoup de Maîtres à penser de ce temps parlent de partout, de nulle part… Les mendiants passaient chez nous, dormaient dans notre foin, après avoir déposé leurs allumettes sur la table, nous savions leurs noms et ce que c’était que donner un morceau de pain, un verre de lait, une bolée. Ils faisaient partie de nous.

Il est évident que Jésus vit aux profondeurs de la non-dualité, c’est-à-dire là où Dieu, autrui, nous-mêmes ne forment qu’une seule réalité. Ceci est mon corps, ceci est mon sang.

ADIEU LA NOSTALGIE

Cependant j’ai quitté, avec enthousiasme, le monde des villages pour la grande ville, comme le premier imbécile venu, parce qu’il n’y avait plus de place pour moi. Je ne le regrette pas. Adieu la nostalgie. Y régnaient avec d’admirables vertus, le formalisme, la suspicion et le refoulement. Qu’on cesse de tant parler de l’anonymat des villes, de l’incessante mobilité. Nous ne connaissons pas nos voisins de palier, et après ? Vive la liberté. Fin de l’hypocrisie. On rencontre dans les villes qui l’on choisit, des rencontres plus vraies, brèves comme la vie.

Il est vrai que les grandes villes furent maudites. La Bible le dit tout au long. Condamné à l’errance sans fin, Caïn a inventé la ville comme un substitut de l’Éden. Caïn et sa postérité. C’est pourquoi les villes sont maudites. Babylone et Ninive comme les cités du bord du lac. Jérusalem elle-même. Car elles sont liées à l’avidité sans borne, à la puissance, c’est-à-dire à la guerre. Aussi tôt ou tard périssent-elles par les armes et le feu. Mais finalement Dieu accepte le projet humain. La ville, tout comme Jérusalem, devient image et promesse de la Cité sainte de l’Apocalypse, qui « n’a nul besoin que brillent le soleil ni la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée ». 

Au milieu du béton, nous autres, nous portons en nous notre village, telle une blessure joyeuse, et la parole primordiale comme un ferment. Nous sommes des combattants secrets, des espions du double jeu, parfois des traîtres en apparence. Que d’autres brandissent l’âme comme un drapeau.blessure joyeuse, et la parole primordiale comme un ferment. Nous sommes des combattants secrets, des espions du double jeu, parfois des traîtres en apparence. Que d’autres brandissent l’âme comme un drapeau.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

« Entre dans la joie de ton Seigneur ! »

Sœur Emmanuel, née Madeleine Cinquin (1908-2008) est souvent surnommée « La Petite Sœur des chiffonniers » ou « La petite sœur des pauvres » et elle est connue pour ses œuvres caritatives en Égypte. De nationalité belge et française, elle obtient la nationalité égyptienne en 1991. Elle a écrit plusieurs ouvrages de spiritualité. 

Une grande partie de l’humanité refuse Dieu. Est-ce que cette partie de l’humanité qui se sépare de Dieu est perdue. Je ne le pense pas.

Croire en Dieu n’est pas facile. La foi n’est pas donnée à tout le monde. En Europe, la plupart des jeunes au lycée, en classe terminale, reçoivent une formation philosophique. On leur apprend à discuter, à aguerrir l’esprit dans le raisonnement et l’argumentation. Tout doit être prouvé, démontré avant d’être accepté. C’est excellent. Et ils ont raison de se demander : « Dieu, dans tout cela, à quoi sert-il ? J’engage chacun à se poser la question et à chercher la réponse.

Le jeune, la femme ou l’homme qui, au terme d’une investigation sérieuse, ne trouvent aucune raison solide d’avoir la foi, ne doivent pas être considérés comme moins bons qu’un autre qui aura découvert des raisons de croire. En un sens, le Christ ne demande pas qu’on ait la foi. Il nous a donné un seul commandement : « Aimez-vous les uns les autres ! ».

Il nous a dit qu’au Jugement dernier, il s’adressera à nous et nous accueillera à bras ouverts avec ces mots : « J’ai eu faim, tu es venu vers moi. Entre dans la joie de ton Seigneur ! ».

Je pense souvent à Yasmina qui ne croit pas en Dieu. Elle est responsable des détenus à leur sortie de prison. Elle consacre tous ses efforts à les aider, leur trouver du travail, leur proposer des traitements, des cures de désintoxication si nécessaire. Elle met tout en œuvre pour leur éviter de retomber dans la déchéance. Le cœur de Yasmina est bon. Je dis qu’elle est fille de Dieu. Quand elle mourra, je crois qu’elle verra le Christ se présenter à elle dans la lumière. Elle entendra le Christ lui dire : « Je sortais de prison, combien de fois m’as-tu accueilli avec le sourire ? ». Combien de fois m’as-tu rendu l’espoir d’une vie meilleure ? Combien de fois m’as-tu donné l’envie de m’en sortir ? Entre, Yasmina, dans la joie de ton Seigneur ! »

C’est cela la bonne nouvelle de l’Évangile. J’aime la méditer doucement, en silence. « Entre dans la joie de ton Seigneur ! » Je reprends cette simple petite phrase à la lumière des rencontres marquantes de ma vie. Je savoure ces mots. Je les laisse descendre dans mon cœur. La sève du bonheur de Dieu pénètre en moi.

Ce qui se savoure, ce qui donne de la joie, donne sens à la vie. Les malheureux, que savourent-ils ? » Les plaisirs sont pareils à l’écume. On croit les saisir, mais on n’a rien entre les mains. Comme le dit Pascal : « Tout glisse et fuit d’une fuite éternelle ». 

Les prétendus plaisirs de la vie nous laissent l’amertume et la tristesse en arrière-goût. Ils détruisent le bonheur et nous épuisent dans la course à toujours plus de plaisir. Mais il y a autre chose. La source du vrai bonheur est proche, dans notre cœur. Pourquoi chercher au loin ce qui nous appartient déjà ? Pourquoi vouloir acquérir ce qui nous a été donné à profusion ? 

Il faut avoir vécu et être passé par la souffrance pour comprendre cela et revenir à
la simplicité de l’’essentiel.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Un tout petit miracle

Convertie de l’athéisme, Madeleine Delbrêl arrive en 1933 à Ivry, près de Paris, dans une ville marxiste. Dans une conférence donnée à un cercle d’étudiants (le 16 septembre 1964), elle raconte sa rencontre avec un maître qu’on n’attendait pas : JEAN XXIII. Elle est morte subitement quelques semaines plus tard (le 13 octobre 1964).

J’ai lu un livre de gosse qui portait ce titre, je pense que Dieu a donné aux pauvres gosses que nous sommes – pauvres gosses qui ne sommes pas de vrais enfants – « un tout petit miracle ». Ce miracle est Jean XXIII.

Je ne cherche pas le comique en rapprochant de ce gros homme qui fut un grand pape les mots : « un tout petit miracle ». Au temps des prodigieuses découvertes humaines, au temps où l’humanité étreint l’univers de façon vertigineuse, nous aurions, si nous avions demandé un miracle, demandé un prodige à taille cosmique… ou bien, dans l’Église, des transformations soudaines et universelles. Nous aurions demandé du stupéfiant et de l’immense. Un tel prodige, je ne sais si certains de nous l’ont demandé. En tout cas, ce que nous avons reçu ce fut un pape, un vieux pape, venu de chez les pauvres, homme parmi tout les hommes, prêtre parmi les prêtres, évêque parmi les évêques. Ce pape a pris la vitesse de notre temps. Il s’est mis au travail comme s’il disposait d’une vie à peine entamée. Il a travaillé se sachant condamné à mort. Il savait que le Christ avait racheté le temps, chaque temps de tous les temps. Il n’a pas flâné en ébranlant des décors, en se libérant, quand faire se pouvait, d’une situation antipathique ou incompréhensible à la plus large part du monde. Il a été au plus pressé, il a pris les paroles du Christ à la lettre, sachant que les palais et les administrations ne peuvent pas à eux seuls les retenir. Il les a vécues avec son réalisme de paysan. Ce qu’il n’avait pas le temps de faire, il l’a laissé faire pour que Dieu trie l’ivraie et le bon grain. Il a laissé le dépérissement agir, se contentant de ne pas lui venir en aide.

Ce pape a tendu les bras au monde entier et l’a saisi. Il a été le plus proche de tous, laissant à la Providence ce que du destin des classes, des races, des masses, il n’avait pas le temps de réaliser. Il a pris au monde d’aujourd’hui la voix que la technique lui offrait pour atteindre aux quatre coins de la terre chaque homme dont Dieu est le père. Au bout de ses premières semaines de pontificat, beaucoup d’entre nous se sont reconnus analphabètes de l’Évangile. Il nous parlait des « œuvres de miséricorde », comme d’une science de la Maternelle. Nous, nous ne savions même plus leur nom. Mais quand il « pratiquait » l’une d’entre elles, les incroyants devant leur télévision, leur radio, leur journal, s’étonnaient comme devant un phénomène inconnu.

Il s’est mis simplement et clairement au seuil du cœur de chaque homme, non en juge, mis en ami, réservant solennellement à Dieu de reconnaître en chacun la bonne ou la mauvaise volonté. Dans notre planète convulsée de peur, il n’a pas attendu les lentes pacifications auxquelles il œuvrait, pour être lui-même un pacifique. Il nous a laissé la sécurité de son réalisme, celui d’un paysan qui connaît les lois des semailles et des vendanges. Il nous a appris que, quelque soit le sol de notre monde et de notre temps, les paroles du Christ sont des lois immuables, qu’elles ne passeront pas même lorsque le ciel et la terre passeront. Quand il mourut, pendant que tant d’incroyants pleuraient, il nous restait de savoir être reconnaissant qu’il ait vécu. Il nous reste encore à solder la dette analogue sans doute à celles des gens qui ont connu des saints : il nous reste à faire ce qu’il nous a appris… qu’on vive à Ivry ou qu’on vive ailleurs. Jean XXIII nous a démontré que même pour un pape la vie chrétienne est viable dans notre monde et dans notre temps.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Faire justice autrement. Le défi des rencontres entre détenus et victimes.

« Justice est faite ! » disent les médias quand un criminel reçoit une sentence d’emprisonnement. Mais c’est loin d’être vrai pour les victimes : le système judiciaire la confine généralement à un rôle de témoin et néglige le traumatisme dont elle portera les séquelles pendant des années. L’agresseur n’est pas mieux placé pour guérir : la stratégie de son avocat lui impose un masque, et la prison où on l’enferme est souvent une véritable « école de crime ». Des deux côtés, c’est le règne de l’impuissance. 

N’y aurait-il pas une façon plus humaine de rendre justice ? C’est ce que s’est demandé Thérèse de Villette, victime secondaire d’un meurtre. Elle a ainsi découvert, étudié et expérimenté la « justice réparatrice », qui convie des groupes d’agresseurs et de victimes à un dialogue visant la guérison et la réconciliation. 

Thérèse de Villette fait partie de la communauté religieuse des Xavières. Elle a travaillé pendant 12 ans auprès des prisonniers en Afrique. Titulaire d’une maîtrise en criminologie portant sur la justice réparatrice, elle est cofondatrice du « Centre de services de justice réparatrice » de Montréal qui développe la pratique des rencontres entre détenus et victimes. 

Témoignage de l’auteure. p. 227 et ss.

L’expérience des RDV (rencontres Détenus – Victimes) : une bonne nouvelle pour ma foi.

Le Centre de services de justice réparatrice tient à rester ouvert à toutes les victimes d’actes criminels et à tous les agresseurs qui le désirent, quelles que soient leur philosophie, leurs croyances et leur appartenance religieuse. Pour cette raison, les animateurs ne font aucune référence à quelque idéologie ou révélation religieuse, même s’il arrive que des participants invoquent librement les raisons qui les font vivre, religieuses ou non ; le dialogue est ouvert. 

Mais, ici je voudrais décrocher du registre scientifique des pages précédentes pour témoigner de ce que mon expérience a apporté à ma foi. Si la Parole de Dieu dans la Bible éclaire ma vie, la vie aussi donne relief et actualité aux mots de la Révélation chrétienne pour moi, puisque c’est Jésus Christ ma raison de vivre. Je ne voudrais pas que l’on soupçonne chez moi quelque tendance à récupérer les confidences des participants pour une éventuelle propagande. Le respect que j’ai pour chacun et chacune n’est aucunement entamé par la compréhension que j’ai de leur témoignage, et la perception spirituelle que j’en ai, n’engage que moi. J’aimerais pourtant en rendre compte, car c’est pour moi faire justice à la vérité. En fait, j’ai beaucoup reçu des uns et des autres, ainsi que de mes collègues dans l’animation et ils ont droit d’entendre combien ils m’ont évangélisée sans le savoir, quelle bonne nouvelle ils m’ont apportée, comment ils m’ont fait découvrir la face de Jésus-Christ. 

Quand la Parole se fait chair.
Au commencement était la Parole
Et la Parole était avec Dieu
Et la Parole était Dieu…
De tout être il était la Vie ;
Et la Vie était la Lumière des hommes (Jean 1,1)

Parole, vie, lumière ; ces trois mots clés du prologue de saint Jean sont pour moi les trois forces qui animent la dynamique des RDV. Il s’agit bien d’une parole à faire advenir, d’une parole qui libère les personnes de beaucoup d’émotions destructrices, telles que le ressentiment qui sourdement ravage le cœur, la haine qui ronge, la colère qui paralyse la communication, la vengeance qui barre la route à l’avenir. 

La vérité vous rendra libre (Jean 8,32), écrit le même Jean. Il s’agit, en effet, dans le jeu des interactions des rencontres entre des personnes, de faire advenir la vérité qui rend libre. Je pense à Nicodème (Jean 3, 1-20) venant de nuit trouver Jésus. Homme socialement installé et bien considéré, n’est-il pas insatisfaisant à l’intime de lui au contact de Celui chez qui il pressent un mieux-être ? Pourquoi risque-t-il cette rencontre ? Celui qui se révèlera Vérité et Vie lui affirme une chose complètement incongrue et irrationnelle pour son esprit de pharisien intellectuel. « Si tu ne renais de l’eau et de l’esprit, tu n’entreras pas dans le royaume de Dieu », c’est-à-dire dans cette plénitude de vie à laquelle tu aspires. Même appel à renaitre pour ceux qui aspirent à être délivrés du malaise persistant qu’a semé le crime. En se présentant aux RDV, ils ont la possibilité de devenir acteurs de la nouveauté qui pourrait advenir pour eux. Personne ne peut faire le travail à leur place, personne ne peut avancer à leur place. Il leur faudra accepter une lente et douloureuse gestation jusqu’à ce que leur vraie dignité soit retrouvée et leur identité profonde mise au jour. Certains détenus qui ont déjà fait 22 ans de réclusion connaissent déjà un peu cette lente maturation. 

Les animateurs du RDV ne sont pas les acteurs de cette renaissance, ils en sont les accoucheurs et les témoins. Car ce sont surtout les participants comme détenus ou comme victimes qui sont les acteurs principaux. Les animateurs ne sont pas non plus les accoucheurs de cette maïeutique dont parle Socrate, qui par une succession de questions provoquent une prise de conscience. Leur rôle est aussi un peu différent de celui du psychothérapeute. Ils veillent aux conditions de l’accouchement, et encouragent les mouvements de contraction et de décontraction, si je peux poursuivre la comparaison, les mouvements de la dynamique du groupe. Ils sont le soutien de la mise au jour de cet être humain qui n’aspire qu’à briser sa chrysalide. Ils représentent aussi la fonction de la loi dans la croissance de la personne. Ils posent les balises de l’expression et se soumettent aussi aux exigences de l’établissement pénitentiaire, aidant peut-être à regarder ces interdits comme faisant partie de la condition humaine, ce qui la structure. Comme le montre Paul Valadier (La condition chrétienne du monde sans en être, Paris, Seuil 2003), l’interdit met devant une règle qui à la fois sépare et unit en ouvrant l’espace social.
[…]
Je revois l’image de ce berger qui laisse les 99 brebis pour courir à la recherche de sa brebis perdue, cette partie perdue de mon être. L’ayant enfin retrouvée, tout joyeux, le berger se met à sa hauteur, à genoux, l’aide à se dégager des broussailles qui la blessent et la porte sur ses épaules. « Le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu », ajoute Jésus. Celui ou celle qui n’accepte pas d’être rejoint dans sa propre blessure par Celui qui veut le sauver, pourra-t-il vraiment adopter à son tour cette attitude de berger pour l’autre ? Pourra-t-il se mettre à ses pieds comme Jésus en tenue de service en train de laver les pieds poussiéreux de ses amis qui deviendront des traitres, Pierre et Judas, avant le dernier repas qu’il prend avec eux ?

Ce beau texte de Roger Bichelberger m’inspire beaucoup lorsque je l’applique à ce qui se passe souvent dans les rencontres entre détenus et victimes. Le Créateur est en action mais dans la posture du serviteur :

Oui, seul est Dieu celui qui s’agenouille devant sa créature, celui qui a des entrailles de mère pour les hommes ses enfants. Voila qui est Dieu pour nous aimer ainsi. Ce Dieu dont la seule force est l’amour. Ce Dieu qui est amour.

Thérèse de Villette

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(R. Bichelberger, le petit livre de la faiblesse, Paris, DDB, 1998).

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Le paradis c’est les autres

Seigneur, accorde-moi aujourd’hui cette grâce: que rien ne puisse troubler ma paix en profondeur, mais que j’arrive à parler santé, joie, prospérité à chaque personne que je vais rencontrer, pour l’aider à découvrir les richesses qui sont en elle.

Aide-moi surtout, Seigneur, à savoir regarder la face ensoleillée de chacun de ceux avec qui je vis. Il m’est parfois si difficile, Seigneur, de dépasser les défauts qui m’irritent en eux pour m’arrêter à leurs qualités vivantes, dont je jouis sans y prendre garde.

Aide-moi aussi, Seigneur, à regarder Ta face ensoleillée, même en face des pires événements : il n’en est pas un qui ne puisse être source d’un bien qui m’est encore caché, surtout si je m’appuie sur Marie.

Accorde-moi, Seigneur, la grâce de ne travailler que pour le bien, le beau et le vrai, de chercher sans me lasser, dans chaque homme, l’étincelle que Tu y as déposée en le créant à Ton image.

Accorde-moi encore d’avoir autant d’enthousiasme pour le succès des autres que pour le mien, et de faire un tel effort pour me réformer moi-même que je n’aie pas le temps de critiquer les autres.

Je voudrais aussi, Seigneur, que Tu me donnes la sagesse de ne me rappeler les erreurs du passé que pour me hâter vers un avenir meilleur. Donne-moi à toute heure de ce jour d’offrir un visage joyeux et un sourire d’ami à chaque homme, Ton fils et mon frère. Donne-moi un cœur trop large pour ruminer mes peines, trop noble pour garder rancune, trop fort pour trembler, trop ouvert pour le refermer sur qui que ce soit.

Seigneur, mon Dieu, je Te demande ces grâces pour tous les hommes qui luttent aujourd’hui comme moi, afin que diminue la haine et que croisse l’Amour, car, depuis Ta Résurrection, la haine et la mort ont été vaincues par l’Amour et la Vie. Ouvre nos yeux à l’invisible pour que rien n’arrive à ébranler l’optimisme de ceux qui croient en Toi et qui croient en l’Homme, qui espèrent en Toi et qui espèrent en l’Homme. Amen.

AVEC TOI, LA MORT EST BELLE

Seigneur je nous confie tous à Toi, car je suis sûre de Toi,
je suis sûre que tu nous sauves,
je suis sûre qu’à chacun de nous, les pauvres types, Tu vas dire le jour de notre mort :
tu seras ce soir avec moi dans le Paradis,
car il y aura un soir où Tu nous revêtiras de Toi. Toi qui es Dieu et qui es devenu un pauvre homme comme nous Tu as eu faim et soif
comme nous, Tu as eu peur et Tu as pleuré,
comme nous, Tu es mort.
Ton pauvre corps a été mis dans la tombe,
comme le sera le nôtre,
et Tu en es sorti transfiguré, comme nous en sortirons un jour.
Mon bien-aimé, avec Toi, la mort est belle, la Résurrection nous attend. Merci.

Sœur Emmanuelle

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Journal d’un curé de prison (2)

P47
Nous avons célébré la messe de Noël à la prison, dans la salle commune d’un secteur, juste à côté des cellules, sur une petite table que les détenus utilisent chaque jour pour leurs repas. Sur les murs, pas d’images pieuses, pas de statues de saints, rien que des posters… J’ai déplié le corporal sur la table d’acier, puis disposé le calice et la patène. J’ai placé un petit crucifix en avant du corporal et un cierge juste à côté. Un détenu a fourni le feu pour allumer le cierge. J’ai revêtu mon aube te mon étole. J’ai ensuite distribué des Prions en Eglise, puis j’ai souhaité la bienvenu à tous mes « paroissiens ». Et nous avons commencé la messe.

Ils sont là, sept ou huit, regroupés autour de la table. Ils n’ont pas leurs habits du dimanche, mais sont habillés comme à l’habitude en prison : jeans ou culottes courtes, t-shirts ou chemises de coton. Ils sont venus prier, ces pauvres de notre société, accusés de crimes ou déjà condamnés par la Cour.

Ils n’ont sans doute jamais participé à la messe d’aussi près. Ils peuvent, s’ils le veulent, toucher le pain consacré et le calice. X. est juste là devant moi : entre lui et moi il y a le corps et le sang du Christ qu’il regarde intensément. Il prie avec ferveur. Sa tête ébouriffée est penchée sur les saintes espèces en un geste profond d’adoration et de supplication. Même s’il manque des boutons à sa chemise, il est accueilli par le Seigneur qui « ne juge pas à l’apparence, mais regarde le cœur » (1 Samuel 16,7). A coté de X., M est très attentif à ce qui se déroule sous ses yeux. « Pour moi, me dira-t-il après la messe, c’est la première fois. » Il a un air très recueilli ; il vit, je le sens, un moment intense de rencontre avec son Dieu. Presque à mes pieds, assis par terre parce qu’il n’y a pas assez de bancs autour de l’autel improvisé, se trouve B., qui est le plus jeune du secteur ; il écoute discrètement les prières et parle à ce Dieu mystérieux qui vient jusqu’à lui, dans sa prison, en ce jour de Noël. Il y a encore A., debout à coté de moi, qui ne perd pas un mot de ce qui se passe.

L’Evangile raconte la visite des bergers à Jésus dans l’étable de Bethléem. Comme nous sommes près, ici même, de la vérité profonde du mystère de Noël ! Les bergers, on le sait, étaient mal considérés par la société de leur temps : ils étaient souvent tenus pour des voleurs et même des tueurs. On les regardait comme des marginaux et on les rejetait… et pourtant, c’est à eux, en premier, que le Seigneur s’est manifesté et c’est peut-être chez eux, dans leur étable, que Jésus est né. Le Seigneur vient pour tout le monde, mais en priorité pour les petits, les pauvres, les « jugés pas bons ».

Mes paroissiens ont communié à la Parole de Dieu avec une foi profonde, comme des pauvres à qui « la Bonne Nouvelles est annoncée » (Luc 4, 18). Ils se sont ouverts à l’amour de Jésus qui les aime assez pour se donner entièrement à eux jusqu’au fond de leur isolement et de leur cœur, « pour qu’ils aient la vie » (Jean 10, 10).

Ce Noël a été l’un des plus beaux de ma vie !

P 132
Certains prisonniers, une infime minorité cependant, ne veulent rien savoir de Dieu et me le disent clairement : « je ne crois pas en Dieu… je ne veux pas en entendre parler… c’est des histoires de ma grand-mère… c’est niaisage ! ».

D’autres connaissent un peu Dieu, mais ne le fréquentent qu’occasionnellement : « tu comprends, quand je suis dehors, je n’ai pas le temps d’aller à la messe, de faire des prières et ces choses-là ; je suis trop occupé à autre chose. Alors… » Je comprends, bien sûr, mais je comprends surtout que maintenant qu’ils sont « en dedans’ ils ont du temps aussi pour ces choses-là ».

D’autres encore ont dans la tête et dans le cœur l’image d’un Dieu qui les juge, les condamne et les punit ; « Avec ce que j’ai fait, c’est que je vais aller chez le diable ! » me lance l’un d’eux, mi-sérieux, mi-moqueur. Plusieurs ne sont pas loin de penser que Dieu ne s’intéresse pas à eux et que, s’il était vraiment bon, il ne leur arriverait pas ce qui leur arrive.

D’autres, enfin, s’aperçoivent petit à petit que l’image qu’ils s’étaient faite de Dieu change, évolue, se transforme. Un Dieu de compassion et de pardon, un Dieu d’espérance et d’amour, prend alors peu à peu place dans leur vie. Ils découvrent que Dieu est plus grande que leur cœur et surtout qu’il déborde d’amour pour eux.

Un jour, l’un d’eux, qui avait commis un meurtre sur une jeune personne, entendit à la messe la parole d’Isaïe : « Quand bien même tes péchés seraient rouges comme l’écarlate, je vais les rendre blancs comme la neige » (1,18). Intrigué, il est venu me voir pour discuter de cette parole. Quand il a compris que Dieu était, non seulement capable mais heureux de lui pardonner le mal qu’il avait commis, il a été tout ébranlé. Et les ombres de son âme ont commencé à faire place à la lumière.

Pour clore ce journal, je voudrais adresser trois mercis. Merci d’abord au Seigneur qui m’a permis de rendre compte, bien sommairement j’en conviens, de mon expérience pastorale, l’une des plus merveilleuses et des plus gratifiantes de ma vie de prêtre et de pasteur. Merci ensuite aux prisonniers qui m’ont appris tant de choses sur la vie et, surtout, qui m’ont évangélisé bien plus que je ne l’ai fait pour eux. A cet égard, je garde en mémoire le mot de Vincent de Paul : « Ne vous occupez pas des prisonniers, si vous ne consentez pas à être leurs sujets et leurs élèves. Ceux que nous appelons des misérables, ce sont eux qui doivent nous évangéliser et nous convertir. Après Dieu, c’est à eux que je dois le plus. » Merci enfin à vous tous qui m’avez lu. Vous n’êtes sans doute jamais allés en prison. Mais, comme les voisins du berger qui a retrouvé sa brebis perdue, vous pouvez vous réjouir de tout cœur avec lui. Comme le père de la parabole, faites donc la fête chaque fois qu’un fils de Dieu qui était mort revient à la vie !

Dieu est Amour, rien qu’Amour, toujours, partout et pour tous.

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Beaulac, Jules. Novalis, 2004.

Témoins du Christ

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Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Journal d’un curé de prison

« Heureux qui pense au pauvre et au faible,
Au jour de malheur, le Seigneur le délivre ». Ps 41,2

« La police cherche en chaque homme un assassin.
C’est son travail.
Nous, les prêtres, nous cherchons, au contraire,
Dans chaque assassin, un homme.
Et, dans chaque homme, nous cherchons Dieu ». Virgil Gheorghiu.

Tout a commencé lors d’un voyage en Haïti. Je devais y passer deux semaines, j’y suis restée trois mois. J’allais là pour me reposer au milieu d’une année sabbatique. En fait, du repos, j’en ai pris. Mais j’ai aussi et surtout pris une bonne leçon d’Evangile.

Durant mon séjour, je suis allé visiter des malades dans un hôpital de Port-au-Prince, établissement qui n’avait pas précisément le confort de nos hôpitaux du Québec. Je me suis également rendu dans un bidonville de la capitale rencontrer des responsables d’un Foyer de l’Arche de Jean Vanier, Foyer qui accueillait des enfants profondément blessés par la vie et qui était animé par des personnes dont le dévouement m’a profondément touché. J’ai aussi longuement causé avec les timouns, jeunes, garçons et filles, qui rôdaient autour de la Villa Manrèse où je demeurais. J’ai visité leurs cayes (demeures) qui étaient loin d’avoir les commodités de nos maisons nord-américaines. Tout cela m’a donné un coup au cœur.

C’est là que j’ai compris, avec mon cœur, ce que j’avais saisi et enseigné, bien des fois, avec ma tête. Ce fameux chapitre 25 de l’Evangile selon Saint Matthieu est venu me chercher au plus profond de mon être et m’a rejoint jusqu’au bout des doigts : « j’avais faim, vous m’avez donné à manger… j’étais prisonnier, vous êtes venus me voir… ». C’est là, au milieu de ce pays aussi accueillant que pauvre, que le Seigneur m’attendait.

Quand je suis revenu au Québec, mon évêque m’a fait demander à son bureau pour me proposer un travail pastoral. Diplomate, il ne m’a pas d’abord dit ce qu’il attendait de moi. Il m’a posé une question : « As-tu une priorité ? ». Je lui ai répondu : « Oui, je voudrais retourner en Haïti pour travailler avec les pauvres. » Il m’a regardé bien droit dans les yeux et il m’a dit : « Des pauvres, tu vas en trouver ici. » Il ne croyait pas si bien dire. En fait, il souhaitait que je travaille à l’éducation chrétienne scolaire, ce que j’ai fait durant trois ans. Mais les circonstances, que je crois providentielles, ont fait que j’ai été amené à visiter des prisonniers au pénitencier de Cowansville et qu’ensuite l’aumônier du centre de détention de Saint-Hyacinthe a pris sa retraite.

L’évêque est alors arrivé dans mon bureau et m’a dit : « je cherche un aumônier pour la prison de Saint-Hyacinthe. As-tu un nom à me suggérer ? » Je lui ai répondu : « Oui, le mien. » Il m’a déclaré : « Je le savais. Je te nomme tout de suite. »

C’est ainsi que je suis entré au centre de détention de Saint-Hyacinthe. J’y suis resté quinze ans, pratiquement jusqu’à la fermeture de l’établissement. Mon mandat, très large, m’a conduit à y faire de la pastorale une douzaine d’heures par semaine. Cette pastorale consistait principalement à célébrer la messe dominicale le samedi soir, à visiter les secteurs où séjournaient les personnes incarcérées et à recevoir dans mon bureau tous ceux qui demandaient à me parler. Souvent, à l’occasion de ces rencontres, je leur donnais une crois que je bénissais et qu’ils portaient religieusement à leur cou. Certains demandaient également une Bible ou un Nouveau Testament ou encore des livres que j’ai écrits.

Entre temps, à ce ministère à Saint-Hyacinthe, s’en est ajouré un autre pénitencier fédéral de Cowansville où j’ai œuvré deux jours par semaine durant trois ans. A la demande de mon évêque, j’ai également été aumônier au centre de détention provincial de Cowansville, à raison d’une dizaine d’heures par semaine et ce durant deux ans.

Ces années d’aumônerie en milieu carcéral comptent parmi les plus belles de mon ministère de prêtre et de ma vie même. Ce ne fut pas toujours facile, mais ce fut toujours enthousiasmant. C’est là véritablement que j’ai appris l’Evangile, tellement est vraie la parole de Saint Vincent de Paul : « les pauvres sont nos maîtres, ce sont eux qui nous enseignent l’Evangile. » Cela, je l’ai vérifié tant et tant de fois.

Tout au long de ces années, j’ai assez fidèlement tenu un journal. Il contient des anecdotes, des portraits, des réflexions. J’ai pensé qu’après un recul de plus de huit ans, le temps était venu de raconter les merveilles du Seigneur en ce milieu, d’exprimer ma reconnaissance à ces gars que j’ai appris à aimer. Ils m’ont donné bien plus que je ne pourrai jamais leur rendre et surtout ils m’ont enseigné, même à leur insu, le cœur de l’Evangile qui n’est rien d’autre que l’amour du pauvre. Ce n’est que justice si aujourd’hui je leur rends témoignage et hommage.

P 41
W a étendu un produit de sa fabrication sur sa table, en deux lignes. Au lieu de les avaler, il les a sniffées, comme il le fait quand il a de la coke.

L’effet n’a pas tardé à se faire sentir. Il s’est retrouvé « gelé bien dur ». Quand il est venu me voir, il tenait à peine debout. Ses yeux étaient vitreux, ses pupilles, largement dilatées. Il avait de la difficulté à rassembler ses idées et sa parole était fort hésitante.

Mais il tenait à me rencontrer. Il avait des problèmes qui lui tiraillaient le cœur ; Et il n’avait pas le courage de les dire, et surtout de les affronter, sans un petit remontant. Il me parle comme un automate en me fixant droit dans les yeux. Lentement, il me déroule l’écheveau de sa misère. Il est tout « mêlé » et il compte sur moi pour le démêler.

Comment ne pas reconnaître en ce détenu Jésus lui-même qui souffre et qui pleure ? C’est lui qui a pris les traits de ce jeune blessé et qui frappe à ma porte. C’est lui qui a faim d’écoute, qui a soir d’attention. C’est lui qui vient quêter un peu de mon temps et de mon affection. Et comment pourrais-je refuser cela à Jésus qui m’a tout donné ? je ne le peux pas. C’est avec joie et foi que j’accueille W. dans mon bureau.

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Beaulac, Jules. Novalis, 2004.

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Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Raymond Lavoie, curé téméraire

Il y a quelques années, dans une embarcation de fortune qu’il avait rafistolée lui-même, l’abbé Raymond Lavoie s’est noyé en tentant de traverser le fleuve de l’île d’Orléans à Québec. Il est mort comme il a vécu : dans la témérité. Il n’aura pas eu droit à ce concert officiel d’admiration qui accompagne la disparition de nos grands hommes. Au cours de son existence fiévreuse, il n’a guère su proférer les paroles convenues, celles qui émeuvent sans trop déranger. Ses projets, ses tentatives furent multiples, des coopératives jusqu’à des projets de gouvernement. On y a vu de l’agitation, alors que cet homme était habité par l’irrésistible passion de servir.

Raymond Lavoie était avant tout un prêtre. Fils de la bourgeoisie, ce pasteur s’était converti à la pauvreté. Curé de Saint-Roch pendant de nombreuses années, il a partagé la vie quotidienne de ses paroissiens, proche de tous, surtout des déshérités et des humiliés. Dans les milieux éclairés, on s’est abondamment moqué de lui lorsqu’il a manifesté contre l’implantation d’une boutique de spectacles érotiques dans Saint-Roch. Pour lui, c’était là une nouvelle insulte envers les gens de la basse-ville.

Un quartier chic aurait-il toléré un pareil établissement? Et aurait-on accepté ailleurs cette masse de béton, cette autoroute qui surplombe des habitations de Saint-Roch? Aurait-on supporté, en des endroits mieux pourvus, qu’une voie ferrée coupe les petites rues, entrave la vie d’humbles citoyens habitués à tout supporter comme une fatalité? Ses combats, qui l’apparentaient à Don Quichotte, il les a menés au nom de la dignité des pauvres.

Il aura mobilisé, bousculé bien du monde. À ceux- ci, il a demandé de l’argent pour ses œuvres. De ceux- là, il a requis des interventions et des conseils. Ses complices, plus ou moins consentants, furent innombra¬bles. Pour ma part, il m’est arrivé de me laisser entraîner, à mon corps défendant, à une manifestation à la gare du Palais où j’ai dû improviser un discours prenant que des paroissiens déposaient des sacs d’ordures sur la voie ferrée. À la sortie, il m’a entraîné au poste de police où il allait chercher un enfant abandonné. Il m’a soumis des textes, car il trouvait le temps d’écrire. Je lui ai servi de contradicteur, toujours surpris de l’humi¬lité de cet homme si entêté par ailleurs.

Son presbytère était un invraisemblable caphar¬naüm où on entrait comme dans un moulin. Des boîtes, des paquets, destinés à secourir, encombraient les piè¬ces. Cet être singulier ne s’était gardé aucun quant-à- soi. En le quittant, on éprouvait un peu de honte de retourner au silence de sa bibliothèque.

A-t-il été efficace? Je ne suis pas sûr qu’il ait mis beaucoup de temps à de minutieuses évaluations. Ses entreprises ont été des défis à l’adresse des pouvoirs et de leurs savantes stratégies. Il m’a souvent rappelé le prophète Amos. On se souvient de ce berger venu dans la capitale du royaume d’Israël, alors prospère, où les pauvres étaient opprimés avec élégance, où on rendait même à Dieu les sacrifices prescrits. Amos osa démas¬quer cette confortable hypocrisie. On voulut se débarras¬ser de cet emmerdeur. Les autorités légitimes finirent par le renvoyer à sa campagne. Mais sa parole nous est restée, consignée dans l’Écriture: «Que l’équité coule comme l’eau, et la justice comme un torrent qui ne tarit pas.» (Am, 5,24) Le témoignage de Raymond Lavoie demeurera lui aussi.

À ses funérailles, à part le maire de Québec à qui cela fait honneur, aucun des grands de ce monde. De la mort de cet homme, il n’y avait pas de prestige à récupérer. Mais 2000 personnes, de ceux qu’il avait aimés et aidés, sont venues lui rendre témoignage à leur tour. Le cardinal Vachon, qui a tenu à présider lui-même aux obsèques, a su dire, en faisant son éloge, où doivent être d’abord les solidarités de l’Église de Jésus Christ. Que le souvenir de ce juste, imprudent et fidèle, trouble longtemps nos bons sentiments et nos sages compromis.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire

Gregory Baum

Les choses du monde sont pour notre esprit des objets que nous essayons de connaître et de comprendre. Mais Dieu n’est pas un objet comme ceux-là. Si Dieu était regardé comme un objet que nous essayons de connaître, Dieu ferait partie du monde et ne serait plus du tout Dieu. Dans le langage de saint Thomas, Dieu n’appartient à aucun « genus » (Summa theologiæ, Ia, 13, 5), que ce soit celui des objets, des êtres ou des personnes. Dieu n’est pas «ce que» nous cherchons à connaître et à comprendre, mais plutôt «ce grâce à quoi» nous connaissons et comprenons.

Les anciens maîtres chrétiens prenaient l’image de la lumière : la lumière, disaient- ils, n’est pas «ce que» nous voyons, mais «ce grâce à quoi» nous voyons. D’après les anciens, notre quête de la vérité participe de la Lumière divine, nos diverses façons d’aimer participent de l’Amour divin, et l’élan créateur en nous est une participation à la Vie divine. Le Dieu trinitaire est ici le mystère de grâce qui rend possible l’humanité.

Quand j’ai écrit Man Becoming, comme le titre l’indique, je ne connaissais pas la réflexion théologique féministe. Avec un peu de recul, cependant, je vois bien qu’en partant de l’immanence créatrice et rédemptrice de Dieu, nous nous représentons Dieu comme la matrice de notre existence, comme la puissance qui nous fait naître et grandir, ce qui nous permet d’en finir avec l’image patriarcale de Dieu, souverain céleste. Pour Thomas d’Aquin, Dieu était «l’être subsistant en soi», «le moteur immobile » et «l’acte premier », autant d’images qui peuvent ne pas nous plaire à cause de leur caractère abstrait, mais qui n’avaient rien de patriarcal. Ici, l’être de Dieu fonde et soutient tous les êtres, il les fait progresser vers leur épanouissement. Le Dieu qui transparaît dans ce langage aristotélicien est un mystère d’enfantement, la puissance de la parturition qui pénètre l’univers de part en part.

Pourquoi la présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire prend-elle autant d’importance pour moi dans ce livre qui traite de la nouvelle façon de concevoir la mission de l’Église dans le monde? Il me faut ici faire l’aveu de mes convictions profondément augustiniennes : le bien que nous faisons est avant tout le bien que Dieu fait en nous. J’ai toujours été profondément impressionné par le combat d’Augustin contre l’optimisme de Pélage au sujet du pouvoir de la volonté et de notre liberté de choisir le bien. Je me rappelle le malaise qu’éveillaient en moi tant de sermons dominicaux où le prédicateur exhortait ses ouailles à multiplier leurs efforts pour faire le bien, transformant du coup la Bonne Nouvelle en une série d’exigences que Dieu nous imposerait.

Après avoir subi un de ces sermons, je me précipitais à ma chambre au monastère, prenais sur la tablette mon recueil de textes ecclésiastiques et relisais les actes du deuxième concile d’Orange (au VIe siècle), qui enseignaient que c’est Dieu qui a l’initiative dans la foi et dans toutes les bonnes oeuvres que nous faisons, dénonçant du même coup la confiance indue envers le pouvoir de la volonté humaine.

Quand nous passons des ténèbres à la lumière, de l’égoïsme à l’amour d’autrui, du ressentiment au pardon, du cynisme à la gravité morale, de l’indifférence au souci de la justice, des blessures causées par notre héritage de péché à l’ouverture, à la liberté et au dépassement, c’est chaque fois la grâce de Dieu qui agit en nous. Le combat social pour la justice, les mouvements pour la libération, les efforts pour protéger la terre, l’aide aux réfugiés et aux plus faibles… autant de gestes suscités par la grâce de Dieu, même s’ils n’échappent pas complètement à l’ambiguïté de la condition humaine.

Voici un passage de la conclusion de mon livre Religion and Alienation, dans lequel j’entreprends d’élaborer une théologie critique, d’examiner les conséquences politiques de la foi chrétienne et de promouvoir l’engagement chrétien pour la transformation du monde. Tout en mettant l’accent sur l’action, j’évite de m’en remettre au seul pouvoir de la volonté :

Dans la perspective chrétienne, action égale passion. Nous voyons en même temps que nous sommes éclairés; nous agissons, mais nous nous sentons aussi poussés à intervenir; nous aimons en étant sauvés de l’égoïsme et nous nous ouvrons aux autres dans la solidarité en recevant la liberté.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire intérieure pour franchir une frontière après l’autre. Chaque pas vers une plus grande humanisation est dû à une expansion du renouveau de vie de la grâce en nous. Nous sommes vivants du fait d’une puissance qui nous transcende. (Gregory BAUM, Religion and Alienation, New York, Paulist Press, 1975, p. 291.)

La théologie de la présence de Dieu est parfois mal comprise. Certains théologiens ont estimé que cette théologie n’établit pas une distinction adéquate entre le profane et le sacré. Ils y perçoivent un «horizontalisme» qui négligerait le «verticalisme» du rapport entre Dieu et les gens. Ils souhaitent distinguer entre le combat quotidien de l’existence humaine séculière (l’ordre naturel) et la vie spirituelle (l’ordre surnaturel) qui nous devient accessible quand nous nous retirons des préoccupations terrestres pour nous tourner exclusivement vers Dieu. Pour ces théologiens, l’histoire comme telle n’a pas de valeur salvifique : elle n’est qu’un terrain d’exercice pour une vie supérieure dans le présent et pour la vie éternelle dans l’âge à venir. C’est ainsi, me semble-t-il, que nous envisagions l’existence chrétienne avant d’être secoués par le renouveau théologique qu’a validé Gaudium et spes. Désormais, nous reconnaissons que l’existence terrestre des êtres humains est en fait le lieu du don que Dieu fait de lui-même en arrachant les gens au péché et en leur permettant de vivre une vie d’amour, de justice et de paix.

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