Archives pour la catégorie Témoins du Christ

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Jacques Maritain (1882-1973)

« Maritain a reçu du Ciel le sens de la vie après les larmes du nihilisme. Sa foi a alors
rehaussé l’éclat de son intelligence. »

On sera peut-être surpris d’apprendre que Jacques Maritain a grandi dans une famille protestante où régnait des idées plutôt libérales. Très jeune, lorsque s’est inscrit à la Sorbonne pour y compléter ses études de philosophie, il partageait comme bien d’autres jeunes Parisiens des idées qui mènent à l’agnosticisme, c’est-à-dire à la conviction que l’Absolu est inaccessible à l’esprit humain. Un agnostique, c’est en effet quelqu’un qui rejette d’une part l’idée que Dieu existe; mais d‘autre part l’agnostique refuse l’idée des athées qui affirment que Dieu n’existe certainement pas. Pourtant, Maritain ne peut vivre sans se poser la question fondamentale du
sens. La vie a-t-elle un sens?

La conviction des athées répugne au jeune Maritain. Il lui semble finalement que
l’Univers doit bien avoir un sens caché. Comment affirmer en effet que notre Monde soit
dépourvu de signification transcendantale? Cela lui semble improbable. Il est déchiré par
l’idée:que le Monde doit bien avoir un sens qui nous dépasse.

Par bonheur, son esprit tourmenté trouve enfin une âme soeur. C’est Raïssa Oumensoff, une jeune juive russe. Ce sera là une rencontre phénoménale, car un immense amour, un amour chaste les unira pour la vie. Mariés en 1904, ils parviendront à former un des
couples les plus remarquables de leur époque. Tous deux sont jeunes et entiers. Comme plusieurs couples qui sont près à mourir ensemble s’ils n’arrivent pas à trouver une raison de vivre, Jacques Maritain et Raïssa Oumensoff s’entendent solennellement au départ pour signer en quelque sorte un pacte de suicide. Ils veulent vraiment trouver le sens du mot «vérité». C’est évidemment le sens de l’Absolu qui leur manque. Heureusement, ils trouveront le chemin de la grâce en se rendant aux conférences très fréquentées de Henri Bergson. Tout change en eux. La lumière se fait.

Jacques et Raïssa Maritain rencontrent bientôt Léon Bloy qui va savoir les guider, si bien qu’un an plus tard, en 1906, Bloy devient leur parrain lors d’une cérémonie de baptême historique. Leur conversion est extrêmement profonde. Tout deux se mettent aussitôt au service de Dieu et de l’Église catholique. Il vont jusqu’à décider d’observer la chasteté la plus complète, dans le but de se consacrer totalement au service de Dieu et de son Église. Ils émettent donc des voeux privés. Cet engagement les rend parfaitement dévoués l’un à l’autre au point de s’entraider sans cesse à devenir des saints.

Jacques Maritain complète alors ses études de philosophie et devient professeur à l’Institut catholique de Paris, basant une grande partie de ses recherches sur la pensée de Thomas d’Aquin. Paul VI, son ancien élève, l’invitera à assister au Concile Vatican II et lui confiera son Message aux intellectuels.

À 88 ans, Maritain réalisera un rêve qui l’habitait depuis longtemps. Il est en effet
accueilli chez les Petits Frères de Jésus de Charles Foucauld, à Toulouse, dans le sud de la France. Lui qui aimait profondément l’oeuvre et la vie de sainte Thérèse d’Avila fait donc profession en émettant des voeux de pauvreté et d’obéissance le jour de sa fête, le 15 octobre 1970, dix ans après la mort de son épouse. Le voici entièrement consacré à ne plus vivre que plongé dans la vie intérieure en se livrant totalement à l’Amour de Dieu. Il se donne totalement à Celui qu’il a aimé de tout son être depuis sa conversion et son baptême en 1906.Jacques Maritain meurt le 28 avril 1973

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Pour une Église citoyenne

 

Si l’Église prétend – et cela est pleinement légitime -, à la suite des disciples, avoir trouvé en Jésus la voie, la vérité et la vie, elle ne peut garder pour elle cette découverte. Par ailleurs, elle sait que la vérité ne s’impose pas, qu’elle ne se décrète pas d’autorité, ni ne s’assène de manière hautaine. Elle sait que la vérité est quelque chose que les humains recherchent et que cette recherche, menée conformément à ce qu’est la personne humaine et à sa nature sociale, suppose réciprocité et mutualité et est conduite dans le dialogue, l’échange, l’exposé et la proposition de ses découvertes et l’écoute de ce que les autres pensent avoir trouvé. La recherche de la vérité, ne se fait pas dans le monologue, mais dans le dialogue, autre mot si cher au concile, mais réalité surtout qui structure une expérience chrétienne élémentaire, la liturgie.

Loin d’adopter le mode de vie du ghetto, lieu où se rassemblent souvent les minorités pour se défendre et se protéger, l’Église accepte donc de vivre sur la place publique, exposée à tous les vents. C’est là son lieu : là où les questions sont débattues, là où les gens cherchent et s’instruisent, là où ils discutent, échangent, dialoguent. Le lieu de son témoignage sera les agoras modernes, les places publiques, les tribunes ouvertes. Ces lieux sont parfois inconfortables et n’offrent pas beaucoup de garantie de protection. Toutefois, la vie citoyenne impose cette conversation où nous ne sommes pas maîtres du jeu. Cette conversation, l’Église la poursuit naturellement à travers tous ces membres qui participent à la vie de la société, ce qui supposent des aptitudes au témoignage, dans la simplicité et la sérénité.

Participer aux débats de société est une chose, autre chose est d’habiter, même comme minoritaire, cette société. L’Église a toujours eu des institutions, des oeuvres de toute sorte. Cela aussi est langage, car elle peut, dès lors, à travers ces différentes oeuvres ou ces différents réseaux, offrir des formes alternatives de vivre et de penser par rapport aux modèles dominants. Cela peut se vérifier dans son réseau d’écoles, à condition qu’il soit réellement porteur d’un projet scolaire chrétien et, du coup, alternatif, et pas simplement une réplique – dans le privé – du projet scolaire proposé dans le public. Proposer des lieux et des milieux alternatifs où peuvent s’inventer d’autres manières de vivre, c’est là aussi une manière d’annoncer l’Évangile. L’Église peut alors s’avérer l’autre de la culture, un tiers qui interpelle cette culture et l’interroge. En offrant des signes avant-coureurs du Règne à venir, elle peut affirmer tangiblement et concrètement la dignité de la personne humaine et sa fin spirituelle. Elle n’a donc pas à se replier dans un ghetto, ni à revendiquer pour elle-même des privilèges, mais seulement réclamer la liberté accordée à tous les citoyens. Ce faisant, l’Église, par son action, peut offrir des forces et des lumières qui peuvent affermir une communauté humaine, une société, et l’aider à grandir et à se dépasser.

L’Église ne vit pas repliée dans un ghetto, ni non plus retranchée dans une forteresse, comme si elle avait à se protéger d’un monde hostile, des assauts de la culture, etc. Elle sait reconnaître tout ce qui est bon dans le dynamisme social actuel. Elle sait soutenir les initiatives, seconder les efforts communs, participer à la vie sociale. Loin d’être méfiante ou sur la défensive, elle sait joindre ses forces et ses énergies aux grands mouvements qui contribuent au développement de la personne et du monde.

L’Église a appris au concile que trois mots clés devaient inspirer sa relation au monde : le service de la personne, la profonde solidarité avec la société dans laquelle elle s’inscrit, fruit d’un amour et d’une sympathie véritables, et le dialogue avec ces gens dont les options sont si variées, les perspectives parfois si opposées aux siennes, les convictions souvent si contrastées.

(…) Au début des années 1960, le cardinal Roy de l’archidiocèse de Québec, pressentant les passages ou les changements de monde auxquels son Église était conviée et guidé par son expérience conciliaire, avait résumé en une formule suggestive la conversion qu’il pensait devoir effectuer ou le projet qu’il se formulait à lui-même et qu’il proposait à son Église: «Je suis citoyen du Québec. » Être citoyen, c’est d’abord embrasser cette société avec respect, considération et amour. C’est s’y sentir chez soi, libre, accueilli, respecté. C’est aussi s’engager et participer à cette société qui l’honore du titre de citoyen : se mêler à ses recherches, partager ses rêves, etc. Bref, c’est communier à ses joies, à ses angoisses, à ses espérances et à ses souffrances. C’est le faire, à partir de notre lieu et de notre singularité qui contribue à l’ensemble et l’enrichit, mais aussi comme membres de plein droit de cette société, nous y sentant libres d’y apporter nos points de vue et accueillis dans notre différence.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire

 

Gregory Baum, né le 20 juin 1923 à Berlin et décédé le 18 octobre 2017 à Montréal, est un prêtre catholique, un théologien, un philosophe et un professeur canadien. Né à Berlin d’une mère juive et d’un père protestant, Gregory Baum arrive au Canada en 1940.


Les choses du monde sont pour notre esprit des objets que nous essayons de connaître et de comprendre. Mais Dieu n’est pas un objet comme ceux-là. Si Dieu était regardé comme un objet que nous essayons de connaître, Dieu ferait partie du monde et ne serait plus du tout Dieu. Dans le langage de saint Thomas, Dieu n’appartient à aucun « genus » (Summa theologiæ, Ia, 13, 5), que ce soit celui des objets, des êtres ou des personnes. Dieu n’est pas «ce que» nous cherchons à connaître et à comprendre, mais plutôt «ce grâce à quoi» nous connaissons et comprenons.

Les anciens maîtres chrétiens prenaient l’image de la lumière : la lumière, disaient- ils, n’est pas «ce que» nous voyons, mais «ce grâce à quoi» nous voyons. D’après les anciens, notre quête de la vérité participe de la Lumière divine, nos diverses façons d’aimer participent de l’Amour divin, et l’élan créateur en nous est une participation à la Vie divine. Le Dieu trinitaire est ici le mystère de grâce qui rend possible l’humanité.

Quand j’ai écrit Man Becoming, comme le titre l’indique, je ne connaissais pas la réflexion théologique féministe. Avec un peu de recul, cependant, je vois bien qu’en partant de l’immanence créatrice et rédemptrice de Dieu, nous nous représentons Dieu comme la matrice de notre existence, comme la puissance qui nous fait naître et grandir, ce qui nous permet d’en finir avec l’image patriarcale de Dieu, souverain céleste. Pour Thomas d’Aquin, Dieu était «l’être subsistant en soi», «le moteur immobile » et «l’acte premier », autant d’images qui peuvent ne pas nous plaire à cause de leur caractère abstrait, mais qui n’avaient rien de patriarcal. Ici, l’être de Dieu fonde et soutient tous les êtres, il les fait progresser vers leur épanouissement. Le Dieu qui transparaît dans ce langage aristotélicien est un mystère d’enfantement, la puissance de la parturition qui pénètre l’univers de part en part.

Pourquoi la présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire prend-elle autant d’importance pour moi dans ce livre qui traite de la nouvelle façon de concevoir la mission de l’Église dans le monde? Il me faut ici faire l’aveu de mes convictions profondément augustiniennes : le bien que nous faisons est avant tout le bien que Dieu fait en nous. J’ai toujours été profondément impressionné par le combat d’Augustin contre l’optimisme de Pélage au sujet du pouvoir de la volonté et de notre liberté de choisir le bien. Je me rappelle le malaise qu’éveillaient en moi tant de sermons dominicaux où le prédicateur exhortait ses ouailles à multiplier leurs efforts pour faire le bien, transformant du coup la Bonne Nouvelle en une série d’exigences que Dieu nous imposerait.

Après avoir subi un de ces sermons, je me précipitais à ma chambre au monastère, prenais sur la tablette mon recueil de textes ecclésiastiques et relisais les actes du deuxième concile d’Orange (au VIe siècle), qui enseignaient que c’est Dieu qui a l’initiative dans la foi et dans toutes les bonnes oeuvres que nous faisons, dénonçant du même coup la confiance indue envers le pouvoir de la volonté humaine.

Quand nous passons des ténèbres à la lumière, de l’égoïsme à l’amour d’autrui, du ressentiment au pardon, du cynisme à la gravité morale, de l’indifférence au souci de la justice, des blessures causées par notre héritage de péché à l’ouverture, à la liberté et au dépassement, c’est chaque fois la grâce de Dieu qui agit en nous. Le combat social pour la justice, les mouvements pour la libération, les efforts pour protéger la terre, l’aide aux réfugiés et aux plus faibles… autant de gestes suscités par la grâce de Dieu, même s’ils n’échappent pas complètement à l’ambiguïté de la condition humaine.

Voici un passage de la conclusion de mon livre Religion and Alienation, dans lequel j’entreprends d’élaborer une théologie critique, d’examiner les conséquences politiques de la foi chrétienne et de promouvoir l’engagement chrétien pour la transformation du monde. Tout en mettant l’accent sur l’action, j’évite de m’en remettre au seul pouvoir de la volonté :

Dans la perspective chrétienne, action égale passion. Nous voyons en même temps que nous sommes éclairés; nous agissons, mais nous nous sentons aussi poussés à intervenir; nous aimons en étant sauvés de l’égoïsme et nous nous ouvrons aux autres dans la solidarité en recevant la liberté.

La présence rédemptrice de Dieu dans l’histoire intérieure pour franchir une frontière après l’autre. Chaque pas vers une plus grande humanisation est dû à une expansion du renouveau de vie de la grâce en nous. Nous sommes vivants du fait d’une puissance qui nous transcende. (Gregory BAUM, Religion and Alienation, New York, Paulist Press, 1975, p. 291.)

La théologie de la présence de Dieu est parfois mal comprise. Certains théologiens ont estimé que cette théologie n’établit pas une distinction adéquate entre le profane et le sacré. Ils y perçoivent un «horizontalisme» qui négligerait le «verticalisme» du rapport entre Dieu et les gens. Ils souhaitent distinguer entre le combat quotidien de l’existence humaine séculière (l’ordre naturel) et la vie spirituelle (l’ordre surnaturel) qui nous devient accessible quand nous nous retirons des préoccupations terrestres pour nous tourner exclusivement vers Dieu. Pour ces théologiens, l’histoire comme telle n’a pas de valeur salvifique : elle n’est qu’un terrain d’exercice pour une vie supérieure dans le présent et pour la vie éternelle dans l’âge à venir. C’est ainsi, me semble-t-il, que nous envisagions l’existence chrétienne avant d’être secoués par le renouveau théologique qu’a validé Gaudium et spes. Désormais, nous reconnaissons que l’existence terrestre des êtres humains est en fait le lieu du don que Dieu fait de lui-même en arrachant les gens au péché et en leur permettant de vivre une vie d’amour, de justice et de paix.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Jean-Joseph Lataste, o.p. (1832 – 1869)

 

En 1866, après avoir beaucoup prêché a des détenues, le Père Lataste réalise son intuition : fonder une congrégation qui accueillerait des femmes « sans passé » et d’autres blessées par la vie. Ce sont, encore aujourd’hui, les Dominicaines de Béthanie.

« Vous que les hommes méprisent, vous étés les bien-aimées de Dieu… »

En 1864, un jeune dominicain a été envoyé prêcher 1’espérance et la miséricorde a des femmes condamnées aux travaux forcés, et il les a appelées « mes chères sœurs ». II leur a parlé simplement, et il s’est senti en famille avec elles, malgré le fossé social, pénal et intellectuel qui le séparait de son auditoire.

« Mon cœur s’emplissait de larmes encore en songeant a la rude et sanglante vie, au poids écrasant de honte et d’humiliation qui pesait encore et qui allait continuer de peser encore sur ces âmes qui m’étaient devenues si chères, et qui étaient mes sœurs après tout, mes sœurs en Adam, mes sœurs en Jésus-Christ. »

UNE CAPACITÉ SURPRENANTE À PARDONNER

Dans un système de fer, ou aucune initiative, aucune fantaisie, n’était possible, ou le silence perpétuel et le travail forcé maintenaient la population carcérale dans une passivité complète, il a apporté la fraîcheur d’une parole directe et fraternelle, sans compromission avec le péché et le crime. II a été émerveillé par ce qu’il a vu en prison, par la qualité de la conversion de celles que tout le monde considérait comme des « filles perdues ». II a pu constater que le crime dont elles sont coupables n’obscurcit plus leur vie : « elles étaient coupables, elles sont innocentes ». Leur capacité surprenante a pardonner a ceux qui les ont poussées au crime est un signe de la lumière qui éclaire a nouveau leur vie.

FAIRE CONFIANCE

Par ses dialogues avec les détenues, par leurs confidences, il a été convaincu que le seul moyen de leur redonner une place dans la société est de leur faire confiance, de mettre un terme au processus de punition et de honte qui pèse sur elles, bien longtemps après leur sortie de prison. On se méfie d’elles, et on croit avoir raison en constatant la proportion effrayante de récidive, mais on ne comprend pas que la récidive est souvent déclenchée par cette méfiance même. Toutes les portes et toutes les mains se ferment lorsqu’on apprend d’où elles viennent.

LE MÊME HABIT DOMINICAIN

Deux ans plus tard, il en a fait des sœurs, des sœurs dominicaines, en fondant la maison de Béthanie, où se rassemblent, aujourd’hui encore, sous le même habit dominicain et dans une même prière contemplative des femmes qui n’ont pas connu de grosses épreuves et celles dont le passé est perturbé par le crime, la prostitution, l’alcool ou d’autres souffrances. Les réactions ont été vives, surtout au sein de l’Ordre : comment oser « donner la blanche livrée de saint Dominique à des personnes réputées infâmes comme le sont les réhabilitées de Béthanie » ?

CE QUE NOUS SOMMES

Le Père Lataste a réagi aux contradictions en saint religieux, ne s’élevant jamais contre la volonté de ses supérieurs, défendant ses chères sœurs avec droiture et humilité. Il est mort trop vite, à 36 ans, pour pouvoir goûter l’entrée officielle des sœurs de Béthanie dans l’Ordre des frères prêcheurs, trop vite pour pouvoir constater à quel point son intuition était juste : « les plus grands pécheurs ont en eux ce qui fait les plus grands saints ».

Le Père Lataste a voulu proclamer au monde, suivi par les sœurs de Béthanie, que « Dieu ne regarde pas ce que nous avons été, il n’est touché que de ce que nous sommes. » Récemment, une détenue a été bouleversée en entendant cette phrase à la radio, au cours d’une émission sur le Père Lataste : aujourd’hui encore, sa parole fait renaître l’espérance, sa miséricorde touche des cœurs qu’on pouvait croire définitivement fermés.


« Ces femmes qui étaient mes soeurs… »
Vie du Père Lataste apôtre des prisons (1832-1869)
Par Fr. Jean-Marie Gueullette o.p.
333 pages. Ed du Cerf 2008

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La leçon de mes âges

France Quéré, épouse du physicien Yves Quéré, est une théologienne protestante trop tôt disparue, qui outre un travail d’érudition sur la patristique a réfléchi à l’évolution de la famille, à la place de la femme dans la société et à la bioéthique.  eEle a récapitulé quelques points de sa propre évolution dans La leçon de mes âges, de l’enfance à ces mots d’adulte: « Pourquoi Dieu m’est-il donné dans deux mots qui se lacèrent, la douleur et la beauté? »

Mon histoire

Dieu pénètre dans une existence par une rencontre, une parole dite, un exemple, un livre, un événement, une souffrance. Je dois avouer, que pour moi, il s’est présenté sans modestie dans la magnificence des cloches qui, plusieurs fois par jour, embrasaient l’air de leurs vibrations puissantes.

Dieu me souriait dans ses oeuvres

Notre maison jouxtait une église et nous possédions un petit jardin. Deux vieux arbres, quelques plates-bandes peuplées d’un monde indéchiffrables d’insectes, le parfum des rosiers, la chanson du vent sur les toits de tuiles et, au-dessus, le bleu magistral d’un ciel du midi: dites-moi si ce n’est pas de la présence. Dieu me souriait dans ses oeuvres; entre la fourmi et les rougeoiements de l’aube, il m’offrait libéralement matière à l’admirer. Il ne se montrait pas, mais s’imposait partout, m’obsédant de son culte élémentaire. Les cloches avaient raison, et je concélébrais leur allégresse.

Comme je grandissais, l’on m’envoya au catéchisme. L’enfant aime les contes. Sans prétendre qu’ils fussent aussi beau que Les Milles et une nuits, je me laissais captiver par l’histoire de Ruth et de Jonas, la sortie de l’Égypte et les malheurs d’Abraham. A tout prendre, c’était l’Évangile qui m’intéressait le moins : ils étaient quatre à raconter la même chose, et leur histoire finissait avec la victoire des coquins. Jésus ne ressuscitant jamais devant ses ennemis, ces derniers demeuraient sur leur triomphe. Et, pour tout dire, le héros parlait trop, à mon sens; je le préférais dans ses marches et les belles actions de ses mains. Où les choses se gâtaient définitivement, c’était aux offices: je n’entendais goutte aux propos tenus, et je mesurais, tout en dépaillant soigneusement ma chaise, la distance qui séparait mes éblouissements au jardin, à côté de mes cloches, et les façons qu’avaient les grandes personnes de rendre visite à leur Dieu. Ce devait être de leur goût, puisqu’entre elles elles faisaient pareil; je les voyais tenir de graves cénacles et discuter indéfiniment avec les mots dont je n’entendais pas le sens. Elles me semblaient à la fois très importantes et très futiles. Je crois que, là-dessus, je n’ai pas beaucoup changé, même si je suis devenu l’une d’elles, ce qui me peine. Déjà, je redoutais de grandir: qu’est-ce qui m’assurait que les mots savants n’allaient pas entrer en rang serrés, casqués et bottés, dans ma cervelle, et piétiner le petit carré de mes sentiments simples? Allais-je à mon tour n’exister que sur le monde abstrait et affairé, hélas, comme ces importants ou impotents?

Pourquoi la peste, pourquoi la mort?

Les années passèrent; j’eus droit à la formation religieuse qui prépare à la communion solennelle. On me remit à un pasteur protestant qui métamorphosa brutalement mon paysage religieux. C’était un Alsacien aux yeux gris, avec un visage d’artiste; il jouait admirablement du violon, vivait très pauvrement et faisait toutes sortes d’objections aux croyances plus traditionnelles que son collègue affirmait bruyamment. J’aimais cette voix douce et blessée, quoiqu’elle n’évoquât plus rien de la joie de Pâques et fit traîner sur tous ses propos des mélancolies d’automne. Un jour, il me convoqua chez lui; il avait dû remarquer l’attention avec laquelle je l’écoutais: cela flatte toujours un professeur. Les yeux clos, d’une voix imperceptible et haletante, il me parla de lui, très longtemps. Cette foi que je croyais seulement triste lui était un véritable sujet de torture. Peu d’années avant d’être nommé dans ma ville, il avait perdu deux enfants; leur agonie avait été longue, comme pour insulter plus cruellement à ses désirs, ses douleurs et ses prières. Depuis, il lui semblait toujours célébrer au-dessus du corps de ses enfants morts. Sur cet autel de chair, il s’en voulait que sa louange ne fût parfois qu’un soupir. Le silence de Dieu s’étant appesanti sur lui, en vain il essayait de le rompre, le déchirant parfois du chant du violon.

J’avais quatorze ans; j’en ai pris dix ou vingt d’un coup. Cet homme avait cru me faire une confidence. Sans le savoir, avec l’ingénuité propre aux endoloris, il avait versé en moi le scandale du dieu absent alors que j’avais cru toujours le voir à l’ouvre. J’étais encore une enfant choyée, mais il fallait me décharger de cette illusoire douceur. Seul le hasard m’avait préservée; je ne me sentais plus protégée dans le creux d’une main, puisque cette main s’était ouverte pour laisser se fracasser des innocents. Que ne l’avais-je compris plus tôt? La guerre avait accompagné mon enfance de ses lointains roulements; elle continuait à froid, et nous étions tous certains qu’elle prendrait des degrés Celsius dans peu de temps. Et Dieu? Était-il aussi étourdi que moi? Ne s’apercevait-il de rien, se contentait-il, comme moi avant la confidence du pasteur, de la joie des belles saisons, des moissons et des grands retours paysans au crépuscule? L’énigme m’avait saisie au collet et ne me lâchait plus: pourquoi la peste? Pourquoi la mort? Pourquoi les larmes? pourquoi est-il donné à l’homme ce beau cadeau, d’enterrer ses enfants? Qui l’a décidé? Qui trouve que c’est une bonne idée? Un dessein intelligent au point d’en devenir incompréhensible à ces sots humains? Qui, de surcroît, nous demande d’approuver et de carillonner la gloire de Dieu dans le ciel de toutes les enfances?

Je devins accusatrice. Au temple, les gens ne m’ennuyaient plus, ils m’excédaient, à garder un air si benoît et chanter leurs plats cantiques, comme si de rien n’était. Il me semblait chaque dimanche rendre visite à l’une de ces femmes du monde, parfaitement insupportable, mais chez qui l’on ne tient que des conversations polies, car l’on ne juge pas les hauts lignages. Bientôt, je cessais ce genre de fréquentations, et je ne pénétrais dans les églises qu’à condition qu’elles fussent vides. Le silence disait moins de bêtises. A vrai dire, il parlait même bien: je découvrais que le Dieu qui s’était fait Verbe s’exprimait loyalement dans l’humilité du silence, et du reste je ne pouvais plus le comprendre dans ses attributs de triomphe, dans sa Loi, sa gestion, du monde, sa toute-puissance dont tant de gens le félicitaient comme si elle ne faisait pas problème. S’il existait, c’était toujours dans la combe de Gethsémani, et je me pris à lire assidûment les Évangiles.

Une vulnérabilité inguérissable

Naturellement, j’y rencontrai le Christ au premier détour. Et la longue historie d’une offrande m’apparut, qui, çà et là, dans l’excès dont elle déborde, multiplie les signes des miracles mais reste marquée par une vulnérabilité inguérissable. Même les Pères de l’Église, que j’étudiai peu après, s’en étaient aperçus; et pourtant ce trait ne devait pas tellement leur faire plaisir. Ils auraient préféré asséner la puissance et la gloire sur la tête de leurs détracteurs, qui étaient nombreux, et il leur fallait parler de mort, de pauvreté, et contrarier même leurs fidèles qui ne voyaient pas grands mérites au dépouillement. Les juifs et les musulmans se disent imperméables à nos dogmes d’Incarnation et de Trinité. Ils les comprendraient mieux si nous savions leur montrer que ce sont les expressions d’une démarche de charité à laquelle ils se connaissent aussi bien que nous.

Comment l’amour peut-il se déployer dans la puissance, puisqu’il est le rejet de sa puissance en faveur d’un autre que soi, et qu’il passe forcément par un dessaisissement? Comment serrait-il une suffisance, puisqu’il est le sentiment d’un manque et l’appel d’un être aimé? Sa victoire, si elle advient, est d’un tout autre ordre que celle qui s’établit par le fer et par le feu. Donner, c’est s’appauvrir, sinon même se donner entièrement. La croissance désirée d’un autre passe par la diminution de soi. je ne connais pas d’autre puissance à l’amour que celle-là, si clairement annoncée par Jean-Baptiste, surnommé le Précurseur, et il l’était pour parler ainsi. Sous l’apparente défaite, elle consomme bien une victoire. Ce n’est pas, je le répète, celle des armes qui se reconnaît aux ruines qu’elle sème, et fait sa croissance de celui qu’elle diminue, c’est celle qui a suscité dans les chours plus de liberté, plus d’espérance et de nouvelles ressources d’amour et d’intelligence.

L’évangile ne racontait rien d’autre que ce trop modeste cheminement de Grâce. Pas de glaives, pas d’honneurs, pas de fortune. La seule estimation faite de la personne du Christ s’élève à trente deniers, et l’on trouve à ce prix-là encore quelqu’un pour penser que cela vaut bien sa personne. Une vie de passant, à travers les âpres collines de Judée. Des villages traversés, des enfants accourus sur les places, des foules suppliantes, si elles souffrent, goguenardes autrement, un combat mené contre des troupes d’imbéciles, et d’avance perdu. Une très longue passion, qui mange la moitié des Évangiles, et une résurrection très pudique, où le Christ apparaît fugitivement, presque à mots couverts, pathétiquement implorant devant ses disciples dont il sollicite, à plusieurs reprises, l’amour, comme s’il n’y croyait plus, comme s’il en était indigne. comme si ses yeux de ressuscité ne savaient ou n’osaient plus scruter le fond des âmes.

Avais-je alors remarqué que le Christ relevé partage plus que jamais le pain, les blessures et les amitiés humaines? Et, tout, au long de sa vie, ce même regard de pitié porté sur toute créature, ce langage resté paysan, qui parle du blé et de l’ivraie, des semences, du travail de la vigne, des efforts campagnards, de la patience des femmes, des joies champêtres que se donnent les hommes entre la bonne chère et la chanson des flûtes. Jusqu’à l’Évangile lui-même qui ressemble à celui qu’il raconte, court, simple, sans la moindre recherche de style, de surcroît truffé de maladresses, d’ambiguïtés et de contradictions, comme si l’écriture elle-même tenait à prendre les inflexions de la douceur.

Dès lors, qui me ramènera à un autre Dieu que celui qui descend à Jérusalem pour y mourir? Qui me convaincra que c’est celui-là qui fronce le sourcil, tranche de haut, exclut les uns et pas les autres, n’écoute pas nos propres plaintes? Comment le médecin guérirait-il s’il ne commençait par entendre son malade? Notre histoire religieuse est remplie de ceux qui au nom du Christ ont durci le ton, se sont raidis – de crainte, dit-on; d’orgueil, je crois plutôt – et se sont levés, férule en main, pour sauver une foi qu’ils disaient en péril. ce n’est pas de la férule qu’elle a besoin, la foi, c’est des bras ouverts du Père prodigue et de ce vif langage qui explique, annonce, mais aussi accueille et respecte nos sincérités et nos différences.

Si je devais là-dessus changer, c’est que je me serais laissé surprendre par la vieillesse du cour. Je n’en veux pas. De l’ingénuité enfantine, il m’est resté la joie pascale, et les sons immenses qu’elle propage sur toute nos saisons; de mon adolescence, je garde le catéchisme de douleur et de pitié qui me fut livré dans la détresse d’une confession; la maturité m’a appris que Dieu ne se reconnaît de dignité que sur les visages de ceux qui, à leur pauvre mesure, et souvent sans le savoir, refont les gestes qu’il avait fait sur ses routes galiléennes.

Là s’arrête, j’espère, la leçon de mes âges.

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Mes Évangiles

 

Sur la colline des oliviers, quelques heures avant son arrestation, Jésus se demande comment il en est venu là. Est-il bien le Messie ? Trois jours plus tard, de son palais, Ponce Pilate mène l’enquête sur le cadavre qui a disparu de son tombeau. Même quand celui-ci réapparaît, vivant, Pilate tient à trouver une explication rationnelle des événements. Deux héros saisis par le doute. Deux héros dépassés par ce qui leur arrive. En réécrivant mon roman L’Évangile selon Pilate pour la scène, j’ai taillé une version forte, brutale, urgente de ce récit. Si je l’ai appelé Mes Evangiles, c’est pour signifier que je n’y délivre aucune vérité, seulement ma vision très subjective des choses… N’avons-nous pas, tous, croyants ou incroyants, fabriqué un cinquième évangile ? Je préfère épaissir les mystères que les résoudre. Eric-Emmanuel Schmitt

Avant-Propos

Je préfère épaissir les mystères que les résoudre.

Souvent, en lisant des romans policiers ou des essais philosophiques, je m’enthousiasme pour l’enquête et me retrouve déçu par le dénouement. « Ah, il ne s’agissait que de ça ! » me dis-je en refermant le volume. Dépité, je constate que rien n’a changé entre le début et la fin du livre : en résolvant l’énigme, l’auteur est revenu à la conception de l’univers qu’il partageait avec nous dès le départ. Un voyage en tourniquet qui nous donne quelques frissons mais ne nous emmène nulle part …

J’aime donc les questions qui durent …

Celle du christianisme, je mis longtemps à me la poser, sans doute parce que je suis né à la fin d’un vieux siècle qui avait accumulé tant de guerres et de génocides qu’il interdisait à ses enfants lucides de pouvoir croire encore au bien, sans doute parce que j’avais poussé athée dans une famille athée, sans doute parce que j’avais suivi mes études de philosophie dans un Paris devenu complètement matérialiste.

Je n’avais donc jamais prêté attention à cette étrange histoire d’un charpentier mort sur une croix construite par un autre charpentier.

Pour m’y intéresser, il me fallut deux nuits. Une première nuit sous les étoiles. C’était au Sahara.

Une deuxième nuit dans une mansarde.
C’était à Paris.

En février 1989, je parcourus le désert du Hoggar avec un groupe de dix personnes, un voyage hygiénique et sportif où nous marchions, entourés de chameaux qui portaient notre nourriture et nos bagages. Un jour, lorsque nous descendions d’une montagne, je pris la tête de l’expédition, impatient, rapide, sans jamais me retourner, négligeant de vérifier mon trajet. Arriva ce que je recherchais sans doute: je me perdis. À sept heures du soir, la nuit tomba, le vent se leva, le froid emplit l’espace et je me retrouvai seul, à plusieurs centaines de kilomètres du premier village, sans eau ni vivres, livré à l’angoisse promis bientôt à la mort et aux vautours. Au lieu de sombrer dans la panique, je ressentis, en m’allongeant sous un ciel qui me tendait des étoiles grosses comme des pommes, le contraire de la peur: la confiance.

Pendant cette nuit de feu, je vécus une expérience mystique, la rencontre avec un Dieu transcendant qui m’apaisait, qui m’enseignait, et qui me dotait d’une force telle que je ne pouvais en être moi-même l’origine. Au matin, comme une trace, en empreinte, déposée au plus intime de moi, se trouvait la foi. Cadeau. Grâce. Émerveillement. J’allais pouvoir mourir avec la foi, ou vivre avec la foi.

Je survécus …

Évidemment, ce Dieu du Sahara n’appartenait à aucune religion. Dépourvu comme je l’étais de toute culture religieuse, je n’aurais pu de toute façon le reconnaître, eût-il été celui de Moïse, de Jésus ou de Mahomet. De retour en Europe, je me plongeai dans les grands textes sacrés, je m’immergeai dans les poètes mystiques de toute confession, du bouddhiste Milarepa à saint Jean de la Croix en passant par le soufi Rumi, et, chaque fois, je m’abreuvais de sens. Cependant m’attendait, une nuit, un deuxième choc: la lecture en une seule traite des quatre Évangiles. Nuit de tempête cette fois-ci. Durant quelques heures, suivant un mouvement de flux et de reflux, j’étais attiré et repoussé, assommé ou remonté à la surface, noyé dans l’incompréhension puis porté sur les vagues de l’amour. La figure de Jésus devint une obsession.

Quelques années plus tard, je me décidai à donner un nom à cette obsession: mon christianisme.

De tout cela, il sortit un roman, L Évangile selon Pilate, qui parut en 2000. Après une décennie consacrée au théâtre, je me contraignis _ ou plutôt ce récit me contraignit – à devenir romancier car je voulais reconstituer non seulement des âmes mais des lieux, une époque, un monde. En le rédigeant, je songeais toutefois à ce que donneraient certains passages sur la scène: je les entendais, je les sentais incarnés, vibrants, vivants, sculptés par le clair-obscur, répercutés dans le cœur du public, intenses, présents … J’aime le théâtre pour ce qu’il offre de concis, de brutal, de fort et d’urgent. C’est si bref, une représentation, qu’elle doit se limiter à l’essentiel.

Voici donc ce rêve dramatique. II ne s’agit pas d’une adaptation mais d’une réécriture, un texte différent, plus vif, plus nerveux, au muscle sec.

Les deux personnages principaux, Jésus et Pilate, ne sont pas préparés à ce qui leur arrive: ils sont d’emblée des esprits rationnels qui veulent voir le monde tel qu’on le leur a appris, sans zone d’ombre ni zone de lumière, quadrillé par le savoir, la tradition, la pratique. Ils refusent tout d’abord le mystère. Car ils vont être confrontés à quelque chose d’énorme, d’incompréhensible, deux événements qui nécessairement leur échappent: une résurrection pour Pilate, sa messianité pour Jésus.

Incarnation. Résurrection. Les deux piliers du christianisme. Les deux parties de ce livre.

Pour certains, naturellement, il n’y a là aucun mystère, seulement des fables, des légendes, de la sottise ou de l’exagération…. Ceux-là vont peut-être un peu vite en besogne. Sans doute nettoient-ils le champ de la réalité en faisant disparaître ce qui les gêne … Cependant je ne veux pas les convaincre, seulement les intriguer. Car ce que je tiens à partager avec le lecteur, ce ne sont pas mes convictions, mais mes questions.

Si j’ai appelé ces deux textes Mes Évangiles, c’est pour signifier que je n’y délivre aucune vérité, que j’y assène encore moins « la vérité », historique ou théologique, seulement ma vision très subjective des choses … N’avons-nous pas, tous, à partir de tableaux, de musiques, de récits ou de films, réorganisé les événements, soulignant ceci, omettant cela, afin de nous raconter une histoire que nous pouvons croire ou rejeter? N’avons-nous pas, tous, croyants ou incroyants, fabriqué un cinquième évangile?

Comme je le disais plus haut, je préfère épaissir les mystères que les résoudre. Car un mystère, dès qu’il obtient une solution, cesse d’être un mystère sans nous donner plus à penser.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Hommage au Père Dall’Oglio : « C’est au-dessus des abîmes que l’on construit des ponts »

Une cérémonie d’hommage au prêtre jésuite Paolo Dall’Oglio, disparu en Syrie le 29 juillet 2013, vient de se tenir à l’USJ. Figure fascinante du dialogue islamo-chrétien, le P. Dall’Oglio n’a plus été vu après avoir pénétré ce jour-là au quartier général de l’État islamique à Raqqa, pour défendre la cause et demander la libération de plusieurs otages du groupe jihadiste. Mais c’est moins l’énigme de sa disparition que le mystère de l’abîme entre les religions chrétienne et musulmane, qu’il tentait de franchir, qui a été au centre de la cérémonie.

La plus belle et plus juste des phrases de cette séance de témoignages, nous la devons au P. Dany Younès, le père provincial des jésuites, qui a dit : « Il fallait un monastère délabré pour montrer les prouesses d’un bon constructeur, et c’est au-dessus des abîmes que l’on construit des ponts. »

Dans la première partie de sa phrase, le P. Younès fait allusion à l’entreprise de rénovation du monastère syrien de Mar Moussa al-Habachi (saint Moïse l’Éthiopien) entreprise par le Père Dall’Oglio, et dont il fit un centre de séminaires interreligieux et d’échanges quotidiens avec les nombreux musulmans qui venaient au monastère. Dans la seconde, il évoque le grand écart théologique entre le christianisme et l’islam.

Sur ce dernier plan, force est de constater que, par-delà les témoignages au caractère entier, absolu, de Paolo Dall’Oglio, ce pont, sur le plan doctrinal, reste inachevé, comme suspendu au-dessus du vide et soulevant bien des interrogations. Pour combler cet abîme, le père provincial des jésuites devait comparer l’aventure spirituelle de Paolo Dall’Oglio à celle d’Abraham, considéré par les Saintes Écritures comme « l’ami de Dieu ».

« Appeler un homme “ami” du Très-Haut, c’est dresser un pont par-delà les abîmes. Dieu seul peut appeler un homme son ami et Dieu seul peut appeler un homme à se situer dans la controverse, sur la ligne de fracture entre les frères rendus ennemis par la malédiction de Caïn », a affirmé le P. Younès.

Et d’ajouter : « La foi, ce n’est pas la doctrine. La foi sauve, la doctrine instruit (…). Père des croyants, Abraham témoignait d’une amitié plus élevée que les doctrines (…). C’est dans l’amitié que Dieu seul peut donner, que Paolo trouvait sa vocation, et à partir de laquelle il concevait la vocation de la Compagnie de Jésus, voire de toutes les familles religieuses. Le syncrétisme provocateur dans sa pensée ne se situe pas au niveau des doctrines, mais au niveau de l’amitié. Ce n’est certes pas une accommodation confortable, puisque c’est dans la controverse qu’il doit habiter. »

La grande question

Peut-on, à partir de là, établir une théologie de la rencontre interreligieuse ? Pour le recteur de l’USJ, le Père Salim Daccache, « la grande question de Paolo Dall’Oglio, celle qu’il n’a jamais cessé de porter, était la suivante : que vient dire l’islam aux chrétiens ? Et par là même : vers quoi entraîne-t-il le christianisme ? À la suite de Charles de Foucauld et de Louis Massignon, ses deux grands maîtres spirituels, Paolo pensait que la religion musulmane, par le mystère qu’elle posait aux chrétiens, poussait l’Église vers une plus forte radicalité dans l’imitation du Christ, vers plus d’humilité, d’esprit d’accueil et de service ».

« Chers amis, a ajouté le P. Daccache, je risquerai encore quelques mots pour dire que la force de Paolo et son actualité, c’est qu’il nous laisse avec des questions (…). Comment vivre ensemble et à quoi bon vivre ensemble ? Quelle est l’originalité des deux religions chrétienne et musulmane ? Quel vrai rapport peut-on établir entre les deux religions ? Comment s’opèrent l’évangélisation et l’inculturation de la foi chrétienne en milieu musulman ? Quelle est la valeur théologique de la prophétie de Mahomet du point de vue chrétien ? Face à ces questions et à ces interrogations, l’angle de vue à long terme de Paolo était celui de poser des jalons sur la route qu’il appelait le chemin de l’espérance. »

Un homme à risques

Paolo Dall’Oglio était un homme à risques, et pour lui, les risques spirituels et physiques étaient tout un. Il avait pris une première fois le risque de s’installer en Syrie. Puis il avait pris le risque d’y rentrer clandestinement, après en avoir été expulsé. Hostile à la dictature, il avait en effet libéré la parole de ceux qui s’y opposaient. Il disait : « Beaucoup de Syriens m’ont dit que quand tu parviens à surmonter la peur et à t’ouvrir à autrui, tu passes du statut d’esclave à celui de citoyen. Quand tu doutes du fait que le président est un dieu, alors qu’on te l’a enseigné depuis la maternelle, quand tu parviens à séparer la vérité de l’autorité, à distinguer l’objectivité du pouvoir, et quand, dans la rue, tu réclames la dignité, alors tu ressens un moment de vérité, de liberté et d’authenticité. Et le plus incroyable, c’est qu’ils t’arrêtent pour cela et te torturent, mais le lendemain, tu redescends dans la rue. Parce qu’ils ne peuvent plus te frapper au cœur de ta dignité retrouvée, d’homme libre. Même s’ils te frappent, la torture ne peut porter atteinte à cette dignité retrouvée. »

Son troisième grand risque physique – et tout uniment spirituel – fut sa démarche auprès de l’État islamique, une démarche où la foi dans un dialogue possible était centrale, malgré tout ce que l’on rapportait de la barbarie de cette organisation.

« Mon impression, comme “personne prudente”, sur la décision de Paolo Dall’Oglio d’aller dans la fosse aux lions (…) est qu’il a pu s’agir d’une aventure peu prudente, trop risquée, surtout pour quelqu’un de seul », devait affirmer au cours de la cérémonie Mgr Khaled Akasheh, chef de bureau pour l’islam du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux.

« Je vous rapporte toutefois le témoignage du Père Jacques Mourad, membre de sa communauté, rencontré le mois dernier à Bologne, en Italie, poursuit-il. Le Père Mourad m’a dit, à propos de cette décision, que le Père Dall’Oglio était très conscient des risques qu’il prenait, mais qu’il a senti dans son cœur un appel à aller à Raqqa, pour tenter la libération de quelques détenus. Il ne s’agirait donc pas d’une décision prise sur un coup de tête, mais d’un acte d’amour extrême. »

La vision du Père Dall’Oglio, héritée de François d’Assise, de Charles de Foucauld ou de Massignon, son courage, à l’exemple de celui d’Isaac Jogues et de Jean de Brébeuf, continueront de fasciner et de faire école. L’Esprit saint inspirera à d’autres candidats au martyre la passion du dialogue sur la ligne de fracture des religions. C’en est bien l’heure. Sous l’impulsion du pape François, l’Église s’est transformée en « une galaxie mondiale désormais, bien moins une institution et beaucoup plus un moteur d’évangélisation », devait relever Giorgio Benvenuto, président de la Fondation Bruno Buozzi, durant la cérémonie. Sur ce modèle, a-t-il ajouté, le dialogue est devenu à son tour « un précurseur important d’une valeur qui fait aujourd’hui plus que jamais défaut : la solidarité ».

Tenue le 1er novembre à l’auditorium du campus de l’innovation et du sport, la cérémonie d’hommage au P. Paolo Dall’Oglio s.j. a été organisée conjointement par l’Université Saint Joseph et la Fondation Bruno Buozzi, représentée par son président, Giorgio Benvenuto. Elle s’est tenue en présence d’Emmanuela del Re, vice-ministre italienne des Affaires étrangères, de l’ambassadeur d’Italie, Massimo Marotti, du traducteur Ghazi Berro, du Père Khalil Rahmé, son ami de Rome, et de l’écrivain Moustapha Jouni. Une lettre des parents du P. Dall’Oglio devait être lue durant la cérémonie, tandis que les officiels italiens présents confirmaient leur détermination à faire la lumière sur sa disparition.

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Mais qui es-tu pour m’empêcher de mourir ?

 

Cette question cinglante fut posée à l’auteur par un homme en détresse. Elle traduit le contenu et l’esprit de ces chroniques écrites du quotidien. Gilles Rebèche y raconte sa vocation de diacre à Toulon et dans l’ensemble du département du Var.

En plus de quarante histoires pétillantes où affleurent joies, grandeurs et souffrances des personnes qui subissent la pauvreté, il révèle son itinéraire au service des « sans voix » dans la rue, dans les cités, auprès des responsables politiques. Avec humour, modestie et obstination.

Au fil de ces récits se dessine le portrait d’un diacre. Celui qui, à l’image du Christ, se fait serviteur des plus fragiles. Il rappelle que la capacité de fraternité de la société et de l’Eglise se mesure à la place donnée aux pauvres. C’est ce que l’on appelle la diaconie.

Accessible à un très grand public, cet ouvrage dévoile des éclaircies du ciel, aperçues sous la paupière du quotidien.

Gilles Rebèche est diacre du diocèse de Fréjus-Toulon. Après des études de sociologie et de théologie, il crée avec son évêque la diaconie du Var, initiative originale en Europe, qui intervient dans les domaines de la santé, du logement, de l’animation des quartiers, de l’économie solidaire, de la culture, et de l’accompagnement des familles en deuil… Il est membre du Conseil national de la solidarité de l’Eglise de France.

Prologue : De commencements en commencements. P9-10

A l’occasion des vingt-cinq ans de la diaconie du Var, j’ai senti l’impérieuse nécessité de rendre compte de l’Espérance déposée en moi par des témoins qui ont accepté de vivre ce qu’ils comprenaient de l’Evangile. C’est aussi une réponse fraternelle à ceux qui m’ont demandé de mettre par écrit des événements souvent relatés lors d’échanges informels.

Est-ce le passage de la cinquantaine ? Est-ce à cause des deuils successifs et nombreux de ces derniers mois : parents, amis, compagnons des premières heures ? Est-ce la réaction face aux incompréhensions de ceux qui opposent action sociale et vie spirituelle, comme s’il fallait choisir cette alternative pour vivre l’Evangile ? Est-ce le désir de transmettre aux plus jeune les valeurs reçues de tant de témoins lumineux ? Est-ce une réponse à ceux qui répètent à loisir : « A quoi sert-il d’être diacre ? », « qu’est-ce que cela veut dire la diaconie ? ». Est-ce tout cela à la fois ou est-ce autre chose ? Je ne sais pas vraiment.

Les récits de ce livre évoquent quelques-unes des rencontres vécues au cours de ces années passées ; ce qu’elles m’ont appris sur moi-même, sur ma vocation, sur l’Eglise, sur la société et bien sûr sur la diaconie, que je devais animer sans programme préétabli. Elles font souvent référence à ceux que j’appelle « mes frères et sœurs éveillés », plus vivants que jamais, même s’ils ont franchi l’épreuve de la mort. Ce sont eux qui me permettent de comprendre la question que Jésus posait à ses disciples le soir du Jeudi Saint après leur avoir lavé les pieds : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ? » (Jean 13,12).

Cette question est surtout une invitation à relire dans nos vies les signes de la présence du Christ serviteur qui se fait proche de nous dans les réalités les plus ordinaires, les plus profanes, celles qui construisent le quotidien de la vie.

En fait, Jésus n’attend pas vraiment de réponse à sa question, mais il ajoute : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jean 13, 15).

Ving-cinq ans de diaconie dans le Var sont un écho humble, pour répondre à ce commandement d’amour. Ces vingt-cinq années sont déjà une mémoire d’avenir, un grand motif d’action de grâce. Elles m’ont incité à écrire pour partager cette joie d’aimer et d’être aimé. Les pages qui suivent sont comme des éclaircies du ciel aperçues sous la paupière du quotidien ! Elles ne sont pas que des souvenirs : elles éclairent aussi le futur. Peut-être pourront-elles aider les diocèses qui envisagent d’autres naissances de diaconie ?

Ce livre se veut aussi un hommage à tous ceux et celles qui, dans le Car, ont écrit avec leur vie cette belle aventure de la diaconie. Les visages de ceux qui nous précèdent ne nous fixent pas sur le passé ; au contraire ils nous invitent à regarder vers l’avant, vers l’horizon des lendemains en marchant « de commencements en commencements ».

Une prière au cœur de la nuit. p. 184-187

Jean-Louis Aubert aimait raconter ses hauts faits avec Rolland et Michel. Grand barbu, assez filiforme, il prenait volontiers la parole en public, sans forcément que ce soit bien audible. Ils avaient pris la route ensemble à pied jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle en envoyant régulièrement à Jéricho des cartes postales sur leur itinéraire. C’était un défi qu’ils s’étaient lancés, mais aussi une authentique démarche spirituelle. Avant de partir, ils avaient tenu à se faire bénir par l’évêque et à obtenir une lettre de recommandation pour la route. Il faut bien avouer que leur allure de pèlerins pouvait effrayer quelques hôtes, peu habitués à voir des gars de la rue, marqués sur leur corps par les traces de l’alcool ou de quelques bagarres, faire ainsi un chemin de foi.

On avait retrouvé Michel et Jean-Louis à Lourdes pour une étape sur leur chemin, Rolland ayant finalement rebroussé chemin en cours de route.

Il faut dire que l’un et l’autre étaient des habitués de Massabielle, ce lieu d’accueil créé dans la diaconie, à l’origine comme une aumônerie des sans-abri, pour rassembler les personnes en grande précarité ayant fait l’expérience d’un pèlerinage à Lourdes et désireux de se retrouver dans un climat simple et convivial pour parle, manger ensemble, s’entraider, prier et approfondir les textes bibliques.

Massabielle évoque bien sûr par son appellation la grotte des apparitions à Lourdes, mais plus encore ce lieu, appelé du temps de Bernadette Soubirous la « grotte aux cochons », car les porcs allaient s’y réfugier. Jean-Louis aimait commenter : « C’est dans cet endroit de merde, qu’une source d’eau vive a pu sortir. Ca veut dire, que même si t’es dans la merde, même si ta vie est celle d’un cochon, tu peux toujours te relever. » Se relever, c’est le désir de beaucoup de ceux qui fréquentent Massabielle. La bien nommée, Marie Cadeau, petite sœur de Saint François d’Assise, y développe depuis des années une ambiance d’accueil chaleureuse.

Jean-Louis, comme beaucoup, avait du mal à se relever, malgré sa gouaille et ses prises de paroles généreuses. Ayant subi une greffe du foie, il n’avait pas pour autant abandonner l’alcool.

Au retour de Saint Jacques de Compostelle, avec Michel, il avait fondé une association « Et après ? », prenant même le soin de déposer les statuts en préfecture. Ils voulaient ensemble créer un lieu de vie autogéré pour d’anciens SDF. Jean-Louis avait finalement accepté d’entrer en appartement à Saint-Jean-du-Var, à cause de ses problèmes de santé. Il avait chez lui un press-book qu’il montrait volontiers avec articles de presse, statuts de l’association et photos de ses exploits : le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, la marche des chômeurs à Amsterdam, la journée du « refus de la misère » à Chateauvallon, les pèlerinages à Lourdes…. Et la nuit des sans-abri.

Il avait parlé de cette nuit comme s’il en avait été l’initiateur. En fait, il se souvenait d’une manifestation organisée en 1994 sur la place de la Liberté un 21 décembre. L’Etat avait décrété que ce serait la journée de la solidarité, eu égard à l’approche de Noël. La DDASS invitait les associations caritatives à organiser des spectacles et des goûters ce jour-là.

Cette proposition avait suscité la colère de certains SDF, qui en réaction avaient organisé cette nuit des sans-abri, pour dire que la solidarité ne s’arrêtait pas à 18h avec la fermeture des bureaux, qu’ils étaient des adultes et non pas des enfants à qui on fait croire au Père Noël en offrant un goûter ! Jean-Louis avait été de l’aventure et en gardait une certaine nostalgie.

Un soir, au cours d’un échange alors que nous venions d’accueillir des familles du Kosovo, il prit la parole : « Quand on a couché dehors, ça vous marque toute une vie. Même si on a un appartement, on n’oublie pas ! On voit le monde autrement. Les Kosovars qui sont arrivés, ils savent que chez eux d’autres sont dehors, sans maison… et ils y pensent. Alors, je vous propose que tous ceux qui veulent, on passe une nuit dehors pour prier avec les sans-abri de la terre entière ! ». Nous étions tous émus par cette proposition qui fut l’unanimité.

C’était en 1999, l’occasion d’entrer dans le jubilé de l’an 2000 en célébrant à quelques jours de Noël cet événement. Depuis, chaque année, même si Jean-Louis nous a quittés, nous nous retrouvons le 21 décembre, et dans la nuit redisons cette prière :

« Maître du ciel et des saisons, Dieu d’Abraham, d’Isaac, d’Ismaël et de Jacob,
Maitre du temps et de l’histoire, Dieu des commencements et des éternités,
Toi qui fis la nuit et le jour, entends monter de la terre entière le cri des pauvres et des opprimés.

Ecoute la prière de tous ceux et celles qui se trouvent sans abri à travers le monde à cause des guerres et des cataclysmes, à cause de la misère et de l’injustice, à cause de l’inconscience ou de l’imprévoyance des responsables publics.

Accorde à tous ceux qui souffrent de n’avoir ni maison, ni abri, de trouver secours et protection.

Suscite au cœur de tous les nantis le désir d’une solidarité effective et concrète.
Donne force et courage, paix et confiance à tous ceux qui dans leur détresse se tournent vers Toi.

Permets que la lumière de ton Amour éclaire l’intelligence et le cœur de tous ceux qui auc quatre coins du monde décident du sort économique et social de leurs frères humains.

Repousse loin de nous tout ce qui aliène les consciences : le pouvoir de l’argent, la peur de l’autre, l’égoïsme et l’orgueil, l’indifférence et le mépris.

Fais surgir de nos vies les fruits de ton Esprit, pour qu’advienne dans ce monde la civilisation de l’amour, dès aujourd’hui, maintenant, durant cette nuit, demain matin et pour les siècles des siècles. »


Gilles Rebèche. Qui es-tu pour m’empêcher de mourir? Éditeur : EDITIONS DE L’ATELIER (20/03/2008)

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Le paradis c’est les autres

Seigneur, accorde-moi aujourd’hui cette grâce: que rien ne puisse troubler ma paix en profondeur, mais que j’arrive à parler santé, joie, prospérité à chaque personne que je vais rencontrer, pour l’aider à découvrir les richesses qui sont en elle.

Aide-moi surtout, Seigneur, à savoir regarder la face ensoleillée de chacun de ceux avec qui je vis. Il m’est parfois si difficile, Seigneur, de dépasser les défauts qui m’irritent en eux pour m’arrêter à leurs qualités vivantes, dont je jouis sans y prendre garde.

Aide-moi aussi, Seigneur, à regarder Ta face ensoleillée, même en face des pires événements : il n’en est pas un qui ne puisse être source d’un bien qui m’est encore caché, surtout si je m’appuie sur Marie.

Accorde-moi, Seigneur, la grâce de ne travailler que pour le bien, le beau et le vrai, de chercher sans me lasser, dans chaque homme, l’étincelle que Tu y as déposée en le créant à Ton image.

Accorde-moi encore d’avoir autant d’enthousiasme pour le succès des autres que pour le mien, et de faire un tel effort pour me réformer moi-même que je n’aie pas le temps de critiquer les autres.

Je voudrais aussi, Seigneur, que Tu me donnes la sagesse de ne me rappeler les erreurs du passé que pour me hâter vers un avenir meilleur. Donne-moi à toute heure de ce jour d’offrir un visage joyeux et un sourire d’ami à chaque homme, Ton fils et mon frère. Donne-moi un cœur trop large pour ruminer mes peines, trop noble pour garder rancune, trop fort pour trembler, trop ouvert pour le refermer sur qui que ce soit.

Seigneur, mon Dieu, je Te demande ces grâces pour tous les hommes qui luttent aujourd’hui comme moi, afin que diminue la haine et que croisse l’Amour, car, depuis Ta Résurrection, la haine et la mort ont été vaincues par l’Amour et la Vie. Ouvre nos yeux à l’invisible pour que rien n’arrive à ébranler l’optimisme de ceux qui croient en Toi et qui croient en l’Homme, qui espèrent en Toi et qui espèrent en l’Homme. Amen.

AVEC TOI, LA MORT EST BELLE

Seigneur je nous confie tous à Toi, car je suis sûre de Toi,
je suis sûre que tu nous sauves,
je suis sûre qu’à chacun de nous, les pauvres types, Tu vas dire le jour de notre mort :
tu seras ce soir avec moi dans le Paradis,
car il y aura un soir où Tu nous revêtiras de Toi. Toi qui es Dieu et qui es devenu un pauvre homme comme nous Tu as eu faim et soif
comme nous, Tu as eu peur et Tu as pleuré,
comme nous, Tu es mort.
Ton pauvre corps a été mis dans la tombe,
comme le sera le nôtre,
et Tu en es sorti transfiguré, comme nous en sortirons un jour.
Mon bien-aimé, avec Toi, la mort est belle, la Résurrection nous attend. Merci.

Sœur Emmanuelle

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

« J’ai senti battre le cœur du monde » Conversations avec Bernard Lecomte. (Partie 2)

 

Le cardinal Etchegaray est l’un des personnages les plus attachants de l’Église catholique. Il en a connu tous les progrès, toutes les crises, tous les acteurs, tous les secrets. Et il y a joué lui-même un rôle souvent déterminant. La publication de ses Mémoires est un événement d’ampleur internationale.
Expert au concile Vatican II, président du Conseil des conférences épiscopales d’Europe, créé cardinal en 1979 par Jean-Paul II après avoir été durant plusieurs années archevêque de Marseille, il fut pendant plus de deux décennies l’un des principaux collaborateurs et confidents du pape polonais et son envoyé spécial dans le monde pour les missions les plus secrètes et délicates.
Dans ses entretiens avec Bernard Lecomte, il révèle pour la première fois ses conversations avec Fidel Castro ou Saddam Hussein, ses missions au Rwanda en plein génocide, au Moyen-Orient ou au cœur de la Chine communiste. Il évoque aussi longuement ses relations personnelles avec Paul VI, Jean- Paul II et Benoît XVI, ainsi qu’avec tous ceux qui, d’un bout à l’autre de la planète, ont accompagné son itinéraire pastoral.
Ce document exceptionnel nous permet de vivre de l’intérieur toute l’histoire spirituelle, politique et diplomatique de l’Église contemporaine.


– En décembre 1988, vous débarquez à Cuba. La visite d’un cardinal de Curie dans ce pays communiste intéressa les médias du monde entier. Elle intervenait au moment où, à l’Est, la perestroïka faisait trembler le marxisme-léninisme sur ses bases …

Le 23 décembre 1988, j’atterris à La Havane, capitale de cette grande île des Caraïbes, pour une visite de dix jours. J’étais invité par l’archevêque Don Jaime Ortega et les évêques des six autres diocèses de l’île, que j’ai visités au pas de course, d’ouest en est, sur plus de 1 200 km : Pinar del Rio, Matanzas, Santa Clara, Camagüey. Holguin et Santiago de Cuba, avec un pèlerinage au sanctuaire national de la Caritaa -del Cobre, la « petite Vierge» {Virgineta) qui appartient à tous les Cubains. J’étais porteur d’une forte lettre du pape à l’épiscopat, qui a été lue dans les sept cathédrales où j’ai célébré la messe.

Le lendemain de mon arrivée, c’était la nuit de Noël, mais la fête de Noël, à Cuba, était devenue un jour de travail comme les autres, en pleine saison de récolte de la canne à sucre, baromètre de l’économie cubaine. La fête ne devait être rétablie qu’à l’occasion de la visite du pape dix ans plus tard.

Bousculée trente ans auparavant par• la révolution castriste, l’Église commençait à peine, sans aucun esprit de revanche, à refaire surface pour être de plus en plus présente dans la nouvelle société, notamment à la .suite d’une «Rencontre nationale des fidèles» en 1986, présidée par le cardinal Pironio, un Argentin chargé à Rome de l’apostolat des laïcs. Dans la foulée, j’ai pu moi-même donner le 29 décembre, au séminaire de La Havane, une conférence sur la doctrine sociale de l’Église en présence de dirigeants marxistes. Moins de la moitié de la population était catholique, et même les rites magiques de la Santeria afro-cubaine avaient résisté à la rationalité scientifique prônée par le régime -: contre la religion.

Le 30 décembre, j’ai été reçu au palais de la Révolution par le vice-président du Conseil d’État Carlos Rafael Rodriguez qui me dit, entre autres, qu’il appréciait que sa propre tante fût soignée par des religieuses. Ce qui me permit de pousser le dossier de la contribution sociale de l’Église dans le domaine de la santé, une des fiertés du régime cubain. Le même jour, ou plutôt dans la nuit, je prenais place dans le bureau de Fidel Castro, au sous-sol du même palais de la Révolution …

– Pouvez-vous nous raconter cette rencontre originale, qui a marqué un tournant dans les relations de Cuba avec le Vatican?

La rencontre a duré de 22 h 30 à 1 heure du matin. Me voici en face de Fidel Castro assisté de son confident, José Felipe Carneado, auquel il avait confié le poste clé des questions religieuses au sein du Parti communiste. À côté de moi, précieux conseiller, le chargé d’affaires de la nonciature, Mgr Christophe Pierre, un Breton qui fera une belle carrière et qui est aujourd’hui nonce au Mexique.

Quand Castro défait avec un couteau le paquet du cadeau que je lui offre au nom du pape, il découvre un livre sur le Vatican et s’exclame : «Personne n a encore osé m y inviter, moi qui ai passé tant dannées dans un collège religieux!» Il me fait raconter longuement – j’étais comme en confession. – mon histoire personnelle, curieux des moindres détails. Il est très surpris que je sois basque, il le répète plusieurs fois: « Un cardenal basco francès! »

Il me demande si le pape Jean-Paul II a repris toute sa force depuis l’attentat de 1981 : « Comment fait-il pour accomplir tout ce qu’il fait? C’est le pape le plus actif de ces trois derniers siècles!» Il m’interroge beaucoup sur la réunion d’Assise qui semble le passionner : «Les juif y étaient-ils? Les bouddhistes ont-ils des leaders? Et les hindous? Et les sikhs? Est-ce que l’Église a des relations avec les musulmans chiites? Quand j’étais étudiant chez les jésuites, on n aurait jamais imaginé une rencontre de ce genre!»

Castro, sur un ton badin, me montre qu’il a suivi attentivement ma visite dans l’île, et notamment l’enthousiasme des chrétiens : «Je me demandais ce que pouvait posséder une personne pour conquérir autant de monde. En vous rencontrant ce soir, je comprends que le pape nous a envoyé son représentant le plus dangereux! Cela me satisfait, parce que je me rends compte que vous travaillez d’abord pour la paix … »

Je constate ensuite l’intérêt qu’il porte à l’Afrique – l’Angola, le Mozambique, ces régions où les soldats cubains découvrent de plus pauvres qu’eux. Puis il m’interroge sur la position de Jean-Paul II au sujet de la dette. Quand je lui cite l’encyclique Solicitudo rei socialis, il a l’air surpris et réagit de façon désarmante: « Il faut que je me refasse une collection complète des documents du pape! »
Castro aborde ensuite le thème de l’environnement et de l’écologie, sur lequel, visiblement, il s’est penché : «L’excès de dioxyde de carbone dans l’atmosphère peut provoquer des sécheresses, des cyclones, faire monter le niveau de la mer : il y a là un risque de tragédie de grande ampleur!» Il souhaite que le pape parle davantage de tout cela.

Quant à une éventuelle visite de Jean-Paul II à Cuba, sa réponse fuse: « Cela dépend du pape! Ce sera quand il le décidera. Il ne viendra pas seulement pour les catholiques, mais aussi pour les non-catholiques. Sa visite sera bienvenue aux yeux du gouvernement et du peuple. » Et Castro de me glisser une requête: « Quand il viendra, je voudrais disposer de beaucoup de temps pour pouvoir converser avec lui sur un certain nombre de thèmes qui nous concernent tous les deux … » Je lui ai promis de transmettre cette demande au pape.

– Mais cet hôte prévenant et volubile était aussi un dictateur qui n avait pas lésiné, pendant trente ans, sur les moyens pour briser toute résistance, y compris celle des chrétiens !

Bien sûr! À mon arrivée, le nonce m’avait transmis une toute petite lettre, aux caractères minuscules, que m’avait écrite en prison, quelques jours avant mon arrivée, l’un des quatre prisonniers politiques dits plantados (historiques), Alberto Grau-Sierra: un dessin de crucifixion, une écriture minutieuse, sans rature, très émouvante. Son auteur sera d’ailleurs libéré quelques jours après mon départ, avec quarante-quatre autres prisonniers.

J’ai remarqué, le lendemain, que la presse cubaine ne disait pas un seul mot ni sur cette rencontre, ni sur mon voyage. Celui-ci coïncidait avec le 30e anniversaire de la Révolution. Quelques jours après mon départ, le journal officiel Granma, parfaitement silencieux sur ma visite, publiait largement une lettre du cardinal Arns, de Sao Paulo, où celui-ci assurait que « la foi chrétienne identifie dans les conquêtes de la Révolution les signes du Règne de Dieu» ! Le Lider maximo savait choisir ses alliés et dérouter les visiteurs …

Le lendemain de cette rencontre, Jour de l’An, j’ai célébré la messe dans une cathédrale trop petite pour accueillir plus de 4 000 fidèles – dans un pays où les rassemblements publics étaient évidemment interdits. Fort de mon entretien de la nuit avec Fidel Castro, et mesurant sans peine l’attente des Cubains pour une visite du pape, il m’a suffi de quelques demi-mots pour provoquer un immense cri: « Qué venga! qué venga!» (<< Qu’il vienne! »), aussitôt traduit dans la presse internationale comme une prochaine arrivée de Jean-Paul II, alors qu’il faudra … dix longues années pour que se réalise ce jour, entrevu comme une rosée miraculeuse !

Entre-temps il y aura la visite que j’ai négociée avec l’ami de Castro José Felipe Carneado, au Vatican. Il y aura plusieurs missions importantes à Cuba comme celle de Mgr Jean-Louis Tauran, le « ministre des Affaires extérieures» du Saint-Siège.

Moi-même, je suis revenu à Cuba du 13 au 17 août 1992 et du 15 au 19 novembre 1994. Le motif était surtout humanitaire, car le pays traversait une période critique du fait du blocus américain et de l’effondrement de l’URSS. Autre objectif: desserrer l’emprise de l’idéologie athée qui n’autorisait guère l’Église locale à exercer sa propre activité charitable et à bénéficier d’une solidarité «catholique ». On ne parlait plus de la visite du pape. Malgré ce contexte de tension entre le Vatican et La Havane, j’ai élargi mes contacts au Dr Carlos Lage Davila, membre du politburo du PC cubain et secrétaire exécutif du Conseil d’Etat, ainsi qu’au Dr Ricardo Alarc6n de Queseda, ministre des Affaires extérieures.

– Avez-vous revu Fidel Castro à l’occasion de ces deux autres visites?

Oui, et longuement. Je ne sais qui de nous cherchait à séduire l’autre, mais je dois reconnaître que je prenais plaisir à converser avec cet homme qui, pourtant, n’avait rien d’un enfant de chœur.

Je me rappelle un trait qui révèle.~ quel point deux personnes aussi différentes que lui et moi peuvent faire vibrer ensemble la fibre humaine. C’était le 17 décembre 1992, à la nuit tombante. Je lui racontai que, le matin même, j’avais présidé le pèlerinage populaire – et quelque peu syncrétiste – au sanctuaire de saint Lazare, patron de La Havane, à 30 km de la capitale. Il me dit que sa mère s’y rendait chaque année et l’emmenait, enfant, avec elle. Il me demanda à brûle-pourpoint combien il y avait de saints au Ciel. Embarrassé, j’évoquai la « nuée» des saints, non inscrits au calendrier, que l’Eglise célèbre à la Toussaint. J’ajoutai que, peut-être, en ce moment même, sa mère et la mienne se trouvaient côte à côte, chantant ensemble la gloire de Dieu. Lui et moi nous nous sommes alors regardés comme deux enfants, et j’ai surpris une larme sur sa joue.

C’était un homme très curieux et très cultivé. Chaque fois, il me parlait de ses lectures – une fois, c’était un livre sur l’origine du monde. Il était très au fait de ce qui se passait aux quatre coins du monde, et … très fort sur les sujets religieux. Il me posait des colles sur l’Église ou l’Évangile. Je lui ai dit que c’était la première fois que je parlais de l’Évangile avec le chef d’un État marxiste. Réponse de Castro : «Dans ma vie, il y a deux choses importantes: le marxisme et l’Évangile!»
À la fin du deuxième entretien, il m’offrit son dernier livre à peine publié, Un grano de maïz, qu’il me dédicaça avec ces mots: «Para nuestro muy aprecido amigo y visitante cardinal fraternalmente! »

Lors de ma visite de novembre 1994, en présence de Caridad Diego Bello, une ancienne secrétaire des Jeunesses communistes qui avait pris la succession de Carneado, j’ouvris une Semaine sociale par une conférence sur «la mission réconciliatrice de l’Église à Cuba ». L’épiscopat venait de fonder une commission Justice et Paix, j’avais rencontré discrètement des leaders de l’opposition … et voilà que, le vendredi 18 au soir, Fidel Castro vint par surprise à la nonciature où je dînais avec les évêques.

Le peuple cubain devra pourtant attendre jusqu’au 21 janvier 1998 pour accueillir un pape déjà voûté, marchant avec une canne, et l’entendre clamer dès son arrivée: « Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba!» Pendant cinq jours, Fidel Castro n’a pas quitté l’ombre de son hôte illustre, tandis que Jean-Paul II allait aussi loin que possible dans l’analyse impitoyable d’un régime crépusculaire.

À son retour à Rome, dressant le bilan de sa visite, le pape déclara modestement : « Cette visite a permis de donner une voix à l’âme chrétienne des Cubains. » L’un d’entre eux, en retour, m’écrira: «Jean-Paul II nous a accompagnés jusqu’au seuil d’une porte qu’il a ouverte en nous invitant à y entrer avec responsabilité et sérénité. »

Témoins du Christ

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