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Message de carême 2022 du pape François

« Nous récolterons, si nous ne perdons pas courage »

« Ne nous lassons pas de faire le bien, car, le moment venu, nous récolterons, si nous ne perdons pas courage. Ainsi donc, lorsque nous en avons l’occasion, travaillons au bien de tous » (Gal 6, 9-10a)

Chers frères et sœurs,

Le Carême est un temps propice de renouveau personnel et communautaire qui nous conduit à la Pâque de Jésus-Christ mort et ressuscité. Pendant le chemin de Carême 2022 il nous sera bon de réfléchir à l’exhortation de saint Paul aux Galates : « Ne nous lassons pas de faire le bien, car, le moment venu, nous récolterons, si nous ne perdons pas courage. Ainsi donc, lorsque nous en avons l’occasion (chairós), travaillons au bien de tous » (Gal 6, 9-10a).

1.Semailles et récolte

Dans ce passage, l’Apôtre évoque l’image des semailles et de la récolte, si chère à Jésus (cf. Mt 13). Saint Paul nous parle d’un chairos : un temps propice pour semer le bien en vue d’une récolte. Quelle est cette période favorable pour nous ? Le Carême l’est, certes, mais toute l’existence [1] terrestre l’est aussi, et le Carême en est de quelque manière une image [1]. Dans notre vie, la cupidité et l’orgueil, le désir de posséder, d’accumuler et de consommer prévalent trop souvent, comme le montre l’homme insensé dans la parabole évangélique, lui qui considérait sa vie sûre et heureuse grâce à la grande récolte amassée dans ses greniers (cf. Lc 12 ,16-21). Le Carême nous invite à la conversion, au changement de mentalité, pour que la vie ait sa vérité et sa beauté non pas tant dans la possession que dans le don, non pas tant dans l’accumulation que dans la semence du bien et dans le partage.

Le premier agriculteur est Dieu lui-même, qui généreusement « continue de répandre des semences de bien dans l’humanité » (Enc. Fratelli tutti, n. 54). Pendant le Carême, nous sommes appelés à répondre au don de Dieu en accueillant sa Parole « vivante et énergique » (He 4,12). L’écoute assidue de la Parole de Dieu fait mûrir une docilité prête à son action (cf. Jc 1,21) qui rend notre vie féconde. Si cela nous réjouit déjà, plus grand encore est cependant l’appel à être « des collaborateurs de Dieu » (1 Co 3, 9), en tirant parti du temps présent (cf. Ep 5, 16) pour semer nous aussi en faisant du bien. Cet appel à semer le bien ne doit pas être considéré comme un fardeau, mais comme une grâce par laquelle le Créateur nous veut activement unis à sa féconde magnanimité.

Et la récolte ? Ne sème-t-on pas en vue de la récolte ? Bien sûr. Le lien étroit entre les semailles et la récolte est réaffirmé par saint Paul lui-même, qui affirme : « À semer trop peu, on récolte trop peu ; à semer largement, on récolte largement » (2 Co 9, 6). Mais de quelle moisson s’agit-il ? Un premier fruit du bien semé se retrouve en nous-mêmes et dans nos relations quotidiennes, jusque dans les plus petits gestes de bonté. En Dieu, aucun acte d’amour, si petit soit- il, et aucune “fatigue généreuse” ne sont perdus (cf. Exhort. apost. Evangelii gaudium, n. 279). De même que l’arbre se reconnaît à ses fruits (cf. Mt 7,16-20), de même la vie remplie de bonnes œuvres est lumineuse (cf. Mt 5, 14-16) et apporte au monde le parfum du Christ (cf. 2 Co 2,15). Servir Dieu, sans péché, fait récolter des fruits de sainteté pour le salut de tous (cf. Rm 6, 22).

En réalité, il ne nous est permis de voir qu’une petite partie du fruit de ce que nous semons puisque, selon le proverbe évangélique, « l’un sème, l’autre moissonne » (Jn 4, 37). C’est précisément en semant pour le bien d’autrui que nous participons à la magnanimité de Dieu : « Il y a une grande noblesse dans le fait d’être capable d’initier des processus dont les fruits seront recueillis par d’autres, en mettant son espérance dans les forces secrètes du bien qui est semé » (Enc. Fratelli tutti, n. 196). Semer le bien pour les autres nous libère de la logique étroite du gain personnel et confère à nos actions le large souffle de la gratuité, en nous insérant dans l’horizon merveilleux des desseins bienveillants de Dieu.

La Parole de Dieu élargit et élève notre regard encore plus, elle nous annonce que la véritable moisson est la moisson eschatologique, celle du dernier jour, du jour sans coucher du soleil. Le fruit accompli de notre vie et de nos actions est le « fruit pour la vie éternelle » (Jn 4, 36) qui sera notre « trésor dans les cieux » (Lc 12, 33 ; 18, 22). Jésus lui-même utilise l’image du grain qui meurt en terre et porte du fruit pour exprimer le mystère de sa mort et de sa résurrection (cf. Jn 12, 24) ; et Saint Paul la reprend pour parler de la résurrection de notre corps : « Ce qui est semé périssable ressuscite impérissable ; ce qui est semé sans honneur ressuscite dans la gloire ; ce qui est semé faible ressuscite dans la puissance ; ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel » (1 Co 15, 42-44). Cet espoir est la grande lumière que le Christ ressuscité apporte dans le monde : « Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Mais non ! Le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis » (1 Co 15, 19-20), de sorte que ceux qui sont intimement unis à lui dans l’amour, « par une mort qui ressemble à la sienne » (Rm 6, 5), soient aussi unis dans sa résurrection pour la vie éternelle (cf. Jn 5, 29) : « Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père » (Mt 13, 43).

2.« Ne nous lassons pas de faire le bien »

La résurrection du Christ anime les espoirs sur terre de la « grande espérance » de la vie éternelle et introduit déjà le germe du salut dans le temps présent (cf. Benoît XVI, Enc. Spe salvi, nn. 3. 7). Face à l’amère déception de tant de rêves brisés, face à l’inquiétude devant les défis qui nous attendent, face au découragement dû à la pauvreté de nos moyens, la tentation est de se replier sur son propre égoïsme individualiste et de se réfugier dans l’indifférence aux souffrances des autres.

En effet, même les meilleures ressources sont limitées : « Les garçons se fatiguent, se lassent, et les jeunes gens ne cessent de trébucher » (Is 40, 30), mais Dieu « rend des forces à l’homme fatigué, il augmente la vigueur de celui qui est faible. (…) Ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur trouvent des forces nouvelles ; ils déploient comme des ailes d’aigles, ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer » (Is40, 29.31). Le Carême nous appelle à placer notre foi et notre espérance dans le Seigneur (cf. 1 P 1, 21), car c’est seulement avec le regard fixé sur Jésus-Christ ressuscité (cf. He 12, 2) que nous pouvons accueillir l’exhortation de l’Apôtre : « Ne nous lassons pas de faire le bien » (Ga 6, 9).

Ne nous lassons pas de prier. Jésus a enseigné qu’il faut « toujours prier sans se décourager » (Lc 18, 1). Nous devons prier parce que nous avons besoin de Dieu. Se suffire à soi-même est une illusion dangereuse. Si la pandémie nous a fait toucher du doigt notre fragilité personnelle et sociale, que ce Carême nous permette d’expérimenter le réconfort de la foi en Dieu sans laquelle nous ne pouvons pas tenir (cf. Is 7, 9). Personne ne se sauve tout seul, car nous sommes tous dans la même [2] barque dans les tempêtes de l’histoire. Mais surtout personne n’est sauvé sans Dieu, car seul le mystère pascal de Jésus-Christ donne la victoire sur les eaux sombres de la mort. La foi ne nous dispense pas des tribulations de la vie, mais elle permet de les traverser unis à Dieu dans le Christ, avec la grande espérance qui ne déçoit pas et dont le gage est l’amour que Dieu a répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint (cf. Rm 5, 1-5).

Ne nous lassons pas d’éliminer le mal de notre vie. Que le jeûne corporel auquel nous appelle le Carême fortifie notre esprit pour lutter contre le péché. Ne nous lassons pas de demander pardon dans le sacrement de la pénitence et de la réconciliation, sachant que Dieu ne se lasse pas [3]. Ne nous lassons pas de lutter contre la concupiscence, cette fragilité qui nous pousse à l’égoïsme et à tout mal, trouvant au fil des siècles diverses voies permettant de plonger l’homme dans le péché (cf. Enc. Fratelli tutti, n. 166). L’une de ces voies est le risque d’addiction aux médias numériques, qui appauvrit les relations humaines. Le Carême est un temps propice pour contrer ces écueils et cultiver plutôt une communication humaine plus intégrale (cf. ibid., n. 43), faite de « vraies rencontres » (ibid., n. 50), face à face.

Ne nous lassons pas de faire le bien dans la charité concrète envers notre prochain. Au cours de ce Carême, pratiquons l’aumône avec joie (cf. 2 Co 9, 7). Dieu « fournit la semence au semeur et le pain pour la nourriture » (2 Co 9, 10) pourvoit à chacun d’entre nous, non seulement pour que nous puissions avoir à manger, mais aussi pour que nous puissions faire preuve de générosité en faisant du bien aux autres. S’il est vrai que toute notre vie est un temps pour semer le bien, profitons particulièrement de ce Carême pour prendre soin de nos proches, pour nous rendre proches de ces frères et sœurs blessés sur le chemin de la vie (cf. Lc 10, 25-37). Le Carême est un temps propice pour rechercher, et non éviter, ceux qui sont dans le besoin ; appeler, et non ignorer, ceux qui désirent l’écoute et une bonne parole ; visiter, et non abandonner, ceux qui souffrent de la solitude. Mettons en pratique l’appel à faire du bien envers tous en prenant le temps d’aimer les plus petits et les sans défense, les abandonnés et les méprisés, celui qui est victime de discrimination et de marginalisation (cf. Enc. Fratelli tutti, n. 193).

3.« Nous récolterons si nous ne perdons pas courage »

Le Carême nous rappelle chaque année que « le bien, comme l’amour également, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour » (ibid., n. 11). Demandons donc à Dieu la patiente constance du cultivateur (cf. Jc 5, 7) pour ne pas renoncer à faire le bien, pas à pas. Que celui qui tombe tende la main au Père qui relève toujours. Que celui qui s’est perdu, trompé par les séductions du malin, ne tarde pas à retourner à lui qui « est riche en pardon » (Is 55, 7). En ce temps de conversion, trouvant appui dans la grâce de Dieu et dans la communion de l’Église, ne nous lassons pas de semer le bien. Le jeûne prépare le terrain, la prière l’irrigue, la charité le féconde. Nous avons la certitude dans la foi que « nous récolterons si nous ne perdons pas courage » et que, avec le don de la persévérance, nous obtiendrons les biens promis (cf. He 10, 36) pour notre propre salut et celui des autres (cf. 1 Tim 4, 16). Pratiquant l’amour fraternel envers tous, nous sommes unis au Christ, qui a donné sa vie pour nous (cf. 2 Co 5, 14-15) et nous goûtons d’avance la joie du Royaume des Cieux, quand Dieu sera « tout en tous » (1 Co 15, 28).

Que la Vierge Marie, du sein de laquelle a germé le Sauveur, et qui gardait toutes les choses « et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19), nous obtienne le don de la patience et nous soit proche par sa présence maternelle, afin que ce temps de conversion porte des fruits de salut éternel.

Donné à Rome, près de Saint Jean de Latran, le 11 novembre 2021, Mémoire de Saint Martin, Evêque.

FRANÇOIS

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NOTES

[1] Cf. Saint Augustin , Serm. 243, 9,8 ; 270, 3 ; En. in Ps. 110, 1. 

[2] Cf. Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020). 

[3] Cf. Angélus du 17 mars 2013. 

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Ouverture du Synode sur la synodalité : Homélie du pape François

CÉLÉBRATION DE L’EUCHARISTIE

POUR L’OUVERTURE DU SYNODE SUR LA SYNODALITÉ

HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS

Basilique Saint-Pierre
Dimanche 10 octobre 2021

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Un homme riche va à la rencontre de Jésus alors qu’il « se met en route » (Mc 10, 17). Souvent, les Evangiles nous montrent Jésus « sur la route », marchant aux côtés de l’homme, à l’écoute des questions qui habitent et agitent son cœur. Il nous révèle ainsi que Dieu n’habite pas les lieux aseptisés, les lieux tranquilles, loin du réel, mais qu’il chemine avec nous et nous rejoint là où nous sommes, sur les sentiers souvent ardus de la vie. En ouvrant aujourd’hui le parcours synodal, commençons par tous nous demander – Pape, évêques, prêtres, religieux et religieuses, frères et sœurs laïcs –: nous, communauté chrétienne, incarnons-nous le style de Dieu, qui chemine dans l’histoire et partage les défis de l’humanité ? Sommes-nous disposés à vivre l’aventure du cheminement ou, par peur de l’inconnu, nous réfugions-nous dans les excuses du « cela ne sert à rien » ou du « on a toujours fait ainsi » ?

« Faire Synode » signifie marcher sur la même route, marcher ensemble. Regardons Jésus sur le chemin, qui rencontre d’abord l’homme riche, puis écoute ses questions, et enfin l’aide à discerner ce qu’il faut faire pour avoir la Vie éternelle. Rencontrer, écouter, discerner : trois verbes du Synode sur lesquels je voudrais m’attarder.

Rencontrer. L’Evangile s’ouvre par le récit d’une rencontre. Un homme va à la rencontre de Jésus, s’agenouille devant lui, et pose une question décisive : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la Vie éternelle ? » (v. 17) Une demande aussi importante réclame de l’attention, du temps, de la disponibilité à rencontrer l’autre et à se laisser interpeller par son inquiétude. De fait, le Seigneur ne se met pas à distance, il ne se montre pas agacé ou dérangé ; au contraire, il s’arrête avec lui. Il est disponible à la rencontre. Rien ne le laisse indifférent, tout le passionne. Rencontrer les visages, croiser les regards, partager l’histoire de chacun : voilà la proximité de Jésus. Il sait qu’une rencontre peut changer une vie. Et l’Evangile est parsemé de ces rencontres avec le Christ qui relèvent et guérissent. Jésus n’était pas pressé, il ne regardait pas sa montre pour terminer la rencontre en avance. Il était toujours au service de la personne qu’il rencontrait, pour l’écouter.

En commençant ce parcours, nous sommes aussi appelés à devenir experts dans l’art de la rencontre. Non pas dans l’organisation d’évènements, ou dans la réflexion théorique sur des problèmes, mais avant tout dans le fait de prendre le temps de rencontrer le Seigneur, et de favoriser la rencontre entre nous. Un temps pour donner de la place à la prière, à l’adoration – cette prière que nous négligeons tant : adorer, faire place à l’adoration –, à ce que l’Esprit veut dire à l’Eglise ; un temps pour se tourner vers le visage et la parole de l’autre, pour la rencontre en tête à tête, pour se laisser toucher par les questionnements des sœurs et des frères, pour s’aider mutuellement afin de nous enrichir de la diversité des charismes, des vocations et des ministères. Chaque rencontre – nous le savons bien –, demande de l’ouverture, du courage, de la disponibilité à se laisser interpeller par le visage et l’histoire de l’autre. Même si nous préférons parfois nous abriter dans des relations formelles ou porter un masque de circonstance – l’esprit clérical ou de cour : je suis plus monsieur l’abbé que père –, la rencontre nous transforme et nous suggère souvent de nouveaux chemin que nous n’avions pas imaginés parcourir. Aujourd’hui, après l’Angélus, je vais recevoir un groupe de gens de la rue, qui se sont simplement rassemblés parce qu’il y a un groupe de personnes qui va les écouter, seulement pour les écouter. Et de l’écoute, ils ont réussi à se mettre à marcher. L’écoute. C’est souvent ainsi que Dieu nous indique la route à suivre, en nous faisant sortir de nos routines fatiguées. Tout change lorsque nous sommes capables de vraies rencontres avec lui et entre nous. Sans formalismes, sans prétextes, sans calcul.

Deuxième verbe : écouter. La vraie rencontre naît seulement de l’écoute. Jésus, en effet, se met à l’écoute de la question de cet homme et de son inquiétude religieuse et existentielle. Il ne donne pas une réponse “rituelle”, il n’offre pas une solution toute faite, il ne fait pas semblant de répondre poliment pour s’en débarrasser et continuer sa route. Il l’écoute simplement. Tant qu’il le faut, il l’écoute, sans hâte. Et – la chose la plus importante – Jésus n’a pas peur de l’écouter avec le cœur, et pas seulement avec les oreilles. D’ailleurs, il ne se contente pas de répondre à la question, mais il permet à l’homme riche de raconter son histoire personnelle, de parler de soi librement. Le Christ lui rappelle les commandements, et celui-ci commence à raconter son enfance, à évoquer son parcours religieux, la manière avec laquelle il s’est efforcé de chercher Dieu. Lorsque nous écoutons avec le cœur, c’est ce qui arrive : l’autre se sent accueilli, non pas jugé, libre de raconter son vécu et son parcours spirituel.

Interrogeons-nous, avec sincérité, dans cet itinéraire synodal : comment sommes-nous à l’écoute ? Quelle est la qualité d’écoute de notre cœur ? Permettons-nous aux personnes de s’exprimer, de cheminer dans la foi même si elles ont des parcours de vie difficiles, de contribuer à la vie de la communauté sans être empêchées, rejetées ou jugées ? Faire Synode, c’est emboîter le pas au Verbe fait homme, suivre ses traces en écoutant sa Parole avec les paroles des autres. C’est découvrir avec stupeur que l’Esprit Saint souffle toujours de façon surprenante, pour suggérer des parcours et des langages nouveaux. C’est un exercice lent, qui peut être laborieux, d’apprendre à s’écouter mutuellement – évêques, prêtres, religieux et laïcs, tous, tous les baptisés – en évitant les réponses artificielles et superficielles, les réponses prêt-à-porter, non. L’Esprit nous demande de nous mettre à l’écoute des demandes, des angoisses, des espérances de chaque Eglise, de chaque peuple et nation, mais aussi à l’écoute du monde, des défis et des changements qu’il nous présente. N’insonorisons pas notre cœur, ne nous blindons pas dans nos certitudes. Les certitudes nous ferment souvent. Ecoutons-nous.

Enfin, discerner. La rencontre et l’écoute réciproque ne sont pas une fin en soi, qui laisseraient les choses demeurer en l’état. Au contraire, lorsque l’on entre en dialogue, nous nous mettons en discussion, en chemin, de telle façon qu’à la fin, nous ne sommes plus les mêmes qu’auparavant, nous sommes changés. L’Evangile d’aujourd’hui nous le montre : Jésus devine que l’homme en face de lui est bon et religieux, qu’il pratique les commandements, mais il veut le conduire au-delà de la simple observance des préceptes. Dans le dialogue, il l’aide à discerner. Il lui propose de regarder au fond de lui-même, à la lumière de l’amour avec lequel lui, Jésus, fixant son regard sur lui, l’aime (cf. v. 21), et de discerner, à cette lumière, à quoi son cœur est réellement attaché. Il découvre ainsi que son bien ne consiste pas à ajouter d’autres actes religieux mais, au contraire, à se vider de lui-même : vendre ce qui occupe son cœur pour laisser de l’espace à Dieu.

C’est une précieuse indication aussi pour nous. Le Synode est un chemin de discernement spirituel, de discernement ecclésial, qui se fait dans l’adoration, dans la prière, au contact de la Parole de Dieu. La deuxième lecture d’aujourd’hui nous dit précisément que la Parole de Dieu est « vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12). La Parole nous ouvre au discernement et l’éclaire. Qu’elle oriente le Synode, pour qu’il ne soit pas une “convention” ecclésiale, un colloque d’études ou un congrès politique, pour qu’il ne soit pas un parlement, mais un évènement de grâce, un processus de guérison conduit par l’Esprit. En ces jours, Jésus nous appelle, comme il l’a fait avec l’homme riche de l’Evangile, à nous vider, à nous libérer de ce qui est mondain, et aussi de nos fermetures et de nos modèles pastoraux répétitifs. Il nous appelle à nous interroger sur ce que Dieu veut nous dire en ce temps, et dans quelle direction il souhaite nous conduire.

Chers frères et sœurs, je vous souhaite un bon chemin ensemble ! Puissions-nous être des pèlerins amoureux de l’Evangile, ouverts aux surprises de l’Esprit Saint. Ne perdons pas les occasions de grâce de la rencontre, de l’écoute réciproque, du discernement. Avec la joie de savoir qu’alors que nous cherchons le Seigneur, c’est bien lui, le premier, qui se porte avec amour ànotre rencontre.


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JMJ 2021: « Levez-vous et célébrez la JMJ dans vos Eglises particulières! »

 

«Lève-toi : car je t’établis témoin des choses que tu as vues !»

«Lève-toi : car je t’établis témoin des choses que tu as vues !»: ce verset des Actes des Apôtres reprenant des paroles du Christ à saint Paul, sont le titre du message du pape François aux jeunes pour préparer la JMJ 2021 qui aura lieu, dans chaque diocèse, en la fête du Christ Roi de l’Univers, le dimanche 21 novembre 2021.

« Levez-vous et célébrez la JMJ dans vos Eglises particulières! », insiste le pape François.

Voici le texte complet, dans son original en français, du message du pape François.


«Lève-toi :

car je t’établis témoin des choses que tu as vues !»

(cf. Ac 26,16)

Chers jeunes!

Je voudrais vous prendre une fois encore par la main afin de poursuivre ensemble le pèlerinage spirituel qui nous conduit vers la Journée Mondiale de la Jeunesse de Lisbonne en 2023.

L’année dernière, peu avant la propagation de la pandémie, j’avais signé le message dont le thème était “Jeune, je te le dis, lève-toi” (cf Lc 7, 14).Dans sa providence, le Seigneur voulait déjà nous préparer pour le défi très dur que nous étions sur le point de vivre.

Dans le monde entier, il a fallu affronter la souffrance de la perte de tant de personnes chères et de l’isolement social. La crise sanitaire a empêché, vous aussi les jeunes – projetés par nature vers l’extérieur –, de sortir pour aller à l’école, à l’université, au travail, de vous rencontrer… Vous vous êtes retrouvés dans des situations difficiles que vous n’aviez pas l’habitude de gérer.Ceux qui étaient moins préparés et sans soutien se sont sentis désorientés.Dans de nombreux cas des problèmes familiaux sont apparus, ainsi que le chômage, la dépression, la solitude et les dépendances.Sans parler du stress accumulé, des tensions et des explosions de colère, de l’augmentation de la violence.

Mais Dieu merci, ceci n’est pas l’unique face de la médaille. Si l’épreuve nous a montré nos fragilités, elle a aussi fait ressortir nos vertus parmi lesquelles la prédisposition à la solidarité. Partout dans le monde nous avons vu de nombreuses personnes, y compris de nombreux jeunes, lutter pour la vie, semer l’espérance, défendre la liberté et la justice, être artisans de paix et bâtisseurs de ponts.

Quand un jeune tombe, c’est, en un certain sens, l’humanité qui tombe.Mais il est aussi vrai que quand un jeune se relève, c’est comme si le monde entier se relevait.Chers jeunes, quel grand potentiel se trouve entre vos mains !Quelle force vous portez dans vos cœurs !

Ainsi, aujourd’hui encore, Dieu dit à chacun de vous: “Lève-toi !”. J’espère de tout mon cœur que ce message puisse nous aider à nous préparer à des temps nouveaux, à une nouvelle page dans l’histoire de l’humanité. Mais il n’est pas possible de recommencer sans vous, chers jeunes. Pour se relever, le monde a besoin de votre force, de votre enthousiasme, de votre passion. C’est en ce sens que je voudrais méditer avec vous sur le passage des Actes des Apôtres dans lequel Jésus dit à Paul “ Lève-toi! Je te rends témoin de ce que tu as vu” (cf. Ac 26, 16).

Paul témoin devant le roi

Le verset dont s’inspire le thème de la Journée Mondiale de la Jeunesse 2021 est tiré du témoignage de Paul devant le roi Agrippa, alors qu’il se trouve en prison. Lui qui jadis était un ennemi et un persécuteur des chrétiens, est maintenant jugé précisément pour sa foi en Christ. Environ vingt-cinq ans plus tard, l’Apôtre raconte son histoire et l’épisode fondamental de sa rencontre avec le Christ.

Paul confesse que, dans le passé, il avait persécuté les chrétiens, jusqu’à ce qu’un jour, alors qu’il allait à Damas pour en arrêter quelques-uns, une lumière “plus resplendissante que le soleil” l’entoura lui et ses compagnons de voyage (cf. Ac 26, 13), mais lui seul entendit “une voix”: Jésus lui adressa la parole et l’appela par son nom.

“Saul, Saul !”

Approfondissons ensemble cet évènement. En l’appelant par son nom, le Seigneur fait comprendre à Saul qu’il le connaît personnellement. C’est comme s’il lui disait: “Je sais qui tu es, je sais ce que tu manigances, mais néanmoins je m’adresse à toi”. Il l’appelle à deux reprises, en signe d’une vocation spéciale et très importante, comme il l’avait fait avec Moïse (cf. Ex 3, 4) et avec Samuel (cf. 1 Sam 3, 10).En tombant à terre, Saul reconnaît être témoin d’une manifestation divine, d’une révélation puissante qui le bouleverse mais ne l’anéantit pas, au contraire, qui l’interpelle par son nom.

En effet, seule une rencontre personnelle, non anonyme avec le Christ change la vie. Jésus montre qu’il connaît bien Saul, “qu’il le connaît de l’intérieur”. Même si Saul est un persécuteur, même si dans son cœur il y a de la haine pour les chrétiens, Jésus sait que cela est dû à l’ignorance et il veut démontrer en lui sa miséricorde. Cette grâce, cet amour immérité et inconditionné, sera précisément la lumière qui transformera radicalement la vie de Saul.

“Qui es-tu, Seigneur ?”

Face à cette présence mystérieuse qui l’appelle par son nom, Saul demande: « Qui es-tu, Seigneur ? » (Ac 26, 15).Cette question est extrêmement importante et dans la vie, tôt ou tard, nous devons tous la poser.Il ne suffit pas d’avoir entendu parler du Christ par d’autres, il est nécessaire de parler personnellement avec lui.Au fond, c’est cela prier.C’est parler directement à Jésus, même si peut-être nous avons le cœur encore en désordre, l’esprit plein de doutes ou même de mépris envers le Christ et les chrétiens. Je souhaite que chaque jeune, du fond de son cœur, parvienne à poser cette question: “Qui es-tu, Seigneur ?”.

Nous ne pouvons pas présumer que tout le monde connaisse Jésus, même à l’ère de l’internet.La question que de nombreuses personnes posent à Jésus et à l’Eglise est précisément celle-ci: “Qui es-tu?”.Dans tout le récit de la vocation de saint Paul, c’est l’unique fois où il parle.Et à sa question, le Seigneur répond tout de suite: « Je suis Jésus que tu persécutes » (ibid.).

“Je suis Jésus que tu persécutes !”

A travers cette réponse, le Seigneur Jésus révèle à Saul un grand mystère: le fait qu’il s’identifie avec l’Eglise, avec les chrétiens.Jusque-là, Saul n’avait rien vu du Christ si ce n’est les fidèles qu’il avait enfermés en prison (cf. Ac 26, 10), dont lui-même avait voté la condamnation à mort (ibid.).Et il avait vu comment les chrétiens répondaient au mal par le bien, à la haine par l’amour, en acceptant les injustices, les violences, les calomnies et les persécutions endurées pour le nom du Christ. Donc, à bien voir, Saul en quelque sorte – sans le savoir – avait rencontré le Christ: il l’avait rencontré dans les chrétiens!

Combien de fois avons-nous entendu dire: “Jésus oui, l’Eglise non”, comme s’ils pouvaient être interchangeables.On ne peut pas connaître Jésus sans connaître l’Eglise.On ne peut connaître Jésus qu’à travers les frères et sœurs de sa communauté.On ne peut pas se dire pleinement chrétiens si l’on ne vit pas la dimension ecclésiale de la foi.

“Il est dur pour toi de résister à l’aiguillon.”

Ce sont les paroles que le Seigneur adresse à Saul après qu’il soit tombé à terre. Mais c’est comme s’il lui parlait mystérieusement depuis longtemps, en essayant de l’attirer à lui, et que Saul résistait. Ce même doux “reproche”, notre Seigneur le fait à chaque jeune qui s’éloigne: “Jusqu’à quand fuiras-tu loin de moi? Pourquoi n’entends-tu pas que je t’appelle ? J’attends ton retour”. Comme le prophète Jérémie, nous disons parfois: «Je ne penserai plus à lui» (Jr 20, 9). Mais dans le cœur de chacun il y a comme un feu ardent: même si nous nous efforçons de le contenir, nous n’y parvenons pas, parce qu’il est plus fort que nous.

Le Seigneur choisit quelqu’un même qui le persécute, complètement hostile à lui et aux siens.Mais il n’existe personne qui soit irrécupérable pour Dieu.A travers la rencontre personnelle avec lui, il est toujours possible de recommencer.Aucun jeune n’est hors de portée de la grâce et de la miséricorde de Dieu.A personne, on ne peut dire: il est trop loin… c’est trop tard… Combien de jeunes bien qu’ayant la passion de s’opposer et d’aller à contre-courant, portent cependant caché dans leur cœur le besoin de s’engager, d’aimer de toutes leurs forces, de s’identifier à une mission ! Jésus, dans le jeune Saul, voit exactement cela.

Reconnaître sa cécité

Nous pouvons imaginer que, avant la rencontre avec le Christ, Saul était en un certain sens “plein de lui-même”, se considérant “grand” par son intégrité morale, par son zèle, par ses origines, par sa culture. Il était certainement convaincu d’être dans le vrai. Mais, quand le Seigneur se révèle à lui, il est “terrassé” et se retrouve aveugle. Tout à coup, il découvre qu’il n’est pas capable de voir non seulement physiquement, mais aussi spirituellement. Ses certitudes vacillent. Dans son âme, il ressent que ce qui l’animait avec tant de passion – le zèle pour éliminer les chrétiens – était complètement faux. Il se rend compte de ne pas être le détenteur absolu de la vérité, d’en être au contraire bien loin. Et, de même que ses certitudes, sa “grandeur” aussi tombe. Soudain, il se découvre perdu, fragile, “petit”.

Cette humilité – conscience de ses propres limites – est fondamentale! Celui qui pense tout savoir de lui-même, des autres et même des vérités religieuses, aura de la peine à rencontrer le Christ. Saul, devenu aveugle, a perdu ses repères. Seul, dans le noir, les seules choses claires pour lui sont la lumière qu’il a vue et la voix qu’il a entendue. Quel paradoxe: c’est précisément quand on reconnaît qu’on est aveugle, qu’on commence à voir.

Après avoir été ébloui sur le chemin de Damas, Saul préférera être appelé Paul, qui signifie “petit”.Il ne s’agit pas d’un surnom ou d’un “nom d’artiste” – aujourd’hui très utilisé même parmi les gens ordinaires: la rencontre avec le Christ l’a fait se sentir vraiment ainsi, en abattant le mur qui l’empêchait de se connaître en vérité.Il affirme de lui-même: «Moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu» (1 Co 15, 9).

Sainte Thérèse de Lisieux, comme d’autres saints, aimait à répéter que l’humilité est la vérité. De nos jours, de nombreuses “histoires” assaisonnent nos journées, en particulier sur les réseaux sociaux, souvent construites artificiellement avec beaucoup de décors, caméras, divers fonds d’écran.On cherche toujours plus les lumières de la scène, savamment orientées, pour pouvoir montrer aux “amis” et followers une image de soi qui souvent ne reflète pas notre vérité.Le Christ, lumière de midi, vient nous éclairer et nous rendre notre authenticité, en nous libérant de tout masque.Il nous montre nettement ce que nous sommes, parce qu’il nous aime tels que nous sommes.

Changer de perspective

La conversion de Paul n’est pas un retour en arrière, mais l’ouverture à une perspective totalement nouvelle. En effet, il poursuit le chemin vers Damas, mais il n’est plus celui qu’il était, il est une personne différente (cf. Ac 22, 10). Nous pouvons nous convertir et nous renouveler dans la vie ordinaire, en faisant les choses que nous avions l’habitude de faire, mais avec le cœur transformé et des motivations différentes. Dans ce cas, Jésus demande expressément à Paul d’aller jusqu’à Damas où il se rendait. Paul obéit, mais maintenant la finalité et la perspective de son voyage ont changé radicalement. Dorénavant il verra la réalité avec des yeux nouveaux. Avant ils étaient ceux du persécuteur justicier, désormais ils seront ceux du disciple témoin. A Damas, Ananie le baptise et l’introduit dans la communauté chrétienne. Dans le silence et la prière, Paul approfondira sa propre expérience et la nouvelle identité qui lui a été donnée par le Seigneur Jésus.

Ne pas disperser la force et la passion des jeunes

L’attitude de Paul avant la rencontre avec Jésus ressuscité ne nous est pas si étrangère.Que de force et de passion vivent aussi dans vos cœurs, chers jeunes !Mais si l’obscurité autour de vous et en vous vous empêche de voir correctement, vous risquez de vous perdre dans des combats qui n’ont pas de sens, jusqu’à devenir violents.Et malheureusement vous en serez vous-mêmes les premières victimes, ainsi que ceux qui vous sont proches.Il y a aussi le danger de lutter pour des causes qui, à l’origine, défendent des valeurs justes, mais qui, portées à l’exaspération, deviennent des idéologies destructrices.Combien de jeunes aujourd’hui, peut-être poussés par leurs convictions politiques ou religieuses, finissent par devenir des instruments de violence et de destruction dans la vie de beaucoup! Certains, nés dans l’ère du numérique, trouvent dans l’environnement virtuel et sur les réseaux sociaux le nouveau champ de bataille, faisant recours sans scrupule à l’arme des fake news pour répandre des poisons et démolir leurs adversaires.

Quand le Seigneur fait irruption dans la vie de Paul, il n’annule pas sa personnalité, il n’efface pas son zèle et sa passion, mais il met à profit ses dons pour faire de lui le grand évangélisateur jusqu’aux extrémités de la terre.

Apôtre des nations

Paul sera connu plus tard comme “l’apôtre des nations”: lui, qui a été un pharisien scrupuleux observant de la Loi! Voici un autre paradoxe: le Seigneur place sa confiance précisément en celui qui le persécutait. Comme Paul, chacun de nous peut entendre au fond de son cœur cette voix qui lui dit: “Je te fais confiance. Je connais ton histoire et je la prends dans mes mains, avec toi. Même si tu as souvent été contre moi, je te choisis et je fais de toi mon témoin”. La logique divine peut faire du pire persécuteur un grand témoin.

Le disciple du Christ est appelé à être «lumière du monde» (Mt 5, 14). Paul doit témoigner de ce qu’il a vu, mais maintenant il est aveugle. Nous sommes de nouveau dans un paradoxe! Mais précisément à travers son expérience personnelle, Paul pourra s’identifier à ceux vers qui le Seigneur l’envoie. En effet, il a été établi témoin « pour leur ouvrir les yeux, pour les ramener des ténèbres vers la lumière» (Ac 26, 18).

“Lève-toi et témoigne !”

En embrassant la vie nouvelle qui nous est donnée dans le baptême, nous recevons également une mission du Seigneur: “Tu seras mon témoin !”.C’est une mission à laquelle il faut se consacrer, qui change la vie.

Aujourd’hui, l’invitation du Christ à Paul s’adresse à chacun et à chacune de vous, jeunes: Lève-toi !Tu ne peux pas rester à terre à “t’apitoyer sur ton sort”, il y a une mission qui t’attend !Toi aussi, tu peux être témoin des œuvres que Jésus a commencées à accomplir en toi. C’est pourquoi, au nom du Christ, je te dis :

– Lève-toi et témoigne de ton expérience d’aveugle qui a rencontré la lumière, qui a vu le bien et la beauté de Dieu en lui-même, dans les autres et dans la communion de l’Eglise qui l’emporte sur toute solitude.

– Lève-toi et témoigne de l’amour et du respect qu’il est possible d’instaurer dans les relations humaines, dans la vie familiale, dans le dialogue entre parents et enfants, entre jeunes et personnes âgées.

– Lève-toi et défends la justice sociale, la vérité et la rectitude, les droits humains, les persécutés, les pauvres et les vulnérables, les sans-voix dans la société, les immigrés.

– Lève-toi et témoigne du nouveau regard qui te fait voir la création avec des yeux pleins d’émerveillement, qui te fait reconnaître la Terre comme notre maison commune et qui te donne le courage de défendre l’écologie intégrale.

– Lève-toi et témoigne que les existences qui ont échoué peuvent être reconstruites, que les personnes déjà mortes en esprit peuvent ressusciter, que les personnes esclaves peuvent redevenir libres, que les cœurs oppressés par la tristesse peuvent retrouver l’espérance.

– Lève-toi et témoigne avec joie que le Christ vit! Répands son message d’amour et de salut parmi ceux de ton âge, à l’école, à l’université, au travail, dans le monde numérique, partout.

Le Seigneur, l’Eglise, le Pape, vous font confiance et vous constituent témoins à l’égard de tant d’autres jeunes que vous rencontrez sur les “voies de Damas” de notre temps. N’oubliez pas: «Si quelqu’un a vraiment fait l’expérience de l’amour de Dieu qui le sauve, il n’a pas besoin de beaucoup de temps de préparation pour aller l’annoncer, il ne peut pas attendre d’avoir reçu beaucoup de leçons ou de longues instructions. Tout chrétien est missionnaire dans la mesure où il a rencontré l’amour de Dieu en Jésus Christ» (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 120).

Levez-vous et célébrez la JMJ dans vos Eglises particulières!

Je vous renouvelle à tous, jeunes du monde entier, l’invitation à prendre part à ce pèlerinage spirituel qui nous conduira à célébrer la Journée Mondiale de la Jeunesse à Lisbonne en 2023. Le prochain rendez-vous, cependant, est dans vos Eglises particulières, dans les différents diocèses et éparchies du monde entier où, en la solennité du Christ-Roi, la Journée Mondiale de la Jeunesse 2021 sera célébrée au niveau local.

J’espère que nous pourrons tous vivre ces étapes comme de vrais pèlerins et non comme des “touristes de la foi” !Ouvrons-nous aux surprises de Dieu, qui veut faire resplendir sa lumière sur notre chemin.Ouvrons-nous à écouter sa voix, également à travers nos frères et nos sœurs.Ainsi nous nous aiderons les uns les autres à nous relever ensemble, et en ce moment historique difficile nous deviendrons prophètes des temps nouveaux, pleins d’espérance !Que la Bienheureuse Vierge Marie intercède pour nous.

Rome, Saint Jean de Latran, 14 septembre 2021, Fête de l’Exaltation de la Sainte Croix.

FRANÇOIS

[Texte original: Français]

© Librairie éditrice du Vatican

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Les Dominicains encouragés dans leur apostolat intellectuel

 

Le Pape François a adressé une lettre au maître général des dominicains, le frère Gerard Francisco Timoner, à l’occasion du huitième centenaire de la mort de saint Dominique.

François souligne dans son texte le titre de «prédicateur de Grâce» attribué à saint Dominique, dont les enseignements spirituels ont porté leurs fruits dans des réalités diverses allant de la vie contemplative aux œuvres apostoliques, en passant par les fraternités sacerdotales et laïques, ses instituts séculiers et les mouvements de jeunes.


Au frère Gerard Francisco Timoner, O.P. Maître Général de l’Ordre des Prêcheurs

Praedicator Gratiae : parmi les titres attribués à saint Dominique, celui de “Prédicateur de la grâce” est remarquable par la consonance avec le charisme et la mission de l’Ordre fondé par lui. En cette année qui souligne le huitième centenaire de la mort de saint Dominique, je me joins volontiers aux Frères Prêcheurs pour rendre grâce pour la fécondité spirituelle de ce charisme et de cette mission, qui se sont manifestés au cours de siècles à travers la riche diversité de la famille dominicaine. Mon salut, ma prière et mes vœux veulent rejoindre tous les membres de cette grande famille, qui comprend aussi la vie contemplative et les œuvres des moniales et des religieuses apostoliques, les fraternités sacerdotales et laïques, des instituts séculiers et des mouvements de jeunesse.

Dans l’Exhortation Apostolique Gaudete et Exsultate, j’ai exprimé ma conviction que “chaque saint est une mission ; il est un projet du Père pour refléter et incarner, à un moment déterminé de l’histoire, un aspect de l’Évangile” (n° 19). Dominique a répondu au besoin urgent de son temps non seulement au moyen d’une prédication renouvelée et vivante de l’Évangile, mais, c’est tout aussi important, en livrant le témoignage convaincant de son appel à la sainteté dans la communion vivante de l’Église. Comme dans toute réforme authentique, il cherchait à revenir à la pauvreté et à la simplicité de la première communauté chrétienne, rassemblée autour des apôtres et fidèle à leur enseignement (cf. Ac 2, 42). En même temps, son zèle pour le salut des âmes le conduisait à former un corps de prédicateurs engagés, dont l’amour pour la Sacra pagina comme l’intégrité de la vie pouvaient éclairer les esprits et réchauffer les cœurs grâce à la vérité vivifiante de la parole divine.

En notre temps, caractérisé par un changement d’époque et de nouveaux défis pour la mission évangélisatrice de l’Église, Dominique peut donc être une source d’inspiration pour tous les baptisés qui sont appelés, en tant que disciples missionnaires, à rejoindre toutes les “périphéries” de notre monde en diffusant la lumière de l’Évangile et l’amour miséricordieux du Christ. En parlant de l’éternelle actualité de la vision et du charisme de saint Dominique, le pape Benoît XVI nous rappelait que “dans le cœur de l’Église doit toujours brûler un feu missionnaire” (Audience du 3 février 2010).

Le grand appel reçu par Dominique était de prêcher l’Évangile de l’amour miséricordieux de Dieu dans toute sa vérité salvatrice et son pouvoir rédempteur. Déjà alors qu’il étudiait à Palencia, il avait découvert le prix de l’inséparabilité de la foi et de la charité, de la vérité et de l’amour, de l’intégrité et de la compassion. Comme nous le rapporte le bienheureux Jourdain de Saxe, touché par le grand nombre de personnes qui souffraient et mouraient à cause d’une grave famine, Dominique vendit ses précieux livres et, avec une bonté exemplaire, établit une aumône c’est-à-dire un lieu où les pauvres pouvaient trouver à manger (Libellus, 10). Son témoignage de la miséricorde du Christ et son désir d’apporter un baume de guérison pour ceux qui éprouvent la pauvreté matérielle comme la pauvreté spirituelle devaient inspirer la fondation de votre Ordre et façonner la vie et l’apostolat d’innombrables dominicains dans les époques et les lieux les plus divers. L’unité de la vérité et de la charité a peut-être trouvé son expression la plus ajustée dans l’école dominicaine de Salamanque, en particulier dans les travaux du frère Francisco de Vitoria, qui a proposé un cadre de droit international enraciné dans les droits universels de l’être humain. Ce cadre a servi de base philosophique et théologique aux efforts héroïques des frères Antonio Montesinos et Bartolomeo de Las Casas dans les Amériques comme de Dominique de Salazar en Asie, pour défendre la dignité et les droits des peuples indigènes.

Le message de l’Évangile qui affirme notre dignité humaine inaliénable en tant qu’enfants de Dieu et membres de l’unique famille humaine interpelle l’Église de notre temps qui est invitée à renforcer les liens d’amitié sociale, pour dépasser les structures économiques et politiques injustes et œuvrer au développement intégral de chaque individu et de chaque peuple. Fidèles à la volonté du Seigneur et poussés par l’Esprit Saint, ceux qui suivent le Christ sont appelés à coopérer aux efforts mis en œuvre pour “enfanter un monde nouveau où nous serons tous frères, où il y aura de la place pour chacun des exclus de nos sociétés, où resplendiront la justice et la paix” (Fratelli Tutti, 278). Puisse l’Ordre des Prêcheurs, aujourd’hui comme hier, se trouver à l’avant-garde d’une proclamation renouvelée de l’Évangile, qui puisse parler au cœur des hommes et des femmes de notre temps et éveiller en eux la soif de l’avènement du royaume de sainteté, de justice et de paix du Christ !

Le zèle de saint Dominique pour l’Évangile et son désir d’une vie véritablement apostolique l’ont conduit à souligner l’importance de la vie communautaire. Encore une fois, le bienheureux Jourdain de Saxe nous dit

que, en fondant votre Ordre, Dominique a choisi de manière significative “d’être appelé, non pas sous-prieur, mais frère Dominique” (Libellus, 21). Cet idéal de fraternité devait trouver son expression dans une forme de gouvernance inclusive de tous et à laquelle tous prendraient part dans un processus de discernement et de prise de décision tenant compte du rôle et de l’autorité de chacun, grâce à des chapitres organisés à tous les niveaux. Ce processus “synodal” a permis à l’Ordre d’adapter sa vie et sa mission à des contextes historiques changeants tout en maintenant la communion fraternelle. Le témoignage de la fraternité évangélique, en tant que témoignage prophétique du plan voulu par Dieu dans le Christ pour la réconciliation et l’unité de toute la famille humaine, reste un élément fondamental du charisme dominicain et un pilier pour l’Ordre qui s’efforce de promouvoir ainsi le renouvellement de la vie chrétienne et la diffusion de l’Évangile à notre époque.

Tout comme saint François d’Assise, Dominique a compris que la proclamation de l’Évangile, verbis et exemplo, exigeait la construction de toute la communauté ecclésiale dans l’unité fraternelle et le fait d’être missionnaire en même temps que disciple. Le charisme dominicain de la prédication a fleuri très tôt avec la mise en place des diverses branches de la grande famille dominicaine qui embrasse tous les états de vie dans l’Église. Au cours des siècles qui ont suivi Dominique, ce charisme a trouvé une expression éloquente dans les écrits de sainte Catherine de Sienne, les peintures du bienheureux Fra Angelico et les œuvres de charité de sainte Rose de Lima, du bienheureux Jean Macias et de sainte Marguerite de Castello. De même, à notre époque, il continue à inspirer le travail des artistes, des chercheurs, des enseignants et des communicants. En cette année anniversaire, nous ne pouvons manquer de nous souvenir des membres de la famille dominicaine dont le martyre a réalisé en lui-même une forme de prédication puissante, ou encore les innombrables hommes et femmes qui, imitant la simplicité et la compassion de saint Martin de Porrès, ont apporté la joie de l’Évangile aux périphéries des sociétés et de notre monde. Je pense ici en particulier au témoignage discret donné par des milliers de tertiaires dominicains et des membres du Mouvement de la Jeunesse Dominicaine, qui reflète le rôle important et même indispensable du laïcat dans le travail d’évangélisation.

En ce jubilé de la naissance de saint Dominique à la vie éternelle, je voudrais exprimer de manière particulière ma gratitude aux Frères Prêcheurs pour la contribution exceptionnelle qu’ils ont apportée à la prédication de l’Évangile à travers l’exploration théologique des mystères de la foi. En envoyant les premiers frères dans les universités qui naissaient alors en Europe, Dominique a reconnu l’importance vitale qu’il y avait de former les futurs prêcheurs au moyen d’une formation théologique saine et solide, fondée sur l’Écriture Sainte, respectueuse des questions posées par la raison, et préparée à s’engager dans un dialogue rigoureusement élaboré et respectueux au service de la révélation que Dieu fait de Lui dans le Christ. L’apostolat intellectuel de l’Ordre, ses nombreuses écoles et ses instituts d’enseignement supérieur, sa culture des sciences sacrées et sa présence dans le monde de la culture ont stimulé la rencontre entre foi et raison, nourri

la vitalité de la foi chrétienne et fait progresser la mission de l’Église qui consiste à gagner les esprits et les cœurs au Christ. À cet égard, je ne peux que renouveler ma gratitude pour tout ce que l’Ordre a rendu comme service au Siège apostolique, depuis le temps de Dominique lui-même.

Lors de ma visite à Bologne, il y a cinq ans, j’ai eu la grâce de passer quelques moments en prière devant la tombe de saint Dominique. J’ai prié de manière particulière pour l’Ordre des Prêcheurs, implorant pour ses membres la grâce de la persévérance dans la fidélité à leur charisme fondateur et à la splendide tradition dont ils sont les héritiers. En remerciant le Saint pour tout le bien que ses fils et ses filles accomplissent dans l’Église, j’ai demandé, comme un don particulier, que croisse le nombre des vocations sacerdotales et religieuses.

Puisse la célébration de cette année jubilaire répandre une abondance de grâces sur les Frères Prêcheurs et sur toute la Famille Dominicaine, et puisse-t-elle annoncer un nouveau printemps pour l’Évangile. Avec grande affection, je confie tous ceux qui participent aux célébrations jubilaires à l’intercession aimante de Notre Dame du Rosaire et de votre patriarche saint Dominique, et je leur impartis de tout cœur ma Bénédiction Apostolique comme gage de sagesse, de joie et de paix dans le Seigneur.

FRANÇOIS

Rome, de Saint-Jean-de-Latran, 24 mai 2021

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Messe chrismale : Dieu « donne toujours ce que nous demandons… à sa manière »

 

Messe Chrismale, 1er Avril 2021 © Vatican Media

 

« Le Seigneur nous donne toujours ce que nous demandons mais le fait à sa manière divine », a affirmé le pape François lors de la messe chrismale, ce 1er avril 2021, Jeudi Saint. « Cette façon implique la croix. Non pas par masochisme, mais pas amour, par amour jusqu’à la fin », a-t-il ajouté.

L’évêque de Rome célébrait la messe chrismale dans la basilique Saint-Pierre, avec une cinquantaine de cardinaux, des évêques, et une centaine de prêtres présents dans la Ville Eternelle.

« Pourquoi le Seigneur a-t-il embrassé la Croix dans toute son intégrité ? » s’est-il demandé dans son homélie : « Parce que dans la Croix, il n’y a pas d’ambigüité ! La Croix ne se négocie pas. » Elle est, a-t-il poursuivi, « l’antidote qui neutralise le pouvoir du malin ».

« La parole de Jésus, a aussi dit le pape, a le pouvoir de mettre en lumière ce que l’on a dans le cœur, qui d’habitude est un mélange, comme le grain et l’ivraie. Et cela provoque un combat spirituel. En voyant les gestes de la miséricorde débordante du Seigneur et en écoutant ses béatitudes et les “malheur à vous !” de l’Evangile, on est obligé de discerner et de choisir. »

« Ne nous scandalisons pas parce que l’annonce de l’Evangile ne reçoit pas son efficacité de nos paroles éloquentes, mais de la force de la Croix », a invité le pape François.

Au cours de cette célébration, vécue dans tous les diocèses du monde, le pape a consacré le « Saint Chrême », huile utilisée pour les sacrements du baptême, de la confirmation et de l’ordre. Il a également béni, selon la tradition, l’huile des catéchumènes et l’huile des malades.

Homélie du pape François

L’Evangile nous présente un changement de sentiments chez les personnes qui écoutent le Seigneur. Le changement est dramatique et il nous montre combien la persécution et la Croix sont liées à l’annonce de l’Evangile. L’admiration suscitée par les paroles de grâce qui sortent de la bouche de Jésus a peu duré dans l’esprit des gens de Nazareth. Une phrase que quelqu’un a murmuré à voix basse s’est propagée insidieusement : “N’est-ce pas là le fils de Joseph ?” (Lc 4, 22).

Il s’agit de l’une de ces phrases ambigües qu’on lâche en passant. On peut l’utiliser pour exprimer avec joie : “Quelle merveille que quelqu’un d’origine si humble parle avec cette autorité”. Et un autre peut l’utiliser pour dire avec mépris : “Et celui-ci, d’où est-il sorti ? Qui croit-il être ?”.

Si nous regardons bien, la phrase se répète quand les apôtres, le jour de la Pentecôte, remplis de l’Esprit Saint, commencent à prêcher l’Evangile. Quelqu’un a dit : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? » (Ac 2, 7). Et tandis que les uns ont accueilli la Parole, les autres les ont pris pour des ivrognes.

Formellement il semblerait qu’une option a été laissée ouverte mais, si nous considérons les fruits, dans ce contexte concret, ces paroles contenaient un germe de violence qui s’est déchainée contre Jésus.

Il s’agit d’une “phrase moteur”[1], comme quand on dit : “C’en est trop !” et on agresse l’autre ou on s’en va. Le Seigneur, qui parfois se taisait ou allait sur l’autre rive, cette fois n’a pas renoncé à commenter, au contraire, il a démasqué la logique perverse qui se cachait sous le couvert d’un simple commérage de campagne. « Vous allez me citer le dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même”. Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm ; fais donc de même ici, dans ton lieu d’origine ! » (Lc 4, 23). “Guéris-toi toi-même…”.

“Qu’il se sauve lui-même”. Ici se trouve le venin ! C’est la même phrase qui suivra le Seigneur jusqu’à la Croix : « Il en a sauvé d’autres ! qu’il se sauve lui-même » (Lc 23, 35) ; “et qu’il nous sauve nous aussi”, ajoutera un des deux malfaiteurs (cf. v. 39).

Le Seigneur, comme toujours, ne dialogue pas avec l’esprit mauvais, il répond seulement avec l’Ecriture. Les prophètes Elie et Elisée n’ont pas non plus été acceptés par leurs compatriotes mais par contre ils le furent par une veuve phénicienne et un syrien souffrant de la lèpre : deux étrangers, deux personnes d’une autre religion. Les faits sont un signe fort et provoquent l’effet qu’avait prophétisé Siméon, ce vieillard charismatique : que Jésus aurait été « signe de contradiction » (semeion antilegomenon) (Lc 2, 34)[2]

La parole de Jésus a le pouvoir de mettre en lumière ce que l’on a dans le cœur, qui d’habitude est un mélange, comme le grain et l’ivraie. Et cela provoque un combat spirituel. En voyant les gestes de la miséricorde débordante du Seigneur et en écoutant ses béatitudes et les “malheur à vous !” de l’Evangile, on est obligé de discerner et de choisir. Dans ce cas sa parole n’a pas été acceptée et cela a fait que la foule, furieuse, a tenté de mettre fin à sa vie. Mais ce n’était pas encore “l’heure” et le Seigneur, nous dit l’Evangile, « passant au milieu d’eux, allait son chemin » (Lc 4, 30).

Ce n’était pas l’heure mais la rapidité avec laquelle se sont déclenchées la fureur et la férocité de l’acharnement, capables de tuer le Seigneur à ce moment même, montre que c’est toujours l’heure. Et c’est ce que je voudrais partager aujourd’hui avec vous, chers prêtres : l’heure de l’annonce joyeuse et l’heure de la persécution et de la Croix vont ensemble.

L’annonce de l’Evangile est toujours liée à l’étreinte d’une croix concrète. La douce lumière de la Parole produit clarté dans les cœurs bien disposés et confusion et rejet dans ceux qui ne le sont pas. Cela, nous le voyons constamment dans l’Evangile.

La bonne semence semée dans un champ donne du fruit – cent, soixante, trente pour un –, mais elle réveille aussi la jalousie de l’ennemi qui se met avec obsession à semer l’ivraie durant la nuit (cf. Mt 13, 24-30.36-43).

La tendresse du père miséricordieux attire irrésistiblement le fils prodigue pour qu’il retourne à la maison, mais elle suscite aussi l’indignation et la rancœur du fils aîné (cf. Lc 15, 11-32).

La générosité du propriétaire de la vigne est un motif de reconnaissance pour les ouvriers de la dernière heure, mais elle est aussi un motif de commentaires aigres de la part des premiers, qui se sentent offensés parce que leur maître est bon (cf. Mt 20, 1-16).

La proximité de Jésus qui va manger avec les pécheurs gagne des cœurs comme celui de Zachée, celui de Matthieu, celui de la Samaritaine…, mais elle provoque aussi des sentiments de mépris chez ceux qui se croient justes.

La magnanimité de cet homme qui envoie son fils en pensant qu’il sera respecté par les vignerons, déchaîne cependant en eux une férocité hors de toute mesure : nous sommes face au mystère de l’iniquité qui conduit à tuer le Juste (cf. Mt 21, 33-46).

Tout cela nous fait voir que l’annonce de la Bonne Nouvelle est liée – mystérieusement – à la persécution et à la Croix.

Saint Ignace de Loyola, dans la contemplation de la Nativité, exprime cette vérité évangélique quand il nous fait observer et considérer ce que font saint Joseph et la Vierge : « par exemple, ils marchent et travaillent pour que le Seigneur naisse dans une extrême pauvreté, et meure sur la croix après avoir souffert de faim, de soif, de chaleur et de froid, d’injures et d’affronts. Et tout cela pour moi. Puis – ajoute Ignace –, réfléchissant, pour obtenir un bénéfice spirituel » (Exercices spirituels, 116).

Quelle réflexion pouvons-nous faire afin de tirer profit pour notre vie sacerdotale en contemplant cette présence précoce de la Croix – de l’incompréhension, du rejet, de la persécution – au début et au cœur même de la prédication évangélique ?

Deux réflexions me viennent à l’esprit.

La première : il n’est pas étonnant de constater que la Croix est présente dans la vie du Seigneur au début de son ministère et même avant sa naissance. Elle est déjà présente dans le premier trouble de Marie à l’annonce de l’ange ; elle est présente dans l’insomnie de Joseph, se sentant obligé d’abandonner son épouse promise ; elle est présente dans la persécution d’Hérode et dans les épreuves que subit la Sainte Famille, semblables à celles de nombreuses familles qui doivent s’exiler de leur patrie.

Cette réalité nous ouvre au mystère de la Croix vécue bien avant. Elle nous amène à comprendre que la Croix n’est pas un évènement à posteriori, occasionnel, produit d’une conjoncture dans la vie du Seigneur. Il est vrai que tous ceux qui crucifient dans l’histoire font apparaître la Croix comme si elle était un dommage collatéral, mais ce n’est pas ainsi : la Croix ne dépend pas des circonstances.

Pourquoi le Seigneur a-t-il embrassé la Croix dans toute son intégrité ? Pourquoi Jésus a-t-il embrassé toute la passion : il a embrassé la trahison et l’abandon de ses amis dès la dernière cène, il a accepté la détention illégale, le jugement sommaire, la sentence démesurée, la méchanceté sans motif des gifles et des crachats gratuits… ? Si les circonstances avaient déterminé le pouvoir salvifique de la Croix, le Seigneur n’aurait pas tout embrassé. Mais quand ce fut son heure, il a embrassé toute la Croix. Parce que dans la Croix, il n’y a pas d’ambigüité ! La Croix ne se négocie pas.

La seconde réflexion est la suivante. Il est vrai qu’il y a quelque chose de la Croix qui est partie intégrante de notre condition humaine, de la limite et de la fragilité. Cependant il est aussi vrai qu’il y a quelque chose de ce qui se passe sur la Croix, qui n’est pas inhérent à notre fragilité. C’est bien la morsure du serpent, qui, en voyant le crucifié sans défense, le mord et tente d’empoisonner et de discréditer toute son œuvre. Une morsure qui cherche à scandaliser, à immobiliser et à rendre stériles et insignifiants tout service et tout sacrifice d’amour pour les autres. C’est le venin du malin qui continue d’insister : sauve-toi toi-même.

Et dans cette morsure, cruelle et douloureuse, qui prétend être mortelle, apparait finalement le triomphe de Dieu. Saint Maxime le Confesseur nous a fait voir qu’avec Jésus crucifié les choses ont été inversées : en mordant la chair du Seigneur, le démon ne l’a pas empoisonné – il a seulement trouvé en lui mansuétude infinie et obéissance à la volonté du Père – En revanche, avec l’appât de la Croix, il a avalé la Chair du Seigneur qui a été un venin pour lui et est devenue pour nous l’antidote qui neutralise le pouvoir du malin.[3]

Ce sont mes réflexions. Demandons au Seigneur la grâce de tirer profit de ces enseignements : il y a la Croix dans l’annonce de l’Evangile, c’est vrai, mais c’est une Croix qui sauve. Pacifiée avec le Sang de Jésus, c’est une Croix avec la force de la victoire du Christ qui vainc le mal, qui nous libère du Malin. L’embrasser avec Jésus et comme lui, déjà “bien avant” d’aller prêcher, nous permet de discerner et de refuser le poison du scandale avec lequel le démon cherchera à nous empoisonner quand surviendra à l’improviste une croix dans notre vie.

« Or nous ne sommes pas, nous, de ceux qui abandonnent (hypostoles) » (He 10, 39) : c’est le conseil que nous donne l’auteur de la Lettre aux Hébreux. Ne nous scandalisons pas, parce que Jésus ne s’est pas scandalisé en voyant que sa joyeuse annonce de salut aux pauvres ne retentissait pas pur, mais au milieu des cris et des menaces de ceux qui ne voulaient pas entendre sa Parole.

Ne nous scandalisons pas parce que Jésus ne s’est pas scandalisé quand il devait guérir les malades et libérer les prisonniers au milieu des discussions et des controverses moralistes, juridiques, cléricales qui surgissaient chaque fois qu’il faisait du bien.

Ne nous scandalisons pas parce que Jésus ne s’est pas scandalisé quand il devait rendre la vue aux aveugles au milieu de gens qui fermaient les yeux pour ne pas voir ou regardaient autre part.

Ne nous scandalisons pas parce que Jésus ne s’est pas scandalisé du fait que sa proclamation de l’année de grâce du Seigneur – une année qui est toute l’histoire – ait provoqué un scandale public dans ce qui occuperait aujourd’hui à peine la troisième page d’un journal de province.

Et ne nous scandalisons pas parce que l’annonce de l’Evangile ne reçoit pas son efficacité de nos paroles éloquentes, mais de la force de la Croix (cf. 1 Co 1, 17).

De la façon dont nous embrassons la Croix en annonçant l’Evangile – avec les œuvres, si nécessaire, avec les paroles – deux choses apparaissent : les souffrances qui nous sont procurées par l’Evangile ne sont pas nôtres mais sont « les souffrances du Christ en nous » (2 Co 1, 5), et que « nous ne nous annonçons pas nous-mêmes, mais le Seigneur Jésus Christ », nous sommes « serviteurs à cause de Jésus » (2 Co 4, 5).

Je voudrais terminer par un souvenir. Une fois, dans un moment très obscur de ma vie, je demandais une grâce au Seigneur, qu’il me libère d’une situation dure et difficile. Je suis allé prêcher les Exercices Spirituels à des religieuses et, le dernier jour, comme c’était habituel à cette époque, elles se sont confessées. Une sœur très âgée est venue, avec des yeux clairs, réellement lumineux. C’était une femme de Dieu. Alors j’ai senti le désir de lui demander de prier pour moi et je lui ai dit : “Ma Sœur, comme pénitence priez pour moi, parce que j’ai besoin d’une grâce. Si vous la demandez au Seigneur, certainement qu’il me la donnera”. Elle a attendu un long moment, comme si elle priait, et après elle m’a dit ceci : “Certainement que le Seigneur vous donnera la grâce, mais ne vous y trompez pas : il la donnera à sa manière divine”. Cela m’a fait beaucoup de bien : sentir que le Seigneur nous donne toujours ce que nous demandons mais le fait à sa manière divine. Cette façon implique la croix. Non pas par masochisme, mais pas amour, par amour jusqu’à la fin[4].
__________________________
[1] Comme celles signalées par un maître spirituel, le père Claude Judde ; une de ces phrases qui accompagnent nos décisions et contiennent “le dernier mot”, celui qui conduit à la décision et pousse une personne ou un groupe à agir. Cf. C. Judde, Œuvres spirituelles, II, 1883 Instruction sur la connaissance de soi-même, 313-319, en M.Á. Fioritto, Buscar y hallar la voluntad de Dios, Bs. As., Paulinas, 2000, p. 248 ss.
[2] “Antilegomenon” veut dire qu’on parlerait contre lui, que certains parleraient bien de lui et que d’autres parleraient mal.
[3] Cf. Centuria 1, 8-13.
[4] Cf. Homélie de la Messe à Sainte Marthe, 29 mai 2013.

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Mercredi des Cendres : Homélie du pape François

 

MESSE, BÉNÉDICTION ET IMPOSITION DES CENDRES

HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS

Basilique Saint-Pierre
Mercredi 17 février 2021


Nous commençons le cheminement du Carême. Il s’ouvre par les paroles du prophète Joël, qui indiquent la direction à suivre. C’est une invitation qui naît du cœur de Dieu qui, avec les bras grands ouverts et les yeux pleins de nostalgie nous supplie : « Revenez à moi de tout votre cœur » (Jl 2, 12). Revenez à moi. Le Carême est un voyage de retour à Dieu. Que de fois, affairés ou indifférents, lui avons-nous dit : “Seigneur, je viendrai vers toi après, attends… Aujourd’hui je ne peux pas, mais demain je commencerai à prier et à faire quelque chose pour les autres”. Et ainsi un jour après l’autre. Maintenant Dieu fait appel à notre cœur. Dans la vie nous aurons toujours des choses à faire et nous aurons des excuses à présenter, mais, frères et sœurs, aujourd’hui c’est le temps de revenir à Dieu.

Revenez à moi, dit-il, de tout votre cœur. Le Carême est un voyage qui implique toute notre vie, tout notre être. C’est le temps pour vérifier les chemins que nous sommes en train de parcourir, pour retrouver la voie qui nous ramène à la maison, pour redécouvrir le lien fondamental avec Dieu, de qui dépend toute chose. Le Carême n’est pas une collecte de bonnes actions, c’est discerner vers où est orienté notre cœur. Cela est le centre du Carême : vers où est orienté mon cœur ? Essayons de nous demander : où me mène le navigateur de ma vie, vers Dieu ou vers mon moi ? Est-ce que je vis pour plaire au Seigneur, ou pour être remarqué, loué, préféré, à la première place et ainsi de suite ? Ai-je un cœur “qui danse”, qui fait un pas en avant et un pas en arrière, qui aime un peu le Seigneur et un peu le monde, ou bien un cœur ferme en Dieu? Suis-je bien avec mes hypocrisies, ou est-ce que je lutte pour libérer mon cœur des duplicités et des faussetés qui l’enchaînent?

Le voyage du Carême est un exode, un exode de l’esclavage à la liberté. Ce sont quarante jours qui rappellent les quarante années durant lesquelles le peuple de Dieu a voyagé dans le désert pour retourner à sa terre d’origine. Mais comme il a été difficile de quitter l’Egypte ! Il a été plus difficile de quitter l’Egypte de cœur du peuple de Dieu, cette Egypte qu’ils portaient toujours en eux, que de quitter la terre d’Egypte … Il est très difficile de laisser l’Egypte. Durant la marche, il y avait toujours la tentation de regretter les oignons, de revenir en arrière, de se lier aux souvenirs du passé, à quelque idole. Pour nous aussi, il en est ainsi : le voyage de retour à Dieu est entravé par nos attachements malsains, il est retenu par les liens séduisants des vices, par les fausses sécurités de l’argent et du paraître, par la lamentation d’être victime, qui paralyse. Pour marcher, il faut démasquer ces illusions.

Mais demandons-nous : comment alors procéder dans le cheminement vers Dieu ? Les voyages de retour, que nous raconte la Parole de Dieu, nous viennent en aide.

Regardons le fils prodigue et comprenons qu’il est temps pour nous aussi de revenir vers le Père. Comme ce fils, nous avons, nous aussi oublié le parfum de la maison, nous avons dilapidé des biens précieux pour des choses de moindre valeur et nous sommes restés les mains vides et le cœur mécontent. Nous sommes tombés : nous sommes des enfants qui tombent continuellement, nous sommes comme des petits enfants qui essayent de marcher mais tombent par terre, et qui ont besoin d’être relevés à chaque fois par le papa. C’est le pardon du Père qui nous remet toujours debout : le pardon de Dieu, la Confession, est le premier pas de notre voyage de retour. J’ai dit la Confession, je recommande aux confesseurs : soyez comme le père, non avec le fouet, avec l’accolade.

Nous avons ensuite besoin de revenir vers Jésus, de faire comme ce lépreux purifié qui revint pour le remercier. Ils étaient dix à avoir été guéris, mais lui seul a été aussi sauvé, parce qu’il est revenu vers Jésus (cf. Lc 17, 12-19). Tous, tous nous avons des maladies spirituelles, nous ne pouvons pas les guérir tout seuls ; nous avons tous des vices enracinés, nous ne pouvons pas les éradiquer tout seuls ; nous avons tous des peurs qui nous paralysent, nous ne pouvons les vaincre tout seuls. Nous avons besoin d’imiter ce lépreux qui revint vers Jésus et se jeta à ses pieds. Nous avons besoin de la guérison de Jésus, il nous faut mettre devant lui nos blessures et lui dire : “Jésus, je suis ici devant toi, avec mon péché, avec mes misères. Tu es le médecin, tu peux me libérer. Guéris mon cœur”.

Encore : la Parole de Dieu nous demande de revenir au Père, nous demande de revenir à Jésus, et nous sommes appelés à revenir à l’Esprit Saint. La cendre sur la tête nous rappelle que nous sommes poussière et que nous retournerons en poussière. Mais sur notre poussière, Dieu a soufflé son Esprit de vie.Alors nous ne pouvons pas vivre en poursuivant la poussière, en suivant des choses qui aujourd’hui existent et qui demain disparaitront. Revenons à l’Esprit, dispensateur de vie, revenons au Feu qui fait renaître nos cendres, à ce Feu qui nous enseigne à aimer. Nous serons toujours poussière mais, comme dit une hymne liturgique, poussière amoureuse. Retournons prier l’Esprit Saint, redécouvrons le feu de la louange, qui brûle les cendres de la lamentation et de la résignation.

Frères et sœurs, notre voyage de retour à Dieu est possible seulement parce que son voyage aller vers nous a eu lieu. Autrement il n’aurait pas été possible. Avant que nous n’allions à lui, lui est descendu vers nous. Il nous a précédés, il est venu à notre rencontre. Pour nous, il est descendu plus bas que ce que nous pouvions imaginer : il s’est fait péché, il s’est fait mort. C’est ce que nous a rappelé Saint Paul : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché » (2 Co 5, 21). Afin de ne pas nous laisser seuls et pour nous accompagner dans notre marche, il est descendu dans notre péché et dans notre mort, il a touché le péché, il a touché notre mort. Alors notre voyage consiste à nous laisser prendre par la main. Le Père qui nous appelle à revenir est Celui qui sort de la maison pour venir nous rechercher ; le Seigneur qui nous guérit est Celui qui s’est laissé blesser en croix ; l’Esprit qui nous fait changer de vie est Celui qui souffle avec force et douceur sur notre poussière.

Voici alors la supplication de l’Apôtre : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » (v. 20). Laissez-vous réconcilier : le chemin ne se fonde pas sur nos forces ; personne ne peut se réconcilier avec Dieu par ses propres forces, il ne peut pas. La conversion du cœur, avec les gestes et les pratiques qui l’expriment, n’est possible que si elle part de la primauté de l’action de Dieu. Ce ne sont pas nos capacités et nos mérites à exhiber qui nous font revenir à lui, mais sa grâce à accueillir. La grâce nous sauve, le salut est pure grâce, pure gratuité. Jésus nous l’a dit clairement dans l’Evangile : ce n’est pas la justice que nous pratiquons devant les hommes qui nous rend justes, mais la relation sincère avec le Père. Le début du retour à Dieu c’est de reconnaître que nous avons besoin de lui, que nous avons besoin de miséricorde, besoin de sa grâce. C’est la voie juste, la voie de l’humilité. Est-ce que je sens que j’ai besoin ou est-ce que je me sens autosuffisant ?

Aujourd’hui nous baissons la tête pour recevoir les cendres. A la fin du Carême, nous nous abaisserons encore plus pour laver les pieds de nos frères. Le Carême est une descente humble au-dedans de nous-mêmes et vers les autres. C’est comprendre que le salut n’est pas une escalade pour la gloire, mais un abaissement par amour. C’est nous faire petits. Sur ce chemin, pour ne pas perdre la route, mettons-nous devant la croix de Jésus : c’est la cathèdre silencieuse de Dieu. Regardons chaque jour ses plaies, les plaies qu’il a portées au Ciel et qu’il fait voir au Père, tous les jours, dans sa prière d’intercession. Regardons chaque jour ses plaies. Dans ces ouvertures, reconnaissons notre vide, nos manques, les blessures du péché, les coups qui nous ont fait mal. Et pourtant, justement là, nous voyons que Dieu ne pointe pas le doigt contre nous, mais qu’il nous ouvre tout grand les mains. Ses plaies sont ouvertes pour nous et par ces plaies nous avons été guéris (cf. 1 P 2, 25 ; Is 53, 5). Embrassons-les et nous comprendrons que c’est justement là, dans les vides de la vie les plus douloureux, que Dieu nous attend avec sa miséricorde infinie. Parce que là, là où nous sommes plus vulnérables, là où nous avons le plus honte, il est venu à notre rencontre. Et maintenant qu’il est venu à notre rencontre, il nous invite à revenir à lui, pour retrouver la joie d’être aimés.

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L’accès des femmes 
aux ministères du lectorat et de l’acolytat

LETTRE DU PAPE FRANÇOIS 
AU PREFET DE LA CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI 
SUR L’ACCES DES FEMMES 
AUX MINISTERES DU LECTORAT ET DE L’ACOLYTAT 

A mon Vénéré frère 
Monsieur le cardinal Luis F. Ladaria,
Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi

L’Esprit Saint, relation d’Amour entre le Père et le Fils, construit et donne sa vitalité à la communion de tout le peuple de Dieu, suscitant en lui des dons et des charismes multiples et divers (cf. François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 117). A travers les sacrements du Baptême, de la Confirmation et de l’Eucharistie, les membres du Corps du Christ reçoivent de l’Esprit du Ressuscité, à des degrés variables et avec une diversité d’expressions, les dons qui leur permettent d’apporter leur contribution nécessaire à l’édification de l’Eglise et à l’annonce de l’Evangile à toutes les créatures.

L’apôtre Paul distingue, à ce sujet, les dons de grâce-charismes («charismata») et les services («diakoniai» – «ministeria» [cf. Rm12, 4 sq et 1 Co 12, 12sq]). Dans la tradition de l’Eglise, on appelle ministères les différentes formes que revêtent les charismes lorsqu’ils sont publiquement reconnus et mis à la disposition de la communauté et de sa mission sous une forme stable.

Dans certains cas, le ministère tire son origine d’un sacrement spécifique, l’Ordre sacré: il s’agit des ministères «ordonnés» de l’évêque, du prêtre, du diacre. Dans d’autres cas, le ministère est confié, à travers un acte liturgique de l’évêque, à une personne qui a reçu le Baptême et la Confirmation et chez laquelle sont reconnus des charismes spécifiques, après un chemin de préparation adapté: on parle alors de ministères «institués». Beaucoup d’autres services ecclésiaux ou de charges sont exercés, de fait, par un grand nombre de membres de la communauté, pour le bien de l’Eglise, souvent pour une longue durée et avec une grande efficacité, sans que ne soit prévu de rite particulier pour confier cette charge.

Au cours de l’histoire, avec les changements des situations ecclésiales, sociales et culturelles, l’exercice des ministères dans l’Eglise catholique a assumé des formes différentes, en conservant intacte la distinction, pas seulement de degré, entre les ministères «institués» (ou «laïcs») et les ministères «ordonnés». Les premiers sont des expressions particulières de la condition sacerdotale et royale propre à chaque baptisé (cf. 1 P 2, 9); les seconds sont propres à quelques-uns des membres du peuple de Dieu qui, en tant qu’évêques et prêtres, «reçoivent la mission et la faculté d’agir en la personne du Christ Tête» ou, en tant que diacres, «sont habilités à servir le peuple de Dieu dans la diaconie de la liturgie, de la parole et de la charité» (Benoît XVI, lettre apostolique sous forme de Motu Proprio Omnium in mentem, 26 octobre 2009). Pour indiquer cette distinction, on emploie également des expressions telles que sacerdoce baptismal et sacerdoce ordonné (ou ministériel). En tout état de cause, il est bon de rappeler, avec la constitution dogmatique Lumen gentium du Concile Vatican II, qu’ils «sont ordonnés l’un à l’autre; l’un et l’autre en effet, selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ» (LG, n. 10). La vie ecclésiale se nourrit de cette référence réciproque et  est alimentée par la tension féconde de ces deux pôles du sacerdoce, ministériel et baptismal, qui s’enracinent dans l’unique sacerdoce du Christ, tout en étant distincts.

Dans la ligne du Concile Vatican II, le souverain pontife saint Paul VI a voulu revoir la pratique relative aux ministères non ordonnés dans l’Eglise latine — appelés jusque-là «ordres mineurs» — l’adaptant aux exigences des temps. Une telle adaptation, toutefois, ne doit pas être interprétée comme si la doctrine précédente était dépassée, mais comme une actualisation du dynamisme qui caractérise la nature de l’Eglise, toujours appelée, avec l’aide de l’Esprit de vérité, à répondre aux défis de chaque époque, dans l’obéissance à la Révélation. La lettre apostolique sous forme de motu proprio Ministeria quaedam (15 août 1972) configure deux charges (tâches), celle du lectorat et celle de l’acolytat, la première étroitement liée au ministère de la Parole, la seconde au ministère de l’autel, sans exclure que d’autres «charges» puissent être instituées par le Saint-Siège à la demande des Conférences épiscopales.

En outre, la variation des formes d’exercice des ministères non ordonnés n’est pas la simple conséquence, sur le plan sociologique, du désir de s’adapter à la sensibilité ou à la culture des époques et des lieux, mais elle est déterminée par la nécessité de permettre à chaque Eglise locale/particulière, en communion avec toutes les autres et ayant au centre de leur unité l’Eglise qui est à Rome, de vivre l’action liturgique, le service des pauvres et l’annonce de l’Evangile dans la fidélité au mandat du Seigneur Jésus Christ. C’est la tâche des pasteurs de l’Eglise de reconnaître les dons de chaque baptisé, de les orienter également vers des ministères spécifiques, de les promouvoir et de les coordonner, pour faire en sorte qu’ils participent au bien des communautés et à la mission confiée à tous les disciples.

L’engagement des fidèles laïcs, qui «sont simplement l’immense majorité du peuple de Dieu» (François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 102), ne peut et ne doit certainement pas s’épuiser dans l’exercice des ministères non ordonnés (cf. François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 102); toutefois, une meilleure configuration de ceux-ci et une référence plus précise à la responsabilité qui découle, pour tout chrétien, du Baptême et de la Confirmation, pourra aider l’Eglise à redécouvrir le sens de la communion qui la caractérise et à initier un engagement renouvelé dans la catéchèse et dans la célébration de la foi (cf. François, exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 102). Et c’est précisément dans cette redécouverte que peut mieux se traduire la synergie féconde qui naît du fait que sont ordonnés l’un à l’autre le sacerdoce ordonné et le sacerdoce baptismal. Cette réciprocité, du service au sacrement de l’autel, est appelée à rejaillir, dans la distinction des tâches, dans ce service qui consiste à «faire du Christ le cœur du monde» et qui est la mission propre de toute l’Eglise. C’est justement ce service unique, bien que distinct, en faveur du monde, qui élargit les horizons de la mission ecclésiale, l’empêchant de se renfermer dans des logiques stériles destinées surtout à revendiquer des espaces de pouvoir et l’aidant à faire l’expérience d’être une communauté spirituelle qui «fait route avec toute l’humanité et partage avec le sort terrestre du monde» (GS, n. 40). C’est dans cette dynamique que l’on peut vraiment comprendre la signification de l’expression «Eglise en sortie».

Dans l’horizon du renouveau tracé par le Concile Vatican II, on sent de plus en plus l’urgence, aujourd’hui, de redécouvrir la coresponsabilité de tous les baptisés dans l’Eglise, et en particulier la mission du laïcat. L’assemblée spéciale du synode des évêques pour la région pan-amazonienne (6-27 octobre 2019) a signalé, au cinquième chapitre du document final, la nécessité de penser à «de nouveaux chemins pour la ministérialité ecclésiale». Non seulement pour l’Eglise amazonienne, mais pour toute l’Eglise, dans la diversité des situations, «il est urgent de promouvoir et de conférer des ministères à des hommes et des femmes… C’est l’Eglise des hommes et des femmes baptisés que nous devons consolider en encourageant la ministérialité et, surtout, la conscience de la dignité baptismale» (Document final, n. 95).

A ce propos, l’on sait que le motu proprio Ministeria quaedam réserve aux seuls hommes l’institution des ministères de lectorat et de l’acolytat et établit par conséquent le can. 230 § 1 du CIC. Toutefois, ces derniers temps et dans de nombreux contextes ecclésiaux, il a été noté que la levée d’une telle réserve pourrait contribuer à manifester davantage la dignité baptismale commune des membres du peuple de Dieu. A l’occasion de la XIIe  assemblée générale ordinaire du synode des évêques sur La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise (5-26 octobre 2008), les pères synodaux avaient déjà souhaité «que le ministère du lectorat soit ouvert également aux femmes» (cf. Proposition n. 17); et dans l’exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini (30 septembre 2010), Benoît XVI a précisé que l’exercice du munus de lecteur dans la célébration liturgique, et en particulier le ministère du lectorat en tant que tel, est un ministère laïc dans le rite latin (cf. n. 58).

Pendant des siècles, la «vénérable tradition de l’Eglise» a considéré ce que l’on appelait les «ordres mineurs» — parmi lesquels, précisément, le lectorat et l’acolytat — comme les étapes d’un parcours qui devait conduire aux «ordres majeurs» (sous-diaconat, diaconat et sacerdoce). Le sacrement de l’Ordre étant réservé aux seuls hommes, on avait également fait valoir ceci pour les ordres mineurs.

Une distinction plus claire entre les attributions de ce que l’on appelle aujourd’hui les «ministères non-ordonnés (ou laïcs)» et les «ministères ordonnés» permet de lever la réserve des premiers aux seuls hommes. Si, en ce qui concerne les ministères ordonnés, l’Eglise «n’a en aucune sorte la faculté de conférer aux femmes l’ordination sacerdotale» (cf. Jean-Paul II, lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis, 22 mai 1994), pour les ministres non ordonnés, il est possible, et aujourd’hui cela paraît opportun, de dépasser une telle réserve. Cette réserve a eu un sens dans un contexte déterminé, mais elle peut être repen-sée dans des contextes nouveaux, en ayant toujours cependant comme critère la fidélité au mandat du Christ et la volonté de vivre et d’annoncer l’Evangile transmis par les apôtres et confié à l’Eglise pour qu’il soit religieusement écouté, saintement gardé et fidèlement annoncé.

Ce n’est pas sans motif que saint Paul VI se réfère à une tradition venerabilis (vénérable, ndr), non à une tradition veneranda, au sens strict (à savoir qui «doit» être observée): on peut la reconnaître comme valable, et elle l’a été pendant longtemps; mais elle n’a pas de caractère contraignant, puisque la réserve aux seuls hommes n’appartient pas à la nature propre des ministères du lectorat et de l’acolytat. Offrir aux laïcs des deux sexes la possibilité d’accéder au ministère de l’acolytat et du lectorat, en vertu de leur participation au sacerdoce baptismal, augmentera la reconnaissance, y compris à travers un acte liturgique (l’institution), de la précieuse contribution que, depuis longtemps, de très nombreux laïcs, notamment des femmes, apportent à la vie et à la mission de l’Eglise.

Pour ces motifs, j’ai considéré comme opportun d’établir que puissent être institués lecteurs ou acolytes non seulement des hommes mais aussi des femmes chez lesquels, à travers le discernement des pasteurs et après une préparation adéquate, l’Eglise reconnaît «la ferme volonté de servir fidèlement Dieu et le peuple chrétien», comme il est écrit dans le motu proprio Ministeria quaedam, en vertu du sacrement du Baptême et de la Confirmation.

Le choix de conférer également aux femmes ces charges, qui impliquent une stabilité, une reconnaissance publique et le mandat donné par l’évêque, rend plus effective dans l’Eglise la participation de tous à l’œuvre d’évangélisation. «Cela donne lieu aussi à ce que les femmes aient un impact réel et effectif dans l’organisation, dans les décisions les plus importantes et dans la conduite des communautés, mais sans cesser de le faire avec le style propre de leur empreinte féminine» (François, exhortation apostolique Querida Amazonia, n. 103). Le «sacerdoce baptismal» et le «service rendu à la communauté» représentent ainsi les deux piliers sur lesquels se fonde l’institution des ministères.

De cette façon, cela répond à ce qui est demandé pour la mission dans le temps présent et accueille le témoignage donné par de très nombreuses femmes qui ont pris soin et qui prennent soin du service de la Parole et de l’autel; en outre, il sera plus évident — y compris pour ceux qui s’orientent vers le ministère ordonné — que les ministères du lectorat et de l’acolytat s’enracinent dans le sacrement du Baptême et de la Confirmation. Ainsi, sur le chemin qui conduit à l’ordination diaconale et sacerdotale, ceux qui sont institués lecteurs et acolytes comprendront mieux qu’ils participent à une ministérialité commune avec d’autres baptisés, hommes et femmes. De sorte que le sacerdoce propre de chaque fidèle (commune sacerdotium) et le sacerdoce des ministres ordonnés (sacerdotium ministeriale seu hierarchicum) se montrent encore plus clairement ordonnés l’un à l’autre (cf. LG, n. 10), pour l’édification de l’Eglise et pour le témoignage de l’Evangile.

Il reviendra aux conférences épiscopales d’établir des critères adéquats pour le discernement et la préparation des candidats et des candidates aux ministères du lectorat ou de l’acolytat, ou à d’autres ministères qu’ils estimeront devoir instituer, selon ce qui est déjà prévu dans le motu proprio Ministeria quaedam, après approbation du Saint-Siège et selon les besoins de l’évangélisation sur leur territoire.

La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements pourvoira à la mise en œuvre de cette réforme avec la modification de l’Editio typica du Pontificale romanum, c’est-à-dire du «De Institutione Lectorum et Acolythorum».

En vous renouvelant l’assurance de ma prière, j’accorde de tout cœur la Bénédiction apostolique à Votre Eminence, et je l’étends à tous les membres et collaborateurs de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

François

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Lettre apostolique : Avec un cœur de père

LETTRE APOSTOLIQUE

PATRIS CORDE

DU SAINT-PÈRE FRANÇOIS

À L’OCCASION DU 150ème ANNIVERSAIRE
DE LA DÉCLARATION DE SAINT JOSEPH
COMME PATRON DE L’ÉGLISE UNIVERSELLE

Avec un cœur de père : C’est ainsi que Joseph a aimé Jésus, qui est appelé dans les quatre Évangiles « le fils de Joseph ».[1]

Les deux évangélistes qui ont mis en relief sa figure, Matthieu et Luc, racontent peu, mais bien suffisamment pour le faire comprendre, quel genre de père il a été et quelle mission lui a confiée la Providence.

Nous savons qu’il était un humble charpentier (cf. Mt 13, 55), promis en mariage à Marie (cf. Mt 1, 18 ; Lc 1, 27) ; un « homme juste » (Mt 1, 19), toujours prêt à accomplir la volonté de Dieu manifestée dans sa Loi (cf. Lc 2, 22.27.39), et à travers quatre songes (cf. Mt 1, 20 ; 2, 13.19.22). Après un long et fatiguant voyage de Nazareth à Bethléem, il vit naître le Messie dans une étable, parce qu’ailleurs « il n’y avait pas de place pour eux » (Lc 2, 7). Il fut témoin de l’adoration des bergers (cf. Lc 2, 8-20) et des Mages (cf. Mt 2, 1-12) qui représentaient respectivement le peuple d’Israël et les peuples païens.

Il eut le courage d’assumer la paternité légale de Jésus à qui il donna le nom révélé par l’ange : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). Comme on le sait, donner un nom à une personne ou à une chose signifiait, chez les peuples antiques, en obtenir l’appartenance, comme l’avait fait Adam dans le récit de la Genèse (cf. 2, 19-20).

Quarante jours après la naissance, Joseph, avec la mère, offrit l’Enfant au Seigneur dans le Temple et entendit, surpris, la prophétie de Siméon concernant Jésus et Marie (cf. Lc 2, 22-35). Pour défendre Jésus d’Hérode, il séjourna en Égypte comme un étranger (cf. Mt 2, 13-18). Revenu dans sa patrie, il vécut en cachette dans le petit village inconnu de Nazareth en Galilée – d’où, il était dit, “qu’il ne surgit aucun prophète” et “qu’il ne peut jamais en sortir rien de bon” (cf. Jn 7, 52 ; 1, 46) –, loin de Bethléem, sa ville natale, et de Jérusalem où se dressait le Temple. Quand, justement au cours d’un pèlerinage à Jérusalem, ils perdirent Jésus âgé de douze ans, avec Marie ils le cherchèrent angoissés et le retrouvèrent dans le Temple en train de discuter avec les docteurs de la Loi (cf. Lc 2, 41-50).

Après Marie, Mère de Dieu, aucun saint n’a occupé autant de place dans le Magistère pontifical que Joseph, son époux. Mes prédécesseurs ont approfondi le message contenu dans les quelques données transmises par les Évangiles pour mettre davantage en évidence son rôle central dans l’histoire du salut : le bienheureux Pie IX l’a déclaré « Patron de l’Église Catholique »,[2] le vénérable Pie XII l’a présenté comme « Patron des travailleurs »,[3] et saint Jean Paul II comme « Gardien du Rédempteur ».[4] Le peuple l’invoque comme « Patron de la bonne mort ».[5]

Par conséquent, à l’occasion des 150 ans de sa déclaration comme Patron de l’Église Catholique faite par le bienheureux Pie IX, le 8 décembre 1870, je voudrais – comme dit Jésus – que “la bouche exprime ce qui déborde du cœur” (cf. Mt 12, 34), pour partager avec vous quelques réflexions personnelles sur cette figure extraordinaire, si proche de la condition humaine de chacun d’entre nous. Ce désir a mûri au cours de ces mois de pandémie durant lesquels nous pouvons expérimenter, en pleine crise qui nous frappe, que « nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires, souvent oubliées, qui ne font pas la une des journaux et des revues ni n’apparaissent dans les grands défilés du dernier show mais qui, sans aucun doute, sont en train d’écrire aujourd’hui les évènements décisifs de notre histoire : médecins, infirmiers et infirmières, employés de supermarchés, agents d’entretien, fournisseurs de soin à domicile, transporteurs, forces de l’ordre, volontaires, prêtres, religieuses et tant d’autres qui ont compris que personne ne se sauve tout seul. […] Que de personnes font preuve chaque jour de patience et insufflent l’espérance, en veillant à ne pas créer la panique mais la co-responsabilité! Que de pères, de mères, de grands-pères et de grands-mères, que d’enseignants montrent à nos enfants, par des gestes simples et quotidiens, comment affronter et traverser une crise en réadaptant les habitudes, en levant le regard et en stimulant la prière! Que de personnes prient, offrent et intercèdent pour le bien de tous ».[6] Nous pouvons tous trouver en saint Joseph l’homme qui passe inaperçu, l’homme de la présence quotidienne, discrète et cachée, un intercesseur, un soutien et un guide dans les moments de difficultés. Saint Joseph nous rappelle que tous ceux qui, apparemment, sont cachés ou en “deuxième ligne” jouent un rôle inégalé dans l’histoire du salut. À eux tous, une parole de reconnaissance et de gratitude est adressée.

1. Père aimé

La grandeur de saint Joseph consiste dans le fait qu’il a été l’époux de Marie et le père adoptif de Jésus. Comme tel, il « se mit au service de tout le dessin salvifique », comme l’affirme saint Jean Chrysostome.[7]

Saint Paul VI observe que sa paternité s’est exprimée concrètement dans le fait « d’avoir fait de sa vie un service, un sacrifice au mystère de l’incarnation et à la mission rédemptrice qui y est jointe ; d’avoir usé de l’autorité légale qui lui revenait sur la sainte Famille pour lui faire un don total de soi, de sa vie, de son travail ; d’avoir converti sa vocation humaine à l’amour domestique dans la surhumaine oblation de soi, de son cœur et de toute capacité d’amour mise au service du Messie germé dans sa maison ».[8]

En raison de son rôle dans l’histoire du salut, saint Joseph est un père qui a toujours été aimé par le peuple chrétien comme le démontre le fait que, dans le monde entier, de nombreuses églises lui ont été dédiées. Plusieurs Instituts religieux, Confréries et groupes ecclésiaux sont inspirés de sa spiritualité et portent son nom, et diverses représentations sacrées se déroulent depuis des siècles en son honneur. De nombreux saints et saintes ont été ses dévots passionnés, parmi lesquels Thérèse d’Avila qui l’adopta comme avocat et intercesseur, se recommandant beaucoup à lui et recevant toutes les grâces qu’elle lui demandait ; encouragée par son expérience, la sainte persuadait les autres à lui être dévots.[9]

Dans tout manuel de prière, on trouve des oraisons à saint Joseph. Des invocations particulières lui sont adressées tous les mercredis, et spécialement durant le mois de mars qui lui est traditionnellement dédié.[10]

La confiance du peuple en saint Joseph est résumée dans l’expression “ite ad Joseph” qui fait référence au temps de la famine en Égypte quand les gens demandaient du pain au pharaon, et il répondait : « Allez trouver Joseph, et faites ce qu’il vous dira » (Gn41, 55). Il s’agit de Joseph, le fils de Jacob qui par jalousie avait été vendu par ses frères (cf. Gn 37, 11-28) et qui – selon le récit biblique – est devenu par la suite vice-roi d’Égypte (cf. Gn 41, 41-44).

En tant que descendant de David (cf. Mt 1, 16.20), la racine dont devait germer Jésus selon la promesse faite à David par le prophète Nathan (cf. 2 S 7), et comme époux de Marie de Nazareth, saint Joseph est la charnière qui unit l’Ancien et le Nouveau Testament.

2. Père dans la tendresse

Joseph a vu Jésus grandir jour après jour « en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52). Tout comme le Seigneur avait fait avec Israël, “il lui a appris à marcher, en le tenant par la main : il était pour lui comme un père qui soulève un nourrisson tout contre sa joue, il se penchait vers lui pour lui donner à manger” (cf. Os 11, 3-4).

Jésus a vu en Joseph la tendresse de Dieu : « Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint » (Ps 103, 13).

Joseph aura sûrement entendu retentir dans la synagogue, durant la prière des Psaumes, que le Dieu d’Israël est un Dieu de tendresse,[11] qu’il est bon envers tous et que « sa tendresse est pour toutes ses œuvres » (Ps 145, 9).

L’histoire du salut s’accomplit en « espérant contre toute espérance » (Rm 4, 18), à travers nos faiblesses. Nous pensons trop souvent que Dieu ne s’appuie que sur notre côté bon et gagnant, alors qu’en réalité la plus grande partie de ses desseins se réalise à travers et en dépit de notre faiblesse. C’est ce qui fait dire à saint Paul : « Pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : “Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse” » (2 Co 12, 7-9).

Si telle est la perspective de l’économie du salut, alors nous devons apprendre à accueillir notre faiblesse avec une profonde tendresse.[12]

Le Malin nous pousse à regarder notre fragilité avec un jugement négatif. Au contraire, l’Esprit la met en lumière avec tendresse. La tendresse est la meilleure manière de toucher ce qui est fragile en nous. Le fait de montrer du doigt et le jugement que nous utilisons à l’encontre des autres sont souvent un signe de l’incapacité à accueillir en nous notre propre faiblesse, notre propre fragilité. Seule la tendresse nous sauvera de l’œuvre de l’Accusateur (cf. Ap 12, 10). C’est pourquoi il est important de rencontrer la Miséricorde de Dieu, notamment dans le Sacrement de la Réconciliation, en faisant une expérience de vérité et de tendresse. Paradoxalement, le Malin aussi peut nous dire la vérité. Mais s’il le fait, c’est pour nous condamner. Nous savons cependant que la Vérité qui vient de Dieu ne nous condamne pas, mais qu’elle nous accueille, nous embrasse, nous soutient, nous pardonne. La Vérité se présente toujours à nous comme le Père miséricordieux de la parabole (cf. Lc 15, 11-32) : elle vient à notre rencontre, nous redonne la dignité, nous remet debout, fait la fête pour nous parce que « mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé » (v. 24).

La volonté de Dieu, son histoire, son projet, passent aussi à travers la préoccupation de Joseph. Joseph nous enseigne ainsi qu’avoir foi en Dieu comprend également le fait de croire qu’il peut agir à travers nos peurs, nos fragilités, notre faiblesse. Et il nous enseigne que, dans les tempêtes de la vie, nous ne devons pas craindre de laisser à Dieu le gouvernail de notre bateau. Parfois, nous voudrions tout contrôler, mais lui regarde toujours plus loin.

3. Père dans l’obéissance

Dieu a aussi révélé à Joseph ses desseins par des songes, de façon analogue à ce qu’il a fait avec Marie quand il lui a manifesté son plan de salut. Dans la Bible, comme chez tous les peuples antiques, les songes étaient considérés comme un des moyens par lesquels Dieu manifeste sa volonté.[13]

Joseph est très préoccupé par la grossesse incompréhensible de Marie : il ne veut pas « l’accuser publiquement »[14] mais décide de « la renvoyer en secret » (Mt 1, 19). Dans le premier songe, l’ange l’aide à résoudre son dilemme : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 20-21). Sa réponse est immédiate : « Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit » (Mt 1, 24). Grâce à l’obéissance, il surmonte son drame et il sauve Marie.

Dans le deuxième songe, l’ange demande à Joseph : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr » (Mt 2, 13). Joseph n’hésite pas à obéir, sans se poser de questions concernant les difficultés qu’il devra rencontrer : « Il se leva dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode » (Mt 2, 14-15).

En Égypte, Joseph, avec confiance et patience, attend l’avis promis par l’ange pour retourner dans son Pays. Le messager divin, dans un troisième songe, juste après l’avoir informé que ceux qui cherchaient à tuer l’enfant sont morts, lui ordonne de se lever, de prendre avec lui l’enfant et sa mère et de retourner en terre d’Israël (cf. Mt 2, 19-20). Il obéit une fois encore sans hésiter : « Il se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël » (Mt 2, 21).

Mais durant le voyage de retour, « apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, – et c’est la quatrième fois que cela arrive – il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth » (Mt 2, 22-23).

L’évangéliste Luc rapporte que Joseph a affronté le long et pénible voyage de Nazareth à Bethléem pour se faire enregistrer dans sa ville d’origine, selon la loi de recensement de l’empereur César Auguste. Jésus est né dans cette circonstance (cf. Lc 2, 1-7) et il a été inscrit au registre de l’Empire comme tous les autres enfants.

Saint Luc, en particulier, prend soin de souligner que les parents de Jésus observaient toutes les prescriptions de la Loi : les rites de la circoncision de Jésus, de la purification de Marie après l’accouchement, de l’offrande du premier-né à Dieu (cf. 2, 21-24).[15]

Dans chaque circonstance de sa vie, Joseph a su prononcer son “fiat“, tout comme Marie à l’Annonciation, et comme Jésus à Gethsémani.

Dans son rôle de chef de famille, Joseph a enseigné à Jésus à être soumis à ses parents (cf. Lc 2, 51), selon le commandement de Dieu (cf. Ex 20, 12).

Dans la vie cachée de Nazareth, Jésus a appris à faire la volonté du Père à l’école de Joseph. Cette volonté est devenue sa nourriture quotidienne (cf. Jn 4, 34). Même au moment le plus difficile de sa vie, à Gethsémani, il préfère accomplir la volonté du Père plutôt que la sienne,[16] et il se fait « obéissant jusqu’à la mort […] de la croix » (Ph 2, 8). C’est pourquoi l’auteur de la Lettre aux Hébreux conclut que Jésus « apprit par ses souffrances l’obéissance » (5, 8).

Il résulte de tous ces événements que Joseph « a été appelé par Dieu à servir directement la personne et la mission de Jésus en exerçant sa paternité. C’est bien de cette manière qu’il coopère dans la plénitude du temps au grand mystère de la Rédemption et qu’il est véritablement ministre du salut ».[17]

4. Père dans l’accueil

Joseph accueille Marie sans fixer de conditions préalables. Il se fie aux paroles de l’Ange. « La noblesse de son cœur lui fait subordonner à la charité ce qu’il a appris de la loi. Et aujourd’hui, en ce monde où la violence psychologique, verbale et physique envers la femme est patente, Joseph se présente comme une figure d’homme respectueux, délicat qui, sans même avoir l’information complète, opte pour la renommée, la dignité et la vie de Marie. Et, dans son doute sur la meilleure façon de procéder, Dieu l’aide à choisir en éclairant son jugement ».[18]

Bien des fois, des évènements dont nous ne comprenons pas la signification surviennent dans notre vie. Notre première réaction est très souvent celle de la déception et de la révolte. Joseph laisse de côté ses raisonnements pour faire place à ce qui arrive et, aussi mystérieux que cela puisse paraître à ses yeux, il l’accueille, en assume la responsabilité et se réconcilie avec sa propre histoire. Si nous ne nous réconcilions pas avec notre histoire, nous ne réussirons pas à faire le pas suivant parce que nous resterons toujours otages de nos attentes et des déceptions qui en découlent.

La vie spirituelle que Joseph nous montre n’est pas un chemin qui explique, mais un chemin qui accueille. C’est seulement à partir de cet accueil, de cette réconciliation, qu’on peut aussi entrevoir une histoire plus grande, un sens plus profond. Semblent résonner les ardentes paroles de Job qui, à l’invitation de sa femme à se révolter pour tout le mal qui lui arrive, répond : « Si nous accueillons le bonheur comme venant de Dieu, comment ne pas accueillir de même le malheur » (Jb 2, 10).

Joseph n’est pas un homme passivement résigné. Il est fortement et courageusement engagé. L’accueil est un moyen par lequel le don de force qui nous vient du Saint Esprit se manifeste dans notre vie. Seul le Seigneur peut nous donner la force d’accueillir la vie telle qu’elle est, de faire aussi place à cette partie contradictoire, inattendue, décevante de l’existence.

La venue de Jésus parmi nous est un don du Père pour que chacun se réconcilie avec la chair de sa propre histoire, même quand il ne la comprend pas complètement.

Ce que Dieu a dit à notre saint : « Joseph, fils de David, ne crains pas » (Mt 1, 20), il semble le répéter à nous aussi : “N’ayez pas peur !”. Il faut laisser de côté la colère et la déception, et faire place, sans aucune résignation mondaine mais avec une force pleine d’espérance, à ce que nous n’avons pas choisis et qui pourtant existe. Accueillir ainsi la vie nous introduit à un sens caché. La vie de chacun peut repartir miraculeusement si nous trouvons le courage de la vivre selon ce que nous indique l’Évangile. Et peu importe si tout semble déjà avoir pris un mauvais pli et si certaines choses sont désormais irréversibles. Dieu peut faire germer des fleurs dans les rochers. Même si notre cœur nous accuse, il « est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses » (1Jn 3, 20).

Le réalisme chrétien, qui ne rejette rien de ce qui existe, revient encore une fois. La réalité, dans sa mystérieuse irréductibilité et complexité, est porteuse d’un sens de l’existence avec ses lumières et ses ombres. C’est ce qui fait dire à l’apôtre Paul : « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien » (Rm 8, 28). Et saint Augustin ajoute : « …même en ce qui est appelé mal (etiam illud quod malum dicitur) ».[19] Dans cette perspective globale, la foi donne un sens à tout évènement, heureux ou triste.

Loin de nous, alors, de penser que croire signifie trouver des solutions consolatrices faciles. La foi que nous a enseignée le Christ est, au contraire, celle que nous voyons en saint Joseph qui ne cherche pas de raccourcis mais qui affronte “les yeux ouverts” ce qui lui arrive en en assumant personnellement la responsabilité.

L’accueil de Joseph nous invite à accueillir les autres sans exclusion, tels qu’ils sont, avec une prédilection pour les faibles parce que Dieu choisit ce qui est faible (cf. 1 Co 1, 27). Il est « père des orphelins, justicier des veuves » (Ps 68, 6) et il commande d’aimer l’étranger.[20] Je veux imaginer que, pour la parabole du fils prodigue et du père miséricordieux, Jésus se soit inspiré des comportements de Joseph (cf. Lc 15, 11-32).

5. Père au courage créatif

Si la première étape de toute vraie guérison intérieure consiste à accueillir sa propre histoire, c’est-à-dire à faire de la place en nous-mêmes y compris à ce que nous n’avons pas choisi dans notre vie, il faut cependant ajouter une autre caractéristique importante : le courage créatif, surtout quand on rencontre des difficultés. En effet, devant une difficulté on peut s’arrêter et abandonner la partie, ou bien on peut se donner de la peine. Ce sont parfois les difficultés qui tirent de nous des ressources que nous ne pensons même pas avoir.

Bien des fois, en lisant les “Évangiles de l’enfance”, on se demande pourquoi Dieu n’est pas intervenu de manière directe et claire. Mais Dieu intervient à travers des évènements et des personnes. Joseph est l’homme par qui Dieu prend soin des commencements de l’histoire de la rédemption. Il est le vrai “miracle” par lequel Dieu sauve l’Enfant et sa mère. Le Ciel intervient en faisant confiance au courage créatif de cet homme qui, arrivant à Bethléem et ne trouvant pas un logement où Marie pourra accoucher, aménage une étable et l’arrange afin qu’elle devienne, autant que possible, un lieu accueillant pour le Fils de Dieu qui vient au monde (cf. Lc 2, 6-7). Devant le danger imminent d’Hérode qui veut tuer l’Enfant, Joseph est alerté, une fois encore en rêve, pour le défendre, et il organise la fuite en Égypte au cœur de la nuit (cf. Mt 2, 13-14).

Une lecture superficielle de ces récits donne toujours l’impression que le monde est à la merci des forts et des puissants. Mais la “bonne nouvelle” de l’Évangile est de montrer comment, malgré l’arrogance et la violence des dominateurs terrestres, Dieu trouve toujours un moyen pour réaliser son plan de salut. Même notre vie semble parfois à la merci des pouvoirs forts. Mais l’Évangile nous dit que, ce qui compte, Dieu réussit toujours à le sauver à condition que nous ayons le courage créatif du charpentier de Nazareth qui sait transformer un problème en opportunité, faisant toujours confiance à la Providence.

Si quelquefois Dieu semble ne pas nous aider, cela ne signifie pas qu’il nous a abandonnés, mais qu’il nous fait confiance, qu’il fait confiance en ce que nous pouvons projeter, inventer, trouver.

Il s’agit du même courage créatif démontré par les amis du paralytique qui le descendent par le toit pour le présenter à Jésus (cf. Lc 5, 17-26). La difficulté n’a pas arrêté l’audace et l’obstination de ces amis. Ils étaient convaincus que Jésus pouvait guérir le malade et « comme ils ne savaient par où l’introduire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière, au milieu, devant Jésus. Voyant leur foi, il dit : “Homme, tes péchés te sont remis” » (vv. 19-20). Jésus reconnaît la foi créative avec laquelle ces hommes ont cherché à lui amener leur ami malade.

L’Évangile ne donne pas d’informations concernant le temps pendant lequel Marie, Joseph et l’Enfant restèrent en Égypte. Cependant, ils auront certainement dû manger, trouver une maison, un travail. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour remplir le silence de l’Évangile à ce propos. La sainte Famille a dû affronter des problèmes concrets comme toutes les autres familles, comme beaucoup de nos frères migrants qui encore aujourd’hui risquent leur vie, contraints par les malheurs et la faim. En ce sens, je crois que saint Joseph est vraiment un patron spécial pour tous ceux qui doivent laisser leur terre à cause des guerres, de la haine, de la persécution et de la misère.

À la fin de chaque événement qui voit Joseph comme protagoniste, l’Évangile note qu’il se lève, prend avec lui l’Enfant et sa mère, et fait ce que Dieu lui a ordonné (cf. Mt 1, 24 ; 2, 14.21). Jésus et Marie sa Mère sont, en effet, le trésor le plus précieux de notre foi.[21]

On ne peut pas séparer, dans le plan du salut, le Fils de la mère, de celle qui « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la croix ».[22]

Nous devons toujours nous demander si nous défendons de toutes nos forces Jésus et Marie qui sont mystérieusement confiés à notre responsabilité, à notre soin, à notre garde. Le Fils du Tout-Puissant vient dans le monde en assumant une condition de grande faiblesse. Il se fait dépendant de Joseph pour être défendu, protégé, soigné, élevé. Dieu fait confiance à cet homme, comme le fait Marie qui trouve en Joseph celui qui, non seulement veut lui sauver la vie, mais qui s’occupera toujours d’elle et de l’Enfant. En ce sens, Joseph ne peut pas ne pas être le Gardien de l’Église, parce que l’Église est le prolongement du Corps du Christ dans l’histoire, et en même temps dans la maternité de l’Église est esquissée la maternité de Marie.[23] Joseph, en continuant de protéger l’Église, continue de protéger l’Enfant et sa mère, et nous aussi en aimant l’Église nous continuons d’aimer l’Enfant et sa mère.

Cet Enfant est celui qui dira : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Ainsi chaque nécessiteux, chaque pauvre, chaque souffrant, chaque moribond, chaque étranger, chaque prisonnier, chaque malade est “l’Enfant” que Joseph continue de défendre. C’est pourquoi saint Joseph est invoqué comme protecteur des miséreux, des nécessiteux, des exilés, des affligés, des pauvres, des moribonds. Et c’est pourquoi l’Église ne peut pas ne pas aimer avant tout les derniers, parce que Jésus a placé en eux une préférence, il s’identifie à eux personnellement. Nous devons apprendre de Joseph le même soin et la même responsabilité : aimer l’Enfant et sa mère ; aimer les Sacrements et la charité ; aimer l’Église et les pauvres. Chacune de ces réalités est toujours l’Enfant et sa mère.

6. Père travailleur

Le rapport avec le travail est un aspect qui caractérise saint Joseph et qui est mis en évidence depuis la première Encyclique sociale, Rerum novarum, de Léon XIII. Saint Joseph était un charpentier qui a travaillé honnêtement pour garantir la subsistance de sa famille. Jésus a appris de lui la valeur, la dignité et la joie de ce que signifie manger le pain, fruit de son travail.

À notre époque où le travail semble représenter de nouveau une urgente question sociale et où le chômage atteint parfois des niveaux impressionnants, y compris dans les nations où pendant des décennies on a vécu un certain bien-être, il est nécessaire de comprendre, avec une conscience renouvelée, la signification du travail qui donne la dignité et dont notre Saint est le patron exemplaire.

Le travail devient participation à l’œuvre même du salut, occasion pour hâter l’avènement du Royaume, développer les potentialités et qualités personnelles en les mettant au service de la société et de la communion. Le travail devient occasion de réalisation, non seulement pour soi-même mais surtout pour ce noyau originel de la société qu’est la famille. Une famille où manque le travail est davantage exposée aux difficultés, aux tensions, aux fractures et même à la tentation désespérée et désespérante de la dissolution. Comment pourrions-nous parler de la dignité humaine sans vouloir garantir, à tous et à chacun, la possibilité d’une digne subsistance ?

La personne qui travaille, quel que soit sa tâche, collabore avec Dieu lui-même et devient un peu créatrice du monde qui nous entoure. La crise de notre époque, qui est une crise économique, sociale, culturelle et spirituelle, peut représenter pour tous un appel à redécouvrir la valeur, l’importance et la nécessité du travail pour donner naissance à une nouvelle “normalité” dont personne n’est exclu. Le travail de saint Joseph nous rappelle que Dieu lui-même fait homme n’a pas dédaigné de travailler. La perte du travail qui frappe de nombreux frères et sœurs, et qui est en augmentation ces derniers temps à cause de la pandémie de la Covid-19, doit être un rappel à revoir nos priorités. Implorons saint Joseph travailleur pour que nous puissions trouver des chemins qui nous engagent à dire : aucun jeune, aucune personne, aucune famille sans travail !

7. Père dans l’ombre

L’écrivain polonais Jan Dobraczyński, dans son livre L’ombre du Père,[24] a raconté la vie de saint Joseph sous forme de roman. Avec l’image suggestive de l’ombre il définit la figure de Joseph qui est pour Jésus l’ombre sur la terre du Père Céleste. Il le garde, le protège, ne se détache jamais de lui pour suivre ses pas. Pensons à ce que Moïse rappelle à Israël : « Tu l’as vu aussi au désert : Yahvé ton Dieu te soutenait comme un homme soutient son fils » (Dt 1, 31). C’est ainsi que Joseph a exercé la paternité pendant toute sa vie.[25]

On ne naît pas père, on le devient. Et on ne le devient pas seulement parce qu’on met au monde un enfant, mais parce qu’on prend soin de lui de manière responsable. Toutes les fois que quelqu’un assume la responsabilité de la vie d’un autre, dans un certain sens, il exerce une paternité à son égard.

Dans la société de notre temps, les enfants semblent souvent être orphelins de père. Même l’Église d’aujourd’hui a besoin de pères. L’avertissement de saint Paul aux Corinthiens est toujours actuel : « Auriez-vous des milliers de pédagogues dans le Christ, vous n’avez pas plusieurs pères » (1 Co 4, 15). Chaque prêtre ou évêque devrait pouvoir dire comme l’apôtre : « C’est moi qui, par l’Évangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus » (ibid.). Et aux Galates il dit : « Mes petits-enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (4, 19).

Etre père signifie introduire l’enfant à l’expérience de la vie, à la réalité. Ne pas le retenir, ne pas l’emprisonner, ne pas le posséder, mais le rendre capable de choix, de liberté, de départs. C’est peut-être pourquoi, à côté du nom de père, la tradition a qualifié Joseph de “très chaste”. Ce n’est pas une indication simplement affective, mais c’est la synthèse d’une attitude qui exprime le contraire de la possession. La chasteté est le fait de se libérer de la possession dans tous les domaines de la vie. C’est seulement quand un amour est chaste qu’il est vraiment amour. L’amour qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux. Dieu lui-même a aimé l’homme d’un amour chaste, en le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui. La logique de l’amour est toujours une logique de liberté, et Joseph a su aimer de manière extraordinairement libre. Il ne s’est jamais mis au centre. Il a su se décentrer, mettre au centre de sa vie Marie et Jésus.

Le bonheur de Joseph n’est pas dans la logique du sacrifice de soi, mais du don de soi. On ne perçoit jamais en cet homme de la frustration, mais seulement de la confiance. Son silence persistant ne contient pas de plaintes mais toujours des gestes concrets de confiance. Le monde a besoin de pères, il refuse les chefs, il refuse celui qui veut utiliser la possession de l’autre pour remplir son propre vide ; il refuse ceux qui confondent autorité avec autoritarisme, service avec servilité, confrontation avec oppression, charité avec assistanat, force avec destruction. Toute vraie vocation naît du don de soi qui est la maturation du simple sacrifice. Ce type de maturité est demandé même dans le sacerdoce et dans la vie consacrée. Là où une vocation matrimoniale, célibataire ou virginale n’arrive pas à la maturation du don de soi en s’arrêtant seulement à la logique du sacrifice, alors, au lieu de se faire signe de la beauté et de la joie de l’amour elle risque d’exprimer malheur, tristesse et frustration.

La paternité qui renonce à la tentation de vivre la vie des enfants ouvre toujours tout grand des espaces à l’inédit. Chaque enfant porte toujours avec soi un mystère, un inédit qui peut être révélé seulement avec l’aide d’un père qui respecte sa liberté. Un père qui est conscient de compléter son action éducative et de vivre pleinement la paternité seulement quand il s’est rendu “inutile”, quand il voit que l’enfant est autonome et marche tout seul sur les sentiers de la vie, quand il se met dans la situation de Joseph qui a toujours su que cet Enfant n’était pas le sien mais avait été simplement confié à ses soins. Au fond, c’est ce que laisse entendre Jésus quand il dit : « N’appelez personne votre Père sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Mt 23, 9).

Chaque fois que nous nous trouvons dans la condition d’exercer la paternité, nous devons toujours nous rappeler qu’il ne s’agit jamais d’un exercice de possession, mais d’un “signe” qui renvoie à une paternité plus haute. En un certain sens, nous sommes toujours tous dans la condition de Joseph : une ombre de l’unique Père céleste qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45) ; et une ombre qui suit le Fils.

* * *

« Lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère » (Mt 2, 13), dit Dieu à saint Joseph.

Le but de cette Lettre Apostolique est de faire grandir l’amour envers ce grand saint, pour être poussés à implorer son intercession et pour imiter ses vertus et son élan.

En effet, la mission spécifique des saints est non seulement d’accorder des miracles et des grâces, mais d’intercéder pour nous devant Dieu, comme l’ont fait Abraham[26] et Moïse,[27] comme le fait Jésus, « unique médiateur » (1 Tm 2, 5) qui est auprès de Dieu Père notre « avocat » (1 Jn 2, 1), « toujours vivant pour intercéder en [notre] faveur » (He 7, 25 ; cf. Rm 8, 34).

Les saints aident tous les fidèles « à chercher la sainteté et la perfection propres à leur état ».[28] Leur vie est une preuve concrète qu’il est possible de vivre l’Évangile.

Jésus a dit : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), et eux sont à leur tour des exemples de vie à imiter. Saint Paul a explicitement exhorté : « Montrez-vous mes imitateurs » (1 Co 4, 16).[29] Saint Joseph le dit à travers son silence éloquent.

Devant l’exemple de tant de saints et de saintes, saint Augustin s’est demandé : « Ce que ceux-ci et celles-ci ont pu faire, tu ne le pourrais pas ? ». Et il a ainsi obtenu la conversion définitive en s’exclamant : « Bien tard, je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle! ».[30]

Il ne reste qu’à implorer de saint Joseph la grâce des grâces : notre conversion.

Nous lui adressons notre prière :

Salut, gardien du Rédempteur,
époux de la Vierge Marie.
À toi Dieu a confié son Fils ;
en toi Marie a remis sa confiance ;
avec toi le Christ est devenu homme.

O bienheureux Joseph, 
montre-toi aussi un père pour nous, 
et conduis-nous sur le chemin de la vie.
Obtiens-nous grâce, miséricorde et courage,
et défends-nous de tout mal. Amen.

Donné à Rome, Saint Jean de Latran, le 8 décembre, Solennité de l’Immaculée Conception de la B.V. Marie, de l’année 2020, la huitième de mon Pontificat.

François


[1] Lc 4, 22 ; Jn 6, 42 ; cf. Mt 13, 55 ; Mc 6, 3.

[2] S. Rituum Congreg., Quemadmodum Deus, (8 décembre 1870): Pii IX P.M. Acta, pars I, vol. V, 283.

[3] Cf. Discours aux ACLI à l’occasion de la Solennité de saint Joseph Artisan (1er mai 1955) : AAS 47 (1995), p. 406.

[4] Exhort. apRedemptoris custos (15 août 1989) : AAS 82 (1990), pp. 5-34.

[5] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1014.

[6] Méditation en période de pandémie (27 mars 2020) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.

[7] In Matth. Hom., V, 3 : PG 57, 58.

[8] Homélie (19 mars 1966) : Enseignements de Paul VI, IV (1966), p. 110.

[9] Cf. Livre de la vie, 6, 6-8.

[10] Tous les jours, depuis plus de quarante ans, après les Laudes, je récite une prière à saint Joseph tirée d’un livre français de dévotions des années 1800, de la Congrégation des Religieuses de Jésus et Marie, qui exprime dévotion, confiance et un certain défi à saint Joseph : « Glorieux Patriarche saint Joseph dont la puissance sait rendre possibles les choses impossibles, viens à mon aide en ces moments d’angoisse et de difficulté. Prends sous ta protection les situations si graves et difficiles que je te recommande, afin qu’elles aient une heureuse issue. Mon bien-aimé Père, toute ma confiance est en toi. Qu’il ne soit pas dit que je t’ai invoqué en vain, et puisque tu peux tout auprès de Jésus et de Marie, montre-moi que ta bonté est aussi grande que ton pouvoir. Amen ».

[11] Cf. Dt 4, 31 ; Ps 69, 17 ; 78, 38 ; 86, 5; 111, 4 ; 116, 5 ; Jr 31, 20.

[12] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nn. 88.288.

[13] Cf. Gn 20,3 ; 28, 12 ; 31, 11.24 ; 40, 8 ; 41, 1-32 ; Nb 12, 6 ; 1S 3, 3-10 ; Dn 2 ; 4 ; Jb 33, 15.

[14] La lapidation était aussi prévue dans ces cas (cf. Dt 22, 20-21).

[15] Cf. Lv 12, 1-8 ; Ex 13, 2.

[16] Cf. Mt 26, 39 ; Mc 14, 36 ; Lc 22, 42.

[17] S. Jean-Paul II, Exhort. apRedemptoris custos (15 août 1989), n. 8 : AAS 82 (1990), p. 14.

[18] Homélie de la Sainte Messe avec Béatifications, Villavicencio – Colombie (8 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 septembre 2017), p. 12 : AAS 109 (2017), p. 1061.

[19] Enchiridion de fide, spe et caritate, 3,11 : PL 40, p. 236.

[20] Cf. Dt 10, 19 ; Ex 22, 20-22 ; Lc 10, 29-37.

[21] Cf. S. Rituum Congreg., Quemadmodum Deus (8 décembre 1870) : AAS (1870-71), p. 194.

[22] Conc. Œcum Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 58.

[23] Catéchisme de l’Église Catholique, nn. 963-970.

[24] Edition originale : Cień Ojca, Warszawa 1977.

[25] Cf. S. Jean-Paul II, Exhort. ap. Redemptoris custos, nn. 7-8 : AAS 82 (1990), pp. 12-16.

[26] Cf. Gn 18, 23-32.

[27] Cf. Ex 17, 8-13 ; 32, 30-35.

[28] Conc. Œcum Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 42.

[29] Cf. 1 Co 11, 1 ; Ph 3, 17 ; 1 Th 1, 6.

[30] Les Confessions, 8, 11, 27 : PL 32, 761 ; 10, 27, 38 : PL 32, 795.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Encyclique – “Fratelli Tutti”, l’appel pressant du pape François à la fraternité universelle

LETTRE ENCYCLIQUE
FRATELLI TUTTI
DU SAINT-PÈRE
FRANÇOIS
SUR LA FRATERNITÉ ET L’AMITIÉ SOCIALE

1. « Fratelli tutti »,[1] écrivait saint François d’Assise, en s’adressant à tous ses frères et sœurs, pour leur proposer un mode de vie au goût de l’Évangile. Parmi ses conseils, je voudrais en souligner un par lequel il invite à un amour qui surmonte les barrières de la géographie et de l’espace. Il déclare heureux celui qui aime l’autre « autant lorsqu’il serait loin de lui comme quand il serait avec lui ».[2] En quelques mots simples, il exprime l’essentiel d’une fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née ou habite. 

2. Ce Saint de l’amour fraternel, de la simplicité et de la joie, qui m’a inspiré l’écriture de l’encyclique Laudato si´, me pousse cette fois-ci à consacrer la présente nouvelle encyclique à la fraternité et à l’amitié sociale. En effet, saint François, qui se sentait frère du soleil, de la mer et du vent, se savait encore davantage uni à ceux qui étaient de sa propre chair. Il a semé la paix partout et côtoyé les pauvres, les abandonnés, les malades, les marginalisés, les derniers.

Sans frontières

3. Il y a un épisode de sa vie qui nous révèle son cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion. C’est sa visite au Sultan Malik-el-Kamil, en Égypte, visite qui lui a coûté de gros efforts du fait de sa pauvreté, de ses ressources maigres, de la distance et des différences de langue, de culture et de religion. Ce voyage, en ce moment historique marqué par les croisades, révélait encore davantage la grandeur de l’amour qu’il voulait témoigner, désireux d’étreindre tous les hommes. La fidélité à son Seigneur était proportionnelle à son amour pour ses frères et sœurs. Bien que conscient des difficultés et des dangers, saint François est allé à la rencontre du Sultan en adoptant la même attitude qu’il demandait à ses disciples, à savoir, sans nier leur identité, quand ils sont « parmi les sarrasins et autres infidèles … de ne faire ni disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu ».[3] Dans ce contexte, c’était une recommandation extraordinaire. Nous sommes impressionnés, huit-cents ans après, que François invite à éviter toute forme d’agression ou de conflit et également à vivre une ‘‘soumission’’ humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi.

4. Il ne faisait pas de guerre dialectique en imposant des doctrines, mais il communiquait l’amour de Dieu. Il avait compris que « Dieu est Amour [et que] celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » (1Jn 4, 16). Ainsi, il a été un père fécond qui a réveillé le rêve d’une société fraternelle, car « seul l’homme qui accepte de rejoindre d’autres êtres dans leur mouvement propre, non pour les retenir à soi, mais pour les aider à devenir un peu plus eux-mêmes, devient réellement père ».[4] Dans ce monde parsemé de tours de guet et de murs de protection, les villes étaient déchirées par des guerres sanglantes entre de puissants clans, alors que s’agrandissaient les zones misérables des périphéries marginalisées. Là, François a reçu la vraie paix intérieure, s’est libéré de tout désir de suprématie sur les autres, s’est fait l’un des derniers et a cherché à vivre en harmonie avec tout le monde. C’est lui qui a inspiré ces pages. 

5. Les questions liées à la fraternité et à l’amitié sociale ont toujours été parmi mes préoccupations. Ces dernières années, je les ai évoquées à plusieurs reprises et en divers endroits. J’ai voulu recueillir dans cette encyclique beaucoup de ces interventions en les situant dans le contexte d’une réflexion plus large. En outre, si pour la rédaction de Laudato si´ j’ai trouvé une source d’inspiration chez mon frère Bartholomée, Patriarche orthodoxe qui a promu avec beaucoup de vigueur la sauvegarde de la création, dans ce cas-ci, je me suis particulièrement senti encouragé par le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb que j’ai rencontré à Abou Dhabi pour rappeler que Dieu « a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux ».[5] Ce n’était pas un simple acte diplomatique, mais une réflexion faite dans le dialogue et fondée sur un engagement commun. Cette encyclique rassemble et développe des thèmes importants abordés dans ce document que nous avons signé ensemble. J’ai également pris en compte ici, dans mon langage personnel, de nombreuses lettres et documents contenant des réflexions, que j’ai reçus de beaucoup de personnes et de groupes à travers le monde. 

6. Les pages qui suivent n’entendent pas résumer la doctrine sur l’amour fraternel, mais se focaliser sur sa dimension universelle, sur son ouverture à toutes les personnes. Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Bien que je l’aie écrite à partir de mes convictions chrétiennes qui me soutiennent et me nourrissent, j’ai essayé de le faire de telle sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté. 

7. De même, quand je rédigeais cette lettre, a soudainement éclaté la pandémie de la Covid-19 qui a mis à nu nos fausses certitudes. Au-delà des diverses réponses qu’ont apportées les différents pays, l’incapacité d’agir ensemble a été dévoilée. Bien que les pays soient très connectés, on a observé une fragmentation ayant rendu plus difficile la résolution des problèmes qui nous touchent tous. Si quelqu’un croit qu’il ne s’agirait que d’assurer un meilleur fonctionnement de ce que nous faisions auparavant, ou que le seul message que nous devrions améliorer les systèmes et les règles actuelles, celui-là est dans le déni. 

8. Je forme le vœu qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité. Tous ensemble : « Voici un très beau secret pour rêver et faire de notre vie une belle aventure. Personne ne peut affronter la vie de manière isolée. […] Nous avons besoin d’une communauté qui nous soutient, qui nous aide et dans laquelle nous nous aidons mutuellement à regarder de l’avant. Comme c’est important de rêver ensemble ! […] Seul, on risque d’avoir des mirages par lesquels tu vois ce qu’il n’y a pas ; les rêves se construisent ensemble ».[6]Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères.

PREMIER CHAPITRE

LES OMBRES D’UN MONDE FERMÉ

9. Sans prétendre procéder à une analyse exhaustive ni prendre en considération tous les aspects de la réalité que nous vivons, je propose seulement que nous fixions l’attention sur certaines tendances du monde actuel qui entravent la promotion de la fraternité universelle. 

Des rêves qui se brisent en morceaux

10. Des décennies durant, le monde a semblé avoir tiré leçon de tant de guerres et d’échecs et s’orienter lentement vers de nouvelles formes d’intégration. À titre d’exemple, le rêve d’une Europe unie, capable de reconnaître ses racines communes et de se féliciter de la diversité qui l’habite, a progressé. Souvenons-nous de « la ferme conviction des Pères fondateurs de l’Union Européenne, qui ont souhaité un avenir fondé sur la capacité de travailler ensemble afin de dépasser les divisions, et favoriser la paix et la communion entre tous les peuples du continent ».[7] De même, le désir d’une intégration latino-américaine s’est renforcé et certains pas avaient commencé à être faits. Ailleurs, des tentatives de pacification et de rapprochement ont été couronnées de succès et d’autres ont paru prometteuses. 

11. Mais l’histoire est en train de donner des signes de recul. Des conflits anachroniques considérés comme dépassés s’enflamment, des nationalismes étriqués, exacerbés, pleins de ressentiments et agressifs réapparaissent. Dans plus d’un pays, une idée d’unité du peuple et de la nation, imprégnée de diverses idéologies, crée de nouvelles formes d’égoïsme et de perte du sens social sous le prétexte d’une prétendue défense des intérêts nationaux. Ceci nous rappelle que « chaque génération doit faire siens les luttes et les acquis des générations passées et les conduire à des sommets plus hauts encore. C’est là le chemin. Le bien, comme l’amour également, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour. Il n’est pas possible de se contenter de ce qui a été réalisé dans le passé et de s’installer pour en jouir comme si cette condition nous conduisait à ignorer que beaucoup de nos frères subissent des situations d’injustice qui nous interpellent tous ».[8]

12. ‘‘S’ouvrir au monde’’ est une expression qui, de nos jours, est adoptée par l’économie et les finances. Elle se rapporte exclusivement à l’ouverture aux intérêts étrangers ou à la liberté des pouvoirs économiques d’investir sans entraves ni complications dans tous les pays. Les conflits locaux et le désintérêt pour le bien commun sont instrumentalisés par l’économie mondiale pour imposer un modèle culturel unique. Cette culture fédère le monde mais divise les personnes et les nations, car « la société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères ».[9] Plus que jamais nous nous trouvons seuls dans ce monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence. Il y a plutôt des marchés où les personnes jouent des rôles de consommateurs ou de spectateurs. L’avancée de cette tendance de globalisation favorise en principe l’identité des plus forts qui se protègent, mais tend à dissoudre les identités des régions plus fragiles et plus pauvres, en les rendant plus vulnérables et dépendantes. La politique est ainsi davantage fragilisée vis-à-vis des puissances économiques transnationales qui appliquent le ‘‘diviser pour régner’’.

La fin de la conscience historique 

13. C’est précisément pourquoi s’accentue aussi une perte du sens de l’histoire qui se désagrège davantage. On observe la pénétration culturelle d’une sorte de ‘‘déconstructionnisme’’, où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro. Elle ne laisse subsister que la nécessité de consommer sans limites et l’exacerbation de nombreuses formes d’individualisme dénuées de contenu. C’est dans ce sens qu’allait un conseil que j’ai donné aux jeunes : « Si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs qui détruisent (ou dé-construisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés ».[10]

14. Ce sont les nouvelles formes de colonisation culturelle. N’oublions pas que « les peuples qui aliènent leur tradition, et qui par une manie imitative, par violence sous forme de pressions, par une négligence impardonnable ou apathie, tolèrent qu’on leur arrache leur âme, perdent, avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et, enfin, leur indépendance idéologique, économique et politique ».[11] Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action. 

Sans un projet pour tous 

15. La meilleure façon de dominer et d’avancer sans restrictions, c’est de semer le désespoir et de susciter une méfiance constante, même sous le prétexte de la défense de certaines valeurs. Aujourd’hui, dans de nombreux pays, on se sert du système politique pour exaspérer, exacerber et pour polariser. Par divers procédés, le droit d’exister et de penser est nié aux autres, et pour cela, on recourt à la stratégie de les ridiculiser, de les soupçonner et de les encercler. Leur part de vérité, leurs valeurs ne sont pas prises en compte, et ainsi la société est appauvrie et réduite à s’identifier avec l’arrogance du plus fort. De ce fait, la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace. Dans ce jeu mesquin de disqualifications, le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition.

16. Dans ces conflits d’intérêts qui nous opposent tous les uns aux autres, où gagner devient synonyme de détruire, comment est-il possible de lever la tête pour reconnaître son voisin ou pour se mettre du côté de celui qui est tombé en chemin ? Un projet visant de grands objectifs pour le développement de toute l’humanité apparaît aujourd’hui comme un délire. Les distances entre nous augmentent, tout comme la marche, difficile et lente vers un monde uni et plus juste, subit un recul nouveau et drastique. 

17. Protéger le monde qui nous entoure et nous contient, c’est prendre soin de nous-mêmes. Mais il nous faut constituer un ‘‘nous’’ qui habite la Maison commune. Cette protection n’intéresse pas les pouvoirs économiques qui ont besoin d’un revenu rapide. Bien souvent, les voix qui s’élèvent en faveur de la défense de l’environnement sont réduites au silence ou ridiculisées, tandis qu’est déguisé en rationalité ce qui ne représente que des intérêts particuliers. Dans cette culture que nous développons, culture vide, obnubilée par des résultats immédiats et démunie de projet commun, « il est prévisible que, face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles ».[12]

La marginalisation mondiale 

18. Certaines parties de l’humanité semblent mériter d’être sacrifiées par une sélection qui favorise une catégorie d’hommes jugés dignes de vivre sans restrictions. Au fond, « les personnes ne sont plus perçues comme une valeur fondamentale à respecter et à protéger, surtout celles qui sont pauvres ou avec un handicap, si elles “ne servent pas encore” – comme les enfants à naître –, ou “ne servent plus” – comme les personnes âgées. Nous sommes devenus insensibles à toute forme de gaspillage, à commencer par le gaspillage alimentaire, qui est parmi les plus déplorables ».[13]

19. La baisse de la natalité, qui provoque le vieillissement des populations, associée à l’abandon des personnes âgées à une solitude douloureuse, est une manière subtile de signifier que tout se réduit à nous, que seuls comptent nos intérêts individuels. Ainsi, « ce ne sont pas seulement la nourriture ou les biens superflus qui sont objet de déchet, mais souvent les êtres humains eux-mêmes ».[14] Nous avons vu ce qui est arrivé aux personnes âgées dans certaines parties du monde à cause du coronavirus. Elles ne devaient pas mourir de cette manière. Mais en réalité, quelque chose de similaire s’était déjà produit à cause des vagues de chaleur et dans d’autres circonstances : elles ont été cruellement marginalisées. Nous ne nous rendons pas compte qu’isoler les personnes âgées, tout comme les abandonner à la charge des autres sans un accompagnement adéquat et proche de la part de la famille, mutile et appauvrisse la famille elle-même. En outre, cela finit par priver les jeunes de ce contact nécessaire avec leurs racines et avec une sagesse que la jeunesse laissée à elle seule ne peut atteindre.

20. Ce rejet se manifeste de multiples façons, comme par exemple dans l’obsession de réduire les coûts du travail sans prendre en compte les graves conséquences que cela entraîne, car le chômage qui en est la résultante directe élargit les frontières de la pauvreté.[15] La marginalisation, en outre, prend des formes déplorables que nous croyions dépassées, telles que le racisme qui se cache et réapparaît sans cesse. Les manifestations du racisme viennent encore nous couvrir de honte, en montrant ainsi que les progrès supposés de la société ne sont ni si réels ni assurés pour toujours.

21. Il existe des règles économiques qui se sont révélées efficaces pour la croissance, mais pas pour le développement humain intégral.[16] La richesse a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il se fait que « de nouvelles pauvretés apparaissent ».[17] Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois considéré comme un signe de pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté est toujours analysée et comprise dans le contexte des possibilités réelles d’un moment historique concret.

Des droits humains pas assez universels 

22. On s’aperçoit bien des fois que, de fait, les droits humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Le respect de ces droits « est […] une condition préalable au développement même du pays, qu’il soit social ou économique. Quand la dignité de l’homme est respectée et que ses droits sont reconnus et garantis, fleurissent aussi la créativité et l’esprit d’initiative, et la personnalité humaine peut déployer ses multiples initiatives en faveur du bien commun ».[18] Mais « en observant avec attention nos sociétés contemporaines, on constate de nombreuses contradictions qui conduisent à se demander si l’égale dignité de tous les êtres humains, solennellement proclamée il y a soixante-dix ans, est véritablement reconnue, respectée, protégée et promue en toute circonstance. De nombreuses formes d’injustice persistent aujourd’hui dans le monde, alimentées par des visions anthropologiques réductrices et par un modèle économique fondé sur le profit, qui n’hésite pas à exploiter, à exclure et même à tuer l’homme. Alors qu’une partie de l’humanité vit dans l’opulence, une autre partie voit sa dignité méconnue, méprisée ou piétinée et ses droits fondamentaux ignorés ou violés ».[19] Qu’est-ce que cela signifie quant à l’égalité des droits fondée sur la même dignité humaine ?

23. De même, l’organisation des sociétés dans le monde entier est loin de refléter clairement le fait que les femmes ont exactement la même dignité et les mêmes droits que les hommes. On affirme une chose par la parole, mais les décisions et la réalité livrent à cor et à cri un autre message. C’est un fait, « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits ».[20]

24. Reconnaissons aussi que « bien que la communauté internationale ait adopté de nombreux accords en vue de mettre un terme à l’esclavage sous toutes ses formes, et mis en marche diverses stratégies pour combattre ce phénomène, aujourd’hui encore des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage. […] Aujourd’hui comme hier, à la racine de l’esclavage, il y a une conception de la personne humaine qui admet la possibilité de la traiter comme un objet. […] La personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, par la force, par la tromperie ou encore par la contrainte physique ou psychologique, est privée de sa liberté, commercialisée, réduite à être la propriété de quelqu’un, elle est traitée comme un moyen et non comme une fin ». Les réseaux criminels « utilisent habilement les technologies informatiques modernes pour appâter des jeunes, et des très jeunes, partout dans le monde ».[21] L’aberration n’a pas de limites quand des femmes sont malmenées, puis forcées à avorter ; l’abomination va jusqu’à la séquestration en vue du trafic d’organes. Cela fait de la traite des personnes et des autres formes actuelles d’esclavage un problème mondial qui doit être pris au sérieux par l’humanité dans son ensemble, car « comme les organisations criminelles utilisent des réseaux globaux pour atteindre leurs objectifs, de même l’engagement pour vaincre ce phénomène requiert un effort commun et tout autant global de la part des divers acteurs qui composent la société ».[22]

Conflit et peur

25. Les guerres, les violences, les persécutions pour des raisons raciales ou religieuses, et tant d’atteintes à la dignité humaine sont vues de différentes manières selon qu’elles conviennent ou non à certains intérêts, fondamentalement économiques. Ce qui est vrai quand cela convient à une personne puissante cesse de l’être quand cela ne lui profite pas. Ces situations de violence se multiplient « douloureusement en de nombreuses régions du monde, au point de prendre les traits de ce qu’on pourrait appeler une ‘‘troisième guerre mondiale par morceaux’’».[23]

26. Cela n’est pas surprenant si nous considérons l’absence d’horizons à même de nous unir, car ce qui tombe en ruine dans toute guerre, c’est « le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine » ; c’est pourquoi « toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi ».[24] Ainsi, notre monde progresse dans une dichotomie privée de sens, avec la prétention de « garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance ».[25]

27. Paradoxalement, certaines peurs ancestrales n’ont pas été surmontées par le développement technologique ; au contraire, elles ont su se cacher et se renforcer derrière les nouvelles technologies. Aujourd’hui encore, derrière la muraille de la ville antique se trouve l’abîme, le territoire de l’inconnu, le désert. Ce qui en résulte n’inspire pas confiance, car c’est une chose inconnue qui n’est pas familière, qui n’a pas droit de cité. C’est le territoire du ‘‘barbare’’ dont il faut se défendre à tout prix. Par conséquent, de nouvelles barrières sont créées pour l’auto-préservation, de sorte que le monde cesse d’exister et que seul existe ‘‘mon’’ monde, au point que beaucoup de personnes cessent d’être considérées comme des êtres humains ayant une dignité inaliénable et deviennent seulement ‘‘eux’’. Réapparaît « la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité ».[26]

28. La solitude, les peurs et l’insécurité de tant de personnes qui se sentent abandonnées par le système, créent un terrain fertile pour les groupes mafieux. Ils s’affirment, en effet, en se présentant comme les ‘‘protecteurs’’ des oubliés, souvent grâce à diverses aides, alors qu’ils poursuivent leurs intérêts criminels. Il existe une pédagogie typiquement mafieuse qui, avec une fausse mystique communautaire, crée des liens de dépendance et de subordination dont il est très difficile de se libérer. 

Globalisation et progrès sans cap commun 

29. Le grand imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même n’ignorons pas les avancées positives qui ont été réalisées dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés. Cependant, « nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir. […] Naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles ». Nous avons également attiré l’attention sur « les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles. […] À l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable ».[27] Devant ce panorama, même si beaucoup d’avancées nous séduisent, nous ne voyons pas de cap réellement humain. 

30. Dans le monde d’aujourd’hui, les sentiments d’appartenance à la même humanité s’affaiblissent et le rêve de construire ensemble la justice ainsi que la paix semble être une utopie d’un autre temps. Nous voyons comment règne une indifférence commode, froide et globalisée, née d’une profonde déception qui se cache derrière le leurre d’une illusion : croire que nous pouvons être tout-puissants et oublier que nous sommes tous dans le même bateau. Cette désillusion qui fait tourner le dos aux grandes valeurs fraternelles conduit « à une sorte de cynisme. Telle est la tentation qui nous attend, si nous prenons cette route de désillusion ou de déception. […] L’isolement et le repli sur soi ou sur ses propres intérêts ne sont jamais la voie à suivre pour redonner l’espérance et opérer un renouvellement, mais c’est la proximité, c’est la culture de la rencontre. Isolement non, proximité oui. Culture de l’affrontement non, culture de la rencontre, oui ».[28]

31. Dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où « la distance entre l’obsession envers notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser et nous conduit à considérer qu’un véritable schisme est désormais en cours entre l’individu et la communauté humaine. […] Parce que se sentir contraints à vivre ensemble est une chose, apprécier la richesse et la beauté des semences de vie commune qui doivent être recherchées et cultivées ensemble, en est une autre ».[29] La technologie fait sans cesse des avancées, mais « comme ce serait merveilleux si la croissance de l’innovation scientifique et technologique créait plus d’égalité et de cohésion sociale ! Comme ce serait merveilleux, alors qu’on découvre de nouvelles planètes, de redécouvrir les besoins de nos frères et sœurs qui tournent en orbite autour de nous ! ».[30]

Les pandémies et autres chocs de l’histoire 

32. Certes, une tragédie mondiale comme la pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. C’est pourquoi j’ai affirmé que « la tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. […] À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette [heureuse] appartenance commune […], à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères ».[31]

33. Le monde a inexorablement progressé vers une économie qui, en se servant des progrès technologiques, a essayé de réduire les ‘‘coûts humains’’, et certains ont prétendu nous faire croire que le libre marché suffisait à tout garantir. Mais le coup dur et inattendu de cette pandémie hors de contrôle a forcé à penser aux êtres humains, à tous, plutôt qu’aux bénéfices de certains. Aujourd’hui, nous pouvons reconnaître que « nous nous sommes nourris de rêves de splendeur et de grandeur, et nous avons fini par manger distraction, fermeture et solitude. Nous nous sommes gavés de connexions et nous avons perdu le goût de la fraternité. Nous avons cherché le résultat rapide et sûr, et nous nous retrouvons opprimés par l’impatience et l’anxiété. Prisonniers de la virtualité, nous avons perdu le goût et la saveur du réel ».[32] La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence.

34. Si tout est connecté, il est difficile de penser que cette catastrophe mondiale n’ait aucune relation avec notre façon d’affronter la réalité, en prétendant que nous sommes les maîtres absolus de nos vies et de tout ce qui existe. Je ne veux pas dire qu’il s’agit d’une sorte de punition divine. Il ne suffirait pas non plus d’affirmer que les dommages causés à la nature finissent par se venger de nos abus. C’est la réalité même qui gémit et se rebelle. Vient à l’esprit le célèbre vers de Virgile qui évoque les larmes des choses ou de l’histoire.[33]

35. Mais nous oublions vite les leçons de l’histoire, « maîtresse de vie ».[34] Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. Plaise au ciel qu’en fin de compte il n’y ait pas ‘‘les autres’’, mais plutôt un ‘‘nous’’ ! Plaise au ciel que ce ne soit pas un autre épisode grave de l’histoire dont nous n’aurons pas su tirer leçon ! Plaise au ciel que nous n’oublions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé ! Plaise au ciel que tant de souffrance ne soit pas inutile, que nous fassions un pas vers un nouveau mode de vie et découvrions définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité renaisse avec tous les visages, toutes les mains et toutes les voix au-delà des frontières que nous avons créées !

36. Si nous ne parvenons pas à retrouver la passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité à laquelle nous consacrerons du temps, des efforts et des biens, l’illusion collective qui nous berce tombera de manière déplorable et laissera beaucoup de personnes en proie à la nausée et au vide. En outre, il ne faudrait pas naïvement ignorer que « l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque ».[35] Le “sauve qui peut” deviendra vite “tous contre tous”, et ceci sera pire qu’une pandémie.

Sans dignité humaine aux frontières 

37. Aussi bien dans les milieux de certains régimes politiques populistes que sur la base d’approches économiques libérales, on soutient que l’arrivée des migrants doit être évitée à tout prix. Dans le même temps, on affirme que l’aide aux pays pauvres devrait être limitée, pour qu’ils touchent le fond et décident de prendre des mesures d’austérité. On ne se rend pas compte qu’au-delà de ces déclarations abstraites difficiles à étayer, de nombreuses vies sont détruites. Beaucoup de personnes échappent à la guerre, aux persécutions, aux catastrophes naturelles. D’autres, à juste titre, « sont en quête d’opportunités pour [elles] et pour leur famille. [Elles] rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation ».[36]

38. Malheureusement, d’autres « sont [attirées] par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles ».[37] Ceux qui émigrent « vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine ».[38] Par conséquent, il faut aussi « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre ».[39]

39. Et pour comble, « dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors ».[40] Les migrants ne sont pas jugés assez dignes pour participer à la vie sociale comme toute autre personne et l’on oublie qu’ils ont la même dignité intrinsèque que quiconque. C’est pourquoi ils doivent être « protagonistes de leur propre relèvement ».[41] On ne dira jamais qu’ils ne sont pas des êtres humains, mais dans la pratique, par les décisions et la manière de les traiter, on montre qu’ils sont considérés comme des personnes ayant moins de valeur, moins d’importance, dotées de moins d’humanité. Il est inacceptable que les chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi : la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion, et la loi suprême de l’amour fraternel.

40. « Les migrations constitueront un élément fondamental de l’avenir du monde ».[42] Mais, de nos jours, elles doivent compter avec la « perte du ‘‘sens de la responsabilité fraternelle’’, sur lequel est basé toute société civile ».[43] L’Europe, par exemple, risque fort d’emprunter ce chemin. Cependant, « aidée par son grand patrimoine culturel et religieux, [elle] a les instruments pour défendre la centralité de la personne humaine et pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants ».[44]

41. Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. Mais il est également vrai qu’une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres. J’invite à dépasser ces réactions primaires, car « le problème, c’est quand [les doutes et les craintes] conditionnent notre façon de penser et d’agir au point de nous rendre intolérants, fermés, et peut-être même – sans nous en rendre compte – racistes. Ainsi, la peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre ».[45]

L’illusion de la communication 

42. Paradoxalement, alors que s’accroissent des attitudes de repli sur soi et d’intolérance qui nous amènent à nous fermer aux autres, les distances se raccourcissent ou disparaissent au point que le droit à la vie privée n’existe plus. Tout devient une sorte de spectacle qui peut être espionné, surveillé et la vie est soumise à un contrôle constant. Dans la communication numérique, on veut tout montrer et chaque personne devient l’objet de regards qui fouinent, déshabillent et divulguent, souvent de manière anonyme. Le respect de l’autre a volé en éclats, et ainsi, en même temps que je le déplace, l’ignore et le tiens à distance, je peux sans aucune pudeur envahir sa vie de bout en bout.

43. D’autre part, les manifestations de haine et de destruction dans le monde virtuel ne constituent pas – comme certains prétendent le faire croire – une forme louable d’entraide, mais de vraies associations contre un ennemi. Par ailleurs, « les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles ».[46] Des gestes physiques, des expressions du visage, des silences, le langage corporel, voire du parfum, le tremblement des mains, le rougissement, la transpiration sont nécessaires, car tout cela parle et fait partie de la communication humaine. Les relations virtuelles, qui dispensent de l’effort de cultiver une amitié, une réciprocité stable ou même un consensus se renforçant à la faveur du temps, ne sont sociales qu’en apparence. Elles ne construisent pas vraiment un ‘‘nous’’ mais d’ordinaire dissimulent et amplifient le même individualisme qui se manifeste dans la xénophobie et le mépris des faibles. La connexion numérique ne suffit pas pour construire des ponts, elle ne suffit pas pour unir l’humanité. 

Agressivité sans pudeur

44. En même temps que les gens préservent leur isolement consumériste et commode, ils font le choix d’être de manière constante et fébrile en contact. Cela favorise le foisonnement de formes étranges d’agressivité, d’insultes, de mauvais traitements, de disqualifications, de violences verbales qui vont jusqu’à détruire l’image de l’autre, dans un déchaînement qui ne pourrait pas exister dans le contact physique sans que nous ne finissions par nous détruire tous. L’agressivité sociale trouve un espace d’amplification hors pair dans les appareils mobiles et les ordinateurs. 

45. Cette situation a fait perdre aux idéologies toute pudeur. Ce qui, jusqu’il y a quelques années, ne pouvait être dit par une personne sans qu’elle risque de perdre le respect de tout le monde, peut aujourd’hui être exprimé sans détour même par certaines autorités politiques et rester impuni. On ne peut pas ignorer que « de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine ».[47]

46. Il faut reconnaître que les fanatismes qui conduisent à détruire les autres sont également le fait de personnes religieuses, sans exclure les chrétiens, qui « peuvent faire partie des réseaux de violence verbale sur Internet et à travers les différents forums ou espaces d’échange digital. Même dans des milieux catholiques, on peut dépasser les limites, on a coutume de banaliser la diffamation et la calomnie, et toute éthique ainsi que tout respect de la renommée d’autrui semblent évacués ».[48]Qu’apporte-t-on ainsi à la fraternité que le Père commun nous propose ? 

Information sans sagesse

47. La vraie sagesse suppose la conformité avec la réalité. Mais aujourd’hui tout peut être produit, dissimulé, altéré. De ce fait, la confrontation directe avec les limites de la réalité devient intolérable. En conséquence, on met en place un mécanisme de ‘‘sélection’’ et s’instaure l’habitude de séparer immédiatement ce que j’aime de ce que je n’aime pas, ce qui est attrayant de ce qui est laid. En suivant la même logique, on choisit les personnes avec qui on décide de partager le monde. Ainsi, les personnes ou les situations qui ont blessé notre sensibilité ou nous ont contrariés sont aujourd’hui tout simplement éliminées dans les réseaux virtuels ; il en résulte un cercle virtuel qui nous isole du monde dans lequel nous vivons. 

48. S’asseoir pour écouter une autre personne, geste caractéristique d’une rencontre humaine, est un paradigme d’une attitude réceptive de la part de celui qui surmonte le narcissisme et reçoit l’autre, lui accorde de l’attention, l’accueille dans son propre cercle. Mais « le monde contemporain est en grande partie sourd. […] Parfois, la rapidité du monde moderne, la frénésie nous empêchent de bien écouter ce que dit l’autre. Et au beau milieu de son dialogue, nous l’interrompons déjà et nous voulons répondre alors qu’il n’a pas fini de parler. Il ne faut pas perdre la capacité d’écoute ». Saint François d’Assise « a écouté la voix de Dieu, il a écouté la voix du pauvre, il a écouté la voix du malade, il a écouté la voix de la nature. Et il a transformé tout cela en un mode de vie. Je souhaite que la semence de saint François pousse dans beaucoup de cœurs ».[49]

49. Alors que le silence et l’écoute disparaissent, transformant tout en clics ou en messages rapides et anxieux, cette structure fondamentale d’une communication humaine sage est menacée. Un nouveau style de vie est créé où l’on construit ce qu’on veut avoir devant soi, en excluant tout ce qui ne peut pas être contrôlé ou connu superficiellement et instantanément. Cette dynamique, de par sa logique intrinsèque, empêche la réflexion sereine qui pourrait nous conduire à une sagesse commune.

50. Nous pouvons rechercher la vérité ensemble dans le dialogue, dans une conversation sereine ou dans une discussion passionnée. C’est un cheminement qui demande de la persévérance, qui est également fait de silences et de souffrances, capable de recueillir patiemment la longue expérience des individus et des peuples. L’accumulation écrasante d’informations qui nous inondent n’est pas synonyme de plus de sagesse. La sagesse ne se forge pas avec des recherches anxieuses sur internet, ni avec une somme d’informations dont la véracité n’est pas assurée. Ainsi, elle ne mûrit pas pour devenir rencontre avec la vérité. Les conversations ne tournent, somme toute, qu’autour des dernières données, simplement horizontales et cumulatives. Mais on n’y prête pas une attention soutenue et on ne pénètre pas le cœur de la vie, on ne reconnaît pas ce qui est essentiel pour donner sens à l’existence. Ainsi, la liberté devient une illusion qu’on nous vend et qui se confond avec la liberté de naviguer devant un écran. Le problème, c’est qu’un chemin de fraternité, local et universel, ne peut être parcouru que par des esprits libres et prêts pour de vraies rencontres.

Soumissions et autodépréciations

51. Certains pays économiquement prospères se présentent comme des modèles culturels pour ceux qui sont moins développés, au lieu d’œuvrer pour que chaque pays croisse à sa propre manière, afin de développer ses capacités à innover à partir des valeurs de sa culture. Cette nostalgie superficielle et triste, qui porte à copier et à acheter au lieu de créer, aboutit à une fierté nationale très faible. Dans les milieux riches de nombreux pays pauvres, et parfois chez ceux qui ont réussi à sortir de la pauvreté, on constate une incapacité à accepter des caractéristiques et des processus spécifiques, ce qui provoque du mépris pour l’identité culturelle comme si celle-ci était la seule cause des maux. 

52. Détruire l’estime de soi chez quelqu’un est un moyen facile de le dominer. Derrière ces tendances visant à uniformiser le monde, émergent des intérêts de pouvoir qui profitent d’une faible estime de soi chez les personnes, tout en essayant de créer une nouvelle culture à travers les médias et les réseaux, au service des plus puissants. Ceci est mis à profit par l’opportunisme de la spéculation financière et de l’exploitation, où les pauvres sont ceux qui perdent toujours. Par ailleurs, le fait d’ignorer la culture d’un peuple empêche de nombreux dirigeants politiques de parvenir à mettre en œuvre un projet efficace qui puisse être librement assumé et soutenu dans le temps.

53. On oublie qu’« il n’y a pas pire aliénation que de faire l’expérience de ne pas avoir de racines, de n’appartenir à personne. Une terre sera féconde, un peuple portera des fruits et sera en mesure de générer l’avenir uniquement dans la mesure où il donne vie à des relations d’appartenance entre ses membres, dans la mesure où il crée des liens d’intégration entre les générations et les diverses communautés qui le composent ; et également dans la mesure où il rompt les spirales qui embrouillent les sens, en nous éloignant toujours les uns des autres ».[50]

Espérance

54. Malgré ces ombres épaisses qu’il ne faut pas ignorer, je voudrais évoquer dans les pages suivantes nombre de chemins d’espoir. En effet, Dieu continue de répandre des semences de bien dans l’humanité. La pandémie récente nous a permis de distinguer et de valoriser de nombreux hommes et femmes, compagnons de voyage, qui, dans la peur, ont réagi en offrant leur propre vie. Nous avons pu reconnaître comment nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires qui, sans aucun doute, ont écrit les événements décisifs de notre histoire commune : médecins, infirmiers et infirmières, pharmaciens, employés de supermarchés, agents d’entretien, assistants, transporteurs, hommes et femmes qui travaillent pour assurer des services essentiels et de sécurité, bénévoles, prêtres, personnes consacrées … ont compris que personne ne se sauve seul.[51]

55. J’invite à l’espérance qui « nous parle d’une réalité qui est enracinée au plus profond de l’être humain, indépendamment des circonstances concrètes et des conditionnements historiques dans lesquels il vit. Elle nous parle d’une soif, d’une aspiration, d’un désir de plénitude, de vie réussie, d’une volonté de toucher ce qui est grand, ce qui remplit le cœur et élève l’esprit vers les grandes choses, comme la vérité, la bonté et la beauté, la justice et l’amour. […] L’espérance est audace, elle sait regarder au-delà du confort personnel, des petites sécurités et des compensations qui rétrécissent l’horizon, pour s’ouvrir à de grands idéaux qui rendent la vie plus belle et plus digne ».[52]Marchons dans l’espérance !

DEUXIÈME CHAPITRE

UN ETRANGER SUR LE CHEMIN

56. Tout ce que j’ai évoqué dans le chapitre précédent est plus qu’une description froide de la réalité, car « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur ».[53] À la recherche d’une lumière au milieu de ce que nous vivons, et avant de présenter quelques pistes d’action, je propose de consacrer un chapitre à une parabole racontée par Jésus-Christ il y a deux mille ans. Car, bien que cette lettre s’adresse à toutes les personnes de bonne volonté, quelles que soient leurs convictions religieuses, la parabole se présente de telle manière que chacun d’entre nous peut se laisser interpeller par elle.

« Et voici qu’un légiste se leva, et dit à Jésus pour l’éprouver : ‘‘Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?’’ Il lui dit : ‘‘Dans la Loi, qu’y-a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ?’’ Celui-ci répondit: ‘‘Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit; et ton prochain comme toi-même’’ ‘‘Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela et tu vivras’’. Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : ‘‘Et qui est mon prochain ?’’ Jésus reprit : ‘‘Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant : Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour. Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ?’’ Il dit : ‘‘Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui.’’ Et Jésus lui dit : ‘‘Va, et toi aussi, fais de même.’’ (Lc 10, 25-37).

L’arrière-plan 

57. Cette parabole illustre un arrière-plan de plusieurs siècles. Peu de temps après la narration de la création du monde et de l’être humain, la Bible présente le défi des relations entre nous. Caïn tue son frère Abel, et la question de Dieu résonne : « Où est [Abel], ton frère ? » (Gn 4, 9). La réponse est la même que celle que nous donnons souvent : « Suis-je le gardien de mon frère ? » (ibid.). En posant cette question, Dieu met en cause tous les genres de déterminisme ou de fatalisme qui cherchent à justifier l’indifférence comme la seule réponse possible. Il nous dote, au contraire, de la faculté de créer une culture différente qui nous permet de surmonter les inimitiés et de prendre soin les uns des autres.

58. Le livre de Job se réfère au fait d’avoir un même Créateur comme fondement de la défense de certains droits communs : « Ne les a-t-il pas créés comme moi dans le ventre ? Un même Dieu nous forma dans le sein » (Jb 31,15). Des siècles plus tard, saint Irénée l’exprimera par l’image de la mélodie : « Celui […] qui aime la vérité ne doit pas se laisser abuser par l’intervalle existant entre les différents sons ni soupçonner l’existence de plusieurs Artistes ou Auteurs, dont l’un aurait disposé les sons aigus, un autre, les sons graves, un autre encore, les sons intermédiaires ».[54]

59. Dans les traditions juives, le commandement d’aimer et de prendre soin de l’autre semblait se limiter aux relations entre les membres d’une même nation. Le précepte ancien « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18) était généralement censé se rapporter à des concitoyens. Cependant, surtout dans le judaïsme qui s’est développé hors de la terre d’Israël, les frontières se sont élargies. L’invitation à ne pas faire aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent est apparue (cf. Tb 4, 15). Le sage Hillel (Ier siècle av. J.-C.) disait à ce sujet : « Voilà la loi et les prophètes ! Tout le reste n’est que commentaire ».[55] Le désir d’imiter les attitudes divines a conduit à surmonter cette tendance à se limiter aux plus proches : « La pitié de l’homme est pour son prochain, mais la pitié du Seigneur est pour toute chair » (Si 18, 13).

60. Dans le Nouveau Testament, le précepte d’Hillel est exprimé positivement : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes » (Mt 7, 12). Cet appel est universel ; il vise à inclure tous les hommes uniquement en raison de la condition humaine de chacun, car le Très-Haut, le Père qui est aux cieux, « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5, 45). En conséquence, il est demandé : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant » (Lc 6, 36).

61. Il y a une raison pour élargir le cœur de manière à ne pas exclure l’étranger, raison qu’on peut déjà trouver dans les textes les plus anciens de la Bible. Cela est dû au souvenir constant qu’entretient le peuple juif d’avoir vécu comme étranger en Égypte :

« Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Egypte » (Ex 22, 20).

« Tu n’opprimeras pas l’étranger. Vous savez ce qu’éprouve l’étranger, car vous-mêmes avez été étrangers au pays d’Egypte » (Ex23, 9).

« Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Egypte » (Lv 19, 33-34).

« Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu n’iras rien y grappiller ensuite. Ce qui restera sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. Et tu te souviendras que tu as été en servitude au pays d’Egypte » (Dt 24, 21-22).

Dans le Nouveau Testament, l’appel à l’amour fraternel retentit avec force :

« Car une seule formule contient toute la Loi en sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ga 5, 14).

« Celui qui aime son frère demeure dans la lumière et il n’y a en lui aucune occasion de chute. Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres » (1 Jn 2, 10-11).

« Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort » (1 Jn 3, 14).

« Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20).

62. Même cette proposition d’amour pouvait être mal comprise. Ce n’est pas pour rien que, face à la tentation des premières communautés chrétiennes de créer des groupes fermés et isolés, saint Paul exhortait ses disciples à vivre l’amour entre eux « et envers tous » (1 Th 3, 12), et que, dans la communauté de Jean, il était demandé de bien accueillir les frères « bien que ce soient des étrangers » (3 Jn 5). Ce contexte aide à comprendre la valeur de la parabole du bon Samaritain : il importe peu à l’amour que le frère blessé soit d’ici ou de là-bas. En effet, c’est l’« amour qui brise les chaînes qui nous isolent et qui nous séparent en jetant des ponts ; un amour qui nous permet de construire une grande famille où nous pouvons tous nous sentir chez nous. […] Un amour qui a saveur de compassion et de dignité ».[56]

L’abandonné

63. Jésus raconte qu’il y avait un homme blessé, gisant sur le chemin, agressé. Plusieurs sont passés près de lui mais ont fui, ils ne se sont pas arrêtés. C’étaient des personnes occupant des fonctions importantes dans la société, qui n’avaient pas dans leur cœur l’amour du bien commun. Elles n’ont pas été capables de perdre quelques minutes pour assister le blessé ou du moins pour lui chercher de l’aide. Quelqu’un d’autre s’est arrêté, lui a fait le don de la proximité, a personnellement pris soin de lui, a également payé de sa poche et s’est occupé de lui. Surtout, il lui a donné quelque chose que, dans ce monde angoissé, nous thésaurisons tant : il lui a donné son temps. Il avait sûrement ses plans pour meubler cette journée selon ses besoins, ses engagements ou ses souhaits. Mais il a pu tout mettre de côté à la vue du blessé et, sans le connaître, il a trouvé qu’il méritait qu’il lui consacre son temps.

64. À qui t’identifies-tu ? Cette question est crue, directe et capitale. Parmi ces personnes à qui ressembles-tu ? Nous devons reconnaître la tentation, qui nous guette, de nous désintéresser des autres, surtout des plus faibles. Disons-le, nous avons progressé sur plusieurs plans, mais nous sommes analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles et aux plus faibles de nos sociétés développées. Nous sommes habitués à regarder ailleurs, à passer outre, à ignorer les situations jusqu’à ce qu’elles nous touchent directement.

65. Une personne est agressée dans la rue et beaucoup s’enfuient comme s’ils n’avaient rien vu. Souvent, des gens au volant d’une voiture percutent quelqu’un et s’enfuient. L’unique chose qui leur importe, c’est d’éviter des problèmes ; ils se soucient peu de ce qu’un être humain meure par leur faute. Mais ce sont des signes d’un mode de vie répandu qui se manifeste de diverses manières, peut-être plus subtiles. De plus, comme nous sommes tous fort obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade, parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance.

66. Mieux vaut ne pas tomber dans cette misère. Regardons le modèle du bon Samaritain. C’est un texte qui nous invite à raviver notre vocation de citoyens de nos pays respectifs et du monde entier, bâtisseurs d’un nouveau lien social. C’est un appel toujours nouveau, même s’il se présente comme la loi fondamentale de notre être : que la société poursuive la promotion du bien commun et, à partir de cet objectif, reconstruise inlassablement son ordonnancement politique et social, son réseau de relations, son projet humain. Par ses gestes, le bon Samaritain a montré que « notre existence à tous est profondément liée à celle des autres : la vie n’est pas un temps qui s’écoule, mais un temps de rencontre ».[57]

67. Cette parabole est une icône éclairante, capable de mettre en évidence l’option de base que nous devons faire pour reconstruire ce monde qui nous fait mal. Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue, c’est d’être comme le bon Samaritain. Toute autre option conduit soit aux côtés des brigands, soit aux côtés de ceux qui passent outre sans compatir avec la souffrance du blessé gisant sur le chemin. La parabole nous montre par quelles initiatives une communauté peut être reconstruite grâce à des hommes et des femmes qui s’approprient la fragilité des autres, qui ne permettent pas qu’émerge une société d’exclusion mais qui se font proches et relèvent puis réhabilitent celui qui est à terre, pour que le bien soit commun. En même temps, la parabole nous met en garde contre certaines attitudes de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes et ne prennent pas en charge les exigences incontournables de la réalité humaine.

68. Le récit, disons-le clairement, n’offre pas un enseignement sur des idéaux abstraits, ni ne peut être réduit à une leçon de morale éthico-sociale. Il nous révèle une caractéristique essentielle de l’être humain, si souvent oubliée : nous avons été créés pour une plénitude qui n’est atteinte que dans l’amour. Vivre dans l’indifférence face à la douleur n’est pas une option possible ; nous ne pouvons laisser personne rester ‘‘en marge de la vie’’. Cela devrait nous indigner au point de nous faire perdre la sérénité, parce que nous aurions été perturbés par la souffrance humaine. C’est cela la dignité !

Une histoire qui se répète

69. La narration est simple et linéaire, mais elle a toute la dynamique de cette lutte interne qui est menée dans la construction de notre identité, dans chaque existence engagée sur le chemin de la réalisation de la fraternité humaine. Sur la route, nous rencontrons inévitablement l’homme blessé. Aujourd’hui, et de plus en plus, il y a des blessés. L’inclusion ou l’exclusion de la personne en détresse au bord de la route définit tous les projets économiques, politiques, sociaux et religieux. Chaque jour, nous sommes confrontés au choix d’être de bons samaritains ou des voyageurs indifférents qui passent outre. Et si nous étendons notre regard à l’ensemble de notre histoire et au monde de long en large, tous nous sommes ou avons été comme ces personnages : nous avons tous quelque chose d’un homme blessé, quelque chose d’un brigand, quelque chose de ceux qui passent outre et quelque chose du bon Samaritain.

70. Il est impressionnant que les caractéristiques des personnages du récit changent totalement quand ils sont confrontés à la situation affligeante de l’homme à terre, de l’homme humilié. Il n’y a plus de distinction entre l’habitant de Judée et l’habitant de Samarie, il n’est plus question ni de prêtre ni de marchand ; il y a simplement deux types de personnes : celles qui prennent en charge la douleur et celles qui passent outre ; celles qui se penchent en reconnaissant l’homme à terre et celles qui détournent le regard et accélèrent le pas. En effet, nos multiples masques, nos étiquettes et nos accoutrements tombent : c’est l’heure de vérité ! Allons-nous nous pencher pour toucher et soigner les blessures des autres ? Allons-nous nous pencher pour nous porter les uns les autres sur les épaules ? C’est le défi actuel dont nous ne devons pas avoir peur. En période de crise, le choix devient pressant : nous pourrions dire que dans une telle situation, toute personne qui n’est pas un brigand ou qui ne passe pas outre, ou bien elle est blessée ou bien elle charge un blessé sur ses épaules.

71. L’histoire du bon Samaritain se répète : il devient de plus en plus évident que la paresse sociale et politique transforme de nombreuses parties de notre monde en un chemin désolé, où les conflits internes et internationaux ainsi que le pillage des ressources créent beaucoup de marginalisés abandonnés au bord de la route. Dans sa parabole, Jésus ne propose pas d’alternatives comme : que serait-il arrivé à cet homme gravement blessé, ou à celui qui l’a aidé, si la colère ou la soif de vengeance avaient gagné leur cœur ? Il se fie au meilleur de l’esprit humain et l’encourage, par la parabole, à adhérer à l’amour, à réintégrer l’homme souffrant et à bâtir une société digne de ce nom.

Les personnages 

72. La parabole commence par une allusion aux brigands. Le point de départ que Jésus présente est une agression déjà consommée. Nous n’avons pas à passer du temps à déplorer le fait ; il n’oriente pas nos regards vers les brigands. Nous les connaissons. Nous avons vu avancer dans le monde les ombres épaisses de l’abandon, de la violence au service d’intérêts mesquins de pouvoir, de cupidité et de clivage. La question pourrait être celle-ci : laisserons-nous gisant à terre l’homme agressé pour courir chacun nous mettre à l’abri de la violence ou pour poursuivre lesbrigands ? L’homme blessé sera-t-il la justification de nos divisions irréconciliables, de nos indifférences cruelles, de nos affrontements internes ?

73. La parabole nous fait ensuite poser un regard franc sur ceux qui passent outre. Innocente ou non, cette indifférence redoutable consistant à passer son chemin, fruit du mépris ou d’une triste distraction, fait des personnages du prêtre et du lévite un reflet non moins triste de cette distance qu’on crée pour s’isoler de la réalité. Il existe de nombreuses façons de passer outre qui se complètent : l’une consiste à se replier sur soi-même, à se désintéresser des autres, à être indifférent. Une autre est de ne regarder que dehors. En ce qui concerne cette dernière façon de continuer son chemin, dans certains pays ou milieux, il y a un mépris envers les pauvres et envers leur culture, et un mode de vie caractérisé par le regard dirigé vers l’extérieur, comme si on tentait d’imposer de force un projet de société importé. L’indifférence de certains peut ainsi se justifier, car ceux qui pourraient toucher leur cœur par leurs revendications n’existent tout simplement pas. Ils se trouvent hors de l’horizon de leurs intérêts.

74. Chez ceux qui passent outre, il y a un détail que nous ne pouvons ignorer : il s’agissait de personnes religieuses. Mieux, ils œuvraient au service du culte de Dieu : un prêtre et un lévite. C’est un avertissement fort : c’est le signe que croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté. Une personne de foi peut ne pas être fidèle à tout ce que cette foi exige d’elle, et pourtant elle peut se sentir proche de Dieu et penser avoir plus de dignité que les autres. Mais il existe des manières de vivre la foi qui favorisent l’ouverture du cœur aux frères ; et celle-ci sera la garantie d’une authentique ouverture à Dieu. Saint Jean Chrysostome est parvenu à exprimer avec beaucoup de clarté ce défi auquel sont confrontés les chrétiens : « Veux-tu honorer le Corps du Christ ? Ne commence pas par le mépriser quand il est nu. Ne l’honore pas ici [à l’église] avec des étoffes de soie, pour le négliger dehors où il souffre du froid et de la nudité ».[58] Le paradoxe, c’est que parfois ceux qui affirment ne pas croire peuvent accomplir la volonté de Dieu mieux que les croyants. 

75. Les ‘‘brigands de la route’’ ont souvent comme alliés secrets ceux qui ‘‘passent outre en regardant de l’autre côté’’. Le cercle est fermé entre ceux qui utilisent et trompent la société pour la dépouiller et ceux qui croient rester purs dans leur fonction importante, mais en même temps vivent de ce système et de ses ressources. C’est une triste hypocrisie que l’impunité du crime, de l’utilisation d’institutions à des fins personnelles ou corporatives et d’autres maux que nous n’arrivons pas à éliminer aillent de pair avec une disqualification permanente de tout, avec la suspicion constamment semée, source de méfiance et de perplexité ! L’imposture du ‘‘tout va mal’’ a pour réponse ‘‘personne ne peut y remédier’’, ‘‘que puis-je faire ?’’. On alimente ainsi la désillusion et le désespoir, ce qui n’encourage pas un esprit de solidarité et de générosité. Enfoncer un peuple dans le découragement, c’est boucler un cercle pervers parfait : c’est ainsi que procède la dictature invisible des vrais intérêts cachés qui s’emparent des ressources et de la capacité de juger et de penser.

76. Regardons finalement l’homme blessé. Parfois, nous nous sentons, comme lui, gravement blessés et gisant à terre au bord du chemin. Nous nous sentons aussi troublés par nos institutions désarmées et démunies, ou mises au service des intérêts d’une minorité, de l’intérieur et de l’extérieur. En effet « dans la société globalisée, il y a une manière élégante de tourner le regard de l’autre côté qu’on adopte souvent : sous le couvert du politiquement correct ou des modes idéologiques, on regarde celui qui souffre sans le toucher, on le voit à la télévision en direct, et même on utilise un langage apparemment tolérant et plein d’euphémismes ».[59]

Recommencer

77. Chaque jour, une nouvelle opportunité s’offre à nous, nous entamons une nouvelle étape. Nous ne devons pas tout attendre de nos gouvernants ; ce serait puéril. Nous disposons d’un espace de coresponsabilité pour pouvoir commencer et générer de nouveaux processus et transformations. Soyons parties prenantes de la réhabilitation et de l’aide aux sociétés blessées. Aujourd’hui, nous nous trouvons face à la grande opportunité de montrer que, par essence, nous sommes frères, l’opportunité d’être d’autres bons samaritains qui prennent sur eux-mêmes la douleur des échecs, au lieu d’accentuer les haines et les ressentiments. Comme pour le voyageur de notre histoire qui passait par hasard, il suffirait juste d’être animé du désir spontané, pur et simple de vouloir constituer un peuple, d’être constant et infatigable dans le travail d’inclure, d’intégrer et de relever celui qui gît à terre ; même si bien des fois nous nous sentons débordés et condamnés à reproduire la logique des violents, de ceux qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, qui ne répandent que confusion et mensonges. Que d’autres continuent à penser à la politique ou à l’économie pour leurs jeux de pouvoir ! Quant à nous, promouvons le bien et mettons-nous au service du bien !

78. Il est possible, en commençant par le bas et le niveau initial, de lutter pour ce qui est le plus concret et le plus local, jusqu’à atteindre les confins de la patrie et du monde, avec la même attention que celle du voyageur de Samarie pour chaque blessure de l’homme agressé. Cherchons les autres et assumons la réalité qui est la nôtre sans peur ni de la souffrance ni de l’impuissance, car c’est là que se trouve tout le bien que Dieu a semé dans le cœur de l’être humain. Les difficultés qui semblent énormes sont une opportunité pour grandir et non une excuse à une tristesse inerte qui favorise la soumission. Mais ne le faisons pas seuls, individuellement. Le Samaritain a cherché un hôte qui pouvait prendre soin de cet homme ; nous aussi, nous sommes invités à nous mobiliser et à nous retrouver dans un ‘‘nous’’ qui soit plus fort que la somme de petites individualités. Rappelons-nous que « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci ».[60] Renonçons à la mesquinerie et au ressentiment des replis sur soi stériles, des antagonismes sans fin ! Cessons de cacher la souffrance causée par les préjudices et assumons nos crimes, nos discordes et nos mensonges ! La réconciliation réparatrice nous ressuscitera et nous délivrera, aussi bien nous-mêmes que les autres, de la peur.

79. Le Samaritain en voyage est parti sans attendre ni remerciements ni gratitude. Le dévouement dans le service était sa grande satisfaction devant son Dieu et sa conscience, et donc, un devoir. Nous sommes tous responsables du blessé qui est le peuple lui-même et tous les peuples de la terre. Prenons soin de la fragilité de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant et de chaque personne âgée, par cette attitude solidaire et attentive, l’attitude de proximité du bon Samaritain.

Le prochain sans frontières

80. Jésus a proposé cette parabole pour répondre à une question : qui est mon prochain ? Le mot ‘‘prochain’’ dans la société du temps de Jésus indiquait d’ordinaire celui qui était le plus proche, voisin. On considérait que l’aide devait aller en premier lieu à celui qui appartient au même groupe que soi, à sa propre race. Un Samaritain, pour certains Juifs de cette époque, était considéré méprisable et impur, et on ne l’incluait pas parmi les proches qui devaient être aidés. Jésus, juif, transforme complètement cette approche : il ne nous invite pas à nous demander qui est proche de nous, mais à nous faire proches, prochains.

81. Ce qui est proposé, c’est d’être présent aux côtés de celui qui a besoin d’aide, sans se soucier de savoir s’il fait partie ou non du même cercle d’appartenance. Dans ce cas-ci, c’est le Samaritain qui s’est fait proche du Juif blessé. Pour se faire proche et présent, il a franchi toutes les barrières culturelles et historiques. La conclusion de Jésus est une requête : « Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10, 37). Autrement dit, il nous exhorte à laisser de côté toutes les différences et, face à la souffrance, à devenir proche de toute personne. Donc, je ne dis plus que j’ai des ‘‘prochains’’ que je dois aider, mais plutôt que je me sens appelé à devenir un prochain pour les autres.

82. Le problème, c’est que, Jésus le souligne intentionnellement, le blessé était un Juif – habitant de Judée – tandis que celui qui s’est arrêté et l’a aidé était un Samaritain – habitant de Samarie –. Ce détail est d’une importance exceptionnelle dans la réflexion sur un amour ouvert à tous. Les Samaritains habitaient une région gagnée par les rites païens, et, aux yeux des Juifs, cela les rendait impurs, détestables, dangereux. De fait, un ancien texte juif qui mentionne les nations détestées se réfère à la Samarie, en affirmant même qu’elle n’est pas une nation (cf. Si 50, 25) ; et il poursuit que c’est « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (v. 26).

83. Cela explique pourquoi une Samaritaine, lorsque Jésus lui a demandé à boire, a répondu avec emphase : « Comment ! toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine ? » (Jn 4, 9). Ceux qui recherchaient des accusations susceptibles de discréditer Jésus, la chose la plus blessante qu’ils aient trouvée, c’était de le qualifier de « possédé » et de « Samaritain » (Jn 8, 48). Par conséquent, cette rencontre miséricordieuse entre un Samaritain et un Juif est une interpellation puissante qui s’oppose à toute manipulation idéologique, afin que nous puissions élargir notre cercle pour donner à notre capacité d’aimer une dimension universelle capable de surmonter tous les préjugés, toutes les barrières historiques ou culturelles, tous les intérêts mesquins.

L’interpellation de la part de l’étranger

84. Enfin, je me souviens que, dans un autre passage de l’Évangile, Jésus dit : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt25, 35). Jésus pouvait prononcer ces mots parce qu’il avait un cœur ouvert faisant siens les drames des autres. Saint Paul exhortait : « Réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure » (Rm 12, 15). Lorsque le cœur adopte cette attitude, il est capable de s’identifier à l’autre, peu importe où il est né ou d’où il vient. En entrant dans cette dynamique, il fait finalement l’expérience que les autres sont « sa propre chair » (Is 58, 7).

85. Pour les chrétiens, les paroles de Jésus ont encore une autre dimension transcendante. Elles impliquent qu’il faut reconnaître le Christ lui-même dans chaque frère abandonné ou exclu (cf. Mt 25, 40.45). En réalité, la foi fonde la reconnaissance de l’autre sur des motivations inouïes, car celui qui croit peut parvenir à reconnaître que Dieu aime chaque être humain d’un amour infini et qu’« il lui confère ainsi une dignité infinie ».[61] À cela s’ajoute le fait que nous croyons que le Christ a versé son sang pour tous et pour chacun, raison pour laquelle personne ne se trouve hors de son amour universel. Et si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. Sur ce point, il y a des développements théologiques de grande portée. La théologie continue de s’enrichir grâce à la réflexion sur cette grande vérité.

86. Parfois, je m’étonne que, malgré de telles motivations, il ait fallu si longtemps à l’Église pour condamner avec force l’esclavage et les diverses formes de violence. Aujourd’hui, avec le développement de la spiritualité et de la théologie, nous n’avons plus d’excuses. Cependant, il s’en trouve encore qui semblent se sentir encouragés, ou du moins autorisés, par leur foi à défendre diverses formes de nationalismes, fondés sur le repli sur soi et violents, des attitudes xénophobes, le mépris, voire les mauvais traitements à l’égard de ceux qui sont différents. La foi, de par l’humanisme qu’elle renferme, doit garder un vif sens critique face à ces tendances et aider à réagir rapidement quand elles commencent à s’infiltrer. C’est pourquoi il est important que la catéchèse et la prédication incluent plus directement et clairement le sens social de l’existence, la dimension fraternelle de la spiritualité, la conviction de la dignité inaliénable de chaque personne et les motivations pour aimer et accueillir tout le monde.

TROISIÈME CHAPITRE

PENSER ET GÉRER UN MONDE OUVERT 

87. Un être humain est fait de telle façon qu’il ne se réalise, ne se développe ni ne peut atteindre sa plénitude « que par le don désintéressé de lui-même ».[62] Il ne peut même pas parvenir à reconnaître à fond sa propre vérité si ce n’est dans la rencontre avec les autres : « Je ne communique effectivement avec moi-même que dans la mesure où je communique avec l’autre ».[63]Cela explique pourquoi personne ne peut expérimenter ce que vaut la vie sans des visages concrets à aimer. Il y a là un secret de l’existence humaine authentique, car « la vie subsiste où il y a un lien, la communion, la fraternité ; et c’est une vie plus forte que la mort quand elle est construite sur de vraies relations et des liens de fidélité. En revanche, il n’y a pas de vie là où on a la prétention de n’appartenir qu’à soi-même et de vivre comme des îles : dans ces attitudes, la mort prévaut ».[64]

Plus loin

88. À partir de l’intimité de chaque cœur, l’amour crée des liens et élargit l’existence s’il fait sortir la personne d’elle-même vers l’autre.[65] Faits pour l’amour, nous avons en chacun d’entre nous « une loi d’‘‘extase’’ : sortir de soi-même pour trouver en autrui un accroissement d’être ».[66] Voilà pourquoi l’homme doit de toute manière mener à bien cette entreprise : sortir de lui-même.[67]

89. Mais je ne peux pas réduire ma vie à la relation avec un petit groupe, pas même à ma propre famille, car il est impossible de me comprendre sans un réseau de relations plus large : non seulement mon réseau actuel mais aussi celui qui me précède et me façonne tout au long de ma vie. Ma relation avec une personne que j’apprécie ne peut pas méconnaître que cette personne ne vit pas seulement à cause de ses liens avec moi, ni que moi je ne vis pas uniquement en référence à elle. Notre relation, si elle est saine et vraie, nous ouvre à d’autres qui nous font grandir et nous enrichissent. Le sens social le plus noble est aujourd’hui facilement réduit à rien en faveur de liens égoïstes épousant l’apparence de relations intenses. En revanche, l’amour authentique, à même de faire grandir, et les formes les plus nobles d’amitié résident dans des cœurs qui se laissent compléter. Le fait de constituer un couple ou d’être des amis doit ouvrir nos cœurs à d’autres cercles pour nous rendre capables de sortir de nous-mêmes de sorte que nous accueillions tout le monde. Les groupes fermés et les couples autoréférentiels, qui constituent un ‘‘nous’’ contre tout le monde, sont souvent des formes idéalisées d’égoïsme et de pure auto-préservation.

90. Ce n’est pas pour rien que de nombreuses petites villes survivant dans les zones désertiques ont développé une capacité généreuse d’accueil des pèlerins de passage et ont forgé le devoir sacré de l’hospitalité. Les communautés monastiques médiévales en ont également fait montre, comme en témoigne la Règle de saint Benoît. Même si cela pouvait compromettre l’ordre et le silence des monastères, Benoît exigeait que les pauvres et les pèlerins soient traités « avec le plus grand soin et la plus grande sollicitude ».[68] L’hospitalité est une manière concrète de ne pas se priver de ce défi et de ce don qu’est la rencontre avec l’humanité, indépendamment du groupe d’appartenance. Ces personnes comprenaient que toutes les valeurs qu’elles pouvaient cultiver devaient s’accompagner de cette capacité à se transcender dans une ouverture aux autres.

La valeur unique de l’amour 

91. Les gens peuvent développer certaines attitudes qu’ils présentent comme des valeurs morales : force, sobriété, assiduité et autres vertus. Mais, pour bien orienter les actes correspondant aux différentes vertus morales, il faut aussi se demander dans quelle mesure ils créent un dynamisme d’ouverture et d’union avec les autres. Ce dynamisme, c’est la charité que Dieu répand. Autrement, nous ne cultiverions peut-être que l’apparence de vertus, incapables de construire la vie en commun. C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin – citant Augustin – affirmait que la tempérance d’une personne avare est loin d’être vertueuse.[69] Saint Bonaventure, en d’autres termes, expliquait que les autres vertus, sans la charité, n’accomplissent pas strictement les commandements « comme Dieu les entend ».[70]

92. La teneur spirituelle d’une vie humaine est caractérisée par l’amour qui est somme toute « le critère pour la décision définitive concernant la valeur ou la non-valeur d’une vie humaine ».[71] Cependant, il y a des croyants qui pensent que leur grandeur réside dans l’imposition de leurs idéologies aux autres, ou dans la défense violente de la vérité ou encore dans de grandes manifestations de force. Nous, croyants, nous devons tous le reconnaître : l’amour passe en premier, ce qui ne doit jamais être mis en danger, c’est l’amour ; le plus grand danger, c’est de ne pas aimer (cf. 1 Co 13, 1-13).

93. Afin de clarifier en quoi consiste l’expérience de l’amour que Dieu rend possible par sa grâce, saint Thomas d’Aquin la définissait comme un mouvement qui amène à concentrer l’attention sur l’autre « en l’identifiant avec soi-même ».[72]L’attention affective, qui est portée à l’autre, conduit à rechercher son bien gratuitement. Tout cela fait partie d’une appréciation, d’une valorisation, qui est finalement ce qu’exprime le mot ‘‘charité’’ : l’être aimé m’est ‘‘cher’’, c’est-à-dire qu’« il est estimé d’un grand prix ».[73] Et « c’est de l’amour qu’on a pour une personne que dépend le don qu’on lui fait ».[74]

94. L’amour implique donc plus qu’une série d’actions bénéfiques. Les actions jaillissent d’une union qui fait tendre de plus en plus vers l’autre, le considérant précieux, digne, agréable et beau, au-delà des apparences physiques ou morales. L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous. 

L’ouverture croissante de l’amour

95. L’amour nous met enfin en tension vers la communion universelle. Personne ne mûrit ni n’atteint sa plénitude en s’isolant. De par sa propre dynamique, l’amour exige une ouverture croissante, une plus grande capacité à accueillir les autres, dans une aventure sans fin qui oriente toutes les périphéries vers un sens réel d’appartenance mutuelle. Jésus nous disait : « Tous vous êtes des frères » (Mt 23, 8).

96. Ce besoin d’aller au-delà de ses propres limites vaut également pour les divers régions et pays. De fait, « le nombre toujours croissant d’interconnexions et de communications qui enveloppent notre planète rend plus palpable la conscience […] du partage d’un destin commun entre les nations de la terre. Dans les dynamismes de l’histoire, de même que dans la diversité des ethnies, des sociétés et des cultures, nous voyons ainsi semée la vocation à former une communauté composée de frères qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres ».[75]

Sociétés ouvertes qui intègrent tout le monde 

97. Certaines périphéries sont proches de nous, au centre d’une ville ou dans notre propre famille. Il y a aussi un aspect de l’ouverture universelle de l’amour qui n’est pas géographique mais existentiel. C’est la capacité quotidienne d’élargir mon cercle, de rejoindre ceux que je ne considère pas spontanément comme faisant partie de mon centre d’intérêts, même s’ils sont proches de moi. Par ailleurs, chaque sœur ou frère souffrant, abandonné ou ignoré par ma société, est un étranger existentiel, même s’il est natif du pays. Il peut s’agir d’un citoyen possédant tous les papiers, mais on le traite comme un étranger dans son propre pays. Le racisme est un virus qui mute facilement et qui, au lieu de disparaître, se dissimule, étant toujours à l’affût.

98. Je voudrais faire mémoire de ces ‘‘exilés cachés’’ qui sont traités comme des corps étrangers dans la société.[76] De nombreuses personnes porteuses de handicap « sentent qu’elles existent sans appartenance et sans participation ». Il y en a encore beaucoup d’autres « qu’on empêche d’avoir la pleine citoyenneté ». L’objectif, ce n’est pas seulement de prendre soin d’elles, mais qu’elles participent « activement à la communauté civile et ecclésiale. C’est un chemin exigeant mais aussi difficile, qui contribuera de plus en plus à former les consciences à reconnaître chaque individu comme une personne unique et irremplaçable ». Je pense aussi aux « personnes âgées, qui, notamment en raison de leur handicap, sont parfois perçues comme un fardeau ». Cependant, chacune d’entre elles peut apporter « une contribution irremplaçable au bien commun à travers son parcours de vie original ». Je me permets d’insister : il faut avoir « le courage de donner la parole à ceux qui subissent la discrimination à cause de leur handicap, parce que, malheureusement dans certains pays, on peine aujourd’hui encore à les reconnaître comme des personnes de dignité égale ».[77]

Compréhensions inadéquates d’un amour universel 

99. L’amour qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons ‘‘l’amitié sociale’’ dans chaque ville ou dans chaque pays. Lorsqu’elle est authentique, cette amitié sociale au sein d’une communauté est la condition de la possibilité d’une ouverture universelle vraie. Il ne s’agit pas du faux universalisme de celui qui a constamment besoin de voyager parce qu’il ne supporte ni n’aime son propre peuple. Celui qui a du mépris pour son propre peuple établit dans la société des catégories, de première ou de deuxième classe, de personnes ayant plus ou moins de dignité et de droits. De cette façon, il nie qu’il y a de la place pour tout le monde.

100. Je ne propose pas non plus un universalisme autoritaire et abstrait, conçu ou planifié par certains et présenté comme une aspiration prétendue pour homogénéiser, dominer et piller. Il existe un modèle de globalisation qui « soigneusement vise une uniformité unidimensionnelle et tente d’éliminer toutes les différences et toutes les traditions dans une recherche superficielle d’unité. […] Si une globalisation prétend [tout] aplanir […], comme s’il s’agissait d’une sphère, cette globalisation détruit la richesse ainsi que la particularité de chaque personne et de chaque peuple ».[78] Ce faux rêve universaliste finit par priver le monde de sa variété colorée, de sa beauté et en définitive de son humanité. En effet, « l’avenir n’est pas monochromatique, mais […] est possible si nous avons le courage de le regarder dans la variété et dans la diversité de ce que chacun peut apporter. Comme notre famille humaine a besoin d’apprendre à vivre ensemble dans l’harmonie et dans la paix sans que nous ayons besoin d’être tous pareils ! ».[79]

Transcender un monde de partenaires

101. Revenons maintenant à cette parabole du bon Samaritain qui a encore beaucoup à nous enseigner. Un homme blessé gisait sur le chemin. Les autorités qui l’ont croisé n’avaient pas fixé leur attention sur cet appel intérieur à devenir proches, mais sur leur fonction, sur leur position sociale, sur une profession fondamentale dans la société. Elles se sentaient importantes pour la société du moment et leur urgence était le rôle qu’elles devaient jouer. L’homme blessé et abandonné sur la route était une gêne pour ce projet, une entrave, et par ailleurs il n’assumait aucune fonction. Il n’était rien, il n’appartenait pas à un groupe renommé, il n’avait aucun rôle dans la construction de l’histoire. Cependant, le généreux Samaritain a résisté à ces classifications étriquées, même s’il n’appartenait à aucune de ces catégories et était un simple étranger sans place spécifique dans la société. Ainsi, libre de tout titre et de toute charge, il a été en mesure d’interrompre son voyage, de changer de projet, d’être disponible pour s’ouvrir à la surprise de l’homme blessé qui avait besoin de lui.

102. Quelle réaction une telle narration peut-elle provoquer aujourd’hui, dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres ? Comment peut-elle toucher ceux qui ont tendance à s’organiser de manière à empêcher toute présence étrangère susceptible de perturber cette identité et cette organisation auto-protectrice et autoréférentielle ? Dans ce schéma, la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme ‘‘prochain’’ perd tout son sens, et seul le mot ‘‘partenaire’’, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens.[80]

Liberté, égalité et fraternité

103. La fraternité n’est pas que le résultat des conditions de respect des libertés individuelles, ni même d’une certaine équité observée. Bien qu’il s’agisse de présupposés qui la rendent possible, ceux-ci ne suffisent pas pour qu’elle émerge comme un résultat immanquable. La fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité. Que se passe-t-il sans une fraternité cultivée consciemment, sans une volonté politique de fraternité, traduite en éducation à la fraternité, au dialogue, à la découverte de la réciprocité et de l’enrichissement mutuel comme valeur ? Ce qui se passe, c’est que la liberté s’affaiblit, devenant ainsi davantage une condition de solitude, de pure indépendance pour appartenir à quelqu’un ou à quelque chose, ou simplement pour posséder et jouir. Cela n’épuise pas du tout la richesse de la liberté qui est avant tout ordonnée à l’amour. 

104. On n’obtient pas non plus l’égalité en définissant dans l’abstrait que ‘‘tous les êtres humains sont égaux’’, mais elle est le résultat d’une culture consciente et pédagogique de la fraternité. Ceux qui ne peuvent être que des partenaires créent des cercles fermés. Quel sens peut avoir dans ce schéma une personne qui n’appartient pas au cercle des partenaires et arrive en rêvant d’une vie meilleure pour elle-même et sa famille ?

105. L’individualisme ne nous rend pas plus libres, plus égaux, plus frères. La simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité. Elle ne peut même pas nous préserver de tant de maux qui prennent de plus en plus une envergure mondiale. Mais l’individualisme radical est le virus le plus difficile à vaincre. Il nous trompe. Il nous fait croire que tout consiste à donner libre cours aux ambitions personnelles, comme si en accumulant les ambitions et les sécurités individuelles nous pouvions construire le bien commun.

Amour universel qui promeut les personnes

106. Il est quelque chose de fondamental et d’essentiel à reconnaître pour progresser vers l’amitié sociale et la fraternité universelle : réaliser combien vaut un être humain, combien vaut une personne, toujours et en toute circonstance. Si tous les hommes et femmes ont la même valeur, il faut dire clairement et fermement que « le seul fait d’être né en un lieu avec moins de ressources ou moins de développement ne justifie pas que des personnes vivent dans une moindre dignité ».[81] Il s’agit d’un principe élémentaire de la vie sociale qui est souvent ignoré de différentes manières par ceux qui estiment qu’il n’apporte rien à leur vision du monde ni ne sert à leurs fins.

107. Tout être humain a le droit de vivre dans la dignité et de se développer pleinement, et ce droit fondamental ne peut être nié par aucun pays. Il possède ce droit même s’il n’est pas très efficace, même s’il est né ou a grandi avec des limites. Car cela ne porte pas atteinte à son immense dignité de personne humaine qui ne repose pas sur les circonstances mais sur la valeur de son être. Lorsque ce principe élémentaire n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité.

108. Certaines sociétés acceptent en partie ce principe. Elles acceptent qu’il existe des possibilités pour tout le monde, mais en déduisent que tout dépend de chacun. Dans cette perspective partielle, il serait absurde de « s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie ».[82] Investir en faveur des personnes fragiles peut ne pas être rentable, cela peut impliquer moins d’efficacité. Cela requiert un État présent et actif ainsi que des institutions de la société civile qui, du fait qu’elles sont vraiment ordonnées d’abord aux personnes et au bien commun, aillent au-delà de la liberté des mécanismes, axés sur l’efficacité, de certains systèmes économiques, politiques ou idéologiques.

109. Certains naissent dans des familles aisées, reçoivent une bonne éducation, grandissent en se nourrissant bien ou possèdent naturellement des capacités exceptionnelles. Ceux-là n’auront sûrement pas besoin d’un État actif et ne revendiqueront que la liberté. Mais évidemment, la même règle ne vaut pas pour une personne porteuse de handicap, pour quelqu’un qui est né dans une famille très pauvre, pour celui qui a bénéficié d’une éducation de qualité inférieure et de ressources limitées en vue de soigner convenablement ses maladies. Si la société est régie principalement par les critères de liberté du marché et d’efficacité, il n’y a pas de place pour eux et la fraternité est une expression romantique de plus.

110. C’est un fait qu’ « une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement […] devient un discours contradictoire ».[83] Des termes comme liberté, démocratie ou fraternité se vident de leurs sens. Car la réalité, c’est que « tant que notre système économique et social produira encore une seule victime et tant qu’il y aura une seule personne mise à l’écart, la fête de la fraternité universelle ne pourra pas avoir lieu ».[84] Une société humaine et fraternelle est capable de veiller de manière efficace et stable à ce que chacun soit accompagné au cours de sa vie, non seulement pour subvenir à ses besoins fondamentaux, mais aussi pour pouvoir donner le meilleur de lui-même, même si son rendement n’est pas le meilleur, même s’il est lent, même si son efficacité n’est pas exceptionnelle.

111. La personne humaine, dotée de droits inaliénables, est de par sa nature même ouverte aux liens. L’appel à se transcender dans la rencontre avec les autres se trouve à la racine même de son être. C’est pourquoi « il convient de faire attention pour ne pas tomber dans des équivoques qui peuvent naître d’un malentendu sur le concept de droits humains et de leur abus paradoxal. Il y a en effet aujourd’hui la tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels – je suis tenté de dire individualistes –, qui cache une conception de la personne humaine détachée de tout contexte social et anthropologique, presque comme une « monade » (monás), toujours plus insensible. […] Si le droit de chacun n’est pas harmonieusement ordonné au bien plus grand, il finit par se concevoir comme sans limites et, par conséquent, devenir source de conflits et de violences ».[85]

Promouvoir le bien moral

112. Nous n’aurons de cesse de le dire, le désir et la recherche du bien d’autrui et de l’humanité tout entière impliquent également la recherche d’une maturation des personnes et des sociétés dans les différentes valeurs morales qui conduisent à un développement humain intégral. Dans le Nouveau Testament, un fruit du Saint-Esprit (cf. Ga 5, 22) est désigné par le terme grec agazosúne. Il indique l’attachement au bien, la recherche du bien. Mieux encore, c’est la quête de ce qui est excellent, du meilleur pour les autres : leur maturation, leur croissance dans une vie saine, la promotion des valeurs et pas seulement le bien-être matériel. Il y a une expression latine analogue : bene-volentia, qui indique le fait de vouloir le bien de l’autre. C’est un désir fort du bien, un penchant vers tout ce qui est bon et excellent, qui pousse à remplir la vie des autres de choses belles, sublimes et édifiantes.

113. À ce sujet, je viens encore souligner avec tristesse que « depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts ».[86] Revenons à la promotion du bien, pour nous-mêmes et pour l’humanité tout entière, et nous progresserons ainsi ensemble vers une croissance authentique et intégrale. Chaque société doit veiller à ce que les valeurs soient transmises, car, autrement, l’égoïsme, la violence, la corruption sous leurs différentes formes, l’indifférence et, finalement, une vie fermée à toute transcendance et emmurée dans les intérêts individuels sont véhiculés.

La valeur de la solidarité

114. Je voudrais mettre en exergue la solidarité qui « comme vertu morale et attitude sociale, fruit de la conversion personnelle, exige un engagement d’une multiplicité de sujets qui ont une responsabilité de caractère éducatif et formateur. Ma première pensée va aux familles, appelées à une mission éducative première et incontournable. Elles constituent le premier lieu où se vivent et se transmettent les valeurs de l’amour et de la fraternité, de la convivialité et du partage, de l’attention et du soin de l’autre. Elles sont aussi le milieu privilégié pour la transmission de la foi, en commençant par ces simples gestes de dévotion que les mères enseignent à leurs enfants. Pour ce qui concerne les éducateurs et les formateurs qui, à l’école ou dans les différents centres de socialisation infantile et juvénile, ont la tâche exigeante d’éduquer des enfants et des jeunes, ils sont appelés à être conscients que leur responsabilité regarde les dimensions morales, spirituelles et sociales de la personne. Les valeurs de la liberté, du respect réciproque et de la solidarité peuvent être transmises dès le plus jeune âge. […] Les agents culturels et des moyens de communication sociale ont aussi une responsabilité dans le domaine de l’éducation et de la formation, spécialement dans la société contemporaine, où l’accès aux instruments d’information et de communication est toujours plus répandu ».[87]

115. En ces moments où tout semble se diluer et perdre consistance, il convient de recourir à la solidité[88] tirant sa source de la conscience que nous avons d’être responsables de la fragilité des autres dans notre quête d’un destin commun. La solidarité se manifeste concrètement dans le service qui peut prendre des formes très différentes de s’occuper des autres. Servir, c’est « en grande partie, prendre soin de la fragilité. Servir signifie prendre soin des membres fragiles de nos familles, de notre société, de notre peuple ». Dans cette tâche, chacun est capable de « laisser de côté, ses aspirations, ses envies, ses désirs de toute puissance, en voyant concrètement les plus fragiles. […] Le service vise toujours le visage du frère, il touche sa chair, il sent sa proximité et même dans certains cas la ‘‘souffre’’ et cherche la promotion du frère. Voilà pourquoi, le service n’est jamais idéologique, puisqu’il ne sert pas des idées, mais des personnes ».[89]

116. En général, les laissés-pour-compte « pratiquent la solidarité si spéciale qui existe entre ceux qui souffrent, entre les pauvres, et que notre civilisation semble avoir oublié, ou tout au moins a très envie d’oublier. La solidarité est un mot qui ne plaît pas toujours ; je dirais que parfois, nous l’avons transformé en un gros mot, on ne peut pas le prononcer ; mais c’est un mot qui exprime beaucoup plus que certains gestes de générosité ponctuels. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens de la part de certains. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’Empire de l’argent. […] La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires ».[90]

117. Lorsque nous parlons de protection de la maison commune qu’est la planète, nous nous référons à ce minimum de conscience universelle et de sens de sollicitude mutuelle qui peuvent encore subsister chez les personnes. En effet, si quelqu’un a de l’eau en quantité surabondante et malgré cela la préserve en pensant à l’humanité, c’est qu’il a atteint un haut niveau moral qui lui permet de se transcender lui-même ainsi que son groupe d’appartenance. Cela est merveilleusement humain ! Cette même attitude est nécessaire pour reconnaître les droits de tout être humain, même né ailleurs.

Remettre l’accent sur la fonction sociale de la propriété

118. Le monde existe pour tous, car nous tous, en tant qu’êtres humains, nous naissons sur cette terre avec la même dignité. Les différences de couleur, de religion, de capacités, de lieu de naissance, de lieu de résidence, et tant d’autres différences, ne peuvent pas être priorisées ou utilisées pour justifier les privilèges de certains sur les droits de tous. Par conséquent, en tant que communauté, nous sommes appelés à veiller à ce que chaque personne vive dans la dignité et ait des opportunités appropriées pour son développement intégral.

119. Au cours des premiers siècles de la foi chrétienne, plusieurs sages ont développé un sens universel dans leur réflexion sur le destin commun des biens créés.[91] Cela a amené à penser que si une personne ne dispose pas de ce qui est nécessaire pour vivre dignement, c’est que quelqu’un d’autre l’en prive. Saint Jean Chrysostome le résume en disant que « ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs ».[92] Ou en d’autres termes, comme l’a affirmé saint Grégoire le Grand : « Quand nous donnons aux pauvres les choses qui leur sont nécessaires, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux ».[93]

120. Je viens de nouveau faire miennes et proposer à tous quelques paroles de saint Jean-Paul II dont la force n’a peut-être pas été perçue : « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne ».[94] Dans ce sens, je rappelle que «la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée, et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée ».[95] Le principe de l’usage commun des biens créés pour tous est le « premier principe de tout l’ordre éthico-social »[96]; c’est un droit naturel, originaire et prioritaire.[97] Tous les autres droits concernant les biens nécessaires à l’épanouissement intégral des personnes, y compris celui de la propriété privée et tout autre droit « n’en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation »,[98]comme l’affirmait saint Paul VI. Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés ; et cela comporte des conséquences très concrètes qui doivent se refléter sur le fonctionnement de la société. Mais il arrive souvent que les droits secondaires se superposent aux droits prioritaires et originaires en les privant de toute portée pratique. 

Droits sans frontières 

121. Personne ne peut donc être exclu, peu importe où il est né, et encore moins en raison des privilèges dont jouissent les autres parce qu’ils sont nés quelque part où existent plus de possibilités. Les limites et les frontières des États ne peuvent pas s’opposer à ce que cela s’accomplisse. Tout comme il est inacceptable qu’une personne ait moins de droits parce qu’elle est une femme, il est de même inacceptable que le lieu de naissance ou de résidence implique à lui seul qu’on ait moins de possibilités d’une vie digne et de développement.

122. Le développement ne doit pas être orienté vers l’accumulation croissante au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer « les droits humains, personnels et sociaux, économiques et politiques, y compris les droits des nations et des peuples ».[99] Le droit de certains à la liberté d’entreprise ou de marché ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de la dignité des pauvres, pas plus qu’au-dessus du respect de l’environnement, car « celui qui s’approprie quelque chose, c’est seulement pour l’administrer pour le bien de tous ».[100]

123. Certes, l’activité des entrepreneurs « est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous ».[101] Dieu nous promeut ; il attend de nous que nous exploitions les capacités qu’il nous a données et il a rempli l’univers de ressources. Dans ses desseins, « chaque homme est appelé à se développer »,[102] et cela comprend le développement des capacités économiques et technologiques d’accroître les biens et d’augmenter la richesse. Mais dans tous les cas, ces capacités des entrepreneurs, qui sont un don de Dieu, devraient être clairement ordonnées au développement des autres personnes et à la suppression de la misère, notamment par la création de sources de travail diversifiées. À côté du droit de propriété privée, il y a toujours le principe, plus important et prioritaire, de la subordination de toute propriété privée à la destination universelle des biens de la terre et, par conséquent, le droit de tous à leur utilisation.[103]

Les droits des peuples

124. La conviction concernant la destination commune des biens de la terre doit s’appliquer aujourd’hui également aux pays, à leurs territoires et à leurs ressources. En considérant tout cela non seulement du point de vue de la légitimité de la propriété privée et des droits des citoyens d’une nation déterminée, mais aussi à partir du principe premier de la destination commune des biens, nous pouvons alors affirmer que chaque pays est également celui de l’étranger, étant donné que les ressources d’un territoire ne doivent pas être niées à une personne dans le besoin provenant d’ailleurs. En effet, comme l’ont enseigné les évêques des États-Unis, il existe des droits fondamentaux qui « précèdent toute société, car ils découlent de la dignité inhérente à chaque personne en tant que créature de Dieu ».[104]

125. Cela suppose également une autre manière de comprendre les relations et les échanges entre les pays. Si toute personne a une dignité inaliénable, si chaque être humain est mon frère ou ma sœur et si le monde appartient vraiment à tous, peu importe que quelqu’un soit né ici ou vive hors de son propre pays. Ma nation est également coresponsable de son développement, bien qu’elle puisse s’acquitter de cette responsabilité de diverses manières : en l’accueillant généreusement en cas de besoin urgent, en le soutenant dans son propre pays, en se gardant d’utiliser ou de vider des pays entiers de leurs ressources naturelles par des systèmes corrompus qui entravent le développement digne des peuples. Ceci, qui vaut pour les nations, s’applique également aux différentes régions de chaque pays entre lesquelles il existe souvent de graves inégalités. Mais l’incapacité à reconnaître une dignité humaine égale pour tous conduit parfois les régions les plus développées de certains pays à rêver de se libérer du ‘‘fardeau’’ des parties les plus pauvres pour augmenter davantage encore leur niveau de consommation.

126. Nous parlons d’un nouveau réseau dans les relations internationales, car il est impossible de résoudre les graves problèmes du monde en ne pensant qu’à des formes d’entraide entre individus ou petits groupes. Souvenons-nous que « l’inégalité n’affecte pas seulement les individus, mais aussi des pays entiers, et oblige à penser à une éthique des relations internationales ».[105] Et la justice exige que soient reconnus et respectés non seulement les droits individuels, mais aussi les droits sociaux et les droits des peuples.[106] Ce que nous disons implique que soit garanti « le droit fondamental des peuples à leur subsistance et à leur progrès »[107] qui est parfois gravement entravé par la pression exercée par la dette extérieure. Le service de la dette, dans bien des cas, non seulement ne favorise pas le développement mais le limite et le conditionne fortement. Restant ferme le principe selon lequel toute dette légitimement contractée est à payer, la manière dont de nombreux pays pauvres l’honorent envers les pays riches ne doit pas en arriver à compromettre leur survie et leur croissance.

127. Il s’agit, sans aucun doute, d’une autre logique. Si l’on n’essaie pas d’entrer dans cette logique, mes paroles auront l’air de fantasmes. Mais si l’on accepte le grand principe des droits qui découlent du seul fait de posséder la dignité humaine inaliénable, il est possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité. On peut aspirer à une planète qui assure terre, toit et travail à tous. C’est le vrai chemin de la paix, et non la stratégie, dénuée de sens et à courte vue, de semer la peur ou la méfiance face aux menaces extérieures. En effet, une paix réelle et durable n’est possible « qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération au service d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine ».[108]

QUATRIÈME CHAPITRE

UN CŒUR OUVERT AU MONDE 

128. Si l’affirmation selon laquelle tous en tant qu’êtres humains nous sommes frères et sœurs n’est pas seulement une abstraction mais devient réalité et se concrétise, cela nous met face à une série de défis qui nous bouleversent, nous obligent à envisager de nouvelles perspectives et à développer de nouvelles réactions.

La limite des frontières

129. Lorsque le prochain est une personne migrante, des défis complexes s’entremêlent.[109] Certes, l’idéal serait d’éviter les migrations inutiles et pour y arriver, il faudrait créer dans les pays d’origine la possibilité effective de vivre et de grandir dans la dignité, de sorte que sur place les conditions pour le développement intégral de chacun puissent se réunir. Mais quand des progrès notables dans ce sens manquent, il faut respecter le droit de tout être humain de trouver un lieu où il puisse non seulement répondre à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa famille, mais aussi se réaliser intégralement comme personne. Nos efforts vis-à-vis des personnes migrantes qui arrivent peuvent se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En effet, « il ne s’agit pas d’imposer d’en haut des programmes d’assistance, mais d’accomplir ensemble un chemin à travers ces quatre actions, pour construire des villes et des pays qui, tout en conservant leurs identités culturelles et religieuses respectives, soient ouvertes aux différences et sachent les valoriser sous le signe de la fraternité humaine ».[110]

130. Cela implique des réponses indispensables, notamment face à ceux qui fuient de graves crises humanitaires. Par exemple : augmenter et simplifier l’octroi des visas, adopter des programmes de parrainage privé et communautaire, ouvrir des couloirs humanitaires pour les réfugiés les plus vulnérables, offrir un logement approprié et décent, garantir la sécurité personnelle et l’accès aux services essentiels, assurer une assistance consulaire appropriée, garantir leur droit d’avoir toujours des documents personnels d’identité, un accès équitable à la justice, la possibilité d’ouvrir des comptes bancaires et d’avoir ce qui est essentiel pour leur subsistance vitale, leur donner la liberté de mouvement et la possibilité de travailler, protéger les mineurs et leur assurer l’accès régulier à l’éducation, envisager des programmes de garde provisoire ou d’accueil, garantir la liberté religieuse, promouvoir l’insertion sociale, favoriser le regroupement familial et préparer les communautés locales aux processus d’intégration.[111]

131. Il est important d’appliquer aux migrants arrivés depuis quelque temps et intégrés à la société le concept de ‘‘citoyenneté’’ qui « se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant ».[112]

132. Au-delà des différentes actions indispensables, les États ne peuvent pas trouver tout seuls des solutions adéquates « car les conséquences des choix de chacun retombent inévitablement sur la Communauté internationale tout entière ». Par conséquent, « les réponses pourront être seulement le fruit d’un travail commun »,[113] en élaborant une législation (gouvernance) globale pour les migrations. De toute façon, « il convient d’établir des projets à moyen et à long terme qui aillent plus loin que la réponse d’urgence. Ceux-ci devraient d’un côté aider effectivement l’intégration des migrants dans les pays d’accueil, et en même temps favoriser le développement des pays de provenance par des politiques solidaires, mais qui ne soumettent pas les aides à des stratégies et à des pratiques idéologiquement étrangères ou contraires aux cultures des peuples auxquels elles s’adressent ».[114]

Les dons réciproques

133. L’arrivée de personnes différentes, provenant d’un autre contexte de vie et de culture, devient un don, parce que « les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures : pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous ».[115] C’est pourquoi « je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain ».[116]

134. D’autre part, lorsqu’on accueille l’autre de tout cœur, on lui permet d’être lui-même tout en lui offrant la possibilité d’un nouveau développement. Les cultures différentes, qui ont développé leur richesse au cours des siècles, doivent être préservées afin que le monde ne soit pas appauvri. Il faut cependant les stimuler à faire jaillir quelque chose de nouveau dans la rencontre avec d’autres réalités. On ne peut pas ignorer le risque de se retrouver victime d’une sclérose culturelle. Voilà pourquoi « nous avons besoin de communiquer, de découvrir les richesses de chacun, de valoriser ce qui nous unit et de regarder les différences comme des possibilités de croissance dans le respect de tous. Un dialogue patient et confiant est nécessaire, en sorte que les personnes, les familles et les communautés puissent transmettre les valeurs de leur propre culture et accueillir le bien provenant de l’expérience des autres ».[117]

135. Je reprends des exemples que j’ai donnés il y a quelque temps : la culture des latinos est « un ferment de valeurs et de possibilités qui peut faire beaucoup de bien aux États Unis. […] Une forte immigration finit toujours par marquer et transformer la culture locale. En Argentine, la forte immigration italienne a marqué la culture de la société, et parmi les traits culturels de Buenos Aires la présence d’environ deux cent mille Juifs prend un relief important. Les migrants, si on les aide à s’intégrer, sont une bénédiction, une richesse et un don qui invitent une société à grandir ».[118]

136. En élargissant le regard, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons rappelé que « la relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure ».[119]

L’échange fécond

137. Les apports mutuels entre les pays, en réalité, finissent par profiter à tous. Un pays qui progresse à partir de son substrat culturel original est un trésor pour l’humanité tout entière. Il faut développer cette conscience qu’aujourd’hui ou bien nous nous sauvons tous ou bien personne ne se sauve. La pauvreté, la décadence, les souffrances, où que ce soit dans le monde, sont un terreau silencieux pour les problèmes qui finiront par affecter toute la planète. Si la disparition de certaines espèces nous préoccupe, nous devrions nous inquiéter du fait qu’il y a partout des personnes et des peuples qui n’exploitent pas leur potentiel ni leur beauté, à cause de la pauvreté ou d’autres limites structurelles, car cela finit par nous appauvrir tous.

138. Si cela a toujours été vrai, aujourd’hui ce l’est plus que jamais, en raison de la réalité d’un monde très connecté par la globalisation. Nous avons besoin d’un ordre juridique, politique et économique mondial « susceptible d’accroître et d’orienter la collaboration internationale vers le développement solidaire de tous les peuples ».[120] Cela profitera finalement à la planète entière parce que « l’aide au développement des pays pauvres » entraîne la « création de richesse pour tous ».[121] Du point de vue du développement intégral, cela suppose qu’il faut également accorder « aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes »[122] et qu’on s’efforce « de favoriser l’accès au marché international de la part des pays marqués par la pauvreté et le sous-développement ».[123]

Une gratuité qui accueille

139. Cependant, je ne voudrais pas limiter cette approche à un genre d’utilitarisme. La gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Cela permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il n’apporte aucun bénéfice tangible. Mais certains pays souhaitent n’accueillir que les chercheurs ou les investisseurs.

140. Celui qui ne vit pas la gratuité fraternelle fait de son existence un commerce anxieux ; il est toujours en train de mesurer ce qu’il donne et ce qu’il reçoit en échange. Dieu, en revanche, donne gratuitement au point d’aider même ceux qui ne sont pas fidèles, et « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5, 45). Ce n’est pas pour rien que Jésus recommande : « Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète » (Mt 6, 3-4). Nous avons reçu la vie gratuitement, nous n’avons pas payé pour l’avoir. Alors nous pouvons tous donner sans rien attendre en retour, faire du bien sans exiger autant de cette personne qu’on aide. C’est ce que Jésus disait à ses disciples : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).

141. La vraie qualité des différents pays du monde se mesure par cette capacité de penser non seulement comme pays mais aussi comme famille humaine, et cela se prouve particulièrement dans les moments critiques. Les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé. Le migrant est vu comme un usurpateur qui n’offre rien. Ainsi, on arrive à penser naïvement que les pauvres sont dangereux ou inutiles et que les puissants sont de généreux bienfaiteurs. Seule une culture sociale et politique, qui prend en compte l’accueil gratuit, pourra avoir de l’avenir. 

Local et universel

142. Il convient de rappeler qu’« entre la globalisation et la localisation se produit aussi une tension. Il faut prêter attention à la dimension globale pour ne pas tomber dans une mesquinerie quotidienne. En même temps, il ne faut pas perdre de vue ce qui est local, ce qui nous fait marcher les pieds sur terre. L’union des deux empêche de tomber dans l’un de ces deux extrêmes : l’un, que les citoyens vivent dans un universalisme abstrait et globalisant. […] L’autre, qu’ils se transforment en un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières ».[124] Il faut considérer ce qui est global, qui nous préserve de l’esprit de clocher. Lorsque la maison n’est plus un foyer, mais une prison, un cachot, ce qui est global nous sauve parce qu’il est comme la cause finale qui nous conduit vers la plénitude. En même temps, il faut avec soin prendre en compte ce qui est local, parce qu’il a quelque chose que ne possède pas ce qui est global : le fait d’être la levure, d’enrichir, de mettre en marche les mécanismes de subsidiarité. Par conséquent, la fraternité universelle et l’amitié sociale constituent partout deux pôles inséparables et coessentiels. Les séparer entraîne une déformation et une polarisation préjudiciables.

La saveur locale

143. La solution ne réside pas dans une ouverture qui renonce à son trésor propre. Tout comme il n’est pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle, de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels. Je ne rencontre pas l’autre si je ne possède pas un substrat dans lequel je suis ancré et enraciné, car c’est de là que je peux accueillir le don de l’autre et lui offrir quelque chose d’authentique. Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent et de recevoir son apport original que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture. Chacun aime et prend soin de sa terre avec une attention particulière et se soucie de son pays, tout comme chacun doit aimer et prendre soin de sa maison pour qu’elle ne s’écroule pas, car les voisins ne le feront pas. Le bien de l’univers exige également que chacun protège et aime sa propre terre. Autrement, les conséquences du désastre d’un pays finiront par affecter la planète tout entière. Cela se fonde sur le sens positif du droit de propriété : je protège et je cultive quelque chose que je possède, de telle sorte que cela puisse être une contribution au bien de tous.

144. En outre, il s’agit d’un présupposé pour des échanges sains et enrichissants. L’arrière-plan de l’expérience de la vie dans un milieu et une culture déterminés est ce qui permet à quelqu’un de percevoir des aspects de la réalité, alors que ceux qui n’ont pas cette expérience sont incapables de les saisir avec la même facilité. L’universel ne doit pas être l’empire homogène, uniforme et standardisé d’une forme culturelle dominante unique qui finalement fera perdre au polyèdre ses couleurs et aboutira à la lassitude. C’est la tentation exprimée dans le récit antique de la tour de Babel : la construction d’une tour qui puisse atteindre le ciel n’exprimait pas l’unité entre les différents peuples à même de communiquer à partir de leur diversité. C’était plutôt une tentative malavisée, née de l’orgueil et de l’ambition, de créer une unité différente de celle voulue par Dieu dans son plan providentiel pour les nations (cf. Gn 11, 1-9).

145. Il y a une fausse ouverture à l’universel procédant de la superficialité vide de celui qui n’est pas capable de pénétrer à fond les réalités de sa patrie, ou bien de celui qui nourrit un ressentiment qu’il n’a pas surmonté envers son peuple. Dans tous les cas, « il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans se déraciner. Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans l’histoire de son propre lieu, qui est un don de Dieu. On travaille sur ce qui est petit, avec ce qui est proche, mais dans une perspective plus large. […] Ce n’est ni la sphère globale, qui annihile, ni la partialité isolée, qui rend stérile »,[125] c’est le polyèdre où, en même temps que chacun est respecté dans sa valeur, « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci ».[126]

L’horizon universel

146. Les narcissismes, obsédés par le particularisme local, ne sont pas un amour sain de son peuple et de sa culture. Ils cachent un esprit étriqué qui, à cause d’une certaine insécurité et par peur de l’autre, préfère créer des remparts pour se protéger. Or il n’est pas possible d’être local de manière saine sans une ouverture sincère et avenante à l’universel, sans se laisser interpeler par ce qui se passe ailleurs, sans se laisser enrichir par d’autres cultures ou sans se solidariser avec les drames des autres peuples. Ce particularisme local se recroqueville d’une manière obsessive sur quelques idées, coutumes et sécurités, incapable d’admiration devant la multitude de possibilités et de beautés que le monde tout entier offre, et dépourvu d’une solidarité authentique et généreuse. Ainsi, la vie locale n’est plus authentiquement réceptive, elle ne se laisse plus compléter par l’autre ; elle est par conséquent limitée quant à ses possibilités de développement, devient statique et dépérit. Car au fond toute culture saine est ouverte et accueillante par nature, de telle sorte qu’« une culture sans valeurs universelles n’est pas une vraie culture ».[127]

147. Reconnaissons que moins une personne a une ouverture d’esprit et de cœur, moins elle pourra interpréter la réalité environnante dans laquelle elle se trouve. Sans relation et sans contraste avec celui qui est différent, il est difficile de se comprendre de façon claire et complète soi-même ainsi que son propre pays, puisque les autres cultures ne sont pas des ennemis contre lesquels il faudrait se protéger, mais des reflets divers de la richesse inépuisable de la vie humaine. En se regardant soi-même par rapport au point de référence de l’autre, de celui qui est différent, chacun peut mieux reconnaître les particularités de sa personne et de sa culture : leurs richesses, leurs possibilités et leurs limites. L’expérience qui se réalise à un endroit doit être développée “en contraste” et “en syntonie” avec les expériences des autres qui vivent dans des contextes culturels distincts.[128]

148. En réalité, une ouverture saine ne porte jamais atteinte à l’identité. Car en s’enrichissant avec des éléments venus d’ailleurs, une culture vivante ne copie pas ou ne reçoit pas simplement mais intègre les nouveautés “à sa façon”. Cela donne naissance à une nouvelle synthèse qui profite finalement à tous, parce que la culture d’où proviennent ces apports finit par être alimentée en retour. C’est pourquoi j’ai exhorté les peuples autochtones à prendre soin de leurs racines et de leurs cultures ancestrales, mais j’ai tenu à clarifier que « mon intention n’est […] pas de proposer un indigénisme complètement fermé, anhistorique, figé, qui se refuserait à toute forme de métissage », puisque « la propre identité culturelle s’approfondit et s’enrichit dans le dialogue avec les différences, et le moyen authentique de la conserver n’est pas un isolement qui appauvrit ».[129] Le monde croît et se remplit d’une beauté nouvelle grâce à des synthèses successives qui se créent entre des cultures ouvertes, en dehors de toute imposition culturelle.

149. Pour stimuler une saine relation entre l’amour de la patrie et l’intégration cordiale dans l’humanité vue dans sa totalité, il est bon de rappeler que la communauté mondiale n’est pas le résultat de la somme des pays distincts, mais la communion même qui existe entre eux, l’inclusion mutuelle qui est antérieure à l’apparition de tout groupe particulier. Chaque groupe humain s’intègre dans ce réseau de communion universelle qui trouve là sa beauté. De ce fait, chaque personne qui naît dans un contexte déterminé sait qu’elle appartient à une famille plus grande sans laquelle il est impossible de se comprendre pleinement. 

150. Cette approche suppose en définitive qu’on accepte sans réserve qu’aucun peuple, tout comme aucune culture ou personne, ne peut tout obtenir de lui-même. Les autres sont constitutivement nécessaires pour la construction d’une vie épanouie. La conscience d’avoir des limites ou de n’être pas parfait, loin de constituer une menace, devient l’élément-clé pour rêver et élaborer un projet commun. Car « l’homme est tout autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière ».[130]

À partir de la région de chacun

151. Grâce à l’échange régional par lequel les pays les plus faibles s’ouvrent au monde entier, l’universalité peut préserver les particularités. Une ouverture adéquate et authentique au monde suppose la capacité de s’ouvrir au prochain, dans une famille des nations. L’intégration culturelle, économique et politique avec les peuples voisins devrait être accompagnée d’un processus éducatif qui promeuve la valeur de l’amour du prochain, premier exercice indispensable pour obtenir une intégration universelle saine.

152. Dans certains quartiers populaires, où chacun ressent spontanément le devoir d’accompagner et d’aider le voisin, survit encore l’esprit de ‘‘voisinage’’. Dans ces endroits qui préservent ces valeurs communautaires, on entretient des relations de proximité caractérisées par la gratuité, la solidarité et la réciprocité, à partir du sens d’un ‘‘nous’’ de quartier.[131] Puisse cela se vivre également entre les pays voisins, afin qu’ils soient capables de construire des relations cordiales de voisinage entre leurs peuples ! Mais les visions individualistes se manifestent dans les relations entre pays. Le danger de vivre en se méfiant les uns des autres, en considérant les autres comme de dangereux concurrents ou ennemis, en vient à affecter les relations entre les peuples d’une même région. Peut-être avons-nous été éduqués dans cette peur et dans cette méfiance !

153. Certaines nations puissantes et de grandes entreprises profitent de cet isolement et préfèrent négocier avec chaque pays séparément. En revanche, pour les pays petits ou pauvres s’ouvre la possibilité de conclure avec leurs voisins des accords régionaux qui leur permettent de négocier en bloc et d’éviter de devenir des segments marginaux et dépendants des grandes puissances. Aujourd’hui aucun État national isolé n’est en mesure d’assurer le bien commun de sa population.

CINQUIÈME CHAPITRE

LA MEILLEURE POLITIQUE

154. Une meilleure politique, mise au service du vrai bien commun, est nécessaire pour permettre le développement d’une communauté mondiale, capable de réaliser la fraternité à partir des peuples et des nations qui vivent l’amitié sociale. Au contraire, malheureusement, la politique prend souvent aujourd’hui des formes qui entravent la marche vers un monde différent.

Populismes et libéralismes

155. Le mépris des faibles peut se cacher sous des formes populistes, qui les utilisent de façon démagogique à leurs fins, ou sous des formes libérales au service des intérêts économiques des puissants. Dans les deux cas, on perçoit des difficultés à penser un monde ouvert où il y ait de la place pour tout le monde, qui intègre les plus faibles et qui respecte les différentes cultures.

Populaire ou populiste

156. Au cours des dernières années, le terme “populisme” ou “populiste” a envahi les médias et le langage en général. Il perd ainsi la valeur qu’il pourrait avoir et devient l’une des polarités de la société divisée, à telle enseigne qu’on prétend classer toutes les personnes, les groupes, les sociétés et les gouvernements à partir d’une division binaire : “populiste” ou “non populiste”. Il n’est plus possible qu’une personne exprime son opinion sur un thème sans qu’on essaye de la classer dans l’un des deux camps, parfois pour la discréditer injustement ou pour l’exalter à l’excès.

157. La prétention d’établir le populisme comme une grille de lecture de la réalité sociale a une autre faiblesse : elle ignore la légitimité de la notion de peuple. La tentative de faire disparaître du langage cette catégorie pourrait conduire à éliminer le terme même de ‘‘démocratie’’ – c’est-à-dire le “gouvernement du peuple” –. Même si on ne veut pas affirmer que la société est plus que la simple somme des individus, on a besoin du vocable “peuple”. La réalité, c’est qu’il y a des phénomènes sociaux qui structurent les majorités, qu’il existe des mégatendances et des prospections communautaires. On peut également penser aux objectifs communs, au-delà des différences, pour façonner un projet commun. Enfin, il est très difficile de projeter quelque chose de grand à long terme si cela ne devient pas un rêve collectif. Tout cela est exprimé par le substantif “peuple” et par l’adjectif “populaire”. S’ils n’étaient pas pris en compte – avec une critique solide de la démagogie –, on laisserait de côté un aspect fondamental de la réalité sociale.

158. Il existe, en effet, un malentendu : « Peuple n’est pas une catégorie logique, ni une catégorie mystique, si nous le comprenons dans le sens où tout ce que le peuple fait est bon, ou bien dans le sens où le peuple est une catégorie angélique. Il s’agit d’une catégorie mythique […] Lorsque vous expliquez ce qu’est un peuple, vous utilisez des catégories logiques parce que vous devez l’expliquer : vraiment, c’est nécessaire. Mais vous n’expliquez pas le sens d’appartenance à un peuple. Le terme peuple a quelque chose de plus qu’on ne peut pas expliquer de manière logique. Faire partie d’un peuple, c’est faire partie d’une identité commune faite de liens sociaux et culturels. Et cela n’est pas quelque chose d’automatique, tout au contraire : c’est un processus lent, difficile…vers un projet commun ».[132]

159. Il y a des dirigeants populaires capables d’interpréter le sentiment d’un peuple, sa dynamique culturelle et les grandes tendances d’une société. La fonction qu’ils exercent, en rassemblant et en dirigeant, peut servir de base pour un projet durable de transformation et de croissance qui implique aussi la capacité d’accorder une place à d’autres en vue du bien commun. Mais elle se mue en un populisme malsain lorsqu’elle devient l’habileté d’un individu à captiver afin d’instrumentaliser politiquement la culture du peuple, grâce à quelque symbole idéologique, au service de son projet personnel et de son maintien au pouvoir. Parfois, on cherche à gagner en popularité en exacerbant les penchants les plus bas et égoïstes de certains secteurs de la population. Cela peut s’aggraver en devenant, sous des formes grossières ou subtiles, un asservissement des institutions et des lois.

160. Les groupes populistes fermés défigurent le terme “peuple”, puisqu’en réalité ce dont il parle n’est pas le vrai peuple. En effet, la catégorie de ‘‘peuple’’ est ouverte. Un peuple vivant, dynamique et ayant un avenir est ouvert de façon permanente à de nouvelles synthèses intégrant celui qui est différent. Il ne le fait pas en se reniant lui-même, mais en étant disposé au changement, à la remise en question, au développement, à l’enrichissement par d’autres ; et ainsi, il peut évoluer.

161. Un autre signe de la dégradation du leadership populaire, c’est l’immédiateté. On répond à des exigences populaires afin de garantir des voix ou une approbation, mais sans progresser dans une tâche ardue et constante qui offre aux personnes les ressources pour leur développement, afin qu’elles puissent gagner leur vie par leur effort et leur créativité. Dans ce sens, j’ai clairement affirmé qu’est « loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable ».[133] D’une part, vaincre les inégalités suppose le développement économique, en exploitant les possibilités de chaque région et en assurant ainsi une équité durable.[134] D’autre part, « les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires ».[135]

162. La grande question, c’est le travail. Ce qui est réellement populaire – parce qu’il contribue au bien du peuple –, c’est d’assurer à chacun la possibilité de faire germer les semences que Dieu a mises en lui, ses capacités, son sens d’initiative, ses forces. C’est la meilleure aide que l’on puisse apporter à un pauvre, c’est le meilleur chemin vers une existence digne. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’« aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail ».[136] Les mécanismes de production ont beau changer, la politique ne peut pas renoncer à l’objectif de faire en sorte que l’organisation d’une société assure à chacun quelque moyen d’apporter sa contribution et ses efforts. En effet, « il n’existe pas pire pauvreté que celle qui prive du travail et de la dignité du travail ».[137] Dans une société réellement développée, le travail est une dimension inaliénable de la vie sociale, car il n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie, mais aussi une voie pour l’épanouissement personnel, en vue d’établir des relations saines, de se réaliser, de partager des dons, de se sentir coresponsable de l’amélioration du monde et en définitive de vivre comme peuple.

Valeurs et limites des visions libérales

163. La catégorie de peuple, qui intègre une valorisation positive des liens communautaires et culturels, est généralement rejetée par les visions libérales individualistes où la société est considérée comme une simple somme d’intérêts qui coexistent. Elles parlent de respect des libertés, mais sans la racine d’une histoire commune. Dans certains contextes, il est fréquent de voir traiter de populistes tous ceux qui défendent les droits des plus faibles de la société. Pour ces visions, la catégorie de peuple est une mythification de quelque chose qui, en réalité, n’existe pas. Toutefois, il se crée ici une polarisation inutile, car ni l’idée de peuple ni celle de prochain ne sont des catégories purement mythiques ou romantiques qui excluent ou méprisent l’organisation sociale, la science et les institutions de la société civile.[138]

164. La charité réunit les deux dimensions – mythique et institutionnelle – puisqu’elle implique un processus efficace de transformation de l’histoire qui exige que tout soit intégré : notamment les institutions, le droit, la technique, l’expérience, les apports professionnels, l’analyse scientifique, les procédures administratives. En effet, « il n’y a […] de vie privée que protégée par un ordre public ; le foyer n’a d’intimité qu’à l’abri d’une légalité, d’un état de tranquillité fondé sur la loi et sur la force et sous la condition d’un bien-être minimum assuré par la division du travail, les échanges commerciaux, la justice sociale, la citoyenneté politique ».[139]

165. La vraie charité est capable d’intégrer tout cela dans son déploiement et doit se manifester dans la rencontre interpersonnelle ; elle est aussi capable d’atteindre un frère ou une sœur éloignés, voire ignorés, à travers les différentes ressources que les institutions d’une société organisée, libre et créative sont en mesure de créer. Si nous prenons ce cas, même le bon Samaritain a eu besoin de l’existence d’une auberge qui lui a permis de résoudre ce que, tout seul, en ce moment-là, il n’était pas en mesure d’assurer. L’amour du prochain est réaliste et ne dilapide rien qui soit nécessaire pour changer le cours de l’histoire en faveur des pauvres. Autrement, des idéologies de gauche ou des pensées sociales en viennent quelquefois à côtoyer des habitudes individualistes et des façons de faire inefficaces qui ne profitent qu’à une petite minorité. Dans le même temps, la multitude de ceux qui sont abandonnés reste à la merci du bon vouloir éventuel de quelques-uns. Cela révèle qu’il est nécessaire de promouvoir non seulement une mystique de la fraternité mais aussi une organisation mondiale plus efficace pour aider à résoudre les problèmes pressants des personnes abandonnées qui souffrent et meurent dans les pays pauvres. Vice-versa, cela implique qu’il n’y a pas qu’une seule sortie possible, une méthodologie acceptable unique, une recette économique qui peut être appliquée uniformément pour tous, et cela suppose que même la science la plus rigoureuse peut proposer des voies différentes.

166. Tout cela serait précaire si nous perdions la capacité de percevoir la nécessité d’un changement dans les cœurs humains, dans les habitudes et dans les modes de vie. C’est ce qui se produit lorsque la propagande politique, les médias et les faiseurs d’opinion publique persistent à encourager une culture individualiste et naïve face aux intérêts économiques effrénés et à l’organisation des sociétés au service de ceux qui ont déjà trop de pouvoir. Voilà pourquoi ma critique du paradigme technocratique n’implique pas que nous pourrions nous trouver en sécurité en essayant uniquement de contrôler ses travers. Car le plus grand danger ne réside pas dans les choses, dans les réalités matérielles, dans les organisations, mais dans la manière dont les personnes les utilisent. Le problème, c’est la fragilité humaine, la tendance constante à l’égoïsme de la part de l’homme qui fait partie de ce que la tradition chrétienne appelle “concupiscence” : le penchant de l’être humain à s’enfermer dans l’immanence de son moi, de son groupe, de ses intérêts mesquins. Cette concupiscence n’est pas un défaut de notre temps. Elle existe depuis que l’homme est homme et simplement se transforme, prend des formes différentes à chaque époque ; et, somme toute, elle utilise les instruments que le moment historique met à sa disposition. Mais il est possible de la dominer avec l’aide de Dieu.

167. Le travail d’éducation, le développement des habitudes solidaires, la capacité de penser la vie humaine plus intégralement et la profondeur spirituelle sont nécessaires pour assurer la qualité des relations humaines, de telle manière que ce soit la société elle-même qui réagisse face à ses inégalités, à ses déviations, aux abus des pouvoirs économiques, technologiques, politiques ou médiatiques. Certaines visions libérales ignorent ce facteur de la fragilité humaine et imaginent un monde obéissant à un ordre déterminé qui, à lui seul, pourrait garantir l’avenir et la résolution de tous les problèmes.

168. Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s’agit là d’une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent. Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même, en recourant aux notions magiques de “ruissellement” ou de “retombées” – sans les nommer – comme les seuls moyens de résoudre les problèmes sociaux. Il ne se rend pas compte que le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social. D’une part, une politique économique active visant à « promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale »[140] s’impose, pour qu’il soit possible d’augmenter les emplois au lieu de les réduire. La spéculation financière, qui poursuit comme objectif principal le gain facile, continue de faire des ravages. D’autre part, « sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut »[141]. Le résultat final n’a pas correspondu aux prévisions et les recettes dogmatiques de la théorie économique dominante ont montré qu’elles n’étaient pas infaillibles. La fragilité des systèmes mondiaux face aux pandémies a mis en évidence que tout ne se résout pas avec la liberté de marché et que, outre la réhabilitation d’une politique saine qui ne soit pas soumise au diktat des finances, il faut « replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin ».[142]

169. Dans certaines visions économiques étriquées et monochromatiques, il ne semble pas y avoir de place, par exemple, pour les mouvements populaires rassemblant des chômeurs, des travailleurs précaires et informels ainsi que beaucoup d’autres personnes qui n’entrent pas facilement dans les grilles préétablies. En réalité, elles génèrent plusieurs formes d’économie populaire et de production communautaire. Il faut penser à la participation sociale, politique et économique de telle manière « qu’elle [inclue] les mouvements populaires et anime les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun ». Et en même temps, il convient de travailler à ce que « ces mouvements, ces expériences de solidarité qui grandissent du bas, du sous-sol de la planète, confluent, soient davantage coordonnées, se rencontrent ».[143] Mais sans trahir leurs caractéristiques, parce que ce « sont des semeurs de changement, des promoteurs d’un processus dans lequel convergent des millions de petites et grandes actions liées de façon créative, comme dans une poésie ».[144] En ce sens, les “poètes sociaux” sont ceux qui travaillent, qui proposent, qui promeuvent et qui libèrent à leur manière. Grâce à eux, un développement humain intégral sera possible, qui implique que soit dépassée « cette idée de politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avecles pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples ».[145] Bien qu’ils dérangent, bien que quelques “penseurs” ne sachent pas comment les classer, il faut avoir le courage de reconnaître que, sans eux, « la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne car elle laisse le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin ».[146]

Le pouvoir international

170. Je me permets de répéter que « la crise financière de 2007-2008 était une occasion pour le développement d’une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière spéculative et de la richesse fictive. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent à régir le monde ».[147] Pire, les réelles stratégies, développées ultérieurement dans le monde, semblent avoir visé plus d’individualisme, plus de désintégration, plus de liberté pour les vrais puissants qui trouvent toujours la manière de s’en sortir indemnes.

171. Je voudrais souligner que « donner à chacun ce qui lui revient, en suivant la définition classique de la justice, signifie qu’aucun individu ou groupe humain ne peut se considérer tout-puissant, autorisé à passer par-dessus la dignité et les droits des autres personnes physiques ou de leurs regroupements sociaux. La distribution de fait du pouvoir – surtout politique, économique, de défense, technologique – entre une pluralité de sujets ainsi que la création d’un système juridique de régulation des prétentions et des intérêts, concrétise la limitation du pouvoir. Le panorama mondial aujourd’hui nous présente, cependant, beaucoup de faux droits, et – à la fois – de grands secteurs démunis, victimes plutôt d’un mauvais exercice du pouvoir ».[148]

172. Le XXIe siècle « est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. Dans ce contexte, la maturation d’institutions internationales devient indispensable, qui doivent être plus fortes et efficacement organisées, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, et dotées de pouvoir pour sanctionner ».[149]Lorsqu’on parle de la possibilité d’une forme d’autorité mondiale régulée par le droit,[150] il ne faut pas nécessairement penser à une autorité personnelle. Toutefois, on devrait au moins inclure la création d’organisations mondiales plus efficaces, dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial, l’éradication de la faim et de la misère ainsi qu’une réelle défense des droits humains fondamentaux.

173. Dans ce sens, je rappelle qu’il faut une réforme « de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations ».[151] Sans doute cela suppose des limites juridiques précises pour éviter que cette autorité ne soit cooptée par quelques pays et en même temps pour empêcher des impositions culturelles ou la violation des libertés fondamentales des nations les plus faibles à cause de différences idéologiques. En effet, « la Communauté Internationale est une communauté juridique fondée sur la souveraineté de chaque État membre, sans liens de subordination qui nient ou limitent son indépendance ».[152] Mais « le travail des Nations Unies, à partir des postulats du Préambule et des premiers articles de sa Charte constitutionnelle, peut être considéré comme le développement et la promotion de la primauté du droit, étant entendu que la justice est une condition indispensable pour atteindre l’idéal de la fraternité universelle. […] Il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale ».[153] Il est à éviter que cette Organisation soit délégitimée, parce que ses problèmes ou ses insuffisances peuvent être affrontés ou résolus dans la concertation.

174. Il faut du courage et de la générosité pour établir librement certains objectifs communs et assurer le respect dans le monde entier de certaines normes fondamentales. Afin que cela soit réellement utile, on doit observer « l’exigence de respecter les engagements souscrits – pacta sunt servanda – »,[154] de telle sorte qu’on évite « la tentation de recourir au droit de la force plutôt qu’à la force du droit ».[155] Cela exige une consolidation des « instruments normatifs pour la solution pacifique des controverses [qui] doivent être repensés de façon à renforcer leur portée et leur caractère obligatoire ».[156] Parmi ces instruments juridiques, les accords multilatéraux entre les États doivent avoir une place de choix, car ils garantissent, mieux que les accords bilatéraux, la sauvegarde d’un bien commun réellement universel et la protection des États les plus faibles. 

175. Grâce à Dieu, beaucoup de regroupements et d’organisations de la société civile aident à pallier les faiblesses de la Communauté Internationale, son manque de coordination dans des situations complexes, son manque de vigilance en ce qui concerne les droits humains fondamentaux et les situations très critiques de certains groupes. Ainsi, le principe de subsidiarité devient une réalité concrète garantissant la participation et l’action des communautés et des organisations de rang inférieur qui complètent l’action de l’État. Très souvent, elles accomplissent des efforts admirables en pensant au bien commun ; et certains de leurs membres arrivent à réaliser des gestes vraiment héroïques qui révèlent la beauté dont notre humanité est encore capable.

Une charité sociale et politique

176. Pour beaucoup de personnes, la politique est aujourd’hui un vilain mot et on ne peut pas ignorer qu’à la base de ce fait, il y a souvent les erreurs, la corruption, l’inefficacité de certains hommes politiques. À cela s’ajoutent les stratégies qui cherchent à affaiblir la politique, à la remplacer par l’économie ou la soumettre à quelque idéologie. Mais le monde peut-il fonctionner sans la politique ? Peut-il y avoir un chemin approprié vers la fraternité universelle et la paix sociale sans une bonne politique ?[157]

La politique appropriée

177. Je me permets d’insister à nouveau sur le fait que « la politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie ».[158] Même s’il faut rejeter le mauvais usage du pouvoir, la corruption, la violation des lois et l’inefficacité, « on ne peut pas justifier une économie sans politique, qui serait incapable de promouvoir une autre logique qui régisse les divers aspects de la crise actuelle ».[159] Tout au contraire, « nous avons besoin d’une politique aux vues larges, qui suive une approche globale en intégrant dans un dialogue interdisciplinaire les divers aspects de la crise ».[160] Je pense à « une saine politique, capable de réformer les institutions, de les coordonner et de les doter de meilleures pratiques qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses ».[161] On ne peut pas demander cela à l’économie, ni accepter qu’elle s’empare du pouvoir réel de l’État.

178. Face à tant de formes mesquines de politique et à courte vue, je rappelle que « la grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme. Il est très difficile pour le pouvoir politique d’assumer ce devoir dans un projet de Nation »[162] et encore davantage dans un projet commun pour l’humanité présente et future. Penser à ceux qui viendront ne sert pas aux objectifs électoraux, mais c’est ce qu’une justice authentique exige, parce que, comme l’ont enseigné les Évêques du Portugal, la terre « est un prêt que chaque génération reçoit et doit transmettre à la génération suivante ».[163]

179. Sur le plan mondial, la société a de sérieux défauts structurels qu’on ne résout pas avec des rapiècements ou des solutions rapides, purement occasionnelles. Certaines choses sont à changer grâce à des révisions de fond et des transformations importantes. Seule une politique saine sera à même de les conduire, en engageant les secteurs les plus divers et les connaissances les plus variées. De cette manière, une économie intégrée dans un projet politique, social, culturel et populaire visant le bien commun peut « ouvrir le chemin à différentes opportunités qui n’impliquent pas d’arrêter la créativité de l’homme et son rêve de progrès, mais d’orienter cette énergie vers des voies nouvelles ».[164]

L’amour politique

180. Reconnaître chaque être humain comme un frère ou une sœur et chercher une amitié sociale qui intègre tout le monde ne sont pas de simples utopies. Cela exige la décision et la capacité de trouver les voies efficaces qui les rendent réellement possibles. Tout engagement dans ce sens devient un exercice suprême de la charité. En effet, un individu peut aider une personne dans le besoin, mais lorsqu’il s’associe à d’autres pour créer des processus sociaux de fraternité et de justice pour tous, il entre dans « le champ de la plus grande charité, la charité politique ».[165] Il s’agit de progresser vers un ordre social et politique dont l’âme sera la charité sociale.[166] Une fois de plus, j’appelle à réhabiliter la politique qui « est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun ».[167]

181. Tous les engagements qui naissent de la doctrine sociale de l’Église « sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40) ».[168]Cela suppose qu’on reconnaisse que « l’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur ».[169] Voilà pourquoi l’amour s’exprime non seulement dans des relations d’intimité et de proximité, mais aussi dans « des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques ».[170]

182. Cette charité politique suppose qu’on ait développé un sentiment social qui dépasse toute mentalité individualiste : « La charité sociale nous fait aimer le bien commun et conduit à chercher effectivement le bien de toutes les personnes, considérées non seulement individuellement, mais aussi dans la dimension sociale qui les unit ».[171] Chacun n’est pleinement une personne qu’en appartenant à un peuple, et en même temps, il n’y a pas de vrai peuple sans le respect du visage de chaque personne. Peuple et personne sont des termes qui s’appellent. Cependant, on prétend aujourd’hui réduire les personnes aux individus, facilement dominés par des pouvoirs en quête d’intérêts fallacieux. La bonne politique cherche des voies de construction de communautés aux différents niveaux de la vie sociale, afin de rééquilibrer et de réorienter la globalisation pour éviter ses effets de désagrégation.

Amour effectif

183. Grâce à l’ « amour social »[172], il est possible de progresser vers une civilisation de l’amour à laquelle nous pouvons nous sentir tous appelés. La charité, par son dynamisme universel, peut construire un monde nouveau,[173] parce qu’elle n’est pas un sentiment stérile mais la meilleure manière d’atteindre des chemins efficaces de développement pour tous. L’amour social est une « force capable de susciter de nouvelles voies pour affronter les problèmes du monde d’aujourd’hui et pour renouveler profondément de l’intérieur les structures, les organisations sociales, les normes juridiques ».[174]

184. La charité est au cœur de toute vie sociale saine et ouverte. Cependant, aujourd’hui, « il n’est pas rare qu’elle soit déclarée incapable d’interpréter et d’orienter les responsabilités morales ».[175] Elle est bien plus qu’un sentimentalisme subjectif si elle est unie à l’engagement envers la vérité, de sorte qu’elle ne soit pas « la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ».[176] Précisément, sa relation avec la vérité permet à la charité d’être universelle et lui évite ainsi d’être « reléguée dans un espace restreint et relationnellement appauvri ».[177] Autrement, « dans le dialogue entre les connaissances et leur mise en œuvre, elle [sera] exclue des projets et des processus de construction d’un développement humain d’envergure universelle ».[178] Sans la vérité, l’émotivité est privée de contenus relationnels et sociaux. C’est pourquoi l’ouverture à la vérité protège la charité d’une fausse foi dénuée de « souffle humain et universel ».[179]

185. La charité a besoin de la lumière de la vérité que nous cherchons constamment et « cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi »,[180] sans relativisme. Cela suppose aussi le développement des sciences et leur contribution irremplaçable pour trouver les voies concrètes et les plus sûres en vue d’obtenir les résultats espérés. En effet, lorsque le bien des autres est en jeu, les bonnes intentions ne suffisent pas, mais il faut effectivement accomplir ce dont ils ont besoin, ainsi que leurs nations, pour se réaliser.

L’activité de l’amour politique

186. Il y a un amour dit “élicite” qui consiste dans les actes procédant directement de la vertu de charité envers les personnes et les peuples. Il y a également un amour “impéré” : ces actes de charité qui poussent à créer des institutions plus saines, des réglementations plus justes, des structures plus solidaires.[181] Ainsi, « l’engagement tendant à organiser et à structurer la société de façon à ce que le prochain n’ait pas à se trouver dans la misère est un acte de charité tout aussi indispensable ».[182]C’est de la charité que d’accompagner une personne qui souffre, et c’est également charité tout ce qu’on réalise, même sans être directement en contact avec cette personne, pour changer les conditions sociales qui sont à la base de sa souffrance. Si quelqu’un aide une personne âgée à traverser une rivière, et c’est de la charité exquise, le dirigeant politique lui construit un pont, et c’est aussi de la charité. Si quelqu’un aide les autres en leur donnant de la nourriture, l’homme politique crée pour lui un poste de travail et il exerce un genre très élevé de charité qui ennoblit son action politique.

La sollicitude de l’amour

187. Cette charité, cœur de l’esprit de la politique, est toujours un amour préférentiel pour les derniers qui anime secrètement toutes les actions en leur faveur.[183] Ce n’est qu’avec un regard dont l’horizon est transformé par la charité, le conduisant à percevoir la dignité de l’autre, que les pauvres sont découverts et valorisés dans leur immense dignité, respectés dans leur mode de vie et leur culture, et par conséquent vraiment intégrés dans la société. Ce regard est le cœur de l’esprit authentique de la politique. À partir de là, les voies qui s’ouvrent sont différentes de celles d’un pragmatisme sans âme. Par exemple, « on ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs. Qu’il est triste de voir que, derrière de présumées œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité » ![184] Il faut qu’il y ait différents modes d’expression et de participation sociale. L’éducation est au service de cette voie pour que chaque être humain puisse être artisan de son destin. Le principe de subsidiarité révèle ici sa valeur, inséparable du principe de solidarité.

188. Cela crée l’urgence de résoudre toutes les questions qui portent atteinte aux droits humains fondamentaux. Les hommes politiques sont appelés à « prendre soin de la fragilité, de la fragilité des peuples et des personnes. Prendre soin de la fragilité veut dire force et tendresse, lutte et fécondité, au milieu d’un modèle fonctionnaliste et privatisé qui conduit inexorablement à la “culture du déchet”. [… Cela] signifie prendre en charge la personne présente dans sa situation la plus marginale et angoissante et être capable de l’oindre de dignité ».[185] On crée ainsi, bien entendu, une activité intense, car « tout doit […] être fait pour sauvegarder le statut et la dignité de la personne humaine ».[186] Le dirigeant politique est un homme d’action, un constructeur porteur de grands objectifs, doté d’une vision large, réaliste et pragmatique, qui va même au-delà de son propre pays. Les préoccupations majeures d’un homme politique ne devraient pas être celles causées par une chute dans les sondages, mais par le fait de ne pas résoudre effectivement « le phénomène de l’exclusion sociale et économique, avec ses tristes conséquences de traites d’êtres humains, de commerce d’organes et de tissus humains, d’exploitation sexuelle d’enfants, de travail d’esclave – y compris la prostitution –, de trafic de drogues et d’armes, de terrorisme et de crime international organisé. L’ampleur de ces situations et le nombre de vies innocentes qu’elles sacrifient sont tels que nous devons éviter toute tentation de tomber dans un nominalisme de déclarations à effet tranquillisant sur les consciences. Nous devons veiller à ce que nos institutions soient réellement efficaces dans la lutte contre tous ces fléaux ».[187] On le fait en se servant intelligemment des moyens importants offerts par le progrès technologique.

189. Nous sommes encore loin d’une mondialisation des droits humains les plus fondamentaux. C’est pourquoi la politique mondiale ne peut se passer de classer l’éradication efficace de la faim parmi ses objectifs primordiaux et impérieux. En effet, « lorsque la spéculation financière conditionne le prix des aliments, en les traitant comme une marchandise quelconque, des millions de personnes souffrent et meurent de faim. De l’autre côté, on jette des tonnes de nourriture. Cela est un véritable scandale. La faim est un crime. L’alimentation est un droit inaliénable ».[188] Souvent plongés dans des discussions sémantiques ou idéologiques, nous permettons qu’il y ait encore aujourd’hui des frères et des sœurs qui meurent de faim ou de soif, sans un toit ou sans accès aux soins de santé. Outre ces besoins élémentaires non satisfaits, la traite des personnes est une autre honte pour l’humanité, que la politique internationale ne devrait pas continuer à tolérer, au-delà des discours et des bonnes intentions. Ils constituent un minimum urgent.

Amour qui intègre et rassemble

190. La charité politique s’exprime aussi par l’ouverture à tous les hommes. Principalement, celui qui a la charge de gouverner est appelé à des renoncements permettant la rencontre ; et il recherche la convergence, au moins sur certaines questions. Il sait écouter le point de vue de l’autre, faisant en sorte que tout le monde ait de l’espace. Par des renoncements et de la patience, un gouvernant peut aider à créer ce magnifique polyèdre où tout le monde trouve une place. En cela, les négociations de nature économique ne fonctionnent pas. C’est quelque chose de plus ; il s’agit d’un échange de dons en faveur du bien commun. Cela semble une utopie naïve, mais nous ne pouvons pas renoncer à cet objectif très noble.

191. Alors que nous voyons toutes sortes d’intolérances fondamentalistes détériorer les relations entre les personnes, les groupes et les peuples, vivons et enseignons la valeur du respect, l’amour capable d’assumer toute différence, la priorité de la dignité de tout être humain sur ses idées, ses sentiments, ses pratiques, voire sur ses péchés, quels qu’ils soient ! Pendant que, dans la société actuelle, les fanatismes, les logiques de repli sur soi ainsi que la fragmentation sociale et culturelle prolifèrent, un bon responsable politique fait le premier pas pour que les différentes voix se fassent entendre. Certes, les différences créent des conflits, mais l’uniformité génère l’asphyxie et fait que nous nous étouffons culturellement. Ne nous résignons pas à vivre enfermés dans un fragment de la réalité !

192. Dans ce contexte, je voudrais rappeler que le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons demandé « aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix ; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent ».[189] Et lorsqu’une politique donnée sème la haine ou la peur envers d’autres nations au nom du bien d’un pays, il faut s’alarmer, réagir à temps et changer immédiatement de cap.

Plus de fécondité que de succès

193. En même temps qu’il exerce inlassablement cette activité, tout homme politique est aussi un être humain. Il est appelé à vivre l’amour dans ses relations interpersonnelles quotidiennes. Il est une personne et il lui faut se rendre compte que « le monde moderne tend de plus en plus à rationaliser la satisfaction des besoins humains qui ont été étiquetés et répartis entre des services divers. De moins en moins on appelle un homme par son nom propre, de moins en moins il sera traité comme une personne, cet être unique au monde, qui a un cœur, ses souffrances à lui, ses problèmes, ses joies, et une famille qui n’est pas celle des autres. On connaîtra seulement ses maladies pour les soigner, ses manques d’argent pour y pourvoir, sa nécessité d’un toit pour le loger, ses besoins de détente de loisirs pour les organiser ». Mais « ce n’est pas perdre son temps que d’aimer le plus petit des hommes comme un frère, comme s’il était seul au monde ».[190]

194. En politique il est aussi possible d’aimer avec tendresse. « Qu’est-ce que la tendresse ? C’est l’amour qui se fait proche et se concrétise. C’est un mouvement qui part du cœur et arrive aux yeux, aux oreilles, aux mains. […] La tendresse est le chemin à suivre par les femmes et les hommes les plus forts et les plus courageux ».[191] Dans l’activité politique, « les plus petits, les plus faibles, les plus pauvres doivent susciter notre tendresse. Ils ont le droit de prendre possession de notre âme, de notre cœur. Oui, ils sont nos frères et nous devons les traiter comme tels ».[192]

195. Cela nous aide à reconnaître qu’il ne s’agit pas toujours d’obtenir de grands succès, qui parfois sont impossibles. Dans l’activité politique, il faut se rappeler qu’« au-delà de toute apparence, chaque être est infiniment sacré et mérite notre affection et notre dévouement. C’est pourquoi, si je réussis à aider une seule personne à vivre mieux, cela justifie déjà le don de ma vie. C’est beau d’être un peuple fidèle de Dieu. Et nous atteignons la plénitude quand nous brisons les murs, pour que notre cœur se remplisse de visages et de noms ! ».[193] Les grands objectifs rêvés dans les stratégies ne sont que partiellement atteints. Mais au-delà, celui qui aime et qui a cessé de comprendre la politique comme une simple recherche de pouvoir « est sûr qu’aucune de ses œuvres faites avec amour ne sera perdue, ni aucune de ses préoccupations sincères pour les autres, ni aucun de ses actes d’amour envers Dieu, ni aucune fatigue généreuse, ni aucune patience douloureuse. Tout cela envahit le monde, comme une force de vie ».[194]

196. D’autre part, il y a une grande noblesse dans le fait d’être capable d’initier des processus dont les fruits seront recueillis par d’autres, en mettant son espérance dans les forces secrètes du bien qui est semé. La bonne politique unit l’amour, l’espérance, la confiance dans les réserves de bien qui se trouvent dans le cœur du peuple, en dépit de tout. C’est pourquoi « la vie politique authentique, qui se fonde sur le droit et sur un dialogue loyal entre les personnes, se renouvelle avec la conviction que chaque femme, chaque homme et chaque génération portent en eux une promesse qui peut libérer de nouvelles énergies relationnelles, intellectuelles, culturelles et spirituelles ».[195]

197. Ainsi vue, la politique est plus noble que ce qui paraît, que le marketing, que les différentes formes de maquillage médiatique. Tout ce que ces choses arrivent à semer, c’est la division, l’inimitié et un scepticisme désolant, incapable de susciter un projet commun. En pensant à l’avenir, certains jours, les questions devraient être : “À quelle fin ? Quel est l’objectif que je vise réellement ?” En effet, dans quelques années, en réfléchissant sur le passé, la question ne sera pas : “Combien de personnes m’ont approuvé ? Combien de personnes ont voté pour moi ? Combien de personnes ont eu une image positive de moi ?”. Les questions, peut-être douloureuses, seront plutôt : “Quel amour ai-je mis dans le travail ? En quoi ai-je fait progresser le peuple ? Quelle marque ai-je laissée dans la vie de la société, quels liens réels ai-je construits, quelles forces positives ai-je libérées, quelle paix sociale ai-je semée, qu’ai-je réalisé au poste qui m’a été confié ?” 

SIXIÈME CHAPITRE

DIALOGUE ET AMITIÉ SOCIALE

198. Se rapprocher, s’exprimer, s’écouter, se regarder, se connaître, essayer de se comprendre, chercher des points de contact, tout cela se résume dans le verbe ‘‘dialoguer’’. Pour nous rencontrer et nous entraider, nous avons besoin de dialoguer. Il est inutile de dire à quoi sert le dialogue. Il suffit d’imaginer ce que serait le monde sans ce dialogue patient de tant de personnes généreuses qui ont maintenu unies familles et communautés. Le dialogue persévérant et courageux ne fait pas la une comme les désaccords et les conflits, mais il aide discrètement le monde à mieux vivre, beaucoup plus que nous ne pouvons imaginer.

Le dialogue social pour une nouvelle culture

199. Certains essaient de fuir la réalité en se réfugiant dans leurs mondes à part, d’autres l’affrontent en se servant de la violence destructrice. Cependant, « entre l’indifférence égoïste et la protestation violente il y a une option toujours possible : le dialogue. Le dialogue entre les générations, le dialogue dans le peuple, car tous nous sommes peuple, la capacité de donner et de recevoir, en demeurant ouverts à la vérité. Un pays grandit quand dialoguent de façon constructive ses diverses richesses culturelles : la culture populaire, la culture universitaire, la culture des jeunes, la culture artistique et technologique, la culture économique et la culture de la famille, et la culture des médias ».[196]

200. On confond en général le dialogue avec quelque chose de très différent : un échange fébrile d’opinions sur les réseaux sociaux, très souvent orienté par des informations provenant de médias pas toujours fiables. Ce ne sont que des monologues parallèles qui s’imposent peut-être à l’attention des autres plutôt en raison de leurs tons élevés et agressifs. Mais les monologues n’engagent personne, au point que leurs contenus sont souvent opportunistes et contradictoires.

201. Souvent, la diffusion retentissante de faits et de plaintes dans les médias tend en réalité à entraver les possibilités de dialogue, parce qu’elle permet à chacun de garder, intangibles et sans nuances, ses idées, ses intérêts et ses opinions, avec, pour excuse, les erreurs des autres. L’habitude de disqualifier instantanément l’adversaire en lui appliquant des termes humiliants prévaut, en lieu et place d’un dialogue ouvert et respectueux visant une synthèse supérieure. Le pire, c’est que ce langage, habituel dans le contexte médiatique d’une campagne politique, s’est généralisé de telle sorte que tout le monde l’utilise quotidiennement. Le débat est souvent manipulé par certains intérêts qui ont un pouvoir plus grand et qui cherchent malhonnêtement à faire pencher l’opinion publique en leur faveur. Je ne pense pas seulement à un gouvernement en fonction, car ce pouvoir manipulateur peut être économique, politique, médiatique, religieux ou de tout autre genre. Parfois, on justifie cette pratique, ou on l’excuse, quand sa dynamique répond à des intérêts économiques ou idéologiques, mais, tôt ou tard, cela se retourne contre ces mêmes intérêts.

202. Le manque de dialogue implique que personne, dans les différents secteurs, ne se soucie de promouvoir le bien commun ; mais chacun veut obtenir des avantages que donne le pouvoir, ou, dans le meilleur des cas, imposer une façon de penser. Les dialogues deviennent ainsi de simples négociations pour que chacun puisse conquérir la totalité du pouvoir et le plus de profit possible, en dehors d’une quête commune générant le bien commun. Les héros de l’avenir seront ceux qui sauront rompre cette logique malsaine et décideront de défendre avec respect un langage chargé de vérité, au-delà des avantages personnels. Plaise à Dieu que ces héros soient en gestation dans le silence au cœur de nos sociétés ! 

Construire en commun

203. Le dialogue social authentique suppose la capacité de respecter le point de vue de l’autre en acceptant la possibilité qu’il contienne quelque conviction ou intérêt légitime. De par son identité, l’autre a quelque chose à apporter. Et il est souhaitable qu’il approfondisse ou expose son point de vue pour que le débat public soit encore plus complet. Certes, lorsqu’une personne ou un groupe est cohérent avec ce qu’il pense, adhère fermement à des valeurs ainsi qu’à des convictions et développe une pensée, ceci profitera d’une manière ou d’une autre à la société. Mais cela ne s’accomplit que dans la mesure où le processus en question se réalise dans le dialogue et dans un esprit d’ouverture aux autres. En effet, « dans un esprit vrai de dialogue, la capacité de comprendre le sens de ce que l’autre dit et fait se nourrit, bien qu’on ne puisse pas l’assumer comme sa propre conviction. Il devient ainsi possible d’être sincère, de ne pas dissimuler ce que nous croyons, sans cesser de dialoguer, de chercher des points de contact, et surtout de travailler et de lutter ensemble ».[197] La discussion publique, si elle accorde véritablement de l’espace à chacun et ne manipule ni ne cache l’information, est un tremplin permanent qui permet de mieux atteindre la vérité, ou du moins, de mieux l’exprimer. Elle empêche les divers groupes de s’accrocher avec assurance et autosuffisance à leur conception de la réalité et à leurs intérêts limités. Soyons persuadés que « les différences sont créatrices, elles créent des tensions et dans la résolution d’une tension se trouve le progrès de l’humanité » ![198]

204. La conviction existe aujourd’hui que, outre les développements scientifiques spécialisés, la communication entre disciplines s’impose étant donné que la réalité est une, même si elle peut être abordée selon des approches différentes et avec diverses méthodologies. On ne doit pas éluder le risque qu’une avancée scientifique soit considérée comme l’unique approche possible pour saisir tous les aspects de la vie, de la société et du monde. En revanche, un chercheur, qui avance avec efficacité dans ses analyses et qui est également disposé à reconnaître d’autres dimensions de la réalité qu’il étudie, parvient à connaître la réalité de manière plus intégrale et plus complète grâce au travail d’autres sciences et savoirs.

205. En ce monde globalisé « les médias peuvent contribuer à nous faire sentir plus proches les uns des autres ; à nous faire percevoir un sens renouvelé de l’unité de la famille humaine, qui pousse à la solidarité et à l’engagement sérieux pour une vie plus digne [pour tous…] Les médias peuvent nous aider dans ce domaine, surtout aujourd’hui, alors que les réseaux de communication humaine ont atteint une évolution extraordinaire. En particulier, internet peut offrir plus de possibilités de rencontre et de solidarité entre tous, et c’est une bonne chose, c’est un don de Dieu ».[199] Mais il est nécessaire de s’assurer constamment que les formes de communication actuelles nous orientent effectivement vers une rencontre généreuse, vers la recherche sincère de la vérité intégrale, le service des pauvres, la proximité avec eux, vers la tâche de construction du bien commun. En même temps, comme l’ont enseigné les évêques d’Australie, « nous ne pouvons pas accepter un monde numérique conçu pour exploiter notre faiblesse et faire émerger ce qu’il y a de pire chez les personnes ».[200]

Le fondement des consensus

206. Le relativisme n’est pas une solution. Sous le couvert d’une prétendue tolérance, il finit par permettre que les valeurs morales soient interprétées par les puissants selon les convenances du moment. En définitive, « s’il n’existe pas de vérités objectives ni de principes solides hors de la réalisation de projets personnels et de la satisfaction de nécessités immédiates […], nous ne pouvons pas penser que les projets politiques et la force de la loi seront suffisants […]. Lorsque la culture se corrompt et qu’on ne reconnaît plus aucune vérité objective ni de principes universellement valables, les lois sont comprises uniquement comme des impositions arbitraires et comme des obstacles à contourner ».[201]

207. Est-il possible de prêter attention à la vérité, de rechercher la vérité qui correspond à notre réalité la plus profonde ? Qu’est-ce que la loi sans la conviction, acquise après un long cheminement de réflexion et de sagesse, que tout être humain est sacré et inviolable ? Pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons. Par conséquent, on n’évitera pas de tuer quelqu’un uniquement pour éluder la réprimande de la société et le poids de la loi, mais par conviction. C’est une vérité incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales. 

208. Il faut s’exercer à démasquer les divers genres de manipulation, de déformation et de dissimulation de la vérité, dans les domaines publics et privés. Ce que nous appelons “vérité”, ce n’est pas seulement la diffusion de faits par la presse. C’est avant tout la recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois. Cela suppose qu’on admette que l’intelligence humaine puisse aller au-delà des convenances du moment et saisir certaines vérités qui ne changent pas, qui étaient vraies avant nous et le seront toujours. En explorant la nature humaine, la raison découvre des valeurs qui sont universelles parce qu’elles en dérivent. 

209. Autrement, ne pourrait-il pas arriver que les droits humains élémentaires, considérés aujourd’hui comme inaliénables, soient niés par les puissants du moment avec le ‘‘consentement’’ d’une population endormie et intimidée ? Un simple consensus entre les différents peuples, qui peuvent aussi être manipulés, ne serait pas non plus suffisant. Les preuves abondent sur tout le bien que nous sommes en mesure d’accomplir, mais en même temps, nous devons reconnaître la capacité de destruction qui nous habite. L’individualisme indifférent et impitoyable dans lequel nous sommes tombés n’est-il pas aussi le résultat de la paresse à rechercher les valeurs les plus élevées qui sont au-dessus des besoins de circonstance ? S’ajoute au relativisme le risque que le puissant ou le plus rusé finisse par imposer une prétendue vérité. Par contre, « par rapport aux normes morales qui interdisent le mal intrinsèque, il n’y a de privilège ni d’exception pour personne. Que l’on soit le maître du monde ou le dernier des misérables sur la face de la terre, cela ne fait aucune différence : devant les exigences morales, nous sommes tous absolument égaux ».[202]

210. Ce qui nous arrive aujourd’hui et qui nous entraîne dans une logique perverse et vide, c’est qu’il se produit une assimilation de l’éthique et de la politique à la physique. Le bien et le mal en soi n’existent pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages. Ce glissement de la raison morale a pour conséquence que le droit ne peut pas se référer à une conception essentielle de la justice mais qu’il devient le reflet des idées dominantes. Nous entrons là dans une dégradation : avancer “en nivelant par le bas” au moyen d’un consensus superficiel et négocié. Ainsi triomphe en définitive la logique de la force. 

Le consensus et la vérité

211. Dans une société pluraliste, le dialogue est le chemin le plus adéquat pour parvenir à reconnaître ce qui doit toujours être affirmé et respecté, au-delà du consensus de circonstance. Nous parlons d’un dialogue qui a besoin d’être enrichi et éclairé par des justifications, des arguments rationnels, des perspectives différentes, par des apports provenant de divers savoirs et points de vue, un dialogue qui n’exclut pas la conviction qu’il est possible de parvenir à certaines vérités élémentaires qui doivent ou devraient être toujours soutenues. Accepter qu’existent des valeurs permanentes, même s’il n’est pas toujours facile de les connaître, donne solidité et stabilité à une éthique sociale. Même lorsque nous les avons reconnues et acceptées grâce au dialogue et au consensus, nous voyons que ces valeurs fondamentales sont au-dessus de tout consensus ; nous les reconnaissons comme des valeurs qui transcendent nos contextes et qui ne sont jamais négociables. Notre compréhension de leur signification et de leur portée pourra croître – et en ce sens le consensus est une chose dynamique – mais, en elles-mêmes, elles sont considérées comme stables en raison de leur sens intrinsèque. 

212. Si quelque chose est toujours souhaitable pour le bon fonctionnement de la société, n’est-ce pas parce que derrière se trouve une vérité permanente que l’intelligence peut saisir ? Dans la réalité même de l’être humain et de la société, dans leur nature intime, réside une série de structures fondamentales qui soutiennent leur développement et leur survie. Il en découle certaines exigences qui peuvent être découvertes grâce au dialogue, bien qu’elles ne soient pas strictement le fruit d’un consensus. Le fait que certaines normes soient indispensables à la vie sociale elle-même est un indice extérieur qu’elles sont une chose bonne en soi. Par conséquent, il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective. Ces trois choses peuvent s’unir harmonieusement lorsque, à travers le dialogue, les personnes osent aller jusqu’au fond d’une question.

213. S’il faut respecter en toute situation la dignité d’autrui, ce n’est pas parce que nous inventons ou supposons la dignité des autres, mais parce qu’il y a effectivement en eux une valeur qui dépasse les choses matérielles et les circonstances, et qui exige qu’on les traite autrement. Que tout être humain possède une dignité inaliénable est une vérité qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel. C’est pourquoi l’être humain a la même dignité inviolable en toute époque de l’histoire et personne ne peut se sentir autorisé par les circonstances à nier cette conviction ou à ne pas agir en conséquence. L’intelligence peut donc scruter la réalité des choses, à travers la réflexion, l’expérience et le dialogue, pour reconnaître, dans cette réalité qui la transcende, le fondement de certaines exigences morales universelles.

214. Ce fondement pourra paraître suffisant aux agnostiques pour conférer aux principes éthiques fondamentaux et non négociables une validité universelle ferme et stable en mesure d’empêcher de nouvelles catastrophes. Pour les croyants, cette nature humaine, source de principes éthiques, a été créée par Dieu qui, en définitive, donne un fondement solide à ces principes.[203] Cela ne conduit pas au fixisme éthique ni n’implique l’imposition d’un quelconque système moral, vu que les principes moraux élémentaires et universellement valides peuvent générer diverses normes pratiques. Mais cela laisse toujours de la place au dialogue.

Une culture nouvelle

215. « La vie, c’est l’art de la rencontre, même s’il y a tant de désaccords dans la vie ».[204] À plusieurs reprises, j’ai invité à développer une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent. C’est un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances, puisque « le tout est supérieur à la partie ».[205] Le polyèdre représente une société où les différences coexistent en se complétant, en s’enrichissant et en s’éclairant réciproquement, même si cela implique des discussions et de la méfiance. En effet, on peut apprendre quelque chose de chacun, personne n’est inutile, personne n’est superflu. Cela implique que les périphéries soient intégrées. Celui qui s’y trouve a un autre point de vue, il voit des aspects de la réalité qui ne sont pas reconnus des centres du pouvoir où se prennent les décisions les plus déterminantes.

La rencontre devenue culture

216. Le terme “culture” désigne quelque chose qui s’est enraciné dans le peuple, dans ses convictions les plus profondes et dans son mode de vie. Si nous parlons d’une “culture” dans le peuple, c’est plus qu’une idée ou une abstraction. Celle-ci inclut les envies, l’enthousiasme et, finalement, une façon de vivre qui caractérise tel groupe humain. Par conséquent, parler de “culture de la rencontre” signifie que, en tant que peuple, chercher à nous rencontrer, rechercher des points de contact, construire des ponts, envisager quelque chose qui inclut tout le monde, nous passionnent. Cela devient un désir et un mode de vie. Le sujet de cette culture, c’est le peuple et non un secteur de la société qui cherche à tranquilliser les autres par des moyens professionnels et médiatiques.

217. La paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale. Il serait plus facile de limiter les libertés et les différences par un peu d’astuce et de moyens. Mais cette paix serait superficielle et fragile ; elle ne serait pas le fruit d’une culture de la rencontre qui la soutienne. Intégrer les différences est beaucoup plus difficile et plus lent, mais c’est la garantie d’une paix réelle et solide. Cela ne s’obtient pas en mettant ensemble uniquement les purs, car « même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu ».[206] Cela ne consiste pas non plus en une paix issue de l’étouffement des revendications sociales ou de la prohibition de toute protestation, puisque ce n’est pas « un consensus de bureau ou une paix éphémère pour une minorité heureuse ».[207] Ce qui est bon, c’est de créer des processus de rencontre, des processus qui bâtissent un peuple capable d’accueillir les différences. Outillons nos enfants des armes du dialogue ! Enseignons-leur le bon combat de la rencontre !

Le bonheur de reconnaître l’autre

218. Cela implique l’effort de reconnaître à l’autre le droit d’être lui-même et d’être différent. À partir de cette reconnaissance faite culture, l’élaboration d’un pacte social devient possible. Sans cette reconnaissance apparaissent des manières subtiles d’œuvrer pour que l’autre perde toute signification, qu’il devienne négligeable, qu’on ne lui reconnaisse aucune valeur dans la société. Derrière le rejet de certaines formes visibles de violence, se cache souvent une autre violence plus sournoise : celle de ceux qui méprisent toute personne différente, surtout quand ses revendications portent préjudice d’une manière ou d’une autre à leurs intérêts.

219. Quand un secteur de la société prétend profiter de tout ce qu’offre le monde, comme si les pauvres n’existaient pas, cela entraîne des conséquences à un moment ou à un autre. Ignorer l’existence et les droits des autres provoque, tôt ou tard, une certaine forme de violence, très souvent inattendue. Les rêves de liberté, d’égalité et de fraternité peuvent rester de pures formalités s’ils ne sont pas effectivement pour tous. Il ne s’agit donc pas seulement de rechercher la rencontre entre ceux qui détiennent diverses formes de pouvoir économique, politique ou universitaire. Une rencontre sociale réelle met véritablement en dialogue les grandes formes culturelles qui représentent la majeure partie de la population. Bien souvent, les bonnes intentions ne sont pas souscrites par les secteurs les plus pauvres, parce qu’elles se présentent sous un habillement culturel qui n’est pas le leur et avec lequel ils ne peuvent pas s’identifier. Par conséquent, un pacte social réaliste et inclusif doit être aussi un “pacte culturel” qui respecte et prenne en compte les diverses visions de l’univers, les diverses cultures et les divers modes de vie coexistant dans la société. 

220. Par exemple, les peuples autochtones ne sont pas opposés au progrès, même s’ils ont une conception différente du progrès, souvent plus humaniste que celle de la culture moderne du monde développé. Ce n’est pas une culture orientée vers le bénéfice de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui ont besoin de créer une sorte de paradis éternel sur terre. L’intolérance et le mépris envers les cultures populaires indigènes est une véritable forme de violence propre aux élites dénuées de bonté qui vivent en jugeant les autres. Mais aucun changement authentique, profond et durable, n’est possible s’il ne se réalise à partir des diverses cultures, principalement celle des pauvres. Un pacte culturel suppose qu’on renonce à comprendre l’identité d’un endroit de manière monolithique et exige qu’on respecte la diversité en ouvrant à celle-ci des voies de promotion et d’intégration sociales.

221. Ce pacte implique aussi qu’on accepte la possibilité de céder quelque chose pour le bien commun. Personne ne pourra détenir toute la vérité ni satisfaire la totalité de ses désirs, parce que cette prétention conduirait à vouloir détruire l’autre en niant ses droits. La recherche d’une fausse tolérance doit céder le pas au réalisme dialoguant de la part de ceux qui croient devoir être fidèles à leurs principes mais qui reconnaissent que l’autre aussi a le droit d’essayer d’être fidèle aux siens. Voilà la vraie reconnaissance de l’autre que seul l’amour rend possible et qui signifie se mettre à la place de l’autre pour découvrir ce qu’il y a d’authentique, ou au moins de compréhensible, dans ses motivations et intérêts !

Retrouver la bienveillance 

222. L’individualisme consumériste provoque beaucoup de violations. Les autres sont considérés comme de vrais obstacles à une douce tranquillité égoïste. On finit alors par les traiter comme des entraves et l’agressivité grandit. Cela s’accentue et atteint le paroxysme lors des crises, des catastrophes, dans les moments difficiles où l’esprit du “sauve qui peut” apparaît en pleine lumière. Il est cependant possible de choisir de cultiver la bienveillance. Certaines personnes le font et deviennent des étoiles dans l’obscurité.

223. Saint Paul désignait un fruit de l’Esprit Saint par le terme grec jrestótes (Ga 5, 22) exprimant un état d’âme qui n’est pas âpre, rude, dur, mais bienveillant, suave, qui soutient et réconforte. La personne dotée de cette qualité aide les autres pour que leurs vies soient plus supportables, surtout quand elles ploient sous le poids des problèmes, des urgences et des angoisses. C’est une manière de traiter les autres qui se manifeste sous diverses formes telles que : la bienveillance dans le comportement, l’attention pour ne pas blesser par des paroles ou des gestes, l’effort d’alléger le poids aux autres. Cela implique qu’on dise « des mots d’encouragements qui réconfortent, qui fortifient, qui consolent qui stimulent », au lieu de « paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent ».[208]

224. La bienveillance est une libération de la cruauté qui caractérise parfois les relations humaines, de l’anxiété qui nous empêche de penser aux autres, de l’empressement distrait qui ignore que les autres aussi ont le droit d’être heureux. Aujourd’hui, on n’a ni l’habitude ni assez de temps et d’énergies pour s’arrêter afin de bien traiter les autres, de dire “s’il te plait”, “pardon”, “merci”. Mais de temps en temps le miracle d’une personne aimable apparaît, qui laisse de côté ses anxiétés et ses urgences pour prêter attention, pour offrir un sourire, pour dire une parole qui stimule, pour rendre possible un espace d’écoute au milieu de tant d’indifférence. Cet effort, vécu chaque jour, est capable de créer une cohabitation saine qui l’emporte sur les incompréhensions et qui prévient les conflits. Cultiver la bienveillance n’est pas un détail mineur ni une attitude superficielle ou bourgeoise. Puisqu’elle suppose valorisation et respect, elle transfigure profondément le mode de vie, les relations sociales et la façon de débattre et de confronter les idées, lorsqu’elle devient culture dans une société. Elle facilite la recherche du consensus et ouvre des chemins là où l’exaspération détruit tout pont. 

SEPTIÈME CHAPITRE

DES PARCOURS POUR SE RETROUVER 

225. En bien des endroits dans le monde, des parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures sont nécessaires. Il faut des artisans de paix disposés à élaborer, avec intelligence et audace, des processus pour guérir et pour se retrouver.

Repartir de la vérité 

226. Se retrouver ne signifie pas retourner à un moment antérieur aux conflits. Nous avons tous changé avec le temps. La souffrance et les affrontements nous ont transformés. Par ailleurs, il n’y a plus de place pour les diplomaties vides, pour les faux-semblants, pour le double langage, pour les dissimulations, les bonnes manières qui cachent la réalité. Ceux qui se sont durement affrontés doivent dialoguer à partir de la vérité, claire et nue. Ils ont besoin d’apprendre à cultiver la mémoire pénitentielle, capable d’assumer le passé pour libérer l’avenir de ses insatisfactions, confusions et projections. Ce n’est qu’à partir de la vérité historique des faits qu’ils pourront faire l’effort, persévérant et prolongé, de se comprendre mutuellement et de tenter une nouvelle synthèse pour le bien de tous. La réalité, c’est que « le processus de paix est un engagement qui dure dans le temps. C’est un travail patient de recherche de la vérité et de la justice qui honore la mémoire des victimes et qui ouvre, pas à pas, à une espérance commune plus forte que la vengeance ».[209] Comme l’ont dit les évêques du Congo au sujet d’un conflit qui se répète, « des accords de paix sur le papier ne suffiront pas. Il faudra aller plus loin, en intégrant l’exigence de vérité sur les origines de cette crise récurrente. Le peuple a le droit de savoir ce qui s’est passé ».[210]

227. En effet, « la vérité est une compagne indissociable de la justice et de la miséricorde. Toutes les trois sont essentielles pour construire la paix et, d’autre part, chacune d’elle empêche que les autres soient altérées. […] La vérité ne doit pas, de fait, conduire à la vengeance, mais bien plutôt à la réconciliation et au pardon. La vérité, c’est dire aux familles déchirées par la douleur ce qui est arrivé à leurs parents disparus. La vérité, c’est avouer ce qui s’est passé avec les plus jeunes enrôlés par les acteurs violents. La vérité, c’est reconnaître la souffrance des femmes victimes de violence et d’abus. […] Chaque violence commise contre un être humain est une blessure dans la chair de l’humanité ; chaque mort violente nous diminue en tant que personnes. […] La violence engendre la violence, la haine engendre plus de haine et la mort plus de mort. Nous devons briser cette chaîne qui paraît inéluctable ».[211]

Architecture et artisanat de la paix 

228. Le cheminement vers la paix n’implique pas l’homogénéisation de la société ; il nous permet par contre de travailler ensemble. Il peut unir un grand nombre de personnes en vue de recherches communes où tous sont gagnants. Face à un objectif commun déterminé, il est possible d’apporter diverses propositions techniques, différentes expériences et de travailler au bien commun. Il faut essayer de bien identifier les problèmes que traverse une société pour accepter qu’il existe diverses façons de voir les difficultés et de les résoudre. Le chemin vers une meilleure cohabitation implique toujours que soit reconnue la possibilité que l’autre fasse découvrir une perspective légitime, au moins en partie, quelque chose qui peut être pris en compte, même quand il s’est trompé ou a mal agi. En effet, « l’autre ne doit jamais être enfermé dans ce qu’il a pu dire ou faire, mais il doit être considéré selon la promesse qu’il porte en lui »,[212] promesse qui laisse toujours une lueur d’espérance.

229. Comme l’ont enseigné les évêques sud-africains, la vraie réconciliation s’obtient de manière proactive, « en créant une nouvelle société fondée sur le service des autres plus que sur le désir de domination, une société fondée sur le partage avec les autres de ce que l’on possède plus que sur la lutte égoïste de chacun pour accumuler le plus de richesse possible ; une société dans laquelle la valeur d’être ensemble en tant qu’êtres humains prime incontestablement sur l’appartenance à tout autre groupe plus restreint, que ce soit la famille, la nation, la race ou la culture ».[213] Les évêques de la Corée du Sud ont signalé qu’une véritable paix « ne peut être obtenue que si nous luttons pour la justice à travers le dialogue, en recherchant la réconciliation et la croissance mutuelle ».[214]

230. Le difficile effort de dépasser ce qui nous divise sans perdre l’identité personnelle suppose qu’un sentiment fondamental d’appartenance demeure vivant en chacun. En effet, « notre société gagne quand chaque personne, chaque groupe social, se sent vraiment à la maison. Dans une famille, les parents, les grands-parents, les enfants sont de la maison ; personne n’est exclu. Si l’un d’eux a une difficulté, même grave, bien qu’il l’ait cherchée, les autres vont à son secours, le soutiennent ; sa douleur est partagée par tous. […] Dans les familles, tous contribuent au projet commun, tous travaillent pour le bien commun, mais sans annihiler chaque membre ; au contraire, ils le soutiennent, ils le promeuvent. Ils se querellent, mais il y a quelque chose qui ne change pas : ce lien familial. Les querelles de famille donnent lieu par la suite à des réconciliations. Les joies et les peines de chacun sont assumées par tous. Ça oui c’est être famille ! Si nous pouvions réussir à voir l’adversaire politique ou le voisin de maison du même œil que nos enfants, nos épouses, époux, nos pères ou nos mères, que ce serait bien ! Aimons-nous notre société ou bien continue-t-elle d’être quelque chose de lointain, quelque chose d’anonyme, qui ne nous implique pas, que nous ne portons en nous, qui ne nous engage pas ? ».[215]

231. Bien souvent, il est fort nécessaire de négocier et par ce biais de développer des processus concrets pour la paix. Mais les processus efficaces d’une paix durable sont avant tout des transformations artisanales réalisées par les peuples, où chaque être humain peut être un ferment efficace par son mode de vie quotidien. Les grandes transformations ne sont pas produites dans des bureaux ou dans des cabinets. Par conséquent, « chacun joue un rôle fondamental, dans un unique projet innovant, pour écrire une nouvelle page de l’histoire, une page remplie d’espérance, remplie de paix, remplie de réconciliation ».[216] Il y a une “architecture” de la paix où interviennent les diverses institutions de la société, chacune selon sa compétence, mais il y a aussi un “artisanat” de la paix qui nous concerne tous. À partir de divers processus de paix réalisés en plusieurs endroits dans le monde, « nous avons appris que ces chemins de pacification, de primauté de la raison sur la vengeance, de délicate harmonie entre la politique et le droit, ne peuvent pas ignorer les cheminements des gens. On n’y arrive pas avec l’élaboration de cadres juridiques et d’arrangements institutionnels entre groupes politiques ou économiques de bonne volonté. […] De plus, il est toujours enrichissant d’introduire dans nos processus de paix l’expérience de secteurs qui, en de nombreuses occasions, ont été rendus invisibles, pour que ce soient précisément les communautés qui peignent elles-mêmes les processus de mémoire collective ».[217]

232. Il n’y a pas de point final à la construction de la paix sociale d’un pays. Celle-ci est plutôt « une tâche sans répit qui exige l’engagement de tous. Travail qui nous demande de ne pas relâcher l’effort de construire l’unité de la nation et, malgré les obstacles, les différences et les diverses approches sur la manière de parvenir à la cohabitation pacifique, de persévérer dans la lutte afin de favoriser la culture de la rencontre qui exige de mettre au centre de toute action, sociale et économique, la personne humaine, sa très haute dignité et le respect du bien commun. Que cet effort nous fasse fuir toute tentation de vengeance et de recherche d’intérêts uniquement particuliers et à court terme ».[218] Les manifestations publiques violentes, d’un côté ou de l’autre, n’aident pas à trouver d’issues. Surtout parce que, comme l’ont bien souligné les évêques de Colombie, lorsque sont encouragées « des mobilisations citoyennes, leurs origines et leurs objectifs n’apparaissent pas toujours clairement ; il y a des genres de manipulations politiques et on a observé des appropriations en faveur d’intérêts particuliers ».[219]

Surtout avec les derniers

233. La recherche de l’amitié sociale n’implique pas seulement le rapprochement entre groupes sociaux éloignés après une période conflictuelle dans l’histoire, mais aussi la volonté de se retrouver avec les secteurs les plus appauvris et vulnérables. « La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, mais l’engagement inlassable – surtout de la part de nous autres qui exerçons une charge liée à une plus grande responsabilité – de reconnaître, de garantir et de reconstruire concrètement la dignité, bien des fois oubliée ou ignorée, de nos frères, pour qu’ils puissent se sentir les principaux protagonistes du destin de leur Nation ».[220]

234. Souvent, les derniers de la société ont été offensés par des généralisations injustes. Si parfois les plus pauvres et les exclus réagissent par des actes qui paraissent antisociaux, il est important de comprendre que ces réactions sont très souvent liées à une histoire de mépris et de manque d’inclusion sociale. Comme l’ont enseigné les évêques latino-américains, « ce n’est que la proximité avec les pauvres qui fait de nous leurs amis, qui nous permet d’apprécier profondément leurs valeurs actuelles, leurs légitimes désirs et leur manière propre de vivre la foi. L’option pour les pauvres doit nous conduire à l’amitié avec les pauvres ».[221]

235. Ceux qui cherchent à pacifier la société ne doivent pas oublier que l’iniquité et le manque de développement humain intégral ne permettent pas de promouvoir la paix. En effet, « sans égalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société – locale, nationale ou mondiale – abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui puissent assurer sans fin la tranquillité ».[222] S’il s’avère nécessaire de recommencer, ce sera toujours à partir des derniers.

La valeur et le sens du pardon 

236. Certains préfèrent ne pas parler de réconciliation parce qu’ils pensent que le conflit, la violence et les ruptures font partie du fonctionnement normal d’une société. De fait, au sein de tout groupe humain, il y a des luttes de pouvoir plus ou moins subtiles entre différents secteurs. D’autres soutiennent qu’accorder de la place au pardon, c’est renoncer à sa propre place pour laisser d’autres dominer la situation. C’est pourquoi ils considèrent qu’il vaut mieux préserver un jeu de pouvoir qui permette de préserver un équilibre des forces entre les différents groupes. D’autres croient que la réconciliation est l’affaire des faibles qui ne sont pas capables d’un dialogue de fond et qui choisissent donc de fuir les difficultés en dissimulant les injustices. Incapables d’affronter les problèmes, ils font l’option d’une paix apparente.

Le conflit inévitable

237. Le pardon et la réconciliation sont des thèmes fortement mis en exergue dans le christianisme et, de diverses manières, dans d’autres religions. Le risque, c’est de ne pas comprendre convenablement les convictions des croyants et de les présenter de telle sorte qu’elles finissent par alimenter le fatalisme, l’inertie ou l’injustice, ou alors l’intolérance et la violence.

238. Jésus-Christ n’a jamais invité à fomenter la violence ou l’intolérance. Il condamnait ouvertement l’usage de la force pour s’imposer aux autres : « Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous » (Mt 20, 25-26). Par ailleurs, l’Évangile demande de pardonner « soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22), et donne comme exemple le serviteur impitoyable qui, pardonné, n’a pas été capable, à son tour, de pardonner aux autres (cf. Mt 18, 23-35).

239. Dans d’autres textes du Nouveau Testament, nous pouvons remarquer que, de fait, les communautés primitives, plongées dans un monde païen saturé de corruption et de dérives, avaient le sens de la patience, de la tolérance, de la compréhension. Certains textes sont très clairs à cet égard : on invite à reprendre les adversaires « avec douceur » (2 Tm 2, 25). On exhorte à « n’outrager personne, éviter les disputes, se montrer bienveillant, témoigner à tous les hommes une parfaite douceur. Car, nous aussi, nous étions naguère des insensés » (Tt 3, 2-3). Le livre des Actes des Apôtres affirme que les disciples, persécutés par certaines autorités, « avaient la faveur de tout le peuple » (2, 47 ; cf. 4, 21.23 ; 5, 13). 

240. Cependant, quand nous réfléchissons sur le pardon, la paix et la concorde sociale, nous nous trouvons face à une affirmation de Jésus-Christ qui nous surprend : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille » (Mt 10, 34-36). Il est important de situer cette affirmation dans le contexte du chapitre où elle se trouve. De toute évidence, le thème qui y est abordé est celui de la fidélité à un choix, sans honte, même si cela comporte des contrariétés, et même si des proches s’opposent au choix en question. Par conséquent, cette affirmation n’invite pas à rechercher les conflits, mais simplement à supporter le conflit inéluctable, pour que le respect humain ne conduise pas à s’écarter de la fidélité en vue d’une supposée paix familiale ou sociale. Saint Jean-Paul II a déclaré que l’Église « n’entend pas condamner tout conflit social sous quelque forme que ce soit : l’Église sait bien que les conflits d’intérêts entre divers groupes sociaux surgissent inévitablement dans l’histoire et que le chrétien doit souvent prendre position à leur sujet avec décision et cohérence ».[223]

Les luttes légitimes et le pardon

241. Il ne s’agit pas de proposer un pardon en renonçant à ses droits devant un puissant corrompu, devant un criminel ou devant quelqu’un qui dégrade notre dignité. Nous sommes appelés à aimer tout le monde, sans exception. Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, ce n’est pas non plus lui faire penser que ce qu’il fait est admissible. Au contraire, l’aimer comme il faut, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain. Pardonner ne veut pas dire lui permettre de continuer à piétiner sa propre dignité et celle de l’autre, ou laisser un criminel continuer à faire du mal. Celui qui subit une injustice doit défendre avec force ses droits et ceux de sa famille précisément parce qu’il doit préserver la dignité qui lui a été donnée, une dignité que Dieu aime. Si un malfaiteur m’a fait du tort, à moi ou à un être cher, personne ne m’interdit d’exiger justice et de veiller à ce que cette personne – ou toute autre – ne me nuise de nouveau ou ne fasse le même tort à d’autres. Il faut le faire, et le pardon non seulement n’annule pas cette nécessité, mais l’exige.

242. L’essentiel, c’est de ne pas le faire pour nourrir une colère qui nuit à notre âme et à l’âme de notre peuple, ou par un besoin pathologique de détruire l’autre qui déclenche une course à la vengeance. Personne n’obtient la paix intérieure ni ne se réconcilie avec la vie de cette manière. La vérité, c’est qu’« aucune famille, aucun groupe de voisins ni aucune ethnie, encore moins aucun pays n’a d’avenir si le moteur qui unit, agrège et couvre les différences, [est] la vengeance et la haine. Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord et nous unir pour nous venger, pour perpétrer contre celui qui a été violent ce qu’il nous a fait, pour planifier des occasions de représailles sous des formes apparemment légales ».[224] On ne gagne rien ainsi, et, à la longue, on perd tout. 

243. Certes, « dépasser l’héritage amer d’injustices, d’hostilités et de défiance laissé par le conflit n’est pas une tâche facile. Cela ne peut être réalisé qu’en faisant vaincre le mal par le bien (Cf. Rm 12, 21) et en cultivant les vertus qui promeuvent la réconciliation, la solidarité et la paix ».[225] De cette manière, à « celui qui la fait grandir en lui, la bonté donne une conscience tranquille, une joie profonde même au milieu des difficultés et des incompréhensions. Jusque dans les offenses subies, la bonté n’est pas faiblesse, mais vraie force capable de renoncer à la vengeance ».[226] Il faut également que je reconnaisse à mon niveau que le jugement sévère que je porte dans mon cœur contre mon frère et ma sœur, cette cicatrice jamais refermée, cette offense jamais pardonnée, cette rancœur qui ne peut que me nuire, que tout cela est un nouvel épisode de la guerre en moi, un feu dans mon cœur qu’il faut éteindre avant qu’il ne s’embrase.[227]

La vraie victoire

244. Quand les conflits ne sont pas résolus mais plutôt dissimulés ou enterrés dans le passé, il y a des silences qui peuvent être synonymes de complicité avec des erreurs et des péchés graves. Mais la vraie réconciliation, loin de fuir le conflit, se réalise plutôt dans le conflit, en le dépassant par le dialogue et la négociation transparente, sincère et patiente. La lutte entre divers secteurs, « si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts, fondée sur la recherche de la justice ».[228]

245. À plusieurs reprises, j’ai proposé « un principe indispensable pour construire l’amitié sociale : l’unité est supérieure au conflit. […] Il ne s’agit pas de viser au syncrétisme ni à l’absorption de l’un dans l’autre, mais de la résolution à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition ».[229] Nous le savons parfaitement, « chaque fois que, en tant que personnes et communautés, nous apprenons à viser plus haut que nous-mêmes et que nos intérêts particuliers, la compréhension et l’engagement réciproques se transforment […] en un domaine où les conflits, les tensions et aussi ceux qui auraient pu se considérer comme des adversaires par le passé, peuvent atteindre une unité multiforme qui engendre une nouvelle vie ».[230]

La mémoire

246. On ne doit pas exiger une sorte de “pardon social” de la part de celui qui a beaucoup souffert injustement et cruellement. La réconciliation est un fait personnel, et personne ne peut l’imposer à l’ensemble d’une société, même si elle doit être promue. Dans le domaine strictement personnel, par une décision libre et généreuse, quelqu’un peut renoncer à exiger un châtiment (cf. Mt 5, 44-46), même si la société et sa justice le demandent légitimement. Mais il n’est pas possible de décréter une “réconciliation générale” en prétendant refermer par décret les blessures ou couvrir les injustices d’un manteau d’oubli. Qui peut s’arroger le droit de pardonner au nom des autres ? Il est émouvant de voir la capacité de pardon de certaines personnes qui ont su aller au-delà du mal subi, mais il est aussi humain de comprendre ceux qui ne peuvent pas le faire. Dans tous les cas, ce qui ne doit jamais être proposé, c’est l’oubli.

247. La Shoa ne doit pas être oubliée. Elle est le « symbole du point où peut arriver la méchanceté de l’homme quand, fomentée par de fausses idéologies, il oublie la dignité fondamentale de chaque personne qui mérite un respect absolu quel que soit le peuple auquel elle appartient et la religion qu’elle professe ».[231] Pour la rappeler, je ne peux pas ne pas répéter cette prière : « Souviens-toi de nous dans ta miséricorde. Donne-nous la grâce d’avoir honte de ce que, comme hommes, nous avons été capables de faire, d’avoir honte de cette idolâtrie extrême, d’avoir déprécié et détruit notre chair, celle que tu as modelée à partir de la boue, celle que tu as vivifiée par ton haleine de vie. Jamais plus, Seigneur, jamais plus ! ».[232]

248. On ne doit pas oublier les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Une fois encore, « je fais mémoire ici de toutes les victimes et je m’incline devant la force et la dignité de ceux qui, ayant survécu à ces premiers moments, ont supporté dans leurs corps, de nombreuses années durant, les souffrances les plus atroces et, dans leur esprit, les germes de la mort qui continuaient à consumer leur énergie vitale. […] Nous ne pouvons pas permettre que les générations présentes et nouvelles perdent la mémoire de ce qui est arrivé, cette mémoire qui est garantie et encouragement pour construire un avenir plus juste et plus fraternel ».[233] On ne doit pas non plus oublier les persécutions, le trafic d’esclaves et les massacres ethniques qui se sont produits, et qui se produisent dans plusieurs pays, ainsi que tous les autres faits historiques qui nous font honte d’être des hommes. Nous devons toujours nous en souvenir, sans relâche, inlassablement, sans nous laisser anesthésier.

249. Il est facile aujourd’hui de céder à la tentation de tourner la page en disant que beaucoup de temps est passé et qu’il faut regarder en avant. Non, pour l’amour de Dieu ! On ne progresse jamais sans mémoire, on n’évolue pas sans une mémoire complète et lumineuse. Nous avons besoin de garder « vivante la flamme de la conscience collective, témoignant aux générations successives l’horreur de ce qui est arrivé » qui « réveille et conserve de cette façon la mémoire des victimes afin que la conscience humaine devienne toujours plus forte face à toute volonté de domination et de destruction ».[234] Les victimes elles-mêmes – personnes, groupes sociaux ou nations – en ont besoin pour ne pas céder à la logique qui porte à justifier les représailles et quelque violence au nom de l’énorme préjudice subi. C’est pourquoi, je ne me réfère pas uniquement à la mémoire des horreurs, mais aussi au souvenir de ceux qui, dans un contexte malsain et corrompu, ont été capables de retrouver la dignité et, par de petits ou grands gestes, ont fait le choix de la solidarité, du pardon, de la fraternité. Il est très sain de faire mémoire du bien.

Pardon sans oubli

250. Le pardon n’implique pas l’oubli. Nous disons plutôt que lorsqu’il y a quelque chose qui ne peut, en aucune manière, être nié, relativisé ou dissimulé, il est cependant possible de pardonner. Lorsqu’il y a quelque chose qui ne doit jamais être toléré, justifié, ou excusé, il est cependant possible de pardonner. Quand il y a quelque chose que pour aucune raison nous ne pouvons nous permettre d’oublier, nous pouvons cependant pardonner. Le pardon libre et sincère est une grandeur qui reflète l’immensité du pardon divin. Si le pardon est gratuit, alors on peut pardonner même à quelqu’un qui résiste au repentir et qui est incapable de demander pardon. 

251. Ceux qui pardonnent en vérité n’oublient pas, mais renoncent à être possédés par cette même force destructrice dont ils ont été victimes. Ils brisent le cercle vicieux, ralentissent les progrès des forces de destruction. Ils décident de ne pas continuer à inoculer dans la société l’énergie de la vengeance qui, tôt ou tard, finit par retomber une fois de plus sur eux-mêmes. En effet, la vengeance ne satisfait jamais vraiment les victimes. Certains crimes sont si horribles et si cruels qu’infliger des peines à leurs auteurs ne peut pas donner le sentiment que le dommage causé a été réparé. Il ne suffit pas non plus de tuer le criminel ; il serait de même impossible de trouver des tortures qui équivaillent aux souffrances que la victime a pu avoir endurées. La vengeance ne résout rien.

252. Cependant, nous ne parlons pas d’impunité. Mais la justice ne se recherche que par amour de la justice elle-même, par respect pour les victimes, pour prévenir de nouveaux crimes et en vue de préserver le bien commun, mais certainement pas pour évacuer sa colère. Le pardon, c’est précisément ce qui permet de rechercher la justice sans tomber dans le cercle vicieux de la vengeance, ni dans l’injustice de l’oubli. 

253. Quand des injustices sont commises de part et d’autre, il faut clairement reconnaître qu’elles peuvent ne pas avoir la même gravité ou n’être pas comparables. La violence exercée par les structures et le pouvoir de l’État n’est pas au même niveau que la violence perpétrée par des groupes particuliers. De toute manière, on ne peut pas demander que l’on se souvienne uniquement des souffrances injustes d’une seule des parties. Comme l’on enseigné les évêques de Croatie : « Nous devons à toutes les victimes innocentes le même respect. Il ne peut ici y avoir de différences raciales, confessionnelles, nationales ou politiques ».[235]

254. Je demande à Dieu « de préparer nos cœurs à la rencontre avec nos frères au-delà des différences d’idées, de langues, de cultures, de religions ; demandons-lui d’oindre tout notre être de l’huile de sa miséricorde qui guérit les blessures des erreurs, des incompréhensions, des controverses ; demandons-lui la grâce de nous envoyer avec humilité et douceur sur les sentiers exigeants, mais féconds, de la recherche de la paix ».[236]

La guerre et la peine de mort

255. Certaines situations extrêmes peuvent finir par se présenter comme des solutions dans des circonstances particulièrement dramatiques, sans qu’on se rende compte que ce sont de fausses réponses, qui ne résolvent pas les problèmes posés, et qu’en définitive elles ne font qu’ajouter de nouveaux facteurs de destruction dans le tissu de la société nationale et planétaire. Il s’agit de la guerre et de la peine de mort.

L’injustice de la guerre 

256. « Au cœur qui médite le mal : la fraude ; aux conseillers pacifiques : la joie » (Pr 12, 20). Toutefois, certains cherchent des solutions dans la guerre qui se nourrit souvent de la perversion des relations, d’ambitions hégémoniques, d’abus de pouvoir, de la peur de l’autre et de la différence perçue comme un obstacle.[237] La guerre n’est pas un fantasme du passé mais au contraire elle est devenue une menace constante. Le monde rencontre toujours plus d’obstacles dans le lent cheminement vers la paix qu’il avait initié et qui commençait à porter quelques fruits.

257. Puisque de nouveau les conditions se réunissent pour la prolifération des guerres, je rappelle que « la guerre est la négation de tous les droits et une agression dramatique contre l’environnement. Si l’on veut un vrai développement humain intégral pour tous, on doit poursuivre inlassablement l’effort pour éviter la guerre entre les nations et les peuples. À cette fin, il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale ».[238] Je voudrais souligner que les soixante-quinze ans des Nations Unies et l’expérience des vingt premières années de ce millénaire montrent que la pleine application des normes internationales est réellement efficace et que leur violation est nuisible. La Charte des Nations Unies, respectée et appliquée dans la transparence et en toute sincérité, est un point de référence obligatoire de justice et une voie de paix. Mais cela suppose que des intentions spécieuses ne soient pas masquées et que des intérêts particuliers d’un pays ou d’un groupe ne soient pas placés au-dessus du bien commun du monde entier. Si la loi est considérée comme un instrument auquel on recourt lorsque cela s’avère favorable et qu’on la contourne dans le cas contraire, des forces incontrôlables se déclenchent qui nuisent gravement aux sociétés, aux plus faibles, à la fraternité, à l’environnement, aux biens culturels, entraînant des pertes irrécupérables sur le plan mondial.

258. C’est ainsi qu’on fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitime défense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines « conditions rigoureuses de légitimité morale ».[239]Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument même des attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ».[240] Le problème, c’est que depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes. Incontestablement, « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien ».[241] Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre ![242]

259. Il est important d’ajouter qu’avec le développement de la mondialisation, ce qui peut apparaître comme une solution immédiate ou pratique à un endroit dans le monde crée un enchaînement de facteurs violents, très souvent imperceptibles, qui finit par affecter toute la planète et ouvrir la voie à de nouvelles et pires guerres à l’avenir. Dans notre monde il n’y a plus seulement des “morceaux” de guerre dans tel ou tel pays, mais on affronte une “guerre mondiale par morceaux”, car les destins des pays sont fortement liés entre eux sur la scène mondiale. 

260. Comme le disait saint Jean XXIII, « il devient impossible de penser que la guerre soit le moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation de droits ».[243] Il l’affirmait à un moment de forte tension internationale et il a ainsi exprimé le grand désir de paix qui se répandait à l’époque de la guerre froide. Il a renforcé la conviction que les raisons pour la paix sont plus fortes que tout calcul lié à des intérêts particuliers et toute confiance dans l’usage des armes. Mais, par manque d’une vision d’avenir et par manque d’une conscience partagée concernant notre destin commun, on n’a pas profité, comme il le fallait, des occasions qu’offrait la fin de la guerre froide. Au contraire, on a cédé à la quête d’intérêts particuliers sans se soucier du bien commun universel. La voie a été ainsi rouverte à la trompeuse terreur de la guerre.

261. Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal. N’en restons pas aux discussions théoriques, touchons les blessures, palpons la chair des personnes affectées. Retournons contempler les nombreux civils massacrés, considérés comme des “dommages collatéraux”. Interrogeons les victimes. Prêtons attention aux réfugiés, à ceux qui souffrent des radiations atomiques ou des attaques chimiques, aux femmes qui ont perdu leurs enfants, à ces enfants mutilés ou privés de leur jeunesse. Prêtons attention à la vérité de ces victimes de la violence, regardons la réalité avec leurs yeux et écoutons leurs récits le cœur ouvert. Nous pourrons ainsi reconnaître l’abîme de mal qui se trouve au cœur de la guerre, et nous ne serons pas perturbés d’être traités de naïfs pour avoir fait le choix de la paix.

262. Les lois ne suffiront pas non plus si l’on pense que la solution aux problèmes actuels consiste à dissuader les autres par la peur, en menaçant de l’usage d’armes nucléaires, chimiques ou biologiques. Car « si nous prenons en considération les principales menaces à la paix et à la sécurité dans leurs multiples dimensions dans ce monde multipolaire du XXIème siècle, comme par exemple le terrorisme, les conflits asymétriques, la cybersécurité, les problèmes environnementaux, la pauvreté, de nombreux doutes surgissent en ce qui concerne l’insuffisance de la dissuasion nucléaire comme réponse efficace à ces défis. Ces préoccupations assument une importance encore plus grande si nous considérons les conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques qui découlent de toute utilisation des armes nucléaires ayant des effets dévastateurs indiscriminés et incontrôlables, dans le temps et dans l’espace. […] Nous devons également nous demander dans quelle mesure un équilibre fondé sur la peur est durable, quand il tend de fait à accroître la peur et à porter atteinte aux relations de confiance entre les peuples. La paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité, sur la menace d’une destruction réciproque ou d’un anéantissement total, ou sur le seul maintien d’un équilibre des pouvoirs. […] Dans ce contexte, l’objectif ultime de l’élimination totale des armes nucléaires devient à la fois un défi et un impératif moral et humanitaire. […] L’interdépendance croissante et la mondialisation signifient que, quelle que soit la réponse que nous apportons à la menace des armes nucléaires, celle-ci doit être collective et concertée, basée sur la confiance mutuelle. Cette confiance ne peut être construite qu’à travers un dialogue véritablement tourné vers le bien commun et non vers la protection d’intérêts voilés ou particuliers ».[244] Et avec les ressources financières consacrées aux armes ainsi qu’à d’autres dépenses militaires, créons un Fonds mondial,[245] en vue d’éradiquer une bonne fois pour toutes la faim et pour le développement des pays les plus pauvres, de sorte que leurs habitants ne recourent pas à des solutions violentes ou trompeuses ni n’aient besoin de quitter leurs pays en quête d’une vie plus digne. 

La peine de mort

263. Il est une autre façon d’éliminer l’autre, qui ne concerne pas les pays mais les personnes. C’est la peine de mort. Saint Jean-Paul II a affirmé de manière claire et ferme qu’elle est inadéquate sur le plan moral et n’est pas nécessaire sur le plan pénal.[246] Il n’est pas possible de penser revenir sur cette position. Aujourd’hui, nous disons clairement que « la peine de mort est inadmissible »[247] et l’Église s’engage résolument à proposer qu’elle soit abolie dans le monde entier.[248]

264. Dans le Nouveau Testament, alors que l’on demande aux individus de ne pas se rendre justice eux-mêmes (cf. Rm 12, 17.19), on reconnaît la nécessité que les autorités imposent des peines à ceux qui font le mal (cf. Rm 13, 4 ; 1P 2, 14). En effet, « la vie en commun, structurée autour de communautés organisées, a besoin de règles de coexistence dont la violation libre exige une réponse adaptée ».[249] Cela implique que l’autorité publique légitime peut et doit « infliger des peines proportionnées à la gravité des délits »[250] et que « l’indépendance nécessaire dans le domaine de la loi »[251] doit être garantie au pouvoir judiciaire.

265. Dès les premiers siècles de l’Église, certains se sont clairement déclarés contraires à la peine capitale. Par exemple, Lactance soutenait qu’« il ne fallait faire aucune distinction : tuer un homme sera toujours un crime ».[252] Le Pape Nicolas Ier exhortait : « Tâchez de délivrer de la peine de mort non seulement les innocents mais aussi tous les coupables ».[253] À l’occasion d’un procès contre des meurtriers qui avaient assassiné deux prêtres, saint Augustin a demandé au juge de ne pas leur ôter la vie. Et il se justifiait ainsi : « Ce n’est pas que nous nous opposions à ce qui doit ôter aux méchants la liberté du crime, mais nous voulons qu’on leur laisse la vie et qu’on ne fasse subir à leur corps aucune mutilation ; il nous paraîtrait suffisant qu’une peine légale mît fin à leur agitation insensée et les aidât à retrouver le bon sens, ou qu’on les détournât du mal en les employant à quelque travail utile. Ce serait là aussi une condamnation ; mais qui ne comprend qu’un état où l’audace criminelle ne peut plus se donner carrière et où on laisse le temps au repentir, doit être appelé un bienfait plutôt qu’un supplice. […] Réprimez le mal sans oublier ce qui est dû à l’humanité ; que les atrocités des pécheurs ne soient pas pour vous une occasion de goûter le plaisir de la vengeance, mais qu’elles soient comme des blessures que vous preniez soin de guérir ».[254]

266. Les peurs et les rancunes conduisent facilement à une conception vindicative, voire cruelle, des peines, alors qu’elles doivent être comprises comme faisant partie d’un processus de guérison et de réinsertion dans la société. Aujourd’hui « aussi bien dans certains secteurs de la politique que dans certains moyens de communication, on incite parfois à la violence et à la vengeance, publique et privée, non seulement contre ceux qui sont responsables d’avoir commis des délits, mais aussi contre ceux sur lesquels retombe le soupçon, fondé ou non, d’avoir violé la loi. […] Il y a parfois la tendance à construire délibérément des ennemis : des figures stéréotypées, qui concentrent en elles-mêmes toutes les caractéristiques que la société perçoit ou interprète comme menaçantes. Les mécanismes de formation de ces images sont les mêmes qui, en leur temps, permirent l’expansion des idées racistes ».[255] Cela a rendu particulièrement dangereuse l’habitude croissante, dans certains pays, de recourir à la prison préventive, à des incarcérations sans jugement et surtout à la peine de mort.

267. Je voudrais faire remarquer qu’« il est impossible d’imaginer qu’aujourd’hui les États ne puissent pas disposer d’un autre moyen que la peine capitale pour défendre la vie d’autres personnes contre un agresseur injuste ». Les exécutions dites extrajudiciaires ou extra-légales sont particulièrement graves ; elles sont « des meurtres délibérés commis par certains États et par leurs agents, souvent maquillés en affrontements avec des délinquants ou présentés comme des conséquences involontaires du recours raisonnable, nécessaire et proportionnel à la force pour faire appliquer la loi ».[256]

268. « Les arguments contraires à la peine de mort sont nombreux et bien connus. L’Église en a opportunément souligné quelques-uns, comme la possibilité de l’existence de l’erreur judiciaire et l’usage qu’en font les régimes totalitaires et dictatoriaux qui l’utilisent comme instrument de suppression de la dissidence politique ou de persécution des minorités religieuses et culturelles, autant de victimes qui, selon leurs législations respectives, sont des “délinquants”. Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés […] à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. […] La prison à perpétuité est une peine de mort cachée ».[257]

269. Rappelons-nous que le meurtrier « garde sa dignité personnelle et Dieu lui-même s’en fait le garant ».[258] Le rejet ferme de la peine de mort montre à quel point il est possible de reconnaître l’inaliénable dignité de tout être humain et d’accepter sa place dans cet univers. Étant donné que si je ne la nie pas au pire des criminels, je ne la nierai à personne, je donnerai à chacun la possibilité de partager avec moi cette planète malgré ce qui peut nous séparer.

270. J’invite les chrétiens qui doutent et qui sont tentés de céder face à la violence, quelle qu’en soit la forme, à se souvenir de cette annonce du livre d’Isaïe : « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs » (2, 4). Pour nous, cette prophétie prend chair en Jésus-Christ, qui, face à un disciple gagné par la violence, disait avec fermeté : « Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive » (Mt 26, 52). C’était un écho de cette ancienne mise en garde : « Je demanderai compte du sang de chacun de vous. Qui verse le sang de l’homme, par l’homme aura son sang versé » (Gn 9, 5-6). Cette réaction de Jésus jaillissant de son cœur traverse les siècles et parvient jusqu’au temps actuel comme un avertissement permanent.

HUITIÈME CHAPITRE

LES RELIGIONS AU SERVICE DE LA FRATERNITÉ DANS LE MONDE

271. Les différentes religions, par leur valorisation de chaque personne humaine comme créature appelée à être fils et fille de Dieu, offrent une contribution précieuse à la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société. Le dialogue entre personnes de religions différentes ne se réalise pas par simple diplomatie, amabilité ou tolérance. Comme l’ont enseigné les évêques de l’Inde, « l’objectif du dialogue est d’établir l’amitié, la paix, l’harmonie et de partager des valeurs ainsi que des expériences morales et spirituelles dans un esprit de vérité et d’amour ».[259]

Le fondement ultime 

272. Nous, croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que « c’est seulement avec cette conscience d’être des enfants qui ne sont pas orphelins que nous pouvons vivre en paix avec les autres ».[260] En effet, « la raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité ».[261]

273. Dans ce sens, je voudrais rappeler un texte mémorable : « S’il n’existe pas de vérité transcendante, par l’obéissance à laquelle l’homme acquiert sa pleine identité, dans ces conditions, il n’existe aucun principe sûr pour garantir des rapports justes entre les hommes. Leurs intérêts de classe, de groupe ou de nation les opposent inévitablement les uns aux autres. Si la vérité transcendante n’est pas reconnue, la force du pouvoir triomphe, et chacun tend à utiliser jusqu’au bout les moyens dont il dispose pour faire prévaloir ses intérêts ou ses opinions, sans considération pour les droits des autres. […] Il faut donc situer la racine du totalitarisme moderne dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, précisément pour cela, de par sa nature même, sujet de droits que personne ne peut violer, ni l’individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l’État. La majorité d’un corps social ne peut pas non plus le faire, en se dressant contre la minorité ».[262]

274. À la faveur de notre expérience de foi et de la sagesse accumulée au cours des siècles, en apprenant aussi de nos nombreuses faiblesses et chutes, nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés. Chercher Dieu d’un cœur sincère, à condition de ne pas l’utiliser à nos intérêts idéologiques ou d’ordre pratique, nous aide à nous reconnaître comme des compagnons de route, vraiment frères. Nous croyons que « lorsqu’ au nom d’une idéologie, on veut expulser Dieu de la société, on finit par adorer des idoles, et bien vite aussi l’homme s’égare lui-même, sa dignité est piétinée, ses droits violés. Vous savez bien à quelles brutalités peut conduire la privation de la liberté de conscience et de la liberté religieuse, et comment à partir de ces blessures se forme une humanité radicalement appauvrie, parce que privée d’espérance et de référence à des idéaux ».[263]

275. Il faut reconnaître que « parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants ».[264] Il est inadmissible que, dans le débat public, seuls les puissants et les hommes ou femmes de science aient droit à la parole. Il doit y avoir de la place pour la réflexion qui procède d’un arrière-plan religieux, recueillant des siècles d’expérience et de sagesse. « Les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les époques, et ont une force de motivation » mais de fait « ils sont dépréciés par l’étroitesse d’esprit des rationalismes ».[265]

276. C’est pour cela que, même si l’Église respecte l’autonomie de la politique, elle ne limite pas pour autant sa mission au domaine du privé. Au contraire, « elle ne peut ni ne doit […] rester à l’écart » dans la construction d’un monde meilleur, ni cesser de « réveiller les forces spirituelles »[266] qui fécondent toute la vie sociale. Les ministres religieux ne doivent certes pas faire de la politique partisane, qui revient aux laïcs, mais ils ne peuvent pas non plus renoncer à la dimension politique de l’existence[267]qui implique une constante attention au bien commun et le souci du développement humain intégral. L’Église « a un rôle public qui ne se borne pas à ses activités d’assistance ou d’éducation », mais qui favorise « la promotion de l’homme et de la fraternité universelle ».[268] Elle n’entend pas revendiquer des pouvoirs temporels mais s’offrir comme « une famille parmi les familles, – c’est cela, l’Église – ouverte pour témoigner au monde d’aujourd’hui de la foi, de l’espérance et de l’amour envers le Seigneur et envers ceux qu’il aime avec prédilection. Une maison avec les portes ouvertes. L’Église est une maison qui a les portes ouvertes, car elle est mère ».[269] Et comme Marie, la Mère de Jésus, « nous voulons être une Église qui sert, qui sort de chez elle, qui sort de ses temples, qui sort de ses sacristies, pour accompagner la vie, soutenir l’espérance, être signe d’unité […] pour établir des ponts, abattre les murs, semer la réconciliation ».[270]

L’identité chrétienne

277. L’Église valorise l’action de Dieu dans les autres religions et « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui […] reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ».[271] Mais nous, chrétiens, nous ne pouvons pas cacher que « si la musique de l’Évangile cesse de vibrer dans nos entrailles, nous aurons perdu la joie qui jaillit de la compassion, la tendresse qui naît de la confiance, la capacité de la réconciliation qui trouve sa source dans le fait de se savoir toujours pardonnés et envoyés. Si la musique de l’Évangile cesse de retentir dans nos maisons, sur nos places, sur nos lieux de travail, dans la politique et dans l’économie, nous aurons éteint la mélodie qui nous pousse à lutter pour la dignité de tout homme et de toute femme ».[272]D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ. C’est de là que surgit « pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière comme vocation de tous ».[273]

278. Appelée à s’incarner en tout lieu et présente pendant des siècles partout sur la terre – c’est le sens de “catholique” – l’Église peut comprendre, à partir de son expérience de grâce et de péché, la beauté de l’invitation à l’amour universel. Car « tout ce qui est humain nous regarde. […] Partout où les assemblées des peuples se réunissent pour établir les droits et les devoirs de l’homme, nous sommes honorés quand ils nous permettent de nous asseoir au milieu d’eux ».[274] Pour de nombreux chrétiens, ce chemin de fraternité a aussi une Mère, appelée Marie. Elle a reçu au pied de la Croix cette maternité universelle (cf. Jn 19, 26) et elle est pleine de sollicitude, non seulement pour Jésus, mais aussi pour le « reste de ses enfants » (Ap 12, 17). Forte du pouvoir du Ressuscité, elle veut enfanter un monde nouveau où nous serons tous frères, où il y aura de la place pour chacun des exclus de nos sociétés, où resplendiront la justice et la paix. 

279. Nous, chrétiens, nous demandons la liberté dans les pays où nous sommes minoritaires, comme nous la favorisons pour ceux qui ne sont pas chrétiens là où ils sont en minorité. Il y a un droit fondamental qui ne doit pas être oublié sur le chemin de la fraternité et de la paix. C’est la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions. Cette liberté affirme que nous pouvons « trouver un bon accord entre cultures et religions différentes ; elle témoigne que les choses que nous avons en commun sont si nombreuses et si importantes qu’il est possible de trouver une voie de cohabitation sereine, ordonnée et pacifique, dans l’accueil des différences et dans la joie d’être frères parce que enfants d’un unique Dieu ».[275]

280. En même temps, nous demandons à Dieu de renforcer à l’intérieur de l’Église l’unité, laquelle s’enrichit des différences qui s’harmonisent par l’action de l’Esprit Saint. En effet, « c’est en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul corps » (1 Co 12, 13) où chacun apporte sa contribution spécifique. Comme le disait saint Augustin : « L’oreille voit à travers l’œil, et l’œil entend à travers l’oreille ».[276] Il est aussi urgent de continuer à témoigner d’un cheminement de rencontre entre les différentes confessions chrétiennes. Nous ne pouvons pas oublier ce désir exprimé par Jésus-Christ : « Que tous soient un » (Jn17, 21). Ecoutant son appel, nous reconnaissons avec tristesse que la contribution prophétique et spirituelle de l’unité entre tous les chrétiens manque encore au processus de globalisation. Toutefois, « en faisant ensemble cette route vers la pleine communion, nous avons maintenant le devoir d’offrir le témoignage commun de l’amour de Dieu envers tous, en travaillant ensemble au service de l’humanité ».[277]

Religion et violence 

281. Un cheminement de paix est possible entre les religions. Le point de départ doit être le regard de Dieu. Car « Dieu ne regarde pas avec les yeux, Dieu regarde avec le cœur. Et l’amour de Dieu est le même pour chaque personne, quelle que soit sa religion. Et si elle est athée, c’est le même amour. Au dernier jour et quand il y aura la lumière suffisante sur la terre pour voir les choses telles qu’elles sont, il y aura des surprises ! ».[278]

282. Aussi, « les croyants ont besoin de trouver des espaces où discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres. Il ne s’agit pas de vivre plus light ou de cacher les convictions qui nous animent afin de pouvoir rencontrer les autres qui pensent différemment. […] Parce que, plus une identité est profonde, solide et riche, plus elle tendra à enrichir les autres avec sa contribution spécifique ».[279] En tant que croyants, nous nous trouvons face au défi de retourner à nos sources pour nous concentrer sur l’essentiel : l’adoration de Dieu et l’amour du prochain, de manière à ce que certains aspects de nos doctrines, hors de leur contexte, ne finissent pas par alimenter des formes de mépris, de haine, de xénophobie, de négation de l’autre. La vérité, c’est que la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations. 

283. Le culte sincère et humble de Dieu « conduit non pas à la discrimination, à la haine et à la violence, mais au respect de la sacralité de la vie, au respect de la dignité et de la liberté des autres, et à l’engagement affectueux pour le bien-être de tous ».[280] En réalité, « celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour » (1Jn 4, 8). C’est pourquoi « le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations ».[281] Les convictions religieuses sur le sens sacré de la vie humaine nous permettent de « reconnaître les valeurs fondamentales de la commune humanité, valeurs au nom desquelles on peut et on doit collaborer, construire et dialoguer, pardonner et grandir, en permettant à l’ensemble des diverses voix de former un chant noble et harmonieux, au lieu de hurlements fanatiques de haine ».[282]

284. La violence fondamentaliste est parfois déclenchée, dans certains groupes de l’une ou l’autre religion, par l’imprudence de leurs responsables. Mais « le commandement de la paix est profondément inscrit dans les traditions religieuses que nous représentons. […] Les chefs religieux sont appelés à être de véritables “personnes de dialogue”, à œuvrer à la construction de la paix non comme des intermédiaires mais comme d’authentiques médiateurs. Les intermédiaires cherchent à faire des remises à toutes les parties dans le but d’en tirer un gain personnel. En revanche, le médiateur est celui qui ne garde rien pour lui, mais qui se dépense généreusement, jusqu’à se laisser consumer, en sachant que l’unique gain est celui de la paix. Chacun de nous est appelé à être un artisan de paix, qui unit au lieu de diviser, qui étouffe la haine au lieu de l’entretenir, qui ouvre des chemins de dialogue au lieu d’élever de nouveaux murs ».[283]

Appel

285. Lors de cette rencontre fraternelle, dont je garde un heureux souvenir, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons déclaré « fermement que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes. […] En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens ».[284] C’est pourquoi je veux reprendre ici l’appel à la paix, à la justice et à la fraternité que nous avons fait ensemble : 

« Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la ‘‘ fraternité humaine’’ qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, [… nous déclarons] adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère ».[285]

***

286. Dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise, et également par d’autres frères qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi et beaucoup d’autres encore. Mais je voudrais terminer en rappelant une autre personne à la foi profonde qui, grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes. Il s’agit du bienheureux Charles de Foucauld.

287. Il a orienté le désir du don total de sa personne à Dieu vers l’identification avec les derniers, les abandonnés, au fond du désert africain. Il exprimait dans ce contexte son aspiration de sentir tout être humain comme un frère ou une sœur,[286] et il demandait à un ami : « Priez Dieu pour que je sois vraiment le frère de toutes les âmes […] ».[287] Il voulait en définitive être « le frère universel ».[288] Mais c’est seulement en s’identifiant avec les derniers qu’il est parvenu à devenir le frère de tous. Que Dieu inspire ce rêve à chacun d’entre nous. Amen !

Prière au Créateur

Seigneur et Père de l’humanité, 
toi qui as créé tous les êtres humains avec la même dignité,
insuffle en nos cœurs un esprit fraternel. 
Inspire-nous un rêve de rencontre, de dialogue, de justice et de paix.
Aide-nous à créer des sociétés plus saines
et un monde plus digne,
sans faim, sans pauvreté, sans violence, sans guerres. 

Que notre cœur s’ouvre
à tous les peuples et nations de la terre, 
pour reconnaître le bien et la beauté 
que tu as semés en chacun
pour forger des liens d’unité, des projets communs,
des espérances partagées. Amen !

Prière chrétienne œcuménique

Notre Dieu, Trinité d’amour, 
par la force communautaire de ton intimité divine
fais couler en nous le fleuve de l’amour fraternel.
Donne-nous cet amour qui se reflétait dans les gestes de Jésus
dans sa famille de Nazareth et dans la première communauté chrétienne.

Accorde aux chrétiens que nous sommes de vivre l’Évangile
et de pouvoir découvrir le Christ en tout être humain, 
pour le voir crucifié 
dans les angoisses des abandonnés et des oubliés de ce monde
et ressuscité en tout frère qui se relève.

Viens, Esprit Saint, montre-nous ta beauté
reflétée en tous les peuples de la terre, 
pour découvrir qu’ils sont tous importants, que tous sont nécessaires, qu’ils sont des visages différents de la même humanité que tu aimes. Amen !

Donné à Assise près la tombe de saint François, le 3 octobre de l’année 2020, veille de la fête du ‘‘Poverello’’, la huitième de mon Pontificat.

Franciscus


[1] Admonitions, 6, 1 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010)p. 287. 

[2] Ibid., 25 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 294.

[3] St. François d’Assise., Règle non bullata des frères mineurs, 16, 3.6 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010)p. 208.

[4] Eloi Leclerc, O.F.M., Exil et tendresse, Éd. Franciscaines (1962)p. 205.

[5] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), pp. 10.

[6] Discours lors de la rencontre œcuménique et interreligieuse avec les jeunesSkopje – Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 12.

[7] Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 8.

[8] Rencontre avec les Autorités, la société civile et le Corps diplomatique, Santiago – Chili (16 janvier 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (18 janvier 2018), p. 2.

[9] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 19 : AAS 101 (2009), p. 655.

[10] Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 181.

[11] Card. Raúl Silva Henríquez, S.D.B., Homélie lors du Te deum à Santiago du Chili (18 septembre 1974).

[12] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 57 : AAS 107 (2015), p. 869.

[13] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 9.

[14] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (13 janvier 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 janvier 2014), p. 10.

[15] Cf. Discours à la Fondation ‘‘Centesimus annus pro Pontifice’’ (25 mai 2013) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (30 mai 2013), pp. 3-4.

[16] Cf. St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 14 : AAS 59 (1967), p. 264.

[17] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 22 : AAS 101 (2009), p. 657.

[18] Discours aux Autorités, Tirana – Albanie (21 septembre 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 3.

[19] Message aux participants à la Conférence Internationale ‘‘Les droits humains dans le monde contemporain : conquêtes, omissions, négations’’ (10 décembre 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (18-25 décembre 2018), p. 6.

[20] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 212 : AAS 105 (2013), p. 1108.

[21] Message pour la 48e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2015 (8 décembre 2014), nn. 3-4 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 décembre 2014), p. 9.

[22] Ibid., n. 5 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 décembre 2014), p. 10.

[23] Message pour la 49e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 7. 

[24] Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.

[25] Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki – Japon (24 novembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.

[26] Discours aux enseignants et étudiants du Collège Saint Charles de Milan (6 avril 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (30 avril 2019), p. 9.

[27] Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.

[28] Discours au monde de la cultureCagliari – Italie (22 septembre 2013) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (26 septembre 2013), p. 5.

[29] Humana communitas : Lettre au Président de l’Académie Pontificale pour la Vie à l’occasion du 25e anniversaire de son institution (6 janvier 2019), nn. 2.6 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (22 janvier 2019), p. 9.

[30] Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.

[31] Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.

[32] Homélie pour la Sainte Messe, Skopje – Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 10.

[33] Cf. Énéide,1, 462 : « Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt ».

[34] « Historia… magistra vitae » : Marcus Tullius Cicéron, De Oratore, (Dialogues de l’Orateur), 2, 36.

[35] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 204 : AAS 107 (2015), p. 928.

[36] Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 91.

[37] Ibid., n. 92.

[38] Ibid., n. 93.

[39] Benoît XVI, Message pour la 99e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (12 octobre 2012) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (1er novembre 2012), p. 5.

[40] Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 92.

[41] Message pour la 106e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (13 mai 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (19 mai 2020), p. 4.

[42] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.

[43] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (13 janvier 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 janvier 2014), p. 6.

[44] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.

[45] Message pour la 105e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (27 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (28 mai 2019), p. 6.

[46] Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 88.

[47] Ibid., n. 89.

[48] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 115.

[49] Du film Le Pape François – Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).

[50] Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Tallinn – Estonie (25 septembre 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 10.

[51] Cf. Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5 ; Message pour la 4e Journée Mondiale des pauvres 2020 (13 juin 2020), n. 6 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 juin 2020), p. 6.

[52] Salutation aux étudiants du Centre Culturel Père Félix VarelaLa Havane – Cuba (20 septembre 2015) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 10.

[53] Conc. Œcum. Vat. II, Const. Past. Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 1.

[54] St. Irénée de Lyon, Adversus Haereses (Contre les hérésies) 2, 25, 2 : PG 7/1, col. 798-s, Sources Chrétiennes, n. 294, p. 253.

[55] Talmud Bavli (Talmud de Babylone), Sabbat, 31 a.

[56] Discours aux personnes assistées par les œuvres caritatives de l’EgliseTallin – Estonie (25 septembre 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 12.

[57] Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.

[58] Homiliae in Matthaeum, 50, 3 : PG 58, col. 508.

[59] Message à l’occasion de la rencontre mondiale des mouvements populairesModesto – États-Unis (10 février 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (9 mars 2017), p. 7.

[60] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 235 : AAS 105 (2013), p. 1115.

[61] St. Jean-Paul II, Message aux personnes porteuses de handicap, Angélus à Osnabrück – Allemagne (16 novembre 1980) : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (19 novembre 1980), p. 13.

[62] Conc. Œcum. Vat. II, Const. Past. Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 24.

[63] Gabriel Marcel, Du refus à l’invocation, éd. N.R.F., Paris (1940), p. 50.

[64] Angélus, (10 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 novembre 2019), p. 3.

[65] St. Thomas d’Aquin, Scriptum super Sententiis, lib. 3, dist. 27.7.1.a. ad 4 : « Dicitur amor extasim facere, et fervere, quia quod fervet extra se bullit et exhalat ».

[66] Karol Wojtila, Amour et responsabilité, éd. Dialogue/Stock, Paris (1978) p. 115.

[67] Cf. Karl Rahner, S.J., Kleines Kirchenjahr. Ein Gang durch den Festkreis, éd. Herderbücherei 901, Freiburg (1981), p. 30.

[68] Regula, 53, 15 : « Pauperum et peregrinorum maxime susceptioni cura sollicite exhibetur ».

[69] Cf. Summa Theologiae II-II, q. 23, art. 7 : St. Augustin, Contra Julianum, 4, 18 PL 44, col. 748 : « De que de plaisirs se privent les avares pour augmenter leurs trésors ou par crainte de les voir diminuer ! ».

[70] “Secundum acceptionem divinam”, (Scriptum super Sententiis, lib. 3, dist., 27, a. 1, q. 1, concl. 4).

[71] Benoît XVI, Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 15 : AAS 98 (2006), p. 230.

[72] Summa Theologiae II-II, q. 27, art. 2, resp.

[73] Ibid., I-II, q. 26, art. 3, resp.

[74] Ibid., q. 110, art. 1, resp.

[75] Message pour la 47e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2014 (8 décembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 décembre 2013), p. 8.

[76] Cf.  Angélus (29 décembre 2013): L’Osservatore Romano, éd. en langue française (2 janvier 2014), p. 5 ; Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (12 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 8.

[77] Message pour la Journée Internationale des personnes porteuses de handicap (3 décembre 2019) : L’Osservatore Romano,éd. en langue française (10 décembre 2019), p. 8.

[78] Discours lors de la rencontre pour la liberté religieuse avec la communauté hispanique et d’autres immigrés, Philadelphie – États-Unis (26 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (8 octobre 2015), p. 11.

[79] Discours aux jeunes, Tokyo – Japon (25 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 10.

[80] Pour ces considérations, je me suis inspiré de la pensée de Paul Ricœur, ‘‘Le socius et le prochain’’, in : Histoire et vérité, éd. du Seuil, Paris (1967), pp. 113-127. 

[81] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 190 : AAS 105 (2013), p. 1100.

[82] Ibid., n. 209 : AAS 105 (2013), p. 1107.

[83] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 129 : AAS 107 (2015), p. 899.

[84] Message pour l’événement “Economy of Francesco” (1er mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (21 mai 2019), p. 9.

[85] Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014): L’Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 8.

[86] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 229 : AAS 107 (2015), p. 937.

[87] Message pour la 49e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 9.

[88] Solidité se trouve à la racine étymologique du terme solidarité. La solidarité, dans le sens éthique et politique qu’il a pris ces deux derniers siècles, donne lieu à une construction sociale sûre et stable. 

[89] Homélie lors de la Sainte MesseLa Havane – Cuba (20 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 6.

[90] Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano,éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.

[91] Cf. St. Basile, Homilia 21. Quod rebus mundanis adhaerendum non sit, 3.5 : PG 31, col. 545-549 ; Regulae brevius tractatae, 92 : PG 31, col. 1145-1148 ; St. Pierre Chrysologue, Sermo 123 PL 52, col. 536-540 ; S. Ambroise, De Nabuthe 27.52 : PL 14, col. 738s ; St. Augustin, In Iohannis Evangelium 6, 25 : PL 35, col. 1436s.

[92] De Lazaro Concio 2, 6 : PG 48, col. 992D.

[93] Regula pastoralis 3, 2 : PL 77, p. 87.

[94] Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 31 : AAS 83 (1991), p. 831.

[95] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 93 : AAS 107 (2015), p. 884.

[96] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 19 : AAS 73 (1981), p. 626.

[97] Cf. Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 172.

[98] Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 22 : AAS 59 (1967), p. 268.

[99] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 33 : AAS 80 (1988), p. 557.

[100] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 95 : AAS 107 (2015), p. 885.

[101] Ibid., n. 129, AAS 107 (2015), p. 899.

[102] St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 marzo 1967), n. 15 : AAS 59 (1967), p. 265 ; cf. Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 16 : AAS 101 (2009), p. 652.

[103] Cf. Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 93 : AAS 107 (2015), pp. 884-885 ; Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nn. 189-190 : AAS 105 (2013), pp. 1099-1100.

[104] Conférence des Évêques catholiques des États-Unis, Lettre pastorale contre le racisme Open wide our Hearts: The enduring Call to Love, (novembre 2018).

[105] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 51 : AAS 107 (2015), p. 867.

[106] Cf. Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 6 : AAS 101 (2009), p. 644.

[107] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 35 : AAS 83 (1991), p. 838.

[108] Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki – Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.

[109] Cf. Évêques catholiques du Mexique et des États-Unis, Lettre pastorale sur la migration Strangers no longer : together on the journey of hope, (janvier 2003).

[110] Audience générale (3 avril 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (9 avril 2019), p. 2.

[111] Cf. Message pour la 104e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (14 janvier 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 août 2017), p. 6.

[112] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février), p. 12.

[113] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.

[114] Ibid., pp. 9.10.

[115] Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 93.

[116] Ibid., n. 94.

[117] Discours aux autorités, Sarajevo –Bosnie-Herzégovine (6 juin 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 juin 2015), p. 4.

[118] LatinoaméricaConversaciones con Herrán Reyes Alcaide, éd. Planeta, Buenos Aires (2017), p. 105.

[119] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février), p. 12.

[120] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 67 : AAS 101 (2009), p. 700.

[121] Ibid., n. 60, AAS 101 (2009), p. 695.

[122] Ibid., n. 67, AAS 101 (2009), p. 700.

[123] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 447.

[124] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 234 : AAS 105 (2013), p. 1115.

[125] Ibid., n. 235, AAS 105 (2013), p. 1115.

[126] Ibid.

[127] St. Jean-Paul II, Discours aux représentants du monde de la culture argentine, Buenos Aires – Argentine (12 avril 1987), n. 4 : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (14 avril 1987), p. 7.

[128] Cf. Id., Discours aux Cardinaux (21 décembre 1984), n. 4 : AAS 76 (1984), p. 506.

[129] Exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia (2 février 2020), n. 37.

[130] Georg Simmel, Pont et porte, in : La tragédie de la culture, éd. Rivages, Paris (1988), p. 166.

[131] Cf. Jaime Hoyos-Vásquez, S. J., Lógica de las relaciones sociales. Reflexión onto-lógica in : Revista Universitas Philosophica15-16, Bogota (décembre 1990 – juin 1991), pp. 95-106.

[132] Antonio Spadaro, S.J., Las huellas de un pastor. Una conversación con el Papa Francisco, in : Jorge Mario BergoglioPapa Francisco, En tus ojos está mi palabra. Homilías y discursos de Buenos Aires (1999-2013), Publicaciones Claretianas, Madrid (2017), pp. 24-25 ; cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nn. 220-221 : AAS 105 (2013), pp. 1110-1111.

[133] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 204 : AAS 105 (2013), p. 1106.

[134] Cf. Ibid.AAS 105 (2013), pp. 1105-1106.

[135] Ibid., n. 202, AAS 105 (2013), p. 1105.

[136] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 128 : AAS 107 (2015), p. 898.

[137] Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (12 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 8 ; cf. Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 5. 

[138] On pourrait dire autant de la catégorie biblique de ‘‘Royaume de Dieu’’.

[139] Paul Ricœur, Histoire et vérité, éd. du Seuil, Paris (1967), p. 122.

[140] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 129 : AAS 107 (2015), p. 899.

[141] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 35 : AAS 101 (2009), p. 670.

[142] Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 6.

[143] Ibid.

[144] Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (5 novembre 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17 novembre 2016), p. 8.

[145] Ibid., p. 10.

[146] Ibid.

[147] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 189 : AAS 107 (2015), p. 922.

[148] Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 16.

[149] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 175 : AAS 107 (2015), pp. 916-917.

[150] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 67 : AAS 101 (2009), pp. 700-701.

[151] Ibid.AAS 101 (2009), p. 700.

[152] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, n. 434.

[153] Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), pp. 15-16.

[154] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 437.

[155] St. Jean-Paul II, Message pour la 37e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2004, n. 5 : AAS 96 (204), p. 117.

[156] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 439.

[157] Cf. Commission sociale des Évêques de France, Déclaration Réhabiliter la politique (17 février 1999).

[158] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 189 : AAS 107 (2015), p. 922.

[159] Ibid., n. 196 : AAS 107 (2015), p. 925.

[160] Ibid., n. 197 : AAS 107 (2015), p. 925.

[161] Ibid., n. 181 : AAS 107 (2015), p. 919.

[162] Ibid., n. 178 : AAS 107 (2015), p. 918.

[163] Conférence Épiscopale Portugaise, Lettre pastorale Responsabilidade solidária pelo bem comum (15 septembre 2003), p. 20 ; cf. Lettre enc. Laudato si´, n. 159 : AAS 107 (2015), p. 911.

[164] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 191 : AAS 107 (2015), p. 923.

[165] Pie XI, Discours à la Fédération Universitaire Catholique Italienne (18 décembre 1927) : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (23 décembre 1927), p. 3.

[166] Cf. Id., Lettre enc. Quadragesimo anno (15 mai 1931), n. 88 : AAS 23 (1931), pp. 206-207.

[167] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 205 : AAS 105 (2013), p. 1106.

[168] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.

[169] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 231 : AAS 107 (2015), p. 937.

[170] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.

[171] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 207.

[172] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Redemptor hominis (4 mars 1979), n. 15 : AAS 71 (1979), p. 288.

[173] Cf. St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 44 : AAS 59 (1967), p. 279.

[174] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 207.

[175] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.

[176] Ibid., n. 3 : AAS 101 (2009), p. 643.

[177] Ibid., n. 4 : AAS 101 (2009), p. 643.

[178] Ibid.

[179] Ibid., n. 3 : AAS 101 (2009), p. 643.

[180] Ibid.AAS 101 (2009), p. 642.

[181] La doctrine morale catholique, en suivant l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, fait une distinction entre l’acte ‘‘élicite’’ et l’acte ‘‘impéré’’ ; cf. Summa Theologiae, II-II, q, 184 ; Marcellino Zalba, S.J., Theologiae moralis summa. Theologia moralis fundamentalis. Tractatus de virtutibus theologicis, ed. BAC, Madrid 1952, vol. 1, 69 ; Antonio Royo Marín, O.P., Teología de la Perfección cristiana, éd. BAC, Madrid (1962), 192-196. 

[182] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 208.

[183] Cf. St. Jean-Paul II, Lettre enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 42 : AAS 80 (1988), pp. 572-574 ; Id., Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 11 : AAS 83 (1991), pp. 806-807.

[184] Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.

[185] Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 10.

[186] Discours à la classe dirigeante et au Corps diplomatiqueBangui – République Centrafricaine (29 novembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2015), p. 17.

[187] Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 17.

[188] Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.

[189] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 10.

[190] René Voillaume, Frères de tous, éd. du Cerf, Paris (1968), pp. 12-13. 

[191] Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.

[192] Audience générale (18 février 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (19 février 2015) p. 2.

[193] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 274 : AAS 105 (2013), p. 1130.

[194] Ibid., n. 279 : AAS 105 (2013), p. 1132.

[195] Message pour la 52e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2019 (8 décembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (18-25 décembre 2018), p. 11.

[196] Discours lors de la rencontre avec la classe dirigeante, Théâtre municipal de Rio de Janeiro – Brésil (27 juillet 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er août 2013), p. 14.

[197] Exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia (2 février 2020), n. 108.

[198] Du film Le Pape François – Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).

[199] Message pour la 48e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 janvier 2014), p. 4.

[200] Conférence des Évêques Catholiques d’Australie, Département de la Justice Sociale, Making it real : genuine human encounter in our digital world (novembre 2019), p. 5.

[201] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 123 : AAS 107 (2015), p. 896.

[202] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Veritatis splendor (6 août 1993), n. 96 : AAS 85 (1993), p. 1209.

[203] Nous, chrétiens, nous croyons en outre que Dieu nous accorde sa grâce afin que nous puissions agir comme des frères.

[204] Vinicius De Moraes, Samba de la bendición (Samba da Bênção), dans le disque Um encontro no Au bon Gourmet, Rio de Janeiro (2 août 1962).

[205] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 237 : AAS 105 (2013), p. 1116.

[206] Ibid., n. 236 : AAS 105 (2013), p. 1115.

[207] Ibid., n. 218 : AAS 105 (2013), p. 1110.

[208] Exhort. Ap. post-syn. Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 100 : AAS 108 (2016), p. 351.

[209] Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 2 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.

[210] Conférence Episcopale du Congo, Message au Peuple de Dieu et aux femmes et aux hommes de bonne volonté (9 mai 2018).

[211] Discours lors de la grande rencontre de prière pour la réconciliation nationale, Villavicencio – Colombie (8 septembre 2017) : AAS 109 (2017), pp. 1063-1064.1066.

[212] Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 3 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 11.

[213] Conférence des Évêques d’Afrique du Sud, Pastoral letter on christian hope in the current crisis (mai 1986).

[214] Conférence des Évêques Catholiques de la Corée du Sud, Appeal of the Catholic Church in Korea for Peace on the Korean Peninsula (15 août 2017).

[215] Discours à la société civile, Quito – Equateur (7 juillet 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 juillet 2015), p. 3.

[216] Rencontre interreligieuse avec les jeunes, Maputo – Mozambique (5 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 4.

[217] Homélie lors de la Sainte MesseCarthagène des Indes – Colombie (10 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (21 septembre 2017), p. 10.

[218] Discours aux Autorités, au Corps diplomatique et à certains représentants de la société civile, Bogota – Colombie (7 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 septembre 2017), p. 3.

[219] Conférence Épiscopale de Colombie, Por el bien de Colombia : dialogo, reconciliación y desarrollo integral, (26 novembre 2019), n. 4.

[220] Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Maputo – Mozambique (5 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 3.

[221] 5e Conférence Générale de l’Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 398.

[222] Exhort. Ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 59 : AAS 105 (2013), p. 1044.

[223] Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 14 : AAS 83 (1991), p. 810.

[224] Homélie lors de la Sainte Messe pour le progrès des peuples, Maputo – Mozambique (6 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 9. 

[225] Discours à la cérémonie de bienvenue, Colombo – Sri Lanka (13 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier), p. 3. 

[226] Discours aux enfants du Centre Béthanie et à des représentants d’autres centres caritatifs en Albanie, Tirana – Albanie (21 septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 7. 

[227] Cf. Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.

[228] Pie XI, Lettre enc. Quadregesimo anno (15 mai 1931), n. 114 : AAS 23 (1931), p. 213.

[229] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 228 : AAS 105 (2013), p. 1113.

[230] Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Palais Présidentiel de Riga – Lettonie (24 septembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 6.

[231] Discours lors de la cérémonie de bienvenue, Tel Aviv (25 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 10.

[232] Discours au Mémorial de Yad Vashem, Jérusalem (26 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 15.

[233] Discours au Mémorial de la Paix, Hiroshima – Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 8.15.

[234] Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 2 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.

[235] Conférence des Evêques de Croatie, Letter on the Fiftieth Anniversary of the End of the Second World War (1er mai 1995).

[236] Homélie lors de la Sainte Messe, Aman – Jordanie (24 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 5.

[237] Cf. Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.

[238] Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 17.

[239] N. 2309.

[240] Ibid.

[241] Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 104 : AAS 107 (2015), p. 888.

[242] Même saint Augustin qui a forgé le concept de ‘‘guerre juste’’ que nous ne soutenons plus aujourd’hui a affirmé que « mettre un terme à la guerre par la parole, en poursuivant et en obtenant la paix par la paix et non par la guerre glorifie davantage que de la donner aux hommes par l’épée » (Epistula 229, 2 : PL 33, col. 1020.

[243] Lettre enc. Pacem in terris (11 avril 1963), n. 127 : AAS 55 (1963), p. 291.

[244] Message à la Conférence de l’ONU pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète (23 mars 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 avril 2017), p. 5.

[245] Cf. St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 51 : AAS 59 (1967), p. 282.

[246] Cf. St. Jean-Paul II, Lettre enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), n. 56 : AAS 87 (1995), pp. 463-464.

[247] Discours à l’occasion du 25e anniversaire du Catéchisme de l’Église catholique (11 octobre 2017) : AAS 109 (2017), p. 1196.

[248] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux Évêques à propos de la nouvelle formulation du n. 2267 du catéchisme de l’Eglise catholique sur la peine de mort (1er août 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (9 août 2018), p. 6-7.

[249] Discours à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal (23 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 octobre 2014), p. 8.

[250] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 402.

[251] St. Jean-Paul II, Discours à l’Association Nationale Italienne des Magistrats (31 mars 2000), n. 4 : AAS 92 (2000), p. 633.

[252] Divinae Institutiones 6, 20, 17 : PL 6, p. 708.

[253] Nicolas IerEpistula 97 (responsa ad consulta bulgarorum) 25 : PL 119, col. 991.

[254] Epistula ad Marcellinum 133, 1 et 2 : PL 33, col. 509.

[255] Discours à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal (23 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 octobre 2014), p. 8.

[256] Ibid., p. 8.

[257] Ibid.

[258] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), n. 9 : AAS 87 (1995), p. 411.

[259] Conférence des Évêques Catholiques de l’Inde, Response of the Church in India to the present day challenges (9 mars 2016).

[260] Homélie lors de la Sainte Messe, Domus Sanctae Marthae (17 mai 2020).

[261] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 19 : AAS 101 (2009), p. 655.

[262] St. Jean-Paul II, Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 44 : AAS 83 (1991), p. 849.

[263] Discours aux responsables des diverses religions et des autres dénominations chrétiennes, Tirana – Albanie (21 septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 5.

[264] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.

[265] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 256 : AAS 105 (2013), p. 1123.

[266] Benoît XVI, Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 28 : AAS 98 (2006), p. 240.

[267] Cf. Aristote, Politique, 1253a 1-3 : « L’être humain est un animal politique ».

[268] Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 11 : AAS 101 (2009), p. 648.

[269] Discours à la Communauté catholique, Rakovski – Bulgarie (6 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 5.

[270] Homélie lors de la Sainte Messe, Santiago de Cuba (22 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 13.

[271] Conc. Œcum. Vat. II, Déclaration Nostra aetate sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, n. 2.

[272] Discours lors de la rencontre œcuméniqueRiga – Lettonie (24 septembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre), p. 7.

[273] Lectio divina à l’Université Pontificale du Latran (26 mars 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 avril 2019), p. 6.

[274] St. Paul VI, Lettre enc. Ecclesiam suam (6 août 1964), n. 101 : AAS 56 (1964), p. 650.

[275] Discours aux Autorités, Bethleem – Palestine (25 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 7.

[276] Enarrationes in Psalmos, 130, n. 6 : PL 37, col. 1707.

[277] Déclaration commune du Pape François et du Patriarche Œcuménique Bartholomée, Jérusalem (25 mai 2014), n. 5 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 11.

[278] Du film Le Pape François – Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).

[279] Exhort. ap. Querida Amazonia (2 février 2020), n. 106.

[280] Homélie lors de la Sainte Messe, Colombo – Sri Lanka (14 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 4. 

[281] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 12.

[282] Discours aux Autorités, Sarajevo – Bosnie-Herzégovine (6 juin 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 juin 2015), p. 4-5.

[283] Discours lors de la Rencontre Internationale pour la Paix organisée par la communauté de San Egidio (30 septembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 octobre 2013), p. 16.

[284] Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.

[285] Ibid., p. 10.

[286] Cf. Charles de Foucauld, Méditations sur le Notre Père (23 janvier 1897).

[287] Id., Lettre à Henry de Castries (29 novembre 1901).

[288] Id., Lettre à Madame de Bondy (7 janvier 1902). C’est ainsi que saint Paul VI aussi le désignait, en louant son engagement : Populorum progressio (26 mars 1967), n. 12 : AAS 59 (1967), p. 263.


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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Conversion pastorale des paroisses : le Vatican publie une instruction

Instruction

La conversion pastorale
de la communauté paroissiale au service de la mission évangélisatrice de l’Eglise

Introduction

1. La réflexion ecclésiologique du Concile Vatican II et les importants changements sociaux-culturels des dernières décenniesont amené diverses Eglises particulières à réorganiser la manière de confier la charge pastorale des communautés paroissiales.Cela a permis de lancer des expériences nouvelles, qui mettent en valeur la dimension de la communion et qui mettent enœuvre, sous la conduite des pasteurs, une synthèse harmonieuse de charismes et de vocations au service de l’annonce del’Evangile, qui corresponde mieux aux exigences actuelles de l’évangélisation.

Au début de son ministère, le Pape François a rappelé l’importance de la « créativité », qui signifie « chercher des voiesnouvelles », c’est-à-dire « chercher le moyen d’annoncer l’Evangile » ; sur ce point, a conclu le Saint Père, « l’Eglise, et aussi leCode de Droit Canonique, nous offre tant et tant de possibilités et de libertés pour chercher ces choses »[1].

2. Les situations décrites par cette Instruction représentent une occasion précieuse de conversion pastorale comprise dans sonsens missionnaire. Elles constituent en effet une invitation aux communautés paroissiales à sortir d’elles-mêmes, en offrant desoutils pour une réforme, également structurelle, qui tend à promouvoir un style de communion et de collaboration, de rencontreet de proximité, de miséricorde et de sollicitude en vue de l’annonce de l’Evangile.

I. La conversion pastorale

3. La conversion pastorale est un des thèmes fondamentaux de la “nouvelle étape de l’évangélisation”[2] que l’Eglise est appeléeaujourd’hui à promouvoir, afin que les communautés chrétiennes soient toujours plus des centres qui favorisent la rencontreavec le Christ.

Dans cet esprit, le Saint Père a suggéré : « Si quelque chose doit saintement nous préoccuper et inquiéter notre conscience,c’est que tant de nos frères vivent sans la force, la lumière et la consolation de l’amitié de Jésus-Christ, sans une communautéde foi qui les accueille, sans un horizon de sens et de vie. Plus que la peur de se tromper j’espère que nous anime la peur denous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui nous transforment en jugesimplacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que, dehors, il y a une multitude affamée, et Jésus nousrépète sans arrêt : “Donnez-leur vous-mêmes à manger” (Mc 6, 37) »[3].

4. Poussée par cette sainte inquiétude, l’Eglise « fidèle à sa propre tradition et tout à la fois consciente de l’universalité de samission, peut entrer en communion avec les diverses formes de culture ; d’où l’enrichissement qui en résulte pour elle-même etpour les différentes cultures »[4]. De fait, la rencontre féconde et créatrice entre l’Evangile et la culture amène à un véritableprogrès : d’une part la Parole de Dieu s’incarne dans l’histoire des hommes en la renouvelant ; d’autre part, « l’Eglise peut êtreenrichie, et elle l’est effectivement, par le développement de la vie sociale »[5], ce qui lui permet de mieux saisir la mission que leChrist lui a confiée, afin de mieux l’expliciter dans le temps où elle vit.

5. L’Eglise annonce que le Verbe « s’est fait chair et a habité parmi nous » (Jn 1, 14). Cette Parole de Dieu, qui aime demeurerparmi les hommes, dans son inépuisable richesse[6], a été accueillie dans le monde entier par des peuples divers, dont elle apromu les plus nobles aspirations, parmi lesquelles, le désir de Dieu, le dignité de la vie de chaque personne, l’égalité entre leshommes et le respect des différences dans l’unique famille humaine, le dialogue comme moyen de participation, la soif de paix,l’accueil comme expression de fraternité et de solidarité, la protection responsable de la création[7].

Il est par conséquent impensable qu’une telle nouveauté, dont la diffusion jusqu’aux confins de la terre n’est pas encoreachevée, s’affaiblisse ou, pire, s’épuise[8]. Pour que la Parole poursuive sa route, il faut que les communautés chrétiennesfassent un choix clairement missionnaire, « capable de transformer toute chose, afin que les habitudes, les styles, les horaires, lelangage et toute structure ecclésiale devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto-préservation »[9].

II. La paroisse dans le contexte actuel

6. Une telle conversion missionnaire qui, bien sûr, conduit également à une réforme des structures, touche de manièreparticulière la paroisse, comme communauté convoquée autour de la Table de la Parole et de l’Eucharistie.

La paroisse possède une longue histoire et a eu dès le départ un rôle fondamental dans la vie des chrétiens, dans la croissancede l’Eglise et dans son activité pastorale ; on peut déjà en entrevoir une première intuition dans les écrits de saint Paul. Quelquestextes pauliniens, en effet, révèlent la constitution de petites communautés qui, comme églises domestiques, sont simplementdésignées par l’Apôtre avec le mot “maison” (cf., par exemple, Rm 16, 3-5 ; 1 Co 16, 19-20 ; Ph 4, 22). Avec ces “maisons”, onpeut découvrir la naissance des premières “paroisses”.

7. Depuis son apparition, la paroisse se présente donc comme réponse à une exigence pastorale précise, rendre l’Evangileproche du Peuple, par l’annonce de la foi et la célébration des sacrements. L’étymologie du terme lui-même permet decomprendre le sens de l’institution : la paroisse est une maison au milieu des maisons[10] et répond à la logique de l’Incarnationdu Christ Jésus, vivant et agissant dans la communauté humaine. Visiblement représentée par l’édifice du culte, elle est ainsi lesigne de la présence permanente du Seigneur Ressuscité au milieu de son Peuple.

8. Cependant, la configuration territoriale de la paroisse est appelée aujourd’hui à tenir compte d’une caractéristique particulièredu monde actuel où la mobilité accrue et la culture digitale ont repoussé les frontières de l’existence. De fait, d’une part, la viedes personnes, qui se déroule plutôt dans “un village global et pluriel”, correspond de moins en moins à un contexte défini etimmuable ; d’autre part, la culture digitale a modifié de manière irréversible la perception de l’espace, tout comme le langage etle comportement des personnes, spécialement des jeunes générations.

Il est par ailleurs facile d’imaginer que le développement constant de la technologie modifiera en conséquence le mode depensée et la compréhension que l’homme aura de lui-même et de la vie sociale. La rapidité des changements, le rapprochementdes modèles culturels, la facilité des déplacements et la rapidité des communications, sont en train de transformer la perceptionde l’espace et du temps.

9. Comme communauté vivante de croyants, la paroisse s’insère dans ce contexte où le lien avec le territoire tend à être demoins en moins perçu, où les lieux d’appartenance deviennent multiples, où les relations interpersonnelles risquent de se diluerdans le monde virtuel, sans engagement ni responsabilité des personnes à l’égard de leur propre contexte relationnel.

10. On perçoit aujourd’hui que de tels changements culturels et l’évolution du rapport au territoire promeuvent dans l’Eglise,grâce à la présence de l’Esprit Saint, un nouveau discernement communautaire, « qui consiste à regarder la réalité avec les yeuxde Dieu, dans l’optique de l’unité et de la communion »[11]. Il est donc urgent d’entrainer tout le Peuple de Dieu à accueillirl’invitation de l’Esprit pour mettre en œuvre des processus de “rajeunissement” du visage de l’Eglise.

III. L’importance de la paroisse aujourd’hui

11. A la lumière d’un tel discernement, la paroisse est appelée à saisir les signes des temps pour adapter le service qu’elle doitrendre aux exigences des fidèles et aux changements historiques. Il faut renouveler un dynamisme qui permette, à la lumièredes textes du Concile Vatican II et du Magistère successif, de redécouvrir la vocation de chaque baptisé à être disciple de Jésuset missionnaire de l’Evangile.

12. Les Pères conciliaires, en effet, écrivaient avec clairvoyance : « Le soin des âmes doit être pénétré d’esprit missionnaire»[12]. En continuité avec un tel enseignement, saint Jean-Paul II a précisé : « La paroisse doit être perfectionnée et intégréedans beaucoup d’autres formes, mais elle reste toujours un organisme indispensable de première importance dans les structuresvisibles de l’Eglise » pour « faire de l’évangélisation le pivot de toute action pastorale, en tant qu’exigence prioritaire,prééminente et privilégiée »[13]. Benoît XVI a ensuite enseigné que « la paroisse est un phare qui fait rayonner la lumière de lafoi et qui vient ainsi à la rencontre des désirs les plus profonds et vrais du cœur de l’homme, donnant une signification et del’espérance à la vie des personnes et des familles »[14]. Enfin, le Pape François rappelle que« à travers toutes ses activités, laparoisse encourage et forme ses membres pour qu’ils soient des agents de l’évangélisation »[15].

13. Pour promouvoir le caractère central de la présence missionnaire de la communauté chrétienne dans le monde[16], il estimportant de repenser non seulement une nouvelle expérience paroissiale, mais aussi, à l’intérieur de la paroisse, le ministère etla mission des prêtres qui, avec les laïcs, doivent être “sel et lumière du monde” (cf. Mt 5, 13-14), “lampe sur le lampadaire” (cf.Mc 4, 21), en présentant le visage d’une communauté évangélisatrice capable d’une authentique lecture des signes des temps,qui donne un témoignage cohérent de vie évangélique.

14. Précisément à partir de la considération des signes des temps, il est également nécessaire, à l’écoute de l’Esprit Saint, decréer de nouveaux signes : n’étant plus comme autrefois le lieu normal du rassemblement et de la sociabilité, la paroisse estappelée à trouver d’autres modalités de proximité par rapport aux activités habituelles. Une telle tâche ne constitue pas un poidsqu’il faudrait subir, mais un défi à accueillir avec enthousiasme.

15. Les disciples du Seigneur, à la suite de leur Maître et à l’école des Saints et des pasteurs, ont appris, parfois par desexpériences douloureuses, à savoir attendre les temps et les modes de Dieu, à renouveler leur certitude qu’Il est toujoursprésent jusqu’à la fin des temps, et que l’Esprit Saint – cœur qui diffuse la vie de l’Eglise – rassemble les fils de Dieu dispersésdans le monde. C’est pourquoi la communauté chrétienne ne doit pas avoir peur de lancer des processus et de les accompagnerdans un territoire où cohabitent des cultures diverses, dans la certitude confiante que, pour les disciples du Christ, « il n’est riende vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur »[17].

IV. La mission, critère pour le renouveau

16. Dans les transformations qu’elle met en œuvre, il arrive que la paroisse n’arrive pas, malgré son investissement généreux, àcorrespondre de manière adéquate aux multiples attentes des fidèles, en particulier quand on considère les nombreuses formesde communauté[18]. Il est vrai qu’une des caractéristiques de la paroisse est son enracinement là où les personnes viventquotidiennement. Mais, spécialement aujourd’hui, le territoire n’est plus seulement un espace géographique délimité, mais uncontexte où chacun vit sa propre vie, faite de relations, de service réciproque et de traditions anciennes. C’est dans ce “territoireexistentiel” que l’Eglise doit relever son défi au milieu de la communauté. Semble donc révolue une pastorale qui maintiendraitson champ d’action uniquement à l’intérieur des limites territoriales de la paroisse, alors que bien souvent les paroissiens eux-mêmes ne comprennent plus cette modalité, davantage marquée par la nostalgie du passé qu’inspirée par l’audace qui envisagel’avenir[19]. D’autre part, il est bon de préciser que, sur le plan canonique, le principe territorial reste pleinement en vigueurquand il est requis par le droit[20].

17. En outre, la simple répétition d’activités qui n’ont aucune incidence sur la vie des personnes concrètes, n’est qu’une tentativestérile de survivance, souvent reçue dans l’indifférence générale. Si elle ne vit pas du dynamisme spirituel propre àl’évangélisation, mais propose des expériences désormais privées de saveur évangélique et de mordant missionnaire, ouseulement destinées à des petits groupes, la paroisse court le risque de devenir autoréférentielle et de se scléroser.

18. Le renouveau de l’évangélisation requière de nouvelles attentions et des propositions diversifiées, afin que la Parole de Dieuet la vie sacramentelle puissent rejoindre tout le monde, selon une manière qui soit cohérente avec l’état de vie de chacun. Eneffet, l’appartenance ecclésiale fait aujourd’hui de plus en plus abstraction des lieux de naissance et de croissance des membres,et s’oriente plutôt vers une communauté d’adoption[21], où les fidèles font, de fait, une expérience plus large du Peuple de Dieu,d’un corps qui s’articule selon de nombreux membres, où chacun opère pour le bien de tout l’organisme (cf. 1 Co 12, 12-27).

19. Au-delà des lieux et des raisons d’appartenance, la communauté paroissiale est le contexte humain où se réalise l’œuvreévangélisatrice de l’Eglise, où se célèbrent les sacrements et où se vit la charité, dans un dynamisme missionnaire qui – en plusd’être un élément intrinsèque de l’action pastorale – devient un critère pour vérifier son authenticité. A notre époque qui estparfois caractérisée par des situations de marginalisation et de solitude, la communauté paroissiale est appelée à être un signevivant de la proximité du Christ par le moyen d’un réseau de relations fraternelles, tournée vers les nouvelles formes depauvreté.

20. Vu ce qui vient d’être dit, il importe de repérer des perspectives qui permettent de renouveler les structures paroissiales“traditionnelles” à la lumière de la mission. Voilà le cœur de la conversion pastorale désirée, qui doit toucher l’annonce de laParole de Dieu, la vie sacramentelle et le témoignage de la charité, en un mot les lieux essentiels dans lesquels la paroissegrandit et se conforme au Mystère auquel elle croit.

21. Quand on parcourt les Actes des Apôtres, on se rend compte de l’action primordiale de la Parole Dieu, comme puissanceintérieure qui réalise la conversion des cœurs. Elle est l’aliment qui nourrit les disciples du Seigneur et les rend témoins del’Evangile dans les différentes situations de la vie. L’Ecriture possède une force prophétique qui la rend toujours vivante. Ilimporte donc que la paroisse éduque à la lecture et à la méditation de la Parole de Dieu au moyen de propositions diversifiéesd’annonce[22], qui prenne des formes de communication limpides et compréhensibles pour présenter le Seigneur Jésus selon letémoignage toujours nouveau du Kérygme[23].

22. La célébration du mystère eucharistique, ensuite, est « source et somment de toute la vie chrétienne »[24], et donc momentessentiel pour la constitution de la communauté paroissiale. En elle l’Eglise prend conscience de la signification de son proprenom : convocation du Peuple de Dieu qui loue, supplie, intercède et rend grâce. Quand elle célèbre l’Eucharistie, la communautéchrétienne accueille la présence vivante du Seigneur crucifié et ressuscité, et reçoit l’annonce de tout son mystère de salut.

23. L’Eglise perçoit par-là la nécessité de redécouvrir l’initiation chrétienne qui fait naître à une vie nouvelle, en tant qu’inséréedans le mystère de la vie même de Dieu. Il s’agit d’un cheminement qui ne connaît pas d’interruption. Il n’est pas seulement lié àdes célébrations ou à des événements. Ce qui le détermine en premier lieu, ce n’est pas le devoir d’accomplir un “rite depassage”, mais uniquement la perspective de la suite permanente du Christ. Sous cette lumière, il peut être utile de mettre enplace des itinéraires mystagogiques qui touchent réellement l’existence[25]. La catéchèse elle-même devra se présenter commeune annonce continuelle du Mystère du Christ, afin de faire croître dans le cœur des baptisés la stature du Christ (cf. Ep 4, 13),grâce à une rencontre personnelle avec le Seigneur de la vie.

Comme l’a rappelé le Pape François, il importe d’ « attirer l’attention sur deux falsifications de la sainteté qui pourraient nousfaire dévier du chemin : le gnosticisme et le pélagianisme. Ce sont deux hérésies apparues au cours des premiers siècles duchristianisme mais qui sont encore d’une préoccupante actualité »[26]. Le gnosticisme consiste en une foi abstraite, purementintellectuelle, faite de connaissances qui restent éloignées de la vie, tandis que le pélagianisme amène l’homme à compter surses seules forces, sans tenir compte de l’action de l’Esprit.

24. Dans le mystérieux entrelacement de l’agir de Dieu et de celui de l’homme, l’Evangile est proclamé par des hommes et desfemmes dont la vie, tissée de relations interpersonnelles qui suscitent confiance et espérance, garantit la crédibilité de ce qu’ilsannoncent. A notre époque, souvent marquée par l’indifférence, l’enfermement de l’individu sur soi-même et le rejet de l’autre,la redécouverte de la fraternité est fondamentale, vu que l’évangélisation est étroitement liée à la qualité des relationshumaines[27]. Aussi la communauté chrétienne fait sienne la parole de Jésus qui pousse à « prendre le large » (Lc 5, 4),confiante que l’invitation du Maître à jeter les filets fonde en soi la certitude d’une “pêche abondante”[28].

25. La “culture de la rencontre”, qui met la personne au centre de tout, promeut le dialogue, la solidarité et l’ouverture à chacun.Il est donc nécessaire que la paroisse soit le “lieu” qui donne le désir d’être ensemble et fait grandir les relations personnellesdurables. Chacun peut ainsi découvrir ce que signifie “faire partie” et “être aimé”.

26. La communauté paroissiale est appelée à développer un authentique “art de la proximité”. Si celui-ci est bien enraciné, laparoisse devient réellement le lieu où est surmontée la solitude qui blesse la vie de tant de personnes, le « sanctuaire où lesassoiffés viennent boire pour continuer à marcher, le centre d’un constant envoi missionnaire »[29].

V. “Communauté de communautés” : la paroisse intégrante, évangélisatrice et attentive aux pauvres

27. Le sujet de l’action missionnaire et évangélisatrice de l’Eglise est toujours le Peuple de Dieu dans son ensemble. De fait, ilapparaît dans le Code de Droit Canonique que la paroisse ne se définit pas comme un édifice ou un ensemble de structures maiscomme une communauté précise de fidèles, dont le curé est le pasteur propre[30]. A ce propos, le Pape François a rappelé que «la paroisse est présence ecclésiale sur le territoire, lieu de l’écoute de la Parole, de la croissance de la vie chrétienne, dudialogue, de l’annonce, de la charité généreuse, de l’adoration et de la célébration », et il a dit qu’elle « est communauté decommunautés »[31].

28. Le diverses composantes qui constituent la paroisse sont appelées à la communion et à l’unité. C’est dans la mesure oùchacun reconnaît sa propre complémentarité et la met au service de la communauté, que, d’une part se réalise pleinement leministère du curé et des prêtres qui collaborent avec lui comme pasteurs, et que d’autre part se manifeste la spécificité desdifférents charismes des diacres, des consacrés et des laïcs. Ainsi chacun agit pour la construction de l’unique corps (cf. 1 Co 12,12).

29. La paroisse est donc une communauté convoquée par l’Esprit Saint pour annoncer la Parole de Dieu et faire renaître denouveaux enfants à la fontaine baptismale ; rassemblée par son pasteur, elle célèbre le mémorial de la passion, de la mort et dela résurrection du Seigneur, et témoigne sa foi dans la charité en vivant dans un état permanent de mission, afin que le messagesalvifique qui donne la vie ne vienne à manquer à personne.

A ce sujet, le Pape François s’est ainsi exprimé : « La paroisse n’est pas une structure caduque ; précisément parce qu’elle a unegrande plasticité, elle peut prendre des formes très diverses qui demandent la docilité et la créativité missionnaire du pasteur etde la communauté. Même si, certainement, elle n’est pas l’unique institution évangélisatrice, si elle est capable de se réformer etde s’adapter constamment, elle continuera à être “l’Église elle-même qui vit au milieu des maisons de ses fils et de ses filles”.Cela suppose que réellement elle soit en contact avec les familles et avec la vie du peuple et ne devienne pas une structureprolixe séparée des gens, ou un groupe d’élus qui se regardent eux-mêmes. […] Mais nous devons reconnaître que l’appel à larévision et au renouveau des paroisses n’a pas encore donné de fruits suffisants pour qu’elles soient encore plus proches desgens, qu’elles soient des lieux de communion vivante et de participation, et qu’elles s’orientent complètement vers la mission»[32].

30. On ne peut pas exclure de la paroisse le “style spirituel et ecclésial des sanctuaires” – qui sont d’authentiques “avant-postesmissionnaires” – caractérisé par l’accueil, la vie de prière et de silence qui renouvelle l’esprit, ainsi que par la célébration dusacrement de la réconciliation et par l’attention aux pauvres. Les pèlerinages que les communautés paroissiales réalisent dansles divers sanctuaires constituent de précieux moyens pour grandir dans la communion fraternelle et, de retour à la maison, faireen sorte que les lieux de vie quotidienne soient plus ouverts et hospitaliers[33].

31. Dans cette perspective, on comprend que le sanctuaire puisse posséder les caractéristiques et les services que,analogiquement, la paroisse elle-même doit avoir, et qu’il représente pour beaucoup de fidèles le but de leur quête intérieureainsi que le lieu où l’on rencontre le visage du Christ miséricordieux et une Eglise accueillante.

Dans les sanctuaires, ils peuvent redécouvrir “l’onction reçue du Saint” (1 Jn 2, 20), c’est-à-dire leur consécration baptismale.Dans ces lieux, on apprend à célébrer avec ferveur, dans la liturgie, le mystère de la présence de Dieu au milieu de son peuple, labeauté de la mission évangélisatrice de chaque baptisé, l’appel à concrétiser la charité dans les lieux de vie[34].

32. “Sanctuaire” ouvert à tous, la paroisse, qui doit aussi rejoindre chacun sans exception, rappelle que les pauvres et les exclusdoivent toujours avoir une place privilégiée dans le cœur de l’Eglise. Benoît XVI l’a affirmé : « Les pauvres sont les destinatairesprivilégiés de l’Evangile »[35]. A son tour, le Pape François a écrit que « la nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaîtrela force salvifique de leurs existences, et à les mettre au centre du cheminement de l’Église. Nous sommes appelés à découvrir leChrist en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir lamystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux »[36].

33. La communauté paroissiale est bien souvent le premier lieu où les pauvres font une rencontre humaine et personnelle avecle visage de l’Eglise. Il appartient en particulier aux prêtres, aux diacres et aux consacrés de ressentir de la compassion pour la“chair blessée”[37] des frères, de les visiter quand ils sont malades, de soutenir les personnes et les familles sans emploi, d’ouvrirla porte à tous ceux qui sont dans le besoin. Le regard tourné vers les derniers, la communauté paroissiale évangélise et selaisse évangéliser par les pauvres. Elle assume ainsi l’engagement social, lié à l’annonce, dans toutes ses dimensions[38], sansoublier la “règle suprême” de la charité sur laquelle nous serons jugés[39].

VI. De la conversion des personnes à celle des structures

34. Dans ce processus de renouveau et de restructuration, la paroisse doit éviter le risque de tomber dans une organisationd’événements excessive et bureaucratique et dans une présentation de services qui se fondent sur le critère de l’auto-préservation et ne manifestent pas le dynamisme de l’évangélisation[40].

Avec sa parresia habituelle, le Pape François a rappelé, en citant saint Paul VI, que « l’Église doit approfondir la consciencequ’elle a d’elle-même, de méditer sur le mystère qui est le sien. […] Il y a des structures ecclésiales qui peuvent arriver à favoriserun dynamisme évangélisateur ; également, les bonnes structures sont utiles quand une vie les anime, les soutient et les évalue.Sans une vie nouvelle et un authentique esprit évangélique, sans “fidélité de l’Église à sa propre vocation”, toute nouvellestructure se corrompt en peu de temps »[41].

35. La conversion des structures que la paroisse doit envisager requiert “en amont” un changement de mentalité et unrenouvellement intérieur, surtout chez ceux qui sont appelés à être responsables de la conduite pastorale. Pour être fidèles aumandat du Christ, les pasteurs, et de façon particulière les curés « principaux collaborateurs de l’Evêque »[42], doivent prendreconscience avec urgence de la nécessité d’une réforme missionnaire de la pastorale.

36. Vu que la communauté chrétienne est liée à son histoire et aux réalités qui lui sont chères, les pasteurs ne doivent pasoublier que la foi du Peuple de Dieu est inséparable de la mémoire familiale et communautaire. Bien souvent, un lieu sacréévoque des moments de vie significatifs des générations passées, des figures et des événements qui ont marqué lescheminements personnels et familiaux. Afin d’éviter des traumatismes et des blessures, il importe que les processus derestructuration des communautés paroissiales et, parfois, diocésaines, soient menés avec souplesse et gradualité.

A propos de la réforme de la Curie Romaine, le Pape François a souligné que « la gradualité est le fruit du discernementindispensable qui implique processus historique, succession de temps et d’étapes, contrôle, corrections, expérimentations,approbations “ad experimentum”. Donc, dans ces cas, il ne s’agit pas d’indécision mais de la souplesse nécessaire pour pouvoirréaliser une véritable réforme »[43]. Il s’agit d’être attentifs à ne pas “forcer le temps” en voulant conduire les réformes à terme,de manière trop précipitée et avec des critères généraux, qui obéissent à des logiques élaborées “sur table”, où sont oubliées lespersonnes concrètes qui habitent le territoire. De fait, chaque projet doit être pensé dans la vie réelle de la communauté etgreffé sur elle sans traumatisme, avec une phase nécessaire de consultation préalable, puis une mise en œuvre progressive,enfin une phase de vérification.

37. Naturellement, ce renouvellement ne concerne pas uniquement le curé, ni ne peut être imposé d’en haut en en excluant lePeuple de Dieu. La conversion pastorale des structures implique la conscience que « le saint Peuple fidèle de Dieu est oint de lagrâce de l’Esprit Saint ; par conséquent, au moment de réfléchir, de penser, d’évaluer, de discerner, nous devons être trèsattentifs à cette onction. Chaque fois que, comme Eglise, comme pasteurs, comme consacrés, nous avons oublié cette évidence,nous nous sommes trompés de route. Chaque fois que nous voulons supplanter, réduire au silence, anéantir, ignorer ou réduire àde petites élites le Peuple de Dieu dans sa totalité et ses différences, nous bâtissons des communautés, des plans pastoraux, desélaborations théologiques, des spiritualités et des structures sans racines, sans histoire, sans visage, sans mémoire, sans corps,de fait, sans vie. Lorsque nous faisons abstraction de la vie du Peuple de Dieu, nous tombons dans la désolation et nouspervertissons la nature de l’Eglise »[44].

En ce sens, le clergé ne réalise pas seul la transformation sollicitée par l’Esprit Saint mais est engagé dans la conversion quitouche toutes les composantes du Peuple de Dieu[45]. Il convient donc de « chercher consciemment et avec lucidité des espacesde communion et de participation afin que l’Onction du Peuple de Dieu tout entier trouve ses médiations concrètes pour semanifester »[46].

38. Il est par conséquent évident qu’il faille dépasser autant une conception autoréférentielle de la paroisse qu’une“cléricalisation de la pastorale”. Prendre au sérieux le fait que le Peuple de Dieu « a pour condition, la dignité et la liberté des filsde Dieu, dans le cœur de qui l’Esprit Saint habite comme dans un temple »[47] implique qu’il faut promouvoir des manières defaire et des modèles dans lesquels chaque baptisé, en vertu du don de l’Esprit Saint et des charismes reçus, devient acteur del’évangélisation selon le style et les modalités d’une communion organique, autant avec les autres communautés paroissialesqu’avec la pastorale d’ensemble du diocèse. C’est bien en effet la communauté tout entière qui est le sujet responsable de lamission, du fait que l’Eglise ne se réduit pas à sa seule hiérarchie, mais se constitue comme Peuple de Dieu.

39. Les pasteurs ont la mission de maintenir vivante cette dynamique, afin que chaque baptisé se découvre acteur del’évangélisation. La communauté presbytérale, attentive à rester elle-même en formation permanente[48], doit exercer avecsagesse l’art du discernement qui permet à la vie paroissiale de grandir et de mûrir, dans le respect des diverses vocations et desministères. Le prêtre donc, comme membre et serviteur du Peuple de Dieu qui lui a été confié, ne peut pas se substituer à lui. Lacommunauté paroissiale est habilitée à proposer des formes d’exercice des ministères, d’annonce de la foi et de témoignage dela charité.

40. Le rôle central de l’Esprit Saint – don gratuit du Père et du Fils à l’Eglise – amène à vivre profondément la dimension de lagratuité, selon l’enseignement de Jésus : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8). Il a appris à sesdisciples à vivre dans le service généreux, à être chacun un don pour les autres (cf. Jn 13, 14-15), avec une attentionpréférentielle envers les pauvres. En découle, entre autre, la nécessité de ne pas “marchander” la vie sacramentelle et de ne pasdonner l’impression que la célébration des sacrements – surtout l’Eucharistie – et les autres actions ministérielles puissent êtrel’objet de tarifications.

Le pasteur qui sert le troupeau avec une générosité gratuite, est tenu en même temps, de former les fidèles afin que chaquemembre de la communauté se sente impliqué de manière responsable et directe, pour subvenir aux besoins de l’Eglise, à traversles diverses formes d’aide et de solidarité dont la paroisse a besoin pour accomplir son service pastoral librement etefficacement.

41. La mission à laquelle est appelée la paroisse, comme centre moteur de l’évangélisation, concerne donc tout le Peuple deDieu dans ses diverses composantes : prêtres, diacres, consacrés et fidèles laïcs, chacun selon son charisme et lesresponsabilités qui lui correspondent.

VII. La paroisse et les autres répartitions internes d’un diocèse

42. La conversion pastorale de la communauté paroissiale dans un sens missionnaire prend donc forme et se réalise selon unprocessus graduel de renouvellement des structures où, par conséquent, la charge pastorale ou une participation à son exerciceest confiée aux uns et aux autres selon des modalités diverses qui impliquent toutes les composantes du Peuple de Dieu.

43. A propos de la répartition interne du territoire diocésain[49], à la paroisse et aux vicariats forains, déjà prévus par le Code deDroit Canonique en vigueur[50], se sont ajoutées depuis quelques décennies dans le langage courant, repris par les documentsdu Magistère, des expressions comme “unités pastorales” et “zones pastorales”. Ces dénominations définissent de fait desformes d’organisation pastorales du diocèse, qui expriment un nouveau rapport entre les fidèles et le territoire.

44. Pour cette question des “unités” ou “zones pastorales”, personne ne doit évidemment penser que la solution aux multiplesproblèmes actuels se trouve en donnant tout simplement un nouveau nom à des réalités déjà existantes. Pour éviter de subir lechangement dans ce processus de renouveau, bien au contraire pour le promouvoir et l’orienter, il faut trouver les structures quipermettront de revivifier dans toutes les composantes de la communauté chrétienne la commune vocation à l’évangélisation,pour une charge pastorale plus efficace du Peuple de Dieu, le “facteur clé” ne pouvant être que la proximité.

45. Dans cette perspective, la norme canonique met en relief la nécessité de délimiter des zones territoriales distinctes[51] àl’intérieur de chaque diocèse, quitte à ce qu’elles soient ensuite regroupées en des réalités intermédiaires entre le diocèse lui-même et chaque paroisse. Par conséquent, il peut exister différents types de regroupements de paroisses[52] qui tiennentcompte de la dimension du diocèse et de sa réalité pastorale concrète.

La communion de l’Eglise doit être vivante et agissante au cœur de ces regroupements, avec une attention particulière à l’égarddu territoire concret. C’est pourquoi, en les érigeant, il faut tenir compte, le plus possible, de l’homogénéité de la population etde ses manières de vivre, ainsi que des caractéristiques communes du territoire, de façon à faciliter la relation de proximité entreles curés et les autres agents pastoraux[53].

VII.a. Comment procéder à l’érection d’un regroupement de paroisses

46. Tout d’abord, avant de procéder à l’érection d’un regroupement de paroisses, l’Evêque doit nécessairement consulter à cesujet le Conseil Presbytéral[54], dans le respect de la norme canonique et au nom de l’incontournable coresponsabilité ecclésiale,partagée à divers titres entre l’Evêque et les membres de ce Conseil.

47. Le regroupement de plusieurs paroisses peut se faire avant tout selon la simple forme associative, de manière à ce que lesparoisses associées gardent une identité distincte.

Conformément à la norme canonique, quand on réalise n’importe quel genre de regroupement de paroisses voisines, il va de soiqu’il faille respecter les éléments essentiels du droit universel concernant la personne juridique de la paroisse. L’Evêque ne peutpas dispenser de ces droits[55]. Pour chacune des paroisses qu’il a l’intention de supprimer, il doit donc émettre un décretspécifique comportant les motivations pertinentes[56].

48. A la lumière de ce qui a été exposé ci-dessus, le regroupement, de même que l’érection ou la suppression de paroisses, doitêtre réalisé par l’Evêque diocésain dans le respect de la norme prévue par le Droit canonique, c’est-à-dire moyennant uneincorporation, selon laquelle une paroisse est absorbée par une autre en perdant son individualité originelle et la personnalitéjuridique ; ou bien moyennant une véritable fusion, qui donne naissance à une nouvelle et unique paroisse, ce qui impliquel’extinction des paroisses préexistantes et de leur personnalité juridique ; ou, enfin, moyennant la division d’une communautéparoissiale en plusieurs paroisses autonomes, lesquelles sont créées ex novo[57].

En outre, la suppression de paroisse par union extinctive est légitime pour des causes qui regardent directement la paroisse enquestion. Ne sont pas des raisons valables, par exemple, la seule pénurie du clergé diocésain, la situation financière générale dudiocèse, ou d’autres conditions propres à la communauté, dont on prévoirait un changement à brève échéance (par exemplel’importance numérique, le manque d’autonomie financière, la modification de l’aménagement urbain du territoire). Commecondition de légitimité de ce genre de mesure, il faut que les motifs présentés soient directement et organiquement liés à lacommunauté paroissiale et non à des considérations générales, théoriques ou “de principe”.

49. En ce qui concerne l’érection et la suppression des paroisses, il convient de rappeler que chaque décision doit être adoptéeavec un décret formel, rédigé par écrit[58]. Il faut par conséquent considérer comme non conforme à la norme canonique unacte normatif unique, un décret général ou une loi particulière qui viserait, en une unique mesure, une réorganisation généraledu diocèse tout entier ou d’une de ses parties, ou encore d’un ensemble de paroisses.

50. De façon particulière, dans le cas d’une suppression de paroisse, le décret doit indiquer clairement, en faisant référence à lasituation concrète, quelles sont les raisons qui ont amené l’Evêque à prendre sa décision. Ces raisons doivent donc êtreindiquées spécifiquement, vu qu’on ne peut se satisfaire d’une allusion générale au “bien des âmes”.

Dans l’acte selon lequel une paroisse est supprimée, l’Evêque doit également pourvoir à la dévolution de ses biens dans lerespect des normes canoniques correspondantes[59] ; à moins qu’il n’y ait de graves raisons qui s’y opposent, auquel cas ilfaudrait entendre le Conseil presbytéral[60], on doit veiller à ce que l’église de la paroisse supprimée reste ouverte aux fidèles.

51. Dans le cadre du regroupement de paroisses et de leur éventuelle suppression, il peut être parfois nécessaire de réduire uneéglise à un usage profane non inconvenant[61]. Cette décision revient à l’Evêque diocésain, après avoir obligatoirement consultéle Conseil presbytéral[62].

Habituellement, même dans ce cas, la diminution du clergé diocésain, la baisse démographique et la grave crise financière dudiocèse ne sont pas des causes légitimes pour décréter une telle réduction. Si au contraire les conditions de l’édifice empêchentqu’il soit utilisé d’aucune manière pour le culte divin, ou qu’il soit réparable, on pourra procéder à sa réduction à un usageprofane non inconvenant selon la norme du droit.

VII.b. Le Vicariat forain

52. Il faut rappeler avant toute chose que, « pour favoriser l’exercice de la charge pastorale par une action commune, plusieursparoisses voisines peuvent être unies par l’Evêque diocésain dans des regroupements particuliers comme les vicariats forains »[63] ; ceux-ci reçoivent comme appellation en divers lieux : “doyennés”, ou “archiprêtrés”, ou encore “zones pastorales” ou“préfectures”[64].

53. Le vicaire forain ne doit pas être nécessairement le curé d’une paroisse déterminée[65]. Pour correspondre à la finalité pourlaquelle un vicariat est érigé, sa première responsabilité est celle « de promouvoir et coordonner l’action pastorale communedans le vicariat forain »[66], de sorte que ce dernier ne reste pas une institution purement formelle. De plus, le vicaire forain «est tenu par l’obligation de visiter les paroisses de son district selon les directives portées par l’Évêque diocésain »[67]. Afin qu’ilpuisse remplir au mieux sa fonction et pour favoriser davantage l’activité commune entre les paroisses, l’Evêque diocésain peutconférer au vicaire forain d’autres facultés qu’il considérerait opportunes en raison du contexte concret.

VII.c. L’Unité pastorale

54. Dans un but analogue, quand les circonstances le demandent, en raison de l’extension territoriale du vicariat forain ou d’ungrand nombre de fidèles, lorsqu’il est nécessaire de favoriser davantage la collaboration organique entre des paroisseslimitrophes, après avoir entendu le Conseil presbytéral[68], l’Evêque peut aussi décréter le regroupement stable et institutionnelde différentes paroisses à l’intérieur du vicariat forain[69], en tenant compte de quelques critères concrets.

55. Il est avant tout opportun que les regroupements (dénommés “unités pastorales”[70]) soient délimités le plus possible demanière homogène, même du point de vue sociologique, afin qu’on puisse y réaliser une vraie pastorale d’ensemble ouintégrée[71], dans une perspective missionnaire.

56. De plus, chaque paroisse de ce regroupement doit être confiée à un curé ou à un groupe de prêtres in solidum, qui prennentsoin de toutes les communautés paroissiales[72]. Autrement, si l’Evêque l’estime opportun, le regroupement peut aussi êtrecomposé de plusieurs paroisses, confiées au même curé[73].

57. Dans tous les cas, étant donné l’attention due aux prêtres qui, bien souvent, ont exercé leur ministère de manière méritoireet qui jouissent de la reconnaissance de la communauté, étant donné également le bien des fidèles eux-mêmes qui sont liés àleurs pasteurs par l’affection et la gratitude, il est demandé qu’au moment de constituer un regroupement déterminé, l’Evêquediocésain ne décide pas, par le même décret, que dans plusieurs paroisses réunies et confiées à un seul curé[74], les autrescurés éventuellement présents et encore en charge[75], soient transférés automatiquement à l’office de vicaires paroissiaux, ourelevés de fait de leur charge.

58. Dans ces cas, à moins qu’il ne s’agisse d’une nomination in solidum, il revient à l’Evêque diocésain de déterminer au cas parcas les fonctions du prêtre modérateur de ces regroupements de paroisses, ainsi que sa relation avec le doyen du vicariatforain[76], à l’intérieur duquel l’unité pastorale est constituée.

59. Une fois que le regroupement de paroisses – vicariat forain ou “unité pastorale” – a été érigé selon le droit, l’Evêquedétermine, selon l’opportunité, si chaque paroisse qui le constitue doit avoir son propre Conseil pastoral paroissial[77], où s’il estpréférable que cette charge soit confiée à un Conseil pastoral unique pour toutes les communautés intéressées. Quelle que soitla situation, du fait qu’elles conservent la personnalité et la capacité juridique, chaque paroisse faisant partie du regroupementdoit garder son propre Conseil pour les affaires économiques[78].

60. Afin de favoriser une action évangélisatrice d’ensemble et un soin pastoral plus efficace, il est opportun de constituer, pourles paroisses d’un regroupement, des services pastoraux communs dans des domaines déterminés (par exemple la catéchèse, lacharité, la pastorale des jeunes ou des familles), avec la participation de toutes les composantes du Peuple de Dieu, clercs,consacrés et fidèles laïcs.

VII.d. La Zone pastorale

61. Si plusieurs “unités pastorales” peuvent constituer un vicariat forain, de la même façon, surtout dans les diocèsesterritorialement plus étendus, plusieurs vicariats forains peuvent être réunis par l’Evêque qui aura entendu le Conseilpresbytéral[79], en “districts” ou “zones pastorales”[80], sous la conduite d’un Vicaire épiscopal[81] ayant le pouvoir exécutifordinaire pour l’administration pastorale de la zone, au nom de l’Evêque diocésain, sous son autorité et en communion avec lui,cela en plus des facultés spéciales que ce dernier voudra lui attribuer au cas par cas.

VIII. Les formes ordinaires et extraordinaires selon lesquelles on confie la charge pastorale de la communautéparoissiale

62. En premier lieu, le curé et les autres prêtres, qui sont en communion avec l’Evêque, représentent une référencefondamentale pour la communauté paroissiale, en raison de la charge de pasteur qui est la leur[82]. En cultivant la vie communeet la fraternité sacerdotale, le curé et le presbyterium célèbrent la vie sacramentelle, pour la communauté et avec elle, et sontappelés à organiser la paroisse de manière à ce qu’elle soit un signe efficace de communion[83].

63. Par rapport à la présence et à la mission des prêtres dans la communauté paroissiale, il faut faire une mention particulière dela vie commune[84] ; même si elle ne constitue pas une obligation pour le clergé séculier, elle est recommandée par le can. 280.Il faut rappeler à ce propos la valeur fondamentale de l’esprit de communion, de la prière et de l’action pastorale commune de lapart des clercs[85], en vue d’un témoignage effectif de fraternité sacramentelle[86] et d’une action évangélisatrice plus efficace.

64. Quand le Presbyterium expérimente la vie communautaire, l’identité sacerdotale se fortifie, les préoccupations matériellesdiminuent et la tentation de l’individualisme cède le pas à la profondeur de la relation personnelle. La prière commune, leséchanges d’idées et l’étude, qui ne doivent jamais manquer dans la vie sacerdotale, peuvent constituer un grand soutien dans laformation d’une spiritualité presbytérale incarnée dans le quotidien.

Il convient en tout cas que, selon son discernement et dans la limite du possible, l’Evêque tienne compte des affinités humaineet spirituelle entre les prêtres, auxquels il désire confier une paroisse ou un regroupement de paroisses, tout en les invitant àune disponibilité généreuse dans leur nouvelle mission pastorale et à l’une ou l’autre forme de partage de vie avec lesconfrères[87].

65. Dans certains cas, surtout là où le presbytère n’est pas de tradition ou d’habitude, ou bien lorsque, pour une raison ou uneautre, il n’est pas disponible comme habitation du prêtre, il peut arriver que celui-ci retourne vivre auprès de sa famille d’origine,premier lieu de formation humaine et de découverte vocationnelle[88].

D’un côté, cette pratique peut se révéler positive en ce qui concerne la vie quotidienne du prêtre, du fait qu’elle lui garantit uncadre domestique serein et stable, surtout quand les parents sont encore présents. Mais d’un autre côté, il faut éviter que cesrelations familiales soient vécues par le prêtre comme une dépendance intérieure et une source de moindre disponibilité pour unministère à temps plein, ou encore comme un choix qui, au lieu de la compléter, exclut la relation avec la famille presbytérale etla communauté des fidèles.

VIII.a. Le Curé

66. L’office de curé comporte la pleine charge d’âmes[89]. En conséquence, pour qu’un fidèle soit validement nommé curé, il fautqu’il ait reçu l’Ordre du presbytérat[90]. On exclut toute possibilité de conférer ce titre ou les fonctions qui lui appartiennent à quiserait privé de cet Ordre, même dans le cas où on manquerait de prêtres. Précisément en raison de la relation de connaissanceet de proximité qui doit exister entre un pasteur et la communauté, l’office de curé ne peut pas être confié à une personnejuridique[91]. En particulier – mis à part ce qui est prévu par le can. 517, §§1-2 – l’office de curé ne peut être confié à un groupede personnes, composé de clercs et de laïcs. Il faut par conséquent éviter les expressions comme “team responsable”, “équiperesponsable”, ou d’autres semblables, qui laisseraient entendre qu’il s’agit d’un gouvernement collégial de la paroisse.

67. Du fait qu’il est le « pasteur propre de la paroisse qui lui est confiée »[92], la représentation juridique de celle-ci revient ipsojure au curé[93]. Il est l’administrateur responsable des biens paroissiaux, qui sont des “biens ecclésiastiques”, par conséquentsoumis aux normes canoniques correspondantes[94].

68. Comme l’affirme le Concile Vatican II, « dans sa paroisse chaque curé doit jouir, en son office, de la stabilité que requiert lebien des âmes »[95]. Comme principe général, il est donc demandé que le curé soit « nommé à temps indéterminé »[96].

L’Evêque diocésain peut toutefois nommer des curés pour un temps déterminé, si la Conférence épiscopale l’a décidé ainsi pardécret. Du fait qu’il est nécessaire que le curé puisse créer un lien effectif et efficace avec la communauté qui lui est confiée, ilconvient que les Conférences épiscopales n’établissent pas un temps trop bref, inférieur à 5 ans, pour les nominations à tempsdéterminé.

69. Dans tous les cas, même s’ils sont nommés pour un “temps indéterminé” ou avant que le “temps déterminé” n’arrive àéchéance, les curés doivent se montrer disponibles pour d’éventuels transferts dans une autre paroisse ou office, « si le bien desâmes ou la nécessité ou l’utilité de l’Eglise le requièrent »[97]. Il faut en effet le rappeler : c’est le curé qui est au service de laparoisse, non le contraire.

70. Ordinairement, là où cela est possible, il est bon que le curé ait la charge pastorale d’une seule paroisse. « Cependant, àcause de la pénurie de prêtres ou d’autres circonstances, la charge de plusieurs paroisses voisines peut être confiée au mêmecuré »[98]. Par exemple, parmi les “autres circonstances”, on peut citer l’exiguïté du territoire ou de la population, ou encore laproximité des paroisses intéressées. Si l’Evêque diocésain confie plusieurs paroisses à un seul curé, il doit considérerattentivement si ce dernier pourra exercer pleinement et concrètement, comme vrai pasteur, l’office de curé de toutes lesparoisses et de chacune d’elles[99].

71. Une fois nommé, le curé jouit du plein exercice des fonctions qui lui sont confiées, avec tous les droits et les responsabilitésqui en découlent, jusqu’à ce qu’il ne cesse légitimement son office pastoral[100]. Pour sa révocation ou son transfert avantl’échéance de son mandat, il faut observer les procédures canoniques correspondantes, que l’Eglise utilise pour le discernementde ce qui convient dans chaque cas concret[101].

72. Quand le bien des fidèles le requiert, même s’il n’existe pas d’autres causes de cessation, le curé qui a atteint ses 75 ans,doit accueillir l’invitation que l’Evêque diocésain peut lui adresser de renoncer à la paroisse[102]. Il faut considérer la présentationde la renonciation, à 75 ans[103], comme un devoir moral, même s’il n’est pas canonique. Elle ne fait cependant pas cesserautomatiquement l’office. Elle arrive seulement quand l’Evêque diocésain a communiqué par écrit à l’intéressé l’acceptation desa renonciation[104]. Par ailleurs, que l’Evêque prenne en considération de manière bienveillante la renonciation présentée parun curé, même s’il le fait seulement en raison de ses 75 ans.

73. Dans tous les cas, avant d’accepter la renonciation, afin d’éviter une conception fonctionnelle du ministère, l’Evêquediocésain pèsera prudemment toutes les circonstances de la personne et du lieu, comme par exemple l’existence de raisons desanté ou de discipline, le manque de prêtres, le bien de la communauté paroissiale et d’autres éléments de ce genre. Ilacceptera la renonciation s’il trouve une cause juste et proportionnée[105].

74. Autrement, si les conditions personnelles du prêtre le permettent et si l’opportunité pastorale le conseille, l’Evêqueconsidérera la possibilité de lui laisser l’office de curé, éventuellement en mettant auprès de lui quelqu’un pour l’aider et enpréparant la succession. En outre, « selon les cas, l’Evêque peut confier une paroisse plus petite et moins lourde à un curé qui aprésenté sa renonciation »[106], ou de toute manière lui donner une autre charge pastorale adaptée à ses possibilités concrètes,tout en invitant le prêtre à comprendre, si c’était nécessaire, qu’il ne doit en aucun cas se sentir “rétrogradé” ou “puni” en raisond’un transfert de ce genre.

VIII.b. L’Administrateur paroissial

75. Au cas où il ne serait pas possible de nommer immédiatement un curé, la désignation d’un administrateurparoissial[107]devra se faire seulement en conformité avec ce que prévoit la norme canonique[108].

Il s’agit en effet d’un office essentiellement transitoire qui est exercé dans l’attente de la nomination d’un nouveau curé. Il estdonc illégitime que l’Evêque diocésain nomme un administrateur paroissial et le laisse dans cette charge pendant une longuepériode, supérieure à un an, ou même de manière stable, en évitant de pourvoir à la nomination du curé.

Comme l’atteste l’expérience, cette solution est souvent adoptée pour contourner les conditions du droit concernant le principede la stabilité du curé qui est ainsi violé. Il en résulte un dommage pour la mission du prêtre en question ainsi que pour lacommunauté elle-même qui, dans ces conditions d’incertitude par rapport à la présence de son pasteur, ne peut pasprogrammer des plans d’évangélisation qui aient de l’ampleur et doit donc se limiter à une pastorale de conservation.

VIII.c. Quand la charge pastorale est confiée solidairement

76. Comme autre possibilité, « là où les circonstances l’exigent, la charge pastorale d’une paroisse ou de plusieurs paroissesensemble peut être confiée “in solidum” à plusieurs prêtres »[109]. Cette solution peut être adoptée, au jugement de l’Evêque,quand les circonstances concrètes le réclament, en particulier pour le bien de la communauté intéressée, grâce à une actionpastorale commune et plus efficace, mais aussi pour promouvoir une spiritualité de communion parmi les prêtres[110].

En de tels cas, le groupe des prêtres, en communion avec les autres composantes des communautés paroissiales intéressées,agit selon une délibération commune, avec un Modérateur qui est un primus inter pares par rapport aux autres prêtres, curés àtous les effets.

77. Il est vivement recommandé que chaque communauté de prêtres, auxquels est confiée in solidum la charge pastorale d’uneou plusieurs paroisses, élabore un règlement intérieur de telle sorte que chacun des prêtres puisse remplir au mieux les tâcheset les fonctions qui lui reviennent[111].

La responsabilité propre du Modérateur est de coordonner le travail commun de la paroisse ou des paroisses confiées au groupe,d’assumer leur représentation juridique[112], de coordonner l’exercice de la faculté d’assister aux mariages et de concéder lesdispenses qui reviennent aux curés[113], et de répondre devant l’Evêque de toute l’activité du groupe[114].

VIII.d. Le Vicaire paroissial

78. Comme un enrichissement, peut trouver place, à l’intérieur des solutions indiquées ci-dessus, la possibilité qu’un prêtre soitnommé vicaire paroissial et chargé d’un secteur spécifique de la pastorale (jeunes, anciens, malades, associations,confraternités, formation, catéchèse, etc.), “transversale” à plusieurs paroisses, ou bien pour accomplir tout le ministère ou unepartie précise de celui-ci, dans une des paroisses[115].

Dans le cas d’une charge conférée à un vicaire paroissial dans plusieurs paroisses confiées à des curés différents, il convient,dans le Décret de nomination, d’expliciter et de décrire les missions qui lui sont confiées dans chaque communauté paroissiale,ainsi que le type de rapport qu’il doit entretenir avec les curés, en ce qui concerne la résidence, la subsistance et la célébrationde la Messe.

VIII.e. Les Diacres

79. Les diacres sont des ministres ordonnés, incardinés dans un diocèse ou d’autres réalités ecclésiales qui en ont la faculté[116] ; ils sont collaborateurs de l’Evêque et des prêtres dans l’unique mission évangélisatrice, avec la charge spécifique, en vertu dusacrement reçu, de « servir le Peuple de Dieu dans la diaconie de la liturgie, de la parole et de la charité »[117].

80. Pour sauvegarder l’identité des diacres et en vue de la promotion de leur ministère, le Pape François a tout d’abord mis engarde contre certains risques concernant la compréhension de la nature du diaconat: « Nous devons faire attention à ne pas voirles diacres comme des demi-prêtres et des demi-laïcs. […] Et l’image du diacre comme une sorte d’intermédiaire entre les fidèleset les pasteurs ne va pas bien non plus. Ni à mi-chemin entre les prêtres et les laïcs, ni à mi-chemin entre les pasteurs et lesfidèles. Et il existe deux tentations. Il y a le danger du cléricalisme : le diacre qui est trop clérical. […] Et l’autre tentation, lefonctionnalisme : c’est un assistant qui aide le prêtre pour ceci ou pour cela »[118].

Dans le même discours, le Saint Père a ensuite offert quelques précisions par rapport au rôle spécifique des diacres à l’intérieurde la communauté ecclésiale : « Le diaconat est une vocation spécifique, une vocation familiale qui implique le service. […] Cemot est la clé pour comprendre votre charisme. Le service comme un des dons caractéristiques du peuple de Dieu. Le diacre est— pour ainsi dire — le gardien du service dans l’Eglise. Chaque parole doit être bien mesurée. Vous êtes les gardiens du servicedans l’Eglise : le service de la Parole, le service de l’Autel, le service des Pauvres »[119].

81. La doctrine sur le diaconat a connu tout au long des siècles une importante évolution. Sa reprise par le Concile Vatican IIcorrespond, entre autre, à une clarification doctrinale et à un élargissement de l’action ministérielle de référence, qui ne se limitepas à “enfermer” le diaconat dans le seul domaine du service caritatif ou à le réserver – selon ce qui a été établi par le Concile deTrente – aux seuls diacres en vue du sacerdoce, presqu’uniquement ordonnés pour le service liturgique. Le Concile Vatican IIprécise qu’il s’agit d’un degré du sacrement de l’Ordre, si bien que « la grâce sacramentelle leur donne la force nécessaire pourservir le peuple de Dieu dans la “diaconie” de la liturgie, de la prédication et de la charité, en communion avec l’évêque et sonpresbyterium »[120].

La réception postconciliaire reprend ce qui a été établi par Lumen gentium et définit toujours mieux l’office des diacres commeune participation du Sacrement de l’Ordre, bien que selon un degré différent. Dans son audience aux participants du Congrèsinternational sur le Diaconat, Paul VI voulut rappeler, en effet, que le diaconat sert les communautés chrétiennes « tant dansl’annonce de la Parole de Dieu que dans le ministère des sacrements et dans l’exercice de la charité »[121]. D’autre part, bien quedans le livre des Actes (Ac 6, 1-6), il semblerait que les sept hommes choisis soient destinés au seul service des tables, enréalité, le même livre biblique raconte comment Etienne et Philippe exercent à plein titre la “diaconie de la Parole”. Commecollaborateurs des Douze et de Paul, ils exercent donc leur ministère dans deux domaines : l’évangélisation et la charité.

Les fonctions ecclésiales qui peuvent être confiées à un diacre sont donc nombreuses. Ce sont toutes celles qui ne comportentpas la pleine charge des âmes[122]. Le Code de Droit Canonique, cependant, détermine quels sont les offices réservés auxprêtres et lesquels peuvent être confiés aux laïcs ; par contre on ne voit pas l’indication de quelque office particulier dans lequelle ministère diaconal puisse manifester sa spécificité.

82. Quoi qu’il en soit, l’histoire du diaconat rappelle que celui-ci a été institué dans le cadre d’une vision ministérielle de l’Egliseet donc comme ministère ordonné au service de la Parole et de la charité; ce dernier domaine comprend aussi l’administrationdes biens. Cette double mission du diacre s’exprime ensuite dans le cadre liturgique, dans lequel il est appelé à proclamerl’Evangile et à servir à la table eucharistique. Ces références pourraient aider à expliciter les tâches spécifiques du diacre etvalorisent les aspects propres à cette vocation, en vue de la promotion du ministère diaconal.

VIII.f. Les Personnes consacrées

83. Dans de nombreux cas, sont présentes dans la communauté paroissiale des personnes qui appartiennent à la vie consacrée.Celle-ci « n’est pas une réalité extérieure ou indépendante de la vie de l’Église locale, mais elle constitue une manièreparticulière, marquée par le radicalisme évangélique, d’être présent en son sein, avec ses dons spécifiques »[123]. En outre,intégrée dans la communauté aux côtés des clercs et des laïcs, la vie consacrée « se situe dans la dimension charismatique del’Église […]. La spiritualité des Instituts de vie consacrée peut devenir, tant pour le fidèle laïc que pour le prêtre, une ressourcesignificative pour vivre sa vocation propre »[124].

84. La contribution que les consacrés peuvent apporter à la mission évangélisatrice de la communauté paroissiale dérive d’abordde leur “être”, c’est-à-dire du témoignage d’une suite radicale du Christ par le moyen de la profession des conseilsévangéliques[125], et seulement ensuite par leur “agir”, c’est-à-dire par les œuvres accomplies conformément au charisme dechaque institut (par exemple, catéchèse, charité, formation, pastorale des jeunes, soin des malades)[126].

VIII.g. Les Laïcs

85. La communauté paroissiale se compose d’une manière spéciale de fidèles laïcs[127]. En raison du baptême et des autressacrements de l’initiation chrétienne, et en de nombreux cas du mariage[128], ils participent à l’action évangélisatrice de l’Eglise,étant donné que « la vocation et la mission propre des fidèles laïcs est la transformation des diverses réalités terrestres pour quetoute l’activité humaine soit transformée par l’Évangile »[129].

En particulier, les fidèles laïcs ont de manière propre et spécifique le caractère séculier, c’est-à-dire de « chercher le Règne deDieu à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu »[130]. Ils « peuvent aussi se sentir appelés ou êtreappelés à collaborer avec leurs pasteurs au service de la communauté ecclésiale, pour la croissance et la vitalité de celle-ci,exerçant des ministères très diversifiés, selon la grâce et les charismes que le Seigneur voudra bien déposer en eux »[131].

86. Il est demandé aujourd’hui à tous les fidèles laïcs un engagement généreux au service de la mission évangélisatrice, toutd’abord par le témoignage global d’une vie quotidienne conforme à l’Evangile dans les lieux de vie habituels et à tous les niveauxde responsabilité, ensuite d’une manière particulière par l’acceptation d’engagements qui leur correspondent, au service de lacommunauté paroissiale[132].

VIII.h. Autres formes selon lesquelles on peut confier la charge pastorale

87. Il existe encore une autre modalité selon laquelle l’Evêque – comme le montre le can. 517, §2 – peut pourvoir à la chargepastorale d’une communauté quand, en raison de la pénurie des prêtres, il n’est pas possible de nommer un curé ni unadministrateur paroissial qui puisse l’assumer à temps plein. Dans de telles circonstances pastoralement problématiques, poursoutenir la vie chrétienne et permettre à la mission évangélisatrice de la communauté de se poursuivre, l’Evêque diocésain peutconfier une participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse à un diacre, à un consacré ou à un laïc, ou encore à ungroupe de personnes (par exemple, un institut religieux, une association)[133].

88. Ceux à qui sera confiée la participation à la charge pastorale de la communauté, seront coordonnés et guidés par un prêtrepourvu de facultés légitimes, constitué “Modérateur de la charge pastorale”. Lui reviennent de manière exclusive le pouvoir et lesfonctions du curé, bien qu’il n’en ait pas l’office, avec les devoirs et les droits conséquents.

Il faut rappeler qu’il s’agit d’une forme extraordinaire de la manière de confier la charge pastorale, en raison de l’impossibilité denommer un curé ou un administrateur paroissial, à ne pas confondre avec la coopération ordinaire active et avec l’acceptation deresponsabilités de la part de tous les fidèles.

89. Pour le recours à cette solution extraordinaire, il faut d’abord préparer adéquatement le Peuple de Dieu, et avoir ensuite soinde l’adopter seulement pour le temps nécessaire et non pour une période indéfinie[134]. La juste compréhension et l’applicationde ce canon requiert que le recours à ce qui est prévu « intervienne dans le scrupuleux respect des clauses qu’elle contient, àsavoir : a) “par manque de prêtres”, et non pas pour des raisons de commodité ou d’une équivoque “promotion du laïcat” […] ; b)restant ferme qu’il s’agit de “participation à l’exercice de la charge pastorale”, et non pas de diriger, coordonner, modérer,gouverner la paroisse ; chose qui, selon les termes même du canon, ne revient qu’à un prêtre »[135].

90. Pour mener à bonne fin le fait de confier la charge pastorale selon le can. 517, §2[136], il faut s’en tenir à certains critères.Tout d’abord, comme il s’agit d’une solution pastorale extraordinaire et temporaire[137], l’unique cause canonique qui rendlégitime son recours est un manque de prêtres, en raison duquel il n’est pas possible de pourvoir à la charge pastorale de lacommunauté paroissiale avec la nomination d’un curé ou d’un administrateur paroissial. Par ailleurs, un ou plusieurs diacres sontà préférer à des consacrés et à des laïcs pour un tel type de gestion de la charge pastorale[138].

91. En tout cas, la coordination de l’activité pastorale ainsi organisée revient au prêtre désigné par l’Evêque diocésain commeModérateur ; ce prêtre possède de manière exclusive les pouvoirs et les facultés qui sont propres au curé ; les autres fidèles ont,par contre, « une participation à l’exercice de la charge pastorale de la paroisse »[139].

92. Le diacre et les autres personnes non ordonnées, qui participent à l’exercice de la charge pastorale, peuvent accomplir lesseules fonctions qui correspondent à leur état de diacre ou de laïc, en respectant « les propriétés originelles de diversité et decomplémentarité entre les dons et les fonctions des ministres ordonnés et des fidèles laïcs, propres à l’Église que Dieu a voulueorganiquement structurée »[140].

93. Enfin, il est vivement recommandé que, dans le décret par lequel il nomme le prêtre Modérateur, l’Evêque expose, au moinssommairement, les motifs pour lesquels il a été nécessaire de confier la charge pastorale d’une ou plusieurs communautésparoissiales selon cette forme extraordinaire, ceci ayant pour conséquence les formes de l’exercice du ministère du prêtre ainsinommé.

IX. Les fonctions et les ministères paroissiaux

94. En plus de la collaboration occasionnelle, que chaque personne de bonne volonté – même les non-baptisés – peut apporteraux activités quotidiennes de la paroisse, il existe d’autres fonctions stables, sur la base desquelles les fidèles acceptent, pour uncertain temps, la responsabilité d’un service à l’intérieur de la communauté paroissiale. On peut penser, par exemple, auxcatéchistes, aux servants d’autel, aux éducateurs qui œuvrent dans des groupes et des associations, à ceux qui se dévouentdans les œuvres de charité ou dans divers types de dispensaires ou centres d’écoute, aux visiteurs des malades.

95. En tout cas, quand on indique les charges qui sont confiées aux diacres, aux consacrés et aux fidèles laïcs qui reçoivent uneparticipation à l’exercice de la charge pastorale, il faut utiliser une terminologie qui corresponde de façon correcte aux fonctionsqu’ils peuvent exercer conformément à leur état, de manière à ce que soit bien explicite la différence essentielle qui existe entrele sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel, et que soit bien claire la nature de la fonction reçue par chacun.

96. Il revient donc avant tout à l’Evêque diocésain et, pour ce qui est de sa compétence, au curé, de veiller à ce que les fonctionsdes diacres, des consacrés et des laïcs qui ont un rôle de responsabilité dans la paroisse, ne soient pas désignées par desexpressions comme “curé”, “co-curé”, “pasteur”, “chapelain”, “modérateur”, “responsable paroissial”, ou d’autres appellationssemblables[141] qui sont réservées par le droit aux prêtres[142], du fait qu’elles ont une relation directe avec le profil ministérieldes prêtres.

En ce qui concerne les fidèles que l’on vient d’évoquer et les diacres, des expressions comme “confier la charge pastorale d’uneparoisse”, “présider la communauté paroissiale”, et d’autres similaires, sont également illégitimes et non conformes à leuridentité vocationnelle, du fait qu’elles ont un rapport direct avec la spécificité du ministère sacerdotal, dont la compétencerevient au curé.

Il semble plus approprié d’utiliser par exemple l’expression “diacre coopérateur”, et pour les consacrés et les laïcs, “coordinateurpastoral de … (un secteur de la pastorale)”, “coopérateur pastoral”, “assistant pastoral”, “chargé de … (un secteur de lapastorale)”.

97. Les fidèles laïcs peuvent, conformément au droit, être institués de manière stable lecteurs et acolytes par un rite spécial,selon le can. 230, §1. Le fidèle non ordonné peut être appelé “ministre extraordinaire” seulement s’il a été effectivement appelépar l’Autorité compétente[143] à accomplir les fonctions de suppléance dont il est question aux can. 230, §3 et 943. Unedéputation temporaire dans l’action liturgique, prévue par le can. 230, §2, même si elle se prolonge dans le temps, ne confèreaucune dénomination spéciale au fidèle non ordonné[144].

Ces fidèles laïcs doivent être en pleine communion avec l’Eglise catholique[145], avoir reçu une formation adéquate à la fonctionqu’ils sont appelés de remplir, et avoir une conduite personnelle et pastorale exemplaire qui les rende crédibles dans leur service.

98. En plus de ce qui revient aux Lecteurs et aux Acolytes institués de façon stable[146], l’Evêque peut, selon un jugementprudentiel, confier officiellement quelques charges[147] aux diacres, aux personnes consacrées, ainsi qu’aux fidèles laïcs, sous laconduite et la responsabilité du curé, comme par exemple:

1°. La célébration d’une liturgie de la Parole les dimanches et aux fêtes de précepte, quand, « faute de ministre sacré ou pourtoute autre cause grave, la participation à la célébration eucharistique est impossible »[148]. Il s’agit d’une possibilitéexceptionnelle, à laquelle on recourt seulement s’il existe une réelle impossibilité et en ayant soin de confier ces liturgies auxdiacres, dans la mesure où ils sont présents ;

2°. L’administration du baptême, en tenant compte que « le ministre ordinaire du baptême est l’Evêque, le prêtre et le diacre»[149] et que, ce qui est prévu par le can. 861, §2 constitue une exception, qui relève du jugement de l’Ordinaire du lieu ;

3°. La célébration du rite des obsèques, dans le respect de ce qui est prévu au n. 19 des Praenotanda de l’Ordo exsequiarum.

99. Les fidèles laïcs peuvent prêcher dans une église ou dans un oratoire si les circonstances ou un cas particulier le demandent,« selon les dispositions de la Conférence Episcopale »[150] et « en conformité avec le droit et les normes liturgiques, dans lerespect des clauses qu’ils contiennent »[151]. En revanche, ils ne pourront en aucun cas prononcer l’homélie pendant lacélébration de l’Eucharistie[152].

100. De plus, « là où il n’y a ni prêtre ni diacre, l’Évêque diocésain, sur avis favorable de la conférence des Évêques et avecl’autorisation du Saint-Siège, peut déléguer des laïcs pour assister aux mariages »[153].

X. Les Organismes de coresponsabilité ecclésiale

X.a. Le Conseil paroissial pour les Affaires Economiques

101. La gestion des biens dont dispose chaque paroisse d’une façon ou d’une autre constitue un domaine importantd’évangélisation et de témoignage évangélique, devant l’Eglise et la société civile car, comme l’a rappelé le Pape François, « tousles biens que nous possédons, le Seigneur nous les donne pour que le monde, l’humanité, aillent de l’avant, et pour aider lesautres »[154]. Le curé ne peut donc, ni ne doit être seul pour accomplir une telle fonction[155], il est nécessaire qu’il soit assistépar des collaborateurs pour administrer les biens de l’Eglise avant tout avec un zèle évangélisateur et un esprit missionnaire[156].

102. Pour cette raison, il faut nécessairement constituer dans chaque paroisse le Conseil pour les Affaires Economiques, qui estun organisme consultatif, présidé par le curé et formé d’au moins trois fidèles[157] ; le nombre minimum de trois est nécessairepour qu’on puisse considérer que ce Conseil est “collégial” ; il faut rappeler que le curé préside le Conseil pour les AffairesEconomiques mais n’est pas compté parmi ses membres.

103. En cas d’absence de normes spécifiques données par l’Evêque diocésain, c’est le curé qui détermine le nombre desmembres du Conseil, en rapport avec la grandeur de la paroisse, et s’ils doivent être nommés par lui ou plutôt élus par lacommunauté paroissiale.

Les membres de ce Conseil n’appartiennent pas nécessairement à la paroisse elle-même, ils doivent être de bonne réputation etexperts dans les questions économiques et juridiques[158] pour pouvoir rendre un service effectif et compétent, de manière à ceque le Conseil ne soit pas un organisme purement formel.

104. Enfin, à moins que l’Evêque diocésain n’en ait disposé autrement avec la prudence requise, et qu’il n’existe des normes dudroit civil contraires, rien n’empêche que la même personne puisse être membre du Conseil pour les Affaires Economiques deplusieurs paroisses, lorsque les circonstances le demandent.

105. Les normes, que l’Evêque diocésain aura éventuellement promulguées dans ce domaine, devront tenir compte dessituations spécifiques des paroisses, comme par exemple leur dimension particulièrement modeste ou leur appartenance à uneunité pastorale[159].

106. Le Conseil pour les Affaires Economiques peut jouer un rôle de particulière importance pour développer, à l’intérieur descommunautés paroissiales, la culture de la coresponsabilité, de la transparence administrative et de l’attention aux besoins del’Eglise. En particulier, la transparence doit être entendue, non comme une simple présentation formelle des données, maisplutôt comme une juste information de la communauté et une occasion favorable pour sa formation active. Il s’agit d’un modusagendi incontournable pour la crédibilité de l’Eglise, surtout quand elle doit administrer des biens importants.

107. Ordinairement, l’objectif de la transparence peut être atteint avec la publication du compte-rendu annuel qui doit êtred’abord présenté à l’Ordinaire du lieu[160], avec l’indication détaillée des entrées et des sorties. Ainsi, étant donné que les biensappartiennent à la paroisse, non au curé, qui en est cependant l’administrateur, l’ensemble de la communauté pourra se rendrecompte de la manière dont les biens sont administrés, ainsi que de la situation économique de la paroisse et des ressources dontelle peut effectivement disposer.

X.b. Le Conseil pastoral paroissial

108. La norme canonique actuelle[161] laisse à l’Evêque diocésain le choix de l’érection d’un Conseil pastoral dans les paroisses,ce qui est cependant vivement recommandé, comme l’a rappelé le Pape François : « Combien les conseils pastoraux sontnécessaires ! Un évêque ne peut guider un diocèse sans les conseils pastoraux. Un curé ne peut pas guider la paroisse sans lesconseils pastoraux »[162].

La flexibilité de la norme permet de toute manière les adaptations estimées opportunes dans les circonstances concrètes,comme par exemple dans le cas de plusieurs paroisses confiées à un seul curé, ou en cas d’existence d’une unité pastorale :dans de tels cas, il est possible de constituer un seul Conseil pastoral pour plusieurs paroisses.

109. Le sens théologique du Conseil pastoral s’inscrit dans la réalité constitutive de l’Eglise, c’est-à-dire son être de “Corps duChrist” qui implique une “spiritualité de communion”. Dans la communauté chrétienne, en effet, la diversité des charismes et desministères qui dérive de l’incorporation au Christ et du don de l’Esprit, ne peut pas devenir « uniformité, obligation de tout faireensemble et tout pareillement, de penser tous et toujours de la même façon » [163]. Au contraire, en vertu du sacerdocebaptismal[164], chaque fidèle est constitué pour l’édification du Corps tout entier et, en même temps, l’ensemble du Peuple deDieu, dans une coresponsabilité réciproque de ses membres, participe à la mission de l’Eglise, c’est-à-dire qu’il discerne dansl’histoire les signes de la présence de Dieu et devient témoin de son Règne[165].

110. Loin d’être un simple organisme bureaucratique, le Conseil pastoral met donc en relief et réalise le caractère central duPeuple de Dieu comme sujet et acteur vivant de la mission évangélisatrice, du fait que, par le baptême et la confirmation,chaque fidèle a reçu les dons de l’Esprit : « Renaître à la vie divine par le baptême constitue un premier pas ; il faut ensuite secomporter en fils de Dieu, c’est-à-dire se conformer au Christ qui œuvre dans la Sainte Eglise, en se laissant entrainer dans samission dans le monde. L’onction de l’Esprit Saint pourvoit à cela : “sans sa force, il n’y a rien dans l’homme” (cf. Séquence de laPentecôte). […] De même que toute la vie de Jésus a été animée par l’Esprit, de même la vie de l’Eglise et de chacun de sesmembres est sous la conduite du même Esprit »[166].

A la lumière de cette vision de fond, on peut se rappeler des paroles de Saint Paul VI selon lequel « c’est la mission du Conseilpastoral d’étudier, d’examiner tout ce qui concerne les activités pastorales, et proposer ensuite des conclusions pratiques, afinde promouvoir la conformité de la vie et de l’action du Peuple de Dieu avec l’Evangile »[167], en étant conscients que, comme l’arappelé le Pape François, le but de ce Conseil « n’est pas principalement l’organisation ecclésiale, mais le rêve missionnaire derejoindre tout le monde »[168].

111. Le Conseil pastoral est un organisme consultatif, régi selon les normes établies par l’Evêque diocésain, pour définir lescritères de sa composition, la modalité de l’élection de ses membres, ses objectifs et son mode de fonctionnement[169]. En toutcas, pour éviter de dénaturer le caractère de ce Conseil, il est bon d’éviter de l’appeler “team” ou “équipe”, c’est-à-dire selon destermes qui ne sont pas aptes à exprimer correctement le rapport ecclésial et canonique qui existe entre le curé et les autresfidèles.

112. Dans le respect des normes diocésaines à son sujet, il est nécessaire que le Conseil pastoral soit effectivement représentatifde la communauté dont il est l’expression, dans toutes ses composantes (prêtres, diacres, consacrés, et laïcs). Il constitue lecadre spécifique dans lequel les fidèles peuvent exercer leur droit et leur devoir d’exprimer aux pasteurs leur pensée concernantle bien de la communauté paroissiale, et de la partager aux autres fidèles[170].

La fonction principale du Conseil Pastoral Paroissial est donc de rechercher et d’étudier des propositions pratiques en vued’initiatives pastorales et caritatives qui concernent la paroisse, en syntonie avec la vie du diocèse.

113. Le Conseil Pastoral Paroissial « ne possède que voix consultative »[171], en ce sens que ses propositions doivent êtreaccueillies favorablement par le curé pour devenir opérantes. Afin de mener un processus de discernement commun, le curé esttenu, pour sa part, de considérer attentivement les indications du Conseil Pastoral, surtout s’il s’est exprimé à l’unanimité.

Pour que le service du Conseil pastoral puisse être efficace et profitable, il importe d’éviter deux extrêmes : d’une part, celui ducuré qui se limite à présenter au Conseil pastoral des décisions qu’il a déjà prises, ou bien sans avoir donné les informationspréalables nécessaires, ou encore qui le convoque rarement, seulement pro forma ; l’autre extrême est celui d’un Conseil dont lecuré est seulement un des membres, ce qui le prive de fait de son rôle de pasteur et de guide de la communauté[172].

114. Enfin, il convient que le Conseil pastoral soit autant que possible composé de ceux qui exercent une responsabilité effectivedans la vie pastorale de la paroisse, ou qui y sont concrètement engagés, afin d’éviter que les réunions se transforment enéchange d’idées abstraites qui ne tiennent pas compte de la vie réelle de la communauté, avec ses richesses et ses problèmes.

X.c. Autres formes de coresponsabilité dans la charge pastorale

115. Lorsqu’une communauté de fidèles ne peut être érigée en paroisse ou quasi-paroisse[173], l’Evêque diocésain, après avoirentendu le Conseil presbytéral[174], pourvoira à sa charge pastorale[175] d’une autre manière, en considérant par exemple lapossibilité de constituer des centres pastoraux, dépendants du curé du lieu, comme “centres missionnaires” pour promouvoirl’évangélisation et la charité. Dans ces cas, il convient d’attacher à ces réalités une église qui convienne ou un oratoire[176] et derédiger des normes diocésaines de référence pour ses activités, en sorte qu’elles soient coordonnées et complémentaires parrapport à celles de la paroisse.

116. Ces centres ainsi définis, qu’on appelle “diaconies” dans quelques diocèses, pourront être confiés – quand c’est possible – àun vicaire paroissial ou même, d’une façon spéciale, à un ou plusieurs diacres permanents, qui en aient la responsabilité et lesgèrent, éventuellement avec leurs familles, sous la responsabilité du curé.

117. Ces centres peuvent devenir des avant-postes missionnaires et des structures de proximité, surtout dans les paroisses auxgrandes étendues, qui assurent des temps de prière et d’adoration eucharistique, la catéchèse et d’autres activités en faveur desfidèles, spécialement celles qui concernent la charité à l’égard des pauvres et des indigents, le soin des malades. Cela peut seréaliser avec la collaboration de consacrés et de laïcs ainsi que de toute personne de bonne volonté.

Les responsables du centre pastoral auront soin, grâce au curé et aux autres prêtres de la communauté, de garantir lacélébration la plus fréquente possible des sacrements, surtout de la messe et de la réconciliation.

XI. Les offrandes à l’occasion de la célébration des sacrements

118. Il existe un thème connexe à la vie des paroisses et à leur mission évangélisatrice : l’offrande destinée au prêtre qui célèbrela messe et celles qui sont faites à l’occasion des autres sacrements et qui reviennent à la paroisse[177]. Il s’agit d’une offrandequi, par sa nature, doit être de la part du donateur un acte libre, laissé à sa conscience, à son sens de la responsabilitéecclésiale, et non un “prix à payer” ou une “taxe à exiger”, comme s’il s’agissait d’un “impôt sur les sacrements”. De fait, avecleur offrande pour la messe, « les fidèles […] contribuent au bien de l’Église et participent par cette offrande à son souci pour lesoutien de ses ministres et de ses œuvres »[178].

119. En ce sens il est important de sensibiliser les fidèles pour qu’ils contribuent volontiers aux nécessités de la paroisse, quisont “leurs affaires”. Il est bon qu’ils apprennent à en prendre soin spontanément, spécialement dans les pays où l’offrande faiteà l’occasion de la célébration de la messe est encore l’unique source de subsistance pour les prêtres et de ressource pourl’évangélisation.

120. Une telle sensibilisation sera d’autant plus efficace que, de leur côté, les prêtres offriront des exemples “vertueux” dansl’usage de l’argent, à la fois par un style de vie sobre et sans excès sur le plan personnel, et par une gestion transparente etavisée des biens paroissiaux, pensés en fonction des besoins réels des fidèles, surtout des plus pauvres et des indigents, plutôtque d’être des “projets” du curé ou d’un groupe restreint de personnes, qui peuvent être bons en soi, mais abstraits.

121. Dans tous les cas, « en matière d’offrande de Messes, on écartera absolument jusqu’à l’apparence de commerce ou detrafic »[179], en tenant compte qu’il « est vivement recommandé aux prêtres, même s’ils n’ont pas reçu d’offrande, de célébrer laMesse aux intentions des fidèles, surtout de ceux qui sont dans le besoin »[180].

Parmi les moyens qui peuvent permettre d’atteindre un tel objectif, on peut penser à une collecte anonyme des offrandes, defaçon à ce que chacun se sente libre de donner ce qu’il peut ou estime juste, sans se sentir obligé de correspondre à une attenteou à un prix.

Conclusion

122. La présente Instruction entend développer le thème du renouveau de la paroisse dans un sens missionnaire, en se fondantsur l’ecclésiologie du Concile Vatican II, éclairé par le Magistère récent, et en considérant les contextes sociaux et culturels quiont connu de profondes mutations.

La paroisse reste une institution incontournable pour la rencontre et la relation vivante avec le Christ et les frères dans la foi.Mais il est tout aussi vrai qu’elle doit être constamment confrontée aux changements qui s’opèrent dans la culture actuelle etdans la vie des personnes. Cela permet d’explorer avec créativité les voies et les moyens nouveaux qui lui permettent d’être à lahauteur de sa tâche première, celle d’être le centre moteur de l’évangélisation.

123. Par conséquent, l’action pastorale a besoin de dépasser les limites territoriales de la paroisse, de manifester plus clairementla communion ecclésiale grâce à une synergie des ministères et des charismes, tout en se structurant comme “pastoraled’ensemble” au service du diocèse et de sa mission.

Il s’agit d’une action pastorale qui, grâce à une collaboration effective et vitale entre prêtres, diacres, consacrés et laïcs, ainsiqu’entre diverses communautés paroissiales d’un même territoire ou d’une région, ait le souci de trouver ensemble lesdemandes, les difficultés et les défis de l’évangélisation et qui cherche à intégrer des voies, des instruments, des propositions etdes moyens capables de les affronter. Un tel projet missionnaire commun pourrait être élaboré et réalisé dans des contextesterritoriaux et sociaux voisins, c’est-à-dire dans des communautés limitrophes ou réunies par les mêmes conditions socio-culturelles, ou encore en référence à des milieux pastoraux homogènes, par exemple dans le cadre d’une nécessairecoordination entre pastorale de la jeunesse, des étudiants et des vocations, comme cela existe déjà dans plusieurs diocèses.

Pour cela, la pastorale d’ensemble, en plus d’une coordination responsable des activités et des structures pastorales capables dese rencontrer et de collaborer ensemble, requiert la contribution de tous les baptisés. Comme le dit le Pape François, « quandnous parlons de “peuple”, il ne faut pas comprendre les structures de la société ou de l’Eglise, mais l’ensemble des personnes quine marchent pas comme des individus mais comme le tissu d’une communauté de tous et pour tous »[181].

Cela exige que l’institution paroissiale historique ne soit pas emprisonnée dans l’immobilisme ou une répétition pastoralepréoccupante, mais qu’elle mette bien au contraire en acte ce “dynamisme en sortie” qui, dans la collaboration entre les diversescommunautés paroissiales et une communion renforcée entre clercs et laïcs, l’oriente effectivement vers la missionévangélisatrice, tâche de tout le Peuple de Dieu, qui marche dans l’histoire comme “famille de Dieu” et qui, dans la synergie deses membres divers, œuvre à la croissance du corps ecclésial tout entier.

Ainsi, le présent Document, en plus de souligner l’urgence d’un semblable renouveau, présente un ensemble de normescanoniques qui précise la possibilité, les limites, les droits et devoirs des pasteurs et des laïcs, afin que la paroisse se redécouvreun lieu fondamental de l’annonce évangélique, de la célébration de l’Eucharistie, espace de fraternité et de charité, d’où rayonnele témoignage chrétien pour le monde. Autrement dit, la paroisse « doit rester, en tant qu’un lieu de créativité, de référence, dematernité. Et là, mettre en œuvre cette capacité inventive ; et quand une paroisse va ainsi de l’avant, elle devient ce quej’appelle une “paroisse en sortie” »[182].

124. Le Pape François invite à invoquer « Marie, Mère de l’Evangélisation » afin qu’elle « nous aide, la Vierge, à dire notre “oui”dans l’urgence de faire résonner la Bonne Nouvelle de Jésus à notre époque ; qu’elle nous obtienne une nouvelle ardeur deressuscités pour porter à tous l’Evangile de la vie qui remporte la victoire sur la mort ; qu’elle intercède pour nous afin que nouspuissions acquérir la sainte audace de rechercher de nouvelles routes pour que parvienne à tous le don du salut »[183].

Le Saint-Père a approuvé le présent Document de la Congrégation pour le Clergé le 27 juin 2020.

Rome, 29 juin 2020, en la Solennité des Saints Apôtres Pierre et Paul.

 

✠ Beniamino Card. Stella
Préfet

✠ Joël Mercier
Secrétaire
✠ Jorge Carlos Patrón Wong
Secrétaire pour les Séminaires
Mons. Andrea Ripa
Sous-Secrétaire

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[1] François, Discours aux curés de Rome (16 septembre 2013).

[2] Cf. Id., Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 287 : AAS 105 (2013), 1136.

[3] Ibid., n. 49 : AAS 105 (2013), 1040.

[4] Concile Œcuménique Vatican II, Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et spes (7 décembre1965), n. 58 : AAS 58 (1966), 1079.

[5] Ibid., n. 44 : AAS 58 (1966), 1065.

[6] Cf. Ephrem le Syrien, Commentaire sur le Diatessaron 1, 18-19 : SC 121, 52-53.

[7] Cf. François, Lettre encyclique Laudato sì (24 mai 2015), n. 68 : AAS 107 (2015), 847.

[8] Cf. Paul VI, Lettre encyclique Ecclesiam Suam (6 août 1964) : AAS 56 (1964), 639.

[9] Evangelii gaudium, n. 27 : AAS 105 (2013), 1031.

[10] Cf. Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 26 : AAS 81 (1989), 438.

[11] François, Audience Générale (12 juin 2019) : L’Osservatore Romano 134 (13 juin 2019), 1.

[12] Concile Œcuménique Vatican II, Décret sur la mission pastorale des Evêques dans l’Eglise Christus Dominus (28 octobre1965), n. 30 : AAS 58 (1966), 688.

[13] Jean-Paul II, Discours aux Participants à la Plénière de la Congrégation pour le Clergé (20 octobre 1984), nn. 3 et 4 :Insegnamenti VII/2 (1984), 984 et 985 ; cf. aussi Id., Exhortation apostolique Catechesi tradendae (16 octobre 1979), n. 67 :AAS 71 (1979), 1332.

[14] Benoît XVI, Homélie à l’occasion de la visite pastorale à la paroisse romaine Santa Maria dell’Evangelizzazione (10 décembre2006) : Insegnamenti II/2 (2006), 795.

[15] Evangelii gaudium, n. 28 : AAS 105 (2013), 1032.

[16] Cf. Gaudium et spes, n. 4 : AAS 58 (1966), 1027.

[17] Ibid., n. 1 : AAS 58 (1966), 1025-1026.

[18] Cf. Evangelii gaudium, nn. 72-73 : AAS 105 (2013), 1050-1051.

[19] Cf. Synode des Evêques, XVème Assemblée générale ordinaire (3-28 octobre 2018): « Les jeunes, la foi et le discernementvocationnel », Document final, n. 129 : « Dans ce contexte, une vision de l’action paroissiale délimitée par les seules frontièresterritoriales et incapable de mobiliser les fidèles avec des propositions diversifiées, surtout les jeunes, emprisonnerait la paroissedans un immobilisme inacceptable et dans une répétitivité pastorale préoccupante » : L’Osservatore Romano 247 (29-30 octobre2018), 10.

[20] Cf. par exemple, C.I.C., cann. 102 ; 1015-1016 ; 1108, § 1.

[21] Cf. Christifideles laici, n. 25 : AAS 81 (1989), 436-437.

[22] Cf. Evangelii gaudium, n. 174 : AAS 105 (2013), 1093.

[23] Cf. ibid., nn. 164-165 : AAS 105 (2013), 1088-1089.

[24] Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen gentium (21 novembre 1964), n. 11 : AAS57(1965), 15.

[25] Cf. Evangelii gaudium, n. 166-167 : AAS 105 (2013), 1089-1090.

[26] François, Exhortation apostolique sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel Gaudete et exultate (19 mars 2018), n. 35:AAS 110 (2018), 1120. A propos du gnosticisme et du pélagianisme, il faut encore écouter les paroles du Pape François : « Cettemondanité peut s’alimenter spécialement de deux manières profondément liées entre elles. L’une est l’attrait du gnosticisme,une foi renfermée dans le subjectivisme, où seule compte une expérience déterminée ou une série de raisonnements et deconnaissances que l’on considère comme pouvant réconforter et éclairer, mais où le sujet reste en définitive fermé dansl’immanence de sa propre raison ou de ses sentiments. L’autre est le néo-pélagianisme autoréférentiel et prométhéen de ceuxqui, en définitive, font confiance uniquement à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observentdes normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un certain style catholique justement propre au passé »: Evangelii gaudium, n. 94 : AAS 105 (2013), 1059-1060 ; cf. également Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre PlacuitDeo (22 février 2018) : AAS 110 (2018), 429.

[27] Cf. Lettre à Diognète V, 1-10 : Patres Apostolici, ed. F.X. Funk, vol. 1, Tubingae 1901, 398.

[28] Cf. Jean-Paul II, Lettre apostolique Novo millenio ineunte (6 janvier 2001), n. 1 : AAS 93 (2001), 266.

[29] Evangelii gaudium, n. 28 : AAS 105 (2013), 1032.

[30] Cf. C.I.C., cann. 515 ; 518 ; 519.

[31] Evangelii gaudium, n. 28 : AAS 105 (2013), 1031-1032.

[32] Ibid.

[33] Cf. François, Exhortation apostolique post-synodale Christus vivit (25 mars 2019), n. 238, Cité du Vatican 2019.

[34] Cf. Id., Bulle Misericordiae vultus (11 avril 2015), n. 3 : AAS 107 (2015), 400-401.

[35] Benoît XVI, Discours aux Evêques du Brésil (11 mai 2007), n. 3 : Insegnamenti III/1 (2007), 826.

[36] Evangelii gaudium, n. 198 : AAS 105 (2013), 1103.

[37] Cf. François, Méditation quotidienne à Sainte Marthe (30 octobre 2017).

[38] Cf. Evangelii gaudium, n. 186-216 : AAS 105 (2013), 1098-1109.

[39] Cf. Gaudete et exsultate, nn. 95-99 : AAS 110 (2018), 1137-1138.

[40] Cf. Evangelii gaudium, n. 27 : AAS 105 (2013), 1031 ; ibid. n. 189 : AAS 105 (2013), 1099 : « Un changement des structuresqui ne génère pas de nouvelles convictions et attitudes fera que ces mêmes structures tôt ou tard deviendront corrompues,lourdes et inefficaces ».

[41] Ibid., n. 26 : AAS 105 (2013), 1030-1031.

[42] Christus Dominus, n. 30 : AAS 58 (1966), 688.

[43] François, Présentation des vœux de Noël à la Curie Romaine (22 décembre 2016) : AAS 109 (2017), 44.

[44] Id., Carta al Pueblo de Diós que peregrina en Chile (31 mai 2018) : L’Osservatore Romano 294 (23 décembre 2016),www.vatican.va/content/francesco/es/letters/2018/documents/papa-francesco_20180531_lettera-popolodidio-cile.html.

[45] Cf. Ibid.

[46] Ibid.

[47] Lumen gentium, n. 9 : AAS 57 (1965), 13.

[48] Congrégation pour le Clergé, Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis (8 décembre 2016), nn. 80-88, Cité du Vatican2016, pp. 37-40.

[49] Cf. C.I.C., can. 374, §1.

[50] Cf. ibid., can. 374, § 2 ; cf. Congrégation pour les Evêques, Directoire pour le ministère pastoral des Evêques Apostolorumsuccessores (22 février 2004), n. 217 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2110.

[51] Cf. C.I.C., can. 374, §1.

[52] Cf. ibid., can. 374, §2.

[53] Cf. Apostolorum successores, n. 218 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2114.

[54] Cf. C.I.C. can. 515, §2.

[55] Cf. ibid., can. 86.

[56] Cf. ibid., can. 120, §1.

[57] Cf. ibid., cann. 121-122 ; Apostolorum successores, n. 214 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2099.

[58] Cf. C.I.C. can. 51.

[59] Cf. ibid., cann. 120-123.

[60] Cf. ibid., cann. 500, §2 et 1222, §2.

[61] Cf. Conseil Pontifical de la Culture, Désaffectation des lieux de culte, les lignes directrices (17 décembre 2018):http://www.cultura.va/content/dam/cultura/docs/pdf/beniculturali/guidelines_fr.pdf.

[62] Cf. C.I.C. can. 1222, §2.

[63] Ibid., can. 374, §2.

[64] Cf. Apostolorum successores, n. 217 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2110.

[65] Cf. C.I.C. can. 554, §1.

[66] Ibid., can. 555, §1, 1°.

[67] Ibid., can. 555, §4.

[68] Cf. ibid., can. 500, §2.

[69] Cf. Conseil Pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en Déplacement, Erga migrantes charitas Christi (3 mai2004), n. 95 : Enchiridium Vaticanum 22 (2003-2004), 2548.

[70] Cf. Apostolorum successores, n. 215, b) : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2104.

[71] Cf. ibid.

[72] Cf. C.I.C. can. 517, §1.

[73] Cf. ibid., can. 526, § 1.

[74] Cf. ibid.

[75] Cf. ibid., can. 522.

[76] Cf. ibid., can. 553-555.

[77] Cf. ibid., can. 536.

[78] Cf. ibid., can. 537.

[79] Cf. ibid., can. 500, §2.

[80] Cf. Apostolorum successores, n. 219 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2117; il convient de réserver l’expression“zone pastorale” à ce seul genre de regroupement, afin de ne pas créer des confusions.

[81] Cf. C.I.C. cann. 134, §1 et 476.

[82] Il faut tenir compte que : a) ce qui concerne l’ “Evêque diocésain” vaut aussi pour ceux qui lui sont équiparés par le Droit ; b)ce qui concerne la paroisse et le curé vaut aussi pour la quasi-paroisse et le quasi-curé ; c) ce qui concerne les fidèles laïcss’applique aussi aux membres non clercs des instituts de vie consacrée ou des sociétés de vie apostolique, à moins que soit faiteune référence explicite à la spécificité laïque ; d) le terme “Modérateur” a des significations différentes selon le contexte danslequel il est utilisé dans cette Instruction, et dans le respect des normes du Code.

[83] Cf. Lumen gentium, n. 26 : AAS 57 (1965), 31-32.

[84] Cf. Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis, nn. 83 ; 88.e, pp. 37 ; 39-40.

[85] Cf. C.I.C. can. 275, §1.

[86] Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Décret sur le ministère et la vie des prêtres Presbyterorum ordinis (7 décembre 1965), n.8 : AAS 58 (1966), 1003.

[87] Cf. Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis, n. 88, pp. 39-40.

[88] Cf. François, Discours aux participants du Congrès organisé par la Congrégation pour le Clergé, à l’occasion du50èmeanniversaire des Décrets Conciliaires “Optatam totius” et “Presbyterorum ordinis” (20 novembre 2015) : AAS 107 (2015),p. 1295.

[89] Cf. C.I.C. can. 150.

[90] Cf. ibid., can. 521, § 1.

[91] Cf. ibid., can. 520, § 1.

[92] Ibid., can. 519.

[93] Cf. ibid., can. 532.

[94] Cf. ibid., can. 1257, § 1.

[95] Christus Dominus, n. 31 : AAS 58 (1965), 689.

[96] C.I.C. can. 522.

[97] Ibid., can. 1748.

[98] Ibid., can. 526, §1.

[99] Cf. ibid., can. 152.

[100] Cf. ibid., can. 538, §§ 1-2.

[101] Cf. ibid., cann. 1740-1752, compte tenu des cann. 190-195.

[102] Cf. ibid., can. 538, §3.

[103] Ibidem.

[104] Cf. ibid., can. 189.

[105] Cf. ibid., can. 189, §2, et Apostolorum successores, n. 212 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2095.

[106] Apostolorum successores, n. 212 : Enchiridion Vaticanum 22 (2003-2004), 2095.

[107] Cf. C.I.C., cann. 539-540.

[108] Cf. en particulier ibid., can. 539, 549, 1747, §3.

[109] Ibid., can. 517, §1 ; cf. aussi cann. 542-544.

[110] Cf. ibid., cann. 517, §1, et 526, §1.

[111] Cf. ibid., can. 543, §1.

[112] Cf. ibid., can. 543, §2, 3° ; il assume également la représentation juridique civile dans les Pays où la paroisse est reconnuepar l’Etat comme une réalité juridique.

[113] Cf. ibid., can. 543, §1.

[114] Cf. ibid., can. 517, §1.

[115] Cf. ibid., can. 545, §2 ; à titre d’exemple, on peut penser à un prêtre possédant une expérience spirituelle mais une faiblesanté, nommé confesseur ordinaire dans cinq paroisses territorialement voisines.

[116] Cf. ibid., can. 265.

[117] Ibid., can. 1009, §3.

[118] François, Discours pendant la rencontre avec les prêtres et les consacrés, Milan (25 mars 2017) : AAS 109 (2017), 376.

[119] Ibid., 376-377

[120] Lumen Gentium, n. 29 : AAS 57 (1965), 36.

[121] Paul VI, Allocution pendant l’Audience aux participants au Congrès international sur le diaconat, 25 octobre 1965 :Enchiridion sul Diaconato (2009), 147-148.

[122] Cf. C.I.C., can. 150.

[123] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre Iuvenescit Ecclesia aux Evêques de l’Eglise catholique sur la relation entreles dons hiérarchiques et charismatiques pour la vie et la mission de l’Église (15 mai 2016), n. 21 : Enchiridium Vaticanum 32(2016), 734.

[124] Ibid., n. 22 : Enchiridium Vaticanum 32 (2016), 738.

[125] Cf. C.I.C., can. 573, §1.

[126] Cf. Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique-Congrégation pour les Evêques,Mutuae relationes. Directives de base sur les rapports entre les Evêques et les religieux dans l’Eglise (14 mai 1978), nn. 10 ; 14,a) : Enchiridium Vaticanum 6 (1977-1979), 604-605 ; 617-620 ; cf. également Apostolorum successores, n. 98 : EnchiridiumVaticanum 22 (2003-2004), 1803-1804.

[127] Cf. Evangelii gaudium, n. 102 : AAS 105 (2013), 1062-1063.

[128] Cf. Christifideles laici, n. 23 : AAS 81 (1989), 429.

[129] Evangelii gaudium, n. 201 : AAS 105 (2013), 1104.

[130] Lumen gentium, n. 31 : AAS 57 (1965), 37.

[131] Paul VI, Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 73 : AAS 68 (1976), 61.

[132] Cf. Evangelii gaudium, n. 81 : AAS 105 (2013), 1053-1054.

[133] Cf. C.I.C., can. 517, §2.

[134] Cf. Apostolorum successores, n. 215, c) : Enchiridium Vaticanum 22 (2003-2004), 2105.

[135] Congrégation pour le Clergé, Instruction [interdicastérielle] sur quelques questions concernant la collaboration des fidèleslaïcs au ministère des prêtres Ecclesiae de mysterio (15 août 1997), art. 4, §1, a-b) : AAS 89 (1997), 866-867 ; cf. égalementApostolorum successores, n. 215, c) : Enchiridium Vaticanum 22 (2003-2004), 2105. A ce prêtre incombe aussi la représentationjuridique de la paroisse, sur les plans canonique et civil, là où la Loi de l’Etat le prévoit.

[136] Avant de recourir à la solution consentie par le can. 517, §2, il faut que l’Evêque diocésain envisage prudemment d’autrespossibilités alternatives, comme par exemple engager des prêtres âgés encore aptes au ministère, confier plusieurs paroisses àun seul curé ou à un groupe de prêtres in solidum.

[137] Cf. Ecclesiae de mysterio, art. 4, §1, b) : AAS 89 (1997), 866-867, et Congrégation pour le Clergé, Instruction Le prêtrepasteur et guide de la communauté paroissiale (4 août 2002), nn. 23 et 25, de façon particulière, il s’agit d’une “collaboration adtempus dans l’exercice de la charge pastorale de la paroisse”, cf. n. 23 : Enchiridion Vaticanum 21 (2002), 834-836.

[138] Cf. Le prêtre pasteur et guide de la communauté paroissiale, n. 25 : Enchiridion Vaticanum 21 (2002), 836.

[139] C.I.C., can. 517, §2.

[140] Le prêtre pasteur et guide de la communauté paroissiale, n. 23 : Enchiridion Vaticanum 21 (2002), 834.

[141] Cf. Ecclesiae de mysterio, art. 1, §3 : AAS 89 (1997), 863.

[142] Cf. Le prêtre pasteur et guide de la communauté paroissiale, n. 23 : Enchiridion Vaticanum 21 (2002), 835.

[143] Cf. Apostolorum successores, n. 112 : Enchiridium Vaticanum 22 (2003-2004), 1843.

[144] Il faut rappeler qu’en plus des fonctions propres au ministère du lecteur, parmi les fonctions liturgiques que l’Evêquediocésain peut confier pour un temps à des fidèles laïcs, hommes et femmes, après avoir entendu la Conférence Episcopale,figure aussi le service de l’autel, dans le respect des normes canoniques correspondantes ; cf. Conseil Pontifical pourl’Interprétation des Textes Législatifs, Risposta (11 juillet 1992) : AAS 86 (1994), 541 ; Congrégation pour le Culte Divin et laDiscipline des Sacrements, Lettre circulaire (15 mars 1994) : AAS 86 (1994), 541-542.

[145] Cf. C.I.C., can. 205.

[146] Cf. ibid., can. 230, §1.

[147] L’acte par lequel l’Evêque confie les charges indiquées aux diacres ou aux fidèles laïcs doit déterminer clairement lesfonctions qu’ils sont habilités à remplir ainsi que leur durée.

[148] C.I.C., can. 1248, §2.

[149] Ibid., can. 861, §1.

[150] Ibid., can. 766.

[151] Ecclesiae de mysterio, art. 3, §4 : AAS 89 (1997), 865.

[152] Cf. C.I.C., can. 767, §1; Ecclesiae de mysterio, art. 3, §1 : AAS 89 (1997), 864.

[153] C.I.C., can. 1112, §1; cf. Jean-Paul II, Constitution apostolique Pastor Bonus (28 juin 1998), art. 63 : AAS 80 (1988), 876, àpropos des compétences de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements.

[154] François, Méditation quotidienne à Sainte Marthe (21 octobre 2013) : L’Osservatore Romano 242 (21-22 octobre 2013), 8.

[155] Cf. C.I.C., cann. 537 et 1280.

[156] Conformément au can. 532 C.I.C., le curé est responsable des biens de la paroisse, même s’il bénéficie de la collaborationd’experts laïcs pour les administrer.

[157] Cf. C.I.C., cann. 115, §2, et, par analogie, 492, §1.

[158] Cf. ibid., can. 537, et Apostolorum successores, n. 210 : Enchiridium Vaticanum 22 (2003-2004), 2087.

[159] Cf. C.I.C., cann. 517 et 526.

[160] Cf. ibid., can. 1287, §1.

[161] Cf. ibid., can. 536, §1.

[162] François, Discours pendant la rencontre avec le clergé, les personnes de vie consacrée et les membres des conseilspastoraux, Assise (4 octobre 2013) : Insegnamenti I/2 (2013), 328.

[163] Id. Homélie pour la Solennité de la Pentecôte, 4 juin 2017 : AAS 109 (2017), 711.

[164] Cf. Lumen gentium, n. 10: AAS 57 (1965), 14.

[165] Cf. Congrégation pour le Clergé, Lettre circulaire Omnes christifideles (25 janvier 1973), nn. 4 et 9 ; Enchiridium Vaticanum4 (1971-1973), 1199-1201 et 1207-1209 ; Christifideles laici, n. 27 : AAS 81 (1989), 440-441.

[166] François, Audience générale (23 mai 2018).

[167] Paul VI, Lettre apostolique en forme de Motu proprio Ecclesiae Sanctae (6 août 1966), I, 16, §1 : AAS 58 (1966), 766 ; cf.C.I.C., can. 511.

[168] Evangelii gaudium, n. 31 : AAS 105 (2013), 1033.

[169] Cf. C.I.C., can. 536, §2.

[170] Cf. ibid., can. 212, §3.

[171] Ibid., can. 536, §2.

[172] Cf. Le prêtre pasteur et guide de la communauté paroissiale, n. 26 : Enchiridion Vaticanum 21 (2002), 843.

[173] Cf. C.I.C., can. 516, §1.

[174] Cf. ibid., can. 515, §2.

[175] Cf. ibid., can. 516, §2.

[176] Cf. ibid., cann. 1214, 1223 et 1225.

[177] Cf. ibid., cann. 848 et 1264, 2°, ainsi que les cann. 945-958, et Congrégation pour le Clergé, Décret Mos iugiter (22 février1991), approuvé en forme spécifique par Jean-Paul II : Enchiridium Vaticanum 13 (1991-1993), 6-28.

[178] C.I.C., can. 946.

[179] Ibid., can. 947.

[180] Ibid., can. 945, §2.

[181] François, Exhortation Apostolique post-synodale Christus vivit (25 mars 2019), n. 231, Cité du Vatican, 2019.

[182] Id., Rencontre avec les Evêques polonais, Cracovie (27 juillet 2016) : AAS 108 (2016), 893.

[183] Id., Message pour la Journée Missionnaire Mondiale 2017 (4 juin 2017), n. 10 : AAS 109 (2017), 764.

[00886-FR.01] [Texte original: Français]

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