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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 18 (17) Louange à Dieu qui fortifie et sauve les humbles

Quel est ce psaume ?

Le psaume que nous présentons fait partie du premier livret du psautier, plus précisément du premier recueil davidique qui contient les psaumes 3 à 41. C’est un cantique de remerciement à Dieu exprimé par son serviteur pour la délivrance reçue après un grave danger vécu, comme un risque mortel. L’action de grâces à Dieu qu’est la « tôdah » c’est miser – contre tout espoir humain – sur l’espérance divine. Ceci caractérise la piété juive et entraîne une action qui se chante dans un émerveillement de la grandeur unique de Dieu. Confession, louange et gratitude des humbles, puisqu’à travers les voies sans issue, Dieu les conduit à Sa délivrance.
C’est un poème cultuel que les lévites revenus de l’exil à Babylone attribuent au roi et qu’ils pouvaient entonner au temple de Jérusalem à partir de 515 avant Jésus-Christ. Il contient plusieurs aramaïsmes. Composé comme une ode triomphale de la part du roi et adressée à Dieu, on la qualifié de « Te Deum royal », ce psaume a un doublet qui est le supplément mis en finale du 2e livre de Samuel (2S 22,1-51) et il est apparenté à plusieurs récits composés après l’exil, tel le livre de Job ou la fin du livre du prophète Michée.

Présentation

Le plan du psaume 18 est assez complexe et permet plusieurs niveaux de lectures. Il commence par un titre historique (v.1) et se conclut par l’évocation de David (v. 51). Un prélude (v. 2 à 4) introduit (en 1e partie) une action de grâce (v. 5 à 28) après une lamentation (v.) et contient une théophanie (v. 8 à 16). Il est relié par une transition (v. 29 à 31) à un cantique de victoire (v. 32 à 46) (en 2e partie) où Dieu répond aux humbles, aux « ‘anawim » les « pauvres de Yahvé ». La finale (v. 47 à 50) aboutit à la déclaration messianique (v. 51).

L’unité du psaume est marquée dans le vocabulaire de libération des ennemis par Dieu qui ressort tout au long (v. 1.4.18.38.41.49). Il est cohérent avec le binôme « détresse-délivrance » bien visible dans l’histoire de David (1S 26,24 ; 30,6 ; 2S 4,9 ; 1R 1,29).
Puisque ce psaume est un peu plus long, nous reproduisons le texte au fur et à mesure des sections présentées selon cette structure d’après La Bible de Jérusalem © Les Éditions du Cerf, Paris 1997. Ce qui apparaît entre crochets [] se trouve dans la tradition de la Septante.

Au fil des versets du cantique

1. “Du maître de chant. Du serviteur de Yahvé, David, qui adressa à Yahvé les paroles de ce cantique, quand Yahvé l’eut délivré de tous ses ennemis et de la main de Saül.”

Le titre messianique « serviteur du Seigneur » ne se retrouve qu’au Ps 36,1. L’en-tête du psaume mentionne le personnage historique de « David » (v.1) dans son rapport à Dieu et se conclut par l’évocation de Dieu qui intervient pour son roi, son oint, mentionnant à nouveau « David et sa descendance » (v. 51) formant de la sorte une inclusion littéraire.

Ce psaume se veut royal par la mention supplémentaire de « Saül » premier roi d’Israël institué par Samuel au XIe siècle avant Jésus-Christ. Mais le psalmiste qui pense au retour d’exil à Babylone du VIe s. ajoute la précision importante qu’il s’agit ici d’une prière après la délivrance obtenue par Dieu « de tous ses ennemis » ainsi que de la jalousie meurtrière de Saül (rappelée aux vv. 18.49c) avant qu’il ne reconnaisse le bien-fondé des intentions du zélé David qui épargna son roi en tant qu’il est « oint de Dieu ». (cf. 1S 24).

Reconnaissance des actions de salut de Dieu

Un prélude (v. 2 à 4) introduit une première partie (v. 5 à 28), dans le style des lamentations individuelles (à la 1e personne), dans laquelle s’insère une description théophanique impressionnante (v. 8 à 16). Dieu est nommé sous les vocables d’ «’Él, Éloah et Yahvé ».
Regardons successivement la confidence et la louange des vv.2-7 ; 17-27 et puis 8-16.
D’abord le psalmiste confesse la bonté de Dieu, puis il décrit le malheur duquel il a été délivré. Dieu a entendu le cri du suppliant et intervient en délivrant son serviteur des ennemis que sont les puissances démoniaques représentées par le « Shéol » ou les enfers, de « Bélial », mot qui en hébreu « beliya’al » désigne parfois ce qui ne vaut plus rien, personnifié en « Vaurien », autrement dit le néant. Dieu délivre même de la mort. Dieu délivre et pardonne à cause de Sa tendresse miséricordieuse.
2. “Il dit : Je t’aime, Yahvé, ma force [mon sauveur, tu m’as sauvé de la violence].
3. Yahvé est mon roc et ma forteresse, mon libérateur, c’est mon Dieu.
Je m’abrite en lui, mon rocher, mon bouclier et ma force de salut, ma citadelle et mon refuge.
4. J’invoque Yahvé, digne de louange et je suis sauvé de mes ennemis.
5. Les flots de la mort m’enveloppaient, les torrents de Bélial m’épouvantaient;
6. les filets du Shéol me cernaient, les pièges de la mort m’attendaient.
7. Dans mon angoisse j’invoquai Yahvé, vers mon Dieu je lançai mon cri;
il entendit de son temple ma voix et mon cri parvint à ses oreilles.”
Le v. 7 et les v. 17 et suivants ont des verbes d’action (forme yiqtol) ce qui permet de les relier directement. Ce qui est particulier au Ps 18 est qu’il présente le péché et le mal comme extérieurs au psalmiste, puisque celui-ci proclame sa « justice » (v. 21.25) devant Dieu (cf. Ps 15,2 ; 17,3-4) et rend grâce d’avoir été délivré d’ennemis extérieurs avant de demander d’être libéré de ses maladies intérieures. (Ce que feront les Ps 30 à 34).

17. “Il envoie d’en haut et me prend, il me retire des grandes eaux,
18. il me délivre d’un puissant ennemi, d’adversaires plus forts que moi.
19. Ils m’attendaient au jour de mon malheur, mais Yahvé fut pour moi un appui;
20. il m’a dégagé, mis au large, il m’a sauvé, car il m’aime.
21. Yahvé me rend selon ma justice, selon la pureté de mes mains me rétribue,
22. car j’ai gardé les voies de Yahvé sans faillir loin de mon Dieu.
23. Ses jugements sont tous devant moi, ses décrets, je ne les ai pas écartés,
24. mais je suis irréprochable avec lui, je me garde contre le péché.
25. Et Yahvé me rétribue selon ma justice, ma pureté qu’il voit de ses yeux.
26. Tu es fidèle avec le fidèle, sans reproche avec l’irréprochable,
27. pur avec qui est pur mais rusant avec le fourbe,
28. toi qui sauves le peuple des humbles, et rabaisses les yeux hautains.”

Une description théophanique (v. 8 à 16), à la 3e personne, décrit la venue de Dieu qui resplendit dans sa création aux perspectives cosmiques. Les métaphores du feu, de la sombre nuée et de la mer desséchée sont proches de Ps 29,3-9 de Ps 97,3-5 et de l’ouverture du livre de Nahum (cf. Na 1,2-4), rappelant le passage de la mer et celui du Jourdain (cf. Ex 14,21-22 ; 15,8 et Jos 3,14-16). C’est une description de Dieu victorieux dominant les forces de la nature et qui pourra par conséquent venir au secours de son fidèle. L’inclusion sur la mention de la « fumée des narines » pour signifier la colère aux vv. 9a et 16d (comme en Ex15,7-8a) avec la suite de verbes hébraïques au futur inverti (forme wayyiqtol) montre l’inclusion et l’unité de ce bloc littéraire.

8. “Et la terre s’ébranla et chancela, les assises des montagnes frémirent
[sous sa colère elles furent ébranlée] ;
9. une fumée monta à ses narines et de sa bouche un feu dévorait
[des braises s’y enflammèrent].
10. Il inclina les cieux et descendit, une sombre nuée sous ses pieds;
11. il chevaucha un chérubin et vola, il plana sur les ailes du vent.
12. Il fit des ténèbres son voile, sa tente, ténèbre d’eau, nuée sur nuée;
13. un éclat devant lui enflammait, grêle et braises de feu.
14. Yahvé tonna des cieux, le Très-Haut donna de la voix;
15. il décocha ses flèches et les dispersa, il lança les éclairs et les chassa.
16. Et le lit de la mer apparut, les assises du monde se découvrirent,
au grondement de ta menace, Yahvé, au vent du souffle de tes narines.”

La deuxième partie (29-46) exprime la poursuite des ennemis (cf. 1S 30,8).
Après une transition (v. 29 à 31) grâce au mot crochet du « Rocher » (v.3.32), le récit est relié par le mot crochet « bouclier » (v.31.36) à la suite (v. 37 à 46). Lu comme si c’était David qui priait, le psalmiste peut voir dans l’enceinte et sa muraille la forteresse jébuséenne qu’était Sion avant la venue de David comme roi d’Israël et de Juda.

29. “C’est toi, Yahvé, ma lampe, mon Dieu éclaire ma ténèbre;
30. avec toi je force l’enceinte, avec mon Dieu je saute la muraille.
31. Dieu, sa voie est sans reproche et la parole de Yahvé sans alliage.
Il est, lui, le bouclier de quiconque s’abrite en lui.
32. Qui donc est Dieu, hors Yahvé? Qui est Rocher, sinon notre Dieu?
33. Ce Dieu qui me ceint de force et rend ma voie irréprochable,
34. qui égale mes pieds à ceux des biches et me tient debout sur les hauteurs,
35. qui instruit mes mains au combat, mes bras à bander l’arc d’airain.
36. Tu me donnes ton bouclier de salut [ta droite me soutient], tu ne cesses de m’exaucer,
37. tu élargis mes pas sous moi et mes chevilles n’ont point fléchi.
38. Je poursuis mes ennemis et les atteins, je ne reviens pas qu’ils ne soient achevés;
39. je les frappe, ils ne peuvent se relever, ils tombent, ils sont sous mes pieds.
40. Tu m’as ceint de force pour le combat, tu fais ployer sous moi mes agresseurs;
41. mes ennemis, tu me fais voir leur dos, ceux qui me haïssent, je les extermine.
42. Ils crient, et pas de sauveur, vers Yahvé, mais pas de réponse;
43. je les broie comme poussière au vent, je les foule comme la boue des ruelles.
44. Tu me délivres des querelles de mon peuple, tu me mets à la tête des nations;
le peuple que j’ignorais m’est asservi,
45. les fils d’étrangers me font leur cour, ils sont tout oreille et m’obéissent;
46. les fils d’étrangers faiblissent, ils quittent en tremblant leurs réduits. ”

Épilogue (v. 47 à 50) La dernière partie donne la conclusion hymnique du poème cultuel.
Le v. 47b fait inclusion avec la finale (51 a) sur le thème de la délivrance. En conséquence de la « délivrance d’ennemis furieux », le psalmiste désigne la revanche de Dieu accordée et entonne une bénédiction de Dieu libérateur (v. 48 et 2S 4,8). Ayant au début annoncé sa libération à son entourage, le psalmiste déclare louer Dieu son « rocher » jusque « chez les païens » avant de terminer par une formule lapidaire. (cf. de même au Ps 22,23-24).
47. “Vive Yahvé, et béni soit mon rocher, exalté, le Dieu de mon salut,
48. le Dieu qui me donne les vengeances et prosterne les peuples sous moi!
49. Me délivrant d’ennemis furieux, tu m’exaltes par-dessus mes agresseurs,
tu me libères de l’homme de violence.
50. Aussi je te louerai, Yahvé, chez les païens, et je veux jouer pour ton nom:”

La finale du Psaume 18 (v.51)

Le portrait du psalmiste est celui de l’idéal royal. Il achève sa prière en forme liturgique. Elle est analogue à la finale du cantique d’Anne où Dieu « donne la force à son Roi » et « exalte la vigueur de son Oint » (1S 2,10).

51. “Il multiplie pour son roi les délivrances et montre de l’amour pour son oint, pour David et sa descendance à jamais.”

Retrouvant l’élément narratif du titre du début, v. 51c élargit à la descendance de David, chantant ouvertement que Dieu sauve un peuple humilié. Ce thème messianique apparaît dans plusieurs psaumes (Ps 2,6 ; 89,19 ; 132,10.17 et 45,7) et appuie l’entente sinon l’alliance durable de Dieu envers la maison, la descendance de David, même après la fin de la monarchie, où le messianisme passera à la filiation d’Aaron, c’est-à-dire du grand-prêtre au temple de Jérusalem.

Relectures

Le Psaume 144 propose une relecture de notre psaume 18. Dans la méditation des actes de salut, le Ps 18 est repris comme « Psaume de David » en 2S 22,2-51. Par la correspondance avec Dt 32, il est intéressant de souligner l’identité entre Moïse et David, non seulement sauvés des eaux, mais encore priants avant de mourir. Il est le modèle de l’humble (Nb 12,3).

Les manuscrits trouvés dans la 4e grotte du site de Qumrân au désert de Judée proche de la mer Morte donnent par ailleurs une formule équivalente de Ps 18,2.6-7 sur le fragment 24.7-10 de 4Q 381 : « Ton nom est ma délivrance, mon Rocher, ma Citadelle. »

Dans le même mouvement de prière inspirée que notre psaume 18, le cantique d’Anne (1S 2,1-10) est un psaume de l’époque monarchique qui a bien pu inspirer (cf. v.1) le cantique de Zacharie, appelé « Benedictus ». Car l’action de grâces à la vue de son fils Jean résonne de « la puissance de salut que Dieu a suscité dans la maison de David son serviteur » (Lc 1,69). Comme dans notre psaume, l’Évangile selon saint Luc dit une délivrance, une « corne de salut », la force du Ps 18,3.

Dans son épître aux Romains (Rm 15,9), saint Paul a vu dans la louange finale du psaume 18 la louange des païens convertis et autant de témoignages vivants de la miséricorde de Dieu que le Christ a glorifié en accueillant les païens. L’Apôtre identifie l’expression « mon rocher » (v.3, 32 et 47) du psaume au « rocher spirituel » qui suivait « nos pères » les hébreux en exode « et ce rocher c’était le Christ. » (cf. 1Co 10,1-4).

Saint Augustin a également repris ce psaume : il a vu en David la figure du Christ et de son Église qui loue Dieu pour la délivrance obtenue par Jésus dans la victoire sur la mort. Le Dieu vivant ne meurt pas, mais il conserve la vie de ses fidèles et les sauve.

Dans la liturgie

Le Ps 18 (17) est chanté chaque mois à l’office des lectures du mercredi et du jeudi de la première semaine, où il est proposé en 6 sections. Les versets le plus souvent repris sont ceux du début et de la fin du psaume (2-7.20.31-33.47 et 51) le 31e Dimanche de l’année liturgique A, en temps ordinaire le vendredi de la 4e semaine et samedi de la 18e semaine, ainsi que le vendredi de la 5e semaine de carême.

Ce psaume est donc bienvenu dans le temps de notre préparation à Pâques, en action de grâces pour la force de Jésus-Christ qui descend du Ciel et nous sauve de la mort car Il nous aime. Montrons-lui notre amour en nous gardant contre le péché et alors, délivrés de la violence, nous sauterons avec Lui les murailles pour louer Dieu, notre force et notre salut !

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 17 (16) : Au réveil, je me rassasierai de ton visage

1 Prière. De David.

Écoute, Yahvé, la justice,
sois attentif à mon cri ;
prête l’oreille à ma prière,
point de fraude sur mes lèvres.
2 De ta face sortira mon jugement,
tes yeux verront où est le droit.

3 Tu sondes mon cœur, tu me visites la nuit,
tu m’éprouves sans trouver en moi d’infamie :
ma bouche n’a point péché 4 à la façon des hommes,
la parole de tes lèvres, moi je l’ai gardée.

Aux sentiers prescrits, 5 affermis mes pas,
à tes traces, que mes pieds ne chancellent.
6 Je suis là, je t’appelle, car tu réponds, ô Dieu !
Tends l’oreille vers moi, écoute mes paroles,
7 signale tes grâces, toi qui sauves
ceux qui recourent à ta droite contre les assaillants.

8 Garde-moi comme la prunelle de l’œil,
à l’ombre de tes ailes cache-moi
9 aux regards de ces impies qui me ravagent ;
ennemis au fond de l’âme, ils me cernent.

10 Ils sont enfermés dans leur graisse,
ils parlent, l’arrogance à la bouche.
11 Ils marchent contre moi, maintenant ils m’encerclent,
ils ont l’œil sur moi pour me terrasser.
12 Leur apparence est d’un lion impatient d’arracher
et d’un lionceau tapi dans sa cachette.

13 Dresse-toi, Yahvé, affronte-le, renverse-le,
par ton épée délivre mon âme de l’impie,
14 des mortels, par ta main, Yahvé,
des mortels qui, dans la vie, ont leur part de ce monde !

Avec tes réserves tu leur rempliras le ventre,
leurs fils seront rassasiés
et ils laisseront le surplus à leurs enfants.
15 Moi, dans la justice, je contemplerai ta face,
au réveil je me rassasierai de ton image.

(Bible de Jérusalem)

Les psaumes 16 et 17 se ressemblent beaucoup. Le genre littéraire du Ps 17 est une prière comme l’indique son titre au v. 1. Le psalmiste trouve dans sa fidélité le fondement de sa confiance en Yahvé. Il est alors certain que sa prière sera entendue. Nous pouvons diviser ce psaume en cinq parties : vv. 1-2, prière envers Yahvé afin qu’Il prête attention ; vv. 3-5, déclaration de fidélité ; vv. 6-9, prière envers Yahvé afin qu’Il prête attention et qu’Il agisse ; vv. 10-12, lamentation ; vv. 13-15, prière envers Yahvé afin qu’Il agisse.

Le psaume est donc fortement structuré par trois moments de prière. Il y a, d’abord, une prière pour que Yahvé prête attention, puis une prière pour qu’Il prête attention et qu’Il agisse, et enfin une prière pour qu’Il agisse seulement.

Les deux premières prières sont développées dans les versets qui suivent. Ainsi, la première prière affirme l’honnêteté du suppliant qui sera, par la suite, développée dans la déclaration de fidélité. La deuxième prière demande d’être délivré des impies, et la lamentation est un développement sur eux.

Les références à des parties du corps, celui du psalmiste, ceux des assaillants, celui de Dieu, sont nombreuses à travers ce psaume et lui donnent une belle unité : lèvres (v. 1.4) ; face (v. 2.15) ; yeux/oeil (v. 2.8.11) ; cœur (v. 3) ; bouche (v. 3.10) ; pieds (v. 5) ; oreille (v. 6) ; [main] droite/main (v. 7.14) ; ventre (v. 14).

vv. 1-2 : le psaume commence par un appel vers Dieu afin qu’Il écoute la prière du suppliant et qu’Il y réponde. Le v. 1 comporte trois impératifs (« écoute ! » ; « sois attentif ! » ; « prête l’oreille ! ») dont le complément d’objet est, à chaque fois, la voix du psalmiste car la prière est à la fois un son et un contenu. Le psalmiste se présente comme quelqu’un qui n’a « point de fraude sur ses lèvres », c’est-à-dire comme l’exact opposé de ses ennemis qui, eux, parlent « l’arrogance à la bouche » (cf. v. 10). Les lèvres du psalmiste (v. 1) se conforment à ce qu’ont dit les lèvres divines (v. 4).

La prière prend un sens juridique avec des mots comme « justice », « jugement », « droit ». C’est comme un procès en appel, et on attend de Dieu, le juge de la cour céleste, une décision de justice.

vv. 3-5 : La question de la fidélité est au cœur de ce passage car les ennemis du psalmiste vont remettre en cause son intégrité même. Dieu ne sait pas d’emblée ce qu’il y a à l’intérieur de l’homme, mais Il doit faire l’effort d’aller voir ce qu’il y a à l’intérieur du suppliant, de sonder son cœur, de le visiter la nuit. Cela montre combien Dieu veut s’intéresser à nous, combien Il peut se montrer attentif vis-à-vis de notre existence ou de nos pensées. Toutefois, le vocabulaire employé, celui du sondage, de la visite, dénote un contexte un peu difficile qui n’est pas sans rappeler l’expérience de Job où l’on voit Dieu venir « l’inspecter chaque matin, le scruter à tout moment » (cf. Jb 7,18). La nuit se révèle être le moment propice où Dieu peut connaître les pensées intimes de l’homme, en particulier à travers les rêves et les songes.

On passe du registre de la voix et du son au registre des pas, des traces, et des pieds au v. 5. Le psalmiste veut réaffirmer son entière fidélité envers Dieu en déclarant qu’il met ses pieds dans ses traces, qu’il veut continuer à suivre ses chemins.

vv. 6-9 : alors qu’au v. 6, il est encore question de prêter l’oreille, au v. 7, le psalmiste demande à Dieu d’agir concrètement, de manifester ses grâces. Le suppliant prie le Seigneur d’agir comme Il le fit naguère envers le peuple d’Israël lors du miracle de la mer Rouge. De la même façon, qu’autrefois, Yahvé sauva Israël des mains des Égyptiens (cf. Ex 14,30), le psalmiste demande à Dieu de le sauver de ses assaillants. Contre ceux qui se dressent pour l’attaquer (v. 7), le psalmiste va demander à Dieu de se dresser à son tour (v. 13).

Le v. 8, par ses allusions, renvoie également au début de l’histoire du peuple d’Israël (cf., avec l’image de l’aigle, Dt 32,10-11). Le psalmiste cherche à se cacher à l’ombre des ailes de Yahvé (v. 8) alors que les impies cherchent à se cacher pour mieux attaquer (v. 12). L’image est suggérée, dans l’Ancien Testament, par les ailes des Chérubins qui couvraient l’Arche de l’Alliance (cf. Ex 25,20). En Égypte, le Pharaon peut être représenté avec les ailes du dieu faucon Horus lui protégeant la nuque. On retrouvera également l’idée des ailes protectrices dans le Nouveau Testament lorsque Jésus dit : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ».

vv. 10-12 : Il y a un contraste dans la façon d’utiliser leur bouche entre le psalmiste (cf. v. 3 : « ma bouche n’a point péché ») et ses opposants (cf. v. 10 : « ils parlent, l’arrogance à la bouche »). La « bouche » peut servir à la louange divine comme à répandre des propos mensongers. L’expression « ils sont enfermés dans leur graisse » veut dire qu’ils ne veulent pas changer d’attitude et de vie. La graisse est le symbole d’une orgueilleuse rébellion. Au v. 2, les yeux de Yahvé voient où est le droit, au v. 11, l’œil de l’assaillant cherche à terrasser le suppliant. Celui-ci le compare à un lion qui cherche le meilleur moment pour surgir de sa cachette et le déchiqueter.

vv. 13-15 : On retrouve une prière vers Dieu afin qu’Il agisse. Au v. 13, nous avons encore trois impératifs : « dresse-toi ! » ; « affronte-le ! » ; « renverse-le ! ». Le psalmiste demande à Yahvé de se lever contre des assaillants qui se sont eux-mêmes dressés contre lui au v. 7. Le v. 15, enfin, termine le psaume dans un grand sentiment de confiance en l’avenir. Alors que le v. 14 parlait d’avoir le ventre rassasié, le v. 15 parle d’être rassasié de l’image de Dieu. Puisque les impies ne vivent que pour des biens terrestres, Dieu les en gavera. Le mal que Yahvé n’aura pas fait aux impies, Il devra en remplir le ventre de leurs fils et il restera encore un surplus pour leurs enfants car, d’après Ex 20,5 et Dt 5,9, le châtiment des crimes des pères doit retomber sur les fils jusqu’à la troisième génération.

Le psalmiste, qui se sent mis en danger par le regard de ses ennemis, demande à Yahvé de pouvoir contempler sa Face et de s’en rassasier. Contrairement à Ex 33,20, où il est dit que l’homme ne peut voir la Face de Dieu et vivre, le psalmiste affirme ici qu’il peut contempler la Face de Dieu. Après avoir invité Dieu à le visiter la nuit (cf. v. 3), le suppliant est sûr de sa fidélité, il sait qu’au matin il se réveillera en présence de Dieu.

Contempler la Face de Dieu, c’est ce que le chrétien fait chaque fois qu’il contemple le visage de Jésus.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 16 (15) : C’est toi mon bonheur

Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur (Ps 9,14)
Seigneur, vois mon malheur et ma peine (Ps 25,18)
Je me plains et frémis (Ps 55,18)
Mon œil est usé par le malheur (Ps 88,10)
Je déverse devant lui ma plainte (Ps 142,3)

Ils sont nombreux les psaumes où des croyants crient leur malheur. Souffrance., maladie, échec, incompréhension, angoisse, insécurité, péché : tout y passe du visage multiforme de la misère et de l’épreuve humaines.

Cependant, il ne faut pas l’oublier, le psautier s’ouvre par une proclamation de bonheur : Heureux est l’homme, celui-là… (Ps 1,1). Et il est au moins un psaume dans lequel, d’un bout à l’autre, un croyant ne fait que chanter son bonheur, ne parlant que de joie , de plaisir ou de délices , pour lesquels il bénit son Dieu.

Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi : le psaume 16 (15, dans la numérotation liturgique) est tout entier concentré dans cette formule initiale, car la suite ne fait qu’en expliciter en ordre inverse les deux membres.

Mon refuge est en toi

Cette part de l’affirmation est développée dans la première partie du psaume (versets 2-6). Là, il est question de l’engagement du croyant à l’égard de Yahvé.
Cet engagement s’est traduit à travers une option ferme et durable : J’ai dit au Seigneur : ‘C’est toi mon bonheur’ (v. 2). Et cette option l’a emporté sur d’autres qui se présentaient et qui continuent d’ailleurs d’en séduire plus d’un dans l’environnement du croyant. Au lieu de céder à des cultes étrangers, au lieu d’accrocher sa vie à des idoles multiples et changeantes (vv. 3-4), voici quelqu’un qui, dans un idéal de totalité et de permanence, a mis tous ses œufs dans le même panier, ouvrant sa vie au Dieu unique et faisant de la référence à lui une valeur absolue.

Et c’est dans cette option durable, précisément, qu’il trouve le bonheur. Sa relation à Dieu s’est approfondie et lui est devenue précieuse comme un domaine dont on a hérité, comme une bonne terre que la corde de l’arpenteur a délimitée pour soi, où l’on aime à se réfugier et où l’on se sent en sécurité (vv. 5-6). On croit déjà entendre la sérénité confiante de Paul : Je sais en qui j’ai mis ma foi (2 Tim 1,12).

Garde-moi, ô Dieu

Après l’engagement du croyant envers Dieu, voilà que la deuxième partie du psaume (vv. 7-11) parle de l’engagement de Dieu envers le croyant. A l’option posée par ce dernier, répondra la protection de Dieu. Et, de même que son option se veut durable, la protection de son Dieu, il en est assuré, le sera aussi.
Cette présence durable de Dieu, le priant du psaume est sûr d’en bénéficier dès maintenant : Je garde le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler (v. 8). Mais sa certitude ne s’arrête pas là. Il compte encore sur la protection de Dieu pour l’avenir : Tu n’abandonneras pas mon âme au shéol, tu ne laissera pas ton ami voir la tombe . (v. 10). Que veut-il dire exactement? Sans doute, dans la perspective plus primitive de la foi d’Israël, exprime-t-il l’espoir que Dieu lui accordera santé et longue vie, qu’il le préservera d’une mort prématurée.

Il n’est pas un Dieu des morts mais des vivants

Si telle était originellement l’attente du psalmiste, d’autres croyants ne tarderont pas à emprunter sa prière en y coulant une espérance plus ample.
Il faut dire que le psaume lui-même y prêtait. Tout se passe en effet comme si, déjà, en finale, la perspective s’y élargissait et comme si le croyant envisageait les horizons d’une vie vécue pour de bon dans la communion à Dieu : Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face plénitude de joie, à ta droite délices sans fin (v. 11).

Toujours est-il que, lorsque viendra pour elle le temps de traduire le psaume en grec, la communauté juive témoignera d’une lecture approfondie . Et c’est ainsi qu’au verset 10, on rendra tu ne laisseras pas ton ami voir la fosse par tu ne laisseras pas ton ami voir la corruption . La protection de Dieu, dès lors, ne consistait plus seulement à préserver d’une mort prématurée, mais à tirer quelqu’un de la corruption du tombeau. Et c’est ainsi compris que, tout naturellement, après Pâques, les premiers chrétiens appliqueront à la résurrection de Jésus le passage du psaume, comme en témoignent le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2,31) et celui de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac 13,35). Tiré de la corruption du tombeau et exalté à la droite de Dieu, le Ressuscité partageait désormais la plénitude de la communion à lui.

Puisque j’ai mis en Dieu mon refuge, Dieu me protégera : telle était, pour l’essentiel, la certitude exprimée dans le psaume 16. Il me protégera, à la vie à la mort , comprendront plus tard des croyants juifs, puis chrétiens. Car si Dieu est le Dieu de quelqu’un, se dira-t-on, il ne peut l’être que pour de bon, la mort elle-même ne saurait briser la relation à lui.

Cette vision-là paraît avoir été celle de Jésus lui-même, comme en témoigne la réponse qu’il fit un jour à un groupe de sadducéens mettant en doute l’espérance de la résurrection des morts (Mc 12,26-27). Dieu, protestera-t-il, n’est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants . Le psaume , dès lors, avait trouvé sa pleine portée : C’est toi mon bonheur. Tu m’apprendras le chemin de vie…

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Psaume 15 : Pour être l’hôte de Dieu

Quoi faire pour entrer dans le projet de Dieu sur nous ? Comment avancer dans la vie spirituelle ? Parvenir à approcher Dieu… et réussir à vivre en Sa compagnie.

Le psaume commenté ci-après nous offre un bon résumé des moyens pour cela, il nous permet de méditer sur le comportement idéal, qui plaît au Dieu d’Israël. Et d’être, à la suite de Jésus vivant, en présence du Père.

Le poème religieux
1 Psaume. De David.
Yahvé, qui logera sous ta tente,
habitera ta sainte montagne ?

2 Celui qui marche en parfait,
celui qui pratique la justice
et dit la vérité de son cœur,
3 sans laisser courir sa langue;

qui ne lèse en rien son frère
ne jette pas d’insulte à son prochain,
4 méprise du regard le réprouvé,
mais honore les craignants de Yahvé;

qui jure à ses dépens sans se dédire,
5 ne prête pas son argent à intérêt,
n’accepte rien pour nuire à l’innocent.

Qui fait ainsi jamais ne chancellera.
(trad. © La Bible de Jérusalem)

Entrer en dialogue par une supplication

Pour aller de l’avant, le priant réfléchit sur le but de sa marche : la proximité de Dieu. Par une question ou par une supplication, il cherche à percevoir la sagesse du Dieu d’Israël et l’attitude idéale pour être admis auprès de Lui. Le psalmiste exprime cela par « entrer sous sa tente », comme un intime peut entrer dans la maison, comme un israélite se rendre à la tente de la rencontre où Dieu habite. Habiter « ta sainte montagne », c’est, pour un pèlerin, accéder au Temple, l’espace sacré de la Présence divine. Voilà le but et le désir.

Par cette entrée en dialogue, ce chant s’adresse à Dieu, et il en attend une réponse.

Dieu est appelé « YHVH », qui est le nom divin le plus respecté. C’est également le nom le plus fréquent dans l’Ancien Testament et dans les psaumes (695 fois). Il s’agit bien ici du Dieu personnel qui a pris l’initiative de se révéler à Moïse : « Je suis qui je suis » au présent comme au futur ! (Ex 3,14). C’est le Dieu attentif à son peuple, qui agit pour lui rendre sa liberté de culte spirituel. Moïse a pu lui parler et a reçu les dix paroles qui font loi pour son peuple.

Recevoir une réponse de sagesse

Ce dialogue amorcé engendre alors chez le priant une découverte tout à fait originale. Il n’a pas à faire des sacrifices compliqués ou coûteux, non, mais il reçoit comme réponse une réflexion qui se déroule en une proposition de pratiques humaines très concrètes : une spiritualité toute altruiste. Et voici onze comportements qui apparaissent comme une transfusion de qualités utiles ou comme un petit traité des grandes vertus. Une proposition de sagesse pour lui-même et pour son prochain, qui est toujours d’actualité.

Dans ces onze préceptes, le psalmiste évoque les trois niveaux de l’intériorité, de la communication parlée et de la conduite à l’égard d’autrui. Quatre préceptes sont d’abord orientés vers le priant lui-même et puis quatre vers les autres, qu’ils soient « le frère, le prochain, l’éloigné de Dieu, ou au contraire les craignants Dieu ». Ensuite il y aura encore un précepte personnel et deux derniers vis-à-vis du désargenté ou de l’innocent. Pour les juifs, le Talmud note que ces onze préceptes sont le résumé des 613 commandements de la Torah.

Le langage est tout simple et les termes sont bien concrets :

  • faire le bien soi-même, être un ouvrier de justice
  • être vrai, cohérent entre ce que je dis et ce que je pense, garder la rectitude de mes intentions
  • accorder mon comportement à mes paroles
  • s’abstenir du mal, refuser tout geste nuisible à quelqu’un
  • ne pas tromper, refuser de dénigrer les autres
  • ne pas insulter, ni calomnier ou médire
  • renoncer aux faux plaisirs attirants
  • respecter les croyants, encourager les personnes en recherche de Dieu
  • rester fidèle à ma promesse, même si elle devient difficile
  • prêter, faire œuvre de miséricorde (Si 29,1), mais pas en prenant de l’intérêt auprès des autres israélites (Ex 22,24)
  • refuser les « pots-de-vin » et la corruption dans l’exercice de la justice, dans le témoignage contre un innocent.

Ces actions, ce sont les vertus qui mettent en valeur le respect de la parole donnée et la fiabilité de la personne qui s’engage résolument à pratiquer le bien vis-à-vis des autres.

Confiance finale

Le poème religieux de dialogue entre le croyant et Dieu s’achève bien par une confiance positive. Voici ce que Dieu m’a fait comprendre, dit le psalmiste : que le juste et l’intègre qui respecte les croyants pourra s’avancer devant Dieu, être son hôte. La récompense viendra : c’est l’accès à Dieu, même si le chemin est dur, l’équilibre souvent instable.

Et pour nous maintenant ?

L’appel évangélique de Jésus à la miséricorde et à la bienfaisance va dans ce sens. Dans le même esprit que le psalmiste, Jésus dira : « Faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour » (Lc 6,35). Et allant jusqu’au bout de son élan, Jésus ose nous proposer le sommet de l’amour parfait : « Aimez vos ennemis, …Votre récompense alors sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut » (Lc 6,35).

À celui ou celle qui met en pratique ses paroles, Jésus redit la finale de confiance de notre psaume : « Il est comparable à un homme qui a…posé les fondations sur le roc » (Lc 6,48) et dont la maison, bien bâtie, ne sera pas ébranlée par le torrent.

Jésus ajoute : « Vous donc vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). En vivant de la loi idéale : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, … ; et ton prochain comme toi-même » (Lc 10,27). Oui : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui l’observent ! » (Lc 11,28). Nous avons là un idéal de sainteté, mais c’est assurément un chemin de bonheur pour vivre en juste, pour être tout proche de Dieu, pour être capable d’accueillir ce que nous offre Jésus le Christ envoyé par notre Père.

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Psaume 14. Folie des « sans-Dieu »

 

1 Du maître de chant. De David.

L’insensé a dit en son cœur :
« Non, plus de Dieu ! »
Corrompues, abominables leurs actions ;
personne n’agit bien.

2 Des cieux Yahvé se penche
vers les fils d’Adam,
pour voir s’il en est un de sensé,
un qui cherche Dieu.

3 Tous ils sont dévoyés,
ensemble pervertis.
Non, personne n’agit bien,
non, pas un seul.

4 Ne le savent-ils pas, tous les malfaisants ?
Ils mangent mon peuple,
voilà le pain qu’ils mangent,
ils n’invoquent pas Yahvé.

5 Là, ils se sont mis à trembler,
car Dieu est pour la race du juste :
6 vous bafouez la révolte du pauvre,
mais Yahvé est son abri.

7 Qui donnera de Sion le salut à Israël ?
Lorsque Yahvé ramènera les captifs de son peuple,
allégresse en Jacob et joie pour Israël !

(Bible de Jérusalem)

Le psaume 14 rappelle un peu le psaume d’ouverture du Psautier qu’est le psaume 1. Ce psaume ressemble peu à une prière s’élevant vers Dieu, mais prend plutôt l’allure d’un enseignement en nous indiquant qu’il existe deux voies : celle de l’insensé et celle du sensé. Ce psaume 14 réapparaîtra dans le Psautier sous une forme légèrement différente comme psaume 53.

D’une façon générale, on peut noter que lorsque l’on parle de l’insensé le rythme est court et la phrase bien ciselée : « Non, plus de Dieu ! » ; « ensemble pervertis ». Lorsque l’on parle de l’homme sensé ou du salut pour Israël, aux vv. 5-7, la phraséologie est plus développée.

On peut se demander si le psaume ne s’adresse pas aux insensés dans la mesure où, au v. 6, on s’adresse directement à eux : « vous bafouez la révolte du pauvre ». De fait, le psaume ne s’adresse pas ouvertement à Dieu. Le psalmiste n’est pas en train de faire monter une plainte vers Dieu.

Les vv. 1-3 nous parlent de la méchanceté universelle, et non pas d’un insensé particulier ou du cas singulier d’Israël. Par contre, les vv. 4-6 indiquent clairement que l’on va s’intéresser de manière précise au peuple d’Israël (cf. v. 4 : « mon peuple »). Les ennemis ne sont pas à chercher à l’extérieur du peuple, mais se trouvent bien à l’intérieur d’Israël.

Le plan du psaume est un peu complexe. D’une part, on distingue une ligne qui traite des insensés, peut-être faut-il comprendre les insensibles à Dieu, qui se précise de plus en plus. Au v. 1, le psalmiste expose les paroles et les actions des insensés, considérées d’une façon très générale. Puis, aux vv. 3-4, on se focalise sur un petit groupe qui se trouve au sein du peuple d’Israël. Enfin, au v. 6, on apostrophe un groupe encore plus restreint que l’on peut montrer du doigt en leur disant droit dans les yeux « vous bafouez la révolte du pauvre ».

D’autre part, on peut repérer une autre ligne. Chacune de ces étapes est entrecoupée par des versets (vv. 2.5.7) où le regard n’est plus posé sur l’insensé, mais sur Yahvé. Au v. 2, on insiste sur le regard que Yahvé porte sur les hommes ; au v. 5, on rappelle que Yahvé est présent auprès du juste ; au v. 7, on attend avec espérance la restauration promise par Yahvé.

vv. 1-2 : Pour l’homme de l’Ancien Testament, il est difficile de croire que des hommes, qu’ils appartiennent au peuple d’Israël ou qu’ils viennent des nations païennes, posent comme a priori la non-existence de Dieu ou de leurs dieux. Par contre, l’insensé a la conviction que Dieu ne s’intéresse pas à la vie des hommes, et donc qu’il n’agira pas, d’une façon ou d’une autre, dans celle-ci. Cette conviction a une conséquence immédiate. Il est possible de mal agir devant le regard de Dieu, car celui-ci ne bronchera pas.

Le psaume commence par dénoncer l’outrage que l’insensé peut commettre envers Dieu. Souvent, des individus peuvent avoir dans leur cœur ce blasphème envers Dieu, mais continueront, pour faire bonne mesure, par pression sociale, à professer que Dieu est vivant et continue d’agir dans nos vies. L’insensé, fait remarquer le psaume, ne dit pas à haute voix ce blasphème. Il dit en son cœur : « Non, plus de Dieu ! ».

Mais celui qui tient de tels propos dans son cœur fera des actions mauvaises. Il ne s’agit pas de mettre simplement Dieu entre parenthèses, il s’agit de déclarer que Dieu n’a aucune importance dans sa vie. Finalement, il est peut-être préférable de laisser sortir de telles paroles de ses lèvres, car elles ne sont peut-être pas encore entrées profondément dans le cœur. Nous savons tous que nous disons des choses que nous ne pensons pas réellement, au plus profond de notre cœur.

On peut établir un lien entre les expressions « non plus de Dieu » et « personne n’agit bien ». C’est précisément parce qu’il n’y a plus de Dieu, qu’il n’y a plus personne capable d’agir bien. On voit qu’il y a un lien entre ce qu’on peut appeler l’ontique et l’éthique. Si Dieu n’existe plus, alors tout est permis.

Le v. 2 contredit totalement le point de vue de l’insensé. Yahvé existe, il n’y a pas besoin de démontrer cette existence, son nom est rappelé en premier dans le verset du texte hébreu, et il s’intéresse à la vie des hommes.

Le verbe employé n’est pas celui habituellement utilisé pour décrire Dieu regardant vers le bas. Il suggère que l’on se penche à travers une fenêtre comme en Jg 5,28 : « Par la fenêtre elle se penche, elle guette, la mère de Sisera, à travers le grillage ». Si Dieu est à la recherche de l’homme sensé, l’homme sensé est celui qui cherche Dieu.

vv. 3-5 : Le v. 3 répète le v. 1 et fait le constat que toute la société est dévoyée et que la corruption et la méchanceté sont généralisées. Le verbe « se dévoyer » revient à dire d’une autre façon qu’il n’y a pas de Dieu. Cela rappelle aussi le Ps 1 où l’on peut choisir dans sa vie soit la voie des justes ; soit la voie des impies. Ce fut le cas du peuple d’Israël, en Dt 9,12, lorsque Yahvé dit à Moïse « Ils n’ont pas tardé à s’écarter de la voie que je leur avais prescrite : ils se sont fait une idole de métal fondu. » Il s’agit bien, non pas d’un païen étranger qui ne croirait pas au Dieu unique, mais bien de membres du peuple d’Israël qui rejettent la révélation reçue. On retrouve l’expression « personne n’agit bien » au v. 3 qui est une reprise du v. 1, mais on va insister sur ce point en ajoutant « non, pas un seul ».

Au v. 4, les insensés sont clairement identifiés comme des malfaisants, c’est-à-dire des personnes qui cherchent à nuire et n’hésitent pas à faire de fausses accusations. En Mi 3,3, le prophète critique les chefs d’Israël qui oppriment le peuple, et il les décrit ainsi : « ils mangent la chair de mon peuple, ils arrachent la peau de dessus eux ». Nous avons là une preuve supplémentaire que nous sommes bien ici à l’intérieur du peuple, que les ennemis ne sont pas des ennemis extérieurs au peuple.

Les insensés ont mangé du pain sans invoquer Yahvé, c’est-à-dire sans lui rendre grâce. Ils ne reconnaissent pas Dieu comme étant celui qui est à l’origine de ce pain. Au lieu de prier Dieu pour qu’il leur donne ce dont ils ont besoin, ils oppriment les autres afin de s’assurer que leurs besoins seront satisfaits.

Nous avons entre les versets 4 et 5, ce même mouvement que nous avions entre les versets 1 et 2. On aborde de nouveau les choses depuis le point de vue de Dieu. Les insensés, qui pensaient pouvoir mal agir parce que Dieu se désintéresserait du sort des êtres humains, se rendent compte que Dieu est proche des justes. Ils ont été pris de terreur « là », dit le v. 5, c’est-à-dire au beau milieu de leurs actes d’oppression du pauvre. Yahvé est présent au milieu de tous ces justes et s’attaquer à l’un d’entre eux, c’est finalement s’en prendre à Dieu lui-même.

vv. 6-7 : Jusqu’ici le psaume n’a eu aucun destinataire explicite. On a parlé de Dieu à la troisième personne du singulier et on a l’impression que l’on s’adressait implicitement à l’ensemble du peuple d’Israël. Au v. 6, les choses changent radicalement. On a l’impression que le psaume s’adresse maintenant formellement à ces insensés que décrivaient les vv. 1.3-4. Ce n’est pas seulement une réflexion théorique sur le péché des hommes, mais bien un constat qui s’appuie sur l’expérience. Le psalmiste connaît des insensés et des malfaisants qui s’en prennent aux plus pauvres dont il est solidaire. Mais il sait aussi, car il en a fait l’expérience, que ces pauvres trouvent en Dieu leur refuge. Quand on est pauvre, quand on a plus rien, on ne peut compter que sur Dieu. Un refuge est un abri où les animaux vulnérables peuvent se cacher lorsqu’ils sont attaqués, ou lorsqu’il y a un très gros orage ou une forte chaleur (cf. le Ps 104,18 qui décrit les damans, petits mammifères ressemblant à des marmottes, qui se cachent à l’abri des rochers d’Ein Gueddi). Il s’agit donc de deux voies diamétralement opposées. D’une part, les insensés qui vivent comme si Dieu n’existait pas, et d’autre part, les justes qui n’ont de refuge qu’en Dieu seul, c’est-à-dire que toute leur vie se raccroche à Dieu. Les insensés n’ont aucun remords à s’en prendre à des personnes qui n’ont de refuge qu’en Dieu, car pour eux Dieu n’intervient pas dans la vie des hommes.

Avec le v. 7, on retrouve une nouvelle fois Yahvé. L’emploi du futur montre que nous ne sommes plus dans des considérations générales, mais bien en référence à une situation particulière. Aussi vrai que reviendront les exilés du peuple, Dieu sera pour toujours le refuge et l’abri des pauvres.

De Sion vient le salut à Israël nous dit le v. 7. Pour Is 2,3, la Tora sort également de Sion. Cette Tora que la « race des justes », c’est-à-dire la communauté des hassidîm (les « pieux »), des anawîm (les « pauvres de Yahvé»), devra lire, méditer, observer pour connaître le Seigneur. Alors viendront, dit le livre d’Isaïe, des peuples nombreux qui diront : « Venez, montons à la montagne de Yahvé, à la maison du Dieu de Jacob, qu’il nous enseigne ses voies et que nous suivions ses sentiers ». La voie des sensés et des justes n’est donc pas réservée au seul Israël.

Saint Paul cite les versets 1-3 du psaume 14 en Rm 3,10-12 (et en contrepartie la Septante, la traduction grecque de l’Ancien Testament, ajoute Rm 3,13-18 à ce psaume. Glose, d’origine chrétienne, composée de Ps 5,10 ; 140,4 ; 10,7 ; Is 59,7-8 ; Ps 36,2). Il veut dire que toute l’humanité, à cause du péché originel, peut être décrite à partir de ces versets. Saint Paul nous invite à avoir une vision réaliste de l’humanité, qui est corrompue, pervertie, dévoyée, marquée par le péché. Mais il nous invite aussi à rendre grâce à Dieu pour ce qu’il a fait en Jésus-Christ. Cette restauration annoncée au v. 7 du psaume 14, ce salut qui vient de Sion s’est réellement manifesté par la mort et la résurrection de Jésus à Jérusalem.

Le psalmiste

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Psaume 13 : Question à Dieu

 

Voilà un petit psaume particulier qui, en cinq versets (le verset du titre est habituellement omis dans la récitation) concentre une rare intensité. Dans la Bible, il y a des gens qui « osent » poser des questions à Dieu, et parfois des questions sérieuses et radicales. On n’a qu’à penser au livre de Job. L’auteur du petit Psaume 12 est aussi un de ceux-là.

2 Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier,
combien de temps me cacher ton visage ?
3 Combien de temps aurai-je l’âme en peine et le cœur attristé chaque jour ?
combien de temps mon ennemi sera-t-il le plus fort ?
4 Regarde, réponds-moi, Seigneur mon Dieu !
Donne la lumière à mes yeux, garde-moi du sommeil de la mort ;
5 que l’adversaire ne crie pas : « Victoire ! »
que l’ennemi n’ait pas la joie de ma défaite !
6 Moi, je prends appui sur ton amour ;
que mon cœur ait la joie de ton salut !
Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait.
(Traduction liturgique)

Texte

• Au v.1, le titre du psaume n’a rien de particulier : « Du maître de chant. Psaume. De David ». Ce titre est partagé par autres psaumes (cf. le premier verset des Ps 19-21 ; 31 ; 40 ; 41 ; 51 ; 64 ; 65 ; 68, etc.).
• Au v.3b l’hébreu porte seulement : « le cœur attristé chaque jour », alors que des manuscrits de la Septante grecque ajoute : « le cœur attristé, de jour et de nuit ».
• Au v.6 l’hébreu termine ainsi le psaume : « Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait », alors que la Septante grecque ajoute, pour balancer les vers : « Je louerai le nom du Seigneur, le Très-Haut », adopté dans quelques traductions modernes.

Genre littéraire

Il s’agit d’une supplication individuelle. Ce genre occupe à lui seul presque le quart du psautier (voir encore les Ps 5 ; 6 ; 7 ; 17 ; 22 ; 25 ; 26 ; 28 ; 31 ; 35 ; 36 ; 38 ; 39 ; 42 ; 43 ; 51 ; 54-57 et 17 autres). C’est là hélas l’expérience quotidienne : on se plaint plus qu’on ne jubile ! Les hommes de cette époque étaient soumis aux mêmes épreuves que nous : souffrances, maladie, deuil, guerre. Pour comprendre ces prières, il importe de se placer dans les perspectives de ces malheureux, dans le contexte religieux et social de l’époque. L’eschatologie, c’est-à-dire la foi dans la vie de l’au-delà, n’était pas encore développée et c’est donc uniquement sur la terre que chacun était récompensé ou puni. L’homme de la Bible considère la vie comme d’intensité variable : si on jouit de la santé, si l’on prospère avec sa femme et ses enfants, on vit pleinement. En revanche, la maladie, la douleur, l’adversité diminue cette vie et lui donnent un goût de mort. Voilà pourquoi, toute épreuve est comparée à une descente dans la fausse, à une sorte de mort. On considérait aussi les malheurs comme des punitions de Dieu pour les fautes. On cherchait donc naturellement dans l’aveu un moyen de désarmer la colère divine.

La supplication individuelle se déploie habituellement en quatre temps : 1- invocation du nom de Dieu ; 2- cri d’imploration ; 3- exposé de la situation, supplication ; 4- certitude de l’exaucement, espérance. C’est plus ou moins la structure du Ps 12 qui est constitué de trois strophes de deux stiques chacune : lamentation (v.2-3) ; supplication pour la fin de l’épreuve (v.4-5) ; abandon, confiance et louange (v.6). Selon un schéma classique, le psalmiste se plaint, supplie et s’abandonne finalement, plein de confiance en Dieu.

Commentaire

• v.2 La plainte angoissée du psalmiste reçoit une puissance émotionnelle accrue par la quadruple « Combien de temps ? » Cela traduit une grande lassitude, comme si l’auteur demandait sa libération depuis longtemps, sans l’obtenir… Les questions prennent l’allure de reproches à Dieu : à persister ainsi dans l’oubli de ses fidèles, il les laisse sombrer dans le désespoir. Dans un crescendo d’indignation émouvant, les phrases interrogatives font part au Seigneur de l’inquiétude en laquelle son refus apparent d’assistance plonge le plaignant, à l’instant même où il semble que ses adversaires vont l’emporter. Le texte juxtapose « Combien de temps, ou jusques à quand ? » avec « à jamais » (ces derniers mots malheureusement omis par la traduction liturgique), ce qui caractérise bien l’angoisse de quelqu’un dont la pensée oscille entre l’espérance et le désespoir. On peut soit détacher ces derniers mots de la phrase « Jusques à quand m’oublieras-tu ? Jusqu’à la fin ? » (BJ), ou bien les lire ensemble : « Jusques à quand Seigneur ? m’oublieras-tu toujours ? » (TOB).

En effet, cette dernière expression ajoute une note de désespoir dès le début du psaume. C’est dire que le silence prolongé du Seigneur a mis le comble à la déception et à la patience du psalmiste, parce qu’il n’a pas encore répondu à ses appels répétés. En effet, le Seigneur « cache sa face » lorsqu’il semble abandonner son peuple et ne plus répondre à ses prières (cf. Dt 31,17 ; 32,20 ; Ps 10,11 ; 27,9 ; 30,8 ; 44,25 ; 104,29 ; Is 8,17 ; 54,8 ; Jr 33,5 ; Mi 3,4). Cette expression relève de la théologie biblique, selon laquelle la grâce de l’Alliance avec Dieu consiste en un contact personnel avec lui et non dans un simple rapport extérieur ou cultuel.
• v.3 L’ennemi pourrait être n’importe qui : situation politique, sociale, affective, trouble psychologique, problème économique, désordre moral, problème de santé, sécheresse spirituelle. Le langage volontairement général du psaume le rend applicable à des situations diverses.

• v.4 « Illumine mes yeux ». La supplication, on le comprend, se fait impérieuse. Le psalmiste sollicite ce regard attentif, ce geste de compassion qu’il attend en vain depuis si longtemps… et qui, seuls, pourraient le rétablir dans la joie.

• v.6 Dans la finale, le psalmiste qui vient de prier avec tant d’intensité, passe avec sérénité et comme à son insu, de l’état de quasi désespoir à la confiance, à la joie, à la gratitude déjà. Il s’en remet à la seule bonté de Dieu, gage de son salut. Le mot hébreu hesed, traduit soit par « amour » soit par « fidélité », signifie les deux mots, c’est-à-dire un engagement amoureux contracté dans l’Alliance entre Dieu et Israël. Chose remarquable, le psaume s’achève sans qu’aucune demande de vengeance ne soit formulée à l’encontre des adversaires.

Enseignement

Le Ps 12 est un appel confiant dans la détresse. La détresse semble extrême et surtout menacer la foi du psalmiste. L’intensité dramatique du psaume est remarquable : l’auteur y passe de l’expression inquiète de sa détresse à l’expression fervente de sa prière, à l’expression paisible de son acte de foi. « On dirait des vagues qui se font de plus en plus petites, jusqu’à ce que la mer devienne calme » (F. Delitzsch). Cela fait penser à l’enseignement de Jésus sur la persévérance dans la prière. On n’a qu’à lire les passages suivants de l’Évangile : « Et bien moi, je vous dis : demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte » (Lc 11,9), ou même : « J’ai prié pour toi afin que ta foi ne sombre pas » (Lc 23,32. Voir encore Lc 11,5–8). Dans les tentations et les épreuves, dans les périodes de sécheresse, le croyant peut redire ce psaume avec la même confiance. Dans le malheur, il est normal d’éprouver de la lassitude et de se sentir abandonné, mais il faut le dire et le redire à Dieu, jusqu’à l’importuner (cf. Lc 18,1-8 « Jésus dit une parabole pour montrer à ses disciples qu’il faut toujours prier sans se décourager »).

Dans la liturgie

Dans la célébration de l’Office divin, le Ps 12 est récité le mardi I à l’heure médiane. Dans la célébration eucharistique, le Ps 12 est peu utilisé ; on le chante le mercredi de la 30e semaine du temps ordinaire, en réponse à Rm 8,26-30, ainsi que le 8 septembre, en la fête de la Nativité de la Vierge Marie, en réponse à Mi 5,1-4. Dans les deux cas, on chante les versets 4 à 6, c’est-à-dire qu’on ne lit jamais en liturgie les questions posées à Dieu aux versets 2-3.

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Psaume 12 : Face au mensonge et aux menteurs

 

Un double appel à Dieu

2 Au secours, Seigneur! il n’y a plus d’homme fidèle,
la loyauté a disparu d’entre les fils d’Adam.
3 On ne fait que mentir, chacun à son prochain,
lèvres trompeuses, langage d’un cœur double.

4 Que le Seigneur retranche toute lèvre trompeuse,
la langue qui fait de grandes phrases,
5 ceux qui disent: « La langue est notre fort,
nos lèvres sont pour nous, qui serait notre maître? »

La réponse de Dieu

6 A cause du pauvre qu’on dépouille,
du malheureux qui gémit,
maintenant je me lève, déclare le Seigneur:
j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif.

Une double réaction de confiance

7 Les paroles du Seigneur sont des paroles sincères,
argent natif qui sort de terre, sept fois épuré;

8 toi, Seigneur, tu y veilleras.
Tu le protégeras d’une telle engeance à jamais;
9 de tous côtés les impies s’agitent,
la corruption grandit chez les fils d’Adam.

(Traduction de la Bible de Jérusalem, avec « Seigneur » au lieu de « Yahvé »)


Voilà un psaume dont l’enchaînement, même à première lecture, se laisse détecter sans difficulté. Premier volet (v. 2-5) : un priant, confronté à une situation de mensonge, lance vers Dieu un double appel. Vient ensuite (v. 6), au cœur du triptyque, la réponse de Dieu à ce cri de désolation lancé vers lui. Troisième volet (v. 7-9) : à cette réponse le priant à son tour réagit en deux temps.

LA SITUATION : LA VÉRITÉ A DISPARU (V. 2B-3 ET 4B-5)

Quelle est donc cette situation à l’égard de laquelle le psalmiste se montre si amer et dépité? De façon claire, ce qu’il dénonce, c’est le mensonge, la duplicité et un manque flagrant de loyauté. Quels en sont exactement l’ampleur et le visage, voilà qui est moins net et qui semble se préciser petit à petit.

Au début (v. 2-3), on pourrait croire qu’il s’agit d’un mal généralisé au sein d’une société où les relations sont faussées par l’hypocrisie et la parole trompeuse. Quelque chose comme ce que fustige quelque part Jérémie : « Ils bandent leur langue comme un arc; c’est le mensonge et non la vérité qui prévaut en ce pays. (…) Chacun dupe son ami, ils ne disent pas la vérité, ils ont habitué leur langue à mentir, ils se fatiguent à mal agir. » (Jr 9,2.4)

Peu après cependant (v. 4-5), l’accusation se fait apparemment plus précise. Les menteurs visés par le psalmiste semblent être des personnages importants, en position de force, dont le pouvoir s’appuie sur une parole mensongère proférée avec arrogance et ne souffrant pas de contradiction.

Dans la suite, au v. 6, la réponse de Yahvé, en faisant mention de l’oppression des pauvres et du gémissement des malheureux, fait voir dans le mensonge un instrument de domination injuste et d’exploitation. C’est alors tel ou tel passage des prophètes qui vient à l’esprit, comme celui-ci de la dernière partie du livre d’Isaïe : « On repousse le jugement, on tient éloignée la justice, car la vérité a trébuché sur la place publique, et la droiture ne trouve point d’accès. La vérité a disparu ; ceux qui s’abstiennent du mal sont dépouillés. » (Is 59,14-15)

UN DOUBLE APPEL À DIEU (V. 2A ET 4A)

Sur ce fond de scène désolant, le psalmiste se tourne vers Dieu. « Au secours, Seigneur » ou « Sauve, Yahvé », implore-t-il d’abord (v. 2a). Mais il ne lui suffit pas de réclamer ainsi l’intervention de Dieu en faveur du juste. Le second appel, formulé sous forme de souhait, se fait plus incisif : « que le Seigneur retranche toute lèvre trompeuse » (v. 4a). La méthode forte, donc : pour faire disparaître le mensonge, fais disparaître les menteurs.

LA RÉPONSE DE DIEU (V. 6)

C’est elle que Claudel, en « glossateur ébloui », a su rendre de si parlante façon dans sa version des Psaumes rééditée tout récemment : « Le râle des écrasés, la misère des pauvres, ça me fait mal, dit Dieu! Je me lève, dit Dieu. Je me retourne les manches, dit Dieu. Comptez sur moi, dit Dieu. »

En fait, Dieu ne répond qu’au premier appel. S’il promet d’intervenir, c’est pour secourir le juste, non pour exterminer le méchant. Le salut de Dieu est pour qui le cherche : « j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif ». Un salut qui ne s’impose pas, qui ne saurait transformer malgré eux ceux qui s’en moquent et dont la contrepartie ne viendrait qu’exaucer une soif de vengeance.

UN DOUBLE OUI À DIEU (V. 7-9)

Cette promesse de soutien de la part de Dieu, le priant en accuse réception d’une double manière.

À peine sorti des lamentations qu’il proférait tout à l’heure au sujet d’une parole humaine à laquelle on ne peut se fier, le voilà maintenant (v. 7) qui proclame par contraste la sincérité et solidité à toute épreuve de la parole de Dieu. Aux propos hypocrites, injustes ou manipulateurs, il oppose la pureté de la parole divine, comparable à celle d’un métal précieux passé et repassé au raffinage et débarrassé de toute scorie.

Ce qui, enfin, s’exprime en terminant, c’est la confiance envers ce Dieu qui communique aux siens l’assurance qu’il ne les abandonnera pas (v. 8). Le mal, hélas, est là pour rester; ivraie et bon grain devront continuer de pousser ensemble. La méchanceté et le mensonge auront beau ne pas disparaître du monde, l’engeance des impies continuer de s’agiter effrontément (v. 9), le juste tiendra bon pourtant. Dans la certitude qu’il n’est pas seul, appuyé sur une parole qui, elle, ne saurait mentir.

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 11 : J’ai confiance en Dieu

 

1 Du maître de chant. De David.

En Yahvé j’ai mon abri.
Comment dites-vous à mon âme :
« Fuis à ta montagne, passereau. »

2 « Vois les impies bander leur arc,
ils ajustent leur flèche à la corde
pour viser dans l’ombre les cœurs droits ;
3 si les fondations sont ruinées, que peut le juste ? »

4 Yahvé dans son palais de sainteté,
Yahvé, dans les cieux est son trône ;
ses yeux contemplent le monde,
ses paupières éprouvent les fils d’Adam.

5 Yahvé éprouve le juste et l’impie.
Qui aime la violence, son âme le hait.
6 Il fera pleuvoir sur les impies des charbons,
feu et soufre et vent de tempête,
c’est la coupe qu’ils auront en partage.

7 Yahvé est juste, il aime la justice,
les cœurs droits contempleront sa face.

(Bible de Jérusalem)

Contrairement à un psaume comme le Ps 4 où le suppliant est angoissé devant Dieu (cf. « pitié pour moi, écoute ma prière ! », Ps 4,2), le Ps 11 est un psaume de pleine confiance dans le Seigneur. Certains psaumes, comme les Ps 7, 16, 31, 57, 71, commencent de la même façon, c’est-à-dire en affirmant qu’en Dieu se trouve notre refuge, mais c’est pour, dans un deuxième temps, crier notre détresse à Dieu, Lui dire : « parce que nous avons notre refuge en Toi, Tu dois nous aider, Tu dois nous sauver ». Ici il n’en est rien, c’est une confiance absolue en Yahvé qui est ensuite exposée.

Le psalmiste s’adresse à des personnes qui lui disent de faire attention à ceux qui lui veulent du mal ; ces impies, qui sont là tapis dans l’ombre, et cherchent le bon moment pour l’atteindre. Ne nous trompons pas ! Ces impies, ennemis du juste, ne sont pas à l’extérieur de la communauté, mais bien à l’intérieur. Ce sont ceux qui sont proches qui lui veulent du mal. La réponse du psalmiste est admirable. Il invite ses interlocuteurs à cesser d’avoir peur pour lui et les encourage à tenir fermement. Sa confiance est absolue et elle trouve sa source en Dieu. « Yahvé est juste, il aime la justice », aussi le mal ne peut pas atteindre celui qui pratique la justice.

La structure du psaume est facile à repérer. Les vv. 1-3 rapportent les avertissements de certains membres de la communauté envers le psalmiste ; les vv. 4-7 relatent la réponse pleine de foi en Yahvé du psalmiste.

Comme pour le Ps 7, notre psaume commence par le verset : « En Yahvé j’ai mon abri ». Nous commençons donc avec ce psaume par poser un acte de confiance. Le psalmiste nous dit : « J’ai une confiance absolue en Dieu, il ne peut rien m’arriver car j’ai mon abri en Yahvé ». C’est seulement dans un deuxième temps, avec les paroles d’avertissement des amis, que nous connaîtrons le mal qui se trame contre lui. Le psalmiste commence ainsi car pour lui seul Yahvé est important. Toute sa vie, les persécutions comme sa propre mort, il la remet entre les mains de son Dieu.

Yahvé est le premier nommé dans ce psaume car Il doit être le premier servi. Il est frappant de noter combien Yahvé est absent dans les propos des amis, aux vv. 1-3, et combien Il est omniprésent dans les vv. 4-7 qui rapportent les paroles du psalmiste. Cette différence est importante à signaler. Ceux qui prennent peur ne font aucune référence à Yahvé, au fond ils réagissent comme si Dieu n’existait pas. Le psalmiste n’a pas peur car Dieu marche avec lui, Il est sans cesse à ses côtés.

Les paroles « Fuis à ta montagne, passereau » du v. 1 ne viennent pas des ennemis du psalmiste. En effet, ils n’ont rien à gagner à ce que celui-ci trouve un refuge et sauve ainsi son âme. Ce sont bien les amis du psalmiste qui lui donnent ce conseil afin de le protéger, afin qu’il sauve sa vie devant des adversaires en furie.

Le juste est comparé à un petit oiseau, un passereau, qui va fuir vers les montagnes. On l’imagine volontiers voler sans effort pour aller se poser sur le rocher d’une montagne, ou bien trouver un refuge dans les arbres qui nombreux couvrent la montagne en Terre sainte (cf. la parabole du grain de sénevé : « la plus petite de toutes les graines… qui devient même un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches », Mt 13,32). Les montagnes, et en particulier les nombreuses grottes que l’on y trouve, sont des lieux où l’on peut trouver refuge et se cacher le temps que le déchaînement ennemi soit passé. Lot fuit vers la montagne pour se cacher car Sodome est dans la vallée du Jourdain (Gn 19,17). De la même façon, Mattathias va chercher refuge dans la montagne car la ville de Modîn est près de la plaine côtière (1 M 2,28). On peut aussi citer David qui va trouver refuge dans les falaises et les grottes d’Engaddi alors que Saül est à sa recherche (cf. 1 S 24,1.3). Le renvoi à David est intéressant à souligner dans la mesure où ce psaume, dans le titre, est attribué à David lui-même.

Mais un lecteur attentif peut faire remarquer que Jérusalem, où se trouve notre psalmiste, est déjà dans les montagnes à 800 mètres d’altitude ! La montagne n’est pas alors synonyme de lieu sûr, mais plutôt de danger. En fait, il faut considérer les paroles « Fuis à ta montagne, passereau » comme une image. Les amis ne conseillent pas de fuir véritablement dans un lieu montagneux, pas plus que le psalmiste n’est un oiseau ! Ils veulent simplement signifier qu’il doit, à l’image d’un passereau trouvant refuge dans les montagnes, partir vite se cacher dans un lieu secret où il sera en sécurité.

Le psalmiste réagit avec force aux propos de ses amis : « Comment dites-vous à mon âme », ce que l’on pourrait comprendre ainsi : « Comment osez-vous me dire cela ? Vous vous prétendez être mes amis, et vous me conseillez de fuir devant les impies !! »

Nous avons aux vv. 2-3 ce qu’il convient d’appeler une métaphore filée, c’est-à-dire que l’on continue de comparer le psalmiste, le juste, à un oiseau. On a alors recours au réseau lexical de la chasse à l’arc. Les impies, ceux qui s’en prennent au juste, sont comme des chasseurs prêts à tirer sur un oiseau, se préparant ainsi à bander l’arc.

Ce n’est pas leur cible qui se trouve dans l’obscurité, ce qui serait, en réalité, une protection pour elle, mais bien les chasseurs. On peut le comprendre à deux niveaux. Les impies sont réellement tapis dans l’ombre, c’est une technique de chasse bien connue. Mais à un niveau plus imagé, on peut comprendre que les ennemis se cachent derrière un masque. Nous savons que nos pires ennemis sont souvent à chercher parmi ceux qui se présentent comme nos amis, pire comme nos frères.

Le v. 3 joue un peu un rôle de transition entre les deux grandes parties du psaume dans la mesure où il fait encore partie des avertissements qui émanent des autres membres de la communauté et, en même temps, apparaît déjà le thème, si important pour la suite, du juste. Même s’il semble difficile d’y voir déjà une réflexion venant du juste, on doit tout de même noter un changement de vocabulaire. Nous ne sommes plus ici dans la thématique de la chasse à l’arc, mais on parle de façon très générale de la destruction des fondations de la société israélite. S’il n’y a plus de morale, si l’on peut faire n’importe quoi, alors il n’y a plus de vie en société possible. Le constat est amer, mais peut-être malheureusement juste, en tout cas du point de vue des amis : la violence a remplacé le droit. L’expression « si les fondations sont ruinées, que peut le juste ? » peut s’entendre de deux façons diamétralement opposées. Si les fondations sont ruinées, c’est-à-dire si effectivement l’éthique d’une société n’existe plus, alors on ne peut pas comprendre pour quelles raisons le juste n’agit pas ? Ou bien alors, si les fondations sont ruinées, si c’est le règne de la violence, alors, au contraire la seule chose qu’il reste à faire, la seule chose que peut faire le juste, c’est lui aussi de faire le mal, de rendre le mal pour le mal, la violence pour la violence. Que peut le juste, sinon faire lui aussi le mal.

Pour le juste, il n’est pas possible de considérer la situation d’une façon aussi désespérante. Toutefois, on peut comprendre « le juste » de deux façons. Soit cela renvoie à Yahvé qui est le juste par excellence, qui ne peut ni se tromper, ni tromper autrui. « Yahvé est juste, il aime la justice » nous dira plus loin le v. 7. Soit cela renvoie au psalmiste qui est appelé, au v. 5, le juste par opposition à l’impie.

Les vv. 4-7 ne font qu’expliquer la conviction profonde du psalmiste exprimée dès le v. 1 : « En Yahvé j’ai mon abri ». Le mot « Yahvé » est prononcé à quatre reprises dans ces versets, et Il est le sujet, directement ou indirectement (ses yeux ; ses paupières ; son âme), pour chacune des phrases. En fait, la place importante du mot « Yahvé » dans le psaume reflète la place centrale qu’Il a dans la vie du psalmiste. Cela signifie que toute son existence se déroule sous le regard de Dieu.

La réponse à la violence des impies ne consiste pas à imposer plus de violence. Mais cela va encore plus loin car le juste sait que ce n’est pas lui qui doit agir mais que la réponse ne peut venir que de Dieu. Saint Pierre ne dit pas autre chose dans sa première lettre : « Déchargez-vous sur Dieu de tous vos soucis puisqu’Il s’occupe de vous » (cf. 1 P 5,7).

Le psalmiste est à Jérusalem, lieu où se trouve le Temple, et où se trouvent aussi ses ennemis. Or le Temple de Jérusalem n’est que la pâle copie du palais céleste où Dieu réside (cf. He 8,4 : « ceux-là assurent le service d’une copie et d’une ombre des réalités célestes, ainsi que Moïse, quand il eut à construire la Tente, en fut divinement averti : Vois, est-il dit en effet, tu feras tout d’après le modèle qui t’a été montré sur la montagne »). C’est là en réalité que le juste doit trouver refuge.

Mais ne nous méprenons pas, le fait que Dieu soit au Ciel ne veut pas dire qu’Il ne s’intéresse pas à la vie des hommes, à la vie sur terre. Dieu est le souverain maître du ciel et de la terre. Du ciel, Il voit les hommes, Il a une vue imprenable sur chacune de nos actions, de nos pensées les plus secrètes. C’est l’omniscience divine, Il sait tout, Il voit tout, rien ne peut Lui échapper. Cet intérêt de Dieu pour les hommes est signifié par des anthropomorphismes, « ses yeux », « ses paupières », et aussi par un verbe inhabituel « contempler ». Dieu ne jette pas un coup d’œil rapide, Il contemple.

L’expression du v. 4 « ses paupières éprouvent les fils d’Adam » peut paraître étrange parce qu’on ne voit pas avec les paupières. Cela veut peut-être dire que Celui qui sonde les reins et les cœurs (cf. Jr 17,10 ; Ap 2,23) ne ferme jamais les yeux.

Dieu est capable de distinguer entre le juste et l’impie, Il est véritablement le seul à voir au-delà des apparences, du paraître, des faux-semblants. Nous n’en sommes pas toujours capables, parce que notre regard est faussé, voilé, biaisé par le péché originel, ou bien volontairement nous refusons de voir les choses telles qu’elles sont, ou bien parce que certains mènent une double vie ou jouent sur deux tableaux à la fois, si bien qu’il n’est pas toujours facile de distinguer le bon du méchant.

La confiance du psalmiste en son Dieu va plus loin. Non seulement il sait que Dieu juge avec justice, mais il sait aussi qu’Il va agir contre les impies. Le v. 6 décrit une dévastation qui renvoie vers l’avant et vers l’arrière. C’est à la fois une allusion au moment du jugement eschatologique, à la fin des temps, quand Dieu essuiera toute larme des yeux des justes : « de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus » (cf. Ap 21,4) ; et c’est une allusion, par l’emploi d’un même vocabulaire, à la destruction de Sodome et Gomorrhe (cf. Gn 19,24 : « Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu »).
Dieu envoie, depuis le Ciel, l’orage et la foudre qui sont autrement plus dévastateurs que les pauvres petites flèches des impies. L’arc de Yahvé est équipé de flèches flamboyantes, des brandons, qui peuvent dévaster les impies. Cette pluie divine n’a pas pour effet de tuer des personnes, mais de rendre leur terre tout à fait stérile.

Habituellement, la coupe que l’on partage est quelque chose de positif, c’est la coupe du vin de la joie, c’est la coupe de bénédiction. Mais cette coupe peut être remplie de poison, quand elle est destinée aux impies c’est-à-dire aux ennemis du juste et donc de Yahvé (cf. Ps 75,9 : « Yahvé a en main une coupe, et c’est de vin fermenté qu’est rempli le breuvage; il en versera, ils en suceront la lie, ils boiront, tous les impies de la terre »).

Les cœurs droits, c’est-à-dire les justes, pourront contempler la Face de Dieu. Ici notre psaume prend des accents très proches des Béatitudes, en saint Matthieu : « Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu » (cf. Mt 5,8).

Le chrétien sait que Jésus est le seul Juste. Il est ce Juste qui a connu la moquerie et l’injustice de la part des impies à Jérusalem. Il n’a pas commis de violence ; il n’y a pas eu de tromperie dans sa bouche (cf. Is 53,9). Il ne refusa pas d’être livré aux mains des méchants ni de subir le supplice de la Croix. Jésus est également Celui qui voit, de toute éternité, la Face du Père. « Et le Verbe était tourné vers Dieu » nous dit le Prologue de l’évangile selon saint Jean (Jn 1,2). Le chrétien, à l’imitation du Maître, sait qu’il peut connaître la persécution, en ce monde, et qu’il ne trouvera la consolation, c’est-à-dire la contemplation de la Face de Dieu, que dans l’autre monde.

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 10 : Dresse-toi, Yahvé !

 

Lamed 1 Pourquoi, Yahvé, restes-tu loin,
te caches-tu aux temps de détresse ?
2 Sous l’orgueil de l’impie le malheureux est pourchassé,
il est pris aux ruses que l’autre a combinées.

(Mem) 3 L’impie se loue des désirs de son âme,
l’homme avide qui bénit méprise Yahvé,
(Nun) 4 l’impie, arrogant, ne cherche point :
« Pas de Dieu ! » voilà toute sa pensée.

5 À chaque instant ses démarches aboutissent,
tes jugements sont trop hauts pour lui,
tous ses rivaux, il souffle sur eux.

6 Il dit en son cœur : « Je tiendrai bon
il ne m’arrivera jamais aucun malheur. »
(Samek)
Phé 7 Malédiction, fraude et violence lui emplissent la bouche,
sous sa langue peine et méfait ;
8 il est assis à l’affût dans les roseaux,
sous les couverts il massacre l’innocent.

Aïn Des yeux il épie le misérable,
9 à l’affût, bien couvert, comme un lion dans son fourré,
à l’affût pour ravir le malheureux,
il ravit le malheureux en le traînant dans son filet.

(Çadé) 10 Il épie, s’accroupit, se tapit,
le misérable tombe en son pouvoir ;
11 il dit en son cœur : « Dieu oublie,
il se couvre la face pour ne pas voir jusqu’à la fin. »

Qoph 12 Dresse-toi, Yahvé ! Ô Dieu, lève ta main,
n’oublie pas les malheureux !
13 Pourquoi l’impie blasphème-t-il Dieu,
dit-il en son cœur : « Tu ne chercheras point ? »

Resh 14 Tu as vu, toi, la peine et les pleurs,
tu regardes pour les prendre en ta main :
à toi le misérable s’abandonne,
l’orphelin, toi, tu le secours.

Shin 15 Brise le bras de l’impie, du méchant,
tu chercheras son impiété, tu ne la trouveras plus.
16 Yahvé est roi pour toujours et à jamais,
les païens ont disparu de sa terre.

Tav 17 Le désir des humbles, tu l’écoutes, Yahvé,
tu affermis leur cœur, tu tends l’oreille,
18 pour juger l’orphelin et l’opprimé :
qu’il cesse de faire peur, l’homme né de la terre !

(Bible de Jérusalem)


Non seulement le Ps 10 est la suite du Ps 9, mais il constituait autrefois un seul et même psaume alphabétique (cf. Novembre 2008). Le raccord avec le Ps 9 se fait très bien. Le v. 1, en effet, commence par une question rhétorique qui est dans la logique des vv. 20-21 du psaume précédent. À chaque fois, il s’agit d’une invocation vers Yahvé : « dresse-toi, Yahvé » ; « jette, Yahvé » ; « pourquoi, Yahvé ? ». C’est également dans ses trois versets que l’on va trouver le plus de références au mot Yahvé. On trouve mêlées à la jonction des deux psaumes, des revendications individuelles (cf. « le malheureux » au v. 2) et nationales (cf. « les païens » aux vv. 20-21).

Dieu est au loin et ne semble pas réagir aux appels de détresse. On a l’impression que Dieu veut se cacher les yeux et les oreilles pour ne pas voir et pour ne pas entendre comme en Is 1,15 lorsqu’il dit : « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux; vous avez beau multiplier les prières, moi je n’écoute pas. » La prière est souvent un cri lancé vers Dieu. Le croyant s’adresse à lui car il a toute confiance et il sait que Dieu peut l’exaucer. Aussi, lorsque Dieu ne semble pas répondre à la demande formulée, le croyant ne va pas mettre en doute la capacité de Dieu de l’exaucer. Pour lui, Dieu n’a pas voulu entendre sa prière.

C’est ce que nous expérimentons quelquefois dans notre vie spirituelle. À l’heure de l’épreuve, Dieu semble se cacher ou s’être éloigné de nous. C’est comme s’il était tellement loin de nous, tellement haut dans le ciel, que notre prière est incapable de l’atteindre. Cela ne veut pas dire que nous remettons en question l’existence de Dieu ou sa toute-puissance. Mais nous ne percevons plus sa proximité. Cela surprend d’autant plus le psalmiste que Ps 9,9 avait dit que Dieu était un refuge pour les temps de détresse. Nous pouvons aussi noter que la métaphore de la bête traquée, que nous trouvions avec le filet en 9,16, est reprise au v. 2 où le juste est pourchassé par les impies.

Nous avons aux vv. 3-11 une longue description de l’impie qui insiste sur deux points : l’impie cherche à faire du mal au juste et l’impie est celui qui dit dans son cœur « Pas de Dieu ». Dans l’histoire de l’Église, particulièrement au Moyen Âge, la figure de l’impie aura une certaine postérité dans la mesure où elle servira à montrer, dans une société où l’athéisme pratique n’existe pas, que l’existence de Dieu ne relève pas d’une évidence immédiate.

Dans cette description, c’est le juste qui parle de l’impie, c’est le faible qui parle du fort, c’est l’opprimé qui parle de l’oppresseur car le psalmiste est comme le porte-parole des justes, des faibles, des opprimés. Finalement, nous avons là grâce à l’écrit comme une inversion de ce qui se passe toujours dans la vie quand le faible est à la merci du fort. Grâce à l’écrit, le faible est désormais en position de force.

Au v. 3, le psalmiste dit que « l’impie se loue » au lieu de louer Dieu. C’est la première fois que le verbe « louer, prier » en hébreu halal, ce verbe qui va donner Alléluia, fait son apparition dans le Psautier. Mais au lieu de glorifier Dieu, l’impie glorifie les choses qu’il désire. Comme si cela ne suffisait pas pour nous faire comprendre l’usurpation de l’impie, le psalmiste emploie un autre verbe qui est traditionnellement lié à Dieu en le détournant également. C’est le verbe « bénir » qui habituellement est attaché à Dieu car il est la source de toutes bénédictions. L’impie est une personne tellement orgueilleuse qu’il en arrive à s’attribuer des qualités qui ne relèvent que de Dieu, et au bout du compte il en arrive à mépriser Dieu.

Le psalmiste expose un lien entre l’athéisme et l’éthique qui pourrait choquer notre conscience moderne qui ne cesse de rappeler que les chrétiens ne sont pas les seuls, en ce monde, à chercher à œuvrer pour le bien et la vie bonne avec et pour autrui. Pour le psalmiste, l’impie déclare qu’il n’y a pas de Dieu pour pouvoir agir comme il l’entend, pour pouvoir faire des actions mauvaises car il ne risque pas d’être puni, en retour, par Dieu. Nous sommes, avec la Bible, dans un contexte historique, où il est impossible de concevoir une vie droite et vertueuse sans référence au divin.

La pensée de l’impie est proche de celle de beaucoup de nos contemporains et parfois aussi, il faut bien l’avouer, de nous-mêmes. Dieu semble tellement loin là-haut dans le ciel, tellement éloigné de nos préoccupations quotidiennes, que nous arrivons à l’oublier et à vivre comme s’il n’existait pas, ou du moins comme s’il n’agissait pas concrètement dans nos vies. Le problème est que nous ne voyons pas toujours, sur l’instant, quelle est la volonté de Dieu pour nous. Dieu voit plus haut et plus loin que nous. Souvent, c’est seulement après coup que nous comprenons combien Dieu était présent à nos côtés.

On a un peu l’impression que l’impie est dans l’auto-suggestion, il essaye de se convaincre que jamais rien ne lui arrivera (cf. v. 6). Là aussi il est proche de nous dans la mesure où nous voulons nous persuader qu’il ne nous arrivera aucun malheur.

Les vv. 7-10 présentent une description des actes habituels de l’impie tels qu’ils sont perçus du juste. On continue pour les décrire d’employer la métaphore de la chasse. Cela ne veut pas dire que l’impie se cache réellement pour bondir sur le juste tel un fauve sur sa proie. Mais c’est ainsi que le juste perçoit les choses. Il a l’impression d’être sans cesse épié, harcelé par l’impie. Celui-ci, sur le qui-vive, se prépare, rumine en lui-même ses médisances et au moment voulu, tel un lion, il surgit de nulle part et tombe sur le juste.

La métaphore est particulièrement bien trouvée car la médisance et la chasse utilisent toutes deux la bouche et la langue pour arriver à leur fin. Si le mal est sous la langue, cela signifie que les mots qui sont sur la langue sont des paroles amicales. C’est là l’explication de l’expression « sa bouche est pleine de fraude ». Nous connaissons tous, malheureusement, des personnes qui sont aimables en notre présence et qui disent du mal de nous dès que nous avons le dos tourné. Nous avons l’impression qu’ils sont à l’affût de tout pour nous faire tomber et nous prendre dans leurs filets. Le sentiment d’oppression est bien rendu par les sonorités répétées du passage « Il épie, s’accroupit, se tapit ».

Il est intéressant de noter que l’impie fait, au v. 11, une confession de foi lorsqu’il dit « Dieu oublie ». S’il était logique avec son affirmation du v. 4 « Pas de Dieu », il n’aurait pas à se dire maintenant « Dieu oublie toutes les actions mauvaises que je suis en train de commettre ». Comme l’hypothèse de l’existence de Dieu ne semble pas être complètement écartée, l’impie se persuade que Dieu, s’il existe, oublie ce qu’il voit. Sa réflexion est d’une grande naïveté, comme si Dieu pouvait oublier ou même se détourner la face devant nos actions mauvaises. L’impie fait quelque chose de mal en se cachant et il croit que Dieu fait de même, c’est-à-dire qu’il va cacher sa face.

C’est vrai que lorsque nous faisons une action en cachette nous imaginons que Dieu ne la verra pas. En fait, Dieu n’oublie pas, mais il pardonne, et c’est bien cette image d’un Père miséricordieux que Jésus est venu nous révéler de Dieu. On doit noter que la prière du malheureux est l’opposé de ce que se dit l’impie. Le malheureux, l’innocent injustement condamné, persécuté, crie à Dieu de ne pas oublier !

Les mots du v. 11, attribués à l’impie, expriment les craintes du suppliant et le v. 12 invite Dieu à montrer que ce que dit l’impie n’est pas vrai. Dieu ne se cache pas les yeux, il voit le mal commis par l’impie et il n’oublie pas le malheureux. Comme en Ps 9,19, on demande à Dieu de quitter son trône de majesté, c’est-à-dire une certaine passivité, et de se dresser afin d’agir concrètement dans notre vie. Lever la main suggère que l’on va prendre une mesure ferme pour ou contre quelqu’un. Dans la conception du psalmiste, il n’y a pas beaucoup de solutions. Si Dieu veut aider le faible, alors il doit nécessairement s’en prendre à l’impie. Nous ne sommes pas encore arrivés, à l’époque de ce psaume, à ce que Jésus nous apprendra, à savoir le pardon des ennemis.

La conviction de l’impie qu’il peut tout se permettre puisque Dieu, s’il existe, ne voit rien a été réfutée dans le passé. L’expression « Tu as vu » au v. 14 contredit le v. 11 « Dieu se couvre la face pour ne pas voir ». On demande à Dieu d’agir avec justice, de rendre à chacun selon ce qu’il mérite : le secours pour le faible ; la sanction pour l’impie. Comme le montre Ps 71,18 « ô Dieu, ne m’abandonne pas, que j’annonce ton bras aux âges à venir, ta puissance », le bras est ici une image pour dire la force de l’impie, même s’il ne fait pas de doute que le faible se réjouirait de voir Dieu briser réellement le bras de son adversaire, de celui qui a été à l’origine de tant de souffrances physiques et psychologiques. Notons que Dieu ne veut pas la mort de l’impie, mais qu’il cesse ses actions mauvaises.

On peut voir dans les vv. 16-18 un déplacement significatif pour une préoccupation plus communautaire qu’individuelle et une insistance sur la terre, mot qui revient deux fois (cf. vv. 16 et 18), comme si la figure de l’impie devenait représentatif des nations païennes. Il y a un élargissement de la perspective, ce n’est plus moi seul, faible, contre le méchant, mais c’est tout le peuple d’Israël contre les nations païennes. Celles-ci sont impies dans la mesure où elles se trouvent en-dehors de l’Alliance établie entre Dieu et son peuple Israël. Il faut, en conséquence, pour qu’Israël puisse vivre chasser les païens qui sont présents sur sa terre.

On fait, bien sûr, allusion aux récits de conquête de la terre de Canaan promise au peuple d’Israël. Le v. 16 rappelle Ex 15,18 : « Yahvé régnera pour toujours et à jamais » quand les Hébreux se réjouissent de la victoire de Dieu sur ses ennemis, voyant en elle l’assurance que Dieu leur donnerait la terre promise. Le psaume regarde en arrière l’accomplissement de cette promesse. Dieu a entendu les appels d’Israël dans sa faiblesse (cf. Ex 3,7). De plus, le verbe « faire peur, terrifier » que l’on trouve au v. 18 renvoie à plusieurs récits de la conquête de Canaan par le peuple d’Israël (cf. Dt 1,29 ; 7,21 ; 31,6 ; Jos 1,9). Désormais, dit le psalmiste, les nations ne pourront plus faire peur aux nouveaux habitants de la terre promise car Dieu les a fait tous disparaître de la terre.

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 9. Dieu abat les impies et sauve les humbles

 

1 Du maître de chant. Sur hautbois et harpe. Psaume. De David.

Aleph 2 Je te rends grâce, Yahvé, de tout mon cœur,
j’énumère toutes tes merveilles,
3 j’exulte et me réjouis en toi,
je joue pour ton nom, Très-Haut.

Bèt 4 Mes ennemis retournent en arrière,
ils fléchissent, ils périssent devant ta face,
5 quand tu m’as rendu sentence et jugement,
siégeant sur le trône en juste juge.

Gimel 6 Tu as maté les païens, fait périr l’impie,
effacé leur nom pour toujours et à jamais ;
7 l’ennemi est achevé, ruines sans fin,
tu as renversé des villes et leur souvenir a péri.

Hé Voici, 8 Yahvé siège pour toujours,
il affermit pour le jugement son trône ;
9 lui, il jugera le monde avec justice,
prononcera sur les nations avec droiture.

Vav 10 Que Yahvé soit un lieu fort pour l’opprimé,
un lieu fort aux temps de détresse !
11 En toi se confient ceux qui connaissent ton nom,
tu n’abandonnes point ceux qui te cherchent, Yahvé.

Zaïn 12 Jouez pour Yahvé, l’habitant de Sion,
racontez parmi les peuples ses hauts faits !
13 Lui qui s’enquiert du sang se souvient d’eux,
il n’oublie pas le cri des malheureux.

Hèt 14 Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur,
tu me fais remonter des portes de la mort,
15 que je publie toute ta louange
aux portes de la fille de Sion, joyeux de ton salut.

Tèt 16 Les païens ont croulé dans la fosse qu’ils ont faite,
au filet qu’ils ont tendu, leur pied s’est pris.
17 Yahvé s’est fait connaître, il a rendu le jugement,
il a lié l’impie à son propre piège.
Sourdine
Pause
Yod 18 Que les impies retournent au shéol,
tous ces païens qui oublient Dieu !
Kaph 19 Car le pauvre n’est pas oublié jusqu’à la fin,
l’espoir des malheureux ne périt pas à jamais.

20 Dresse-toi, Yahvé, que l’homme ne triomphe,
qu’ils soient jugés, les païens, devant ta face !
21 Jette, Yahvé, sur eux l’épouvante,
qu’ils connaissent, les païens, qu’ils sont hommes !

(Bible de Jérusalem)


Le Psaume 9 a deux grandes caractéristiques. D’abord, dans le texte hébreu de la Bible, il forme avec le Psaume 10 ce qu’on appelle un psaume alphabétique, c’est-à-dire que le début de chaque strophe suit les lettres de l’alphabet. Ensuite, dans le texte grec de la Bible, à cause justement de cette structure alphabétique si particulière (cf. aussi Ps 25 ; 34), il ne forme qu’un seul psaume avec le psaume 10.

On peut penser que les psaumes 9 et 10 formaient au début une unité et que plus tard on a distingué, dans la prière liturgique, ce psaume alphabétique en deux unités, le Ps 9 qui nous parle davantage d’une crise nationale et le Ps 10 qui aborde la crise d’un point de vue plus individuel.

Toutefois, nous devons remarquer certaines irrégularités dans cette structure : aucune strophe ne commence par la lettre d (Dalèt) ; le nombre de lignes assignées à une lettre varie (cf. Yod v. 18 et Kaph vv. 19-21).

Certains auteurs considèrent que le psaume provient du Nord d’Israël, ce qui expliquerait certaines difficultés d’interprétation. Cela semble difficile à accepter, et ce psaume représente plutôt la piété des Judéens rassemblés autour du Temple de Jérusalem à l’époque perse. Ils connaissent les actes que Dieu a faits, dans le passé, pour Israël et pour Juda ; mais ils se rendent compte que l’expérience concrète qu’ils font n’a plus rien à voir avec cela. Israël/Juda est devenu une entité insignifiante dans le concert des nations. Alors pour ne pas perdre espoir ils se tournent vers le Seigneur, ils lui rappellent toutes ses actions merveilleuses en faveur de son peuple et lui demandent de réitérer ce qu’Il fit autrefois pour leurs Pères.

C’est un psaume d’action de grâces qui comme tous les psaumes d’action de grâces va faire le souvenir des actions de Dieu en faveur du peuple. À cause de son alternance entre prière vers Dieu et souvenir des actions de Dieu, ce psaume rappelle le Ps 22. Le psaume s’intéresse à la fois à l’expérience actuelle du croyant qui crie vers Dieu et aux actions passées de Dieu qui montre combien Il est proche de ceux qui l’appellent.

Les irrégularités repérées dans la structure alphabétique et l’alternance de prière de demande et d’action de grâces sont au diapason de l’expérience décrite dans ce psaume. Nous pouvons y trouver là le sens général du psaume. La vie, et en particulier la vie avec Dieu pour le croyant, devrait être bien ordonnée comme les lettres de l’alphabet, mais l’expérience que nous faisons est tout autre. Il y a eu dans nos vies des échecs, des événements qui font mal, des situations qui semblent être des impasses.

Sa structure est assez simple à relever : il y a deux grands blocs d’action de grâces et d’éloges des actions divines du passé (vv. 2-13 ; 16-19) auxquels répondent deux appels à l’aide (vv. 14-15 ; 20-21).

D’une façon générale, on peut dire que le psaume nous raconte ce que Dieu a fait dans le passé, qu’il s’afflige de la façon dont les choses se passent dans le présent, qu’il appelle Dieu à agir maintenant comme Il l’a fait autrefois, et finalement qu’il exprime sa conviction qu’Il fera ainsi.

Une caractéristique de ce psaume consiste dans la répétition de certains mots, parfois avec une signification différente. On joue de la musique pour le nom du Très-Haut (cf. v. 3), celui-là même qui a effacé pour toujours le nom des païens. Les ennemis, les impies périssent devant la face de Dieu (vv. 4.6). Le souvenir même de ces ennemis a péri (v. 7), mais l’espoir des malheureux, qui a toute sa confiance en Dieu, ne périt jamais (v. 19).

Le nom des impies est effacé pour toujours (v. 6) et c’est pour toujours que siège sur son trône de gloire le Seigneur (v. 8). Si Dieu n’ignore pas le cri des malheureux (v. 13), les païens ignorent Dieu (v. 18).

Dieu délivre le juste des portes de la mort (v. 14) aussi fera-t-on son éloge devant les portes de la fille de Sion, c’est-à-dire Jérusalem (v. 15).

Il est possible enfin qu’il y ait un jeu de mots, au v. 6, entre goyim, « les païens », et gé’im, « les orgueilleux ».

vv. 2-5 : le psaume commence comme une action de grâces, mais en même temps l’auteur de ce psaume attend avec impatience que Dieu agisse. Les quatre stiques des vv. 2-3 commencent par un verbe à la première personne du singulier, c’est-à-dire qu’en hébreu on va trouver l’équivalent de la lettre a (aleph), première lettre de l’alphabet, première strophe de notre psaume alphabétique. C’est une façon tout à fait remarquable pour signifier le commencement du psaume. De plus, les références à Yahvé, au début, et au Très-Haut, à la fin, encadrent ces quatre stiques.

Le v. 2 commence par « Je te rends grâce, Yahvé, de tout mon cœur » comme pour le Ps 138 et pourrait suggérer qu’il s’agit là d’un psaume d’action de grâces. Ce v. 2 se poursuit par l’expression « toutes tes merveilles » qui nous fait comprendre que nous ne sommes pas là dans un psaume individuel, mais collectif. En effet, ces actes merveilleux renvoient toujours à ce que Dieu a fait dans sa Création et dans l’histoire d’Israël (cf. Ps 26,7 ; 78,4 ; 106,7).
C’est la dernière fois de tout le psaume que l’on trouve, dans le v. 5, la première personne du singulier (« quand tu m’as rendu sentence »). Le reste du psaume rappellera les grandes actions de Dieu dans l’histoire du peuple.

De ce point de vue, les vv. 3-4 font référence non seulement à ce que Dieu a déjà fait dans le passé ou à ce qu’Il fait habituellement, mais aussi à ce que le suppliant attend de Dieu pour le présent. Le psalmiste ici ne rend pas seulement un témoignage sur les actions merveilleuses de Dieu, mais il a besoin que Dieu agisse concrètement encore dans sa vie.

vv. 6-11 : Le suppliant du psaume se trouve dans une position intermédiaire entre la réalité de Dieu délivrant le peuple d’Israël dans le passé, et un besoin d’affranchissement dans le présent. On commence à rappeler les actes de Dieu dans l’histoire d’Israël (vv. 6-7) avec deux conséquences directes : l’affirmation de la royauté divine (vv. 8-9) et la confiance du croyant envers Dieu (vv. 10-11).

Le psaume renvoie de façon implicite au récit de l’Exode et à la conquête de Josué. Le Seigneur a fait périr l’ennemi égyptien pour toujours (cf. Ex 14,13 ; 15,6 ; Dt 11,4), non pas à cause de la juste conduite du peuple d’Israël, mais en raison de la perversité de l’Égypte (cf. Dt 9,4-5). Mais dans l’histoire d’Israël, Dieu a maté d’autres peuples. Ainsi Il a déclaré son intention d’éliminer la mémoire d’Amaleq (Ex 17,14) de sorte qu’Amaleq périsse pour toujours parmi les nations (Nb 24,20).

Le v. 7 entrelace deux aspects de cette dévastation : l’élimination d’un peuple et la destruction de leurs villes. D’une part, l’ennemi est considéré comme une ville qui est à l’état de ruines. D’autre part, on parle des villes en les comparant à des peuples dont on ne se souvient plus. Nous pouvons aussi noter que tout ce que subissent les nations (la dévastation, l’élimination du nom, les ruines) pourrait très bien un jour se retourner contre le peuple d’Israël si celui-ci devient infidèle au Seigneur !

Les vv. 8-9 renvoient également au récit du passage de la Mer Rouge car à la fin du chant de victoire on lit : « Yahvé, règnera pour toujours et à jamais ». Au v. 5, la justice divine ne concerne que le suppliant alors qu’au v. 9, c’est le monde qui est jugé avec justice. La sentence divine doit toujours s’exprimer de façon juste, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas favoriser Israël d’une façon qui ignorerait les droits des autres peuples.

Dire que le Seigneur n’a pas abandonné Israël, c’est dire que le Seigneur a accompli la promesse faite avant l’entrée en Terre sainte (Dt 31,6 ; Jos 1,5).

vv. 12-13 : Dieu est décrit, une nouvelle fois, comme étant assis (cf. vv. 5 et 8), mais maintenant à Sion c’est-à-dire à Jérusalem, dans son Temple, qui est l’équivalent terrestre du palais grandiose où Dieu demeure au Ciel. C’est sans doute une indication géographique pour nous, ceux qui ont écrit ce psaume appartiennent à la communauté des Judéens qui se rassemblaient, après l’Exil, autour du Temple de Jérusalem.

Mais en même temps le récit des hauts faits de Dieu doit pouvoir se faire parmi les nations (cf. Ps 57,10 ; 108,4). Dieu s’enquiert du sang et n’oublie pas les malheureux car leur cri est comme celui d’Abel, le cri du sang qui provient de la terre (cf. He 12 ,24 : « le sang de Jésus qui parle plus fort que celui d’Abel »).

vv. 14-21 : À partir du v. 14, le psaume se transforme en prière de demande. Comme pour les psaumes 44 et 89, c’est le rappel des actes passés de Dieu qui est au cœur de la prière du psalmiste. Si Dieu a ainsi agi dans le passé, alors il est permis d’espérer qu’Il continuera d’agir de la même façon aujourd’hui et demain. Nous avons déjà noté l’opposition entre les portes de la mort, où il est impossible de louer Dieu (cf. Ps 6,6), et les portes de Sion, lieu, par excellence, où l’on peut offrir à Dieu son action de grâce.

Sainte Thérèse de Lisieux parle de Dieu comme d’un ascenseur qui nous fait passer de la terre au Ciel. Nous trouvons ici la même image thérésienne de l’ascenseur. Il ne s’agit pas de passer ici du monde terrestre au monde céleste, mais de passer du monde souterrain du séjour des morts au monde des vivants. En effet, les attaques des impies conduisent le suppliant aux portes de la mort. Dieu alors agit comme un ascenseur qui le fait remonter des profondeurs de la mort. C’est l’expérience de Jésus le jour de Pâques. Jésus, qui comme le psalmiste, peut dire au Père : « Oui, j’ai accompli le voyage jusqu’aux profondeurs extrêmes de la terre, dans l’abîme de la mort ; et maintenant je suis ressuscité et je suis pour toujours saisi par tes mains. »

Mais cette expérience du Psalmiste, que Jésus a connu le Samedi Saint, est aussi la nôtre. Dieu le Père dit à chacun d’entre nous : « Ma main te soutient. Où que tu puisses tomber, tu tomberas dans mes mains. Je suis présent jusqu’aux portes de la mort. Là où personne ne peut plus t’accompagner et où tu ne peux rien emporter, là je t’attends et je change pour toi les ténèbres en lumière. »

Quand le v. 18 dit que les impies retournent au Shéol, cela ne signifie pas qu’ils retournent d’où ils sont venus. Dieu peut dire à l’homme qu’il va retourner au sol puisqu’il en fut tiré (cf. Gn 3,19), mais aucun homme ne provient du Shéol. Ce retour des impies est, en fait, un renvoi au v. 4 : « Mes ennemis retournent en arrière, ils fléchissent, ils périssent devant ta face. »

À plusieurs reprises, le psaume a dit que le Seigneur siégeait sur son trône (cf. vv. 5 et 8), mais tout à la fin, il souhaite que le Seigneur se dresse (cf. v. 20) pour agir au lieu de laisser les choses continuer ainsi.

Fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

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