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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Le pape appelle l’Église à changer

DISCOURS DU PAPE FRANÇOIS 
À LA CURIE ROMAINE POUR LES VŒUX DE NOËL

Salle Clémentine
Samedi 21 décembre 2019


« Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous » (Jn 1,14)

Chers frères et sœurs,

J’adresse une cordiale bienvenue à vous tous. Je remercie le Cardinal Angelo Sodano pour les paroles qu’il m’a adressées, et je voudrais surtout lui exprimer ma gratitude, ainsi qu’au nom des membres du Collège des Cardinaux, pour le précieux et ponctuel service de Doyen qu’il a accompli durant de longues années avec disponibilité, dévouement, efficacité et une grande capacité organisationnelle et de coordination. Avec cette manière d’agir de “notre peuple”, comme le dirait Nino Costa [écrivain piémontais]. Merci de tout cœur, Eminence! Maintenant il revient aux Cardinaux Evêques d’élire un nouveau Doyen ; j’espère qu’ils choisiront quelqu’un qui s’occupe à temps plein de cette charge très importante. Merci.

A vous tous ici présents, à vos collaborateurs, à toutes les personnes qui remplissent une fonction dans la Curie, de même qu’aux Représentants Pontificaux et à tous ceux qui collaborent avec eux, je souhaite de saintes et heureuses fêtes de Noël. J’ajoute aussi aux vœux, ma reconnaissance pour votre disponibilité quotidienne au service de l’Eglise. Merci beaucoup.

Cette année encore, le Seigneur nous offre l’occasion de nous rencontrer pour ce geste de communion qui renforce notre fraternité et qui s’enracine dans la contemplation de l’amour de Dieu qui se révèle à Noël. En effet, « la naissance du Christ – a écrit un mystique de notre époque – est le témoignage le plus fort et le plus éloquent de combien Dieu a aimé l’homme. Il l’a aimé d’un amour personnel. C’est pour cela qu’il a pris un corps humain, auquel il s’est uni et l’a fait sien pour toujours. La naissance du Christ est elle-même une “alliance d’amour” établie pour toujours entre Dieu et l’homme»[1]. Et saint Clément d’Alexandrie écrit : « C’est pour cela qu’il [le Christ] est descendu, pour cela qu’il a revêtu l’humanité, pour cela qu’il a souffert volontairement la condition des hommes, afin qu’après s’être confronté à notre faiblesse qu’il a aimée, il puisse, en échange, nous confronter à sa puissance »[2].

En considérant tant d’amour et tant de bienveillance, l’échange des vœux de Noël est aussi une occasion d’accueillir de nouveau son commandement : « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 34-35). En fait, ici, Jésus ne nous demande pas de l’aimer comme réponse à son amour pour nous ; il nous demande plutôt de nous aimer l’un l’autre avec son propre amour. Autrement dit, il nous demande d’être semblables à lui, parce qu’il s’est fait semblable à nous. Que la fête de Noël, donc, – exhorte le saint Cardinal Newman –  « nous trouve toujours plus semblables à Celui qui, en ce temps, est devenu enfant par amour pour nous ; que chaque nouveau Noël nous trouve plus simples, plus humbles, plus saints, plus charitables, plus résignés, plus heureux, plus remplis de Dieu »[3]. Et il ajoute : « Ce temps est celui de l’innocence, de la pureté, de la douceur, de la joie, de la paix »[4].

Le nom de Newman nous évoque aussi un de ses propos biens connus, presqu’un aphorisme, que l’on retrouve dans son ouvrage “Le développement de la doctrine chrétienne”, lequel s’insère historiquement et spirituellement au carrefour de son entrée dans l’Eglise Catholique. Il dit ceci : « Ici, sur terre, vivre c’est changer, et la perfection est le résultat de nombreuses transformations »[5]. Il ne s’agit évidemment pas de chercher le changement pour le changement, ou de suivre les modes, mais d’avoir la conviction que le développement et la croissance sont la caractéristique de la vie terrestre et humaine, alors que, dans la perspective du croyant, au centre de tout se trouve la stabilité de Dieu[6].

Pour Newman, le changement est une conversion, c’est-à-dire une transformation intérieure[7]. La vie chrétienne, en réalité, est un cheminement, un pèlerinage. L’histoire biblique est tout un cheminement marqué par des commencements et de nouveaux départs ; comme pour Abraham ; comme pour tous ceux qui, il y a deux mille ansen Galilée, se mirent en chemin pour suivre Jésus : « Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5, 11). Depuis, l’histoire du peuple de Dieu – l’histoire de l’Eglise – est toujours marquée de départs, de déplacements, de changements. Le chemin, évidemment, n’est pas purement géographique, mais il est avant tout symbolique : c’est une invitation à découvrir le mouvement du cœur qui, paradoxalement, a besoin de sortir pour pouvoir rester, de changer pour pouvoir être fidèle[8].

Tout ceci a une importance particulière en notre époque, parce que ce temps que nous vivons n’est pas seulement une époque de changements, mais un véritable changement d’époque. Nous sommes donc dans l’un de ces moments où les changements ne sont plus linéaires, mais d’époque ; ils constituent des choix qui transforment rapidement notre mode de vivre, de tisser des relations, de communiquer et de penser, de se comporter entre générations humaines et de comprendre et vivre la foi et la science. Il arrive souvent de vivre le changement en se limitant à revêtir un vêtement nouveau et à rester, en fait, comme on était avant. Je me rappelle de l’expression énigmatique qu’on lit dans un célèbre roman italien : « Si nous voulons que tout reste tel quel, il faut que tout change » (Il Gattopardo de Giuseppe Tomasi di Lampedusa).

Le comportement sain est plutôt celui de se laisser interroger par les défis du temps présent et de les saisir grâce aux vertus de discernement, de parrhésie et d’hypomoné. Le changement, dans ce cas, assumerait un tout autre aspect : d’élément de contour, de contexte ou de prétexte, de paysage extérieur…, il deviendrait toujours plus humain et aussi plus chrétien. Il serait toujours un changement extérieur, mais accompli à partir du centre même de l’homme, c’est-à-dire une conversion anthropologique[9].

Nous devons engager des processus et non occuper des espaces : « Dieu se manifeste dans une révélation historique, dans le temps. Le temps initie les processus, l’espace les cristallise. Dieu se trouve dans le temps, dans les processus en cours. Il n’y a pas besoin de privilégier les espaces de pouvoir par rapport au temps, même long, des processus. Nous devons engager des processus, plutôt qu’occuper des espaces. Dieu se manifeste dans le temps, et il est présent dans les processus de l’histoire. Cela conduit à privilégier les actions qui génèrent des dynamiques nouvelles. Cela requiert patience et attente »[10]. Pour cela, nous sommes invités à lire les signes des temps avec les yeux de la foi, afin que la direction de ce changement « réveille des questions anciennes et nouvelles avec lesquelles il est juste et nécessaire de se confronter »[11].

En affrontant aujourd’hui le thème du changement, qui s’appuie principalement sur la fidélité au depositum fidei et sur la Tradition, je désire revenir sur la mise en œuvre de la réforme de la Curie romaine, en rappelant que cette réforme n’a jamais eu la prétention de faire comme si rien n’avait existé auparavant ; au contraire, l’accent a été mis sur la valorisation de tout ce qui a été bon au cours de la complexe histoire de la Curie. Il est juste d’en valoriser l’histoire afin de construire un avenir qui ait des bases solides, qui ait des racines et donc puisse être fécond. Faire appel à la mémoire ne veut pas dire s’ancrer dans l’auto-conservation, mais plutôt rappeler la vie et la vitalité d’un parcours en continuel développement. La mémoire n’est pas statique, mais elle est dynamique. Elle requiert, par nature, le mouvement. Et la tradition n’est pas statique, elle est dynamique, comme le disait ce grand homme [G. Mahler] : la tradition est la garantie du futur et non pas la gardienne des cendres.

Chers frères et sœurs,

Durant nos précédentes rencontres de Noël, je vous ai parlé des critères qui ont déjà inspiré ce travail de réforme. J’ai aussi encouragé certaines mise en œuvre qui ont été réalisées, soit définitivement, soit ad experimentum[12]. En 2017, j’ai souligné certaines nouveautés dans l’organisation de la Curie, comme, par exemple, la Troisième Section de la Secrétairerie d’Etat, qui se porte très bien ; ou bien les relations entre la Curie romaine et les Eglises particulières, tout en rappelant aussi l’antique pratique des Visites ad limina Apostolorum ; ou encore la structure de certains Dicastères, en particulier celui des Eglises Orientales et d’autres, pour le dialogue œcuménique et pour le dialogue interreligieux, particulièrement avec le judaïsme.

Dans la rencontre d’aujourd’hui, je voudrais me pencher sur certains autres Dicastères, en partant du cœur de la réforme, c’est-à-dire du premier et plus important devoir de l’Eglise : l’évangélisation. Saint Paul VI a affirmé qu’ « Evangéliser est, en effet, la grâce et la vocation propre de l’Eglise, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser »[13]Evangelii nuntiandi, qui continue même aujourd’hui d’être le document pastoral le plus important de l’après Concile, et actuel. En réalité, l’objectif de la réforme actuelle est que « les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto-préservation. La réforme des structures, qui exige la conversion pastorale, ne peut se comprendre qu’en ce sens : faire en sorte qu’elles deviennent toutes plus missionnaires » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 27). Et alors, nous inspirant de ce Magistère des Successeurs de Pierre depuis le Concile Vatican II jusqu’aujourd’hui, on a pensé proposer pour l’instruenda nouvelle Constitution apostolique sur la réforme de la Curie romaine, le titre de Praedicate evangelium. C’est-à-dire l’attitude missionnaire.

Voilà pourquoi ma pensée va aujourd’hui à certains Dicastères de la Curie romaine, qui ont déjà une référence explicite à tout cela dans leurs dénominations : la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, la Congrégation pour l’Evangélisation des peuples. Mais je pense aussi au Dicastère de la Communication et au Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral.

Quand ces deux premières Congrégations citées ont été instituées, on était à une époque où il était plus simple de distinguer deux versants assez bien définis : un monde chrétien d’une part, et un monde encore à évangéliser d’autre part. Maintenant, cette situation n’existe plus. Les populations qui n’ont pas encore reçu l’annonce de l’Evangile ne vivent plus du tout seulement sur les Continents non occidentaux, mais se trouvent partout, surtout dans les énormes concentrations urbaines qui demandent, en elles-mêmes, une pastorale spécifique. Dans les grandes villes, nous avons besoin d’autres “cartes”, d’autres paradigmes, qui nous aident à repositionner nos manières de penser et nos attitudes : frères et sœurs, nous ne sommes plus en chrétienté, nous ne le sommes plus ! Nous ne sommes plus les seuls aujourd’hui à produire la culture, ni les premiers, ni les plus écoutés[14]. Par conséquent, nous avons besoin d’un changement de mentalité pastorale, ce qui ne veut pas dire passer à une pastorale relativiste. Nous ne sommes plus dans un régime de chrétienté parce que la foi – spécialement en Europe, mais aussi dans une grande partie de l’Occident – ne constitue plus un présupposé évident du vivre-ensemble ; pire elle est souvent même niée, raillée, marginalisée et ridiculisée. Cela a été souligné par Benoît XVI lorsque, ouvrant l’Année de la Foi (2012), il écrivait : « Alors que dans le passé il était possible de reconnaître un tissu culturel unitaire, largement admis dans son renvoi aux contenus de la foi et aux valeurs inspirées par elle, aujourd’hui il ne semble plus en être ainsi dans de grands secteurs de la société, en raison d’une profonde crise de la foi qui a touché de nombreuses personnes »[15]. Et pour cette raison le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Evangélisation a été institué en 2010, afin de « promouvoir une évangélisation renouvelée dans les pays où a déjà retenti la première annonce de la foi et où sont présentes des Eglises d’antiques fondations, mais qui vivent une sécularisation progressive de la société et une sorte d’ “éclipse du sens de Dieu”, qui constituent un défi à trouver des moyens adaptés pour reproposer la vérité éternelle de l’Evangile du Christ »[16]. Parfois, j’en ai parlé avec certains d’entre vous… Je pense à cinq Pays qui ont rempli le monde de missionnaires – je vous ai dit lesquels – et aujourd’hui ils n’ont pas de ressources vocationnelles pour aller de l’avant. Et c’est le monde actuel.

La perception que le changement d’époque soulève une série d’interrogations concernant l’identité de notre foi n’est pas arrivée, il est vrai, soudainement[17]. Dans ce cadre s’est insérée aussi l’expression “nouvelle évangélisation” adoptée par saint Jean-Paul II, qui, dans l’Encyclique Redemptoris missio, écrivait : « L’Eglise doit affronter aujourd’hui d’autres défis, en avançant vers de nouvelles frontières tant pour la première mission ad gentes que pour la nouvelle évangélisation de peuples qui ont déjà reçu l’annonce du Christ » (n. 30). Une nouvelle évangélisation, ou ré-évangélisation (cf. n. 33) est nécessaire.

Tout cela implique nécessairement des changements et de nouvelles attentions, même dans les Dicastères susmentionnés, comme aussi dans toute la Curie[18].

Je voudrais aussi faire quelques considérations sur le Dicastère pour la Communication, d’institution récente. Nous sommes dans la perspective d’un changement d’époque, étant donné que « de vastes portions de l’humanité y sont plongées de manière ordinaire et continuelle. Il ne s’agit plus seulement d’”utiliser” des instruments de communication, mais de vivre dans une culture largement numérisée qui influence profondément les notions de temps et d’espace, la perception de soi, des autres et du monde, la façon de communiquer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en relation avec les autres. Une approche de la réalité qui tend à privilégier l’image par rapport à l’écoute et à la lecture a une incidence sur la façon d’apprendre et sur le développement du sens critique » (Exhort. ap. postsyn. Christus vivit, n. 86).

Au Dicastère pour la Communication a donc été confié la charge de regrouper dans une nouvelle institution les neuf entités qui s’occupaient précédemment, de différentes façons et selon différentes tâches, de la communication : le Conseil Pontifical des Communications Sociales, la Salle de Presse du Saint-Siège, la Typographie vaticane, la Librairie Éditrice Vaticane, L’Osservatore Romano, Radio Vatican, le Centre de Télévision du Vatican, le Service internet du Vatican, le Service Photographique. Toutefois, ce regroupement, conformément à ce qui a été dit, ne voulait pas être un simple regroupement “de coordination”, mais harmoniser les différentes composantes visant à produire une meilleure offre des services et à maintenir une ligne éditoriale cohérente.

La nouvelle culture, marquée par des facteurs de convergence et multimédia, a besoin d’une réponse adéquate de la part du Siège Apostolique en matière de communication. Aujourd’hui, par rapport aux services diversifiés, la forme multimédia prévaut, et cela marque aussi la manière de les concevoir, de les penser et de les mettre en œuvre. Tout cela implique, avec le changement culturel, une conversion institutionnelle et personnelle pour passer d’un travail à compartiments étanches – qui, dans les meilleurs cas, était quelque peu coordonnés – à un travail intrinsèquement connecté, en synergie.

Chers frères et sœurs, 

Beaucoup de choses dites jusqu’à présent valent aussi, dans le principe, pour le Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral. Il a été, lui aussi, institué récemment afin de répondre aux changements intervenus au niveau global, en mettant en œuvre la confluence de quatre précédents Conseils Pontificaux : Justice et Paix, Cor Unum, Pastorale des Migrants et Pastorale des Services de la santé. La cohérence des tâches confiées à ce Dicastère est synthétiquement rappelée au début du Motu Proprio Humanam progressionem qui l’a institué : « Dans tout son être et par tout son agir, l’Église est appelée à promouvoir le développement intégral de l’homme à la lumière de l’Évangile. Ce développement se réalise à travers le soin que l’on porte aux biens incommensurables de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la création ». Il est mis en œuvre dans le service des plus faibles et des marginalisés, en particulier les migrants forcés qui représentent en ce moment un cri dans le désert de notre humanité. L’Eglise est donc appelée à rappeler à tous qu’il ne s’agit pas seulement de questions sociales ou migratoires, mais de personnes humaines, de frères et sœurs qui sont aujourd’hui le symbole de tous les exclus de la société globalisée. Elle est appelée à témoigner que, pour Dieu, personne n’est “étranger” ou “exclu”. Elle est appelée à réveiller les consciences assoupies dans l’indifférence devant les réalités de la Mer Méditerranée devenue, pour beaucoup – pour trop – de personnes, un cimetière.

Je voudrais rappeler l’importance du caractère d’intégralité du développement. Saint Paul VI a affirmé que « le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme » (Enc. Populorum progressio, n. 14). En d’autres termes, enracinée dans sa tradition de foi et en se référant, au cours des dernières décennies, au magistère du Concile Vatican II, l’Eglise a toujours affirmé la grandeur de la vocation de tous les êtres humains, que Dieu a créés à son image et à sa ressemblance, pour qu’ils forment une seule famille ; et, dans le même temps, il a cherché à embrasser l’humain dans toutes ses dimensions.

C’est précisément cette exigence d’intégralité à nous proposer de nouveau aujourd’hui l’humanité qui nous rassemble en tant qu’enfants d’un seul Père. « Dans tout son être et par tout son agir, l’Église est appelée à promouvoir le développement intégral de l’homme à la lumière de l’Évangile » (M.P. Humanam progressionem). L’Evangile ramène toujours l’Eglise à la logique de l’incarnation, au Christ qui a assumé notre histoire, l’histoire de chacun de nous. Noël nous le rappelle. Alors, l’humanité est le chiffre distinctif avec lequel lire la réforme. L’humanité appelle, interpelle et provoque, c’est-à-dire appelle à sortir et à ne pas craindre le changement.

N’oublions pas que l’Enfant couché dans la crèche a le visage de nos frères et sœurs les plus nécessiteux, des pauvres qui « sont les privilégiés de ce mystère et, souvent, les plus aptes à reconnaître la présence de Dieu parmi nous » (Lett. ap. Admirabile signum, 1er décembre 2019, n. 6).

Chers frères et sœurs,

il s’agit donc de grands défis et d’équilibres nécessaires, souvent pas faciles à réaliser, pour le simple fait que, dans la tension entre un passé glorieux et un futur créatif et en mouvement, il y a le présent où se trouvent des personnes qui, nécessairement, ont besoin de temps pour acquérir la maturité ; il y a des circonstances historiques à gérer dans la quotidienneté, parce que, durant la réforme, le monde et les évènements ne s’arrêtent pas ; il y a des questions juridiques et institutionnelles qui seront résolues graduellement, sans formules magiques ou raccourcis.

Enfin, il y a la dimension du temps et il y a l’erreur humaine, avec lesquelles il n’est pas possible ni juste de ne pas faire face parce qu’elles font partie de l’histoire de chacun. Ne pas en tenir compte signifie faire les choses en faisant abstraction de l’histoire des hommes. Liée à ce difficile processus historique, il y a toujours la tentation de se replier sur le passé (même en usant de formulations nouvelles), car plus rassurant, connu et, sûrement, moins conflictuel. Cela aussi fait cependant partie du processus et du risque d’engager des changements significatifs[19].

Il faut mettre ici en garde contre la tentation de prendre une attitude de rigidité. La rigidité qui naît de la peur du changement et qui finit par disséminer des piquets et des obstacles sur le terrain du bien commun, en le transformant en champ miné d’incommunicabilité et de haine. Rappelons-nous toujours que derrière toute rigidité se trouve un certain déséquilibre. La rigidité et le déséquilibre s’alimentent mutuellement dans un cercle vicieux. Et aujourd’hui, cette tentation de la rigidité est devenue trop actuelle.

Chers frères et sœurs,

la Curie romaine n’est pas un corps détaché de la réalité – même si le risque est toujours présent –, mais doit être conçue et vécue dans l’aujourd’hui du chemin parcouru par les hommes et les femmes, dans la logique du changement d’époque. La Curie romaine n’est pas un immeuble ou une armoire pleine de vêtements à porter pour justifier un changement. La Curie romaine est un corps vivant, et elle l’est d’autant plus qu’elle vit l’intégralité de l’Evangile.

Le Cardinal Martini, dans sa dernière interview, à quelques jours de sa mort, a dit des paroles qui doivent nous interroger : « L’Eglise est restée en arrière de deux cents ans. Comment se fait-il qu’elle ne se secoue pas ? Avons-nous peur ? Peur au lieu du courage ? De toute façon, la foi est le fondement de l’Eglise. La foi, la confiance, le courage. […] Seul l’amour vainc la lassitude »[20].

Noël est la fête de l’amour de Dieu pour nous. L’amour divin qui inspire, dirige et corrige le changement et défait la peur humaine de laisser le “sûr” pour nous relancer dans le “mystère”.

Joyeux Noël à tous !

Dans la préparation à Noël, nous avons écouté les prédications sur la Sainte Mère de Dieu. Adressons-nous à elle avant la bénédiction.

[Je vous salue Marie et bénédiction]

Maintenant je voudrais vous donner un souvenir, un petit cadeau : deux livres. Le premier est le “document”, disons-le ainsi, que j’ai voulu faire pour le mois missionnaire extraordinaire [octobre 2019], et je l’ai fait en forme d’interview, Sans Lui nous ne pouvons rien faire. Une phrase m’a inspiré, je ne sais pas de qui, qui disait que lorsque le missionnaire arrive dans un endroit, il y a l’Esprit Saint qui l’y attend. C’est l’inspiration de ce document. Et le second est une retraite donnée aux prêtres récemment par le Père Luigi Maria Epicoco, une retraite aux prêtres, Quelqu’un à admirer. Je les donne de tout cœur pour qu’ils servent à toute la communauté. Merci !


[1] Matta El Meskin, L’umanità di Dio, Qiqajon-Bose, Magnano 2015, p. 170-171.

[2] Qui dives salvetur 37, 1-6.

[3] Sermon “L’incarnazione, Mistero di grazia”: Parochial and Plain Sermons V, 7.

[4] Ibid., V, 97-98.

[5] Meditazioni e preghiere, a cura di G. Velocci, Milano 2002, p. 75.

[6] Dans une prière, Newman affirmait : « Il n’y a rien de stable, en dehors de toi, o mon Dieu. Tu es le centre et la vie de tous ceux qui changent, qui se confient en toi comme leur Père, qui ont les yeux tournés vers toi et sont fiers de se remettre en tes mains. Je sais, mon Dieu, que si je veux voir ta face, je dois changer » (ibid., p. 112).

[7] Newman le décrit ainsi : « Au moment de la conversion, je n’ai pas eu conscience d’un quelconque changement, intellectuel ou moral, qui soit advenu dans mon esprit… il me semblait retourner au port après une navigation orageuse ; et dès lors, mon bonheur a continué sans interruption jusqu’aujourd’hui » (Apologia pro vita sua, a cura di A. Bosi, Torino 1988, p. 360; cf. J. Honoré, Gli aforismi di Newman, LEV, Città del Vaticano 2010, p. 167).

[8] J.M. Bergoglio, Messaggio quaresimale ai sacerdoti e consacrati, 21 febbraio 2007, in Nei tuoi occhi è la mia parola, Milano, 2016, p. 501.

[9] Cf. Const. ap. Veritatis gaudium (27 décembre 2017), n. 3 : « Il s’agit, en définitive, de convertir le modèle de développement global et de redéfinir le progrès : le problème est que nous n’avons pas encore la culture nécessaire pour faire face à cette crise, et il faut des leaderships qui tracent des chemins ».

[10] Interview accordée au P. Antonio Spadaro : La Civiltà Cattolica, 19 septembre 2013, p. 468.

[11] Lettre au peuple de Dieu qui est en chemin en Allemagne, 29 juin 2019.

[12] Cf. Discours à la Curie, 22 décembre 2016.

[13] Exhort. ap. Evangeli nuntiandi (8 décembre 1975), n. 14. Saint Jean Paul II a écrit que l’évangélisation missionnaire « constitue le premier service que l’Eglise peut rendre à tout homme et à l’humanité entière dans le monde actuel, lequel connaît des conquêtes admirables mais semble avoir perdu le sens des réalités ultimes et de son existence même » (Enc. Redemptoris missio, 7 décembre 1990, n. 2).

[14] Cf. Discours aux participants au Congrès International de la Pastorale des Grandes Villes, Salle du Consistoire, 27 novembre 2014.

[15] Lett. ap. M.P. Porta fidei, n. 2.

[16] Benoît XVI, Homélie, 28 juin 2010 ; cf. Lett. ap. M.P. Ubicumque et semper, 17 octobre 2010.

[17] Le changement d’époque a été aussi perçu en France par le Card. Suhard (on pense à sa lettre pastorale Essor ou déclin de l’Église, 1947), et aussi à celui qui était alors Archevêque de Milan, J.B. Montini. Il se demandait même si l’Italie était encore un pays catholique (cf. Prolusione alla VIII Settimana nazionale di aggiornamento pastorale, 22 septembre 1958, dans Discorsi e Scritti milanesi, 1954-1963, vol. II, Brescia-Roma 1997, 2328).

[18] Saint Paul VI, il y a de cela environ cinquante ans, en présentant aux fidèles le nouveau Missel Romain, a rappelé l’équation entre la loi de la prière (lex orandi) et la loi de la foi (lex credendi) et a décrit le Missel come une “démonstration de fidélité et vitalité”. En concluant sa réflexion, il a affirmé : « Nous ne disons donc pas “nouvelle Messe”, mais plutôt “nouvelle époque” de la vie de l’Eglise » (Audience générale du 19 novembre 1969). C’est ce que, analogiquement, on pourrait aussi dire de notre cas : non pas une nouvelle Curie romaine, mais plutôt une nouvelle époque.

[19] Evangelii gaudium énonce la règle de « privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en évènement historiques importants. Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité » (n. 223).

[20] Interview à Georg Sporschill, S.J. et à Federica Radice Fossati Confalonieri : “Corriere della Sera”, 1er septembre 2012.

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Le merveilleux signe de la crèche

LETTRE APOSTOLIQUE

LE MERVEILLEUX  SIGNE DE LA CRÈCHE

DU SOUVERAIN PONTIFE
FRANÇOIS
SUR LA SIGNIFICATION ET LA VALEUR DE LA CRÈCHE

1. Le merveilleux signe de la crèche, si chère au peuple chrétien, suscite toujours stupeur et émerveillement. Représenter l’événement de la naissance de Jésus, équivaut à annoncer le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu avec simplicité et joie. La crèche, en effet, est comme un Évangile vivant, qui découle des pages de la Sainte Écriture. En contemplant la scène de Noël, nous sommes invités à nous mettre spirituellement en chemin, attirés par l’humilité de Celui qui s’est fait homme pour rencontrer chaque homme. Et, nous découvrons qu’Il nous aime jusqu’au point de s’unir à nous, pour que nous aussi nous puissions nous unir à Lui.

Par cette lettre je voudrais soutenir la belle tradition de nos familles qui, dans les jours qui précèdent Noël, préparent la crèche. Tout comme la coutume de l’installer sur les lieux de travail, dans les écoles, les hôpitaux, les prisons, sur les places publiques… C’est vraiment un exercice d’imagination créative, qui utilise les matériaux les plus variés pour créer de petits chefs-d’œuvre de beauté. On l’apprend dès notre enfance : quand papa et maman, ensemble avec les grands-parents, transmettent cette habitude joyeuse qui possède en soi une riche spiritualité populaire. Je souhaite que cette pratique ne se perde pas ; mais au contraire, j’espère que là où elle est tombée en désuétude, elle puisse être redécouverte et revitalisée.

2. L’origine de la crèche se trouve surtout dans certains détails évangéliques de la naissance de Jésus à Bethléem. L’évangéliste Luc dit simplement que Marie « mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune » (2, 7). Jésus est couché dans une mangeoire, appelée en latin praesepium, d’où la crèche.

En entrant dans ce monde, le Fils de Dieu est déposé à l’endroit où les animaux vont manger. La paille devient le premier berceau pour Celui qui se révèle comme « le pain descendu du ciel » (Jn 6, 41). C’est une symbolique, que déjà saint Augustin, avec d’autres Pères, avait saisie lorsqu’il écrivait : « Allongé dans une mangeoire, il est devenu notre nourriture » (Serm. 189, 4). En réalité, la crèche contient plusieurs mystères de la vie de Jésus de telle sorte qu’elle nous les rend plus proches de notre vie quotidienne.

Mais venons-en à l’origine de la crèche telle que nous la comprenons. Retrouvons-nous en pensée à Greccio, dans la vallée de Rieti, où saint François s’arrêta, revenant probablement de Rome, le 29 novembre 1223, lorsqu’il avait reçu du Pape Honorius III la confirmation de sa Règle. Après son voyage en Terre Sainte, ces grottes lui rappelaient d’une manière particulière le paysage de Bethléem. Et il est possible que le Poverello ait été influencé à Rome, par les mosaïques de la Basilique de Sainte Marie Majeure, représentant la naissance de Jésus, juste à côté de l’endroit où étaient conservés, selon une tradition ancienne, les fragments de la mangeoire.

Les Sources franciscaines racontent en détail ce qui s’est passé à Greccio. Quinze jours avant Noël, François appela un homme du lieu, nommé Jean, et le supplia de l’aider à réaliser un vœu : « Je voudrais représenter l’Enfant né à Bethléem, et voir avec les yeux du corps, les souffrances dans lesquelles il s’est trouvé par manque du nécessaire pour un nouveau-né, lorsqu’il était couché dans un berceau sur la paille entre le bœuf et l’âne »[1]. Dès qu’il l’eut écouté, l’ami fidèle alla immédiatement préparer, à l’endroit indiqué, tout le nécessaire selon la volonté du Saint. Le 25 décembre, de nombreux frères de divers endroits vinrent à Greccio accompagnés d’hommes et de femmes provenant des fermes de la région, apportant fleurs et torches pour illuminer cette sainte nuit. Quand François arriva, il trouva la mangeoire avec la paille, le bœuf et l’âne. Les gens qui étaient accourus manifestèrent une joie indicible jamais éprouvée auparavant devant la scène de Noël. Puis le prêtre, sur la mangeoire, célébra solennellement l’Eucharistie, montrant le lien entre l’Incarnation du Fils de Dieu et l’Eucharistie. À cette occasion, à Greccio, il n’y a pas eu de santons : la crèche a été réalisée et vécue par les personnes présentes[2].

C’est ainsi qu’est née notre tradition : tous autour de la grotte et pleins de joie, sans aucune distance entre l’événement qui se déroule et ceux qui participent au mystère.

Le premier biographe de saint François, Thomas de Celano, rappelle que s’ajouta, cette nuit-là, le don d’une vision merveilleuse à la scène touchante et simple : une des personnes présentes vit, couché dans la mangeoire, l’Enfant Jésus lui-même. De cette crèche de Noël 1223, « chacun s’en retourna chez lui plein d’une joie ineffable »[3].

3. Saint François, par la simplicité de ce signe, a réalisé une grande œuvre d’évangélisation. Son enseignement a pénétré le cœur des chrétiens et reste jusqu’à nos jours une manière authentique de proposer de nouveau la beauté de notre foi avec simplicité. Par ailleurs, l’endroit même où la première crèche a été réalisée exprime et suscite ces sentiments. Greccio est donc devenu un refuge pour l’âme qui se cache sur le rocher pour se laisser envelopper dans le silence.

Pourquoi la crèche suscite-t-elle tant d’émerveillement et nous émeut-elle ? Tout d’abord parce qu’elle manifeste la tendresse de Dieu. Lui, le Créateur de l’univers, s’abaisse à notre petitesse. Le don de la vie, déjà mystérieux à chaque fois pour nous, fascine encore plus quand nous voyons que Celui qui est né de Marie est la source et le soutien de toute vie. En Jésus, le Père nous a donné un frère qui vient nous chercher quand nous sommes désorientés et que nous perdons notre direction ; un ami fidèle qui est toujours près de nous. Il nous a donné son Fils qui nous pardonne et nous relève du péché.

Faire une crèche dans nos maisons nous aide à revivre l’histoire vécue à Bethléem. Bien sûr, les Évangiles restent toujours la source qui nous permet de connaître et de méditer sur cet Événement, cependant la représentation de ce dernier par la crèche nous aide à imaginer les scènes, stimule notre affection et nous invite à nous sentir impliqués dans l’histoire du salut, contemporains de l’événement qui est vivant et actuel dans les contextes historiques et culturels les plus variés.

D’une manière particulière, depuis ses origines franciscaines, la crèche est une invitation à « sentir » et à « toucher » la pauvreté que le Fils de Dieu a choisie pour lui-même dans son incarnation. Elle est donc, implicitement, un appel à le suivre sur le chemin de l’humilité, de la pauvreté, du dépouillement, qui, de la mangeoire de Bethléem conduit à la croix. C’est un appel à le rencontrer et à le servir avec miséricorde dans les frères et sœurs les plus nécessiteux (cf. Mt 25, 31-46).

4. J’aimerais maintenant passer en revue les différents signes de la crèche pour en saisir le sens qu’ils portent en eux. En premier lieu, représentons-nous le contexte du ciel étoilé dans l’obscurité et dans le silence de la nuit. Ce n’est pas seulement par fidélité au récit évangélique que nous faisons ainsi, mais aussi pour la signification qu’il possède. Pensons seulement aux nombreuses fois où la nuit obscurcit notre vie. Eh bien, même dans ces moments-là, Dieu ne nous laisse pas seuls, mais il se rend présent pour répondre aux questions décisives concernant le sens de notre existence : Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Pourquoi suis-je né à cette époque ? Pourquoi est-ce que j’aime ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Pourquoi vais-je mourir ? Pour répondre à ces questions, Dieu s’est fait homme. Sa proximité apporte la lumière là où il y a les ténèbres et illumine ceux qui traversent l’obscurité profonde de la souffrance (cf. Lc 1, 79).

Les paysages qui font partie de la crèche méritent, eux aussi, quelques mots, car ils représentent souvent les ruines d’anciennes maisons et de palais qui, dans certains cas, remplacent la grotte de Bethléem et deviennent la demeure de la Sainte Famille. Ces ruines semblent s’inspirer de la Légende dorée du dominicain Jacopo da Varazze (XIIIème siècle), où nous pouvons lire une croyance païenne selon laquelle le temple de la Paix à Rome se serait effondré quand une Vierge aurait donné naissance. Ces ruines sont avant tout le signe visible de l’humanité déchue, de tout ce qui va en ruine, de ce qui est corrompu et triste. Ce scénario montre que Jésus est la nouveauté au milieu de ce vieux monde, et qu’il est venu guérir et reconstruire pour ramener nos vies et le monde à leur splendeur originelle.

5. Quelle émotion devrions-nous ressentir lorsque nous ajoutons dans la crèche des montagnes, des ruisseaux, des moutons et des bergers ! Nous nous souvenons ainsi, comme les prophètes l’avaient annoncé, que toute la création participe à la fête de la venue du Messie. Les anges et l’étoile de Bethléem sont le signe que nous sommes, nous aussi, appelés à nous mettre en route pour atteindre la grotte et adorer le Seigneur.

« Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé, l’événement que le Seigneur nous a fait connaître » (Lc 2, 15) : voilà ce que disent les bergers après l’annonce faite par les anges. C’est un très bel enseignement qui nous est donné dans la simplicité de sa description. Contrairement à tant de personnes occupées à faire mille choses, les bergers deviennent les premiers témoins de l’essentiel, c’est-à-dire du salut qui est donné. Ce sont les plus humbles et les plus pauvres qui savent accueillir l’événement de l’Incarnation. À Dieu qui vient à notre rencontre dans l’Enfant Jésus, les bergers répondent en se mettant en route vers Lui, pour une rencontre d’amour et d’étonnement reconnaissant. C’est précisément cette rencontre entre Dieu et ses enfants, grâce à Jésus, qui donne vie à notre religion, qui constitue sa beauté unique et qui transparaît de manière particulière à la crèche.

6. Dans nos crèches, nous avons l’habitude de mettre de nombreuses santons symboliques. Tout d’abord, ceux des mendiants et des personnes qui ne connaissent pas d’autre abondance que celle du cœur. Eux aussi sont proches de l’Enfant Jésus à part entière, sans que personne ne puisse les expulser ou les éloigner du berceau improvisé, car ces pauvres qui l’entourent ne détonnent pas au décor. Les pauvres, en effet, sont les privilégiés de ce mystère et, souvent, les plus aptes à reconnaître la présence de Dieu parmi nous.

Les pauvres et les simples dans la crèche rappellent que Dieu se fait homme pour ceux qui ressentent le plus le besoin de son amour et demandent sa proximité. Jésus, « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), est né pauvre, il a mené une vie simple pour nous apprendre à saisir l’essentiel et à en vivre. De la crèche, émerge clairement le message que nous ne pouvons pas nous laisser tromper par la richesse et par tant de propositions éphémères de bonheur. Le palais d’Hérode est en quelque sorte fermé et sourd à l’annonce de la joie. En naissant dans la crèche, Dieu lui-même commence la seule véritable révolution qui donne espoir et dignité aux non désirés, aux marginalisés : la révolution de l’amour, la révolution de la tendresse. De la crèche, Jésus a proclamé, avec une douce puissance, l’appel à partager avec les plus petits ce chemin vers un monde plus humain et plus fraternel, où personne n’est exclu ni marginalisé.

Souvent les enfants – mais aussi les adultes ! – adorent ajouter à la crèche d’autres figurines qui semblent n’avoir aucun rapport avec les récits évangéliques. Cette imagination entend exprimer que, dans ce monde nouveau inauguré par Jésus, il y a de la place pour tout ce qui est humain et pour toute créature. Du berger au forgeron, du boulanger au musicien, de la femme qui porte une cruche d’eau aux enfants qui jouent… : tout cela représente la sainteté au quotidien, la joie d’accomplir les choses de la vie courante d’une manière extraordinaire, lorsque Jésus partage sa vie divine avec nous.

7. Peu à peu, la crèche nous conduit à la grotte, où nous trouvons les santons de Marie et de Joseph. Marie est une mère qui contemple son enfant et le montre à ceux qui viennent le voir. Ce santon nous fait penser au grand mystère qui a impliqué cette jeune fille quand Dieu a frappé à la porte de son cœur immaculé. À l’annonce de l’ange qui lui demandait de devenir la mère de Dieu, Marie répondit avec une obéissance pleine et entière. Ses paroles : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38), sont pour nous tous le témoignage de la façon de s’abandonner dans la foi à la volonté de Dieu. Avec ce « oui » Marie est devenue la mère du Fils de Dieu, sans perdre mais consacrant, grâce à lui, sa virginité. Nous voyons en elle la Mère de Dieu qui ne garde pas son Fils seulement pour elle-même, mais demande à chacun d’obéir à sa parole et de la mettre en pratique (cf. Jn 2, 5).

À côté de Marie, dans une attitude de protection de l’Enfant et de sa mère, se trouve saint Joseph. Il est généralement représenté avec un bâton à la main, et parfois même tenant une lampe. Saint Joseph joue un rôle très important dans la vie de Jésus et de Marie. Il est le gardien qui ne se lasse jamais de protéger sa famille. Quand Dieu l’avertira de la menace d’Hérode, il n’hésitera pas à voyager pour émigrer en Égypte (cf. Mt 2, 13-15). Et ce n’est qu’une fois le danger passé, qu’il ramènera la famille à Nazareth, où il sera le premier éducateur de Jésus enfant et adolescent. Joseph portait dans son cœur le grand mystère qui enveloppait Jésus et Marie son épouse, et, en homme juste, il s’est toujours confié à la volonté de Dieu et l’a mise en pratique.

8. Le cœur de la crèche commence à battre quand, à Noël, nous y déposons le santon de l’Enfant Jésus. Dieu se présente ainsi, dans un enfant, pour être accueilli dans nos bras. Dans la faiblesse et la fragilité, se cache son pouvoir qui crée et transforme tout. Cela semble impossible, mais c’est pourtant ainsi : en Jésus, Dieu a été un enfant et c’est dans cette condition qu’il a voulu révéler la grandeur de son amour qui se manifeste dans un sourire et dans l’extension de ses mains tendues vers tous.

La naissance d’un enfant suscite joie et émerveillement, car elle nous place devant le grand mystère de la vie. En voyant briller les yeux des jeunes mariés devant leur enfant nouveau-né, nous comprenons les sentiments de Marie et de Joseph qui, regardant l’Enfant Jésus, ont perçu la présence de Dieu dans leur vie.

« La vie s’est manifestée » (1Jn 1, 2) : c’est ainsi que l’Apôtre Jean résume le mystère de l’Incarnation. La crèche nous fait voir, nous fait toucher cet événement unique et extraordinaire qui a changé le cours de l’histoire et à partir duquel la numérotation des années, avant et après la naissance du Christ, en est également ordonnée.

La manière d’agir de Dieu est presque une question de transmission, car il semble impossible qu’il renonce à sa gloire pour devenir un homme comme nous. Quelle surprise de voir Dieu adopter nos propres comportements : il dort, il tète le lait de sa mère, il pleure et joue comme tous les enfants ! Comme toujours, Dieu déconcerte, il est imprévisible et continuellement hors de nos plans. Ainsi la crèche, tout en nous montrant comment Dieu est entré dans le monde, nous pousse à réfléchir sur notre vie insérée dans celle de Dieu ; elle nous invite à devenir ses disciples si nous voulons atteindre le sens ultime de la vie.

9. Lorsque s’approche la fête de l’Épiphanie, nous ajoutons dans la crèche les trois santons des Rois Mages. Observant l’étoile, ces sages et riches seigneurs de l’Orient, s’étaient mis en route vers Bethléem pour connaître Jésus et lui offrir comme présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ces dons ont aussi une signification allégorique : l’or veut honorer la royauté de Jésus ; l’encens sa divinité ; la myrrhe sa sainte humanité qui connaîtra la mort et la sépulture.

En regardant la scène de la crèche, nous sommes appelés à réfléchir sur la responsabilité de tout chrétien à être évangélisateur. Chacun de nous devient porteur de la Bonne Nouvelle pour ceux qu’il rencontre, témoignant, par des actions concrètes de miséricorde, de la joie d’avoir rencontré Jésus et son amour.

Les Mages nous enseignent qu’on peut partir de très loin pour rejoindre le Christ. Ce sont des hommes riches, des étrangers sages, assoiffés d’infinis, qui entreprennent un long et dangereux voyage qui les a conduits jusqu’à Bethléem (cf. Mt 2, 1-12). Une grande joie les envahit devant l’Enfant Roi. Ils ne se laissent pas scandaliser par la pauvreté de l’environnement ; ils n’hésitent pas à se mettre à genoux et à l’adorer. Devant lui, ils comprennent que, tout comme Dieu règle avec une souveraine sagesse le mouvement des astres, ainsi guide-t-il le cours de l’histoire, abaissant les puissants et élevant les humbles. Et certainement que, de retour dans leur pays, ils auront partagé cette rencontre surprenante avec le Messie, inaugurant le voyage de l’Évangile parmi les nations.

10. Devant la crèche, notre esprit se rappelle volontiers notre enfance, quand nous attendions avec impatience le moment de pouvoir commencer à la mettre en place. Ces souvenirs nous poussent à prendre de plus en plus conscience du grand don qui nous a été fait par la transmission de la foi ; et en même temps, ils nous font sentir le devoir et la joie de faire participer nos enfants et nos petits-enfants à cette même expérience. La façon d’installer la mangeoire n’est pas importante, elle peut toujours être la même ou être différente chaque année ; ce qui compte c’est que cela soit signifiant pour notre vie. Partout, et sous différentes formes, la crèche parle de l’amour de Dieu, le Dieu qui s’est fait enfant pour nous dire combien il est proche de chaque être humain, quelle que soit sa condition.

Chers frères et sœurs, la crèche fait partie du processus doux et exigeant de la transmission de la foi. Dès l’enfance et ensuite à chaque âge de la vie, elle nous apprend à contempler Jésus, à ressentir l’amour de Dieu pour nous, à vivre et à croire que Dieu est avec nous et que nous sommes avec lui, tous fils et frères grâce à cet Enfant qui est Fils de Dieu et de la Vierge Marie ; et à éprouver en cela le bonheur. À l’école de saint François, ouvrons notre cœur à cette grâce simple et laissons surgir de l’émerveillement une humble prière : notre « merci » à Dieu qui a voulu tout partager avec nous afin de ne jamais nous laisser seuls.

Donné à Greccio, au Sanctuaire de la crèche, le 1er décembre 2019, la septième année de mon Pontificat.

François


[1] Thomas de Celano, Vita Prima, n. 84: Sources franciscaines (FF), n. 468.

[2] Cf. ibid., n. 85: FF, n. 469.

[3] Ibid., n. 86: FF, n. 470.

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Personnes handicapées : le pape appelle à reconnaître leur « apport singulier au bien commun »

Message pour la Journée internationale des personnes handicapées

DÉCEMBRE 03, 2019 16:37HÉLÈNE GINABATPAPE FRANÇOIS

« Nous sommes appelés à reconnaître en chaque personne porteuse d’un handicap, y compris des handicaps complexes et graves, un apport singulier au bien commun à travers leur biographie personnelle et originale », affirme le pape François, soulignant que « faire de bonnes lois et faire tomber les barrières physiques est important, mais cela ne suffit pas, si la mentalité ne change pas elle aussi, si l’on ne surmonte pas une culture diffuse qui continue de produire des inégalités, empêchant les personnes porteuses d’un handicap de participer activement à la vie ordinaire ».

Le pape François a envoyé un Message à l’occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, célébrée ce jour, mardi 3 décembre 2019, et intitulée cette année : « L’avenir est accessible ». Il y invite à « former des consciences capables de reconnaître chacun comme une personne unique et irremplaçable ».

Le pape dénonce le « péché social » d’une culture qui « considère certaines vies comme étant de série A et d’autres de série B ». Beaucoup de personnes porteuses d’un handicap, ou de personnes âgées, « sentent qu’elles existent sans appartenir et sans participer », fait observer le pape qui exhorte à « rendre le monde plus humain » en favorisant « leur participation active à la communauté civile et ecclésiale » et tenant compte de « toutes les dimensions de la personne humaine ».

Voici notre traduction du Message du pape François.

HG

Message du pape François

À l’occasion de la Journée internationale des personnes handicapées, renouvelons notre regard de foi qui voit dans chacun de nos frères et sœurs la présence même du Christ, pour qui tout geste d’amour envers l’un de ces petits qui sont ses frères (cf. Évangile de Matthieu 25, 40) est un geste envers lui, je voudrais rappeler qu’aujourd’hui, la promotion des droits à la participation a un rôle central pour faire obstacle aux discriminations et promouvoir la culture de la rencontre et d’une vie de qualité.

De grands progrès ont été faits à l’égard des personnes porteuses d’un handicap dans le domaine médical et des soins, mais aujourd’hui encore, on constate la présence de la culture du déchet et beaucoup parmi ces personnes sentent qu’elles existent sans appartenir et sans participer. Tout cela requiert non seulement de protéger les droits des personnes porteuses d’un handicap et de leurs familles, mais aussi nous exhorte à rendre le monde plus humain en supprimant tout ce qui les empêche d’accéder à une totale citoyenneté, les obstacles des préjugés, et en favorisant l’accessibilité des lieux et une qualité de la vie, qui tienne compte de toutes les dimensions de la personne humaine.

Il convient de prendre soin des personnes porteuses d’un handicap et de les accompagner dans toutes les situations de vie, en recourant aussi aux technologies actuelles, mais sans les absolutiser ; avec force et tendresse, prendre sur soi les situations de marginalité ; cheminer avec les personnes « en leur donnant l’onction » de leur dignité pour favoriser leur participation active à la communauté civile et ecclésiale. C’est un chemin exigeant et aussi fatigant, qui contribuera toujours mieux à former des consciences capables de reconnaître chacun comme une personne unique et irremplaçable.

Et n’oublions pas tous les « exilés cachés », qui vivent à l’intérieur de nos maisons, de nos familles, de nos sociétés (cf. Angelus, 29 décembre 2013 ; Discours au Corps diplomatique, 12 janvier 2015). Je pense à des personnes de tous âges, surtout âgées, qui, à cause de leur handicap, sont parfois perçues comme un poids, comme « une présence encombrante » et qui risquent d’être rejetées, de se voir nier des perspectives concrètes de travail pour participer à la construction de leur avenir.

Nous sommes appelés à reconnaître en chaque personne porteuse d’un handicap, y compris des handicaps complexes et graves, un apport singulier au bien commun à travers leur biographie personnelle et originale. Reconnaître la dignité de chacun, sachant bien qu’elle ne dépend pas du fonctionnement des cinq sens (cf. Rencontre avec les participants au Congrès de la Conférence épiscopale italienne sur le handicap, 11 juin 2016). Cette conversion, c’est l’Évangile qui nous l’enseigne. Il faut développer des anticorps contre une culture qui considère certaines vies comme étant de série A et d’autres de série B : c’est un péché social ! Avoir le courage de donner la parole à ceux qui sont discriminés en raison de leur handicap, parce que malheureusement dans certaines nations, aujourd’hui encore, on peine à les reconnaître comme des personnes d’égale dignité, comme des frères et sœurs en humanité.

En effet, faire de bonnes lois et faire tomber les barrières physiques est important, mais cela ne suffit pas, si la mentalité ne change pas elle aussi, si l’on ne surmonte pas une culture diffuse qui continue de produire des inégalités, empêchant les personnes porteuses d’un handicap de participer activement à la vie ordinaire.

Ces dernières années, des processus inclusifs ont été mis en oeuvre et développés, mais ce n’est pas encore suffisant parce que les préjugés produisent, outre les barrières physiques, des limites à l’accès à l’éducation pour tous, à l’emploi et à la participation. Une personne avec un handicap, pour se construire, a besoin non seulement d’exister mais aussi d’appartenir à une communauté.

J’encourage toutes les personnes qui travaillent avec des personnes porteuses d’un handicap à poursuivre ce service et cet engagement importants, qui déterminent le degré de civilisation d’une nation. Et je prie pour que chaque personne puisse sentir sur elle le regard paternel de Dieu, qui affirme sa pleine dignité et la valeur inconditionnelle de sa vie.

© Traduction de Zenit, Hélène GinabatDÉCEMBRE 03, 2019 16:37PAPE FRANÇOIS

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Salutation du pape lors de l’ouverture du Synode sur l’Amazonie

OUVERTURE DES TRAVAUX DE L’ASSEMBLÉE SPÉCIALE DU
SYNODE DES ÉVÊQUES POUR LA RÉGION PANAMAZONIQUE SUR LE THÈME
« NOUVEAUX CHEMINS POUR L’ÉGLISE ET POUR UNE ÉCOLOGIE INTÉGRALE »

SALUT DU PAPE FRANÇOIS

Basilique Saint-Pierre – Salle du Synode
Lundi 7 octobre 2019


Sœurs et frères, bonjour!

Bienvenue à tous et merci pour votre travail de préparation: tout le monde a beaucoup travaillé, depuis ce moment de Puerto Maldonado jusqu’à aujourd’hui. Merci beaucoup.

Le synode… je parlerai en castillan, c’est mieux…

Nous pouvons dire que le synode pour l’Amazonie a quatre dimensions: la dimension pastorale, la dimension culturelle, la dimension sociale et la dimension écologique. La première, la dimension pastorale, est celle qui est essentielle, celle qui comprend tout. Nous l’affrontons avec un cœur chrétien et nous regardons la réalité de l’Amazonie avec des yeux de disciples, pour la comprendre et l’interpréter avec des yeux de disciples, car les herméneutiques neutres n’existent pas, les herméneutiques aseptisées, elles sont toujours conditionnées par une optique préalable, notre optique préalable est celle de disciples. Et je connais également celle des missionnaires, car l’amour que l’Esprit Saint a placé en nous, nous pousse à l’annonce de Jésus Christ; une annonce — nous le savons tous — qui ne doit pas être confondue avec le prosélytisme. Nous cherchons à affronter la réalité de l’Amazonie avec ce cœur pastoral, avec des yeux de disciples et de missionnaires, car ce qui nous anime est l’annonce du Seigneur. En outre, nous nous approchons des peuples amazoniens sur la pointe des pieds, en respectant leur histoire, leurs cultures, leur style de bonne vie selon le sens étymologique du mot, pas au sens social que nous lui attribuons souvent. En effet, les peuples autochtones ont leur propre identité, tous les peuples ont leur sagesse, une conscience d’eux-mêmes, les peuples ont une manière de sentir, une façon de voir la réalité, une histoire, une herméneutique et ils tendent à être les protagonistes de leur histoire avec ces caractéristiques, avec ces qualités. Et nous nous approchons, étrangers à des colonisations idéologiques qui détruisent ou réduisent les spécificités des peuples. Les colonisations idéologiques sont aujourd’hui très répandues. Et nous nous approchons sans l’anxiété de l’entrepreneur qui veut leur proposer des programmes préconfectionnés, «discipliner» les peuples amazoniens, discipliner leur histoire, leur culture; c’est-à-dire cette anxiété de «domestiquer» les peuples originels. Quand l’Eglise a oublié cela, c’est-à-dire la manière dont elle doit s’approcher d’un peuple, elle ne s’est pas inculturée; elle est même arrivée à mépriser certains peuples. Et combien d’échecs que nous regrettons aujourd’hui. Pensons à De Nobile en Inde, à Ricci en Chine et à tant d’autres. Le centralisme «homogénéisant» et «homogénéisateur» n’a pas laissé apparaître l’authenticité de la culture des peuples.

Les idéologies sont une arme dangereuse, nous avons toujours tendance à nous attacher à une idéologie pour interpréter un peuple. Les idéologies sont réductrices et nous conduisent à l’exagération dans notre prétention de comprendre avec l’intellect, mais sans accepter, comprendre sans admirer, comprendre sans assimiler. On perçoit alors la réalité en catégories, et les plus communes sont les catégories des «-ismes». Ainsi, quand nous devons nous approcher de la réalité d’un peuple originel, nous parlons d’«indigénismes», et quand nous voulons leur proposer une issue pour une vie meilleure, nous ne le leur demandons pas, nous parlons de «développisme». Ces «ismes» reformulent la vie à partir du laboratoire illuminé et illuministe.

Ce sont des slogans qui s’enracinent et qui programment l’approche des peuples originels. Dans notre pays, un slogan: «civilisations et barbaries» a servi à diviser, à anéantir — il a atteint son sommet vers la fin des années quatre-vingt —, à anéantir la majeure partie des peuples autochtones, parce qu’ils étaient «barbares» et la «civilisation» venait d’un autre côté. C’est le mépris des peuples, — et je prends l’expérience de ma terre, cette formule «civilisations et barbaries» qui a servi à anéantir des peuples, continue encore aujourd’hui dans ma patrie, avec des paroles blessantes, et alors on parle de civilisation de deuxième niveau, ceux qui viennent de la barbarie; et aujourd’hui ce sont les «bolitas, les paraguayens, los paraguas, los cabecitas negras», il y a toujours cette manière de nous éloigner de la réalité d’un peuple en le qualifiant et en mettant des distances. C’est l’expérience de mon pays.

Et ensuite le mépris. Hier, j’ai été profondément désolé d’entendre ici un commentaire moqueur sur cet homme pieux qui portait les offrandes avec des plumes sur la tête. Dites-moi: quelle différence y a-t-il entre porter des plumes sur la tête et le «tricorne» qu’utilisent certains officiaux de nos dicastères? Nous courrons alors le risque de proposer des mesures simplement pragmatiques, quand au contraire nous est demandé une contemplation des peuples, une capacité d’admiration qui nous fasse penser de manière paradigmatique. Si quelqu’un vient avec des intentions pragmatiques, priez le «moi pécheur», qu’il se convertisse et ouvre son cœur à une perspective paradigmatique qui naît de la réalité des peuples.

Nous ne sommes pas venus ici pour inventer des programmes de développement social ou de préservation de cultures, de type muséographique, ou d’actions pastorales avec le même style non contemplatif avec lequel on accomplit des actions de signe opposé: déforestation, uniformisation, exploitation. Ils font également des programmes qui ne respectent pas la poésie — je me permets de le dire —, la réalité des peuples qui est souveraine. Nous devons également nous garder de la mondanité dans la manière d’exiger des points de vue, des changements dans l’organisation. La mondanité s’infiltre toujours et nous éloigne de la poésie des peuples.

Nous sommes venus pour contempler, pour comprendre, pour servir les peuples. Et nous le faisons en parcourant un chemin synodal, nous le faisons en synode, pas autour des tables rondes, pas dans des conférences et des discussions sans fin: nous le faisons en synode, parce qu’un synode n’est pas un parlement, n’est pas un parloir, ce n’est pas démontrer qui a le plus de pouvoir sur les médias et qui a le plus de pouvoir sur le réseau, pour imposer une idée ou un projet. Cela configurerait une Eglise congrégationaliste, si nous entendons chercher qui a la majorité au moyen de sondages. Ou bien une Eglise sensationnaliste si lointaine, si éloignée de notre Sainte Mère l’Eglise catholique, ou comme aimait le dire saint Ignace: «Notre Sainte Mère l’Eglise hiérarchique». Un synode c’est marcher ensemble sous l’inspiration et la direction de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint est l’acteur principal du synode. S’il vous plaît, ne le chassons pas de la salle. Des consultations ont été faites, on a discuté au sein des conférences épiscopales, au conseil pré-synodal, on a élaboré l’Instrumentum Laboris qui, comme vous le savez, est un texte-martyr, destiné à être détruit, parce qu’il est le point de départ de ce que l’Esprit Saint fera en nous. Et à présent, nous marchons sous la direction de l’Esprit Saint. A présent, nous devons permettre à l’Esprit Saint de s’exprimer dans cette assemblée, de s’exprimer parmi nous, de s’exprimer avec nous, à travers nous, de s’exprimer «malgré» nous, malgré nos résistances, dont l’existence est normale, car la vie du chrétien est ainsi.

Quel sera donc notre travail ici pour nous assurer que cette présence de l’Esprit Saint soit féconde? Tout d’abord prier. Frères et sœurs, je vous demande de beaucoup prier. Réfléchir, dialoguer, écouter avec humilité, en sachant que je ne sais pas tout. Et parler avec courage, avec parrhésie, même si j’ai honte de le faire, dire ce que je sens, discerner, et faire tout cela ici, en préservant la fraternité qui doit exister ici entre nous, pour favoriser cette attitude de réflexion, de prière, de discernement, d’écouter avec humilité et de parler avec courage. Après quatre interventions, nous aurons quatre minutes de silence. Quelqu’un a dit: «C’est dangereux, père, parce qu’ils s’endormiront». Lors de l’expérience du synode sur les jeunes, où nous avons fait la même chose, le contraire s’est en revanche produit: ils avaient tendance à s’endormir pendant les interventions — tout au moins pendant certaines — et ils se réveillaient durant le silence.

Enfin, être en synode signifie s’encourager à entrer dans un processus. Ce n’est pas occuper un espace à l’intérieur de la salle. Entrer dans un processus. Et les processus ecclésiaux ont une nécessité: ils doivent être protégés, soignés comme des enfants, accompagnés au début, soignés avec délicatesse. Ils ont besoin de la chaleur de la communauté; ils ont besoin de la chaleur de la Mère Eglise. C’est ainsi qu’un processus ecclésial grandit. C’est pourquoi l’attitude de respect, de prendre soin du climat fraternel, l’atmosphère d’intimité sont importants. Il s’agit de ne pas tout rapporter, comme ça vient, à l’extérieur. Mais ce n’est pas parce qu’il s’agit, par rapport à ceux que nous devons informer, d’un secret qui serait davantage celui de loges que de la communauté ecclésiale; il s’agit de délicatesse et de prudence dans la communication que nous aurons avec l’extérieur. Et de la nécessité de communiquer à l’extérieur avec beaucoup de gens qui veulent savoir, avec tant de nos frères, journalistes, qui ont la vocation de servir pour informer; pour les aider en cela des services de presse, des briefing, etc. sont prévus.

Mais un processus comme celui d’un synode peut être un peu endommagé si moi, quand je sors de la salle, je dis ce que je pense, je dis mon idée. Et alors, il y aura cette caractéristique qui s’est présentée lors de certains synodes: du «synode de l’intérieur» et du «synode de l’extérieur». Le synode de l’intérieur, qui suit un chemin de notre Mère Eglise, d’attention aux processus, et le synode de l’extérieur qui, pour une information donnée avec légèreté, donnée avec imprudence, conduit celui qui a le devoir d’informer à des équivoques. Je vous remercie donc pour ce que vous faites, merci parce que vous priez les uns pour les autres et courage. Et, s’il vous plaît, ne perdons pas le sens de l’humour. Merci.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

« Il y a un océan caché de bien qui grandit »

À l’issue du voyage du pape François aux Émirats Arabes Unis début février, le souverain pontife et le Grand Imam d’Al-Azhar Ahmad Al-Tayeb ont signé une déclaration commune historique intitulée « La fraternité humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune ». Découvrez ci-dessous le texte en intégralité. (Texte gracieuseté du site Aleteia)

AVANT-PROPOS

La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres.

Partant de cette valeur transcendante, en diverses rencontres dans une atmosphère de fraternité et d’amitié, nous avons partagé les joies, les tristesses et les problèmes du monde contemporain, au niveau du progrès scientifique et technique, des conquêtes thérapeutiques, de l’époque digitale, des mass media, des communications ; au niveau de la pauvreté, des guerres et des malheurs de nombreux frères et sœurs en diverses parties du monde, à cause de la course aux armements, des injustices sociales, de la corruption, des inégalités, de la dégradation morale, du terrorisme, de la discrimination, de l’extrémisme et de tant d’autres motifs.

De ces échanges fraternels et sincères, que nous avons eus, et de la rencontre pleine d’espérance en un avenir lumineux pour tous les êtres humains, est née l’idée de ce « Document sur la Fraternité humaine ». Un document raisonné avec sincérité et sérieux pour être une déclaration commune de bonne et loyale volonté, destinée à inviter toutes les personnes qui portent dans le cœur la foi en Dieu et la foi dans la fraternité humaine, à s’unir et à travailler ensemble, afin que ce Document devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

DOCUMENT

Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.

Nous – croyants en Dieu, dans la rencontre finale avec Lui et dans Son Jugement –, partant de notre responsabilité religieuse et morale, et par ce Document, nous demandons à nous-mêmes et aux Leaders du monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent, et de mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral que le monde vit actuellement.

Nous nous adressons aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous et chercher à les répandre partout.

Cette Déclaration, partant d’une réflexion profonde sur notre réalité contemporaine, appréciant ses réussites et partageant ses souffrances, ses malheurs et ses calamités, croit fermement que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants.

Nous, reconnaissant aussi les pas positifs que notre civilisation moderne a accomplis dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés, nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir, conduisant beaucoup à tomber dans le tourbillon de l’extrémisme athée et agnostique, ou bien dans l’intégrisme religieux, dans l’extrémisme et dans le fondamentalisme aveugle, poussant ainsi d’autres personnes à céder à des formes de dépendance et d’autodestruction individuelle et collective.

L’histoire affirme que l’extrémisme religieux et national, ainsi que l’intolérance, ont produit dans le monde, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce que l’on pourrait appeler les signaux d’une « troisième guerre mondiale par morceaux », signaux qui, en diverses parties du monde et en diverses conditions tragiques, ont commencé à montrer leur visage cruel ; situations dont on ne connaît pas avec précision combien de victimes, de veuves et d’orphelins elles ont générés. En outre, il y a d’autres régions qui se préparent à devenir le théâtre de nouveaux conflits, où naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles.

Nous affirmons aussi que les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles – dont bénéficie seulement une minorité de riches, au détriment de la majorité des peuples de la terre – ont provoqué, et continuent à le faire, d’énormes quantité de malades, de personnes dans le besoin et de morts, causant des crises létales dont sont victimes divers pays, malgré les richesses naturelles et les ressources des jeunes générations qui les caractérisent. A l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable.

Il apparaît clairement à ce propos combien la famille est essentielle, en tant que noyau fondamental de la société et de l’humanité, pour donner le jour à des enfants, les élever, les éduquer, leur fournir une solide morale et la protection familiale. Attaquer l’institution familiale, en la méprisant ou en doutant de l’importance de son rôle, représente l’un des maux les plus dangereux de notre époque.

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations, par l’éducation saine et l’adhésion aux valeurs morales et aux justes enseignements religieux, pour faire face aux tendances individualistes, égoïstes, conflictuelles, au radicalisme et à l’extrémisme aveugle sous toutes ses formes et ses manifestations.

Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver. Un don que personne n’a le droit d’enlever, de menacer ou de manipuler à son gré; au contraire, tous doivent préserver ce don de la vie depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle. C’est pourquoi nous condamnons toutes les pratiques qui menacent la vie comme les génocides, les actes terroristes, les déplacements forcés, le trafic d’organes humains, l’avortement et l’euthanasie et les politiques qui soutiennent tout cela.

De même nous déclarons – fermement – que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C’est pourquoi nous demandons à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Nous le demandons par notre foi commune en Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour être tués ou pour s’affronter entre eux et ni non plus pour être torturés ou humiliés dans leurs vies et dans leurs existences. En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens.

Ce Document, en accord avec les précédents Documents Internationaux qui ont souligné l’importance du rôle des religions dans la construction de la paix mondiale, certifie ce qui suit :

– La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi.

– La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

– La justice basée sur la miséricorde est le chemin à parcourir pour atteindre une vie décente à laquelle a droit tout être humain.

– Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.

– Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles.

– La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international.

– Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations.

– Le concept de citoyenneté se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant.

– La relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure.

– C’est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l’instruction, au travail, à l’exercice de ses droits politiques. En outre, on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l’exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela, on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

– La défense des droits fondamentaux des enfants à grandir dans un milieu familial, à l’alimentation, à l’éducation et à l’assistance est un devoir de la famille et de la société. Ces droits doivent être garantis et préservés, afin qu’ils ne manquent pas ni ne soient refusés à aucun enfant, en aucun endroit du monde. Il faut condamner toute pratique qui viole la dignité des enfants et leurs droits. Il est aussi important de veiller aux dangers auxquels ils sont exposés – spécialement dans le domaine digital – et de considérer comme un crime le trafic de leur innocence et toute violation de leur enfance.

§ La protection des droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale qui doit être garantie et protégée par des législations rigoureuses et l’application des conventions internationales à cet égard.

A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux Leaders influents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux Leaders de la pensée ; et de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication.

Al-Azhar et l’Eglise Catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers.

En conclusion nous souhaitons que :

cette Déclaration soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté ;

soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions ;

soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain ;

soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

Abou Dabi, le 4 février 2019

Sa Sainteté
Pape François
Grand Imam d’Al-Azhar
Ahmad Al-Tayyeb

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

La théologie après Veritatis gaudium dans le contexte méditerranéen

VISITE DU PAPE FRANÇOIS À NAPLES 
À L’OCCASION DE LA CONFÉRENCE « LA THÉOLOGIE APRÈS VERITATIS GAUDIUM DANS LE CONTEXTE MÉDITERRANÉEN », 
ORGANISÉE PAR LA FACULTÉ PONTIFICALE DE THÉOLOGIE DE L’ITALIE MÉRIDIONALE – SECTION SAINT-LOUIS – DE NAPLES

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

Esplanade de la Faculté pontificale de théologie de l’Italie méridionale (Naples)
Vendredi 21 juin 2019


Chers étudiants et professeurs, 
chers frères dans l’épiscopat et le sacerdoce, 
Messieurs les cardinaux!

Je suis heureux de vous rencontrer aujourd’hui et de prendre part à ce congrès. Je réponds de tout cœur au salut de mon cher frère, le patriarche Bartholomée, un grand précurseur de Laudato si’ — un précurseur depuis des années — qui a voulu contribuer à la réflexion à travers un message personnel. Merci à Bartholomée, mon frère bien-aimé.

La Méditerranée est depuis toujours un lieu de transitions, d’échanges, et parfois aussi de conflits. Nous en connaissons tant. Aujourd’hui, ce lieu nous présente une série de questions, souvent dramatiques. Celles-ci peuvent se traduire dans certaines interrogations que nous nous sommes posées au cours de la rencontre interreligieuse d’Abou Dabi: comment prendre soin les uns des autres au sein de l’unique famille humaine? Comment alimenter une coexistence tolérante et pacifique qui se traduise en fraternité authentique? Comment faire prévaloir dans nos communautés l’accueil de l’autre et de celui qui est différent de nous parce qu’il appartient à une tradition religieuse et culturelle diverse de la nôtre? Comment les religions peuvent-elles être des chemins de fraternité au lieu de murs de séparation. Ces questions, ainsi que d’autres, exigent d’être interprétées à divers niveaux, et exigent un engagement généreux d’écoute, d’étude et de confrontation pour promouvoir des processus de libération, de paix, de fraternité et de justice. Nous devons nous en convaincre: il s’agit de lancer des processus, pas de définir des espaces, occuper des espaces… Lancer des processus.

Une théologie de l’accueil et du dialogue

Au cours de ce congrès, vous avez tout d’abord analysé les contradictions et les difficultés dans la région de la Méditerranée, puis vous vous êtes interrogés sur les meilleures solutions. A ce propos, vous vous demandez quelle théologie est adaptée au contexte dans lequel vous vivez et œuvrez. Je dirais que la théologie, particulièrement dans ce contexte, est appelée à être une théologie de l’accueil et à développer un dialogue sincère avec les institutions sociales et civiles, avec les centres universitaires et de recherche, avec les responsables religieux et avec toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, en vue de l’édification dans la paix d’une société inclusive et fraternelle et également de la sauvegarde de la création.

Quand le préambule de Veritatis gaudium mentionne l’approfondissement du kérygme et le dialogue comme critères pour renouveler les études, cela signifie que ceux-ci sont au service du chemin d’une Eglise qui met toujours plus l’accent sur l’évangélisation. Pas l’apologétique, pas les manuels — comme nous l’avons entendu —: évangéliser. Au centre, il y a l’évangélisation, qui ne veut pas dire prosélytisme. Dans le dialogue avec les cultures et les religions, l’Eglise annonce la Bonne Nouvelle de Jésus et la pratique de l’amour évangélique qu’Il prêchait comme une synthèse de tout l’enseignement de la Loi, des visions des prophètes et de la volonté du Père. Le dialogue est avant tout une méthode de discernement et d’annonce de la Parole d’amour qui est adressée à toute personne et qui veut s’enraciner dans le cœur de chacun. Ce n’est que dans l’écoute de cette Parole et dans l’expérience de l’amour que celle-ci communique que l’on peut discerner l’actualité du kérygme. Le dialogue, ainsi entendu, est une forme d’accueil.

Je voudrais répéter que «le discernement spirituel n’exclut pas les apports des connaissances humaines, existentielles, psychologiques, sociologiques ou morales. Mais il les transcende. Même les sages normes de l’Eglise n’y suffisent pas. Rappelons-nous toujours que le discernement est une grâce — un don —. Le discernement, en définitive, conduit à la source même de la vie qui ne meurt pas, c’est-à-dire connaître le Père, le seul vrai Dieu, et celui qu’il a envoyé, Jésus Christ (cf. Jn 17, 3)» (Exhort. ap. Gaudete et exsultate, n. 170).

Les écoles de théologie se renouvellent avec la pratique du discernement et à travers une façon dialogique de procéder capable de créer un climat spirituel et de pratique intellectuelle adapté. Il s’agit d’un dialogue aussi bien dans la présentation des problèmes que dans la recherche ensemble des voies de solution. Un dialogue capable d’intégrer le critère vivant de la Pâque de Jésus avec le mouvement de l’analogie, qui perçoit dans la réalité, dans la création et dans l’histoire des liens, des signes et des renvois théologaux. Cela comporte l’assomption herméneutique du mystère du chemin de Jésus qui le conduit à la croix et à la résurrection et au don de l’Esprit. Assumer cette logique «jésuenne» et pascale est indispensable pour comprendre que la réalité historique et créée est interrogée par la révélation du mystère de l’amour de Dieu. De ce Dieu qui, dans l’histoire de Jésus, se manifeste — chaque fois et dans chaque contradiction — plus grand dans l’amour et dans la capacité de récupérer le mal. Les deux mouvements sont nécessaires et complémentaires: un mouvement du bas vers le haut qui peut dialoguer, avec une dimension d’écoute et de discernement, avec toute instance humaine et historique, en tenant compte de toute l’importance de l’humain; et un mouvement du haut vers le bas, — où «le haut» est celui de Jésus élevé sur la croix — qui permet, dans le même temps, de discerner les signes du Royaume de Dieu dans l’histoire et de comprendre de façon prophétique les signes de l’anti-Royaume qui défigurent l’âme et l’histoire humaine. C’est une méthode qui permet — dans une dynamique constante — de se confronter avec chaque instance humaine et de comprendre quelle lumière chrétienne illumine les plis de la réalité et quelles énergies l’Esprit du Crucifié Ressuscité suscite, à chaque fois, ici et maintenant.

La façon de procéder dialogique est la voie pour arriver là où se forment les paradigmes, les façons de sentir, les symboles, les représentations des personnes et des peuples. Arriver là — disons comme des «ethnologues spirituels» — de l’âme des peuples pour pouvoir dialoguer en profondeur et, si possible, contribuer à leur développement à travers l’annonce de l’Evangile du Royaume de Dieu, dont le fruit est la maturation d’une fraternité toujours plus étendue et inclusive. Un dialogue et une annonce de l’Evangile qui peuvent se présenter selon les façons décrites par François d’Assise dans la Regola non bollata, précisément au lendemain de son voyage en Orient méditerranéen. Pour François, il existe une première façon dans laquelle, simplement, on vit en tant que chrétiens: «Une façon est qu’il n’y ait pas entre eux de conflits ou de disputes, mais qu’ils soient soumis à toute créature humaine par amour de Dieu et qu’ils confessent d’être chrétiens» (XVI: FF 43). Il existe ensuite une deuxième façon dans laquelle, toujours docile aux signes et à l’action du Seigneur ressuscité et à son Esprit de paix, on annonce la foi chrétienne comme manifestation en Jésus de l’amour de Dieu pour tous les hommes. Je suis profondément frappé par ce conseil de François aux frères: «Prêchez l’Evangile; si cela est nécessaire également avec les mots». C’est le témoignage!

Cette docilité à l’Esprit implique un style de vie et d’annonce sans esprit de conquête, sans volonté de prosélytisme — qui est la peste — et sans intention agressive de réfutation. Une modalité qui entre en dialogue «de l’intérieur» avec les hommes et avec leurs cultures, avec leurs histoires, leurs différentes traditions religieuses; une modalité qui, en cohérence avec l’Evangile, comprend également le témoignage jusqu’au sacrifice de la vie, comme le démontrent les exemples lumineux de Charles de Foucauld, des moines de Tibhirine, de l’évêque d’Oran, Pierre Claverie, et de nombreux frères et sœurs qui, par la grâce du Christ, ont été fidèles avec douceur et humilité et sont morts avec le nom de Jésus sur les lèvres et la miséricorde dans leur cœur. Et ici, je pense à la non-violence comme horizon et savoir sur le monde, que la théologie doit considérer comme un de ses éléments constitutifs. Ici nous viennent en aide les écrits de Martin Luther King et Lanza del Vasto, ainsi que d’autres «artisans» de paix. Nous sommes aidés et encouragés par la mémoire du bienheureux Giustino Russolillo, qui fut étudiant dans cette faculté, et du père Peppino Diana, le jeune prêtre tué par la camorra, qui étudia également ici. Et je voudrais mentionner ici un syndrome dangereux, qui est le «syndrome de Babel». Nous pensons que le «syndrome de Babel» est la confusion qui naît du fait de ne pas comprendre ce que l’autre dit. C’est le premier pas. Mais le vrai «syndrome de Babel» est de ne pas écouter ce que l’autre dit et de croire que je sais ce que l’autre pense et ce qu’il dira. C’est la peste!

Exemples de dialogue pour une théologie de l’accueil

Le «dialogue» n’est pas une formule magique, mais il est certain que la théologie est aidée à se renouveler quand elle l’assume sérieusement, quand celui-ci est encouragé et favorisé entre les professeurs et les étudiants, ainsi qu’avec les autres formes du savoir et avec les autres religions, en particulier le judaïsme et l’islam. Les étudiants de théologie devraient être éduqués au dialogue avec le judaïsme et avec l’islam pour comprendre les racines communes et les différences de nos identités religieuses, et contribuer ainsi de façon plus efficace à l’édification d’une société qui apprécie la diversité et favorise le respect, la fraternité et la coexistence pacifique.

Eduquer les étudiants à cela. J’ai étudié à l’époque de la théologie décadente, de la scholastique décadente, au temps des manuels. Nous plaisantions entre nous, toutes les thèses de théologie s’expérimentaient selon ce schéma, un syllogisme: 1. Les choses semblent être ainsi. 2. Le catholicisme a toujours raison. 3. Ergo… C’est-à-dire une théologie de type défensif, apologétique, contenue dans un manuel. Nous plaisantions ainsi, mais c’était les choses qu’on nous présentaient à cette époque de la scholastique décadente.

Créer une coexistence pacifique dialogique. Avec les musulmans, nous sommes appelés à dialoguer pour construire l’avenir de nos sociétés et de nos villes; nous sommes appelés à les considérer comme des partenaires pour construire une coexistence pacifique, même quand ont lieu des épisodes bouleversants commis par des groupes fanatiques ennemis du dialogue, comme la tragédie de Pâques dernier au Sri Lanka. Hier le cardinal de Colombo m’a dit cela: «Après avoir fait ce que je devais faire, je me suis aperçu qu’un groupe de personnes, des chrétiens, voulaient aller dans le quartier musulman pour les tuer. J’ai invité l’imam avec moi, en voiture, et ensemble nous sommes allés là-bas pour convaincre les chrétiens que nous sommes amis, que ceux-là étaient extrémistes et qu’ils ne sont pas des nôtres». C’est une attitude de proximité et de dialogue. Former les étudiants au dialogue avec les juifs implique de les éduquer à la connaissance de leur culture, de leur façon de penser, de leur langue, pour mieux comprendre et vivre notre relation sur le plan religieux. Dans les facultés de théologie et dans les universités ecclésiastiques, il faut encourager les cours de langue et de culture arabe et juive, ainsi que la connaissance réciproque entre étudiants chrétiens, juifs et musulmans.

Je voudrais donner deux exemples concrets de la façon dont le dialogue qui caractérise une théologie de l’accueil peut être appliqué aux études ecclésiastiques. Avant tout, le dialogue peut être une méthode d’étude, outre que d’enseignement. Quand nous lisons un texte, nous dialoguons avec celui-ci et avec le «monde» dont il est l’expression; et cela vaut également pour les textes sacrés, comme la Bible, le Talmud et le Coran. De plus, souvent, nous interprétons un texte déterminé en dialogue avec d’autres de la même époque ou d’époques diverses. Les textes des grandes traditions monothéistes sont dans certains cas le résultat d’un dialogue. Il peut y avoir des textes qui sont écrits pour répondre à des interrogations sur des questions importantes de la vie soulevées par des textes qui les ont précédés. Cela aussi est une forme de dialogue.

Le deuxième exemple est que le dialogue peut être conduit comme herméneutique théologique en un temps et un lieu spécifique. Dans notre cas: la Méditerranée au début du troisième millénaire. Il n’est pas possible de lire de façon réaliste cet espace si ce n’est en dialogue et en tant que pont — historique, géographique, humain — entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Il s’agit d’un espace dans lequel l’absence de paix a produit de multiples déséquilibres régionaux et mondiaux, et dont la pacification, à travers la pratique du dialogue, pourrait en revanche beaucoup contribuer à entamer des processus de réconciliation et de paix. Giorgio La Pira nous dirait qu’il s’agit, pour la théologie, de contribuer à construire sur tout le bassin méditerranéen une grande «tente de paix», où les divers fils du père commun Abraham puissent coexister dans le respect réciproque. N’oublions pas notre père commun.

Une théologie de l’accueil est une théologie de l’écoute

Le dialogue comme herméneutique théologique présuppose et comporte l’écoute consciente. Cela signifie également écouter l’histoire et le vécu des peuples qui vivent dans l’espace méditerranéen pour pouvoir en déchiffrer l’histoire qui relie le passé au présent et pour pouvoir en comprendre les blessures ainsi que les potentialités. Il s’agit en particulier de comprendre la façon dont les communautés chrétiennes et les existences prophétiques individuelles ont su — notamment récemment — incarner la foi chrétienne dans des contextes parfois de conflit, de minorité et de coexistence plurielle avec d’autres traditions religieuses.

Cette écoute doit être profondément interne aux cultures et aux peuples également pour une autre raison. La Méditerranée est précisément la mer du métissage — si nous ne comprenons pas le métissage, nous ne comprendront jamais la Méditerranée —, une mer géographiquement fermée par rapport aux océans, mais culturellement toujours ouverte à la rencontre, au dialogue et à l’inculturation réciproque. Il n’en reste pas moins que sont nécessaires des récits renouvelés et partagés qui — à partir de l’écoute des racines et du présent — parlent au cœur des personnes, des récits dans lesquels il est possible de se reconnaître de façon constructive, pacifique et génératrice d’espérance.

La réalité multiculturelle et pluri-religieuse de la nouvelle Méditerranée se forme à partir de ces récits, dans le dialogue qui naît de l’écoute des personnes et des textes des grandes religions monothéistes, et surtout dans l’écoute des jeunes. Je pense aux étudiants de nos facultés de théologie, à ceux des universités «laïques» ou d’autres inspirations religieuses. «Quand l’Eglise — et nous pourrions ajouter, la théologie — abandonne les schémas rigides et s’ouvre à l’écoute disponible et attentive des jeunes, cette empathie l’enrichit car “elle permet aux jeunes d’apporter quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites”» (Exhort. ap. post-syn. Christus vivit, n. 65). Saisir les sensibilités nouvelles: tel est le défi.

L’approfondissement du kérygme se fait avec l’expérience du dialogue qui naît de l’écoute et qui engendre la communion. Jésus lui-même a annoncé le Royaume de Dieu en dialoguant avec tout type et toute catégorie de personnes du judaïsme de son époque: avec les scribes, les pharisiens, les docteurs de la loi, les publicains, les savants, les simples, les pécheurs. A une femme samaritaine, Il révéla, dans l’écoute et dans le dialogue, le don de Dieu et son identité même: il lui fit découvrir le mystère de sa communion avec le Père et de la plénitude surabondante qui jaillit de cette communion. Son écoute divine du cœur humain ouvre ce cœur à accueillir à son tour la plénitude de l’Amour et la joie de la vie. On ne perd rien avec le dialogue. On gagne toujours. Nous perdons tous avec le monologue, tous.

Une théologie interdisciplinaire

Un théologie de l’accueil qui, comme méthode d’interprétation de la réalité, adopte le discernement et le dialogue sincère a besoin de théologiens qui sachent travailler ensemble et sous forme interdisciplinaire, en surmontant l’individualisme dans le travail intellectuel. Nous avons besoin de théologiens — hommes et femmes, prêtres, laïcs et religieux — qui, dans un profond enracinement historique et ecclésial et, dans le même temps, ouverts aux nouveautés inépuisables de l’Esprit, sachent fuir les logiques auto-référentielles, compétitives et, de fait, aveuglantes qui existent souvent également dans nos institutions académiques et cachées très souvent, entre les écoles théologiques.

Sur ce chemin constant de sortie de soi et de rencontre avec l’autre, il est important que les théologiens soient des hommes et des femmes de compassion — je souligne cela: qu’ils soient des hommes et des femmes de compassion —, touchés par la vie opprimée d’un grand nombre, par les esclavages d’aujourd’hui, par les plaies sociales, par les violences, par les guerres et par les immenses injustices subies par de nombreux pauvres qui vivent sur les rives de cette «mer commune». Sans communion et sans compassion, constamment alimentée par la prière — cela est important: on peut faire de la théologie seulement «à genoux» —, la théologie non seulement perd son âme, mais perd l’intelligence et la capacité d’interpréter de façon chrétienne la réalité. Sans compassion, puisée au Cœur du Christ, les théologiens risquent d’être engloutis dans la condition de privilège de celui qui se place prudemment en dehors du monde et ne partage rien de risqué avec la majorité de l’humanité. La théologie de laboratoire, la théologie pure et «distillée», distillée comme l’eau, l’eau distillée, qui n’a aucun goût.

Je voudrais donner un exemple de la façon dont l’interdisciplinarité qui interprète l’histoire peut être un approfondissement dukérygme et, si elle est animée par la miséricorde, peut être ouverte à la transdisciplinarité. Je me réfère en particulier à tous les comportements agressifs et guerriers qui ont marqué la façon d’habiter l’espace méditerranéen de peuples qui se disaient chrétiens. Il faut mentionner ici tant les comportements et les pratiques coloniales qui ont tant façonné l’imaginaire et les politiques de ces peuples que les justifications de toutes sortes de guerres, ou toutes les persécutions accomplies au nom d’une religion ou d’une prétendue pureté raciale ou doctrinale. Nous avons nous aussi fait ces persécutions. Je me rappelle, dans la Chanson de Roland, après avoir vaincu la bataille, les musulmans étaient mis en file, tous, devant les fonts baptismaux. Il y avait là quelqu’un avec une épée. Et on les faisait choisir: tu acceptes le baptême ou bien, adieu! Tu t’en vas de l’autre côté. Ou le baptême ou la mort. Nous avons fait cela. Par rapport à cette histoire complexe et douloureuse, la méthode du dialogue et de l’écoute, guidée par le critère évangélique de la miséricorde, peut enrichir beaucoup la connaissance et la relecture interdisciplinaire, en faisant ressortir également, par opposition, les prophéties de paix que l’Esprit n’a jamais cessé de susciter.

L’interdisciplinarité comme critère pour le renouveau de la théologie et des études ecclésiastiques comporte l’engagement derevisiter et de réinterroger constamment la tradition. Revisiter la tradition! Et réinterroger. En effet, l’écoute en tant que théologiens chrétiens ne survient pas à partir de rien, mais d’un patrimoine théologique qui — précisément dans l’espace méditerranéen — puise ses racines dans les communautés du Nouveau Testament, dans la riche réflexion des Pères et dans de multiples générations de penseurs et de témoins. C’est cette tradition vivante parvenue jusqu’à nous qui peut contribuer à illuminer et à déchiffrer de nombreuses questions contemporaines. A condition toutefois qu’elle soit relue avec une volonté sincère de purification de la mémoire, c’est-à-dire en sachant discerner ce qui a été le véhicule de l’intention originaire de Dieu, révélée dans l’Esprit de Jésus Christ, et ce qui au contraire, n’a pas été fidèle à cette intention miséricordieuse et salvifique. N’oublions pas que la tradition est une racine qui donne vie: elle nous transmet la vie pour que nous puissions grandir et fleurir, fructifier. Très souvent nous pensons à la tradition comme à un musée. Non! La semaine dernière, ou l’autre, j’ai lu une citation de Gustav Malher qui disait: «La tradition est la garantie de l’avenir, pas la gardienne des cendres». C’est beau! Vivons la tradition comme un arbre qui vit, grandit. Au Ve siècle, Vincent de Lérins l’avait déjà bien compris: la croissance de la foi, de la tradition avec ces trois critères: annis consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate. C’est la tradition! Mais sans tradition tu ne peux pas grandir! La tradition pour grandir, comme la racine pour l’arbre.

Une théologie en réseau

La théologie après Veritatis gaudium est une théologie en réseau et, dans le contexte de la Méditarranée, solidaire de tous les «naufrages» de l’histoire. Dans le devoir théologique qui nous attend, rappelons saint Paul et le chemin du christianisme des origines qui relie l’orient à l’occident. Ici, tout près du lieu où saint Paul débarqua, on ne peut manquer de rappeler que les voyages de l’apôtre furent marqués par des difficultés évidentes, comme lors du naufrage au centre de la Méditerranée (Ac 27, 9sq). Un naufrage qui fait penser à celui de Jonas. Mais Paul ne fuit pas, et peut même penser que Rome est sa Ninive. Il peut penser corriger l’attitude de Jonas en rachetant sa fuite. A présent que le christianisme occidental a appris des nombreuses erreurs et difficultés du passé, il peut revenir à ses sources en espérant pouvoir témoigner de la Bonne Nouvelle aux peuples de l’orient et de l’occident, du nord et du sud. La théologie — en gardant l’esprit et le cœur fixé sur «Dieu de miséricorde et de pitié» (cf. Gn 4, 2) — peut aider l’Eglise et la société civile à reprendre le chemin en compagnie de tant de naufragés, en encourageant les populations de la Méditerranée à rejeter toute tentation de reconquête et de fermeture identitaire. Tous les deux naissent, se nourrissent et grandissent à partir de la peur. On ne peut pas faire de la théologie dans un milieu de peur.

Le travail des facultés de théologie et des universités ecclésiastiques contribue à l’édification d’une société juste et fraternelle, dans laquelle la sauvegarde de la création et la construction de la paix sont le résultat de la collaboration entre institutions civiles, ecclésiales et interreligieuses. Il s’agit avant tout d’un travail dans le «réseau évangélique», c’est-à-dire en communion avec l’esprit de Jésus qui est Esprit de paix, Esprit d’amour à l’œuvre dans la création et dans le cœur des hommes et des femmes de bonne volonté de toute race, culture et religion. Comme le langage utilisé par Jésus pour parler du Royaume de Dieu, ainsi, de façon semblable, l’interdisciplinarité et la création de réseaux veulent favoriser le discernement de la présence de l’Esprit du ressuscité dans la réalité. A partir de la compréhension de la Parole de Dieu dans son contexte méditerranéen originel, il est possible de discerner les signes des temps dans des contextes nouveaux.

La théologie après «Veritatis gaudium» dans le contexte de la Méditerranée

J’ai beaucoup souligné Veritatis gaudium. Je voudrais remercier publiquement ici, parce qu’il est présent, Mgr Zani, qui a été l’un des artisans de ce document. Merci! Quel est donc le devoir de la théologie après Veritatis gaudium dans le contexte de la Méditerranée? En conclusion quel est son devoir? Celle-ci doit se conformer à l’Esprit de Jésus Ressuscité, avec sa liberté d’aller dans le monde et d’atteindre les périphéries, même celles de la pensée. Aux théologiens revient le devoir de favoriser toujours à nouveau la rencontre des cultures avec les sources de la Révélation et de la Tradition. Les anciennes constructions de la pensée, les grandes synthèses théologiques du passé sont des mines de sagesse théologique, mais elles ne peuvent pas s’appliquer de façon mécanique aux questions actuelles. Il s’agit d’en tirer profit pour chercher de nouvelles voies. Grâce à Dieu, les sources premières de la théologie, c’est-à-dire la Parole de Dieu et l’Esprit Saint, sont inépuisables et toujours fécondes; c’est pourquoi on peut et on doit œuvrer dans la direction d’une «Pentecôte théologique», qui permette aux femmes et aux hommes de notre temps d’écouter «dans leur propre langue» une réflexion chrétienne qui réponde à leur recherche de sens et de plénitude de vie. Certains présupposés sont indispensables pour cela.

Il faut tout d’abord partir de l’Evangile de la miséricorde, c’est-à-dire de l’annonce faite par Jésus lui-même et par les contextes originels de l’évangélisation. La théologie naît au milieu d’être humains concrets, rencontrés avec le regard et le cœur de Dieu, qui va à leur recherche avec un amour miséricordieux. Faire de la théologie est aussi un acte de miséricorde. Je voudrais répéter ici, dans cette ville où il n’y a pas seulement des épisodes de violence, mais qui conserve tant de traditions et tant d’exemples de sainteté — outre un chef-d’œuvre du Caravage sur les œuvres de miséricorde et le témoignage du saint médecin Giuseppe Moscati — je voudrais répéter ce que j’ai écrit à la faculté de théologie de l’université catholique argentine: «Même les bons théologiens, comme les bons pasteurs, ont l’odeur du peuple et de la rue et, avec leur réflexion, ils versent l’huile et le vin sur les blessures des hommes. Que la théologie soit l’expression d’une Eglise qui est «un hôpital de campagne», qui vit sa mission de salut et de guérison dans le monde! La miséricorde n’est pas seulement une attitude pastorale, mais elle est la substance même de l’Evangile de Jésus. Je vous encourage à étudier comment, dans les diverses disciplines — la dogmatique, la morale, la spiritualité, le droit et ainsi de suite — peut se refléter le caractère central de la miséricorde. Sans miséricorde, notre théologie, notre droit, notre pastorale, courent le risque de sombrer dans la mesquinerie bureaucratique ou dans l’idéologie, qui par sa nature veut apprivoiser le mystère» (Lettre au grand chancelier de la «Pontificia Universidad Católica Argentina» à l’occasion du centenaire de la faculté de théologie, 3 mars 2015). La théologie, par la voie de la miséricorde, se défend d’apprivoiser le mystère.

En deuxième lieu, il est nécessaire d’assumer l’histoire de manière sérieuse au sein de la théologie, comme espace ouvert à la rencontre avec le Seigneur. «La capacité d’entrevoir la présence du Christ et le chemin de l’Eglise dans l’histoire nous rendent humbles, et nous détournent de la tentation de nous réfugier dans le passé pour éviter le présent. Et cela a été l’expérience de tant de spécialistes, qui ont commencé, je ne dis pas athées, mais un peu agnostiques, et qui ont trouvé le Christ. Car on ne pouvait pas comprendre l’histoire sans cette force» (Discours aux participants au congrès de l’association des professeurs d’histoire de l’Eglise, 12 janvier 2019).

La liberté théologique est nécessaire. Sans la possibilité d’expérimenter de nouvelles voies on ne crée rien de nouveau, et on ne laisse pas de place à la nouveauté de l’Esprit du Ressuscité: «A ceux qui rêvent une doctrine monolithique défendue par tous sans nuances, cela peut sembler une dispersion imparfaite. Mais la réalité est que cette variété aide à manifester et à mieux développer les divers aspects de la richesse inépuisable de l’Evangile» (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 40). Cela signifie également une révision adaptée de la ratio studiorum. Je ferais une distinction à propos de la liberté de réflexion théologique. Les spécialistes doivent aller de l’avant avec liberté; ensuite, en dernière instance, ce sera le magistère qui se prononcera, mais on ne peut pas faire de théologie sans cette liberté. Mais dans la prédication au peuple de Dieu, s’il vous plaît, ne blessez pas la foi du Peuple de Dieu avec des disputes théologiques. Que les disputes théologiques restent seulement entre les théologiens. C’est votre tâche. Mais il faut donner au peuple de Dieu la substance qui nourrit la foi et qui ne la relativise pas.

Enfin, il est indispensable de se doter de structures légères et flexibles, qui manifestent la priorité donnée à l’accueil et au dialogue, au travail inter- et trans-disciplinaire et en réseau. Les statuts, l’organisation interne, la méthode d’enseignement, l’organisation des études devraient refléter la physionomie de l’Eglise «en sortie». Tout doit être orienté, dans les horaires et dans l’organisation, pour favoriser le plus possible la participation de ceux qui désirent étudier la théologie: outre les séminaristes et les religieux, également les laïcs et les femmes, aussi bien laïques que religieuses. En particulier, la contribution que les femmes apportent et peuvent apporter à la théologie est indispensable et leur participation doit donc être soutenue, comme vous le faites dans cette faculté, où il y a une participation importante de femmes comme enseignantes et comme étudiantes.

Que ce très bel endroit, siège de la faculté de théologie consacrée à saint Louis, dont c’est aujourd’hui la fête, soit le symbole d’une beauté à partager, ouverte à tous. Je rêve de facultés théologiques où l’on vit la convivialité des différences, où l’on pratique une théologie du dialogue et de l’accueil; où l’on expérimente le modèle du polyèdre du savoir théologique, au lieu d’une sphère statique et désincarnée. Où la recherche théologique est en mesure de promouvoir un processus d’inculturation exigeant mais passionnant.

Conclusion

Les critères du Préambule de la Constitution apostolique Veritatis gaudium sont des critères évangéliques. Le kérygme, le dialogue, le discernement, la collaboration, le réseau — j’ajouterais également la parrhésie, qui a été citée comme critère, qui est la capacité d’être à la limite, avec l’hypomoné, la tolérance, être à la limite pour aller de l’avant — sont des éléments et des critères qui traduisent la manière selon laquelle l’Evangile a été vécu et annoncé par Jésus et avec laquelle aujourd’hui aussi il peut être transmis par ses disciples.

La théologie après Veritatis gaudium est une théologie kérygmatique, une théologie du discernement, de la miséricorde et de l’accueil, qui se met en dialogue avec la société, les cultures et les religions pour la construction de la coexistence pacifique de personnes et de peuples. La Méditerranée est la matrice historique, géographique et culturelle de l’accueil kérygmatique pratiqué à travers le dialogue et la miséricorde. Naples est un exemple et un atelier spécial de cette recherche théologique. Bon travail!

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Exhortation apostolique post-synodale aux jeunes : Christus vivit

EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE

CHRISTUS VIVIT

DU SAINT-PÈRE
FRANÇOIS

AUX JEUNES ET À TOUT LE PEUPLE DE DIEU

 

1. Il vit, le Christ, notre espérance et il est la plus belle jeunesse de ce monde. Tout ce qu’il touche devient jeune, devient nouveau, se remplit de vie. Les premières paroles que je voudrais adresser à chacun des jeunes chrétiens sont donc : Il vit et il te veut vivant !

2. Il est en toi, il est avec toi et jamais ne t’abandonne. Tu as beau t’éloigner, le Ressuscité est là, t’appelant et t’attendant pour recommencer. Quand tu te sens vieilli par la tristesse, les rancœurs, les peurs, les doutes ou les échecs, il sera toujours là pour te redonner force et espérance.

3. A vous tous, jeunes chrétiens, j’écris avec affection cette Exhortation apostolique, c’est-à-dire une lettre qui rappelle certaines convictions de foi et qui, en même temps, encourage à grandir en sainteté et dans l’engagement de sa propre vocation. Mais étant donné qu’il s’agit d’une balise sur un chemin synodal, je m’adresse en même temps à tout le peuple de Dieu, à ses pasteurs et à ses fidèles, car la réflexion sur les jeunes et pour les jeunes nous interpelle et nous stimule tous. Par conséquent, dans certains paragraphes, je m’adresserai directement aux jeunes et, dans d’autres, je ferai des approches plus générales pour le discernement ecclésial.

4. Je me suis laissé inspirer par la richesse des réflexions et des échanges du Synode de l’année passée. Je ne pourrai pas présenter ici toutes les contributions, que vous pourrez lire dans le Document final, mais j’ai essayé d’inclure dans la rédaction de cette lettre les propositions qui m’ont paru les plus significatives. Ainsi, ma parole sera chargée de mille voix de croyants du monde entier qui ont fait parvenir leurs opinions au Synode. Même les jeunes non croyants, qui ont voulu y prendre part par leurs réflexions, ont soulevé des questions qui ont suscité en moi de nouvelles interrogations.

CHAPITRE 1

QUE DIT LA PAROLE DE DIEU SUR LES JEUNES ?

 

5. Recueillons certains trésors des Saintes Écritures, où, à plusieurs reprises, on parle des jeunes et de la façon dont le Seigneur va à leur rencontre.

Dans l’Ancien Testament

6. A une époque où les jeunes comptaient peu, certains textes montrent que Dieu a sur eux un autre regard. Par exemple, nous voyons que Joseph était presque le plus jeune de la famille (cf. Gn 37, 2-3). Toutefois, Dieu lui communiquait de grandes choses en rêve et il a dépassé tous ses frères dans les tâches importantes lorsqu’il avait environ vingt ans (cf. Gn 37-47).

7. En Gédéon, nous reconnaissons la sincérité des jeunes, qui n’ont pas l’habitude d’édulcorer la réalité. Quand on lui a annoncé que le Seigneur était avec lui, il a répondu : « Si Yahvé est avec nous, d’où vient tout ce qui nous arrive ? » (Jg 6, 13). Mais Dieu ne s’est pas senti offensé par ce reproche et a doublé la mise pour lui : « Va avec la force qui t’anime et tu sauveras Israël » (Jg6, 14).

8. Samuel était un jeune peu sûr de lui-même, mais le Seigneur parlait avec lui. Sur le conseil d’un adulte, il a ouvert son cœur pour écouter l’appel de Dieu : « Parle, Seigneur, car ton serviteur écoute » (1 S 3, 9-10). C’est pourquoi il a été un grand prophète qui est intervenu en des moments importants pour sa patrie. Le roi Saül, lui aussi, était jeune quand le Seigneur l’a appelé à accomplir sa mission (cf. 1 S 9, 2).

9. Le roi David a été choisi alors qu’il était un jeune garçon. Quand le prophète Samuel était à la recherche du futur roi d’Israël, un homme lui a présenté comme candidats ses enfants aînés et les plus expérimentés. Mais le prophète a fait savoir que l’élu était le jeune David qui gardait les brebis (cf. 1 S 16, 6-13), car « l’homme regarde à l’apparence, mais le Seigneur regarde au cœur » (v. 7). La gloire de la jeunesse était plus dans le cœur que dans la force physique ou dans l’impression que l’on donne aux autres.

10. Salomon, quand il a dû succéder à son père, s’est senti perdu et a dit à Dieu : « Moi, je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef » (1 R 3, 7). Cependant, l’audace de la jeunesse l’a amené à demander à Dieu la sagesse et il s’est consacré à sa mission. Quelque chose de semblable est arrivé au prophète Jérémie appelé, alors qu’il était très jeune, à réveiller son peuple. Dans son désarroi, il a dit : « Ah! Seigneur, vraiment, je ne sais pas parler, car je suis un enfant ! » (Jr 1, 6). Mais le Seigneur lui a demandé de ne pas dire cela (cf. Jr 1, 7), et il a ajouté : « N’aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer » (Jr 1, 8). Le dévouement du prophète Jérémie dans sa mission montre ce qui est possible si le courage de la jeunesse s’allie à la force de Dieu.

11. Une jeune juive, qui était au service du soldat étranger Naman, est intervenue avec foi pour l’aider à se soigner de sa maladie (cf. 2 R 5, 2-6). La jeune Ruth a été un exemple de générosité en restant avec sa belle-mère tombée en disgrâce (cf. Rt1, 1-18), et elle a montré également son audace en allant de l’avant dans la vie (cf. Rt 4, 1-17).

Dans le Nouveau Testament

12. Une parabole de Jésus (cf. Lc 15, 11-32) raconte que le “plus jeune” fils a voulu partir de la maison paternelle pour un pays lointain (cf. vv. 12.13). Mais ses rêves d’autonomie se sont transformés en libertinage et en débauche (cf. vv. 12-13) et il a éprouvé la rigueur de la solitude et de la pauvreté (cf. vv. 14-16). Toutefois, il a su se reprendre pour un nouveau départ (cf. vv.17-19) et il a décidé de se lever (cf. v. 20).  C’est la caractéristique du cœur jeune d’être disponible au changement, d’être capable de se relever et de se laisser instruire par la vie. Comment ne pas accompagner le fils dans cette nouvelle tentative ? Mais le frère aîné avait déjà le cœur vieilli et il s’est laissé posséder par l’avidité, l’égoïsme et l’envie (cf. vv. 28-30). Jésus fait plus l’éloge du jeune pécheur qui retrouve le bon chemin que l’éloge de celui qui se croit fidèle mais ne vit pas l’esprit d’amour et de miséricorde.

13. Jésus, l’éternel jeune, veut nous faire don d’un cœur toujours jeune. La Parole de Dieu nous demande : « Purifiez-vous du vieux levain pour être une pâte nouvelle » (1 Co 5, 7). Elle nous invite en même temps à nous dépouiller du “vieil homme” pour revêtir l’homme “nouveau” (cf. Col 3, 9.10).[1]  Et quand elle explique ce que signifie se revêtir de cette jeunesse qui se renouvelle (cf. v.10), elle affirme qu’il s’agit de revêtir « des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience, et de se supporter les uns les autres en se pardonnant mutuellement » (Col 3, 12-13). Cela signifie que la vraie jeunesse, c’est avoir un cœur capable d’aimer. En revanche, ce qui vieillit l’âme, c’est tout ce qui nous sépare des autres. Mais elle conclut ainsi : « Par-dessus tout, ayez la charité, en laquelle se noue la perfection » (Col 3, 14).

14. Remarquons que Jésus n’appréciait pas que les personnes adultes regardent avec mépris les plus jeunes ou les maintiennent à leur service de manière despotique. Au contraire, il demandait : « Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert » (Lc 22, 26). Pour lui, l’âge n’établissait pas de privilèges, et le fait que quelqu’un soit moins âgé ne signifiait pas qu’il valait moins ou qu’il avait moins de dignité.

15. La Parole de Dieu dit qu’il faut traiter les jeunes gens « comme des frères » (1 Tm 5, 1), et elle recommande aux parents : « N’exaspérez pas vos enfants, de peur qu’ils ne se découragent » (Col 3, 21). Un jeune ne peut pas se décourager, il doit rêver de grandes choses, chercher de larges horizons, aspirer à plus, vouloir conquérir le monde, être capable d’accepter des propositions provocantes et souhaiter apporter le meilleur de lui-même pour construire quelque chose de meilleur. Voilà pourquoi j’invite avec insistance les jeunes à ne pas se laisser dérober l’espérance, et je répète à chacun : « Que personne ne méprise ton jeune âge » (1 Tm 4, 12).

16. Cependant, en même temps, il est recommandé aux jeunes : « Soyez soumis aux anciens (1 P 5, 5). La Bible invite toujours à un profond respect envers les anciens, car ils possèdent un trésor d’expérience, ont connu les succès et les échecs, les joies et les grandes angoisses de la vie, les illusions et les déceptions, et ils gardent, dans le silence de leur cœur, beaucoup d’histoires qui peuvent nous aider à ne pas nous tromper ni nous laisser entraîner par de faux mirages. La parole d’un aîné sage invite à respecter certaines limites et à savoir se dominer au bon moment : « Exhorte également les jeunes gens à garder en tout la pondération » (Tt 2, 6). Il ne convient pas de tomber dans un culte de la jeunesse, ou dans une attitude juvénile qui méprise les autres à cause de leur âge, ou parce qu’ils sont d’une autre époque. Jésus disait que la personne sage est capable de tirer de son trésor aussi bien du nouveau que du vieux (cf. Mt 13, 52).  Un jeune sage s’ouvre à l’avenir, mais il est toujours capable de recueillir quelque chose de l’expérience des autres.

17. Dans l’Evangile de Marc, apparaît une personne qui, lorsque Jésus lui rappelle les commandements, dit : « Tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse » (10, 20). Le psalmiste l’affirmait déjà : « Car c’est toi mon espoir, Seigneur, […] ma foi dès ma jeunesse. […] Tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles » (71, 5.17). Il ne faut pas regretter de passer sa jeunesse en étant bon, en ouvrant son cœur au Seigneur, en vivant d’une autre manière. Rien de tout cela ne nous ôte la jeunesse mais plutôt la renforce et la renouvelle : « Ta jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle » (Ps 103, 5). C’est pourquoi saint Augustin déplorait : « Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard ! ».[2]  Mais cet homme riche, qui avait été fidèle à Dieu dans sa jeunesse, a laissé le temps lui ôter les rêves et a préféré continuer à s’attacher à ses biens (cf. Mc 10, 22).

18. En revanche, dans l’Evangile de Matthieu, se présente un jeune (cf. 19, 20.22) qui s’approche de Jésus pour lui demander davantage (cf. v. 20), avec cet esprit ouvert propre aux jeunes en recherche de nouveaux horizons et de grands défis. En réalité, son esprit n’était pas si jeune, car il était attaché aux richesses et au confort. Il disait en paroles qu’il voulait quelque chose de plus, mais quand Jésus lui a demandé d’être généreux et de partager ses biens, il s’est rendu compte qu’il était incapable de se dépouiller de ce qu’il possédait. En fin de compte, en « entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens » (v. 22). Il avait renoncé à sa jeunesse.

19. L’Evangile nous parle également de quelques jeunes filles prudentes, qui étaient vigilantes et attentives, tandis que d’autres étaient distraites et endormies (cf. Mt 25, 1-13). En effet, on peut passer sa jeunesse en étant distrait, en vivant superficiellement, endormi, incapable de cultiver des relations profondes et d’entrer au cœur de la vie. On prépare ainsi un avenir pauvre, sans substance. Ou bien on peut passer sa jeunesse à cultiver de belles et grandes choses, et ainsi on prépare un avenir rempli de vie et de richesse intérieure.

20. Si tu as perdu la vigueur intérieure, les rêves, l’enthousiasme, l’espérance et la générosité, Jésus se présente à toi comme il l’a fait pour l’enfant mort de la veuve, et avec toute sa puissance de Ressuscité le Seigneur t’exhorte : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi » (Lc 7, 14).

21. Il y a sans doute beaucoup d’autres textes de la Parole de Dieu qui peuvent nous éclairer sur cette étape de la vie. Nous recueillerons certains d’entre eux dans les prochains chapitres.

 

CHAPITRE 2

JÉSUS-CHRIST TOUJOURS JEUNE

 

22. Jésus est « jeune parmi les jeunes afin d’être un exemple pour les jeunes et les consacrer au Seigneur ».[3] C’est pourquoi le Synode a affirmé que « la jeunesse est une période originale et stimulante de la vie, que Jésus lui-même a vécue, en la sanctifiant ».[4] Que nous dit l’Evangile concernant la jeunesse de Jésus ?

La jeunesse de Jésus

23. Le Seigneur « rendit l’esprit » (Mt 27, 50) sur une croix, alors qu’il avait un peu plus de trente ans (cf. Lc 3, 23). Il est important de prendre conscience du fait que Jésus était un jeune. Il a donné sa vie à un âge considéré aujourd’hui comme l’âge d’un jeune adulte. Il a commencé sa mission publique dans la plénitude de sa jeunesse, et ainsi, « une grande lumière » (Mt 4, 16) s’est manifestée, surtout quand il a donné sa vie jusqu’à la fin. Cette fin n’a pas été improvisée, mais toute sa jeunesse a été une précieuse préparation, à chacun de ses moments, car « tout dans la vie de Jésus est signe de son mystère »[5] et « toute la vie du Christ est mystère de Rédemption ».[6]

24. L’Evangile ne parle pas des premières années de la vie de Jésus, mais nous raconte certains événements de son adolescence et de sa jeunesse. Matthieu situe cette période de la jeunesse du Seigneur entre deux événements : le retour de sa famille à Nazareth, après le temps de l’exil, et son baptême dans le Jourdain où a commencé sa mission publique. Les dernières images de l’enfant Jésus sont celles d’un petit réfugié en Égypte (cf. Mt 2, 14-15) et ensuite celle d’un rapatrié à Nazareth (cf. Mt 2, 19-23). Les premières images de Jésus, jeune adulte, sont celles qui nous le présentent dans la foule près des bords du Jourdain, pour se faire baptiser par son cousin Jean-Baptiste, comme l’un parmi tant d’autres de son peuple (cf. Mt 3, 13-17).

25. Ce baptême n’était pas comme le nôtre, qui nous introduit dans la vie de la grâce, mais il a été une consécration avant le début de la grande mission de sa vie. L’Evangile dit que son baptême a été source de la joie et de la satisfaction du Père : « Tu es mon fils [bien-aimé] » (Lc 3, 22). Ensuite, Jésus est apparu rempli de l’Esprit Saint et a été conduit par l’Esprit au désert. Il était ainsi préparé pour sortir prêcher et faire des prodiges, pour libérer et guérir (cf. Lc 4, 1-14). Tout jeune est ainsi invité, lorsqu’il se sent appelé à accomplir une mission sur cette terre, à reconnaître en lui-même ces mêmes paroles que Dieu le Père lui dit : “Tu es mon fils bien-aimé”.

26. Parmi ces récits, il y en a un qui montre Jésus en pleine adolescence. C’est lorsqu’il retourne avec ses parents à Nazareth, après qu’ils l’aient perdu et retrouvé au Temple (cf. Lc 2, 41-51). Il est dit qu’il leur “était soumis” (cf. Lc 2, 51), car il ne reniait pas sa famille. Ensuite, Luc ajoute que Jésus « croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes » (Lc2, 52). C’est-à-dire qu’il était en train de se préparer et que, en cette période, il approfondissait sa relation avec le Père et avec les autres. Saint Jean-Paul II explique qu’il ne grandissait pas seulement physiquement mais qu’il « y eut aussi une croissance spirituelle de Jésus » car « la plénitude de grâce en Jésus était relative à l’âge : il y avait toujours plénitude, mais une plénitude qui croissait avec l’âge ».[7]

27. Par ces données des Evangiles, nous pouvons dire qu’à l’étape de sa jeunesse, Jésus s’est “formé”, il s’est préparé pour réaliser le projet que le Père avait pour lui. Il a orienté son adolescence et sa jeunesse vers cette mission suprême.

28. Durant l’adolescence et la jeunesse, sa relation avec le Père était celle du Fils bien-aimé ; attiré par le Père, il grandissait en s’occupant de ses affaires : « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » (Lc 2, 49). Toutefois, il ne faut pas penser que Jésus était un adolescent solitaire ou un jeune enfermé sur lui-même. Sa relation avec les gens était celle d’un jeune qui partageait toute la vie d’une famille bien intégrée dans le peuple. Il a appris le travail de son père et l’a ensuite remplacé comme charpentier. C’est pourquoi on l’appelle une fois dans l’Evangile « le fils du charpentier » (Mt 13,55), et une autre fois simplement « le charpentier » (Mc 6,3). Ce détail montre qu’il était un jeune homme ordinaire de son peuple, qui entretenait des relations normales. Personne ne le considérait comme un jeune étrange ou séparé des autres. C’est précisément pourquoi, lorsque Jésus a commencé à prêcher, les gens ne s’expliquaient pas d’où il tirait cette sagesse : « N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là ? » (Lc 4, 22).

29. Le fait est que « Jésus n’a pas grandi non plus dans une relation fermée et exclusive avec Marie et Joseph, mais se déplaçait volontiers dans la famille élargie incluant parents et amis ».[8] Nous comprenons ainsi pourquoi, revenant de pèlerinage à Jérusalem, ses parents avaient l’esprit tranquille en pensant que le garçon de douze ans (cf. Lc 2, 42) marchait librement avec les autres, même s’ils ne l’avaient pas vu de toute la journée : « Le croyant dans la caravane, ils firent une journée de chemin » (Lc2, 44). Certainement – pensaient-ils – Jésus était là, allant et venant parmi les gens, plaisantant avec les autres jeunes de son âge, écoutant les récits des adultes et partageant les joies et les tristesses de la caravane. Le terme grec utilisé par Luc pour désigner la caravane des pèlerins – synodia – indique précisément cette communauté en marche dont la Sainte Famille fait partie. Grâce à la confiance de ses parents, Jésus se déplace librement et apprend à marcher avec tous les autres.

Sa jeunesse nous éclaire

30. Ces aspects de la vie de Jésus peuvent inspirer tout jeune qui grandit et se prépare pour réaliser sa mission. Cela implique qu’il faut mûrir dans la relation avec le Père, conscient d’être membre de la famille et du peuple, se disposer à être comblé de l’Esprit et à être conduit pour réaliser la mission que Dieu confie, sa propre vocation. Rien de cela ne devrait être ignoré dans la pastorale des jeunes, pour qu’on ne crée pas des projets qui isolent les jeunes de la famille et du monde, ou qui les transforment en une minorité sélectionnée et préservée de toute contagion. Nous avons plutôt besoin de projets qui les fortifient, les accompagnent et les lancent vers la rencontre avec les autres, vers le service généreux, vers la mission.

31. Vous les jeunes, Jésus ne vous éclaire pas de loin ou du dehors, mais dans votre jeunesse même qu’il partage avec vous. Il est très important de contempler le Jésus jeune que nous montrent les Evangiles, car il a été vraiment l’un de vous, et en lui on peut reconnaître beaucoup de caractéristiques des cœurs jeunes. Nous le voyons, par exemple, à travers les caractéristiques suivantes : « Jésus a eu une confiance inconditionnelle dans le Père, il a pris soin de l’amitié avec ses disciples et, même dans les moments de crise, il y est resté fidèle. Il a manifesté une profonde compassion à l’égard des plus faibles, spécialement des pauvres, des malades, des pécheurs et des exclus. Il a eu le courage d’affronter les autorités religieuses et politiques de son temps; il a fait l’expérience d’être incompris et rejeté ; il a éprouvé la peur de la souffrance et connu la fragilité dans la Passion ; il a tourné son regard vers l’avenir, en se remettant entre les mains sûres du Père et en se confiant à la force de l’Esprit. En Jésus, tous les jeunes peuvent se retrouver ».[9]

32. Par ailleurs, Jésus est ressuscité et il veut nous faire participer à la nouveauté de sa résurrection. Il est la vraie jeunesse d’un monde vieilli, et il est aussi la jeunesse d’un univers qui attend, « en travail d’enfantement » (Rm 8, 22), d’être revêtu de sa lumière et de sa vie. Près de lui, nous pouvons boire à la vraie source qui garde vivants nos rêves, nos projets, nos grands idéaux, et qui nous lance dans l’annonce de la vie qui vaut la peine. Dans deux curieux détails de l’Evangile de Marc, on peut remarquer l’appel à la vraie jeunesse des ressuscités. D’une part, dans la passion du Seigneur, apparaît un jeune peureux qui a essayé de suivre Jésus mais qui a fui nu (cf. Mc 14, 51-52), un jeune qui n’a pas eu la force de tout risquer pour suivre le Seigneur. En revanche, près du tombeau vide, nous voyons un jeune « vêtu d’une robe blanche » (Mc 16, 5) qui invitait à se départir de la peur et qui annonçait la joie de la résurrection (cf. Mc 16, 6-7).

33. Le Seigneur nous appelle à allumer des étoiles dans la nuit d’autres jeunes, il nous invite à regarder les vrais astres, ces signes si variés qu’il nous donne pour que nous ne restions pas figés, mais imitions le semeur qui les regardait pour pouvoir labourer son champ. Dieu allume pour nous des étoiles pour que nous continuions à marcher : « Les étoiles brillent à leur poste, joyeuses : les appelle-t-il, elles répondent : Nous voici ! » (Ba 3, 34-35). Mais le Christ lui-même est pour nous la grande lumière d’espérance et la boussole dans notre nuit, car il est « l’étoile radieuse du matin » (Ap 22, 16).

La jeunesse de l’Eglise

34. Avant d’être un âge, être jeune est un état d’esprit. Il en résulte qu’une institution si ancienne que l’Eglise peut se renouveler et se rajeunir aux diverses étapes de sa très longue histoire. En réalité, dans les moments les plus tragiques, elle sent l’appel à retourner à l’essentiel du premier amour. En se souvenant de cette vérité, le Concile Vatican II a affirmé que « riche d’un long passé toujours vivant en elle, et marchant vers la perfection humaine dans le temps et vers les destinées ultimes de l’histoire et de la vie, elle est la vraie jeunesse du monde ». En elle, il est toujours possible de rencontrer le Christ, « le compagnon et l’ami des jeunes ».[10]

Une Eglise qui se laisse renouveler

35. Demandons au Seigneur de délivrer l’Eglise des personnes qui veulent la faire vieillir, la scléroser dans le passé, la figer, l’immobiliser. Demandons-lui également de la délivrer d’une autre tentation : croire qu’elle est jeune parce qu’elle cède à tout ce que le monde lui offre ; croire qu’elle se renouvelle parce qu’elle cache son message et qu’elle imite les autres. Non ! Elle est jeune quand elle est elle-même, quand elle reçoit la force toujours nouvelle de la Parole de Dieu, de l’Eucharistie, de la présence du Christ et de la force de son Esprit chaque jour. Elle est jeune quand elle est capable de retourner inlassablement à sa source.

36. En tant que membres de l’Eglise, il est certain que nous ne devons pas être des personnes étranges. Tous doivent sentir que nous sommes frères et proches, comme les Apôtres qui « avaient la faveur de tout le peuple » (Ac 2,47; cf. 4, 21.33; 5,13). Mais, en même temps, nous devons oser être différents, afficher d’autres rêves que ce monde n’offre pas, témoigner de la beauté de la générosité, du service, de la pureté, du courage, du pardon, de la fidélité à sa vocation, de la prière, de la lutte pour la justice et le bien commun, de l’amour des pauvres, de l’amitié sociale.

37. L’Eglise du Christ peut toujours succomber à la tentation de perdre l’enthousiasme parce qu’elle n’écoute plus l’appel du Seigneur au risque de la foi, l’appel à tout donner sans mesurer les dangers, et qu’elle recommence à chercher de fausses sécurités mondaines. Ce sont précisément les jeunes qui peuvent l’aider à rester jeune, à ne pas tomber dans la corruption, à ne pas s’installer, à ne pas s’enorgueillir, à ne pas se transformer en secte, à être plus pauvre et davantage témoin, à être proche des derniers et des marginalisés, à lutter pour la justice, à se laisser interpeller avec humilité. Ils peuvent apporter à l’Eglise la beauté de la jeunesse quand ils stimulent la capacité « de se réjouir de ce qui commence, de se donner sans retour, de se renouveler et de repartir pour de nouvelles conquêtes ».[11]

38. Ceux d’entre nous qui ne sont plus jeunes ont besoin d’occasions pour rester proches de leur voix et de leur enthousiasme, et « la proximité crée les conditions pour faire de l’Eglise un espace de dialogue et un fascinant témoignage de fraternité »[12]. Il nous faut créer plus d’espaces où résonne la voix des jeunes : « L’écoute rend possible un échange de dons, dans un contexte d’empathie. […] En même temps, elle pose les conditions d’une annonce de l’Evangile qui atteigne vraiment le cœur, de façon percutante et féconde ».[13]

Une Eglise attentive aux signes des temps

39. « Si, pour beaucoup de jeunes, Dieu, la religion et l’Eglise semblent des mots vides, ils sont sensibles à la figure de Jésus, lorsqu’elle est présentée de façon attrayante et efficace ».[14] C’est pourquoi il est nécessaire que l’Eglise ne soit pas trop attentive à elle-même mais qu’elle reflète surtout Jésus-Christ. Cela implique qu’elle reconnaisse avec humilité que certaines choses concrètes doivent changer, et que pour cela il faut aussi prendre en compte la vision, voire les critiques des jeunes.

40. Au cours du Synode, il a été reconnu « qu’un nombre important de jeunes, pour les raisons les plus diverses, ne demandent rien à l’Eglise car ils considèrent qu’elle n’est pas significative pour leur existence. Certains demandent même expressément qu’elle les laisse tranquilles, car ils ressentent sa présence comme désagréable, sinon irritante. Cette requête ne naît pas, la plupart du temps, d’un mépris acritique ou impulsif, mais s’enracine dans des raisons sérieuses et respectables : les scandales sexuels et économiques, l’inadaptation des ministres ordonnés qui ne savent pas saisir de façon appropriée la sensibilité des jeunes, le manque de préparation des homélies et de la présentation de la Parole de Dieu, le rôle passif assigné aux jeunes à l’intérieur de la communauté chrétienne, les difficultés de l’Eglise à rendre raison de ses positions doctrinales et éthiques face à la société contemporaine ».[15]

41. Même s’il y a des jeunes qui se réjouissent de voir une Eglise se montrant humblement sûre de ses dons et de sa capacité de faire une critique loyale et fraternelle, d’autres jeunes réclament une Eglise qui écoute davantage, qui ne soit pas toujours à condamner le monde. Ils ne veulent pas voir une Eglise silencieuse et timide, ni toujours en guerre sur deux ou trois thèmes qui l’obsèdent. Pour être crédible face aux jeunes, elle a parfois besoin de retrouver l’humilité et d’écouter simplement, de reconnaître dans ce que disent les autres la présence d’une lumière qui l’aide à mieux découvrir l’Evangile. Une Eglise sur la défensive, qui n’a plus l’humilité, qui cesse d’écouter, qui ne permet pas qu’on l’interpelle, perd la jeunesse et devient un musée. Comment pourra-t-elle accueillir de cette manière les rêves de ces jeunes ? Bien qu’elle possède la vérité de l’Evangile, cela ne signifie pas qu’elle l’ait comprise pleinement ; il lui faut au contraire toujours grandir dans la compréhension de ce trésor inépuisable.[16]

42. Par exemple, une Eglise trop craintive et trop structurée peut être continuellement critique face aux discours sur la défense des droits des femmes, et signaler constamment les risques et les erreurs possibles de ces revendications. Par contre, une Eglise vivante peut réagir en prêtant attention aux revendications légitimes des femmes qui demandent plus de justice et d’égalité. Elle peut se rappeler l’histoire et reconnaître une large trame d’autoritarisme de la part des hommes, de soumission, de diverses formes d’esclavage, d’abus et de violence machiste. Grâce à ce regard, elle sera capable de faire siennes ces revendications de droits, et elle donnera sa contribution avec conviction pour une plus grande réciprocité entre hommes et femmes, bien qu’elle ne soit pas d’accord avec tout ce que proposent certains groupes féministes. Dans cette ligne, le Synode veut renouveler l’engagement de l’Eglise contre « toute discrimination et toute violence liées à l’orientation sexuelle ».[17]C’est la réaction d’une Eglise qui se révèle jeune et qui se laisse interpeller et stimuler par la sensibilité des jeunes.

Marie, la jeune femme de Nazareth

43. Marie resplendit dans le cœur de l’Eglise. Elle est le grand modèle pour une Eglise jeune, qui veut suivre le Christ avec courage et docilité. Quand elle était très jeune, elle a reçu l’annonce de l’ange et ne s’est pas privée de poser des questions (cf. Lc 1, 34). Mais elle avait une âme disponible et elle a dit : « Je suis la servante du Seigneur » (Lc 1, 38).

44. « Le force du “oui” de Marie, une jeune, impressionne toujours. La force de ce “qu’il en soit ainsi” qu’elle dit à l’ange. Ce fut une chose différente d’une acceptation passive ou résignée. Ce fut quelque chose d’autre qu’un “oui” voulant dire : on verra bien ce qui va se passer. Marie ne connaissait pas cette expression : attendons de voir. Elle était résolue, elle a compris de quoi il s’agissait et elle a dit « oui », sans détour. Ce fut quelque chose de plus, quelque chose de différent. Ce fut le “oui” de celle qui veut s’engager et risquer, de celle qui veut tout parier, sans autre sécurité que la certitude de savoir qu’elle était porteuse d’une promesse. Et je demande à chacun de vous : vous sentez-vous porteurs d’une promesse ? Quelle promesse est-ce que je porte dans le cœur, à poursuivre ? Marie, sans aucun doute, aura eu une mission difficile, mais les difficultés n’étaient pas une raison pour dire “non”. Certes elle aura des difficultés, mais ce ne seront pas les mêmes difficultés qui apparaissent quand la lâcheté nous paralyse du fait que tout n’est pas clair ni assuré par avance. Marie n’a pas acheté une assurance sur la vie ! Marie s’est mise en jeu, et pour cela elle est forte, pour cela elle est une influencer, elle est l’influencer de Dieu ! Le “oui” et le désir de servir ont été plus forts que les doutes et les difficultés ».[18]

45. Sans s’évader ni céder à des mirages, « elle a su accompagner la souffrance de son Fils, […] le soutenir par le regard et le protéger avec le cœur. Douleur qu’elle a subie, mais qui ne lui a pas fait baisser les bras. Elle a été la femme forte du “oui”, qui soutient et accompagne, protège et prend dans ses bras. Elle est la grande gardienne de l’espérance.[…] D’elle nous apprenons à dire “oui” à la patience obstinée et à la créativité de ceux qui ne sont pas affaiblis et qui recommencent ».[19]

46. Marie est la jeune fille à l’âme noble qui tressaille de joie (cf. Lc 1, 47), aux yeux illuminés par l’Esprit Saint qui contemple la vie avec foi et garde tout dans son cœur (cf. Lc 2, 19.51). Elle est cette femme attentive, prête à partir, qui lorsqu’elle apprend que sa cousine a besoin d’elle, ne pense pas à ses projets, mais se met en marche vers la montagne « en hâte » (Lc 1, 39).

47. Et quand il faut protéger son enfant, la voilà partie avec Joseph dans un pays lointain (cf. Mt 2, 13-14). Et elle reste au milieu des disciples réunis en prière dans l’attente de l’Esprit Saint (cf. Ac 1, 14). Ainsi, en sa présence, naît une Eglise jeune, avec ses Apôtres en sortie pour faire naître un monde nouveau (cf. Ac 2, 4-11).

48. Cette jeune fille est aujourd’hui la Mère qui veillent sur ses enfants, sur nous ses enfants qui marchent dans la vie souvent fatigués, démunis, mais souhaitant que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Voilà ce que nous voulons : que la lumière de l’espérance ne s’éteigne pas. Notre Mère regarde ce peuple pèlerin, peuple de jeunes qu’elle aime, qui la cherche en faisant silence dans le cœur, même si, sur le chemin, il y a beaucoup de bruit, de conversations et de distractions. Mais, aux yeux de la Mère, seul convient le silence chargé d’espérance. Et ainsi, Marie éclaire toujours notre jeunesse.

Des jeunes saints

49. Le coeur de l’Eglise est aussi riche de jeunes saints qui ont offert leur vie pour le Christ, et pour beaucoup en allant jusqu’au martyre. Ils ont été de précieux reflets du Christ jeune qui brillent pour nous stimuler et pour nous sortir du sommeil. Le Synode a souligné que « beaucoup de jeunes saints ont fait resplendir les traits de l’âge juvénile dans toute leur beauté et ont été, à leur époque, de véritables prophètes du changement ; leurs exemples nous montrent de quoi sont capables les jeunes quand ils s’ouvrent à la rencontre avec le Christ ».[20]

50. « A travers la sainteté des jeunes, l’Eglise peut relancer son ardeur spirituelle et sa vigueur apostolique. Le baume de la sainteté engendrée par la bonté de la vie de tant de jeunes peut soigner les blessures de l’Eglise et du monde, en nous ramenant à la plénitude de l’amour à laquelle nous sommes appelés depuis toujours : les jeunes saints nous poussent à revenir à notre premier amour (cf. Ap 2, 4) ». [21] Il y a des saints qui n’ont pas connu l’âge adulte et qui nous ont laissé le témoignage d’une autre manière de vivre la jeunesse. Souvenons-nous au moins de certains d’entre eux, de différentes époques de l’histoire, qui ont vécu la sainteté chacun à sa manière :

51. Au IIIème siècle, saint Sébastien était un jeune capitaine de la garde prétorienne. On raconte qu’il parlait du Christ partout et cherchait à convertir ses compagnons, jusqu’à ce qu’on lui demande de renoncer à sa foi. Comme il n’accepta pas, on fit pleuvoir sur lui une multitude de flèches, mais il survécut et continua à annoncer le Christ sans peur. En fin de compte, ils le flagellèrent à mort.

52. Saint François d’Assise était très jeune et rempli de rêves. Il a écouté l’appel de Jésus à être pauvre comme lui et à restaurer l’Eglise par son témoignage. Il renonça à tout avec joie et il est le saint de la fraternité universelle, le frère de tous, qui louait le Seigneur pour ses créatures. Il est mort en 1226.

53. Sainte Jeanne d’Arc est née en 1412. C’était une jeune paysanne qui, malgré son jeune âge, a lutté pour défendre la France contre les envahisseurs. Incomprise à cause de sa manière d’être et de vivre la foi, elle est morte sur le bûcher.

54. Le bienheureux André Phû Yên était un jeune vietnamien du XVIIème siècle. Il était catéchiste et aidait les missionnaires. Il a été emprisonné pour sa foi, et comme il ne voulait pas y renoncer, il a été assassiné. Il est mort en disant : « Jésus ».

55. Au cours du même siècle, sainte Kateri Tekakwitha, une jeune laïque native d’Amérique du Nord, a subi une persécution pour sa foi et a fui en marchant plus de trois cents kilomètres dans une épaisse forêt. Elle s’est consacrée à Dieu et elle est morte en disant : “Jésus, je t’aime !”.

56. Saint Dominique Savio offrait à Marie toutes ses souffrrances. Quand saint Jean Bosco lui apprit que la sainteté suppose qu’on soit toujours joyeux, il ouvrit son cœur à une joie contagieuse. Il cherchait à être proche de ses compagnons les plus marginalisés et malades. Il est mort en 1857 à quatorze ans, en disant : “Quelle merveille je vois !”.

57. Sainte Thérèse l’Enfant-Jésus est née en 1873. Elle parvint à entrer dans un couvent de carmélites, à quinze ans, en traversant beaucoup de difficultés. Elle a vécu la petite voie de la confiance totale en l’amour du Seigneur et s’est proposé de nourrir par sa prière le feu de l’amour qui anime l’Eglise.

58. Le bienheureux Ceferino Namuncurá était un jeune argentin, fils d’un important chef de peuples autochtones. Il parvint à devenir séminariste salésien, brûlant du désir de retourner dans sa tribu pour conduire les gens à Jésus-Christ. Il est mort en 1905.

59. Le bienheureux Isidore Bakanja était un laïc du Congo qui témoignait de sa foi. Il a été torturé longtemps pour avoir proposé le christianisme à d’autres jeunes. Il est mort en 1909 en pardonnant à son bourreau.

60. Le bienheureux Pier Giorgio Frassati, mort en 1925, était « un jeune d’une joie contagieuse, une joie qui dépassait les nombreuses difficultés de sa vie ».[22] Il disait qu’il essayait de répondre à l’amour de Jésus qu’il recevait dans la communion, en visitant et en aidant les pauvres.

61. Le bienheureux Marcel Callo était un jeune français mort en 1945. Il fut emprisonné en Autriche dans un camp de concentration, où il réconfortait dans la foi ses compagnons de captivité, au milieu de durs travaux.

62. La jeune bienheureuse Chiara Badano, morte en 1990, « fit l’expérience de la manière dont la souffrance peut être transfigurée par l’amour […] La clé de sa paix et de sa joie était sa pleine confiance dans le Seigneur, et l’acceptation de la maladie comme expression mystérieuse de sa volonté pour son bien et celui des autres ».[23]

63. Qu’eux tous, ainsi que beaucoup d’autres jeunes qui souvent ont vécu à fond l’Evangile dans le silence et dans l’anonymat, intercèdent pour l’Eglise afin qu’elle soit remplie de jeunes joyeux, courageux et engagés, qui offrent au monde de nouveaux témoignages de sainteté.

 

CHAPITRE 3

VOUS ÊTES L’AUJOURD’HUI DE DIEU

 

64. Après avoir consulté la Parole de Dieu, nous ne pouvons pas seulement dire que les jeunes sont l’avenir du monde. Ils sont le présent, ils l’enrichissent par leur contribution. Un jeune n’est plus un enfant, il se trouve dans une période de la vie où il commence à assumer diverses responsabilités, en participant avec les adultes au développement de la famille, de la société, de l’Eglise. Mais les temps changent et l’interrogation se fait entendre : Comment sont les jeunes aujourd’hui, qu’est-ce qui leur arrive à présent ?

En positif

65. Le Synode a reconnu que les fidèles de l’Eglise n’ont pas toujours l’attitude de Jésus. Au lieu de nous disposer à les écouter à fond, « la tendance prévaut d’apporter des réponses toutes faites et de proposer des recettes toutes prêtes, sans laisser émerger les questions des jeunes dans leur nouveauté, ni saisir ce qu’elles ont de provocant ».[24] Au contraire, quand l’Eglise abandonne les schémas rigides et s’ouvre à l’écoute disponible et attentive des jeunes, cette empathie l’enrichit car « elle permet aux jeunes d’apporter quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites ».[25]

66. Aujourd’hui, nous les adultes, nous courons le risque de dresser une liste de calamités, de défauts de la jeunesse actuelle. Certains pourraient nous applaudir parce que nous semblerions habiles à trouver des points négatifs et dangereux. Mais quel serait le résultat de cette attitude ? Toujours plus de distance, moins de proximité, moins d’aide mutuelle.

67. La clairvoyance de ceux qui ont été appelés à être père, pasteur ou guide des jeunes consiste à trouver la petite flamme qui continue de brûler, le roseau sur le point de se briser (cf. Is 42, 3), mais qui cependant ne se rompt pas encore. C’est la capacité de trouver des chemins là où d’autres ne voient que des murailles, c’est l’habileté à reconnaître des possibilités là où d’autres ne voient que des dangers. Le regard de Dieu le Père est ainsi, capable de valoriser et d’alimenter les semences de bien semées dans les cœurs des jeunes. Le cœur de chaque jeune doit donc être considéré comme une “terre sacrée”, porteuse de semences de vie divine devant lesquelles nous devons “nous déchausser” pour pouvoir nous approcher et entrer en profondeur dans le Mystère.

Des jeunesses nombreuses

68. Nous pourrions essayer de décrire les caractéristiques des jeunes d’aujourd’hui, mais avant tout je veux rappeler une mise en garde des Pères synodaux : « La composition même du Synode a rendu visible la présence et l’apport des diverses régions du monde, en mettant en évidence la beauté d’être une Eglise universelle. Malgré un contexte de mondialisation croissante, les Pères synodaux ont demandé de mettre en relief les nombreuses différences entre les divers contextes et cultures, ainsi qu’à l’intérieur même d’un pays. Il existe une pluralité de mondes jeunes, si bien que dans certains pays on tend à utiliser le terme “jeunesses” au pluriel. De plus, la tranche d’âge concernée par le présent Synode (16-29 ans) ne représente pas un ensemble homogène, mais elle est composée de groupes qui vivent des situations particulières ».[26]

69. Déjà du point de vue démographique, il y a beaucoup de jeunes dans certains pays, tandis que d’autres ont un taux de natalité très bas. Mais « une autre différence découle de l’histoire, qui fait que les pays et les continents d’antique tradition chrétienne, où la culture est porteuse d’une mémoire à conserver, sont différents des pays et continents marqués, en revanche, par d’autres traditions religieuses, où le christianisme constitue une présence minoritaire, et parfois récente. Par ailleurs, dans d’autres territoires, les communautés chrétiennes et les jeunes qui en font partie font l’objet de persécution ».[27] Il faut aussi distinguer les jeunes « qui ont accès à une quantité croissante d’occasions offertes par la mondialisation, de ceux qui vivent en marge de la société ou dans le monde rural, et qui pâtissent des effets de diverses formes d’exclusion et de rejet ».[28]

70. Il y a beaucoup d’autres différences qu’il serait complexe de détailler ici. Par conséquent, je n’estime pas opportun de m’arrêter pour fournir une analyse exhaustive sur les jeunes dans le monde actuel, sur la manière dont ils vivent et sur ce qui leur arrive. Mais comme il m’est aussi impossible de ne pas regarder la réalité, je présenterai brièvement certaines contributions parvenues avant le Synode, et d’autres que j’ai pu recueillir au cours du Synode même.

Ce que vivent parfois les jeunes

71. La jeunesse n’est pas une chose qu’on peut analyser de manière abstraite. En réalité, “la jeunesse” n’existe pas ; il y a des jeunes avec leurs vies concrètes. Dans le monde actuel, marqué par les progrès, beaucoup de ces vies sont exposées à la souffrance et à la manipulation.

Des jeunes dans un monde en crise

72. Les Pères synodaux ont souligné avec douleur que « beaucoup de jeunes vivent dans des contextes de guerre et subissent la violence sous une innombrable variété de formes : enlèvements, extorsions, criminalité organisée, traite d’êtres humains, esclavage et exploitation sexuelle, viols de guerre, etc. D’autres jeunes, à cause de leur foi, ont du mal à trouver un emploi dans leur société et subissent différents types de persécutions, pouvant aller jusqu’à la mort. Nombreux sont les jeunes qui, par contrainte ou par manque d’alternatives, vivent en perpétrant des crimes et des violences : enfants soldats, bandes armées et criminelles, trafic de drogue, terrorisme, etc. Cette violence brise beaucoup de jeunes vies. Les abus et les dépendances, tout comme la violence et les déviances, figurent parmi les raisons qui conduisent les jeunes en prison, avec une incidence particulière dans certaines groupes ethniques et sociaux ».[29]

73. De nombreux jeunes sont endoctrinés, instrumentalisés et utilisés comme chair à canon ou comme une force de choc pour détruire, intimider ou ridiculiser les autres. Et le pire, c’est que beaucoup deviennent individualistes, ennemis et méfiants envers tout le monde, si bien qu’ils deviennent la proie facile d’offres déshumanisantes et de plans destructeurs qu’élaborent des groupes politiques ou des pouvoirs économiques.

74. Cependant « encore plus nombreux dans le monde sont les jeunes qui souffrent de formes de marginalisation et d’exclusion sociale, pour des raisons religieuses, ethniques ou économiques. Rappelons la situation difficile d’adolescentes et de jeunes filles qui se trouvent enceintes, la plaie de l’avortement, de même que la diffusion du VIH, les diverses formes de dépendance (drogues, jeux de hasard, pornographie, etc.) et la situation des enfants et des jeunes de la rue, qui n’ont ni maison, ni famille, ni ressources économiques ».[30] Quand, en outre, il s’agit des femmes, ces situations de marginalisation deviennent doublement douloureuses et difficiles.

75. Ne soyons pas une Eglise insensible à ces drames de ses enfants jeunes. Ne nous y habituons jamais, car qui ne sait pas pleurer n’est pas mère. Nous voulons pleurer pour que la société aussi soit davantage mère, pour qu’au lieu de tuer elle apprenne à donner naissance, pour qu’elle soit porteuse de vie. Nous pleurons quand nous nous souvenons des jeunes qui sont déjà morts de la misère et de la violence et nous demandons à la société d’apprendre à être une mère solidaire. Cette souffrance ne s’estompe pas, elle marche avec nous, parce que la réalité ne peut pas être cachée. Le pire que nous puissions faire, c’est d’appliquer la recette de l’esprit du monde qui consiste à anesthésier les jeunes avec d’autres nouvelles, d’autres distractions, d’autres banalités.

76. Peut-être que« nous avons une vie sans trop de besoins, nous ne savons pas pleurer. Certaines réalités de la vie se voient seulement avec des yeux lavés par les larmes. J’invite chacun de vous à se demander : ai-je appris à pleurer ? Ai-je appris à pleurer quand je vois un enfant qui a faim, un enfant drogué dans la rue, un enfant sans maison, un enfant abandonné, un enfant abusé, un enfant utilisé comme esclave par la société ? Ou bien mes pleurs sont-ils les pleurs capricieux de celui qui pleure parce qu’il voudrait avoir quelque chose de plus ? ».[31]Essaie d’apprendre à pleurer pour les jeunes qui se trouvent dans une situation pire que la tienne. La miséricorde et la compassion se manifestent aussi par des pleurs. Si tu n’y parviens pas, prie le Seigneur pour qu’il t’accorde de verser des larmes pour la souffrance des autres. Quand tu sauras pleurer, alors tu seras capable de réaliser quelque chose du fond du cœur pour les autres.

77. Parfois, la souffrance de certains jeunes est vraiment déchirante ; c’est une souffrance qu’on ne peut pas exprimer par des paroles ; c’est une souffrance qui nous gifle. Seuls ces jeunes peuvent dire à Dieu qu’ils souffrent beaucoup, qu’il leur coûte trop d’aller de l’avant, qu’ils ne croient plus en personne. Mais dans cette plainte déchirante se font présentes les paroles de Jésus : « Heureux les affligés, car ils seront consolés » (Mt 5, 4). Il y a des jeunes qui ont pu s’ouvrir un chemin dans la vie parce que cette promesse divine leur est parvenue. Puisse-t-il y avoir toujours auprès d’un jeune qui souffre une communauté chrétienne capable de faire résonner ces paroles par des gestes, des accolades et des aides concrètes.

78. Certes, les puissants offrent certaines aides, mais souvent à un coût élevé. Dans de nombreux pays pauvres, les aides économiques de pays plus riches ou d’organismes internationaux peuvent être liées à l’acceptation de propositions occidentales ayant rapport à la sexualité, au mariage, à la vie ou à la justice sociale. Cette colonisation idéologique nuit surtout aux jeunes. En même temps, nous voyons comment une certaine publicité enseigne aux personnes à être toujours insatisfaites, et contribue à la culture du rejet où les jeunes eux-mêmes finissent par devenir du matériel jetable.

79. La culture actuelle présente un modèle de personne très associé à l’image du jeune. Se sent beau celui qui a l’air jeune, qui fait des traitements pour faire disparaître les traces du temps. Les corps jeunes sont constamment utilisés dans la publicité pour vendre. Le modèle de beauté est un modèle jeune, mais faisons attention, car cela n’est pas élogieux pour les jeunes. Cela signifie seulement que les adultes veulent voler la jeunesse pour eux-mêmes ; non pas qu’ils respectent, aiment et prennent soin des jeunes.

80. Certains jeunes « ressentent les traditions familiales comme opprimantes et les fuient sous l’impulsion d’une culture mondialisée qui, parfois, leur ôte tout point de référence. Dans d’autres parties du monde, en revanche, il n’y a pas de véritable conflit intergénérationnel entre jeunes et adultes, mais ceux-ci s’ignorent réciproquement. Parfois les adultes ne cherchent pas ou ne parviennent pas à transmettre les valeurs de base de l’existence ou adoptent des styles juvéniles, inversant ainsi le rapport entre les générations. De la sorte, la relation entre les jeunes et les adultes risque de s’arrêter au plan affectif, sans jamais toucher la dimension éducative et culturelle ». [32] Que de mal cela fait aux jeunes, même si certains ne s’en rendent pas compte ! Ces mêmes jeunes nous ont fait remarquer que cela complique énormément la transmission de la foi  « dans certains pays où il n’y a pas de liberté d’expression et où on les empêche de participer à la vie de l’Eglise ».[33]

Désirs, blessures et recherches

81. Les jeunes reconnaissent que le corps et la sexualité ont une importance essentielle pour leur vie et pour le chemin de croissance de leur identité. Cependant, dans un monde qui souligne à l’exès la sexualité, il est difficile de garder une bonne relation avec son corps et de vivre sereinement les relations affectives. Pour cette raison, et pour d’autres, la morale sexuelle tend très souvent à être « une cause fréquente d’incompréhension et d’éloignement par rapport à l’Eglise, dans la mesure où elle est perçue comme un espace de jugement et de condamnation ». En même temps, les jeunes expriment « un désir explicite de dialogue sur les questions relatives à la différence entre l’identité masculine et féminine, à la réciprocité entre les hommes et les femmes et à l’homosexualité ».[34]

82. A notre époque « les développements de la science et des technologies biomédicales exercent une forte incidence sur la perception du corps, induisant l’idée qu’aucune limite ne peut empêcher de le modifier. La capacité d’intervenir sur l’ADN, la possibilité d’insérer des éléments artificiels dans l’organisme (cyborg) et le développement des neurosciences constituent une grande ressource, mais soulèvent en même temps des questions anthropologiques et éthiques ».[35] Ils peuvent nous conduire à oublier que la vie est un don et que nous sommes des êtres créés et limités, que nous pouvons êtres facilement instrumentalisés par ceux qui ont le pouvoir technologique.[36] « En outre, certains milieux de jeunes sont de plus en plus fascinés par des comportements à risques comme moyens de s’explorer soi-même, de rechercher des émotions fortes et d’être reconnus […] Ces phénomènes, auxquels les nouvelles générations sont exposées, constituent un obstacle à une maturation sereine ».[37]

83. Chez les jeunes, il y a aussi les chocs, les échecs, les souvenirs tristes gravés dans l’âme. Bien souvent « ce sont les blessures des défaites de leur propre histoire, des désirs frustrés, des discriminations et des injustices subies, ou encore du fait de ne pas se sentir aimés ou reconnus ». En plus, « il y a aussi les blessures morales, le poids des erreurs commises, de la culpabilité après s’être trompé ».[38] A ces carrefours, Jésus se rend présent aux jeunes pour leur offrir son amitié, son réconfort, sa compagnie qui guérit, et l’Eglise veut être son instrument sur ce chemin vers la restauration intérieure et la paix du cœur.

84. Nous reconnaissons, chez certains jeunes, un désir de Dieu, bien qu’il n’ait pas tous les contours du Dieu révélé. Chez d’autres, nous pourrons entrevoir un rêve de fraternité, ce qui n’est pas rien. Chez beaucoup, il y a un désir réel de développer les capacités qui se trouvent en eux pour apporter quelque chose au monde. Chez d’autres, nous observons une sensibilité artistique spéciale, ou une recherche d’harmonie avec la nature. Chez d’autres, ce peut-être un grand besoin de communication. Chez beaucoup d’entre eux, nous trouvons un profond désir d’une vie différente. Il s’agit de vrais points de départ, d’énergies intérieures en attente et ouvertes à une parole de stimulation, de lumière et d’encouragement.

85. Le Synode a traité de manière particulière trois thèmes d’une grande importance dont je voudrais accueillir les conclusions textuellement, même s’il nous faudrait encore procéder à une analyse plus approfondie et développer une capacité de réponse plus adéquate et plus efficace.

Le monde numérique

86. « Le monde numérique caractérise le monde contemporain. De vastes portions de l’humanité y sont plongées de manière ordinaire et continuelle. Il ne s’agit plus seulement d’”utiliser” des instruments de communication, mais de vivre dans une culture largement numérisée, qui influence profondément les notions de temps et d’espace, la perception de soi, des autres et du monde, la façon de communiquer, d’apprendre, de s’informer et d’entrer en relation avec les autres. Une approche de la réalité qui tend à privilégier l’image par rapport à l’écoute et à la lecture a une incidence sur la façon d’apprendre et sur le développement du sens critique ».[39]

87. Internet et les réseaux sociaux ont créé une nouvelle manière de communiquer et de se mettre en relation et « sont des espaces où les jeunes passent beaucoup de temps et se rencontrent facilement, même si tous n’y ont pas accès de la même façon, en particulier dans certaines régions du monde. Quoi qu’il en soit, ils constituent une extraordinaire opportunité de dialogue, de rencontre et d’échange entre les personnes, et donnent accès à l’information et à la connaissance. En outre, l’environnement numérique est un contexte de participation sociopolitique et de citoyenneté active et il peut faciliter la circulation d’une information indépendante capable de protéger efficacement les personnes les plus vulnérables en révélant au grand jour les violations de leurs droits. Dans de nombreux pays, internet et les réseaux sociaux représentent désormais un lieu incontournable pour atteindre les jeunes et les faire participer, notamment aux initiatives et aux activités pastorales ».[40]

88. Mais pour comprendre ce phénomène dans son intégralité, il faut reconnaître que, comme toute réalité humaine, il comporte des limites et des carences. Il n’est pas sain de confondre la communication avec le contact purement virtuel. De fait, « le monde numérique est aussi un espace de solitude, de manipulation, d’exploitation et de violence, jusqu’au cas extrême du dark web. Les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles. De nouvelles formes de violence se diffusent à travers les social media, comme le cyber bizutage ; le web est aussi un canal de diffusion de la pornographie et d’exploitation des personnes à des fins sexuelles ou par le biais des jeux de hasard ».[41]

89. On ne devrait pas oublier que « de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine. La prolifération des fake news est l’expression d’une culture qui a perdu le sens de la vérité et qui soumet les faits à ses intérêts particuliers. La réputation des personnes est mise en danger par des procès sommaires online. Le phénomène concerne aussi l’Eglise et ses pasteurs ».[42]

90. Dans un document qu’ont préparé trois cents jeunes du monde entier avant le Synode, ceux-ci ont indiqué que « les relations online peuvent devenir inhumaines. Les espaces numériques nous rendent aveugles à la vulnérabilité des autres et empêchent la réflexion personnelle. Des problèmes comme la pornographie déforment la perception que le jeune a de la sexualité humaine. La technologie utilisée de cette manière crée une réalité parallèle illusoire qui ignore la dignité humaine ».[43]L’immersion dans le monde virtuel a favorisé une sorte de “migration numérique”, c’est-à-dire un éloignement de la famille ainsi que des valeurs culturelles et religieuses, qui conduit beaucoup de personnes dans un monde de solitude et d’auto-invention, à tel point qu’elles font l’expérience d’un déracinement même si elles demeurent physiquement au même endroit. La vie nouvelle et débordante des jeunes, qui les pousse à chercher et à affirmer leur personnalité, est confrontée aujourd’hui à un nouveau défi : interagir avec un monde réel et virtuel dans lequel ils pénètrent seuls comme dans un continent global inconnu. Les jeunes d’aujourd’hui sont les premiers à faire cette synthèse entre ce qui est personnel, ce qui est propre à chaque culture et ce qui est global. C’est pourquoi il faut qu’ils parviennent à passer du contact virtuel à une bonne et saine communication.

Les migrants comme paradigme de notre temps

91. Comment ne pas se rappeler ces nombreux jeunes touchés par les migrations ? Les phénomènes migratoires ne représentent pas « une urgence transitoire. Les migrations peuvent advenir à l’intérieur même d’un pays ou bien entre des pays différents. La préoccupation de l’Eglise concerne en particulier ceux qui fuient la guerre, la violence, la persécution politique ou religieuse, les désastres naturels dus aux changements climatiques et à la pauvreté extrême : beaucoup d’entre eux sont jeunes. En général, ils sont en quête d’opportunités pour eux et pour leur famille. Ils rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation ».[44] Les migrants « nous rappellent la condition primitive de la foi, celle d’“étrangers et voyageurs sur la terre” (He11, 13) ».[45]

92. D’autres migrants « sont attirés par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles. Il faut signaler la vulnérabilité particulière des migrants non accompagnés et la situation de ceux qui sont contraints de passer de nombreuses années dans des camps de réfugiés ou qui restent longtemps bloqués dans les pays de transit, sans pouvoir poursuivre le cours de leurs études, ni exprimer leurs talents. Dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe, de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors. Il faut réagir fermement à cela ».[46]

93. « Les jeunes qui migrent vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine. L’Eglise a un rôle important à jouer comme référence pour les jeunes de ces familles brisées. Mais les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures : pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous. Les initiatives d’accueil qui se rattachent à l’Eglise ont un rôle important de ce point de vue et peuvent revitaliser les communautés capables de les mettre en œuvre ».[47]

94. « Grâce à la provenance variée des Pères, le Synode a vu confluer de nombreuses perspectives en ce qui concerne le thème des migrants, en particulier entre les pays de départ et les pays d’arrivée. En outre, on a entendu résonner le cri d’alarme des Eglises dont les membres sont contraints de fuir la guerre et la persécution et qui voient ces migrations forcées comme une menace pour leur existence même. Le fait d’inclure en son sein toutes ces différentes perspectives met précisément l’Eglise en condition d’exercer un rôle prophétique vis-à-vis de la société en matière de migrations ». [48] Je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain.

Mettre fin à tout genre d’abus

95. Ces derniers temps, il a été demandé avec force que nous écoutions le cri des victimes des divers genres d’abus qu’ont commis certains évêques, prêtres, religieux et laïcs. Ces péchés provoquent chez leurs victimes « des souffrances qui peuvent durer toute la vie et auxquelles aucun repentir ne peut porter remède. Ce phénomène est très répandu dans la société, et il touche aussi l’Eglise et représente un sérieux obstacle à sa mission ».[49]

96. Certes, le « fléau des abus sexuels sur mineurs est malheureusement un phénomène historiquement répandu dans toutes les cultures et toutes les sociétés », surtout au sein des familles mêmes et dans diverses institutions, dont l’ampleur a été révélée surtout « grâce au changement de sensibilité de l’opinion publique ». Mais « l’universalité de ce fléau, alors que se confirme son ampleur dans nos sociétés, n’atténue pas sa monstruosité à l’intérieur de l’Eglise » et « dans la colère légitime des personnes, l’Eglise voit un reflet de la colère de Dieu, trahi et frappé ».[50]

97. « Le Synode réaffirme le ferme engagement en faveur de l’adoption de mesures rigoureuses de prévention pour empêcher que cela ne se reproduise, à partir de la sélection et de la formation de ceux auxquels seront confiés des tâches de responsabilité et d’éducation ».[51] En même temps, il ne faut pas négliger la décision d’appliquer les « mesures et sanctions si nécessaires ».[52]Et tout cela avec la grâce du Christ. Il n’y a pas de retour en arrière possible.

98. « Il existe différents types d’abus : abus de pouvoir, abus économiques, abus de conscience, abus sexuels. Il est évident qu’il faut éradiquer les formes d’exercice de l’autorité sur lesquelles ils se greffent et lutter contre le manque de responsabilité et de transparence avec lequel de nombreux cas ont été gérés. Le désir de domination, le manque de dialogue et de transparence, les formes de double vie, le vide spirituel, ainsi que les fragilités psychologiques constituent le terrain sur lequel prospère la corruption ».[53] Le cléricalisme est une tentation permanente des prêtres, qui interprètent « le ministère reçu comme un pouvoir à exercer plutôt que comme un service gratuit et généreux à offrir. Et cela conduit à croire appartenir à un groupe qui possède toutes les réponses et qui n’a plus besoin d’écouter et d’apprendre quoique ce soit, ou fait semblant d’écouter ».[54]Sans aucun doute, un esprit clérical expose les personnes consacrées à perdre le respect de la valeur sacrée et inaliénable de chaque personne et de sa liberté.

99. Avec les Pères synodaux, je voudrais exprimer avec affection et reconnaissance ma « gratitude envers ceux qui ont le courage de dénoncer le mal subi :  ils aident l’Eglise à prendre conscience de ce qui s’est passé et de la nécessité de réagir fermement ».[55] Mais méritent également une reconnaissance spéciale « les efforts sincères d’innombrables laïques et laïcs, prêtres, personnes consacrées et évêques qui, chaque jour, se dépensent avec honneteté et dévouement au service des jeunes. Leur œuvre est une forêt qui grandit sans faire de bruit. Beaucoup de jeunes présents au Synode ont également manifesté leur gratitude pour ceux qui les ont accompagnés et ils ont rappelé le grand besoin de figures de référence ».[56]

100. Grâce à Dieu, les prêtres qui commettent ces horribles crimes ne constituent pas la majorité qui exerce un ministère fidèle et généreux. Je demande aux jeunes de se laisser stimuler par cette majorité. En tout cas, quand vous voyez un prêtre en danger, parce qu’il a perdu la joie de son ministère, parce qu’il cherche des compensations affectives ou qu’il est en train de perdre le cap, ayez le courage de lui rappeler son engagement envers Dieu et avec son peuple, annoncez-lui, vous-mêmes, l’Evangile, et encouragez-le à rester sur le bon chemin. Ainsi, vous offrirez une aide inestimable pour une chose qui est fondamentale : la prévention qui permet d’éviter que ces atrocités se répètent. Ce nuage noir devient aussi un défi pour les jeunes qui aiment Jésus-Christ et son Eglise, car leur apport peut être important face à cette blessure s’ils mettent en jeu leur capacité de renouveler, de revendiquer, d’exiger cohérence et témoignage, de rêver de nouveau et de réinventer.

101. Ce n’est pas le seul péché des membres de l’Eglise, dont l’histoire connaît les ombres. Nos péchés sont à la vue de tous ; ils se reflètent sans pitié dans les rides du visage millénaire de notre Mère et Maîtresse. En effet, elle marche depuis deux mille ans, en partageant « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes »[57].  Et elle marche telle qu’elle est, sans recourir à des chirurgies esthétiques. Elle ne craint pas de montrer les péchés de ses membres, que certains d’entre eux tentent parfois de dissimuler, à la lumière brûlante de la Parole de l’Evangile qui lave et purifie. Elle ne se lasse pas non plus de réciter chaque jour, honteuse : « Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse […]. Ma faute est devant moi sans relâche » (Ps 51, 3.5). Mais souvenons-nous qu’on n’abandonne pas une Mère lorsqu’elle est blessée, mais on l’accompagne pour qu’elle trouve en elle toute sa force et sa capacité de toujours recommencer.

102. Au milieu de ce drame qui, à juste titre, nous blesse l’âme, « le Seigneur Jésus, qui n’abandonne jamais son Eglise, lui offre la force et les instruments pour un nouveau chemin ».[58] Ainsi, ce moment difficile, « avec l’aide précieuse des jeunes, peut véritablement être l’occasion d’une réforme de portée historique »,[59] pour déboucher sur une nouvelle Pentecôte et inaugurer une étape de purification et de changement qui confère à l’Eglise une nouvelle jeunesse. Mais les jeunes pourront aider beaucoup plus s’ils se sentent de tout cœur membres du « saint et patient peuple fidèle de Dieu, soutenu et vivifié par l’Esprit Saint », car « ce sera précisément ce saint peuple de Dieu qui nous libérera du fléau du cléricalisme, terrain fertile de toutes ces abominations ».[60]

Il y a une issue

103. Dans ce chapitre, je me suis arrêté pour regarder la réalité des jeunes dans le monde actuel. Certains autres aspects apparaîtront dans les chapitres suivants. Comme je l’ai déjà dit, je ne prétends pas être exhaustif par cette analyse. J’exhorte les communautés à examiner, avec respect et sérieux, leur réalité la plus proche concernant la jeunesse, afin de pouvoir discerner les voies pastorales les plus adéquates. Cependant, je ne veux pas terminer ce chapitre sans m’adresser à chacun de vous.

104. Je te rappelle la bonne nouvelle que le matin de la Résurrection nous a offert : à savoir qu’il y a une issue à toutes les situations difficiles ou douloureuses que nous avons mentionnées. Par exemple, il est vrai que le monde numérique peut t’exposer au risque du repli sur soi, de l’isolement ou du plaisir vide. Mais n’oublie pas qu’il y a des jeunes qui sont aussi créatifs, et parfois géniaux, dans cet environnement. C’est ce que faisait le jeune Vénérable Carlo Acutis.

105. Il savait très bien que ces mécanismes de la communication, de la publicité et des réseaux sociaux peuvent être utilisés pour faire de nous des êtres endormis, dépendants de la consommation et des nouveautés que nous pouvons acquérir, obsédés du temps libre et prisonniers de la négativité. Cependant, il a été capable d’utiliser les nouvelles techniques de communication pour transmettre l’Evangile, pour communiquer valeurs et beauté.

106. Il n’est pas tombé dans le piège. Il voyait que beaucoup de jeunes, même s’ils semblent différents, finissent en réalité par se ressembler, en courant derrière ce que les puissants leur imposent à travers les mécanismes de consommation et d’abrutissement. C’est ainsi qu’ils ne laissent pas jaillir les dons que le Seigneur leur a faits ; ils n’offrent pas à ce monde ces talents si personnels et si uniques que le Seigneur a semés en chacun. Ainsi, disait Carlo, il arrive que “tous les hommes naissent comme des originaux, mais beaucoup meurent comme des photocopies”. Ne permets pas que cela t’arrive !

107. Ne permets pas qu’ils te volent l’espérance et la joie, qu’ils te rendent toxicodépendant pour t’utiliser comme esclave de leurs intérêts. Ose être davantage, car ta personne est plus importante que quoi que ce soit. Il ne te sert à rien d’avoir ou de paraître. Tu peux arriver à être ce que Dieu, ton Créateur, sait que tu es, si tu reconnais que tu es appelé à beaucoup. Invoque l’Esprit Saint et marche avec confiance vers le grand but : la sainteté. Ainsi, tu ne seras pas une photocopie. Tu seras pleinement toi-même.

108. Pour cela, tu as besoin de savoir une chose fondamentale : la jeunesse, ce n’est pas seulement la recherche de plaisirs passagers et de succès superficiels. Pour que la jeunesse atteigne sa finalité dans le parcours de ta vie, elle doit être un temps de don généreux, d’offrande sincère, de sacrifice qui coûtent mais qui nous rendent féconds. C’est comme disait le poète :

Si pour retrouver ce que j’ai retrouvé
j’ai d’abord dû perdre ce que j’ai perdu,
si pour obtenir ce que j’ai obtenu
j’ai dû supporter ce que j’ai supporté,

Si pour être à présent tombé amoureux
j’ai dû être blessé,
j’estime qu’il est bon d’avoir souffert ce que j’ai souffert
j’estime qu’il est bon d’avoir pleuré ce que j’ai pleuré.

Car après tout je me suis rendu compte
qu’on ne savoure bien ce qui est appréciable
qu’après en avoir souffert.

Car après tout j’ai compris
que ce que l’arbre a de fleuri
ne vit que de ce qu’il a d’enseveli .[61]

109. Si tu es jeune en âge, mais si tu te sens faible, fatigué ou désabusé, demande à Jésus de te renouveler. Avec lui, l’espérance ne manque pas. Tu peux faire de même si tu te sens submergé par les vices, les mauvaises habitudes, l’égoïsme ou le confort malsain. Jésus, plein de vie, veut t’aider pour qu’être jeune en vaille la peine. Ainsi tu ne priveras pas le monde de cette contribution que toi seul peux lui apporter, en étant unique et hors pair comme tu es.

110. Cependant, je voudrais te rappeler également qu’« il est très difficile de lutter contre notre propre concupiscence ainsi que contre les embûches et les tentations du démon et du monde égoïste, si nous sommes trop isolés. Le bombardement qui nous séduit est tel que, si nous sommes trop seuls, nous perdons facilement le sens de la réalité, la clairvoyance intérieure, et nous succombons ».[62] Cela vaut en particulier pour les jeunes, parce que, unis, vous avez une force admirable. Quand vous vous enthousiasmez pour une vie communautaire, vous êtes capables de grands sacrifices pour autrui et pour la communauté. Par contre, l’isolement vous affaiblit et vous expose aux pires maux de notre temps.

 

CHAPITRE 4

LA GRANDE ANNONCE POUR TOUS LES JEUNES

 

111. Au-delà de toute situation particulière, je souhaite maintenant annoncer à tous les jeunes le plus important, ce qui est primordial, ce qu’il ne faut jamais taire. Une annonce qui comprend trois grandes vérités que nous avons tous besoin d’entendre sans cesse, encore et encore.

Un Dieu qui est amour

112. Je veux dire d’abord à chacun la première vérité : “Dieu t’aime”. Si tu l’as déjà entendu, peu importe. Je veux te le rappeler : Dieu t’aime. N’en doute jamais, quoiqu’il arrive dans ta vie. Tu es aimé infiniment, en toutes circonstances.

113. L’expérience de la paternité que tu as eue n’est peut-être pas la meilleure, ton père de la terre a peut-être été loin et absent ou, au contraire, dominateur et captatif. Ou, simplement, il n’a pas été le père dont tu avais besoin. Je ne sais pas. Mais ce que je peux te dire avec certitude, c’est que tu peux te jeter avec confiance dans les bras de ton Père divin, de ce Dieu qui t’a donné la vie et qui te la donne à tout moment. Il te soutiendra fermement et tu sentiras en même temps qu’il respecte jusqu’au bout ta liberté.

114. Nous trouvons dans sa Parole de nombreuses expressions de son amour. C’est comme s’il avait cherché différentes manières de le manifester pour voir s’il pouvait atteindre ton cœur avec l’une ou l’autre de ces paroles. Par exemple, il se présente parfois comme ces pères affectueux qui jouent avec leurs enfants : « Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue » (Os 11, 4).

Il se présente parfois plein de l’amour de ces mères qui aiment sincèrement leurs enfants, d’un amour attachant qui est incapable d’oublier ou d’abandonner : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas» (Is 49, 15).

Il se présente même comme un amoureux qui en arrive à se faire tatouer la personne aimée dans la paume de ses mains afin de pouvoir avoir toujours son visage à proximité : « Je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » (Is 49, 16).

D’autres fois, il montre sa force et la vigueur de son amour qui ne se laisse jamais vaincre : « Les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera pas» (Is 54, 10).

Ou bien il nous dit que nous avons été désirés depuis toujours, de sorte que nous n’apparaissons pas dans ce monde par hasard. Nous étions un projet de son amour avant que nous existions : « D’un amour éternel je t’ai aimée, aussi t’ai-je maintenu ma faveur» (Jr 31, 3).

Ou bien il nous fait remarquer qu’il sait voir notre beauté, celle que personne ne peut reconnaître : « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43, 4).

Ou bien il nous fait découvrir que son amour n’est pas triste, mais une pure joie qui se renouvelle quand nous nous laissons aimer par lui : « Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur! Il exultera pour toi de joie, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3, 17).

115. Tu as vraiment de la valeur pour lui, tu n’es pas insignifiant, tu lui importes, parce que tu es une œuvre de ses mains. Il te prête donc attention et se souvient de toi avec affection. Tu dois avoir confiance dans le « souvenir de Dieu : sa mémoire n’est pas un “disque dur” qui enregistre et archive toutes nos données, sa mémoire est un cœur tendre de compassion, qui se plaît à effacer définitivement toutes nos traces de mal ».[63] Il ne veut pas tenir le compte de tes erreurs et, en toute situation, il t’aidera à tirer quelque chose, même de tes chutes. Parce qu’il t’aime. Essaye de rester un moment en silence en te laissant aimer par lui. Essaye de faire taire toutes les voix et les cris intérieurs, et reste un moment dans les bras de son amour.

116. C’est un amour « qui n’écrase pas, c’est un amour qui ne marginalise pas, qui ne réduit pas au silence, un amour qui n’humilie pas, ni n’asservit. C’est l’amour du Seigneur, un amour de tous les jours, discret et respectueux, amour de liberté et pour la liberté, amour qui guérit et qui relève. C’est l’amour du Seigneur qui apprend plus à redresser qu’à faire chuter, à réconcilier qu’à interdire, à donner de nouvelles chances qu’à condamner, à regarder l’avenir plus que le passé ».[64]

117. Quand il te demande quelque chose ou quand, simplement, il permet ces défis que la vie te présente, il attend que tu lui accordes une place pour pouvoir t’élever, pour te faire progresser, pour te faire mûrir. Cela ne le dérange pas que tu lui exprimes ton questionnement. Ce qui l’inquiète, c’est que tu ne lui parles pas, que tu n’ouvres pas sincèrement le dialogue avec lui. La Bible dit que Jacob a lutté contre Dieu (cf. Gn 32, 25-31), et cela ne l’a pas détourné du chemin du Seigneur. En réalité, il nous exhorte lui-même : « Allons ! Discutons ! » (Is 1, 18). Son amour est si réel, si vrai, si concret qu’il nous offre une relation faite de dialogue sincère et fécond. Finalement, cherche l’embrassade de ton Père du ciel dans le visage aimant de ses courageux témoins sur la terre.

Le Christ te sauve

118. La deuxième vérité est que le Christ, par amour, s’est livré jusqu’au bout pour te sauver. Ses bras sur la croix sont le signe le plus beau d’un ami qui est capable d’aller jusqu’à l’extrême : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin » (Jn 13, 1).

Saint Paul disait qu’il vivait dans la confiance en cet amour qui s’est livré à lui entièrement : « Je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20).

119. Ce Christ, qui nous a sauvés de nos péchés sur la croix, continue de nous sauver et de nous racheter aujourd’hui, avec le même pouvoir de son don total. Regarde le Christ, accroche-toi à lui, laisse-toi sauver, parce que « ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement ».[65] Car si tu pèches et t’éloignes, il te relève avec le pouvoir de sa croix. N’oublie jamais qu’ « il pardonne soixante-dix fois sept fois. Il revient nous charger sur ses épaules une fois après l’autre. Personne ne pourra nous enlever la dignité que nous confère cet amour infini et inébranlable. Il nous permet de relever la tête et de recommencer, avec une tendresse qui ne nous déçoit jamais et qui peut toujours nous rendre la joie ».[66]

120. « Nous sommes sauvés par Jésus : parce qu’il nous aime et ne peut pas s’en passer. Nous pouvons lui faire n’importe quoi, lui nous aime et nous sauve. Parce que seul celui qu’on aime peut être sauvé.  Seul celui qu’on embrasse peut être transformé. L’amour du Seigneur est plus grand que toutes nos contradictions, que toutes nos fragilités et que toutes nos petitesses. Mais c’est précisément à travers nos contradictions, nos fragilités et nos petitesses qu’il veut écrire cette histoire d’amour. Il a embrassé le fils prodigue, il a embrassé Pierre après son reniement, et il nous embrasse toujours, toujours, toujours après nos chutes, en nous aidant à nous relever et nous remettre sur pieds. Parce que la véritable chute, – attention à cela – la vraie chute,celle qui est capable de ruiner notre vie, c’est de rester à terre et ne pas se laisser aider ».[67]

121. Son pardon et son salut ne sont pas une chose que nous avons achetée, ou que nous devons acquérir par nos œuvres et par nos efforts. Il nous pardonne et nous libère gratuitement. Le don de lui-même sur la croix est une chose si grande que nous ne pouvons ni ne devons payer, nous devons seulement le recevoir avec une immense gratitude et avec la joie d’être tant aimés, avant que nous puissions l’imaginer : « Il nous a aimés [le premier] » (1 Jn 4, 19).

122. Jeunes aimés par le Seigneur, vous valez tellement que vous avez été rachetés par le sang précieux du Christ ! Jeunes bien aimés, « vous n’avez pas de prix! Vous n’êtes pas une marchandise aux enchères! S’il vous plaît, ne vous laissez pas acheter, ne vous laissez pas séduire, ne vous laissez pas asservir par les colonisations idéologiques qui nous mettent des idées dans la tête et, à la fin, nous font devenir esclaves, dépendants, des ratés dans la vie. Vous n’avez pas de prix : vous devez toujours vous le répéter : je ne suis pas aux enchères, je n’ai pas de prix. Je suis libre, je suis libre! Eprenez-vous de cette liberté, qui est celle que Jésus offre ».[68]

123. Regarde les bras ouverts du Christ crucifié, laisse-toi sauver encore et encore. Et quand tu t’approches pour confesser tes péchés, crois fermement en sa miséricorde qui te libère de la faute. Contemple son sang répandu avec tant d’amour et laisse-toi purifier par lui. Tu pourras ainsi renaître de nouveau.

Il vit !

124. Mais il y a une troisième vérité qui est inséparable de la précédente : il vit ! Il faut le rappeler souvent, parce que nous courons le risque de prendre Jésus-Christ seulement comme un bon exemple du passé, comme un souvenir, comme quelqu’un qui nous a sauvés il y a deux mille ans. Cela ne nous servirait à rien, cela nous laisserait identiques, cela ne nous libèrerait pas. Celui qui nous remplit de sa grâce, qui nous libère, qui nous transforme, qui nous guérit et nous console est quelqu’un qui vit. C’est le Christ ressuscité, plein de vitalité surnaturelle, revêtu d’infinie lumière. C’est pourquoi saint Paul disait : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi » (1Co 15, 17).

125. S’il vit, alors il pourra être présent dans ta vie, à chaque moment, pour la remplir de lumière. Il n’y aura ainsi plus jamais de solitude ni d’abandon. Même si tous s’en vont, lui sera là, comme il l’a promis : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Il remplit tout de sa présence invisible, où que tu ailles il t’attendra. Car il n’est pas seulement venu, mais il vient et continuera à venir chaque jour pour t’inviter à marcher vers un horizon toujours nouveau.

126. Contemple Jésus heureux, débordant de joie. Réjouis-toi avec ton Ami qui a triomphé. Ils ont tué le saint, le juste, l’innocent, mais il a vaincu. Le mal n’a pas le dernier mot. Dans ta vie, le mal non plus n’aura pas le dernier mot, parce que l’Ami qui t’aime veut triompher en toi. Ton sauveur vit.

127. S’il vit, c’est une garantie que le bien peut se faire un chemin dans notre vie, et que nos fatigues serviront à quelque chose. Nous pouvons cesser de nous plaindre, et regarder en avant parce que, avec lui, on le peut toujours. C’est la sécurité que nous avons. Jésus est l’éternel vivant. Accrochés à lui nous vivrons et traverserons toutes les formes de mort et de violence qui nous guettent en chemin.

128. Toute autre remède sera insuffisant et passager. Il servira peut-être à quelque chose un certain temps, mais de nouveau nous nous retrouverons sans défense, abandonnés, exposés aux intempéries. Avec lui, en revanche, le cœur est ancré dans une assurance fondamentale, qui demeure au-delà de tout. Saint Paul dit qu’il désire être uni au Christ pour « le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection » (Ph 3, 10). C’est le pouvoir qui se manifeste sans cesse aussi dans ton existence, parce qu’il est venu pour te donner la vie, et que tu l’aies « surabondante » (Jn 10, 10).

129. Si tu parviens à apprécier, avec le cœur, la beauté de cette nouvelle, et que tu te laisses rencontrer par le Seigneur, si tu te laisses aimer et sauver par lui, si tu entres en amitié avec lui et commences à parler avec le Christ vivant des choses concrètes de ta vie, tu feras la grande expérience, l’expérience fondamentale qui soutiendra ta vie chrétienne. C’est aussi l’expérience que tu pourras communiquer aux autres jeunes. Parce qu’« à l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive ».[69]

L’Esprit donne la vie

130. Dans ces trois vérités – Dieu t’aime, le Christ est ton sauveur, il vit – apparaît Dieu le Père et apparaît Jésus. Où se trouvent le Père et Jésus-Christ se trouve aussi l’Esprit Saint. C’est lui qui prépare et ouvre les cœurs à recevoir cette nouvelle, c’est lui qui maintient vivante cette expérience de salut, c’est lui qui t’aidera à grandir dans cette joie si tu le laisses agir. L’Esprit Saint remplit le cœur du Christ ressuscité et à partir de là, comme une source, il se répand dans ta vie. Et quand tu le reçois, l’Esprit Saint te fait entrer toujours plus avant dans le cœur du Christ, afin de te remplir toujours davantage de son amour, de sa lumière et de sa force.

131. Invoque chaque jour l’Esprit Saint, pour qu’il renouvelle constamment en toi l’expérience de la grande nouvelle. Pourquoi ne pas le faire ? Tu ne perds rien et il peut changer ta vie, il peut l’éclairer et lui donner une meilleure direction. Il ne te mutile pas, il ne t’enlève rien, mais il t’aide à trouver ce dont tu as besoin de la meilleure façon. Tu as besoin d’amour ? Tu ne le trouveras pas dans la débauche, en utilisant les autres, en possédant les autres ou en les dominant. Tu le trouveras d’une manière qui te rendra véritablement heureux. Tu cherches la force ? Tu ne la vivras pas en accumulant les objets, en gaspillant de l’argent, en courant désespéré derrière les choses de ce monde. Tu y parviendras sous une forme beaucoup plus belle et satisfaisante si tu te laisses stimuler par l’Esprit Saint.

132. Tu cherches la passion ? Comme le dit ce beau poème : tombe amoureux ! (ou bien, permets-toi de tomber amoureux !) car « il n’y a rien de plus important que de trouver Dieu. C’est-à-dire, tombe amoureux de lui de manière définitive et absolue. Ce dont tu tombes amoureux prend ton imagination, et finit par laisser sa trace partout. C’est cela qui te décidera à sortir du lit le matin, qui décidera de ce que tu fais de tes soirées, de ce à quoi tu emploies tes weekends, de ce que tu lis, de ce que tu sais, de ce qui brise ton cœur et de ce qui te submerge de joie et de gratitude. Tombe amoureux ! Demeure dans l’amour ! Tout sera différent ».[70] Cet amour de Dieu qui prend avec passion toute la vie est possible grâce à l’Esprit Saint, parce que « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5).

133. Il est la source de la meilleure jeunesse. Parce que celui qui se confie au Seigneur « ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert » (Jr 17, 8). Alors que « les adolescents se fatiguent et s’épuisent » (Is 40, 30), ceux qui mettent leur espérance dans Seigneur « renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is 40, 31).

 

CHAPITRE 5

CHEMINS DE JEUNESSE

134. Comment vit-on sa jeunesse lorsqu’on se laisse éclairer par la grande nouvelle de l’Evangile ? Il est important de se poser cette question parce que la jeunesse est plus qu’une fierté, elle est un don de Dieu : « Etre jeune est une grâce, une chance ».[71] C’est un don que nous pouvons gaspiller inutilement, ou bien que nous pouvons recevoir avec reconnaissance et vivre en plénitude.

135. Dieu est l’auteur de la jeunesse, et il œuvre en chaque jeune. La jeunesse est un temps béni pour le jeune, et une bénédiction pour l’Eglise et pour le monde. Elle est une joie, un chant d’espérance et une béatitude. Apprécier la jeunesse implique de voir ce temps de la vie comme un moment précieux, et non comme un temps qui passe où les personnes jeunes se sentent poussées vers l’âge adulte.

Un temps de rêves et de choix

136. A l’époque de Jésus, la sortie de l’enfance était une étape très attendue dans la vie qui était célébrée et grandement appréciée. Il en résulte que Jésus, lorsqu’il redonne la vie à une “enfant” (Mc 5, 39), lui fait faire un pas, l’encourage et la change en “jeune fille” (Mc 5, 41). En lui disant « jeune fille, lève-toi » (talitá kum), il la rend en même temps plus responsable de sa vie en lui ouvrant les portes de la jeunesse.

137. « La jeunesse, phase du développement de la personnalité, est marquée par des rêves qui, peu à peu, prennent corps, par des relations qui acquièrent toujours plus de consistance et d’équilibre, par des tentatives et des expériences, par des choix qui construisent progressivement un projet de vie. A cette période de la vie, les jeunes sont appelés à se projeter en avant, sans couper leurs racines, à construire leur autonomie, mais pas dans la solitude ».[72]

138. L’amour de Dieu et notre relation avec le Christ vivant ne nous empêchent pas de rêver, et n’exigent pas de nous que nous rétrécissions nos horizons. Au contraire, cet amour nous pousse en avant, nous stimule, nous élance vers une vie meilleure et plus belle. Le mot “inquiétude” résume les nombreuses quêtes du cœur des jeunes. Comme le disait saint Paul VI : « Il y a un élément de lumière précisément dans les insatisfactions qui vous tourmentent ».[73] L’inquiétude qui rend insatisfait, jointe à l’étonnement pour la nouveauté qui pointe à l’horizon, ouvre un passage à l’audace qui les met en mouvement pour s’assumer eux-mêmes, devenir responsable d’une mission. Cette saine anxiété, qui s’éveille surtout dans la jeunesse, continue d’être la caractéristique de tout cœur qui reste jeune, disponible, ouvert. La véritable paix intérieure cohabite avec cette insatisfaction profonde. Saint Augustin disait : « Seigneur, tu nous a créés pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».[74]

139. Il y a longtemps, un ami me demanda ce que je voyais quand je pensais à un jeune. Ma réponse a été : « Je vois un garçon ou une fille au pied agile qui cherche sa voie, qui entre dans le monde et qui regarde l’horizon avec les yeux pleins d’espoir, pleins de l’avenir et aussi d’illusions. Le jeune marche sur ses deux pieds comme les adultes, mais à la différence des adultes, qui les gardent bien parallèles, il en a toujours un devant l’autre, sans cesse prêt à partir, à bondir. Toujours prêt à aller de l’avant. Parler des jeunes, c’est parler de promesses, et c’est parler de joie. Ils ont une force immense, ils sont capables de regarder avec espoir. Un jeune est une promesse de vie qui possède par nature un certain degré de ténacité ; il a assez de folie pour pouvoir s’illusionner, tout en ayant aussi la capacité à guérir de la désillusion qui peut s’ensuivre ».[75]

140. Certains jeunes rejettent parfois cette étape de la vie, parce qu’ils veulent rester enfants ou bien désirent « un prolongement indéfini de l’adolescence et le renvoi des décisions ; la peur du définitif engendre ainsi une sorte de paralysie décisionnelle. La jeunesse ne peut toutefois pas rester un temps suspendu : c’est l’âge des choix et c’est précisément en cela que réside sa fascination et sa tâche la plus grande. Les jeunes prennent des décisions dans le domaine professionnel, social, politique, et d’autres, plus radicales, qui donneront à leur existence une orientation déterminante ».[76] Ils prennent aussi des décisions en rapport avec l’amour, le choix du partenaire et la possibilité d’avoir les premiers enfants. Nous approfondirons ces thèmes dans les derniers chapitres qui portent sur la vocation de chacun et son discernement.

141. Mais à l’encontre des rêves qui entraînent des décisions, souvent « il y a la menace de la lamentation, de la résignation. Celles-là, nous les laissons à ceux qui suivent la “déesse lamentation” […] Elle est une tromperie ; elle te fait prendre la mauvaise route. Quand tout semble immobile et stagnant, quand les problèmes personnels nous inquiètent, quand les malaises sociaux ne trouvent pas les réponses qu’ils méritent, ce n’est pas bon de partir battus. Le chemin est Jésus ; le faire monter dans notre « bateau » et avancer au large avec lui ! Il est le Seigneur ! Il change la perspective de la vie. La foi en Jésus conduit à une espérance qui va au-delà, à une certitude fondée non seulement sur nos qualités et nos dons, mais sur la Parole de Dieu, sur l’invitation qui vient de lui. Sans faire trop de calculs humains ni trop se préoccuper de vérifier si la réalité qui vous entoure coïncide avec vos sécurités. Avancez au large, sortez de vous-mêmes ».[77]

142. Il faut persévérer sur le chemin des rêves. Pour cela, il faut être attentifs à une tentation qui nous joue d’habitude un mauvais tour : l’angoisse. Elle peut être une grande ennemie lorsqu’il nous arrive de baisser les bras parce que nous découvrons que les résultats ne sont pas immédiats. Les rêves les plus beaux se conquièrent avec espérance, patience et effort, en renonçant à l’empressement. En même temps il ne faut pas s’arrêter par manque d’assurance, il ne faut pas avoir peur de parier et de faire des erreurs. Il faut avoir peur de vivre paralysés, comme morts dans la vie, transformés en des personnes qui ne vivent pas, parce qu’elles ne veulent pas risquer, parce qu’elles ne persévèrent pas dans leurs engagements et parce qu’elles ont peur de se tromper. Même si tu te trompes, tu pourras toujours lever la tête et recommencer, parce que personne n’a le droit de te voler l’espérance.

143. Jeunes, ne renoncez pas au meilleur de votre jeunesse, ne regardez pas la vie à partir d’un balcon. Ne confondez pas le bonheur avec un divan et ne vivez pas toute votre vie derrière un écran. Ne devenez pas le triste spectacle d’un véhicule abandonné. Ne soyez pas des voitures stationnées. Il vaut mieux que vous laissiez germer les rêves et que vous preniez des décisions. Prenez des risques, même si vous vous trompez. Ne survivez pas avec l’âme anesthésiée, et ne regardez pas le monde en touristes. Faites du bruit ! Repoussez dehors les craintes qui vous paralysent, afin de ne pas être changés en jeunes momifiés. Vivez ! Donnez-vous à ce qu’il y a de mieux dans la vie ! Ouvrez la porte de la cage et sortez voler ! S’il vous plaît, ne prenez pas votre retraite avant l’heure !

Les envies de vivre et d’expérimenter

144. Cette projection vers l’avenir qui se rêve ne signifie pas que les jeunes soient complètement lancés en avant, car, en même temps, il y a en eux un fort désir de vivre le présent, de profiter au maximum des possibilités que leur offre cette vie. Ce monde est rempli de beauté ! Comment dédaigner les dons de Dieu ?

145. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le Seigneur ne veut pas affaiblir ces envies de vivre. Il est bon de se souvenir de ce qu’un sage de l’Ancien Testament enseignait : « Mon fils, si tu as de quoi, traite-toi bien […] Ne te refuse pas le bonheur présent » (Si 14, 11.14). Le Dieu véritable, celui qui t’aime, te veut heureux. C’est pourquoi, dans la Bible, nous voyons aussi ce conseil adressé aux jeunes : « Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse, sois heureux aux jours de ton adolescence […] Éloigne de ton cœur le chagrin » (Qo 11, 9-10). Car Dieu est celui qui « pourvoit largement à tout, afin que nous en jouissions » (1Tm 6, 17).

146. Comment pourra-t-il être reconnaissant à Dieu celui qui n’est pas capable de profiter de ses petits cadeaux quotidiens, celui qui ne sait pas s’arrêter devant les choses simples et agréables qu’il rencontre à chaque pas ? Car « il n’y a pas homme plus cruel que celui qui se torture soi-même » (Si 14, 6). Il ne s’agit pas d’être insatiable, toujours obsédé par le fait d’avoir toujours plus de plaisirs. Au contraire, cela t’empêcherait de vivre le présent. La question est de savoir ouvrir les yeux et de s’arrêter pour vivre pleinement, et avec gratitude, chaque petit don de la vie.

147. Il est clair que la Parole de Dieu ne t’invite pas seulement à préparer demain, mais à vivre le présent : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34). Mais il ne s’agit pas de nous lancer dans une frénésie irresponsable qui nous laisserait vides et toujours insatisfaits ; mais de vivre le présent à fond, en utilisant les énergies pour de bonnes choses, en cultivant la fraternité, en suivant Jésus et en appréciant chaque petite joie de la vie comme un don de l’amour de Dieu.

148. Dans ce sens, je voudrais rappeler que le Cardinal François-Xavier Nguyên Van Thuân, lorsqu’il était emprisonné dans un camp de concentration, ne voulait pas que ses journées consistent seulement à attendre et attendre un avenir. Son choix était de “vivre le moment présent en le remplissant d’amour” ; et il le faisait de la manière suivante : « Je profite des occasions qui se présentent tous les jours pour faire des actions ordinaires de manière extraordinaire ».[78] Pendant que tu te bats pour donner forme à tes rêves, vis pleinement l’aujourd’hui, remplis d’amour chaque moment et donne-le entièrement. Car il est vrai que cette journée de ta jeunesse peut être la dernière, et cela vaut donc la peine de la vivre avec toute l’envie et toute la profondeur possible.

149. Cela comprend aussi les moments difficiles qui doivent être vécus à fond pour parvenir à en découvrir le sens. Comme l’enseignent les évêques de Suisse : « Il est là où nous pensions qu’il nous avait abandonnés, et qu’il n’y avait plus de salut. C’est un paradoxe, mais la souffrance, les ténèbres se sont transformées, pour beaucoup de chrétiens […] en lieux de rencontre avec Dieu ».[79] De plus, le désir de vivre et de faire des expériences nouvelles concerne en particulier beaucoup de jeunes en condition de handicap physique, psychique et sensoriel. Même s’ils ne peuvent pas toujours faire les mêmes expériences que leurs compagnons, ils ont des ressources surprenantes, inimaginables, qui parfois sortent de l’ordinaire. Le Seigneur Jésus les comble d’autres dons, que la communauté est appelée à mettre en valeur, pour qu’ils puissent découvrir son projet d’amour pour chacun d’eux.

Dans l’amitié avec le Christ

150. Bien que tu vives et fasses des expériences, tu ne parviendras pas à la pleine jeunesse, tu ne connaîtras pas la véritable plénitude d’être jeune, si tu ne rencontres pas chaque jour le grand ami, si tu ne vis pas dans l’amitié de Jésus.

151. L’amitié est un cadeau de la vie, un don de Dieu. Le Seigneur nous polit et nous fait mûrir à travers les amis. En même temps, les amis fidèles, qui sont à nos côtés dans les moments difficiles, sont un reflet de la tendresse du Seigneur, de son réconfort et de son aimable présence. Avoir des amis nous apprend à nous ouvrir, à prendre soin des autres, à les comprendre, à sortir de notre confort et de l’isolement, à partager la vie.  C’est pourquoi : « Un ami fidèle n’a pas de prix » (Si 6,15).

152. L’amitié n’est pas une relation fugitive ou passagère, mais stable, solide, fidèle, qui mûrit avec le temps. Elle est une relation d’affection qui nous fait sentir unis, et en même temps elle est un amour généreux, qui nous porte à chercher le bien de l’ami. Même si les amis peuvent être très différents entre eux, il y a toujours des choses en commun qui les portent à se sentir proches, et il y a une intimité qui se partage avec sincérité et confiance.

153. L’amitié est si importante que Jésus se présente comme un ami : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Par la grâce qu’il nous donne, nous sommes élevés de telle sorte que nous sommes réellement ses amis. Nous pouvons l’aimer du même amour qu’il répand en nous, étendant son amour aux autres, dans l’espérance qu’eux aussi trouveront leur place dans la communauté d’amitié fondée par Jésus-Christ.[80] Et même s’il est déjà pleinement heureux, ressuscité, il est possible d’être généreux envers lui, en l’aidant à construire son Royaume en ce monde, en étant ses instruments pour porter son message et sa lumière, et surtout son amour, aux autres (cf. Jn 15, 16). Les disciples ont entendu l’appel de Jésus à l’amitié avec lui. C’est une invitation qui ne les a pas forcés, mais qui a été proposée délicatement à leur liberté : il leur dit « Venez et voyez », et « ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là » (Jn 1, 39). Après cette rencontre, intime et inespérée, ils ont tout laissé et ils ont été avec lui.

154. L’amitié avec Jésus est indéfectible. Il ne s’en va jamais, même si parfois il semble être silencieux. Quand nous en avons besoin, il se laisse rencontrer par nous (cf. Jr 29, 14) et il est à nos côtés, où que nous allions (cf. Jos 1, 9). Car il ne rompt jamais une alliance. Il demande que nous ne l’abandonnions pas : « Demeurez en moi » (Jn 15, 4). Mais si nous nous éloignons, « il reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2Tm 2, 13).

155. Nous parlons avec l’ami, nous partageons les choses les plus secrètes. Avec Jésus aussi, nous parlons. La prière est un défi et une aventure. Et quelle aventure ! Elle permet que nous le connaissions mieux chaque jour, que nous entrions dans sa profondeur et que nous grandissions dans une union plus forte. La prière nous permet de lui dire tout ce qui nous arrive et de rester confiants dans ses bras, et en même temps elle nous offre des instants de précieuse intimité et d’affection, où Jésus répand en nous sa propre vie. En priant, nous lui « ouvrons le jeu » et nous lui faisons la place « pour qu’il puisse agir et puisse entrer et puisse triompher ».[81]

156. Il est ainsi possible de faire l’expérience d’une union constante avec lui qui dépasse tout ce que nous pouvons vivre avec d’autres personnes : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Ne prive pas ta jeunesse de cette amitié. Tu pourras le sentir à ton côté non seulement quand tu pries. Tu reconnaîtras qu’il marche avec toi à tout moment. Essaie de le découvrir et tu vivras la belle expérience de te savoir toujours accompagné. C’est ce qu’ont vécu les disciples d’Emmaüs quand Jésus se rendit présent et « marchait avec eux » (Lc 24, 15), alors qu’ils marchaient et parlaient, désorientés. Un saint a dit que « le christianisme n’est pas un ensemble de vérités à croire, de lois à suivre, d’interdictions. Il devient repoussant de cette manière. Le christianisme est une Personne qui m’a aimé tellement qu’il demande mon amour. Le christianisme, c’est le Christ ».[82]

157. Jésus peut réunir tous les jeunes de l’Eglise en un unique rêve, « un grand rêve et un rêve capable d’abriter tout le monde. Ce rêve pour lequel Jésus a donné sa vie sur la croix et que l’Esprit Saint a répandu et a marqué au feu, le jour de la Pentecôte, dans le cœur de tout homme et de toute femme, dans le cœur de chacun […] Il l’a gravé dans l’attente de trouver de la place pour grandir et pour se développer. Un rêve, un rêve appelé Jésus semé par le Père, Dieu comme Lui – comme le Père – envoyé par le Père, dans la confiance qu’il grandira et vivra en chaque cœur. Un rêve concret, qui est une personne, qui circule dans nos veines, qui fait frissonner le cœur et le fait danser chaque fois que nous l’écoutons ».[83]

La croissance et le mûrissement

158. Beaucoup de jeunes ont le souci de leur corps, se préoccupent du développement de la force physique ou de l’apparence. D’autres s’inquiètent de développer leurs capacités et leurs connaissances, et ils se sentent ainsi plus sûrs. Certains visent plus haut, essayent de s’engager davantage et cherchent un développement spirituel. Saint Jean disait : « Je vous ai écrit, jeunes gens, parce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous » (1Jn 2, 14). Chercher le Seigneur, garder sa Parole, essayer de répondre par sa propre vie, grandir dans les vertus, cela rend fort le cœur des jeunes. C’est pourquoi il faut garder la connexion avec Jésus, être en ligne avec lui, puisque tu ne grandiras pas en bonheur et en sainteté par tes seules forces ni par ton esprit. De même que tu fais attention à ne pas perdre la connexion Internet, fais attention à ce que ta connexion avec le Seigneur reste active ; et cela signifie ne pas couper le dialogue, l’écouter, lui raconter tes affaires et, quand tu ne sais pas clairement ce que tu dois faire, lui demander : Jésus, qu’est-ce que tu ferais à ma place ?[84]

159. J’espère que tu t’estimes toi-même, que tu te prends au sérieux, que tu cherches ta croissance spirituelle. En plus des enthousiasmes propres à la jeunesse, il y a la beauté de chercher « la justice, la foi, la charité, la paix » (2Tm 2, 22). Cela ne veut pas dire perdre la spontanéité, le courage, l’enthousiasme, la tendresse. Car devenir adulte ne signifie pas abandonner les valeurs les meilleures de cette étape de la vie. Autrement, le Seigneur pourrait un jour te faire des reproches : « Je me rappelle l’affection de ta jeunesse, l’amour de tes fiançailles, alors que tu marchais derrière moi au désert » (Jr 2, 2).

160. Au contraire, même un adulte doit mûrir sans perdre les valeurs de la jeunesse. Car chaque étape de la vie est une grâce qui demeure ; elle renferme une valeur qui ne doit pas passer. Une jeunesse bien vécue reste comme une expérience intérieure, et elle est reprise dans la vie adulte, elle est approfondie et continue à donner du fruit. Si le propre du jeune est de se sentir attiré par l’infini qui s’ouvre et qui commence,[85] un risque de la vie adulte, avec ses sécurités et ses conforts, est de restreindre toujours plus cet horizon et de perdre cette valeur propre aux années de la jeunesse. Or le contraire devrait arriver : mûrir, grandir et organiser sa vie sans perdre cet attrait, cette vaste ouverture, cette fascination pour une réalité qui est toujours plus. A chaque moment de la vie, nous devrions pouvoir renouveler et renforcer la jeunesse. Quand j’ai commencé mon ministère de Pape, le Seigneur m’a élargi les horizons et m’a offert une nouvelle jeunesse. La même chose peut arriver pour un mariage célébré il y a de nombreuses années, ou pour un moine entré dans son monastère. Il y a des choses qui demandent des années pour “s’établir”, mais ce mûrissement peut cohabiter avec un feu qui se renouvelle, avec un cœur toujours jeune.

161. Grandir c’est conserver et nourrir les choses les plus précieuses que la jeunesse te laisse, mais, en même temps, c’est être ouvert à purifier ce qui n’est pas bon et à recevoir de nouveaux dons de Dieu qui t’appelle à développer ce qui a de la valeur. Parfois, le complexe d’infériorité peut te conduire à ne pas vouloir voir tes défauts et tes faiblesses, et tu peux de la sorte te fermer à la croissance et à la maturation. Il est mieux de te laisser aimer par Dieu, qui t’aime comme tu es, qui t’estime et te respecte, mais qui, aussi, te propose toujours plus : plus de son amitié, plus de ferveur dans la prière, plus de faim de sa Parole, plus de désir de recevoir le Christ dans l’Eucharistie, plus de désir de vivre son Evangile, plus de force intérieure, plus de paix et de joie spirituelle.

162. Mais je te rappelle que tu ne seras pas saint ni accompli, en copiant les autres. Imiter les saints ne signifie pas copier leur manière d’être et de vivre la sainteté : « Il y a des témoins qui sont utiles pour nous encourager et pour nous motiver, mais non pour que nous les copiions, car cela pourrait même nous éloigner de la route unique et spécifique que le Seigneur veut pour nous ».[86] Tu dois découvrir qui tu es et développer ta manière propre d’être saint, au-delà de ce que disent et pensent les autres. Arriver à être saint, c’est arriver à être plus pleinement toi-même, à être ce que Dieu a voulu rêver et créer, pas une photocopie. Ta vie doit être un aiguillon prophétique qui stimule les autres, qui laisse une marque dans ce monde, cette marque unique que toi seul pourras laisser. En revanche, si tu copies, tu priveras cette terre, et aussi le ciel, de ce que personne d’autre que toi ne pourra offrir. Je me rappelle que saint Jean de la Croix, dans son Cantique Spirituel, écrit que chacun doit tirer profit de ses conseils spirituels « à sa façon »[87], car le même Dieu a voulu manifester sa grâce « d’une manière aux uns, et aux autres d’une autre».[88]

Sentiers de fraternité

163. Ton développement spirituel s’exprime avant tout en grandissant dans l’amour fraternel, généreux, miséricordieux. Saint Paul le disait : « Que le Seigneur vous fasse croître et abonder dans l’amour que vous avez les uns envers les autres et envers tous » (1Th 3, 12). Si seulement tu vivais toujours plus cette “extase” de sortir de toi-même pour chercher le bien des autres jusqu’à donner ta vie.

164. Une rencontre avec Dieu prend le nom d’“extase” lorsqu’elle nous sort de nous-mêmes et nous élève, captivés par l’amour et la beauté de Dieu. Mais nous pouvons aussi être sortis de nous-mêmes pour reconnaître la beauté cachée en tout être humain, sa dignité, sa grandeur en tant qu’image de Dieu et d’enfant du Père. L’Esprit Saint veut nous stimuler pour que nous sortions de nous-mêmes, embrassions les autres par amour et recherchions leur bien. Par conséquent, il est toujours mieux de vivre la foi ensemble et d’exprimer notre amour dans une vie communautaire, en partageant avec d’autres jeunes notre affection, notre temps, notre foi et nos préoccupations. L’Eglise propose beaucoup de lieux divers pour vivre la foi en communauté, car tout est plus facile ensemble.

165. Les blessures que tu as reçues peuvent te porter à la tentation de l’isolement, à te replier sur toi-même, à accumuler les ressentiments ; mais tu ne dois jamais cesser d’écouter l’appel de Dieu au pardon. Comme l’ont bien enseigné les évêques du Rwanda : « La réconciliation avec l’autre demande d’abord de découvrir en lui la splendeur de l’image de Dieu […] Dans cette optique, il est vital de distinguer le pécheur de son péché et de son offense, pour arriver à la vraie réconciliation. Cela veut dire que tu haïsses le mal que l’autre t’inflige, mais que tu continues de l’aimer parce que tu reconnais sa faiblesse et vois l’image de Dieu en lui ».[89]

166. Parfois, toute l’énergie, les rêves et l’enthousiasme de la jeunesse s’affaiblissent par la tentation de nous enfermer en nous-mêmes, dans nos difficultés, dans la blessure de nos sentiments, dans nos plaintes et dans notre confort. Ne permets pas que cela t’arrive, parce que tu deviendras vieux intérieurement, avant l’heure. Chaque âge a sa beauté, et la jeunesse possède l’utopie communautaire, la capacité de rêver ensemble, les grands horizons que nous fixons ensemble.

167. Dieu aime la joie des jeunes et il les invite spécialement à cette joie qui se vit en communion fraternelle, à cette allégresse supérieure de celui qui sait partager, parce que « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35) et que « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2Co 9, 7). L’amour fraternel multiplie notre capacité de bonheur car il nous rend capable d’être heureux du bien des autres : « Réjouissez-vous avec qui est dans la joie » (Rm 12, 15). Que la spontanéité et l’élan de ta jeunesse se changent chaque jour davantage en spontanéité de l’amour fraternel, en courage pour répondre toujours par le pardon, par la générosité, par l’envie de faire communauté. Un proverbe africain dit : “Si tu veux aller vite, marche seul. Si tu veux aller loin, marche avec les autres”. Ne nous laissons pas voler la fraternité.

Des jeunes engagés

168. Il est vrai que, parfois, face à un monde rempli de violences et d’égoïsme, les jeunes peuvent courir le risque de s’enfermer dans de petits groupes, et se priver ainsi des défis de la vie en société, d’un monde vaste, stimulant et dans le besoin. Ils sentent qu’ils vivent l’amour fraternel, mais peut-être leur groupe s’est-il changé en un simple prolongement de soi. Cela devient plus grave si la vocation de laïc se conçoit seulement comme un service à l’intérieur de l’Eglise (lecteurs, acolytes, catéchiste, etc.), oubliant que la vocation laïque consiste avant tout dans la charité en famille, la charité sociale et la charité politique : elle est un engagement concret, à partir de la foi, pour la construction d’une société nouvelle, elle consiste à vivre au milieu du monde et de la société pour évangéliser ses diverses instances, pour faire grandir la paix, la cohabitation, la justice, les droits humains, la miséricorde, et étendre ainsi le Règne de Dieu dans le monde.

169. Je propose aux jeunes d’aller au-delà des groupes d’amis et de construire l’ « amitié sociale, chercher le bien commun. L’inimitié sociale détruit. Et l’inimitié détruit une famille. L’inimitié détruit un pays. L’inimitié détruit le monde. Et l’inimitié la plus grande, c’est la guerre. Et aujourd’hui, nous voyons que le monde est en train d’être détruit par la guerre, parce qu’ils sont incapables de s’asseoir et de se parler […]. Soyez capables de créer l’amitié sociale ».[90] Ce n’est pas facile. Il faut toujours renoncer à quelque chose, il faut négocier, mais si nous le faisons en pensant au bien de tous, nous pourrons réaliser la magnifique expérience de laisser de côté les différences pour lutter ensemble pour une chose commune. Oui, essayons de chercher les points de coïncidence parmi les nombreuses dissensions, dans cet effort artisanal parfois coûteux de jeter des ponts, de construire une paix qui soit bonne pour tous ; cela c’est le miracle de la culture de la rencontre que les jeunes peuvent oser vivre avec passion.

170. Le Synode a reconnu que « bien que sous une forme différente par rapport aux générations passées, l’engagement social est un trait spécifique des jeunes d’aujourd’hui. A côté de certains qui restent indifférents, il y en a beaucoup d’autres qui sont disponibles pour des initiatives de volontariat, de citoyenneté active et de solidarité sociale : il est important de les accompagner et de les encourager pour faire émerger leurs talents, leurs compétences et leur créativité et pour inciter à la prise de responsabilité de leur part. L’engagement social et le contact direct avec les pauvres demeurent une occasion fondamentale de découverte et d’approfondissement de la foi et de discernement de sa propre vocation. […] La disponibilité en faveur de l’engagement dans le domaine politique en vue du bien commun a été signalée ».[91]

171. Aujourd’hui, grâce à Dieu, les groupes de jeunes en paroisse, dans les collèges, dans les mouvements, ou les groupes universitaires, sortent souvent pour accompagner les personnes âgées et malades, ou visiter les quartiers pauvres, ou bien sortent ensemble pour aider les personnes dans le besoin dans ce qu’on appelle les “nuits de la charité”. Ils reconnaissent souvent que, dans ces activités, ils reçoivent plus qu’ils ne donnent, car on apprend et mûrit beaucoup lorsqu’on ose entrer en contact avec la souffrance des autres. De plus, il y a chez les pauvres une sagesse cachée, et ils peuvent, avec des mots simples, nous aider à découvrir des valeurs que nous ne voyons pas.

172. D’autres jeunes participent à des programmes sociaux pour construire des maisons pour ceux qui n’ont pas de toit, ou pour assainir des lieux pollués, ou pour collecter des aides pour les personnes les plus nécessiteuses. Il serait bon que cette énergie communautaire s’applique non seulement à des actions ponctuelles, mais de manière stable, avec des objectifs clairs et une bonne organisation qui aide à réaliser un travail plus suivi et plus efficace. Les étudiants peuvent s’unir de manière interdisciplinaire pour appliquer leur savoir à la résolution de problèmes sociaux, et ils peuvent, dans cette tâche, travailler au coude à coude avec les jeunes d’autres Eglises ou d’autres religions.

173. Comme dans le miracle de Jésus, les pains et les poissons des jeunes peuvent se multiplier (cf. Jn 6, 4-13). De même que dans la parabole, les petites semences des jeunes se transforment en arbres et en récoltes (cf. Mt 13, 23. 31-32). Tout cela à partir de la source vive de l’Eucharistie dans laquelle notre pain et notre vin sont transfigurés pour nous donner la vie éternelle. Si on demande aux jeunes un travail important et difficile, ils pourront, avec la foi dans le Ressuscité, l’affronter avec créativité et espérance, et en se disposant toujours au service, comme les serviteurs de ces noces, surpris d’être les collaborateurs du premier signe de Jésus, qui ont seulement suivi la consigne de sa Mère : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). Miséricorde, créativité et espérance font grandir la vie.

174. Je veux t’inciter à cet engagement, parce que je sais que « ton cœur, cœur jeune, veut construire un monde meilleur. Je suis les nouvelles du monde et je vois que de nombreux jeunes, en tant de parties du monde, sont sortis sur les routes pour exprimer le désir d’une civilisation plus juste et fraternelle. Les jeunes sur les routes. Ce sont des jeunes qui veulent être protagonistes du changement. S’il vous plaît, ne laissez pas les autres être protagonistes du changement ! Vous, vous êtes ceux qui ont l’avenir ! Par vous l’avenir entre dans le monde. Je vous demande aussi d’être protagonistes de ce changement. Continuez à vaincre l’apathie, en donnant une réponse chrétienne aux inquiétudes sociales et politiques, présentes dans diverses parties du monde. Je vous demande d’être constructeurs du monde, de vous mettre au travail pour un monde meilleur. Chers jeunes, s’il vous plaît, ne regardez pas la vie “du balcon”, mettez-vous en elle, Jésus n’est pas resté au balcon, il s’est immergé ; ne regardez pas la vie “du balcon”, immergez-vous en elle comme l’a fait Jésus ».[92]

Des missionnaires courageux

175. Amoureux du Christ, les jeunes sont appelés à témoigner de l’Evangile partout, par leur propre vie. Saint Albert Hurtado disait : « Etre apôtre ce n’est pas porter un insigne à la boutonnière de la veste ; ce n’est pas parler de la vérité mais la vivre, s’incarner en elle, devenir Christ. Etre apôtre ce n’est pas porter une torche à la main, posséder la lumière mais être la lumière […] L’Evangile […] plus qu’un enseignement est un exemple. Le message changé en vie vécue ».[93]

176. La valeur du témoignage ne signifie pas que l’on doit faire taire la Parole. Pourquoi ne pas parler de Jésus, pourquoi ne pas dire aux autres qu’il donne la force de vivre, qu’il est bon de parler avec lui, que méditer ses paroles nous fait du bien ? Jeunes, ne permettez pas que le monde vous entraîne à partager seulement les choses mauvaises ou superficielles. Soyez capables d’aller à contre-courant et sachez partager Jésus, communiquez la foi qu’il vous a offerte. Si seulement vous pouviez sentir dans le cœur le même mouvement irrésistible qui agitait saint Paul quand il disait : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » (1Co 9, 16).

177. « Où nous envoie Jésus ? Il n’y a pas de frontières, il n’y a pas de limites : il nous envoie à tous. L’Evangile est pour tous et non pour quelques-uns. Il n’est pas seulement pour ceux qui semblent plus proches, plus réceptifs, plus accueillants. Il est pour tous. N’ayez pas peur d’aller, et de porter le Christ en tout milieu, jusqu’aux périphéries existentielles, également à celui qui semble plus loin, plus indifférent. Le Seigneur est à la recherche de tous, il veut que tous sentent la chaleur de sa miséricorde et de son amour ».[94] Il nous invite à aller sans crainte avec l’annonce missionnaire, là où nous nous trouvons et avec qui nous sommes, dans le quartier, au bureau, au sport, lors des sorties avec les amis, dans le bénévolat ou dans le travail ; toujours il est bon et opportun de partager la joie de l’Evangile. C’est ainsi que le Seigneur va chercher tout le monde. Et vous, jeunes, il veut que vous soyez ses instruments pour répandre lumière et espérance, car il veut compter sur votre audace, votre courage et votre enthousiasme.

178. Il ne faut pas espérer que la mission soit facile et confortable. Certains jeunes ont donné leur vie afin de ne pas arrêter leur élan missionnaire. Les évêques de Corée ont déclaré : « Nous attendons de pouvoir être des grains de blé et des instruments pour le salut de l’humanité, en suivant l’exemple des martyrs. Même si notre foi est toute petite comme une semence de moutarde, Dieu lui donnera la croissance et l’utilisera comme un instrument pour son œuvre de salut ».[95] Chers amis, n’attendez pas demain pour collaborer à la transformation du monde avec votre énergie, votre audace et votre créativité. Votre vie n’est pas un « entre-temps ». Vous êtes l’heure de Dieu qui vous veut féconds.[96] Car « c’est en donnant que l’on reçoit »,[97] et la meilleure manière de préparer un bon avenir est de bien vivre le présent dans le don et la générosité.

 

CHAPITRE 6

DES JEUNES AVEC DES RACINES

 

179. J’ai parfois vu de jeunes arbres, beaux, cherchant toujours davantage à élever leurs branches vers le ciel, et qui ressemblaient à un chant d’espérance. Plus tard, après une tempête, je les ai vus tombés, sans vie. C’est parce qu’ils n’avaient pas beaucoup de racines ; ils avaient déployé leurs branches sans bien s’enraciner dans la terre et ils ont cédé aux assauts de la nature. C’est pourquoi je souffre de voir que certains proposent aux jeunes de construire un avenir sans racines, comme si le monde commençait maintenant. Car « il est impossible que quelqu’un grandisse s’il n’a pas de racines fortes qui aident à être bien debout et enraciné dans la terre. Il est facile de se disperser, quand on n’a pas où s’attacher, où se fixer ».[98]

Qu’ils ne t’arrachent pas de la terre

180. Ce n’est pas une question secondaire, et il me semble bon d’y consacrer un bref chapitre. Comprendre cela permet de distinguer la joie de la jeunesse d’un faux culte à la jeunesse que quelques-uns utilisent pour séduire les jeunes et les utiliser à leurs fins.

181. Pensez à cela : si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs, qui détruisent (ou dé-construisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés.

182. En même temps, les manipulateurs utilisent d’autres moyens : une vénération de la jeunesse, comme si tout ce qui n’est pas jeune était détestable et caduque. Le corps jeune devient le symbole de ce nouveau culte, et donc tout ce qui a rapport avec ce corps est idolâtré, désiré sans limites ; et ce qui n’est pas jeune est regardé avec mépris. Mais c’est une arme qui, surtout, finit par dégrader les jeunes eux-mêmes, les vide des vraies valeurs, les utilise pour obtenir des avantages personnels, économiques ou politiques.

183. Chers jeunes, n’acceptez pas qu’on utilise votre jeunesse pour favoriser une vie superficielle qui confond beauté et apparence. Il est mieux que vous sachiez découvrir qu’il y a de la beauté chez le travailleur qui rentre chez lui sale et décoiffé, mais avec la joie d’avoir gagné le pain pour ses enfants. Il y a une beauté extraordinaire dans la communion de toute une famille à table, et dans le pain partagé avec générosité, même si la table est très pauvre. Il y a de la beauté chez l’épouse mal coiffée et un peu âgée qui reste à s’occuper de son mari malade, au-delà de ses forces et de sa propre santé. Même si le printemps des fiançailles est passé, il y a de la beauté dans la fidélité des couples qui s’aiment à l’automne de leur vie, et chez ces vieillards qui marchent de pair. Il y a de la beauté, au-delà des apparences et de l’esthétique en vogue, en tout homme et en toute femme qui vit avec amour sa vocation personnelle, dans le service désintéressé de la communauté, de la patrie, dans le travail anonyme et gratuit pour rétablir l’amitié sociale. Découvrir, montrer et mettre en avant cette beauté, qui ressemble à celle du Christ sur la croix, c’est poser les fondations de la véritable solidarité sociale et de la culture de la rencontre.

184. Avec les stratégies du faux culte de la jeunesse et de l’apparence, on promeut aujourd’hui une spiritualité sans Dieu, une affectivité sans communauté et sans engagement envers ceux qui souffrent, une crainte des pauvres vus comme des personnes dangereuses, et une série d’offres qui prétendent vous créer un avenir paradisiaque qui sera sans cesse reporté à plus tard. Je ne veux pas vous proposer cela, et, avec toute mon affection, je veux vous mettre en garde de ne pas vous laisser dominer par cette idéologie qui ne vous rendra pas davantage jeunes, mais qui fera de vous des esclaves. Je vous propose un autre chemin, fait de liberté, d’enthousiasme, de créativité, d’horizons nouveaux, mais en cultivant en même temps ces racines qui nourrissent et soutiennent.

185. Dans ce sens, je veux souligner que « de nombreux Pères synodaux provenant de milieux non occidentaux signalent que, dans leurs pays, la mondialisation porte en elle d’authentiques formes de colonisation culturelle, qui déracinent les jeunes des appartenances culturelles et religieuses dont ils proviennent. Un engagement de l’Eglise est nécessaire pour les accompagner dans ce passage sans qu’ils perdent les traits les plus précieux de leur identité ».[99]

186. Nous voyons aujourd’hui une tendance à homogénéiser les jeunes, à dissoudre les différences propres à leur lieu d’origine, à les transformer en êtres manipulables, fabriqués en série. Il se produit ainsi une destruction culturelle qui est aussi grave que la disparition des espèces animales et végétales.[100] C’est pourquoi, dans un message aux jeunes indigènes réunis à Panama, je les ai exhortés à « assumer leurs racines, parce que c’est des racines que vient la force qui vous fera grandir, fleurir, porter des fruits ».[101]

Ta relation avec les personnes âgées

187. Il a été dit au Synode que « les jeunes sont projetés vers le futur et affrontent la vie avec énergie et dynamisme. Ils sont toutefois tentés aussi de se concentrer sur la jouissance du présent et tendent parfois à accorder peu d’attention à la mémoire du passé d’où ils proviennent, en particulier des nombreux dons que leur ont transmis leurs parents, leurs grands-parents et le bagage culturel de la société dans laquelle ils vivent. Aider les jeunes à découvrir la richesse vivante du passé, en en faisant mémoire et en s’en servant pour leurs choix et pour le développement de leurs potentialités, est un acte d’amour véritable à leur égard, en vue de leur croissance et des choix qu’ils sont appelés à faire ».[102]

188. La Parole de Dieu recommande de ne pas perdre le contact avec les personnes âgées afin de pouvoir recourir à leur expérience : « Tiens-toi dans l’assemblée des vieillards et si tu vois un sage, attache-toi à lui […] Si tu vois un homme de sens, va vers lui dès le matin, et que tes pas usent le seuil de sa porte » (Si 6, 34.36). De toute manière, les longues années qu’ils ont vécues et tout ce qui est arrivé dans leur vie doivent nous porter à les considérer avec respect : « Tu te lèveras devant une tête chenue » (Lv 19, 32). Car « la fierté des jeunes gens, c’est leur vigueur, la parure des vieillards, c’est leur tête chenue » (Pr 20, 29).

189. La Bible nous demande : « Écoute ton père qui t’a engendré, ne méprise pas ta mère devenue vieille » (Pr 23, 22). Le commandement d’honorer son père et sa mère « est le premier commandement auquel soit attachée une promesse » (Ep 6, 2 ; cf. Ex 20, 12 ; Dt 5, 16 ; Lv 19, 3), et la promesse est : « tu t’en trouveras bien et jouiras d’une longue vie sur la terre » (Ep 6, 3).

190. Cela ne signifie pas que tu doives être d’accord avec tout ce qu’ils disent, ni que tu doives approuver toutes leurs actions. Un jeune devrait toujours avoir un esprit critique. Saint Basile le Grand, en parlant des auteurs grecs anciens, recommandait aux jeunes de les estimer mais d’accueillir seulement ce qu’ils peuvent enseigner de bon.[103] Il s’agit simplement d’être ouvert pour recueillir une sagesse qui se communique de génération en génération, qui peut coexister avec certaines misères humaines, et qui n’a pas à disparaître devant les nouveautés de la consommation et du marché.

191. La rupture entre générations n’a jamais aidé le monde et ne l’aidera jamais. Ce sont les chants des sirènes d’un avenir sans racines, sans ancrage. C’est le mensonge qui te fait croire que seul ce qui est nouveau est bon et beau. L’existence de relations intergénérationnelles implique que les communautés possèdent une mémoire collective, car chaque génération reprend les enseignements de ceux qui ont précédé, laissant un héritage à ceux qui suivront. Cela constitue le cadre de référence pour consolider fermement une nouvelle société. Comme le dit le dicton : “Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait, il n’y aurait rien qui ne puisse se faire”.

Rêves et visions

192. Dans la prophétie de Joël nous trouvons l’annonce qui nous permet de comprendre cela d’une manière très belle. Il dit : « Je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes » (Jl 3, 1 ; cf. Ac 2, 17). Si les jeunes et les anciens s’ouvrent à l’Esprit Saint, ils forment une association merveilleuse. Les anciens rêvent et les jeunes ont des visions. Comment se complètent ces deux choses ?

193. Les anciens ont des rêves faits de souvenirs, de beaucoup de choses vécues, avec l’empreinte de l’expérience des années. Si les jeunes s’enracinent dans ces rêves des anciens, ils arrivent à voir l’avenir, ils peuvent avoir des visions qui leur ouvrent l’horizon et leur montrent de nouveaux chemins. Mais si les anciens ne rêvent pas, les jeunes ne peuvent plus voir clairement l’horizon.

194. Il est beau de trouver dans ce qu’ont gardé nos parents, un souvenir qui nous permet d’imaginer ce que nos grands-pères et nos grand-mères ont rêvé pour nous. Tout être humain, même avant de naître, a reçu de ses ancêtres, en don, la bénédiction d’un rêve plein d’amour et d’espérance : celui d’une vie meilleure pour lui. Et s’il ne l’a pas reçu de ses grands-parents, un arrière-grand-parent l’a rêvé et s’est réjoui pour lui en regardant le berceau de ses enfants puis, celui de ses petits-enfants. Le rêve premier, le rêve créateur de Dieu notre Père précède et accompagne la vie de tous ses enfants. Faire mémoire de cette bénédiction qui se poursuit de génération en génération est un héritage précieux qu’il faut savoir garder vivant pour pouvoir le transmettre nous aussi.

195. Pour cela, il est bon de faire en sorte que les personnes âgées racontent de longues histoires, qui semblent parfois mythiques, fantaisistes – ce sont des rêves d’anciens – mais elles sont très souvent remplies d’une riche expérience, de symboles éloquents, de messages cachés. Ces récits demandent du temps, que nous donnons gratuitement pour écouter et interpréter avec patience, car ils n’entrent pas dans un message des réseaux sociaux. Nous devons accepter que toute la sagesse dont nous avons besoin pour la vie ne puisse pas être enfermée dans les limites qu’imposent les moyens de communication actuels.

196. Dans le livre La sagesse du temps,[104] j’ai exprimé certains souhaits sous forme de requêtes : « Qu’est-ce que je demande aux anciens parmi lesquels je me compte moi-même ? Je demande que nous soyons les gardiens de la mémoire. Les grands-pères et les grands-mères doivent former un chœur. Je m’imagine les anciens comme le chœur permanent d’un grand sanctuaire spirituel, dans lequel les prières de demande et les chants de louange soutiennent la communauté tout entière qui travaille et lutte sur le terrain de la vie ».[105] C’est beau que « les jeunes hommes, aussi les vierges, les vieillards avec les enfants louent le nom du Seigneur » (Ps 148, 12-13).

197. Nous, les anciens, que pouvons-nous leur donner ? « Nous pouvons rappeler aux jeunes d’aujourd’hui, qui vivent leur propre mélange d’ambitions héroïques et d’insécurités, qu’une vie sans amour est une vie inféconde ».[106] Que pouvons-nous leur dire ? « Nous pouvons dire aux jeunes qui ont peur que l’anxiété face à l’avenir peut être vaincue ».[107] Que pouvons-nous leur apprendre ? « Nous pouvons apprendre aux jeunes trop préoccupés d’eux-mêmes que l’on fait l’expérience d’une plus grande joie à donner qu’à recevoir, et que l’amour ne se montre pas seulement par des paroles, mais aussi par des actes ».[108]

Risquer ensemble

198. L’amour qui se donne et qui opère se trompe souvent. Celui qui agit, celui qui risque, peut commettre des erreurs. Il peut être à présent intéressant de rapporter ici le témoignage de Maria Gabriela Perin: orpheline de père depuis sa naissance, elle réfléchit sur la manière dont une relation, qui n’a pas duré mais qui l’a rendue mère et maintenant grand-mère, a influencé sa vie : « Ce que je sais c’est que Dieu crée des histoires. Dans son génie et sa miséricorde, il prend nos victoires et nos échecs et tisse de belles tapisseries pleines d’humour. Le revers du tissage peut sembler désordonné avec ses fils emmêlés – les événements de notre vie – sûrement c’est sur ce côté que nous faisons une fixation quand nous avons des doutes. Cependant, le bon côté de la tapisserie présente une histoire magnifique, et c’est le côté que Dieu voit ».[109] Quand les personnes aînées regardent attentivement la vie, elles savent souvent de manière instinctive ce qu’il y a derrière les fils emmêlés, et elles reconnaissent ce que Dieu fait de façon créative, même avec nos erreurs.

199. Si nous marchons ensemble, jeunes et vieux, nous pourrons être bien enracinés dans le présent, et, de là, fréquenter le passé et l’avenir : fréquenter le passé, pour apprendre de l’histoire et pour guérir les blessures qui parfois nous conditionnent ; fréquenter l’avenir pour nourrir l’enthousiasme, faire germer des rêves, susciter des prophéties, faire fleurir des espérances. De cette manière, nous pourrons, unis, apprendre les uns des autres, réchauffer les cœurs, éclairer nos esprits de la lumière de l’Evangile et donner de nouvelles forces à nos mains.

200. Les racines ne sont pas des ancres qui nous enchaînent à d’autres époques et qui nous empêchent de nous incarner dans le monde actuel pour faire naître quelque chose de nouveau. Elles sont, au contraire, un point d’ancrage qui nous permet de nous développer et de répondre à de nouveaux défis. Il ne faut pas non plus « nous asseoir pour regretter le temps passé ; nous devons accepter avec réalisme et amour notre culture et la remplir de l’Evangile. Nous sommes envoyés aujourd’hui pour annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus aux temps nouveaux. Nous devons aimer notre temps avec ses possibilités et ses risques, avec ses joies et ses souffrances, avec ses risques et ses limites, avec ses succès et ses erreurs ».[110]

201. Au Synode, l’un des jeunes auditeurs, venant des îles Samoa, a dit que l’Eglise est une pirogue, sur laquelle les vieux aident à maintenir la direction en interprétant la position des étoiles, et les jeunes rament avec force en imaginant ce qui les attend plus loin. Ne nous laissons entraîner ni par les jeunes qui pensent que les adultes sont un passé qui ne compte plus, déjà caduque, ni par les adultes qui croient savoir toujours comment doivent se comporter les jeunes. Il est mieux que nous montions tous dans la même pirogue et que nous cherchions ensemble un monde meilleur, sous l’impulsion toujours nouvelle de l’Esprit Saint.

CHAPITRE 7

LA PASTORALE DES JEUNES

 

202. La pastorale des jeunes, telle que nous étions habitués à la mettre en œuvre, a souffert de l’assaut des changements sociaux et culturels. Les jeunes, dans les structures habituelles, ne trouvent souvent pas de réponses à leurs préoccupations, à leurs besoins, à leurs problèmes et à leurs blessures. La prolifération et la croissance des associations et des mouvements avec des caractéristiques à prédominance juvénile peuvent être interprétées comme une action de l’Esprit qui ouvre de nouveaux chemins. Il devient nécessaire cependant d’approfondir la participation de ces associations et mouvements à la pastorale d’ensemble de l’Eglise, ainsi qu’une plus grande communion entre eux par une meilleure coordination de l’action. Bien qu’il ne soit pas toujours facile de s’adresser aux jeunes, il y a deux aspects à développer : la conscience que c’est toute la communauté qui les évangélise et l’urgence qu’ils aient une place plus importante dans les propositions pastorales.

Une pastorale synodale

203. Je tiens à souligner que les jeunes eux-mêmes sont des agents de la pastorale de la jeunesse, accompagnés et guidés, mais libres de rechercher de nouveaux chemins avec créativité et audace. Par conséquent, il serait superflu que je m’arrête ici pour proposer une sorte de manuel de pastorale des jeunes ou un guide de pastorale pratique. Il s’agit surtout de mettre en jeu l’intelligence, l’ingéniosité et la connaissance que les jeunes eux-mêmes ont de la sensibilité, de la langue et des problématiques des autres jeunes.

204. Ils nous font voir la nécessité d’adopter de nouveaux styles et de nouvelles stratégies. Par exemple, alors que les adultes ont tendance à se préoccuper de tout planifier, avec des réunions périodiques et des horaires fixes, aujourd’hui la plupart des jeunes sont difficilement attirés par ces programmes pastoraux. La pastorale des jeunes doit acquérir une autre flexibilité, et réunir les jeunes pour des évènements, des manifestations qui leur offrent chaque fois un lieu où ils reçoivent non seulement une formation, mais qui leur permettent aussi de partager leur vie, de célébrer, de chanter, d’écouter de vrais témoignages et de faire l’expérience de la rencontre communautaire avec le Dieu vivant.

205. D’autre part, il serait particulièrement souhaitable de recueillir encore plus de bonnes pratiques : ces méthodologies, ces motivations, ces langages qui ont été réellement attractifs pour conduire les jeunes au Christ et à l’Eglise. Peu importe leur couleur, qu’ils soient « conservateurs ou progressistes », qu’ils soient « de droite ou de gauche ». Le plus important est que nous recueillons tout ce qui a donné de bons résultats et ce qui est efficace pour communiquer la joie de l’Evangile.

206. La pastorale des jeunes ne peut être que synodale, autrement dit, constituer un « marcher ensemble » qui implique une « mise en valeur des charismes que l’Esprit donne selon la vocation et le rôle de chacun des membres [de l’Eglise], à travers un dynamisme de coresponsabilité. […] Animés par cet esprit, nous pourrons avancer vers une Eglise participative et coresponsable, capable de mettre en valeur la richesse de la diversité dont elle se compose, en accueillant aussi avec gratitude l’apport des fidèles laïcs, notamment des jeunes et des femmes, celui de la vie consacrée féminine et masculine, et celui de groupes, d’associations et de mouvements. Personne ne doit être mis ou ne doit pouvoir se mettre à l’écart ».[111]

207. De cette façon, en apprenant les uns des autres, nous pourrons mieux refléter ce merveilleux polyèdre que doit être l’Eglise de Jésus-Christ. Elle peut attirer les jeunes précisément parce qu’elle n’est pas une unité monolithique, mais un canevas de dons variés que l’Esprit répand sans cesse en elle, en la rendant toujours nouvelle malgré ses misères.

208. Il y a eu beaucoup de propositions concrètes dans le Synode visant à renouveler la pastorale des jeunes et à la libérer des programmes qui ne sont plus efficaces parce qu’ils n’entrent pas en dialogue avec la culture actuelle des jeunes. Bien sûr, je ne peux pas ici toutes les rassembler et certaines d’entre elles peuvent être trouvées dans le Document final du Synode.

Les grandes lignes d’action

209. Je voudrais simplement souligner brièvement que la pastorale des jeunes comporte deux lignes d’action. L’une est la recherche, l’invitation, l’appel qui attire de nouveaux jeunes à faire l’expérience du Seigneur. L’autre est la croissance, le développement d’un chemin de maturation pour ceux qui ont déjà fait cette expérience.

210. En ce qui concerne la première, la recherche, je fais confiance à la capacité des jeunes eux-mêmes, qui savent trouver les chemins attrayants pour appeler. Ils savent organiser des festivals, des manifestations sportives, et même ils savent évangéliser par les réseaux sociaux avec des messages, des chansons, des vidéos et d’autres interventions. Il faut seulement stimuler les jeunes et leur donner une liberté pour qu’ils s’enthousiasment en devenant missionnaires dans les milieux des jeunes. La première annonce peut éveiller à une expérience profonde de foi au beau milieu d’une “retraite de choc”, pendant une conversation dans un bar, dans un moment de détente à l’université, ou par n’importe lequel des chemins insondables de Dieu. Mais le plus important est que chaque jeune ose semer la première annonce dans cette terre fertile qu’est le cœur d’un autre jeune.

211. Dans cette recherche, il faut privilégier le langage de la proximité, la langue de l’amour désintéressé, relationnel et existentiel qui touche le cœur, atteint la vie, éveille l’espérance et les désirs. Il est nécessaire de s’approcher des jeunes avec la grammaire de l’amour, non pas par prosélytisme. La langue que les jeunes comprennent est celle de ceux qui donnent leur vie, de celui qui est là pour eux et avec eux, et de ceux qui, malgré leurs limites et leurs faiblesses, essaient de vivre leur foi de manière cohérente. Dans le même temps, nous avons encore à chercher avec une plus grande sensibilité comment incarner le kérygme dans la langue que parlent les jeunes d’aujourd’hui.

212. Concernant la croissance, je veux faire une mise en garde importante. Dans certains endroits, il arrive que, après avoir suscité chez les jeunes une expérience intense de Dieu, une rencontre avec Jésus qui a touché leur cœur, on leur offre ensuite seulement des réunions de « formation » où sont uniquement abordées des questions doctrinales et morales : sur les maux du monde actuel, sur l’Eglise, sur la Doctrine sociale, sur la chasteté, sur le mariage, sur le contrôle de la natalité et sur d’autres thèmes. Le résultat est que beaucoup de jeunes s’ennuient, perdent le feu de la rencontre avec le Christ et la joie de le suivre, beaucoup abandonnent le chemin et d’autres deviennent tristes et négatifs. Calmons l’obsession de transmettre une accumulation de contenus doctrinaux, et avant tout essayons de susciter et d’enraciner les grandes expériences qui soutiennent la vie chrétienne. Comme l’a dit Romano Guardini : « dans l’expérience d’un grand amour […] tout ce qui se passe devient un évènement relevant de son domaine ».[112]

213. Tout projet formateur, tout chemin de croissance pour les jeunes, doit certainement inclure une formation doctrinale et morale. Il est tout aussi important d’être centré sur deux axes principaux : l’un est l’approfondissement du kérygme, l’expérience fondatrice de la rencontre avec Dieu par le Christ mort et ressuscité. L’autre est la croissance de l’amour fraternel, dans la vie communautaire, par le service.

214. J’ai beaucoup insisté à ce sujet dans Evangelii gaudium et je crois qu’il est opportun de le rappeler. D’une part, ce serait une grave erreur de penser que dans la pastorale des jeunes « le kérygme doit être abandonné au profit d’une formation prétendue plus solide. Rien n’est plus « solide », plus profond, plus sûr, plus dense et plus sage que cette annonce. Toute la formation chrétienne est avant tout l’approfondissement du kérygme qui se fait chair toujours plus et toujours mieux ».[113] Par conséquent, la pastorale des jeunes doit toujours inclure des temps qui aident à renouveler et à approfondir l’expérience personnelle de l’amour de Dieu et de Jésus-Christ vivant. Cela se fera par divers moyens : des témoignages, des chants, des moments d’adoration, des espaces de réflexion spirituelle avec les Saintes Ecritures, et même par diverses incitations à travers les réseaux sociaux. Mais jamais cette joyeuse expérience de rencontre avec le Seigneur ne doit être remplacée par une sorte “d’endoctrinement”.

215. D’autre part, tout plan de la pastorale des jeunes doit intégrer clairement des ressources et des moyens variés pour aider les jeunes à grandir dans la fraternité, à vivre en frères, à s’entraider mutuellement, à créer une communauté, à servir les autres, à être proches des pauvres. Si l’amour fraternel est le « commandement nouveau » (Jn 13, 34), s’il est « la plénitude de la Loi » (Rm 13, 10) s’il est ce qui manifeste le mieux notre amour pour Dieu, alors il doit occuper une place prépondérante dans tout plan de formation et de croissance pour les jeunes.

Des milieux adaptés

216. Dans toutes nos institutions, nous avons besoin de développer et d’améliorer beaucoup plus notre capacité d’accueil cordial, parce que beaucoup de jeunes qui viennent le font alors qu’ils sont dans une profonde situation d’abandon. Et je ne parle pas de certains conflits familiaux, mais d’une expérience qui concerne également les enfants, les jeunes et les adultes, les mères, les pères et les enfants. Pour tant d’orphelins et d’orphelines, nos contemporains, (nous-mêmes peut-être ?), les communautés comme la paroisse et l’école devraient offrir des chemins d’amour gratuit et de promotion, d’affirmation de soi et de croissance. Beaucoup de jeunes se sentent aujourd’hui enfants de l’échec, parce que les rêves de leurs parents et de leurs grands-parents ont brûlé dans le feu de l’injustice, de la violence sociale, du sauve-qui-peut. Combien de déracinements ! Si les jeunes ont grandi dans un monde de cendres, il est difficile qu’ils puissent entretenir le feu des grandes idées et des projets. S’ils ont grandi dans un désert vide de sens, comment pourront-ils avoir envie de se sacrifier pour semer ? L’expérience de la discontinuité, du déracinement et de l’effondrement des certitudes de base, promue par la culture médiatique actuelle, provoque ce sentiment profond d’abandon auquel nous devons répondre en créant des espaces fraternels et attirants où l’on vit avec sens.

217. Créer un “foyer” en définitive, « c’est faire une famille C’est apprendre à se sentir unis aux autres au-delà des liens utilitaires ou fonctionnels unis de façon à sentir la vie un peu plus humaine. Créer un foyer, c’est faire en sorte que la prophétie prenne corps et rende nos heures et nos jours moins inhospitaliers, moins indifférents et anonymes. C’est créer des liens qui se construisent par des gestes simples, quotidiens et que nous pouvons tous faire. Un foyer, et tous nous le savons très bien, a besoin de la collaboration de chacun. Personne ne peut être indifférent ou étranger puisque chacun est une pierre nécessaire à la construction. Et cela implique de demander au Seigneur de nous donner la grâce d’apprendre à avoir de la patience, d’apprendreà se pardonner ; apprendre tous les jours à recommencer. Et combien de fois pardonner ou recommencer ? Soixante-dix fois sept fois, chaque fois qu’elles sont nécessaires. Créer des liens forts exige de la confiance qui se nourrit tous les jours de patience et de pardon. Et il se produit ainsi le miracle de faire l’expérience qu’ici on naît de nouveau ; ici, tous, nous naissons de nouveau, parce que nous sentons agir la caresse de Dieu qui nous permet de rêver le monde plus humain et, par conséquent, plus divin ».[114]

218. Dans ce contexte, au sein de nos institutions, nous avons besoin d’offrir aux jeunes leurs propres lieux, qu’ils puissent aménager à leur goût, et où ils puissent entrer et sortir librement, des lieux qui les accueillent et où ils puissent se rendre spontanément et avec confiance à la rencontre d’autres jeunes, tant dans les moments de souffrance ou de lassitude, que dans les moments où ils désirent célébrer leurs joies. Quelque chose comme cela a été réalisé par certains patronages et d’autres centres de jeunesse, qui, dans de nombreux cas, constituent des lieux où les jeunes font des expériences d’amitié et de sentiments amoureux, où ils se retrouvent et peuvent partager la musique, les loisirs, le sport, et aussi la réflexion et la prière, grâce à de petites subventions et diverses propositions. Cela ouvre à cette annonce indispensable de personne à personne qui ne peut être remplacée par aucune procédure ni aucune stratégie pastorale.

219. « L’amitié et la confrontation, souvent aussi en groupes plus ou moins structurés, offrent l’occasion de renforcer ses compétences sociales et relationnelles dans un contexte où l’on n’est ni évalué ni jugé. L’expérience de groupe constitue aussi une grande ressource pour le partage de la foi et pour l’aide réciproque dans le témoignage. Les jeunes sont capables de guider d’autres jeunes et de vivre un véritable apostolat au milieu de leurs amis»[115]

220. Cela ne signifie pas qu’ils s’isolent et perdent tout contact avec les communautés des paroisses, des mouvements et d’autres institutions ecclésiales. Mais ils s’intégreront mieux dans des communautés ouvertes, vivant dans la foi, désireuses de rayonner Jésus-Christ, joyeuses, libres, fraternelles et engagées. Ces communautés peuvent être les canaux par lesquels ils sentent qu’il est possible de cultiver des relations précieuses.

La pastorale des institutions éducatives

221. L’école est sans aucun doute une plate-forme pour s’approcher des enfants et des jeunes. Elle est le lieu privilégié de promotion de la personne, et c’est pourquoi la communauté chrétienne a toujours eu une grande attention envers elle, soit en formant des enseignants et des responsables, soit en instaurant ses propres écoles, de tous les degrés. Dans ce domaine, l’Esprit a suscité d’innombrables charismes et témoignages de sainteté. Cependant l’école a besoin d’une autocritique urgente, si nous constatons les résultats de la pastorale de beaucoup d’entre elles, une pastorale centrée sur l’instruction religieuse qui est souvent incapable de susciter des expériences de foi durables. De plus, certains collèges catholiques semblent être organisés seulement pour leur préservation. La phobie du changement fait qu’ils ne peuvent pas tolérer l’incertitude et qu’ils se replient face aux risques, réels ou imaginaires, que tout changement entraîne. L’école transformée en “bunker” qui protège des erreurs “de l’extérieur”, est l’expression caricaturale de cette tendance. Cette image reflète d’une manière choquante ce que beaucoup de jeunes éprouvent à la sortie de certains établissements éducatifs : une inadéquation insurmontable entre ce qu’ils ont appris et le monde dans lequel ils doivent vivre. Même les propositions religieuses et morales qu’ils ont reçues ne les ont pas préparés à les confronter avec un monde qui les ridiculise, et ils n’ont pas appris comment prier et vivre leur foi d’une manière qui puisse être facilement soutenue au milieu du rythme de cette société. En réalité, une des plus grandes joies d’un éducateur est de voir un étudiant se constituer lui-même comme une personne forte, intégrée, protagoniste et capable de donner.

222. L’école catholique reste essentielle comme espace pour l’évangélisation des jeunes. Il est important de prendre en compte certains critères inspirateurs, signalés dans Veritatis gaudium, en vue d’un renouvellement et d’une relance des écoles et des universités “en sortie” missionnaire, tels que: l’expérience du kérygme, le dialogue dans tous les domaines, l’interdisciplinarité et la transdisciplinarité, le développement de la culture de la rencontre, la nécessité urgente de “faire réseau” et l’option pour les derniers, pour ceux que la société exclut et rejette.[116] Egalement est importante la capacité à intégrer les savoirs de la tête, du cœur et des mains.

223. D’autre part, nous ne pouvons pas séparer la formation spirituelle de la formation culturelle. L’Eglise a toujours voulu développer pour les jeunes des espaces pour une meilleure culture. Elle ne doit pas renoncer à le faire parce que les jeunes y ont droit. Et « aujourd’hui en particulier, le droit à la culture signifie protéger la sagesse, c’est-à-dire un savoir humain et humanisant. On est trop souvent conditionné par des modèles de vie banals et éphémères, qui poussent à courir après le succès à bas prix, discréditant le sacrifice, inculquant l’idée qu’étudier ne sert à rien si cela n’apporte pas tout de suite quelque chose de concret. Non, l’étude sert à se poser des questions, à ne pas se faire anesthésier par la banalité, à chercher un sens dans la vie. Il faut réclamer le droit à ne pas faire prévaloir les nombreuses sirènes qui, aujourd’hui, détournent de cette recherche. Ulysse, pour ne pas céder au chant des sirènes qui envoûtaient les marins et les faisait se fracasser contre les rochers, s’attacha au mât du navire et boucha les oreilles de ses compagnons de voyage. En revanche, Orphée, pour faire obstacle au chant des sirènes, fit autre chose: il entonna une mélodie plus belle, qui enchanta les sirènes. Voilà votre grand devoir: répondre aux refrains paralysants du consumérisme culturel par des choix dynamiques et forts, avec la recherche, la connaissance et le partage ».[117]

Différents domaines pour le développement pastoral

224. Beaucoup de jeunes sont capables d’apprendre à aimer le silence et l’intimité avec Dieu. Des groupes qui se réunissent pour adorer le Saint Sacrement ou pour prier avec la Parole de Dieu se sont également développés. Il ne faut pas sous-estimer les jeunes comme s’ils étaient incapables de s’ouvrir à des propositions contemplatives. Il faut seulement trouver les styles et les modalités appropriés pour les aider à s’initier à cette expérience de si grande valeur. En ce qui concerne les domaines du culte et de la prière, « dans divers contextes, les jeunes catholiques demandent des propositions de prière et des moments sacramentels capables de saisir leur vie quotidienne, dans une liturgie fraîche, authentique et joyeuse».[118] Il est important de mettre à profit les temps les plus forts de l’année liturgique, en particulier la Semaine Sainte, la Pentecôte et Noël. Ils aiment aussi d’autres rencontres festives, qui cassent la routine et les aident à faire l’expérience de la joie de la foi.

225. Une opportunité unique pour la croissance et aussi pour l’ouverture au don divin de la foi et de la charité est le service : beaucoup de jeunes se sentent attirés par la possibilité d’aider les autres, en particulier les enfants et les pauvres. Souvent ce service est le premier pas pour découvrir ou redécouvrir la vie chrétienne et ecclésiale. Beaucoup de jeunes se lassent de nos itinéraires de formation doctrinale, et même spirituelle, et parfois ils réclament la possibilité d’être davantage protagonistes dans des activités où ils font quelque chose pour les gens.

226. Nous ne pouvons pas oublier les expressions artistiques telles que le théâtre, la peinture, etc. « L’importance de la musique est tout à fait particulière ; elle représente un véritable environnement où les jeunes sont constamment plongés, comme une culture et un langage capables de susciter des émotions et de modeler une identité. Le langage musical représente aussi une ressource pastorale qui interpelle en particulier la liturgie et son renouveau ».[119] Le chant peut être un stimulant important pour le cheminement des jeunes. Saint Augustin disait : “Chante, mais avance ; allège ton travail en chantant, n’aime pas la paresse : chante et avance […] Toi, si tu avances, marche ; mais avance dans le bien, dans la foi droite, dans les bonnes œuvres : chante et marche ”.[120]

227. « L’importance de la pratique sportive parmi les jeunes est tout aussi significative. L’Eglise ne doit pas sous-évaluer ses potentialités dans une optique d’éducation et de formation, en conservant une présence affirmée en son sein. Le monde du sport a besoin d’être aidé à surmonter les ambiguïtés qui en font partie, comme la mythisation des champions, l’asservissement à des logiques commerciales et l’idéologie du succès à tout prix ».[121] A la base de l’expérience sportive il y a « la joie: la joie de bouger, la joie d’être ensemble, la joie pour la vie et les dons que le Créateur nous fait chaque jour».[122] D’autre part, certains Pères de l’Eglise ont pris l’exemple des pratiques sportives pour inviter les jeunes à grandir en force et à dominer la somnolence ou le confort. Saint Basile le Grand, s’adressant aux jeunes, prenait l’exemple de l’effort exigé par le sport et leur enseignait ainsi la capacité à se sacrifier pour grandir dans les vertus : « Après des milliers et des milliers de souffrances et avoir augmenté leurs forces par de nombreuses méthodes, après avoir beaucoup transpiré dans des exercices de gymnastique fatigants […] enfin, pour ne pas entrer dans les détails, après avoir mené une existence telle que leur vie avant la compétition n’est qu’une préparation à cela, […] ils donnent toutes leurs ressources physique et psychiques pour gagner une couronne […]. Et nous, qui avons devant nous des récompenses de la vie, tellement admirables en nombre et en grandeur qu’il est impossible de les définir avec des mots, nous viendrions les recevoir, en dormant à poings fermés et en vivant sans prendre de risques ? ».[123]

228. Chez de nombreux jeunes et adolescents, le rapport à la création éveille une attraction spéciale, et ils sont sensibles à la protection de l’environnement, comme c’est le cas avec les Scouts et d’autres groupes qui organisent des journées de contact avec la nature, des camps, des randonnées, des expéditions et des campagnes pour l’environnement. Dans l’esprit de saint François d’Assise, ce sont des expériences qui peuvent représenter un chemin d’initiation à l’école de la fraternité universelle, et à la prière contemplative.

229. Ces possibilités et diverses autres qui s’offrent à l’évangélisation des jeunes, ne devraient pas nous faire oublier, qu’au-delà des changements de l’histoire et de la sensibilité des jeunes, il y a les dons de Dieu qui sont toujours actuels, et qui contiennent une force qui transcende toutes les époques et toutes les circonstances : la Parole du Seigneur toujours vivante et efficace, la présence du Christ dans l’Eucharistie qui nous nourrit, et le Sacrement du pardon qui nous libère et nous fortifie. Nous pouvons également mentionner l’inépuisable richesse spirituelle que l’Eglise conserve dans le témoignage de ses saints et dans l’enseignement des grands maîtres spirituels. Bien que nous ayons à respecter différentes étapes, et parfois que nous devions attendre patiemment le moment favorable, nous ne pourrons pas cesser d’offrir aux jeunes ces sources de vie nouvelle, nous n’avons pas le droit de les priver de tant de bien.

Une pastorale “populaire” des jeunes

230. En plus de la pastorale habituelle accomplie par les paroisses et les mouvements, selon des programmes déterminés, il est très important de susciter une “pastorale populaire des jeunes”, qui ait un autre style, d’autres temps, un autre rythme, une autre méthode. Elle consiste en une pastorale plus ample et plus flexible qui stimule, dans les différents lieux où les jeunes se déplacent, ces leaderships naturels et ces charismes que l’Esprit Saint a déjà semés en eux. Il s’agit avant tout de ne pas mettre autant d’obstacles, de normes, de contrôles et de cadres obligatoires à ces jeunes croyants qui sont des leaders naturels dans les quartiers et dans différents milieux. Il faut seulement les accompagner et les stimuler, en faisant un peu plus confiance au génie de l’Esprit Saint qui agit comme il veut.

231. Nous parlons de leaders réellement “populaires”, non pas élitistes ou enfermés dans de petits groupes sélectifs. Pour qu’ils soient capables de créer une pastorale populaire dans le monde des jeunes, il faut qu’« ils apprennent à écouter le sentiment du peuple, à se constituer en tant que ses porte-paroles et à œuvrer pour sa promotion ».[124] Quand nous parlons de “peuple”, il ne faut pas comprendre les structures de la société ou de l’Eglise, mais l’ensemble des personnes qui ne marchent pas comme des individus mais comme le tissu d’une communauté de tous et pour tous, qui ne peut pas laisser les plus pauvres et les plus faibles rester en arrière: « Le peuple désire que tous soient associés aux biens communs et pour cela il accepte de s’adapter aux pas des derniers pour y parvenir tous ensemble ».[125] Les leaders populaires, alors, sont ceux qui ont la capacité d’intégrer tout le monde, en incluant dans la marche des jeunes les plus pauvres, les plus faibles, les plus limités et blessés. Ils n’ont ni dégoût ni peur des jeunes blessés et crucifiés.

232. Dans cette même ligne, en particulier avec les jeunes qui n’ont pas grandi dans des familles ou des institutions chrétiennes, et qui sont sur un chemin de lente maturation, nous devons stimuler « le bien possible ».[126] Le Christ nous a avertis de ne pas faire comme si tout était du blé (cf. Mt 13, 24-30). Parfois, pour viser une pastorale des jeunes aseptisée, pure, marquée par des idées abstraites, éloignée du monde et préservée de toute souillure, nous transformons l’Evangile en une offre fade, incompréhensible, lointaine, coupée des cultures des jeunes, et adaptée seulement à une élite de jeunes chrétiens qui se sentent différents mais qui en réalité flottent dans un isolement sans vie ni fécondité. Ainsi, avec l’ivraie que nous rejetons, nous arrachons ou nous étouffons des milliers de pousses qui essaient de croître au milieu des limites.

233. Au lieu de « les écraser avec un ensemble de règles qui donnent une image réductrice et moralisatrice du christianisme, nous sommes appelés à miser sur leur audace, à les inciter et à les former à prendre leurs responsabilités, certains que l’erreur, l’échec et la crise constituent aussi des expériences qui peuvent les aider à grandir humainement».[127]

234. Au Synode, il a été demandé de développer une pastorale des jeunes, capable de créer des espaces inclusifs, où il y aura de la place pour toutes sortes de jeunes et où se manifestera réellement que nous sommes une Eglise aux portes ouvertes. Il n’est même pas nécessaire d’assumer complètement tous les enseignements de l’Eglise pour prendre part à certains de nos espaces pour les jeunes. Une attitude d’ouverture suffit pour tous ceux qui ont le désir et la volonté de se laisser trouver par la vérité révélée par Dieu. Certaines propositions pastorales peuvent supposer un chemin déjà parcouru dans la foi, mais nous avons besoin d’une pastorale populaire des jeunes qui ouvre des portes et offre un espace à tous et à chacun avec ses doutes, ses traumatismes, ses problèmes et sa recherche d’identité, avec ses erreurs, son histoire, ses expériences du péché et toutes ses difficultés.

235. Il doit également y avoir de la place pour « tous ceux qui ont d’autres conceptions de la vie, professent une foi différente ou se déclarent étrangers à l’horizon religieux. Tous les jeunes, sans aucune exception, sont dans le cœur de Dieu et donc dans le cœur de l’Eglise. Mais nous reconnaissons franchement que cette affirmation qui résonne sur nos lèvres ne trouve pas toujours une expression réelle dans notre action pastorale : souvent, nous restons enfermés dans nos milieux, où leur voix n’arrive pas, ou bien nous nous consacrons à des activités moins exigeantes et plus gratifiantes, en étouffant cette saine inquiétude pastorale qui nous fait sortir de nos sécurités présumées. Pourtant l’Evangile nous demande d’oser et nous voulons le faire sans présomption, sans prosélytisme, mais en témoignant de l’amour du Seigneur et en tendant la main à tous les jeunes du monde ».[128]

236. La pastorale des jeunes, quand elle cesse d’être élitiste et accepte d’être « populaire », est un processus lent, respectueux, patient, plein d’espoir, infatigable, compatissant. Au Synode, il a été proposé l’exemple des disciples d’Emmaüs (cf. Lc 24, 13-35), qui peut aussi être un modèle de ce qui se passe dans la pastorale des jeunes.

237. « Jésus marche avec les deux disciples qui n’ont pas compris le sens de ce qui est arrivé et ils s’éloignent de Jérusalem et de la communauté. Pour demeurer en leur compagnie, il parcourt le chemin avec eux. Il les interroge et se met patiemment à l’écoute de leur version des faits pour les aider à reconnaître ce qu’ils sont en train de vivre. Puis, de façon affectueuse et énergique, il leur annonce la Parole, en les amenant à interpréter les événements qu’ils ont vécus à la lumière des Écritures. Il accepte leur invitation à s’arrêter avec eux, à la tombée de la nuit : il entre dans leur nuit. En l’écoutant, leur cœur se réchauffe et leur esprit s’illumine ; à la fraction du pain, leurs yeux s’ouvrent. Ce sont eux qui choisissent de reprendre sans tarder le chemin dans la direction opposée, pour retourner vers la communauté et partager avec elle l’expérience de la rencontre avec le Ressuscité ».[129]

238. Les diverses manifestations de piété populaire, en particulier les pèlerinages, attirent les jeunes qui n’ont pas tendance à s’insérer facilement dans les structures ecclésiales, et sont une expression concrète de la confiance en Dieu. Ces formes de recherche de Dieu, présentes en particulier chez les jeunes les plus pauvres, mais également dans les autres secteurs de la société, ne doivent pas être méprisées mais encouragées et stimulées. Parce que la piété populaire « est une manière légitime de vivre la foi »[130] et est « expression authentique de l’action missionnaire spontanée du Peuple de Dieu ».[131]

Toujours missionnaires

239. Je veux rappeler qu’il n’est pas nécessaire de déployer de nombreux efforts pour que les jeunes soient missionnaires. Même les plus fragiles, les plus limités et les plus blessés peuvent l’être à leur manière, parce qu’il faut toujours laisser le bien se communiquer, même s’il coexiste avec de nombreuses fragilités. Un jeune qui se rend en pèlerinage pour demander de l’aide à la Vierge et qui invite un ami ou un camarade à l’accompagner, accomplit avec ce geste simple une action missionnaire précieuse. Avec la pastorale populaire des jeunes, il y a, inévitablement, une mission populaire, incontrôlable, qui brise tous les schémas ecclésiastiques. Accompagnons-la, encourageons-la, mais ne prétendons pas trop la réglementer.

240. Si nous savons écouter ce que nous dit l’Esprit, nous ne pouvons pas ignorer que la pastorale des jeunes doit toujours être une pastorale missionnaire. Les jeunes s’enrichissent beaucoup quand ils surmontent leur timidité et qu’ils osent visiter des foyers et, de cette manière, entrent en contact avec la vie des gens, apprennent à regarder au-delà de leur famille et de leur groupe, et qu’ils commencent à comprendre la vie d’une manière plus large. En même temps, leur foi et leur sentiment d’appartenance à l’Eglise sont fortifiés. Les missions de jeunes, qui sont généralement organisées durant les vacances, après une période de préparation, peuvent provoquer un renouvellement de l’expérience de foi, et même susciter sérieusement des vocations.

241. Mais les jeunes sont capables de créer de nouvelles formes de mission dans les domaines les plus divers. Par exemple, puisqu’ils utilisent si bien les réseaux sociaux, il faut qu’ils les organisent pour les remplir de Dieu, de fraternité et d’engagement.

L’accompagnement par les adultes

242. Les jeunes doivent être respectés dans leur liberté, mais ils doivent être aussi accompagnés. La famille devrait être le premier espace d’accompagnement. La pastorale des jeunes propose un projet de vie depuis le Christ : la construction d’une maison, d’un foyer bâti sur le rocher (cf. Mt 7, 24-25). Ce foyer, ce projet pour la plupart d’entre eux sera concrétisé dans le mariage et l’amour conjugal. Par conséquent, il est nécessaire que la pastorale des jeunes et la pastorale familiale soient dans un prolongement naturel, en travaillant de manière coordonnée et intégrée, afin de pouvoir accompagner adéquatement le processus vocationnel.

243. La communauté a un rôle très important dans l’accompagnement des jeunes, et c’est toute la communauté qui doit se sentir responsable pour les accueillir, les motiver, les encourager et les stimuler. Cela implique que l’on regarde les jeunes avec compréhension, valorisation et affection, et qu’on ne les juge pas en permanence ni qu’on exige d’eux une perfection qui ne correspond pas à leur âge.

244. Au Synode, « beaucoup ont relevé le manque de personnes expertes qui se consacrent à l’accompagnement. Croire à la valeur théologique et pastorale de l’écoute implique de revoir et de rénover les formes par lesquelles s’exprime ordinairement le ministère presbytéral, ainsi qu’un discernement de ses priorités. En outre, le Synode reconnaît la nécessité de préparer des personnes consacrées et des laïcs, hommes et femmes, qui soient qualifiés pour l’accompagnement des jeunes. Le charisme de l’écoute, que l’Esprit Saint fait surgir dans les communautés, pourrait aussi recevoir une forme de reconnaissance institutionnelle en vue du service ecclésial ».[132]

245. Par ailleurs il faut spécialement accompagner les jeunes qui se profilent comme leaders, pour qu’ils puissent se former et se qualifier. Les jeunes qui se sont réunis avant le Synode ont demandé que se développent « des programmes de leadership jeune pour la formation et le développement continu de jeunes leaders. Certaines jeunes femmes estiment qu’elles ont besoin de plus d’exemples de leadership féminin au sein de l’Eglise et elles désirent avec leurs dons intellectuels et professionnels participer à l’Eglise. Nous croyons également que les séminaristes, les religieux et les religieuses devraient avoir une plus grande capacité pour accompagner les jeunes leaders ».[133]

246. Les mêmes jeunes nous ont décrit quelles sont les caractéristiques qu’ils espèrent trouver chez un accompagnateur et ils l’ont exprimé avec beaucoup de clarté. « Les qualités d’un tel accompagnateur incluent : qu’il soit un chrétien fidèle et engagé dans l’Eglise et le monde, qui cherche constamment la sainteté, quelqu’un en qui l’on peut avoir confiance, qui ne juge pas, qui écoute activement les besoins des jeunes et y répond avec bienveillance, quelqu’un qui aime profondément avec conscience, qui reconnaît ses limites et comprend les joies et les peines d’un chemin de vie spirituelle. A leurs yeux, la reconnaissance de leur humanité et de leur vulnérabilité revêt une particulière importance.  Parfois les accompagnateurs spirituels sont mis sur un piédestal, et cela a un impact dévastateur qui ruine la capacité des jeunes à continuer leurs engagements dans l’Eglise.Ils ajoutent que les accompagnateurs ne devraient pas conduire les jeunes comme s’ils étaient des sujets passifs mais marcher avec eux en leur permettant d’être acteurs de leur cheminement. Ils devraient respecter la liberté des jeunes qu’ils rencontrent sur leurs chemins de discernement et les équiper pour discerner en leur donnant les outils utiles pour avancer. Un accompagnateur devrait profondément croire à la capacité du jeune à participer à la vie de l’Eglise. Il devrait semer la semence de la foi dans la terre des jeunes sans attendre de voir immédiatement les fruits du travail de l’Esprit-Saint. Le rôle d’accompagnateur ne doit pas être limité aux prêtres et aux consacrés, mais les laïcs doivent être encouragés à prendre aussi part à cette mission. Tous devraient bénéficier d’une sérieuse formation initiale et continue ».[134]

247. Sans aucun doute, les institutions éducatives de l’Eglise sont un milieu communautaire d’accompagnement qui permet d’orienter de nombreux jeunes, surtout quand « elles cherchent à accueillir tous les jeunes, indépendamment de leurs choix religieux, de leur provenance culturelle et de leur situation personnelle, familiale ou sociale. De cette façon, l’Eglise apporte une contribution fondamentale à l’éducation intégrale des jeunes dans les parties du monde les plus diverses».[135] Elles réduiraient excessivement leur rôle si elles établissaient des critères rigides pour l’admission des étudiants ou pour leur maintien en elles, parce qu’elles priveraient de nombreux jeunes d’un accompagnement qui contribuerait à enrichir leur vie.

CHAPITRE 8

LA VOCATION

 

248. Il est vrai que le mot « vocation » peut être compris au sens large comme appel de Dieu. La vocation inclut l’appel à la vie, l’appel à l’amitié avec lui, l’appel à la sainteté, etc. Cela est important, parce qu’elle place notre vie face à Dieu qui nous aime, et qu’elle nous permet de comprendre que rien n’est le fruit d’un chaos privé de sens, mais que tout peut être intégré sur un chemin de réponse au Seigneur qui a un plan magnifique pour nous.

249. Dans l’Exhortation Gaudete et exsultate, j’ai voulu m’arrêter sur la vocation de tous à grandir pour la gloire de Dieu et j’ai voulu “faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités”.[136] Le Concile Vatican II nous a aidés à renouveler la conscience de cet appel adressé à chacun : « tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père ».[137]

L’appel à l’amitié avec lui

250. Ce que Jésus désire de chaque jeune, c’est avant tout son amitié. Il est essentiel de discerner et de découvrir cela. C’est le discernement fondamental. Dans le dialogue du Seigneur ressuscité avec son ami Simon-Pierre, la grande question était : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » (Jn 21, 16). C’est-à-dire : Me veux-tu comme ami ? La mission que Pierre reçoit de prendre soin de ses brebis et de ses agneaux sera toujours en lien avec cet amour gratuit, avec cet amour d’amitié.

251. Et si un exemple contraire était nécessaire, rappelons-nous la rencontre-désaccord du Seigneur avec le jeune homme riche, qui nous dit clairement que ce que ce jeune n’a pas perçu, c’est le regard amoureux du Seigneur (cf. Mc 10, 21). Il a été attristé, après avoir suivi un bon élan, parce qu’il ne pouvait pas quitter les nombreuses choses qu’il possédait (cf. Mt 19, 22). Il a raté l’opportunité de ce qui aurait certainement pu être une grande amitié. Et nous, nous restons sans savoir ce qu’il aurait pu être pour nous, ce qu’il aurait pu faire pour l’humanité, ce jeune unique que Jésus a regardé avec amour et à qui il a tendu la main.

252. Parce que « la vie que Jésus nous offre est une histoire d’amour, une histoire de vie qui veut se mêler à la nôtre et plonger ses racines dans la terre de chacun. Cette vie n’est pas un salut suspendu “dans les nuages” attendant d’être déversé, ni une “application” nouvelle à découvrir, ni un exercice mental fruit de techniques de dépassement de soi. La vie que Dieu nous offre n’est pas non plus un “tutoriel” avec lequel on apprendrait la dernière nouveauté. Le salut que Dieu nous offre est une invitation à faire partie d’une histoire d’amour qui se tisse avec nos histoires ; qui vit et veut naître parmi nous pour que nous puissions donner du fruit là où nous sommes, comme nous sommes et avec qui nous sommes. C’est là que le Seigneur vient planter et se planter ».[138]

Être pour les autres

253. Je voudrais m’arrêter maintenant sur la vocation entendue dans le sens précis d’un appel au service missionnaire des autres. Nous sommes appelés par le Seigneur à participer à son œuvre créatrice, en apportant notre contribution au bien commun à partir des capacités que nous avons reçues.

254. Cette vocation missionnaire a à voir avec notre service des autres. Parce que notre vie sur la terre atteint sa plénitude quand elle se transforme en offrande. Je rappelle que « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde».[139] Par conséquent, il faut penser que toute pastorale est vocationnelle, toute formation est vocationnelle et toute spiritualité est vocationnelle.

255. Ta vocation ne consiste pas seulement dans les travaux que tu as à faire, même si elle s’exprime en eux. C’est quelque chose de plus, c’est un chemin qui orientera beaucoup d’efforts et d’actions dans le sens du service. Pour cela, dans le discernement d’une vocation, il est important de voir si l’on reconnaît en soi-même les capacités nécessaires pour ce service spécifique de la société.

256. Cela donne une très grande valeur à ces tâches, car elles cessent d’être une somme d’actions que l’on réalise pour gagner de l’argent, pour être occupé ou pour plaire aux autres. Tout cela constitue une vocation parce que nous sommes appelés, il y a quelque chose de plus que notre simple choix pragmatique. C’est en définitive reconnaître pour quoi je suis fait, le pourquoi d’un passage sur cette terre, reconnaître quel est le projet du Seigneur pour ma vie. Il ne m’indiquera pas tous les lieux, les temps et les détails, que je choisirai avec sagesse, mais oui, il y a une orientation de ma vie qu’il doit me montrer, parce qu’il est mon Créateur, mon potier, et que j’ai besoin d’écouter sa voix pour me laisser façonner et porter par lui. Alors, je serai ce que je dois être et je serai aussi fidèle à ma propre réalité.

257. Pour accomplir sa propre vocation, il est nécessaire de développer, de faire pousser et grandir tout ce que l’on est. Il ne s’agit pas de s’inventer, de se créer spontanément à partir de rien, mais de se découvrir soi-même à la lumière de Dieu et de faire fleurir son propre être. « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation».[140]Ta vocation t’oriente à tirer le meilleur de toi pour la gloire de Dieu et pour le bien des autres. Le sujet n’est pas seulement de faire des choses, mais de les faire avec un sens, avec une orientation. A ce sujet, saint Alberto Hurtado disait aux jeunes qu’il faut prendre très au sérieux la direction : « Sur un bateau, le pilote qui devient négligent, on le renvoie sans rémission, parce qu’il joue avec quelque chose de trop sacré. Et dans la vie, veillons-nous à notre orientation ? Quel est ton cap ? S’il était nécessaire de s’arrêter encore plus sur cette idée, je prie chacun de vous de lui donner la plus grande importance, parce que réussir cela est tout simplement réussir ; échouer en cela est simplement échouer ».[141]

258. “Être pour les autres” dans la vie de chaque jeune est généralement lié à deux questions fondamentales : la formation d’une nouvelle famille et le travail. Les diverses enquêtes qui ont été faites auprès des jeunes confirment à maintes reprises que ce sont les deux grands thèmes qui les préoccupent et les intéressent. Les deux doivent être l’objet d’un discernement spécial. Arrêtons-nous brièvement sur eux.

L’amour et la famille

259. Les jeunes ressentent avec force l’appel à l’amour, et ils rêvent de trouver la bonne personne avec laquelle former une famille et construire une vie ensemble. Sans aucun doute, c’est une vocation que Dieu lui-même propose à travers les sentiments, les désirs, les rêves. Sur ce thème, je me suis amplement arrêté dans l’Exhortation Amoris laetitia et j’invite tous les jeunes à lire en particulier les chapitres 4 et 5.

260. J’aime à penser que « deux chrétiens qui se marient ont reconnu dans leur histoire d’amour l’appel du Seigneur, la vocation à faire de deux personnes, un homme et une femme, une seule chair, une seule vie. Et le Sacrement du mariage enveloppe cet amour avec la grâce de Dieu, il l’enracine en Dieu même. Avec ce don, avec la certitude de cet appel, on peut partir en sécurité, on n’a peur de rien, on peut tout affronter, ensemble ! ».[142]

261. Dans ce contexte, je rappelle que Dieu nous a créés sexués. Lui-même « a créé la sexualité qui est un don merveilleux fait à ses créatures».[143] Dans la vocation au mariage, il faut reconnaître et remercier que « la sexualité, le sexe sont un don de Dieu. Rien de tabou. Ils sont un don de Dieu, un don que le Seigneur nous fait. Ils ont deux buts : s’aimer et engendrer la vie. C’est une passion, un amour passionné. Le véritable amour est passionné. L’amour entre un homme et une femme, quand il est passionné, te porte à donner ta vie pour toujours. Toujours. Et à la donner avec ton corps et ton âme ».[144]

262. Le Synode a souligné que « la famille continue de représenter le principal point de référence pour les jeunes. Les enfants apprécient l’amour et l’attention de leurs parents, les liens familiaux leur tiennent à cœur et ils espèrent réussir à former, à leur tour, une famille. Indéniablement, l’augmentation des séparations, des divorces, des secondes unions et des familles monoparentales peut causer de grandes souffrances et une crise d’identité. Parfois, ils doivent porter des responsabilités qui ne sont pas proportionnées à leur âge et qui les contraignent à devenir adultes avant le temps normal. Les grands-parents offrent souvent une contribution décisive sur le plan affectif et au niveau de l’éducation religieuse : par leur sagesse, ils sont un maillon décisif dans le rapport entre les générations».[145]

263. Il est vrai que les difficultés dont ils souffrent dans leur famille d’origine amènent beaucoup de jeunes à se demander si former une nouvelle famille vaut la peine, si être fidèles, être généreux vaut la peine. Je veux leur dire que oui, ça vaut la peine de parier sur la famille et qu’en elle, ils trouveront les meilleures stimulations pour grandir et les plus belles joies à partager. Ne vous laissez pas voler l’amour pour de vrai. Ne vous laissez pas tromper par ceux qui proposent une vie de débauche individualiste qui conduit finalement à l’isolement et à la solitude.

264. Aujourd’hui règne une culture du provisoire qui est une illusion. Croire que rien ne peut être définitif est une tromperie et un mensonge. Souvent, « il y a ceux qui disent qu’aujourd’hui le mariage est “ démodé”. […] Dans la culture du provisoire, du relatif, beaucoup prônent que l’important c’est de “jouir” du moment, qu’il ne vaut pas la peine de s’engager pour toute la vie, de faire des choix définitifs […]. Moi, au contraire, je vous demande d’être révolutionnaires, je vous demande d’aller à contre-courant ; oui, en cela je vous demande de vous révolter contre cette culture du provisoire, qui, au fond, croit que vous n’êtes pas en mesure d’assumer vos responsabilités, elle croit que vous n’êtes pas capables d’aimer vraiment ».[146] J’ai confiance en vous, et pour cela je vous encourage à opter pour le mariage.

265. Il est nécessaire de se préparer pour le mariage, et cela requiert de s’éduquer soi-même, de développer les meilleures vertus, en particulier l’amour, la patience, la capacité de dialogue et de service. Cela implique aussi d’éduquer sa propre sexualité, pour qu’elle soit de moins en moins un moyen de se servir des autres et de plus en plus une capacité à se livrer pleinement à une personne, de manière exclusive et généreuse.

266. Les évêques de Colombie nous ont montré que « le Christ sait que les époux ne sont pas parfaits et qu’ils ont besoin de surmonter leur faiblesse et leur inconstance pour que leur amour puisse grandir et durer. Pour cela, il accorde aux époux sa grâce qui est, à la fois, une lumière et une force qui leur permet de réaliser leur projet de vie matrimoniale conformément au plan de Dieu ».[147]

267. Pour ceux qui ne sont pas appelés au mariage ou à la vie consacrée, il faut toujours se rappeler que la première vocation, et la plus importante, est la vocation baptismale. Les célibataires, même si ce n’est pas pour eux un choix intentionnel, peuvent devenir un témoignage particulier d’une telle vocation sur leur propre chemin de croissance spirituelle.

Le travail

268. Les Évêques des États-Unis ont souligné avec clarté que la jeunesse, ayant atteint l’âge de la majorité, « marque souvent l’entrée d’une personne dans le monde du travail. “Que fais-tu pour vivre?” est un sujet constant de conversation, parce que le travail est une partie très importante de leur vie. Pour les jeunes adultes, cette expérience est très fluide, parce qu’ils se déplacent d’un travail à un autre et ils vont même de carrière en carrière. Le travail peut définir l’utilisation du temps et il peut déterminer ce qu’ils peuvent faire ou acheter. Il peut également déterminer la qualité et la quantité du temps libre. Le travail définit et affecte l’identité et l’estime de soi d’un jeune adulte et c’est un lieu fondamental où se développent des amitiés et d’autres relations parce que, généralement, on ne travaille pas seul. Les jeunes hommes et femmes parlent du travail comme de l’accomplissement d’une fonction et comme quelque chose qui donne un sens. Il permet aux jeunes adultes de répondre à leurs besoins pratiques mais plus encore de chercher le sens et l’accomplissement de leurs rêves et de leurs visions. Bien que le travail puisse ne pas aider à atteindre leurs rêves, il est important pour les jeunes adultes de cultiver une vision, d’apprendre à travailler d’une manière vraiment personnelle et satisfaisante pour leur vie, et de continuer à discerner l’appel de Dieu. ».[148]

269. Je demande aux jeunes de ne pas espérer vivre sans travailler, en dépendant de l’aide des autres. Cela ne fait pas de bien, parce que « le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. Dans ce sens, aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences ».[149] Il en résulte que « la spiritualité chrétienne, avec l’admiration contemplative des créatures que nous trouvons chez saint François d’Assise, a développé aussi une riche et saine compréhension du travail, comme nous pouvons le voir, par exemple, dans la vie du bienheureux Charles de Foucauld et de ses disciples ».[150]

270. Le Synode a souligné que le monde du travail est un milieu où les jeunes « font l’expérience de formes d’exclusion et de marginalisation. La première et la plus grave est le chômage des jeunes qui, dans certains pays, atteint des niveaux très élevés. Non seulement cela les rend pauvres, mais le manque de travail ôte aux jeunes la capacité de rêver et d’espérer et les prive de la possibilité d’apporter leur contribution au développement de la société. Dans de nombreux pays, cette situation dépend du fait que certaines couches de la population jeune sont dépourvues de qualifications professionnelles adéquates, notamment à cause des déficiences du système d’éducation et de formation. Souvent la précarité de l’emploi qui affecte les jeunes répond aux intérêts économiques qui exploitent le travail».[151]

271. C’est une question très délicate que la politique doit considérer comme un sujet de premier ordre, particulièrement aujourd’hui où la rapidité des développements technologiques, jointe à l’obsession de réduire les coûts de la main d’œuvre, peut conduire rapidement à remplacer de nombreux postes de travail par des machines. Et il s’agit d’une question de société fondamentale, parce que le travail pour un jeune n’est pas simplement une tâche visant à obtenir des revenus. Il est l’expression de la dignité humaine, il est un chemin de maturation et d’insertion sociale, il est une stimulation permanente pour grandir en responsabilité et en créativité, il est une protection face à la tendance à l’individualisme et au confort, et il est aussi une action de grâce à Dieu avec le développement de ses propres capacités.

272. Un jeune n’a pas toujours la possibilité de décider à quoi il va consacrer ses efforts, dans quelles tâches il va déployer ses énergies et sa capacité d’innover. Parce qu’en plus de ses désirs, et encore plus de ses capacités et du discernement que l’on réalise, se trouvent les dures limites de la réalité. Il est vrai que tu ne peux pas vivre sans travailler et que parfois tu dois accepter ce que tu trouves, mais ne renonce jamais à tes rêves, n’enterre jamais définitivement une vocation, ne te donne jamais pour vaincu. Continue toujours à chercher, au moins, de manière partielle ou imparfaite, à vivre ce que dans ton discernement tu reconnais comme une véritable vocation.

273. Quand l’on découvre que Dieu appelle à quelque chose, que l’on est fait pour cela – qu’il s’agisse de devenir infirmier(e), ou menuisier, ou de travailler dans la communication, l’enseignement, l’art ou de tout autre travail – alors on est capable de faire fleurir ses meilleures capacités de sacrifice, de générosité et de don de soi. Savoir que l’on ne fait pas les choses sans raison, mais avec un sens, comme réponse à un appel qui résonne au plus profond de son être pour apporter quelque chose aux autres, fait que ces tâches donnent à son propre cœur une expérience particulière de plénitude. Ainsi le disait l’ancien livre biblique de l’Ecclésiaste : « Je vois qu’il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à se réjouir de ses œuvres » (Qo 3, 22).

Vocations à une consécration particulière

274. Si nous partons de la conviction que l’Esprit continue à susciter des vocations au sacerdoce et à la vie religieuse, nous pouvons “jeter de nouveau les filets” au nom du Seigneur, en toute confiance. Nous pouvons oser, et nous devons le faire : dire à chaque jeune qu’il s’interroge sur la possibilité de suivre ce chemin.

275. Parfois j’ai fait cette proposition à des jeunes qui m’ont répondu presqu’avec dérision en disant : “Non, la vérité est que je ne vais pas de ce côté”. Cependant, quelques années après, certains d’entre eux étaient au Séminaire. Le Seigneur ne peut pas manquer à sa promesse de laisser l’Eglise privée de pasteurs sans lesquels elle ne pourrait pas vivre et réaliser sa mission. Et si certains prêtres ne donnent pas un bon témoignage, ce n’est pas pour cela que le Seigneur cessera d’appeler. Au contraire, il double la mise parce qu’il ne cesse pas de prendre soin de son Eglise bien-aimée.

276. Dans le discernement d’une vocation, il ne faut pas exclure la possibilité de se consacrer à Dieu dans le sacerdoce, dans la vie religieuse ou dans d’autres formes de consécration. Pourquoi l’exclure ?  Sois certain que, si tu reconnais un appel de Dieu et que tu le suis, ce sera ce qui te comblera.

277. Jésus marche parmi nous comme il le faisait en Galilée. Il passe par nos rues, s’arrête et nous regarde dans les yeux, sans hâte. Son appel est attrayant, il est fascinant. Mais aujourd’hui, l’anxiété et la rapidité de nombreuses stimulations qui nous bombardent, font qu’il ne reste plus de place pour ce silence intérieur où l’on perçoit le regard de Jésus et où l’on écoute son appel. Pendant ce temps, t’arriveront de nombreuses propositions maquillées, qui semblent belles et intenses, même si, avec le temps, elles te laisseront vide, fatigué et seul. Ne laisse pas cela t’arriver, parce que le tourbillon de ce monde te pousse à une course insensée, sans orientation, sans objectifs clairs, et qu’ainsi beaucoup de tes efforts seront vains. Cherche plutôt ces espaces de calme et de silence qui te permettront de réfléchir, de prier, de mieux regarder le monde qui t’entoure, et alors, oui, avec Jésus tu pourras reconnaître quelle est ta vocation sur cette terre.

CHAPITRE 9

LE DISCERNEMENT

 

278. Sur le discernement en général, je me suis déjà arrêté dans l’Exhortation apostolique Gaudete et exsultate. Permettez-moi de reprendre certaines de ces réflexions, en les appliquant au discernement de sa propre vocation dans le monde.

279. Je rappelle que tout le monde, mais « spécialement les jeunes, sont exposés à un zapping constant. Il est possible de naviguer sur deux ou trois écrans simultanément et d’interagir en même temps sur différents lieux virtuels. Sans la sagesse du discernement, nous pouvons devenir facilement des marionnettes à la merci des tendances du moment ».[152] Et « cela devient particulièrement important quand apparaît une nouveauté dans notre vie et qu’il faudrait alors discerner pour savoir s’il s’agit du vin nouveau de Dieu ou bien d’une nouveauté trompeuse de l’esprit du monde ou de l’esprit du diable ».[153]

280. Ce discernement, « bien qu’il inclue la raison et la prudence, il les dépasse parce qu’il s’agit d’entrevoir le mystère du projet unique et inimitable que Dieu a pour chacun […] Ce qui est en jeu, c’est le sens de ma vie devant le Père qui me connaît et qui m’aime, le vrai sens de mon existence que personne ne connaît mieux que lui ».[154]

281. Dans ce cadre, se situe la formation de la conscience qui permet au discernement de grandir en profondeur et dans la fidélité à Dieu. « Former la conscience est le cheminement de toute la vie, où l’on apprend à nourrir les mêmes sentiments que Jésus-Christ, en adoptant les critères de ses choix et les intentions de son action (cf. Ph 2, 5)».[155]

282. Cette formation implique de se laisser transformer par le Christ,  et elle est en même temps « une pratique habituelle du bien, vérifiée dans l’examen de conscience : un exercice où il ne s’agit pas seulement d’identifier ses péchés, mais aussi de reconnaître l’œuvre de Dieu dans sa propre expérience quotidienne, dans les événements de l’histoire et des cultures au sein desquelles nous vivons, dans le témoignage de tant d’hommes et de femmes qui nous ont précédés ou qui nous accompagnent par leur sagesse. Tout cela aide à grandir dans la vertu de prudence, en articulant l’orientation globale de l’existence avec les choix concrets, avec une lucidité sereine de ses dons et de ses limites».[156]

Comment discerner ta vocation

283. Une expression du discernement est l’engagement pour reconnaître sa propre vocation. C’est une tâche qui requiert des espaces de solitude et de silence, parce qu’il s’agit d’une décision très personnelle que d’autres ne peuvent pas prendre pour quelqu’un : « Même si le Seigneur nous parle de manières variées, dans notre travail, à travers les autres et à tout moment, il n’est pas possible de se passer du silence de la prière attentive pour mieux percevoir ce langage, pour interpréter la signification réelle des inspirations que nous croyons recevoir, pour apaiser les angoisses et recomposer l’ensemble de l’existence personnelle à la lumière de Dieu ».[157]

284. Ce silence n’est pas une forme d’isolement, car « il faut rappeler que le discernement priant doit trouver son origine dans la disponibilité à écouter le Seigneur, les autres, la réalité même qui nous interpelle toujours de manière nouvelle. Seul celui qui est disposé à écouter possède la liberté pour renoncer à son propre point de vue partiel ou insuffisant […]. De la sorte, il est vraiment disponible pour accueillir un appel qui brise ses sécurités mais qui le conduit à une vie meilleure, car il ne suffit pas que tout aille bien, que tout soit tranquille. Dieu pourrait être en train de nous offrir quelque chose de plus, et à cause de notre distraction dans la commodité, nous ne nous en rendons pas compte ».[158]

285. Quand il s’agit de discerner sa propre vocation, il est nécessaire de se poser plusieurs questions. Il ne faut pas commencer par se demander où l’on pourrait gagner le plus d’argent, ou bien où l’on pourrait obtenir le plus de notoriété et de prestige social, ni commencer par se demander quelles tâches donneraient plus de plaisir à quelqu’un. Pour ne pas se tromper, il faut commencer d’un autre lieu, et se demander : Est-ce que je me connais moi-même, au-delà des apparences et de mes sensations ?; est-ce-que je sais ce qui rend mon cœur heureux ou triste ? ; quelles sont mes forces et mes faiblesses ? Immédiatement suivent d’autres questions : comment puis-je servir au mieux et être plus utile au monde et à l’Eglise ?; quelle est ma place sur cette terre ? ; qu’est-ce que je pourrais offrir à la société ? ; puis d’autres suivent très réalistes: est-ce que j’ai les capacités nécessaires pour assurer ce service ? ; ou est-ce que je pourrais développer les capacités nécessaires ?

286. Ces questions doivent se situer non pas tant en rapport avec soi-même et ses inclinations, mais en rapport avec les autres, face à eux, de manière à ce que le discernement pose sa propre vie en référence aux autres. Pour cela, je veux rappeler quelle est la grande question : “Tant de fois, dans la vie, nous perdons du temps à nous demander : « Mais qui suis-je ? ». Mais tu peux te demander qui tu es et passer toute la vie en cherchant qui tu es. Demande-toi plutôt : « Pour qui suis-je ? »”.[159] Tu es pour Dieu, sans aucun doute. Mais il a voulu que tu sois aussi pour les autres, et il a mis en toi beaucoup de qualités, des inclinations, des dons et des charismes qui ne sont pas pour toi, mais pour les autres.

L’appel de l’Ami

287. Pour discerner sa propre vocation, il faut reconnaître que cette vocation est l’appel d’un ami : Jésus. A ses amis, si on leur offre quelque chose, on leur offre le meilleur. Et ce meilleur n’est pas nécessairement la chose la plus coûteuse ou la plus difficile à obtenir, mais celle dont on sait qu’elle donnera de la joie à l’autre. Un ami perçoit cela avec tant de clarté qu’il peut visualiser dans son imagination le sourire de son ami quand il ouvre son cadeau. Ce discernement d’amitié est ce que je propose aux jeunes comme modèle s’ils cherchent à trouver quelle est la volonté de Dieu pour leur vie.

288. Je voudrais qu’ils sachent que lorsque le Seigneur pense à chacun, dans ce qu’il souhaiterait lui offrir, il pense à lui comme à son ami personnel. Et s’il a prévu de t’offrir une grâce, un charisme qui te fera vivre ta vie à plein et te transformera en une personne utile pour les autres, en quelqu’un qui laissera une trace dans l’histoire, ce sera sûrement quelque chose qui te réjouira au plus profond de toi et qui t’enthousiasmera plus que toute chose au monde. Non pas parce qu’il va te donner un charisme extraordinaire ou rare, mais parce qu’il sera juste à ta mesure, à la mesure de ta vie entière.

289. Le don de la vocation sera sans aucun doute un don exigeant. Les dons de Dieu sont interactifs et pour en profiter tu dois mettre beaucoup en jeu, tu dois risquer. Mais ce ne sera pas l’exigence d’un devoir imposé par un autre de l’extérieur, mais quelque chose qui te stimulera à grandir et à choisir que ce don mûrisse et devienne un don pour les autres. Quand le Seigneur suscite une vocation, il ne pense pas seulement à ce que tu es, mais à tout ce que tu pourras parvenir à être avec lui et avec les autres.

290. La puissance de la vie et la force de sa propre personnalité se nourrissent mutuellement à l’intérieur de chaque jeune et le poussent à aller au-delà de toutes limites. L’inexpérience permet que cela arrive, même si rapidement cela se transforme en expérience, très souvent douloureuse. Il est important de mettre en contact ce désir de « l’infini du commencement pas encore mis à l’épreuve »[160] avec l’amitié inconditionnelle que nous offre Jésus. Avant toute loi et tout devoir, ce que Jésus nous propose pour choisir est le fait de suivre, comme le font des amis qui se suivent et se cherchent et se trouvent par pure amitié. Tout le reste vient après, et même les échecs de la vie peuvent être une expérience inestimable de cette amitié qui jamais ne se brise.

Ecoute et accompagnement

291. Il y a des prêtres, des religieux, des religieuses, des laïcs, des professionnels, et même des jeunes formés, qui peuvent accompagner les jeunes dans leur discernement vocationnel. Quand il nous incombe d’aider l’autre à discerner le chemin de sa vie, la première chose est d’écouter. Et cette écoute suppose trois sensibilités ou attentions distinctes et complémentaires:

292. La première sensibilité ou attention est à la personne. Il s’agit d’écouter l’autre qui se donne lui-même à nous dans ses paroles. Le signe de cette écoute est le temps que je consacre à l’autre. Ce n’est pas une question de quantité, mais que l’autre sente que mon temps est à lui: celui dont il a besoin pour m’exprimer ce qu’il veut. Il doit sentir que je l’écoute inconditionnellement, sans m’offenser, sans me scandaliser, sans m’ennuyer, sans me fatiguer. Cette écoute est celle que le Seigneur exerce quand il se met à marcher à côté des disciples d’Emmaüs et qu’il les accompagne un long moment par un chemin qui allait dans la direction opposée à la bonne direction (cf. Lc 24, 13-35). Quand Jésus fait le mouvement d’aller de l’avant parce qu’ils sont arrivés à leur maison, là ils comprennent qu’il leur a offert son temps, et alors ils lui offrent le leur, en lui donnant l’hébergement. Cette écoute attentive et désintéressée indique la valeur que l’autre personne a pour nous, au-delà de ses idées et de ses choix de vie.

293. La seconde sensibilité ou attention est celle de discerner. Il s’agit d’épingler le moment précis où l’on discerne la grâce ou la tentation. Parce que parfois les choses qui traversent notre imagination ne sont que des tentations qui nous détournent de notre véritable chemin. Ici, je dois me demander ce que cette personne me dit exactement, ce qu’elle veut me dire, ce qu’elle désire que je comprenne de ce qui se passe. Ce sont des questions qui aident à comprendre où s’enchainent les arguments qui meuvent l’autre et à sentir le poids et le rythme de ses affections influencées par cette logique. Cette écoute vise à discerner les paroles salvatrices du bon Esprit, qui nous propose la vérité du Seigneur, mais également les pièges du mauvais esprit – ses erreurs et ses séductions –. Il faut avoir le courage, la tendresse et la délicatesse nécessaires pour aider l’autre à reconnaître la vérité et les mensonges ou les prétextes.

294. La troisième sensibilité ou attention vise à écouter les impulsions que l’autre expérimente “en avant”. C’est l’écoute profonde de “ce vers quoi l’autre veut vraiment aller”. Au-delà de ce qu’il sent et pense dans le présent, de ce qu’il a fait dans le passé, l’attention vise ce qu’il voudrait être. Parfois cela implique que la personne ne regarde pas tant ce qui lui plaît, ses désirs superficiels, mais ce qui plaît plus au Seigneur, son projet pour sa propre vie qui s’exprime dans une inclination du cœur, au-delà de l’enveloppe des goûts et des sentiments. Cette écoute est attention à l’intention ultime, celle qui en définitive décide de la vie, parce qu’il existe Quelqu’un comme Jésus qui entend et évalue cette intention ultime du cœur. C’est pourquoi il est toujours disposé à aider chacun pour qu’il la reconnaisse, et pour cela il suffit que quelqu’un lui dise : “Seigneur, sauve-moi ! Aie pitié de moi !”.

295. Alors oui, le discernement devient un instrument de lutte pour mieux suivre le Seigneur.[161] De cette manière, le désir de reconnaître sa propre vocation acquiert une intensité suprême, une qualité différente et un niveau supérieur, qui répond beaucoup mieux à la dignité de sa propre vie. Parce qu’en définitive un bon discernement est un chemin de liberté qui fait apparaître ce que chaque personne a d’unique, ce qui est vraiment soi, vraiment personnel, que Dieu seul connaît. Les autres ne peuvent ni pleinement comprendre ni anticiper de l’extérieur comment cela se développera.

296. C’est pourquoi, quand on écoute l’autre de cette manière, à un moment donné, on doit disparaître pour le laisser poursuivre ce chemin qu’il a découvert. C’est disparaître comme le Seigneur disparaît à la vue de ses disciples et les laisse seuls avec la brûlure du cœur qui devient un élan irrésistible de se mettre en chemin. (cf. Lc 24, 31-33). Au retour dans la communauté, les disciples d’Emmaüs recevront la confirmation que vraiment le Seigneur est ressuscité (cf. Lc 24, 34).

297. Etant donné que « le temps est supérieur à l’espace »,[162] il est nécessaire de susciter et d’accompagner des processus, et non pas d’imposer des parcours. Et ce sont des processus de personnes qui sont toujours uniques et libres. C’est pourquoi il est difficile d’établir des règles, même lorsque tous les signes sont positifs, parce qu’« il importe de soumettre ces mêmes facteurs positifs à un discernement attentif, pour ne pas les isoler l’un de l’autre et ne pas les mettre en opposition entre eux, comme s’ils étaient des absolus en opposition. Il en est de même pour les facteurs négatifs : il ne faut pas les rejeter en bloc et sans distinction, parce qu’en chacun d’eux peut se cacher une valeur qui attend d’être libérée et rendue à sa vérité totale ».[163]

298. Mais pour accompagner les autres sur ce chemin, tu as d’abord besoin d’avoir l’habitude de le parcourir toi-même. Marie l’a fait, en affrontant ses questions et ses propres difficultés quand elle était très jeune. Qu’elle renouvelle ta jeunesse avec la force de sa prière et qu’elle t’accompagne toujours avec sa présence de Mère.

* * *

Et pour conclure… un désir

299. Chers jeunes, je serai heureux en vous voyant courir plus vite qu’en vous voyant lents et peureux. Courez, « attirés par ce Visage tant aimé, que nous adorons dans la sainte Eucharistie et que nous reconnaissons dans la chair de notre frère qui souffre. Que l’Esprit Saint vous pousse dans cette course en avant. L’Eglise a besoin de votre élan, de vos intuitions, de votre foi. Nous en avons besoin! Et quand vous arriverez là où nous ne sommes pas encore arrivés, ayez la patience de nous attendre  ».[164]

Donné à Lorette, près du Sanctuaire de la Sainte Maison,
le 25 mars, Solennité de l’Annonciation du Seigneur de l’année 2019,
la septième de mon Pontificat.

FRANÇOIS


[1] Le même mot grec traduit par ‘‘nouveau’’ est utilisé pour exprimer ‘‘jeune’’.

[2] Confessions, X, 27: PL 32, 795.

[3] Saint Irénée, Contre les hérésies, II, 22, 4: PG 7, 784.

[4] Document Final de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, n. 60. Par la suite, ce document sera désigné par le sigle DF. On peut le trouver sur http://www.vatican.va/roman_curia/synod/documents/rc_synod_doc_20181027_doc-final-instrumentum-xvassemblea-giovani_fr.html

[5] Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 515.

[6] Ibid., n. 517.

[7] Catéchèse (27 juin 1990), 2-3: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 27 du 3 juillet 1990, p. 12.

[8] Exhort. ap. postsynodale Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 182: AAS 108 (2016), 384.

[9] DF, n. 63.

[10] Conc. Œcum. Vat. II, Message aux jeunes (8 décembre 1965): AAS 58 (1966), 18.

[11] Ibid.

[12] DF, n. 1.

[13] Ibid., n. 8.

[14] Ibid., n. 50.

[15] Ibid., n. 53.

[16] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum, sur la révélation divine, n. 8.

[17] DF, n. 150.

[18] Discours de la veillée des XXXIVèmesJournées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 9.

[19] Prière à la fin du Chemin de Croix lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (25 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 8.

[20] DF, n. 65.

[21] Ibid., n. 167.

[22] Saint Jean-Paul II, Discours aux jeunes à Turin (13 avril 1980), 4: Insegnamenti 3, 1 (1980), 905.

[23] Benoît XVI, Message pour les XXVIIèmeJournées Mondiales de la Jeunesse (15 mars 2012): AAS 104 (2012), 359: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 13 du 29 mars 2012, p. 4.

[24] DF, n. 8.

[25] Ibid.

[26] Ibid., n. 10.

[27] Ibid., n. 11.

[28] Ibid., n. 12.

[29] Ibid., n. 41.

[30] Ibid., n. 42.

[31] Discours aux jeunes à Manille (18 janvier 2015): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 4 du 22 janvier 2015, p. 14.

[32] DF, n. 34.

[33] Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (24 mars 2018), I, 1.

[34] DF, n. 39.

[35] Ibid., n. 37.

[36] Cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 106: AAS 107 (2015), 889-890.

[37] DF, n. 37.

[38] Ibid., n. 67.

[39] Ibid.,n. 21.

[40] Ibid.,n. 22.

[41] Ibid.,n. 23.

[42] Ibid.,n. 24.

[43] Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (24 mars 2018), I, 4.

[44] DF, n. 25.

[45] Ibid.

[46] Ibid., n. 26.

[47] Ibid., n. 27.

[48] Ibid., n. 28.

[49] Ibid., n. 29.

[50] Discours à la fin de la rencontre sur “La protection des mineurs dans l’Eglise” (24 février 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 9 du 26 février 2019, p. 10.

[51] DF, n. 29.

[52] Lettre au Peuple de Dieu  (20 août 2018), n. 2: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 34 du 23 août 2018, p. 6.

[53] DF, n. 30.

[54] Discours d’ouverture de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Evêques, Rome (3 octobre 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 11 octobre 2018, p. 9.

[55] DF, n. 31.

[56] Ibid.

[57] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, sur l’Eglise et le monde de ce temps, n. 1.

[58] DF, n. 31.

[59] Ibid, n. 31.

[60] Discours lors de la rencontre “La protection des mineurs dans l’Eglise” (24 février 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 9 du 26 février 2019, p. 12.

[61] Francisco Luis Bernárdez, «Soneto», in Cielo de tierra, Buenos Aires 1937.

[62] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 140.

[63] Homélie de la Messe des XXXIème Journées Mondiales de la Jeunesse à Cracovie (31 juillet 2016): AAS 108 (2016), 923: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 32-33 du 11-18 août 2016, p. 12.

[64] Discours lors de la cérémonie d’ouverture des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama, (24 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 5 du 29 janvier 2019, p. 9.

[65] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 1: AAS 105 (2013), 1019.

[66] Ibid., n. 3: AAS 105 (2013), 1020.

[67] Discours lors de la veillée avec les jeunes lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 10.

[68] Discours lors de la rencontre avec les jeunes au Synode, salle Paul VI (6 octobre 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 11 octobre 2018, p. 7.

[69] Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1: AAS 98 (2006), 217.

[70] Pedro Arrupe, Enamórate.

[71] Saint Paul VI, Allocution pour la béatification de Nunzio Sulpizio (1er décembre 1963): AAS 56 (1964), 28.

[72] DF, n. 65.

[73] Homélie de la messe avec les jeunes à Sydney (2 décembre 1970): AAS 63 (1971), 64.

[74] Confessions, I, 1, 1: PL 32, 661

[75] Dieu est jeune. Une conversation avec Thomas Leoncini, ed. Robert Lafont, Paris 2018, pp. 18-19.

[76] DF, n. 68.

[77] Rencontre avec les jeunes à Cagliari (22 septembre 2013): AAS 105 (2013), 904-905: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 39 du 26 septembre 2013, p. 6.

[78] Cinco panes y dos peces: un gozoso testimonio de fe desde el sufrimiento en la cárcel, México 1999, p. 21.

[79] Conférence des Evêques de Suisse, Prendre le temps : pour toi, pour moi, pour nous, 2 février 2018.

[80] Cf. Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologicae II-II, q. 23, art. 1.

[81] Discours aux volontaires lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (27 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6  du 5 février 2019, p. 16.

[82] Saint Oscar Romero, Homilía (6 novembre 1977): Su pensamiento, I-II, San Salvador 2000, 312.

[83] Discours lors de la cérémonie d’ouverture des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (24 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 5 du 29 janvier 2019, pp. 8-9.

[84] Cf. Rencontre avec les jeunes dans le Sanctuaire National de Maipú, Santiago du Chili (17 janvier 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 4 du 25 janvier 2018, pp. 4-5.

[85] Cf. Romano Guardini, Le età della vita, in Opera omnia IV, 1, ed. Morcelliana, Brescia 2015, p. 209.

[86] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 11.

[87] Cantique Spirituel B, Prologue, n. 2.

[88] Ibid., XIV-XV, n. 2.

[89] Conférence épiscopale du Rwanda, Lettre des évêques catholiques aux fidèles pendant l’année spéciale de la réconciliation au Rwanda, Kigali (18 janvier 2018), n. 17.

[90] Salut aux jeunes du Centre Culturel Père Félix Varela à La Havane (20 septembre 2015): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 39 du 24 septembre 2015, p. 9.

[91] DF, n. 46.

[92] Discours de la veillée des XXVIIIèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Río de Janeiro (27 juillet 2013) : AAS 105 (2013), 663: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 31 du 1 août 2013, p. 20.

[93] Ustedes son la luz del mundo, Discours au Cerro San Cristóbal, Chili, 1940: https://www.padrealbertohurtado.cl/escritos-2/.

[94] Homélie de la Messe des XXVIIIèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Río de Janeiro (28 juillet 2013) : AAS 105 (2013), 665: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 31 du 1 août 2013, p. 12.

[95] Conférence épiscopale catholique de Corée, Pastoral Letter on the Occasion of the 150th Anniversary of the Martyrdom during the Byeong-in Persecution (30 mars 2016).

[96] Cf. Homélie de la Messe des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (27 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 13.

[97] Prière “Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix, attribuée à Saint François d’Assise.

[98] Discours de la veillée avec les jeunes lors des XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, 6 du 5 février 2019, p. 10.

[99] DF, n. 14.

[100] Cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015): AAS 107 (2015), 906.

[101] Videomessage pour la Rencontre des Mondiale de la Jeunesse Indigène à Panama (17-21 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 4 du 22 janvier 2019, p. 16.

[102] DF, n. 35.

[103]Cf. Ad adolescentes, I, 2: PG 31, 566.

[104] Cf. La saggezza del tempo. In dialogo con Papa Francesco sulle grandi questioni della vita. A cura di Antonio Spadaro, Venezia 2018.

[105] Ibid., n. 12.

[106] Ibid., n. 13.

[107] Ibid.

[108] Ibid.

[109] Ibid., n. 162-163.

[110] Eduardo Pironio, Mensaje a los jóvenes argentinos en el Encuentro Nacional de Jóvenes en Córdoba (12-15 septembre 1985), n. 2.

[111] DF, n. 123.

[112] La esencia del cristianismo, ed. Cristiandad, Madrid 2002, p. 17.

[113] N. 165: AAS 105 (2013), 1089.

[114] Discours de la visite au Foyer du Bon Samaritain à Panama, (27 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 15.

[115] DF, n. 36.

[116] Cf. Const. ap. Veritatis Gaudium (8 décembre 2017), n. 4: AAS 110 (2018), 7.8.

[117] Discours de la rencontre avec les étudiants et le monde académique sur la place Saint Dominique de Bologne, (1 octobre 2017): AAS 109 (2017), 1115: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 12 octobre 2017, p. 10.

[118] DF, n. 51.

[119] Ibid., n. 47.

[120] Sermon 256, 3: PL 38, 1193.

[121] DF, n. 47.

[122] Discours à une délégation du “Special Olympics International” (16 février 2017): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 9 du 2 mars 2017, p. 8.

[123] Ad adolescentes, VIII, 11-12: PG 31, 580.

[124] Conférence Episcopale d’Argentine, Declaración de San Miguel, Buenos Aires, 1969, X, 1.

[125] Rafael Tello, La nueva evangelización, Tome II (Annexes I et II), Buenos Aires, 2013, 111.

[126] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44-45: AAS 105 (2013), 1038-1039.

[127] DF, n. 70.

[128] Ibid., n. 117.

[129] Ibid., n. 4.

[130] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 124: AAS 105 (2013), 1072.

[131] Ibid., n. 122: AAS 105 (2013), 1071.

[132] DF, n. 9.

[133] Document de la Réunion pré-synodale pour la préparation de la XVème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, Rome (24 mars 2018).

[134] Ibid.

[135] DF, n. 15.

[136] N. 2.

[137] Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Eglise, n. 11.

[138] Discours de la Veillée avec les jeunes aux XXXIVèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Panama (26 janvier 2019): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 6 du 5 février 2019, p. 9.

[139] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 273: AAS 105 (2013), 1130.

[140] Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 15: AAS 59 (1967), 265.

[141] Meditación de Semana Santa para jóvenes, écrite à bord d’un cargo, de retour des Etats-Unis, 1946, en : https://www.padrealbertohurtado.cl/escritos-2/.

[142] Rencontre avec les jeunes d’Ombrie à Assise (4 octobre 2013): AAS 105 (2013), 921. L’Osservatore Romano, éd. française, n. 41 du 10 octobre 2013, p. 12.

[143] Exhort. ap. postsynodale Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 150: AAS 108 (2016), 369.

[144] Audience aux jeunes du Diocèse de Grenoble-Vienne (17 septembre 2018): L’Osservatore Romano, 19 septembre 2018, p. 8.

[145] DF, n. 32.

[146] Rencontre avec les volontaires des XXVIIIèmes Journées Mondiales de la Jeunesse à Río de Janeiro (28 juillet 2013): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 31 du 1 août 2013, p. 20.

[147] Conférence épiscopale de Colombie, Mensaje Cristiano sobre el matrimonio (14 mai 1981).

[148] Conférence des évêques Catholiques des États-Unis, Sons and Daughters of Light: A Pastoral Plan for Ministry with Young Adult, November 12, 1996, Part one, 3.

[149] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 128: AAS 107 (2015), 898.

[150] Ibid., n. 125: AAS 107 (2015), 897.

[151] DF, n. 40.

[152] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 167.

[153] Ibid., n. 168.

[154] Ibid., n. 170.

[155] DF, n. 108.

[156] Ibid.

[157] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 171.

[158] Ibid., n. 172.

[159] Discours de la veillée de prière en préparation des XXXIV Journées Mondiales de la Jeunesse, Basilique de Sainte Marie Majeure, (8 avril 2017): AAS 109 (2017), 447: L’Osservatore Romano, éd. française, n. 15 du 13 avril 2017, p. 6.

[160] Romano Guardini, Le età della vita, in Opera omnia IV, 1, éd. Morcelliana, Brescia 2015, 209.

[161] Cf. Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 169.

[162] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 222: AAS 105 (2013), 1111.

[163] Saint Jean-Paul II, Exhort. ap. postsynodale. Pastores dabo Vobis (25 mars 1992), n. 10: AAS 84 (1992), 672.

[164] Rencontre et prière avec les jeunes italiens au Cirque Massimo de Rome (11 août 2018): L’Osservatore Romano, éd. française, n. 34 du 23 août 2018, p. 8.

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RENCONTRE « LA PROTECTION DES MINEURS DANS L’ÉGLISE »
[VATICAN, 21-24 FÉVRIER 2019]

DISCOURS DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS
AU TERME DE LA CONCÉLÉBRATION EUCHARISTIQUE

Salle Royale
Dimanche 24 février 2019


Chers frères et sœurs,

En rendant grâce au Seigneur qui nous a accompagnés ces jours-ci, je voudrais remercier chacun de vous pour l’esprit ecclésial et l’engagement concret que vous avez manifestés avec tant de générosité.

Notre travail nous a amenés à reconnaître, une fois de plus, que l’ampleur du fléau des abus sexuels sur mineurs est malheureusement un phénomène historiquement répandu dans toutes les cultures et toutes les sociétés. Il est devenu, seulement en des temps relativement récents, un objet d’études systématiques, grâce au changement de sensibilité de l’opinion publique sur un problème considéré comme tabou dans le passé, ce qui signifie que tous connaissaient sa présence mais que personne n’en parlait. Cela me rappelle également la pratique religieuse cruelle, répandue par le passé dans certaines cultures, qui consistait à offrir des êtres humains – spécialement des enfants – en sacrifice dans les rites païens. Cependant, encore aujourd’hui, les statistiques disponibles sur les abus sexuels sur mineurs, établies par diverses organisations et organismes nationaux et internationaux (OMS, Unicef, Interpol, Europol et d’autres), ne présentent pas la véritable ampleur du phénomène, souvent sous-estimé principalement parce que de nombreux cas d’abus sexuels sur mineurs ne sont pas dénoncés[1], en particulier ceux, très nombreux, qui sont commis dans le milieu familial.

Rarement, en effet, les victimes se confient et cherchent de l’aide[2]. Derrière cette réticence, il peut y avoir la honte, la confusion, la peur de vengeance, la culpabilité, la méfiance dans les institutions, les conditionnements culturels et sociaux, mais aussi la désinformation sur les services et les structures qui peuvent aider. L’angoisse, malheureusement, conduit à l’amertume, voire au suicide, ou parfois à la vengeance en faisant la même chose. La seule chose certaine est que des millions d’enfants dans le monde sont victimes d’exploitation et d’abus sexuels.

Il serait important ici de rapporter les chiffres globaux – à mon avis toujours partiels – au niveau mondial[3], puis européen, asiatique, américain, africain et au niveau de l’Océanie, pour donner un aperçu de l’ampleur et de la profondeur de ce fléau dans nos sociétés[4]. Je voudrais, pour éviter des discussions inutiles, souligner avant tout que la mention de certains pays a comme unique objectif de citer les données statistiques figurant dans les Rapports susmentionnés.

La première vérité qui émerge des données disponibles est que ceux qui commettent les abus, autrement dit les violences (physiques, sexuelles ou émotionnelles), sont surtout les parentsles prochesles maris d’épouses mineuresles entraineurs et les éducateurs. En outre, d’après des données de l’Unicef pour l’année 2017 concernant 28 pays dans le monde, sur 10 jeunes filles qui ont eu des rapports sexuels forcés, 9 révèlent avoir été victimes d’une personne connue ou proche de leur famille.

D’après les données officielles du gouvernement américain, plus de 700 000 enfants aux États-Unis sont victimes, chaque année, de violences et de mauvais traitements, d’après l’International Center For Missing and Exploited Children (ICMEC), un enfant sur 10 subit des abus sexuels. En Europe, 18 millions d’enfants sont victimes d’abus sexuels[5].

Si nous prenons l’exemple de l’Italie, le rapport du « Téléphone bleu » souligne, pour l’année 2016, que 68,9% des abus se passent au sein du propre foyer du mineur[6].

Le théâtre des violences n’est pas seulement le milieu familial, mais aussi celui du quartier, de l’école, du sport[7] et, malheureusement aussi ecclésial.

Des études effectuées ces dernières années sur le phénomène des abus sexuels sur mineurs, il ressort également que le développement du web et des moyens de communication a contribué à accroitre notablement les cas d’abus et de violences commis on line. La diffusion de la pornographie se propage rapidement dans le monde à travers les réseaux. Le fléau de la pornographie a pris des proportions terrifiantes, avec des effets délétères sur le psychisme et sur les relations entre homme et femme, ainsi qu’entre eux et les enfants. C’est un phénomène en continuelle expansion. Une partie très importante de la production pornographique a tristement pour objet les mineurs qui sont ainsi gravement blessés dans leur dignité. Les études dans ce domaine, c’est triste, décrivent que cela se produit selon des modes de plus en plus horribles et violents ; on en arrive à l’extrême des actes d’abus sur mineurs commandités et suivis en direct à travers les réseaux[8].

Je rappelle ici le Congrès international qui s’est tenu à Rome sur le thème de la dignité de l’enfant à l’ère numérique ; ainsi que le premier Forum de l’Alliance interreligieuse pour des Communautés plus sûres, qui a eu lieu, sur le même thème, en novembre dernier, à Abou Dhabi.

Un autre fléau est le tourisme sexuel : d’après les données de 2017 de l’Organisation Mondiale du Tourisme, chaque année dans le monde, trois millions de personnes voyagent pour avoir des rapports sexuels avec un mineur[9]. Le fait que les auteurs de tels crimes, dans la plupart des cas, ne reconnaissent pas que ce qu’ils commettent est un crime, est significatif.

Nous sommes, donc, devant un problème universel et transversal qui, malheureusement, existe presque partout. Nous devons être clairs : l’universalité de ce fléau, alors que se confirme son ampleur dans nos sociétés[10], n’atténue pas sa monstruosité à l’intérieur de l’Église.

L’inhumanité du phénomène au niveau mondial devient encore plus grave et plus scandaleuse dans l’Église, parce qu’en contradiction avec son autorité morale et sa crédibilité éthique. La personne consacrée, choisi par Dieu pour guider les âmes vers le salut, se laisse asservir par sa propre fragilité humaine, ou sa propre maladie, devenant ainsi un instrument de Satan. Dans les abus, nous voyons la main du mal qui n’épargne même pas l’innocence des enfants. Il n’y a pas d’explications satisfaisantes pour ces abus sur des enfants. Humblement et courageusement, nous devons reconnaître que nous sommes devant le mystère du mal, qui s’acharne contre les plus fragiles parce qu’ils sont images de Jésus. C’est pourquoi dans l’Église s’est accrue, ces temps-ci, la prise de conscience de devoir non seulement chercher à enrayer les abus très graves par des mesures disciplinaires et des procédures civiles et canoniques, mais aussi d’affronter résolument le phénomène à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église. Elle se sent appelée à combattre ce mal qui touche le centre de sa mission : annoncer l’Évangile aux petits et les protéger des loups avides.

Je voudrais ici réaffirmer clairement : si dans l’Église on détecte même un seul cas d’abus – qui représente déjà en soi une horreur-, un tel cas sera affronté avec la plus grande gravité. Frères et sœurs, dans la colère légitime des personnes, l’Église voit un reflet de la colère de Dieu, trahi et frappé par ces consacrés malhonnêtes. L’écho du cri silencieux des petits, qui au lieu de trouver en eux une paternité et des guides spirituels ont trouvé des bourreaux, fera trembler les cœurs anesthésiés par l’hypocrisie et le pouvoir. Nous avons le devoir d’écouter attentivement ce cri silencieux étouffé.

Il est donc difficile de comprendre le phénomène des abus sexuels sur les mineurs sans considérer le pouvoir, étant donné qu’ils sont toujours la conséquence de l’abus de pouvoir, l’exploitation d’une position d’infériorité de l’être abusé sans défense qui permet la manipulation de sa conscience et de sa fragilité psychologique et physique. L’abus de pouvoir est présent aussi dans les autres formes d’abus dont sont victimes presque quatre-vingt-cinq millions d’enfants oubliés de tous : les enfants-soldats, les mineurs prostitués, les enfants sous-alimentés, les enfants enlevés et souvent victimes du monstrueux commerce des organes humains, ou transformés en esclaves, les enfants victimes des guerres, les enfants réfugiés, les enfants avortés, et ainsi de suite.

Devant tant de cruauté, tant de sacrifices idolâtriques des enfants au dieu du pouvoir, de l’argent, de l’orgueil, de l’arrogance, les seules explications empiriques ne sont pas suffisantes ; elles ne sont pas capables de faire comprendre l’ampleur et la profondeur de ce drame : Encore une fois l’herméneutique positiviste montre sa limite. Elle nous donne une véritable explication qui nous aidera à prendre les mesures nécessaires, mais elle n’est pas capable de nous donner une signification. Et nous, aujourd’hui, nous avons besoin d’explications et de significations. Les explications nous aideront beaucoup dans le champ opérationnel, mais elles nous laisseront à mi-chemin.

Quelle serait donc la “signification” existentielle de ce phénomène criminel? Tenant compte de son étendue et de sa profondeur humaine, il n’est aujourd’hui que la manifestation actuelle de l’esprit du mal. Sans avoir présente cette dimension nous resterons loin de la vérité et sans véritables solutions.

Frères et sœurs, nous sommes aujourd’hui face à une manifestation du mal, flagrante, agressive et destructrice. Derrière et à l’intérieur de tout cela, il y a l’esprit du mal qui, dans son orgueil et son arrogance, se sent le maître du monde[11] et pense avoir vaincu. Et cela, je voudrais vous le dire avec l’autorité d’un frère et d’un père, certes petit et pécheur, mais qui est pasteur de l’Eglise qui préside à la charité : dans ces cas douloureux, je vois la main du mal qui n’épargne même pas l’innocence des petits. Et cela me conduit à penser à l’exemple d’Hérode qui, poussé par la peur de perdre son pouvoir, ordonna de massacrer tous les enfants de Bethléem[12]. Derrière cela se trouve Satan.

Et de même que nous devons prendre toutes les mesures pratiques que le bon sens, les sciences et la société nous offrent, de même nous ne devons pas perdre de vue cette réalité et prendre les mesures spirituelles que le Seigneur lui-même nous enseigne : humiliation, accusation de nous-mêmes, prière, pénitence. C’est le seul moyen de vaincre l’esprit du mal. C’est ainsi que Jésus l’a vaincu[13].

L’objectif de l’Eglise sera donc celui d’écouter, de défendre, de protéger et de soigner les mineurs abusés, exploités et oubliés, où qu’ils se trouvent. L’Eglise, pour atteindre cet objectif, doit se mettre au-dessus de toutes les polémiques idéologiques et des politiques journalistiques qui instrumentalisent souvent, pour des intérêts divers, même les drames vécus par les petits.

L’heure est venue, par conséquent, de collaborer ensemble pour éradiquer cette brutalité du corps de notre humanité, en adoptant toutes les mesures nécessaires déjà en vigueur au niveau international et au niveau ecclésiastique. L’heure est venue de trouver le juste équilibre de toutes les valeurs en jeu et de donner des directives uniformes pour l’Eglise, en évitant les deux extrêmes d’unjusticialisme, provoqué par le sens de la faute en raison des erreurs du passé et de la pression du monde médiatique, et d’une autodéfense qui n’affronte pas les causes et les conséquences de ces graves délits.

Dans ce contexte, je souhaite mentionner les “Best Practices” formulées, sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé[14], par un groupe de dix agences internationales qui a développé et approuvé un ensemble de mesures appelé INSPIRE, c’est-à-dire sept stratégies pour mettre fin à la violence contre les enfants[15].

Se prévalant de ces lignes-guide, l’Eglise, dans son itinéraire législatif, grâce aussi au travail accompli, ces dernières années, par la Commission Pontificale pour la Protection des Mineurs, et grâce à la contribution de notre présente rencontre, on se concentrera sur les dimensions suivantes :

1. La protection des enfants : l’objectif premier de toute mesure est celui de protéger les petits et d’empêcher qu’ils soient victimes de tout abus psychologique et physique. Il convient donc de changer les mentalités pour combattre l’attitude défensive et réactive visant à sauvegarder l’Institution, au bénéfice d’une recherche sincère et décidée du bien de la communauté, en donnant la priorité aux victimes des abus dans tous les sens du terme. Doivent toujours être présents sous nos yeux les visages innocents des petits, rappelant la parole du Maître : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. Malheureux le monde à cause des scandales! Il est inévitable qu’arrivent les scandales ; cependant, malheureux celui par qui le scandale arrive! » (Mt 18, 6-7).

2. Un sérieux irréprochable : je voudrais redire ici que l’« l’Eglise ne se ménagera pas pour faire tout ce qui est nécessaire afin de livrer à la justice quiconque aura commis de tels délits. L’Eglise ne cherchera jamais à étouffer ou à sous-estimer aucun cas. » (Discours à la Curie romaine, 21 décembre 2018). En raison de sa conviction, « les péchés et les crimes des personnes consacrées se colorent de teintes encore plus sombres d’infidélité, de honte, et ils déforment le visage de l’Eglise en minant sa crédibilité. En effet, l’Eglise, ainsi que ses enfants fidèles, est aussi victime de ces infidélités et de ces véritables “délits de détournement” » (ibid.).

3. Une véritable purification : malgré les mesures prises et les progrès faits en matière de prévention des abus, il convient d’imposer un perpétuel et renouvelé engagement à la sainteté des pasteurs dont la configuration au Christ Bon Pasteur est un droit du peuple de Dieu. On rappelle donc « la ferme volonté de persévérer, de toutes ses forces, sur la route de la purification. L’Eglise s’interrogera sur comment protéger les enfants, comment éviter de telles catastrophes, comment soigner et réintégrer les victimes, comment renforcer la formation dans les séminaires […]. On cherchera à transformer les erreurs commises en opportunité pour éliminer ce fléau non seulement du corps de l’Eglise mais aussi de la société » (ibid.). La sainte crainte de Dieu nous porte à nous accuser nous-mêmes – comme personne et comme institution – et à réparer nos manquements. S’accuser soi-même : c’est un début de sagesse lié à la sainte crainte de Dieu. Apprendre à s’accuser soi-même, comme personne, comme institution, comme société. En réalité, nous ne devons pas tomber dans le piège d’accuser les autres, ce qui est un pas vers le prétexte qui nous sépare de la réalité.

4. La formation : autrement dit, les exigences de la sélection et de la formation des candidats au sacerdoce avec des critères non seulement négatifs, visant principalement à exclure les personnalités problématiques, mais aussi positifs en offrant un chemin de formation équilibré pour les candidats idoines, tendu vers la sainteté y compris la vertu de chasteté. Saint Paul VI, dans l’Encyclique Sacerdotalis caelibatus écrit : « Une vie qui, comme celle du prêtre gardant le célibat, comporte un si total et si intime engagement dans toute sa structure intérieure et extérieure, exclut en effet les sujets insuffisamment équilibrés du point de vue psychophysiologique et moral ; et l’on ne peut prétendre que, en ce domaine, la grâce supplée la nature » (n. 64).

5. Renforcer et vérifier les lignes-guides des Conférences Episcopales : c’est-à-dire réaffirmer l’exigence de l’unité des évêques dans l’application des mesures qui ont valeur de normes et non pas uniquement d’orientations. Des normes, pas uniquement des orientations. Aucun abus ne doit jamais être couvert (comme ce fut le cas par le passé) et sous-évalué, étant donné que la couverture des abus favorise l’expansion du mal et ajoute un nouveau scandale. En particulier, développer une nouvelle approche efficace pour la prévention dans toutes les institutions et les milieux des activités ecclésiales.

6. Accompagner les personnes victimes d’abus : Le mal qu’elles ont vécu laisse en elles des blessures indélébiles qui se manifestent également par des rancœurs et des tendances à l’autodestruction. L’Église a donc le devoir de leur offrir tout le soutien nécessaire en recourant à des experts dans ce domaine. Écouter, je me permets cette expression : ‘‘perdre du temps’’ dans l’écoute. L’écoute guérit le blessé et nous guérit aussi nous-mêmes de l’égoïsme, de la distance, du ‘‘cela ne me regarde pas’’, de l’attitude du prêtre et du lévite dans la parabole du bon samaritain.

7. Le monde digital : la protection des mineurs doit tenir compte des nouvelles formes d’abus sexuel et d’abus de tout genre qui les menacent dans les milieux où ils vivent et à travers les nouveaux instruments qu’ils utilisent. Les séminaristes, les prêtres, les religieux, les religieuses, les agents pastoraux et tous doivent être conscients que le monde digital et l’utilisation de ses instruments ont souvent plus d’impact qu’on ne le pense. Il faut ici encourager les pays et les Autorités à appliquer toutes les mesures nécessaires pour limiter les sites web qui menacent la dignité de l’homme, de la femme et en particulier des mineurs. Frères et sœurs, le crime ne jouit pas du droit de liberté. Il faut absolument nous opposer avec la plus ferme détermination à ces abominations, veiller et lutter afin que le développement des petits ne soit pas troublé ou brouillé par leur accès incontrôlé à la pornographie qui laissera des traces négatives profondes dans leur esprit et dans leur âme. Nous devons nous engager afin que les jeunes gens et les jeunes filles, en particulier les séminaristes et le clergé, ne deviennent pas des esclaves de dépendances fondées sur l’exploitation et l’abus criminel des innocents et de leurs images et sur le mépris de la dignité de la femme ainsi que de la personne humaine. Sont mises en évidence les nouvelles normes sur les ‘‘délits les plus graves’’ approuvées par le Pape Benoît XVI en 2010, auxquels était ajouté comme nouveau cas d’espèce de délit « l’acquisition, la détention ou la divulgation » par un clerc « d’images pornographiques de mineurs […], de quelque manière que ce soit et quel que soit l’instrument employé ». On parlait alors de « mineurs [de moins] de quatorze ans » ; à présent nous estimons nécessaire de hausser cette limite d’âge pour étendre la protection des mineurs et insister sur la gravité de ces faits.

8. Le tourisme sexuel : le comportement, le regard, l’esprit des disciples et des serviteurs de Jésus doivent savoir reconnaître l’image de Dieu dans chaque créature humaine, en commençant par les plus innocentes. C’est seulement en puisant dans ce respect radical de la dignité de l’autre que nous pourrons le défendre de la puissance déferlante de la violence, de l’exploitation, de l’abus et de la corruption, et le servir de manière crédible dans sa croissance intégrale, humaine et spirituelle, dans la rencontre avec les autres et avec Dieu. Afin de combattre le tourisme sexuel, il faut la répression judiciaire, mais aussi le soutien et des projets de réinsertion des victimes de ce phénomène criminel. Les communautés ecclésiales sont appelées à renforcer l’accompagnement pastoral des personnes exploitées par le tourisme sexuel. Parmi celles-ci, les plus vulnérables et ayant besoin d’une aide particulière sont sûrement les femmes, les mineurs et les enfants : ces derniers, toutefois, ont besoin d’une protection et d’une attention spéciales. Que les autorités gouvernementales leur accordent la priorité et agissent de toute urgence pour combattre le trafic et l’exploitation économique des enfants. À cet effet, il est important de coordonner les efforts à tous les niveaux de la société et aussi de collaborer étroitement avec les organisations internationales en vue d’élaborer un cadre juridique qui protège les mineurs contre l’exploitation sexuelle dans le tourisme et qui permette de poursuivre légalement les délinquants[16].

Permettez-moi maintenant d’adresser ma vive gratitude à tous les prêtres et à toute les personnes consacrées qui servent le Seigneur fidèlement et totalement et qui se sentent déshonorés et discrédités par les comportements honteux de quelques de leurs confrères. Nous portons tous – Eglise, personnes consacrées, peuple de Dieu, voire Dieu lui-même – les conséquences de leur infidélité. Je remercie, au nom de toute l’Église, la très grande majorité des prêtres qui non seulement sont fidèles à leur célibat mais se dépensent dans un ministère rendu aujourd’hui encore plus difficile par les scandales provoqués par un petit nombre (mais toujours trop nombreux) de leurs confrères. Et merci également aux fidèles qui connaissent bien leurs bons pasteurs et continuent de prier pour eux et de les soutenir.

Enfin, je voudrais souligner l’importance de la nécessité de transformer ce mal en une opportunité de purification. Regardons la figure d’Edith Stein – Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix, – certaine que « dans la nuit la plus obscure surgissent les plus grands prophètes et les plus grands saints. Mais le courant vivifiant de la vie mystique demeure invisible. Il est certain que les événements décisifs de l’histoire du monde ont été essentiellement influencés par des âmes dont rien n’est dit dans les livres d’histoire. Et quelles sont les âmes que nous devrons remercier pour les événements décisifs de notre vie personnelle, c’est une chose que nous saurons seulement le jour où tout ce qui est caché sera manifesté ». Le saint peuple fidèle de Dieu, dans son silence quotidien, sous de nombreuses formes et de bien des manières continue de rendre visible et atteste, avec une espérance ‘‘obstinée’’, que le Seigneur n’abandonne pas, qu’il soutient le dévouement constant et, en de nombreuses situations, souffrant de ses fils. Le saint et patient peuple fidèle de Dieu, soutenu et vivifié par l’Esprit Saint, est le meilleur visage de l’Église prophétique qui sait mettre au centre son Seigneur en se donnant chaque jour. Ce sera précisément ce saint peuple de Dieu qui nous libérera du fléau du cléricalisme, terrain fertile de toutes ces abominations.

Le meilleur résultat et la plus efficace résolution que nous puissions offrir aux victimes, au peuple de la Sainte Mère Église et au monde entier, c’est l’engagement à une conversion personnelle et collective, l’humilité d’apprendre, d’écouter, d’assister et de protéger les plus vulnérables.

Je lance un appel pressant pour la lutte, à tous les niveaux, contre les abus sur mineurs – dans le domaine sexuel comme dans d’autres domaines – de la part de toutes les autorités comme des personnes individuelles, car il s’agit de crimes abominables qui doivent disparaître de la face de la terre. Beaucoup de victimes cachées dans les familles et dans divers milieux de nos sociétés, le demandent.

 


[1] Cf. Maria Isabel Martinez Perez, Abusos sexuales en niños y adolescentes, Ed. Criminología y Justicia, 2012 : sont dénoncés seulement 2% des cas, surtout quand les abus se produisent dans le milieu familial. On estime de 15% à 20% des victimes de pédophilies dans notre société. Seulement 50% des enfants révèlent l’abus qu’ils ont subi et, dans ces cas, seul 15% sont effectivement dénoncés. Et seulement 5% sont finalement jugés.

[2]1 cas sur 3 n’en parle avec personne (Données 2017 recueillies par l’organisation no-profit THORN).

[3] Niveau mondial : en 2017, l’Oms a estimé que jusqu’à un milliard de mineurs âgés de 2 à 17 ans a subi des violences ou des négligences physiques, émotionnelles ou sexuelles. Les abus sexuels (des attouchements au viol), d’après certaines estimations de l’Unicef de 2014, concerneraient plus de 120 millions de fillettes, parmi lesquels on constate le plus grand nombre de victimes. En 2017, la même organisation Onu a indiqué que dans 38 pays du monde, à faible et moyen revenu, presque 17 millions de femmes adultes ont reconnu avoir eu un rapport sexuel forcé pendant l’enfance.

Europe : en 2013, l’Oms a estimé que plus de 18 millions de personnes ont été victimes d’un abus. D’après l’Unicef, dans 28 pays européens, environ 2,5 millions de jeunes femmes ont déclaré avoir subi des abus sexuels avec ou sans contact physique avant leur 15 ans (données diffusées en 2017). En outre, 44 millions (correspondant à 22,9%) ont été victimes de violence physique, et 55 millions (29,6%) de violence psychologique. Et pas seulement : en 2017, le Rapport Interpol sur l’exploitation sexuelle des mineurs a conduit à identifier 14 289 victimes dans 54 pays européens. En ce qui concerne l’Italie en 2017, le Cesvi a estimé que 6 millions d’enfants ont subi des mauvais traitements. En outre, d’après les données établies par le « Téléphone bleu », dans la période du 1erjanvier au 31 décembre 2017, les cas d’abus sexuels et de pédophilie gérés par le Service 114 Urgence Enfance ont été de 98, ce qui correspond à 7,5% de la totalité des cas gérés par le Service. 65% des mineurs demandant de l’aide étaient constitués par des victimes de sexe féminin et en outre 40% avaient un âge inférieur à 11 ans.

Asie : En Inde dans la décennie 2001-2011, l’ »Asian Center for Human Rights« a constaté un total de 48 338 cas de viols de mineurs, avec une augmentation égale à 336% : de 2113 cas en 2001, en effet, on est arrivé à 7112 cas en 2011.

Amérique : aux Etats Unis les données officielles du gouvernement observent que plus de 700 000 enfants, chaque année, sont victimes de violence et de mauvais traitements. D’après l’International Center for Missing and Exploited Children (Icmec), un enfant sur 10 subit des abus sexuels.

Afrique : en Afrique du Sud, les données d’une recherche menée par le Centre pour la justice et la prévention des crimes de l’Université de la Ville du Cap, a montré, en 2016, qu’un jeune sud-africain sur trois, masculin ou féminin, est menacé d’abus sexuels avant d’avoir atteint ses 17 ans. D’après l’étude, la première du genre à l’échelle nationale en Afrique du Sud, 784 967 jeunes âgés entre 15 et 17 ans ont déjà subi des abus sexuels. Les victimes dans ce cas sont principalement des jeunes garçons. Pas même un tiers a dénoncé les violences aux Autorités. Dans d’autres pays africains, les abus sexuels sur les mineurs s’insèrent dans le contexte plus large des violences liées aux conflits qui ensanglantent le continent et sont difficilement quantifiables. Le phénomène est aussi étroitement lié à la pratique des mariages précoces répandus dans différentes nations africaines et pas seulement.

Océanie: en Australie, d’après les données diffusées par l’Australian Institute of Health and Welfare (Aihw), en février 2018, concernant les années 2015-2017, une femme sur 6 (16%, autrement dit 1,5 millions) a signalé avoir subi des abus physiques et/ou sexuels avant leurs 15 ans, et un homme sur 9 (11%, c’est-à-dire 992 000) a indiqué avoir fait l’expérience de cet abus quand il était jeune. En 2015-2016, en outre, environ 450 000 enfants ont été l’objet de mesures de protection de l’enfance, et 55 600 mineurs ont été éloignés de leur foyer pour soigner les abus subis et éviter d’autres. Enfin, ne pas oublier les risques encourus par les mineurs indigènes : toujours d’après l’Aihw, En 2015-2016, les enfants indigènes ont eu 7 fois plus de probabilité d’être l’objet d’abus ou d’abandon par rapport à leurs camarades non indigènes (cf. http://www.pbc2019.org/it/protezione-dei-minori/abuso-dei-minori-a-livello-globale).

[4]Les données rapportées se réfèrent à un échantillonnage de pays choisis sur la fiabilité des sources disponibles. Les recherches diffusées par l’Unicef sur 30 pays confirment ce fait : un petit pourcentage de victimes a affirmé avoir demandé de l’aide.

[5]Cf. https://www.repubblica.it/salute/prevenzione/2016/05/12/news/maltrattamenti-sui_minori_tutti_gli_abusi – 139630223.

[6]Plus particulièrement, le présumé responsable de la souffrance subie par un mineur est, dans 73,7% des cas un parent (la mère dans 44,2% des cas et le père dans 29,5%), un membre de la famille dans 3,3% des cas, un ami dans 3,2%, une connaissance dans 3%, un enseignant dans 2,5% des cas. Les données mettent en lumière le fait que le responsable est une personne extérieure adulte dans un petit pourcentage de cas (2,2%) (cf. Ibid.).

[7] Une étude anglaise de 2011, réalisée par le Nspcc (National Society for the Prevention of Cruelty to Children), a indiqué que 29% des sujets interrogés rapportaient avoir subi des harcèlements sexuels (physiques et verbaux) dans les centres où ils pratiquaient un sport.

[8]D’après les données 2017 de l’IWF (Internet Watch Foundation), toutes les 7 minutes une page web envoie des images d’enfants sexuellement abusés. En 2017, ont été identifiés 78 589 URL contenant des images d’abus sexuels, concentrés en particulier dans les Pays-Bas, suivis par les États-Unis, le Canada, la France et la Russie. 55% des victimes ont moins de 10 ans, 86% sont des filles, 7% des garçons, 5% les deux.

[9] Les destinations les plus fréquentes sont le Brésil, la république Dominicaine, la Colombie, outre la Thaïlande et le Cambodge. A celle-ci se sont ajoutées certains pays d’Afrique et de l’Europe de l’Est. Les six premiers pays de provenance de ceux qui commettent les abus, en revanche, sont la France, l’Allemagne, le Royaume Uni, la Chine, le Japon et l’Italie. A ne pas négliger non plus le nombre croissant des femmes qui voyagent dans les pays en voie de développement à la recherche de sexe moyennant paiement avec des mineurs : au total elles représentent 10% des touristes sexuels dans le monde. De plus selon une étude conduite par Ecpat Iternational (End Child Prostitution in Asian Tourism) entre 2015 et 2016, 35% des touristes sexuels pédophiles étaient des clients habituels, et que 65% des clients occasionnels (cf. https://www.osservatoriodiritti.il/2018/03/27/turismo-sessuale-minorile-nel-mondo-italia-ecpat).

[10] « Si cette très grave calamité est parvenue à toucher certains ministres consacrés, on se demande dans quelle mesure elle est profonde dans nos sociétés et dans nos familles ? » (Discours à la Curie romaine, 21 décembre 2018).

[11] Cf. R.H. Benson, The Lord of the World, Dodd, Mead and Company, London 1907.

[12] « Quare times, Herodes, qui audis Regem natum ? Non venit ille ut te excludat, sed ut diabolum vincat. Sed tu haec non intelligens turbaris et saevis ; et ut perdas unum quem quaeris, per tot infantium mortes efficeris crudelis […] Necas parvulos corpore quia te necat timor in corde » (S. Quadvultdeus, Sermo 2 de Symbolo : PL 40, 655).

[13] « Quemadmodum enim ille, effuso in scientiae lignum veneno suo, naturam gusto corruperat, sic et ipse dominicam carnem vorandam presumens, Deitatis in ea virtute, corruptus interitusque sublatus est » (Maximus Confessor, Centuria 1, 8-13 : PG, 1182-1186).

[14](CDC : United States Centers for Disease Control and Prevention ; CRC : Convention on the Rights of the Child ; End Violence Against Children : The Global Partnership ; PAHO : Pan American Health Organization ; PEPFAR : President’s Emergency Program for AIDS Relief ; TfG : Together for Girls; Unicef: United Nations Children’s Fund; UNODC: United Nations Office on Drugs and Crime; USAID: United States Agency for International Development; WHO: World Health Organization).

[15] Chaque lettre du mot INSPIRE représente une des stratégies, et la plupart a démontré avoir des effets préventifs contre divers types de violence, en plus d’effets bénéfiques dans des domaines comme la santé mentale, l’éducation et la réduction de la criminalité. Les sept stratégies sont les suivantes : Implementation and enforcement of laws : mise en œuvre et application des lois (par exemple, interdire les disciplines violentes et limiter l’accès à l’alcool et aux armes à feu) ; Norms and values : normes et valeurs à changer (par exemple, celles qui pardonnent l’abus sexuel sur les filles ou le comportements agressifs entre garçons) ; Safe environments : milieux sûrs (par exemple identifier dans les quartiers les “points chauds” de violence et affronter les causes locales à travers une politique qui résolve les problèmes et autres interventions) ; Parent and caregiver support : parents et soutiens de l’assistant familial (par exemple en fournissant une formation aux parents pour les jeunes, aux nouveaux parents) ; Income and economic strengthening : revenu et renforcement économique (comme le micro crédit et la formation à l’égalité des sexes) ; Response and support services : services de réponse et de soutien (par exemple, garantir que les enfants exposés à la violence puissent accéder à des soins d’urgence efficaces et recevoir un soutien psycho-social adapté) ; Education and life skills : instruction et habilitation à la vie (par exemple, garantir que les enfants fréquentent l’école et fournir les compétence sociales).

[16] Cf. Document final du VIème Congrès mondial sur la pastorale du tourisme, 27 juillet 2004.

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Panama : Veillée avec les jeunes. Discours du pape François

VEILLÉE AVEC LES JEUNES

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

Campo San Juan Pablo II – Metro Park (Panama)
Samedi 26 janvier 2019


Chers jeunes, bonsoir !

Nous avons regardé ce beau spectacle sur l’Arbre de Vie qui nous montre comment la vie que Jésus nous offre est une histoire d’amour, une histoire de vie qui veut se mêler à la nôtre et plonger ses racines dans la terre de chacun. Cette vie n’est pas un salut suspendu “dans les nuages” attendant d’être déversé, ni une “application” nouvelle à découvrir, ni un exercice mental fruit de techniques de dépassement de soi. La vie que Dieu nous offre n’est pas non plus un “tutoriel” avec lequel on apprendrait la dernière nouveauté. Le salut que Dieu nous offre est une invitation à faire partie d’une histoire d’amour qui se tisse avec nos histoires ; qui vit et veut naître parmi nous pour que nous puissions donner du fruit là où nous sommes, comme nous sommes et avec qui nous sommes. C’est là que le Seigneur vient planter et se planter ; il est le premier à dire “oui” à notre vie, il est toujours le premier. Il est le premier à dire « oui » à notre histoire, et il veut que nous aussi disions “oui” avec lui. Il nous précède toujours, il est le premier.

Et de cette manière il a surpris Marie et il l’a invitée à faire partie de cette histoire d’amour. Bien sûr, la jeune de Nazareth ne sortait pas sur les “réseaux sociaux” de l’époque, elle n’était pas une “influencer”, mais sans le demander ni le rechercher, elle est devenue la femme qui a eu la plus grande influence dans l’histoire.

Et nous pouvons le dire, avec une confiance de fils : Marie, l’“influencer” de Dieu. En peu de mots elle a eu le courage de dire “oui” et de faire confiance à l’amour, de faire confiance aux promesses de Dieu, qui est la seule force capable de renouveler, de rendre toutes choses nouvelles. Et nous tous, aujourd’hui, nous avons quelque chose à renouveler à l’intérieur. Aujourd’hui, nous devons laisser Dieu renouveler quelque chose dans notre cœur. Pensons-y un peu : qu’est-ce que je veux que Dieu rénove dans mon cœur ?

Le force du “oui” de Marie, une jeune, impressionne toujours. La force de ce “qu’il en soit ainsi” qu’elle dit à l’ange. Ce fut une chose différente d’une acceptation passive ou résignée. Ce fut quelque chose d’autre qu’un “oui” voulant dire : on verra bien ce qui va se passer. Marie ne connaissait pas cette expression : voyons ce qui se passe. Elle était résolue, elle a compris de quoi il s’agissait et elle a dit « oui », sans détour. Ce fut quelque chose de plus, quelque chose de différent. Ce fut le “oui” de celle qui veut s’engager et risquer, de celle qui veut tout parier, sans autre sécurité que la certitude de savoir qu’elle était porteuse d’une promesse. Et je demande à chacun de vous : vous sentez-vous porteurs d’une promesse ? Quelle promesse est-ce que je porte dans le cœur, à poursuivre ? Marie, sans aucun doute, aura eu une mission difficile, mais les difficultés n’étaient pas une raison pour dire “non”. Certes elle aura des difficultés, mais ce ne seront pas les mêmes difficultés qui apparaissent quand la lâcheté nous paralyse du fait que tout n’est pas clair ni assuré par avance. Marie n’a pas acheté une assurance sur la vie ! Marie s’est mise en jeu, et pour cela elle est forte, pour cela elle est une influencer, elle est l’influencer de Dieu ! Le “oui” et les envies de servir ont été plus forts que les doutes et les difficultés.

Ce soir aussi, nous écoutons comment le “oui” de Marie fait écho et se multiplie de génération en génération. Beaucoup de jeunes, à l’exemple de Marie, risquent et parient guidés par une promesse. Merci Erika et Rogelio pour le témoignage que vous nous avez offert. Ils ont été courageux ces deux-là ! Ils méritent un applaudissement. Merci. ! Vous avez partagé vos craintes, vos difficultés et le risque vécu avant la naissance d’Inès. Vous avez dit à un moment : « A nous parents, en diverses circonstances, il en coûte d’accepter l’arrivée d’un bébé qui a une maladie ou un handicap », cela est certain, c’est compréhensible. Mais le plus surprenant est lorsque vous avez ajouté : « A la naissance de notre fille, nous avons décidé de l’aimer de tout notre cœur ». Avant son arrivée, face à toutes les annonces et les difficultés qui apparaissaient, vous avez pris une décision et avez dit comme Marie : « Qu’il en soit ainsi », vous avez décidé de l’aimer. Devant la vie de votre fille fragile, sans défense et dans le besoin, votre réponse, Erika et Rogelio, a été ; “oui” et ainsi nous avons Inès. Vous avez eu le courage de croire que le monde n’est pas seulement pour les forts ! Merci !

Dire “oui” au Seigneur, c’est oser embrasser la vie comme elle vient, avec toute sa fragilité, sa petitesse et, souvent, avec toutes ses contradictions et ses insignifiances, du même amour dont Erika et Rogelio nous ont parlé. Prendre la vie comme elle vient. Cela signifie embrasser notre patrie, nos familles, nos amis tels qu’ils sont, aussi avec leurs fragilités et petitesses. Embrasser la vie se manifeste aussi quand nous accueillons tout ce qui n’est pas parfait, tout ce qui n’est pas pur ni distillé, mais non pas moins digne d’amour. Peut-être qu’une personne, n’est-elle pas digne d’amour parce qu’elle est handicapée ou fragile ? Je vous demande : un handicapé, une personne handicapée, une personne fragile, est-elle digne d’amour ? [ ils répondent : oui ! ] On n’entend pas bien… [plus fort : oui !] vous avez compris. Une autre question, voyons comment vous répondez. Quelqu’un, du fait d’être étranger, de s’être trompé, d’être malade ou en prison, n’est-il pas digne d’amour ? [ils répondent : oui !]. Jésus a fait ainsi : il a embrassé le lépreux, l’aveugle et le paralytique, il a embrassé le pharisien et le pécheur. Il a embrassé le larron sur la croix et il a même embrassé et pardonné ceux qui le crucifiaient.

Pourquoi ? Parce que seul celui qu’on aime peut être sauvé. Tu ne peux pas sauver une personne, tu ne peux pas sauver une situation, si tu ne l’aimes pas. Seul celui qu’on aime peut être sauvé. Nous le répétons ? [ensemble] Seul celui qu’on aime peut être sauvé. Une autre fois ! [les jeunes : « Seul celui qu’on aime peut être sauvé »]. Ne l’oubliez pas. Pour cela nous sommes sauvés par Jésus : parce qu’il nous aime et ne peut pas s’en passer. Nous pouvons lui faire n’importe quoi, mais lui nous aime, et nous sauve. Parce que seul celui qu’on aime peut être sauvé.  Seul celui qu’on embrasse peut être transformé. L’amour du Seigneur est plus grand que toutes nos contradictions, que toutes nos fragilités et que toutes nos petitesses. Mais c’est précisément à travers nos contradictions, nos fragilités et nos petitesses qu’il veut écrire cette histoire d’amour. Il a embrassé le fils prodigue, il a embrassé Pierre après son reniement et il nous embrasse toujours, toujours, toujours après nos chutes, en nous aidant à nous relever et nous remettre sur pieds. Parce que la véritable chute, – attention à cela – la vraie chute, celle qui est capable de ruiner notre vie, c’est de rester à terre et ne pas se laisser aider. Il y a un très beau chant alpin, qu’ils chantent quand ils montent sur la montagne : « Dans l’art de la montée, la victoire n’est pas dans le fait de ne pas tomber, mais de ne pas rester tombé ». Ne pas rester tombé ! Donner la main, pour qu’ils te fassent te lever. Ne pas rester tombé.

Le premier pas consiste à ne pas avoir peur de recevoir la vie comme elle vient, ne pas avoir peur d’embrasser la vie comme elle est. C’est l’arbre de la vie que nous avons vu aujourd’hui [durant la veillée].

Merci Alfred pour ton témoignage et pour le courage de l’avoir partagé avec nous tous. J’ai été très impressionné quand tu as dit : « J’ai commencé à travailler dans le bâtiment jusqu’à ce que tel projet se termine. Sans emploi, les choses ont pris une autre couleur : sans école, sans occupation et sans travail ». Je le résume dans les quatre “sans” qui rendent notre vie sans racines et la dessèche : sans travail, sans éducation, sans communauté, sans famille.  Ou bien une vie sans racines. Sans travail, sans instruction, sans communauté et sans famille. Ces quatre « sans » tuent.

Il est impossible que quelqu’un grandisse s’il n’a pas de racines fortes qui aident à être bien debout et enraciné dans la terre. Il est facile de se disperser, quand on n’a pas où s’attacher, où se fixer.il n’y a pas de lieu pour se fixer. Cela c’est une question que nous, adultes, sommes obligés de nous poser, nous adultes qui sommes ici, et plus encore, c’est une question que vous aurez à nous poser, que vous jeunes devrez nous faire à nous adultes, et à laquelle nous aurons le devoir de répondre : quelles racines nous donnons vous ? Quels fondements, pour vous construire comme personnes, nous fournissons vous? C’est une question pour nous adultes. Combien il est facile de critiquer les jeunes et de passer son temps à murmurer, si nous vous privons des opportunités de travail, éducatives et communautaires auxquelles vous raccrocher et rêver l’avenir. Sans instruction il est difficile de rêver l’avenir, sans travail, il est très difficile de rêver l’avenir, sans famille et sans communauté il est quasi impossible de rêver un avenir. Parce que rêver l’avenir, c’est apprendre non seulement pour quoi je vis, mais aussi pour qui je vis, pour qui il vaut la peine de dépenser ma vie. Et cela nous devons le favoriser, nous adultes, en vous donnant travail, instruction, communauté, opportunité.

Comme nous le disait Alfred, quand quelqu’un décroche et reste sans travail, sans éducation, sans communauté et sans famille, à la fin de la journée on se sent vide et on termine en remplissant ce vide avec n’importe quoi, avec n’importe quelle saleté. Parce que nous ne savons pas encore pour qui vivre, lutter et aimer. Aux adultes qui sont ici, et à ceux qui nous voient, je demande : qu’est-ce que tu fais pour engendrer un avenir, une envie d’avenir chez les jeunes d’aujourd’hui ? Es-tu capable de lutter pour qu’ils aient de l’instruction, pour qu’ils aient du travail, pour qu’ils aient une famille, pour qu’ils aient une communauté ? Que chacun de nous les grands, réponde dans son cœur.

Je me rappelle une fois en bavardant avec des jeunes, l’un d’eux me demanda : Pourquoi aujourd’hui beaucoup de jeunes ne se demandent pas si Dieu existe ou pourquoi il leur est difficile de croire en lui et pourquoi ils n’ont pas beaucoup d’engagements dans la vie ? Je leur ai répondu : et vous, qu’en pensez-vous ? Parmi les réponses qui furent données dans la conversation, je me souviens d’une qui m’a touché au cœur et qui a rapport avec l’expérience qu’Alfred a partagée : “Père, c’est parce que beaucoup d’entre eux sentent que, peu à peu, ils cessent d’exister pour les autres, ils se sentent souvent invisibles”. Beaucoup de jeunes sentent qu’ils ont cessé d’exister pour les autres, pour la famille, pour la société, pour la communauté…, et alors, bien des fois ils se sentent invisibles. C’est la culture de l’abandon et du manque de considération. Je ne dis pas tous, mais beaucoup sentent qu’’ils n’ont pas beaucoup ou rien à apporter, parce qu’ils n’ont pas de véritables espaces où ils se sentent appelés. Comment vont-ils penser que Dieu existe si eux-mêmes, ces jeunes, il y a longtemps qu’ils ont cessé d’exister pour leurs frères et pour la société ? Ainsi, nous les poussons à ne pas regarder vers l’avenir, et à devenir une proie pour n’importe quelle drogue, pour n’importe quoi qui les détruit. Nous pouvons nous demander : qu’est ce que je fais moi avec les jeunes que je vois ? Je les critique, ou ils ne m’intéressent pas ? Je les aide, ou ils ne m’intéressent pas ? Est-il vrai que pour moi ils ont cessé d’exister depuis longtemps ?

Nous le savons bien, il ne suffit pas d’être toute la journée connecté pour se sentir reconnu et aimé. Se sentir considéré et invité à quelque chose est plus important qu’être “sur le réseau”. Cela signifie trouver des espaces où avec vos mains, avec votre cœur et avec votre tête vous pouvez vous sentir faisant partie d’une communauté plus grande qui a besoin de vous et dont vous aussi, vous jeunes, avez besoin.

Et cela, les saints l’ont bien compris. Je pense par exemple à Don Bosco [les jeunes applaudissent] qui n’est pas allé chercher les jeunes en des lieux lointains ou particuliers, – on voit qu’ici il y en a qui aiment bien Don bosco ! un applaudissement ! Don Bosco n’est pas allé chercher les jeunes dans quelque lieu lointain ou spécial ; simplement il a appris à regarder, à voir tout ce qui se passait autour dans la ville et à le regarder avec les yeux de Dieu et, ainsi, il a été touché par des centaines d’enfants et de jeunes abandonnés sans études, sans travail et sans la main amie d’une communauté. Beaucoup vivaient dans la même ville, beaucoup critiquaient ces jeunes, mais ils ne savaient pas les regarder avec les yeux de Dieu. Les jeunes ont besoin d’être regardés avec les yeux de Dieu. Lui l’a fait, Don Bosco, il osé faire le premier pas : embrasser la vie comme elle se présente et, à partir de là, il n’a pas eu peur de faire le second pas : créer avec eux une communauté, une famille où, avec le travail et l’étude, ils se sentent aimés. Leur donner des racines où se fixer pour qu’ils puissent parvenir au ciel. Pour pouvoir être quelqu’un dans la société. Leur donner des racines auxquelles s’agripper pour ne pas être abattus au premier vent qui arrive. C’est ce qu’a fait Don Bosco, c’est ce qu’ont fait les saints, c’est ce que font les communautés qui savent regarder les jeunes avec les yeux de Dieu. Le sentez-vous, vous les grands, de regarder les jeunes avec les yeux de Dieu ?

Je pense à beaucoup de lieux de notre Amérique Latine qui promeuvent ce qu’on appelle la grande famille foyer du Christ qui, avec le même esprit d’autres centres, cherchent à recevoir la vie comme elle vient dans sa totalité et sa complexité, parce qu’ils savent qu’« il y a pour l’arbre un espoir : une fois coupé, il peut verdir encore et les jeunes pousses ne lui feront pas défaut » (Jb, 14, 7).

Et toujours on peut “reverdir et donner de jeunes pousses”, on peut toujours commencer de nouveau quand il y a une communauté, la chaleur d’un foyer où prendre racine, qui donne la confiance nécessaire et prépare le cœur à découvrir un nouvel horizon : horizon d’enfant aimé, cherché, rencontré et donné à une mission. C’est par le moyen de visages concrets que le Seigneur se rend présent. Dire : “oui” comme Marie à cette histoire d’amour, c’est dire “oui” au fait d’être des instruments pour construire, dans nos quartiers, des communautés ecclésiales capables de se promener dans la ville, d’embrasser et de tisser de nouvelles relations. Etre un “influencer” au XXIème siècle, c’est être gardien des racines, gardien de tout ce qui empêche que notre vie devienne « évanescente », que notre vie s’évapore dans le rien. Vous adultes, soyez des gardiens de tout ce qui nous permet de nous sentir partie les uns des autres, gardiens de tout ce qui nous fait sentir que nous appartenons les uns aux autres.

C’est ainsi que l’a vécu Nirmeen, lors des JMJ de Cracovie. Elle a rencontré une communauté vivante, joyeuse, qui est sortie à sa rencontre, qui lui a donné un sens d’appartenance et donc d’identité, et lui a permis de vivre la joie qu’implique d’être rencontrée par Jésus. Nirmeen évitait Jésus, elle l’évitait, le tenait à distance, jusqu’à ce que quelqu’un lui a fait mettre des racines, lui a donné une appartenance, et cette communauté lui a donné le courage de commencer ce cheminement qu’elle nous a raconté.

Une fois, un saint – latinoaméricain – s’est demandé : « Le progrès de la société, consistera-t-il seulement à parvenir à posséder la dernière voiture ou acquérir la dernière technique du marché ? Est-ce en cela que se résume la grandeur de l’homme ? N’y a-t-il rien d’autre que de vivre pour cela ? (cf. Saint Alberto Hurtado, Meditación de Semana Santa para jóvenes, 1946). Je vous demande à vous les jeunes : est-ce que vous voulez cette grandeur ? Ou non ? [« Non ! »] Vous êtes incertains… Ici on n’entend pas bien, qu’est ce qui se passe ? … [« Non ! »] La grandeur n’est pas seulement posséder la voiture dernier modèle, ou acheter la dernière technologie sur le marché.   Vous avez été créés pour quelque chose de plus grand ! Marie l’a compris et a dit : « Qu’il en soit ainsi ! » Erika et Rogelio l’ont compris et ils ont dit : « Qu’il en soit ainsi ! » Alfredo l’a compris et a dit : « Qu’il en soit ainsi ! » Nirmeen l’a compris et a dit : « Qu’il en soit ainsi ! » Nous les avons entendus ici. Chers amis, je vous demande : êtes-vous disposés à dire “oui” ? [« Oui ! »] Maintenant vous répondez, ainsi cela me plaît plus ! L’Evangile nous apprend que le monde ne sera pas meilleur, parce qu’il y aurait moins de personnes malades, moins de personnes faibles, moins de personnes fragiles ou âgées dont il faut s’occuper, pas même parce qu’il y aurait moins de pécheurs, non, il ne sera pas meilleur pour cela. Le monde sera meilleur quand plus nombreuses seront les personnes qui, comme ces amis qui nous ont parlé, seront prêtes et auront le courage de concevoir le demain et de croire en la force transformante de l’amour de Dieu. A vous jeunes je demande : Voulez-vous être “influencer” à la manière de Marie [« Oui ! »] Elle a eu le courage de dire « qu’il en soit ainsi ». Seul l’amour nous rend plus humains, non pas les querelles, non pas l’étude seulement : seul l’amour nous rend plus humains, plus complets, tout le reste ce sont des placebos, bons mais vides.

Dans un moment, nous allons rencontrer Jésus, Jésus vivant dans l’Eucharistie. Je suis certain que vous aurez beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses à lui raconter sur les situations diverses de vos vies, de vos familles et de vos pays.

Vous tenant devant Jésus, face à face, ayez le courage, n’ayez pas peur de lui ouvrir votre cœur, pour qu’il renouvelle le feu de son amour, pour qu’il vous pousse à embrasser la vie avec toute sa fragilité, avec toute sa petitesse, mais aussi avec toute sa grandeur et sa beauté. Que Jésus vous aide à découvrir la beauté d’être vivants et éveillés. Vivants et éveillés.

N’ayez pas peur de dire à Jésus que vous aussi, vous voulez prendre part à son histoire d’amour dans le monde, que vous pouvez faire plus !

Chers amis, je vous demande aussi que, dans ce face à face avec Jésus, vous soyez bons et priez pour moi pour que moi aussi je n’ai pas peur d’embrasser la vie, pour être capable de garder les racines et dire comme Marie : « Qu’il me soit fait selon ta parole ! ».

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Lettre du Synode aux jeunes : « Vous êtes le présent, illuminez maintenant notre avenir »

 

« Vous êtes le présent, illuminez maintenant notre avenir » : c’est l’encouragement des Pères synodaux aux jeunes, à la conclusion du Synode qui leur a été dédié au Vatican. « L’Église et le monde ont un besoin urgent de votre enthousiasme », affirment-ils.

Au terme de la messe de clôture de l’événement, ce 28 octobre 2018, les évêques ont adressé une lettre aux jeunes, lue par le cardinal Lorenzo Baldisseri, secrétaire général du Synode, qui était entouré de jeunes de tous les continents : un texte bref, qui demande aux jeunes d’aider le monde « à se réveiller et à tourner son regard vers l’amour, la beauté, la vérité, la justice ».

« Que nos faiblesses ne vous découragent pas, que les fragilités et les péchés ne fassent pas obstacle à votre foi », écrivent les Pères synodaux : « nous voulons contribuer au développement de votre joie, pour que vos attentes se transforment en idéaux. »

Lettre des Pères Synodaux aux jeunes

C’est vers vous, jeunes du monde, que nous, Pères synodaux, voulons nous tourner, pour vous adresser des paroles d’espérance, de confiance et de consolation. Ces jours-ci, nous nous sommes réunis pour écouter Jésus, «le Christ éternellement jeune», dont la voix révèle vos propres voix, vos cris d’exultation, vos plaintes… vos silences aussi!

Nous connaissons vos quêtes spirituelles, vos joies, vos espérances, vos douleurs, vos angoisses, vos inquiétudes. Nous désirons aussi vous adresser une parole: nous voulons contribuer au développement de votre joie, pour que vos attentes se transforment en idéaux. Nous sommes sûrs que vous êtes prêts à vous impliquer, avec votre joie de vivre, pour que vos rêves se réalisent concrètement dans votre vie quotidienne, et dans notre histoire humaine.

Que nos faiblesses ne vous découragent pas, que les fragilités et les péchés ne fassent pas obstacle à votre foi. L’Église est votre mère, elle ne vous abandonne pas, elle est prête à vous accompagner sur de nouveaux chemins, dans les hauteurs, là où le vent de l’Esprit souffle plus fort, chassant les noirs nuages de l’indifférence, de la superficialité et du découragement.

Lorsque le monde, que Dieu aime au point de lui avoir donné son Fils Jésus, est replié sur les biens matériels, sur le succès immédiat, sur le plaisir, lorsqu’il broie les plus faibles, aidez-le à se réveiller et à tourner son regard vers l’amour, la beauté, la vérité, la justice.

Pendant un mois nous avons cheminé ensemble, avec quelques-uns d’entre vous et beaucoup d’autres qui se sont unis à nous par la prière et l’affection. Nous désirons maintenant poursuivre ce chemin dans toutes les parties du monde, là où le Seigneur nous invite à être disciples missionnaires.

L’Église et le monde ont un besoin urgent de votre enthousiasme. Faites-vous compagnons de route des plus fragiles et des plus pauvres, de tous les blessés de la vie.

Vous êtes le présent, illuminez maintenant notre avenir.

© Librairie éditrice du Vatican

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