Category Archives: Le psalmiste

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Ville de Dieu, ville imprenable (Psaume 48)

 

Proclamation

2 Grand, Seigneur, et louable hautement
dans la ville de notre Dieu,
le mont sacré, 3 superbe d’élan,
joie de toute la terre;
le mont Sion, cœur de l’Aquilon,
cité du grand roi :
4 Dieu, du milieu de ses palais,
s’est révélé citadelle.

Évocation

5 Voici, des rois s’étaient ligués,
avançant à la fois;
6 ils virent, et du coup stupéfiés,
pris de panique, ils décampèrent.
7 Là, un tremblement les saisit,
un frisson d’accouchée,
8 ce fut le vent d’est qui brise
les vaisseaux de Tarsis.
9 Comme on nous l’avait dit, nous l’avons vu
dans la ville de notre Dieu,
dans la ville du Seigneur Sabaot;
Dieu l’affermit à jamais.

Invocation

ditons, ô Dieu, ton amour
au milieu de ton temple!
11 Comme ton nom, Dieu, ta louange
jusqu’au bout de la terre!
Ta droite est remplie de justice,
12 le mont Sion jubile;
les filles de Juda exultent
devant tes jugements.

Invitation

13 Longez Sion, parcourez-la,
dénombrez ses tours;
14 que vos cœurs s’attachent à ses murs,
détaillez ses palais;
Pour raconter aux âges futurs
15 que lui est Dieu,
notre Dieu aux siècles des siècles,
lui, il nous conduit!

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Un psaume à la louange de Dieu, comme tant d’autres, même s’il ne s’adresse à lui à la deuxième personne qu’en trois versets (v. 10-12) sur quinze. Et le motif de la louange? Voilà qui est plus particulier : si Dieu est célébré, c’est en tant que protecteur de Jérusalem, le lieu privilégié de sa présence.

D’un bout à l’autre, c’est bien de Jérusalem qu’il est question, même si elle n’est nommée nulle part expressément. De la ville, le psalmiste célèbre pour une part l’emplacement topographique, cette position géographique unique sur les hauteurs du mont Sion, ce « beau point culminant » dont parle l’hébreu et que la Bible de Jérusalem a rendu par « superbe d’élan » (v. 3). De ce mont Sion, qu’il ne craint pas de désigner comme « la joie de toute la terre » (v. 3), le psaume, de proche en proche, multiplie fièrement la mention (v. 2, 12 et 14). À côté de ce qu’elle doit à la nature, le psaume souligne encore ce que Jérusalem doit à la culture : ses monuments et ses constructions, le temple (v. 10), bien sûr, mais aussi les tours de garde (v. 13), les murs fortifiés et les remparts (v. 14) aussi bien que les « palais » (v. 4 et 14), traduction d’un terme hébreu pouvant aussi désigner des « donjons » et des édifices fortifiés.

Mais, plus encore que le lieu physique, c’est le lieu spirituel que célèbre le psalmiste. À ses yeux de croyant, Jérusalem est d’abord et avant tout le lieu de la présence de Dieu : « ville de notre Dieu » (v. 2), « mont sacré » (v. 2), « cité du grand roi » (v. 3), « ville du Seigneur Sabaot » (v. 9). C’est encore ce qu’évoque, au v. 3, l’expression énigmatique « cœur de l’Aquilon », si l’on y voit la transposition du thème de la « montagne du nord », lieu de la demeure divine selon la mythologie phénicienne.

La Jérusalem matérielle / la Jérusalem spirituelle. Jérusalem, ville forte / Jérusalem, ville de Dieu. Nous tenons là la grille de lecture de l’ensemble du psaume.

La proclamation (v. 2-4) : Dieu, notre vraie citadelle

Derrière les remparts et les murs fortifiés, il y a Dieu. En vérité, c’est lui, Yahvé, qui assure la protection de la ville. C’est lui la vraie citadelle (v. 4), qui garantit à Jérusalem sa sécurité. Voilà ce que proclame le premier volet du psaume (v. 2-4), en se faisant l’écho d’une conviction traditionnelle.

C’est cette conviction qui, à la manière d’un refrain, s’exprime à trois reprises dans le psaume 46 : « Avec nous, le Seigneur Sabaot, citadelle pour nous, le Dieu de Jacob! » (v. 4, 8 et 12). « Dieu est en elle (la cité de Dieu), elle ne peut chanceler », proclame encore le même psaume au v. 6. C’est la même assurance dont témoigne le Ps 125: « Qui s’appuie sur le Seigneur ressemble au mont Sion : rien ne l’ébranle, il est stable pour toujours » (v. 1). Et encore, en variant les formulations, le début du Ps 127 : « Si le Seigneur ne garde la ville, en vain la garde veille ».

L’évocation (v. 5-9) : la ville imprenable

S’il chante ainsi la protection de Dieu, c’est que le psalmiste en a à l’esprit une illustration, encore toute récente peut-être ou enfouie dans la mémoire collective de son peuple.

L’événement tout d’abord (v. 6-8) : ligués pour prendre la ville, des opposants, à la seule vue de celle-ci, semble-t-il, renoncèrent à leur attaque. C’est qu’en elle-même déjà, la Jérusalem matérielle reste impressionnante, au point de « stupéfier » des attaquants et les détourner de leur projet (v. 6), par crainte de difficultés semblables à celles des douleurs fondant sur la femme enceinte (v. 7) ou à un vent d’est surgissant en pleine mer et menaçant jusqu’aux plus solides cargos au long cours (v. 8).

Mais le croyant, lui, sait voir plus loin (v. 9), au-delà des apparences. Il peut, lui, remonter jusqu’à la source de cette puissance qui assure à la ville la stabilité et la rend inexpugnable, élue et protégée qu’elle est par le Seigneur Sabaot.

L’invocation (v. 10-12) : le mont Sion jubile

Aussi bien, le danger passé, les croyants peuvent-ils se rassembler dans le temple épargné et louer ce Dieu qui les a protégés sans qu’ils aient eu à combattre (v. 10). Cette louange, ils voudraient qu’elle soit universelle, qu’elle atteigne jusqu’aux extrémités de la terre, aussi loin que le renom du Dieu qui sait assurer ainsi le salut des siens (v. 11). Éclate en cris de joie, Jérusalem (v. 12) : ton Dieu t’a protégée une fois de plus!

L’invitation (v. 13-15)

Finalement, tout se termine par une invitation. Il faut parcourir la ville, aller vérifier de ses propres yeux : tout est bien intact. Des tours, des murailles, des fortifications restées inemployées, rien n’a souffert de la présence de l’ennemi (v. 13-14a).

Une fois de plus, le regard croyant saura remonter plus loin. Derrière la matérialité des faits, c’est la puissance et la fidélité de Dieu qu’il saura reconnaître. Et c’est cela qu’il importe d’emmagasiner dans sa mémoire, afin de pouvoir soutenir, aux mauvais jours, la foi et le courage des descendants à venir (v. 14b-15)

Échos en discordance

« Dieu est en elle, elle ne peut chanceler ». Une conviction admirable fondée sur une confiance à toute épreuve. Cette conviction peut néanmoins tourner au fétiche et confiner à l’irresponsabilité. Ainsi serait-elle dénoncée par deux prophètes qui, à des époques différentes, entreverraient à l’horizon immédiat la ruine de Jérusalem et de son Temple.

Le premier, juste avant l’expérience traumatisante de la prise de Jérusalem en 587 avant Jésus Christ, conteste la conviction traditionnelle : « Ne vous fiez pas, proclame Jérémie, aux paroles mensongères : “Sanctuaire de Yahvé, sanctuaire de Yahvé, sanctuaire de Yahvé!” Si vous améliorez réellement vos voies et vos œuvres, si vous avez un vrai souci du droit, chacun avec son prochain, si vous n’opprimez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve, si vous ne répandez pas le sang innocent en ce lieu et si vous n’allez pas, pour votre malheur, à la suite d’autres dieux, alors je vous ferai demeurer en ce lieu (…) Mais voici que vous vous fiez à des paroles mensongères, à ce qui est vain. Quoi! Voler, tuer, commettre l’adultère, se parjurer, encenser Baal, suivre des dieux étrangers que vous ne connaissez pas, puis venir se présenter devant moi en ce Temple qui porte mon nom et dire : “Nous voilà en sûreté!” pour continuer toutes ces abominations! » (Jr 7,4-10). Pour l’oracle de malheur qu’il a prononcé contre une Jérusalem s’appuyant de façon irresponsable sur la présence de son Dieu, Jérémie frôlera la peine de mort : « Tu leur diras : “Ainsi parle Yahvé. Si vous ne m’écoutez pas pour suivre ma Loi que j’ai placée devant vous, pour être attentifs aux paroles de mes serviteurs les prophètes, que je vous envoie sans me lasser mais que vous n’avez pas écoutés, je traiterai ce Temple comme Silo et je ferai de cette ville une malédiction pour toutes les nations de la terre. » (Jr 26,4-6)

Un autre encore, bien plus tard, serait traduit en justice, accusé d’avoir menacé de destruction le Temple de Jérusalem, encore tout neuf. Lui que des gens prendraient pour « Jérémie ou l’un des prophètes » (Mt 16,14), il prédirait effectivement la ruine de Jérusalem et de son Temple : « Tu vois ces grandes constructions? Il n’en restera pas pierre sur pierre » (Mc 13,2). Lui aussi dénoncerait une confiance en la présence de Dieu coupée d’un effort pour communier effectivement à son dessein : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu! » (Lc 13,34) Et encore : « Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, alors comprenez que sa dévastation est toute proche. » (Lc 21,20). Pour lui, la présence de Dieu ne sera pas liée à un emplacement géographique, fût-il le lieu sacré entre tous de Jérusalem : « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. (…) Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer. » (Jn 4,21.24)

fr. Michel Gourgues, o.p.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 47(46) : « Dieu monte parmi l’acclamation »

 

« Dieu monte parmi l’acclamation ». Pour des oreilles chrétiennes, ce verset évoque immanquablement l’ascension du Christ. Le psaume 47 auquel il appartient est celui qu’a choisi la liturgie de la fête comme psaume de méditation. Un choix très habile puisque, lu dans ce cadre, ce verset renvoie à la fois au mystère même de l’ascension ou de l’exaltation de Jésus ressuscité et à la pleine reconnaissance de son identité transcendante.

Mais qu’en était-il dans le cadre originel du psaume? De quel Dieu, de quelle montée et de quelle acclamation s’agissait-il?

Commençons par lire le psaume. Il comprend deux parties présentant les mêmes composantes.

Première partie

A. Exhortation à acclamer Dieu

2Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu en éclats de joie;
3car le Seigneur, le Très-Haut, est redoutable,
grand roi par toute la terre.

B. Dieu en relation avec son peuple

4Il met les nations sous notre joug,
il met les peuples sous nos pieds;
5il fait choix pour nous d’un héritage,
fierté de Jacob, son bien-aimé.

C. Le Dieu des hauteurs

6Dieu monte parmi l’acclamation,
le Seigneur, aux éclats du cor;

Deuxième partie

A’. Exhortation à acclamer Dieu

7sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre Roi, sonnez!
8Il est roi par toute la terre,
Sonnez pour Dieu de tout votre art!

B’. Dieu en relation avec les peuples

9Dieu, il règne sur les païens,
Il siège sur son trône de sainteté.
10Les princes des peuples s’unissent
au peuple du Dieu d’Abraham;

C’. Le Dieu des hauteurs

à Dieu sont les pavois de la terre,
hautement il est exalté.

(Traduction du Psautier de la Bible de Jérusalem)

Un psaume qui parle de Dieu et non à Dieu

On a beau relire le psaume d’un bout à l’autre, on n’y trouve nulle part d’adresse à Dieu. Pas d’invocation, pas d’appel à l’aide, pas de supplication, pas de lamentation. Pas davantage d’action de grâce ni de louange.

Nulle part n’intervient le « je » ni le « tu », mais plutôt un « il » se rapportant à Dieu. Le psaume parle donc de Dieu plutôt qu’il ne parle à Dieu. Et il en parle comme d’un roi, en relation avec un « vous » se rapportant à « tous les peuples » et avec un « nous » renvoyant au « peuple du Dieu d’Abraham ». Lui / nous / vous, ou, si l’on veut : Dieu / le particularisme / l’universalisme : le mouvement du psaume se déplace constamment entre les trois termes de ce triangle.

La royauté et la seigneurie de Dieu s’étendent non seulement à Israël – désigné ici comme « Jacob » (v. 5) –, mais à l’ensemble des peuples de la terre. L’horizon du règne de Dieu n’est pas seulement particulier mais universel. Telle est la proclamation essentielle de ce psaume. Elle se dégage avec netteté, alors même que bien des éléments restent obscurs par ailleurs.

Comme un triangle

Relisons le psaume par tranches, telles qu’elles ont été découpées ci-dessus. On se retrouve de nouveau devant un triangle. En ce sens que l’on observe un enchaînement de trois éléments qui reviennent à deux reprises.

A. Une exhortation à acclamer Dieu (versets 2-3)

Cette exhortation, qui ouvre le psaume, est adressée à tous les peuples de la terre (v. 2). Et pourquoi tous les peuples doivent-ils ainsi magnifier Dieu? L’énoncé du motif suit aussitôt : parce qu’il est « grand roi par toute la terre ».

B. Dieu en relation avec son peuple (versets 4-5)

Les versets en « nous » qui viennent ensuite évoquent deux interventions à travers lesquelles Dieu s’est manifesté comme « notre Roi », c’est-à-dire le roi de son peuple, de « Jacob son bien-aimé » : la victoire sur les adversaires (v. 4) et le don d’une terre (v. 5).

C. Le Dieu des hauteurs (verset 6)

C’est dans cette section en « il » qu’il est question du Dieu qui « monte parmi l’acclamation ». Cette évocation des hauteurs et de l’acclamation fait écho à l’exhortation du début qui incitait à acclamer Dieu (v. 2) en le désignant comme « le Très-Haut » (v. 3).

Et voilà que la deuxième partie du psaume ramène la même séquence dans le même ordre.

A’. Une exhortation à acclamer Dieu (versets 7-8)

On a ici la reprise de l’exhortation initiale (v. 2-3) . Même appel à acclamer Dieu : alors qu’au début l’acclamation était faite d’applaudissements et de cris de joie, elle fait maintenant appel aux instruments de musique. Mais le motif reste le même : Dieu est « roi de toute la terre ».

B’ Dieu en relation avec les peuples (versets 9-10a)

De particulariste qu’elle était dans la première partie (v. 4-5), voilà que la perspective se fait universaliste. Elle ne concerne plus seulement la relation de Dieu avec son peuple mais avec tous les peuples. On laisse entrevoir quelque jour mystérieux où les « autres », les païens, se joindront au peuple choisi, où la foule immense des enfants d’Abraham sera réunie à la portion réduite des enfants de Jacob.

C’ Le Dieu des hauteurs (verset 10b)

Et la deuxième partie du psaume se termine de la même façon que la première (v. 6), en évoquant de nouveau le Dieu des hauteurs. En hébreu, le verbe traduit par « exalté » est le même qui, au v. 6, était traduit par « monter ». Comme si cela ne suffisait pas, le psaume renchérit d’un pléonasme : Dieu n’est pas seulement « exalté », il est « hautement exalté », et cela aux yeux de tous les puissants de la terre.

Un pur rêve?

Un jour, le règne de Dieu sera reconnu par tous les peuples de la terre et pas seulement par un petit peuple choisi. Tel est le rêve démesuré qui s’exprime dans ce psaume.

Car il ne peut s’agir que d’un rêve. Sans doute, pour la foi, le fait qu’il n’y a qu’un seul Dieu et qu’il est donc le Dieu de tous les peuples, cela ne tient pas du rêve mais de la réalité. Mais pour ce qui est du jour où tous les peuples de la terre en viendront à le reconnaître, à l’acclamer comme leur Dieu (v. 2 et v. 7-8), à se joindre au peuple du Dieu d’Abraham (v. 10), ce jour-là ne peut qu’être espéré comme encore à venir.

Cette espérance, dont les perspectives universalistes rejoignent celles du deuxième livre d’Isaïe (Is 40-55), qu’est-ce donc qui la provoque? S’agit-il d’un pur rêve sans autre fondement que la conviction monothéiste ou s’agit-il d’une espérance déjà ancrée dans une expérience concrète?

Faut-il penser, à partir du v. 4, où il est question d’une victoire d’Israël sur des peuples étrangers, qu’un tel événement, sans doute encore bien modeste, aurait permis d’anticiper pour l’avenir le grand événement de l’unification des peuples dans la reconnaissance du même Dieu? Reconnaissant la victoire et le salut accordés par Dieu à son peuple, les vaincus, impressionnés, sont amenés à reconnaître ce Dieu lui-même et la royauté qu’il exerce. N’est-ce pas dans cette ligne que le deuxième livre d’Isaïe envisage aussi les choses?

Ensemble, poussez des cris, des cris de joie, ruines de Jérusalem!
Car Yahvé a consolé son peuple, il a racheté Jérusalem.
Yahvé a découvert son bras de sainteté
aux yeux de toutes les nations
et tous les confins de la terre ont vu le salut de notre Dieu. (Is 52,9-10)

N’est-ce pas là également la vision d’autres psaumes comme le Ps 97 :

Le Seigneur a fait connaître sa victoire,
aux yeux des païens révélé sa justice (…).
Tous les lointains de la terre ont vu le salut de notre Dieu.
Acclamez Yahvé, toute la terre,
éclatez en cris de joie! (v. 2-4)

À partir d’une reconnaissance du Dieu d’Israël provoquée par quelque modeste manifestation présente de salut, on aurait été amené à concevoir, pour un horizon indéterminé, une reconnaissance universelle de ce Dieu comme celui dont le règne doit s’étendre à tous les peuples de la terre.

Qu’en est-il de la « montée » de Dieu?

Quel qu’en soit le point d’appui, c’est bien là l’espérance universaliste dont témoigne notre psaume.

Dès lors, comment faut-il comprendre l’idée que, reconnu et acclamé comme le Roi de toute la terre (v. 2 et 8), comme le Très Haut (v. 3), « Dieu monte parmi l’acclamation » (v. 6), qu’il est « exalté hautement » (v. 10)?

Faut-il penser, comme certains, à un rite liturgique en relation avec le Temple? Faut-il faire suppléer aux silences du psaume en imaginant quelque exubérante procession populaire accompagnant le transport de l’arche d’alliance, symbole de la présence de Dieu, et montant joyeusement vers la colline du Temple?

Mieux vaut sans doute s’en tenir à la vision qui s’exprime dans d’autres psaumes où il est également question de la royauté de Dieu. N’est-ce pas dans les cieux que celui-ci a fixé son trône, comme le répètent tant de psaumes (Ps 2,4; 11,4; 103,19)? N’est-ce pas « dans les hauteurs » que Dieu a « établi son trône dès l’origine », comme le proclame le Ps 93,4?

Dès lors, Dieu étant reconnu comme roi par tous les peuples, le psaume peut imaginer, par analogie avec ce qui se passe lorsque les rois de la terre sont intrônisés au milieu des acclamations de leur peuple, Dieu prenant possession de ce règne universel. Puisque son trône à lui se trouve dans les cieux, c’est là qu’il monte au milieu des acclamations. C’est là qu’ « il s’élève pour siéger », comme le suggère encore un autre psaume (Ps 113,5).

Les résonances évangéliques

Le règne ou le royaume de Dieu, un jour, sera ouvert à tous. On comprend qu’à la lumière de l’Évangile, cette conviction du psaume 47 se soit révélée si parlante. N’est-ce pas la même perspective eschatologique qu’évoquera Jésus lui-même : « … je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux » (Mt 8,11)? Mais, la reconnaissance comme Dieu et Père de tous d’un Dieu jusqu’alors reconnu comme Dieu d’Israël, n’est-ce pas la visée même de la mission chrétienne et de la prédication évangélique à la suite de Jésus?

Au sujet de ce dernier, la première prédication chrétienne proclamera après Pâques que « Dieu l’a fait Christ et Seigneur » (Ac 2,36), qu’il a été « exalté à la droite de Dieu » (Ac 2,33) et qu’en conséquence il est « monté aux cieux » (Ac 2,34). Tous les éléments étaient en place pour l’application christologique du verset psalmique :

Dieu monte parmi l’acclamation,
le Seigneur aux éclats du cor.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 46(45) : Dieu est notre forteresse

 

1 Du chef de chœur; des fils de Coré; al-alamôth; chant.
2 Dieu est pour nous refuge et force
secours dans la détresse, toujours offert.
3 Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
si les montagnes s’effondrent au creux de la mer;
4 ses flots peuvent mugir et s’enfler,
les montagnes, trembler dans la tempête :
[Il est avec nous, le Seigneur de l’univers;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob!]
5 Le fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu,
la plus sainte des demeures du Très-Haut.
6 Dieu s’y tient : elle est inébranlable;
quand renaît le matin, Dieu la secourt.
7 Des peuples mugissent, des règnes s’effondrent;
quand sa voix retentit, la terre se défait.
8 Il est avec nous, le Seigneur de l’univers;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob!
9 Venez et voyez les actes du Seigneur,
comme il couvre de ruines la terre.
10 Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde,
il casse les arcs, brise les lances, incendie les chars :
11 « Arrêtez! Sachez que je suis Dieu.
Je domine les nations, je domine la terre. »
12 Il est avec nous, le Seigneur de l’univers;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob!

Le Ps 46 célèbre la victoire de Dieu sur la nature et les nations hostiles. Le maître de la création et de l’histoire y apporte l’ordre et la paix, d’où la confiance des fidèles en lui. À partir de là, tout le texte se développe en contraste : alors que la terre se détériore, que les montagnes sont secouées, que grondent les flots de la mer (v. 3-4), Jérusalem, elle, érigée sur la montagne de Sion, ne bouge pas, pleinement confiante et tranquille car Dieu habite en elle (v. 5-6). Il faut aussi noter le motif des eaux : d’un côté, les eaux emprisonnées et chaotiques de la mer en furie (v. 3b-4), de l’autre, l’eau libre, calme et vivifiante du fleuve qui traverse la ville (v. 5). Ce psaume célèbre donc la présence divine au temple qui protège la ville; c’est sur un fond de cataclysme universel que se détache la solidité de Sion.

Le Ps 46 est habituellement classé parmi le genre littéraire « cantiques de Sion » puisque Jérusalem en est le centre (cf. Ps 46; 48; 76; 84; 87; 122). Les cantiques de Sion exaltent Jérusalem et son temple en tant que capitale de la dynastie de David et centre religieux. La présence du Tout-Puissant garantit la stabilité et la sécurité de la ville qui devient un refuge invincible, d’où la confiance absolue du peuple dans les situations les plus dramatiques. On sait que la ville a aussi une valeur symbolique maternelle. Les murailles sont comme un ventre chaud qui protège, la colline est comme le giron maternel où l’on trouve paix, sécurité, nourriture, chaleur et tendresse. Aussi, les cantiques de Sion élaborent-ils une sorte de mystique féminine qui idéalise la cité future de tous les peuples. C’est de l’eschatologie où la liturgie célèbre dans l’aujourd’hui du culte l’épanouissement de demain.

La structure du poème n’est pas difficile à identifier puisque le refrain des v. 8 et 12 délimite trois strophes d’égale longueur, d’autant plus que ce refrain est suivi à chaque fois, ainsi qu’à la fin du v. 4, de l’énigmatique mot hébreu sèlah que l’on traduit par « pause ». Cela signifie que, dans la transmission manuscrite, le refrain a probablement été oublié après le v. 4; c’est pourquoi il est restitué dans la plupart des traductions. Le psalmiste développe son thème en trois strophes : 1- Dieu est le refuge de son peuple en cas de catastrophe naturelle. Dieu sera avec Israël même si un cataclysme devait bouleverser la terre et la mer (v. 2-4). 2- Dieu est le refuge de son peuple en cas de guerre. Dieu est avec Jérusalem quand des nations s’insurgent contre elle (v. 5-8). 3- Dieu est le refuge de son peuple à la fois en cas de catastrophe naturelle et de guerre; il est celui qui instaure la paix universelle (v. 9-12). Les liens entre ces strophes sont soulignés par la répétition de certains mots. « Terre » apparaît dans toutes les strophes (v. 3.7.9.10.11), assurant ainsi, avec le refrain, l’unité du morceau. Les deux premières strophes sont unies par la répétition des mots « aide » (v. 2 et 6), « trembler, chanceler » (v. 3.6.7), « mugir » (v. 4.7). La deuxième et la troisième strophe sont unies par la répétition des mots « nations » (v. 7 et 11).

Le thème de tout le psaume est donc une solide foi en Dieu. Cette confession s’élève dès la première strophe (v. 1-3) au-dessus de la nature en furie lors de la formation et de la dissolution du monde, comme dans la deuxième strophe (v. 4-7), lors des tumultes de l’histoire au-dessus des nations qui assaillent les murailles de Jérusalem comme les vagues de la mer. Dans la troisième strophe (v. 8-11), c’est Dieu qui s’élève au-dessus du champ de bataille couvert de ruines et de cadavres afin d’établir son règne de paix. On a donc la triade caractéristique des représentations cultuelles : création, histoire, eschatologie qui donne à des événements particuliers une dimension cosmique et intemporelle. Le Dieu que l’on célèbre dans le poème est celui-là même qui a opéré en faveur de son peuple tant d’actes de salut dans le passé, gage d’autres actes de salut à l’avenir.

Commentons quelques versets. Au v. 1 le titre du psaume comporte des mots dont le sens est incertain. Al-alamôth est traduit littéralement par « pour les jeunes filles » ou « pour les secrets » dans les versions anciennes, mais on suppose qu’il devait s’agir d’un air connu. Nous dirions aujourd’hui : « Sur l’air de Au clair de la lune ».

Première strophe, le cataclysme cosmique (v. 2-4). Peu importe que la terre tremble, que les montagnes croulent dans la mer, ou que les eaux en furie mugissent, Israël reste sans crainte car le Seigneur a choisi Jérusalem pour y faire sa demeure. Dieu y est présenté en termes militaires : il est refuge, force, secours. Même si le monde change ou périt, même si ce qu’il y a de plus solide sur terre, les montagnes, s’écroulent, la foi en Dieu est plus forte. Selon la conception ancienne du monde, il faut le rappeler, la terre reposait sur des colonnes, les montagnes ayant leurs racines dans les eaux d’en bas (1 S 2,8; Jb 9,6; Ps 24,2; 75,4; 104,5; Pr 8,25). Lorsque la terre tremble, c’est que l’ordre et l’équilibre sont compromis, menaçant de faire retourner le cosmos au chaos primitif (Is 17,12; 24,19-20; 54,10; Ag 2,6-7). Dans la destruction d’un monde hostile, c’est déjà la victoire de Dieu qui pointe, victoire qu’on attend avec confiance. On reconnaît ici en filigrane les anciennes cosmogonies. Cette maîtrise absolue de Dieu sur les éléments chaotiques du cosmos s’entrevoit encore dans le titre donné à Dieu dans le refrain « YHWH Sabaot ». Malgré cette menace, Israël est confiant en son Dieu et n’éprouve aucune crainte.

L’atmosphère change dans la deuxième strophe (v. 5-7). Si, au v. 2, Dieu lui-même était la source de la protection, à partir du v. 5, c’est Jérusalem, parce que Dieu y habite. Le v. 5 continue le thème de l’eau, mais contrairement au v. 4 qui évoquait la puissance destructrice des eaux de la mer en furie, l’eau du fleuve qui arrose la ville a une valeur positive : elle répand la paix, la prospérité et la fertilité. Puisqu’il n’y a pas de véritable rivière traversant Jérusalem, il ne faut pas essayer d’identifier ce fleuve qui n’existe pas. Il s’agit d’une adaptation du langage mythique où le paradis originel était traversé d’une ou de plusieurs rivières, comme toutes les grandes villes anciennes (Ougarit, Assur, Ninive, Babylone). Ici, c’est la présence de Dieu au milieu de la ville qu’il a choisie qui équivaut à un mystérieux fossé dont les eaux profondes font d’elle un lieu imprenable (cf. Éz 47,1-12; Is 66,12). Le v. 6 parle du matin, l’heure des faveurs divines (Ps 5,4; 30,6; 90,14; Is 17,14; Lm 3,23). C’est l’heure du triomphe de Dieu sur la chaos primitif (Gn 1,2-5; Ps 18,8-16; Is 33,2; So 3,5), l’heure de la traversée de la mer (Ex 14,27), l’heure où l’ange frappa l’armée assyrienne (Is 37,36), l’heure du salut messianique (Ps 17,15; 49,15; 59,17; 143,8). Au v. 7, ce sont maintenant les puissances humaines qui menacent de faire s’écrouler la ville et de la faire retourner au chaos. Si les nations sont instables comme le chaos, Dieu parle dans le tonnerre ou l’éclair (Ps 29,3-9; 68,33; 76,9-10; 77,19; 81,8; 30,30; Jr 25,30-31), comme au commencement du monde, et les nations s’effondrent. En effet, le psalmiste emploie le même mot pour les nations qu’il avait fait pour les vagues « mugir ». De même que les vagues se brisent sur le roc, ainsi les nations se brisent-elles sur la puissance muraille de la ville. Ici, l’événement historique devient eschatologique. Plus que d’un adversaire politique, Dieu lutte contre les forces du chaos (Is 17,12-14; Jr 47,2). Ainsi, chaque victoire historique de Dieu devient une anticipation de la victoire finale sur des forces plus puissances. L’ordre du monde est donc gage de l’ordre de l’histoire; Dieu imposant sa maîtrise sur le chaos est gage de Dieu gardant les ennemis d’Israël loin de lui. Si la terre se maintien dans le calme et l’ordre, ce sera la même chose pour le peuple de Dieu devant les nations qui l’attaquent. C’est alors qu’arrive le refrain (v. 8) qui désigne Dieu par quatre expressions différentes : YHWH Sabaot, [Dieu] avec nous (cf. Is 7,14; 8,10), citadelle, Dieu de Jacob. L’expression YHWH Sabaot est ancienne et associée à la monarchie davidique de Jérusalem. Yahvé est le commandant de l’armée céleste et de l’armée d’Israël.

La dernière strophe du poème unit les deux thèmes : Dieu est un refuge contre les puissances naturelles et terrestres. Le v. 9 invite à venir voir les actions de Dieu, en ce sens que la foi n’est pas une adhésion intellectuelle à des données abstraites mais une expérience des interventions de Dieu dans l’histoire. Le fidèle est invité à constater que Dieu contrôle la nature et l’histoire. À la place d’une armée attaquant la ville, il y a des ruines et des cadavres. Le v. 10 mentionne les quatre actions que Dieu accomplit pour l’établissement de la paix : « il détruit la guerre », « casse les arcs, brise les lances » et « incendie les chars ». L’anéantissement des armes n’est que la première étape pour un renouveau de paix et de prospérité. Ici encore, on passe de l’histoire à l’eschatologie, d’une victoire particulière à la victoire finale. Au v. 11 Dieu lui-même prend la parole pour lancer un appel afin que l’on reconnaisse non seulement sa transcendance mais aussi sa domination sur les nations et sur la nature. Ses interventions en faveur de son peuple ont pour but de manifester sa souveraine maîtrise sur le monde. La terre et les nations, décrites quelques versets plus tôt comme menaçants l’existence de l’ordre, sont maintenant au service de la louange de Dieu.

Les parallèles vétérotestamentaires sont intéressants (cf. Is 2,2-4; 60; 65; Za 8), surtout le cantique de la mer Rouge en Ex 15 : Dieu protection (Ex 15,2); Dieu soumet les eaux chaotiques (Ex 15,4-5.8.10); Dieu assure sa demeure par sa victoire (Ex 15,17). La relecture néotestamentaire a développé le thème de la Jérusalem d’en haut (cf. Ga 4,26) ou de la Jérusalem nouvelle du livre de l’Apocalypse (Ap 21,2-3; 22,1-2). La relecture chrétienne est plutôt facile ici. Dans la Jérusalem idéalisée du psaume, on entrevoit l’Église, la communauté sauvée par Dieu, au milieu de laquelle il habite. C’est dans ce sens que le Ps 46 a inspiré la célèbre hymne de Martin Luther Ein feste Burg ist unser Gott (Notre Dieu est une solide forteresse).

Fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 45 : Épithalame royal

Épi… quoi? Un épithalame est un terme littéraire désignant un poème composé à l’occasion d’un mariage ou en l’honneur des nouveaux mariés. Le Ps 45, unique en son genre, aurait vraisemblablement été composé à l’occasion du mariage d’un roi d’Israël avec une princesse, et a traditionnellement été réinterprété des noces mystiques entre Dieu et son peuple.

La question du genre littéraire a toujours été discutée. Si c’est la métaphore des épousailles mystiques entre Dieu et de son peuple qui a sans doute permis au psaume d’entrer dans le canon, ce sens est-il premier ou second? Si quelques spécialistes soutiennent un sens premier de Dieu et de son peuple, la plupart affirment qu’il est difficile de lire le poème ainsi. En effet, les versets sont trop explicites et trop compliqués, de sorte qu’une application littérale à Dieu ne semble pas appropriée. On parle donc, au sens littéral, d’un « psaume royal » (comme les Ps 2; 72; 110), sans doute composé pour le mariage d’un roi d’Israël avec une princesse étrangère. Certains s’aventurent même à préciser qu’il s’agirait de Salomon (1 R 3,1; 11,1-3), d’Achab avec Jézabel, princesse tyrienne (1 R 16,31) ou de Joram avec Athalie (2 R 8,18). Par la suite, peut-être après avoir appliqué le poème à d’autres mariages royaux, on l’aurait réinterprété de la relation de Dieu avec son peuple et en clé messianique.

Caractéristique littéraire assez unique, le poème est écrit en tristiques (vers de trois lignes). Sa structure se laisse découvrir assez facilement. Après l’adresse initiale, le psaume chante les louanges de l’époux royal (v. 3-9) : sa beauté (v. 3); le guerrier (v. 4-6); le consacré (v. 7-8); l’époux (v. 9). Il chante ensuite les louanges de la future épouse (v. 10-14) : son arrivée (v. 10); puis il s’adresse à elle (v. 11-14). Il décrit enfin le cortège royal (v. 15-16) et souhaite au roi une descendance illustre (v. 17-18). Entre ces parties, il y a des correspondances verbales : aux v. 2-6 et v. 11-13 grâce à la récurrence de « fille » et surtout « beauté » du roi et de la fiancée. Aux v. 7-10 et v. 14-18 grâce aux mots « pour toujours, aussi, palais, être joyeux, fille de roi ». Il y a d’autres rapports : en beauté, le roi surpasse tout son entourage masculin comme la nouvelle reine tout son entourage féminin. Ensuite les habits : d’un côté, le psalmiste décrit le costume d’apparat du nouveau marié avec une insistance sur les odeurs; de l’autre, le costume nuptial de la nouvelle mariée avec insistance sur l’étoffe précieuse finement brodée, les deux parties répétant le mot « or ». C’est seulement aux extrémités du poème (v. 2 et 18) que le poète parle de lui-même à la première personne. Au début, il insiste sur la source de son poème de circonstance; à la fin, il insiste sur son effet : la permanence du souvenir de l’événement dans les générations à venir.

Le texte du psaume est difficile et a suscité de nombreuses corrections et conjectures. Aussi, il serait préférable de suivre notre commentaire dans une Bible plutôt que dans la traduction liturgique qui a beaucoup simplifié. Le titre (v. 1) est habituellement traduit « Sur l’air des lys » (cf. Ps 60,1; 69,1; 80,1). On présume qu’il s’agissait d’une chanson connue ou d’un air populaire. Nous dirions aujourd’hui : « Sur l’air de Au clair de la lune ». Autre indication : « Chant d’amour », que le latin a traduit « Pour le bien-aimé ». D’autres, d’après la traduction grecque (« Pour ceux qui seront transformés ») croient plutôt à un instrument de musique. D’autres encore, en relecture, suggèrent « Contre ceux qui altèrent le témoignage, c’est-à-dire la loi » en lien avec le psaume qui précède (Ps 44), une lamentation nationale à l’occasion d’une crise majeure.

Au v. 2, le cœur du poète, littéralement, « bouillonne », et il se propose d’écrire sous cette impulsion. Il est important de garder la traduction « paroles belles » en lien avec la beauté de l’époux et de l’épouse qui seront décrites plus loin, au lieu de « nobles, agréables ou heureuses ». Le « roseau » ou « calame » était une tige de roseau taillée en pointe qui servait pour écrire. Ici, certaines traductions laissent entendre que la langue du poète est aussi « rapide » que la plume d’un scribe, mais il faut souligner que l’écriture des textes anciens était lente et que le mot hébreu signifie plutôt « habilité, adresse ». Aussi la traduction de la TOB semble préférable (« Que ma langue soit la plume d’un habile écrivain! ») à la traduction liturgique (« Une langue aussi vive que la plume du scribe »).

PORTRAIT DU ROI (V. 3-10)

Dès le v. 3, le portait du roi insiste sur sa beauté, comme pour Saül (1 S 9,2; 10,23-24), David (1 S 16,12) ou Absalon (2 S 14,25-26). Les Anciens, en effet, considéraient la beauté physique comme une marque de faveur, de bénédictions et de protection divines. De même, la « grâce » dont il est question s’entend au sens physique de quelqu’un qui est « gracieux » et qui s’exprime bien (« sur tes lèvres »). C’est bien ce qu’affirme le troisième stique : « Dieu te bénit pour toujours ». En relecture chrétienne, les pères de l’Église ont discuté de la beauté de Jésus, les uns arguant en faveur (oui, Jésus était beau) à partir de ce verset, les autres arguant contre (non, Jésus n’était pas beau) à partir d’Is 53,2.

LE GUERRIER (V. 4-6)

Le poète célèbre l’allure guerrière du jeune roi revêtu des insignes royaux, indispensable à la majesté d’un souverain oriental. Les v. 4-5 parlent de l’épée, du char et de l’arc. L’épée symbolise la puissance, mais pas n’importe laquelle. Le roi porte l’épée pour « courir au combat pour la justice, la clémence et la vérité », comme l’épée de YHWH (Ps 35,2; 76,4) qui deviendra la parole de Dieu pénétrante (Ép 6,17; Hb 4,12; Ap 19,15). Les rois allaient au combat montés sur un char (1 R 10,26; 22,34-38), armé d’un arc (Ps 18,35; 144,1; Jb 20,24). C’est pourquoi ce verset se termine par un éloge du bras du roi (« il rend terrible ta droite »), comme ailleurs dans la Bible on parle du bras de YHWH, symbole de sa force (Is 59,9; Ps 118,15-16). Cette éclatante puissance venant de Dieu, le roi ne la possède donc que pour assurer dans le monde la justice et le droit (Ps 72,2-4.12-13; Pr 29,14). Au v. 6, les flèches meurtrières du roi sèment la terreur chez les ennemis.

LE CONSACRÉ (V. 7-8)

Ces versets nomment les insignes de la royauté : le trône et le sceptre (v. 7), l’onction consécratoire (v. 8). Au v. 7, le texte hébreu dit : « Ton trône Dieu pour toujours et à jamais » qui est habituellement interprété comme une adresse au roi appelé « dieu », comme c’était la coutume dans l’Orient ancien pour les êtres divins (Ps 29,1; 58,2; 82,6; 89,7; Jb 1,6; 2,1; 38,7; de Moïse Ex 4,16; 7,1). Le roi était aussi considéré comme « fils de Dieu » (Ps 2,7; 89,27-28; 2 S 7,14), mais ce serait ici le seul exemple dans la Bible où il serait appelé « dieu ». Aussi, d’autres traductions ont-elles été proposées : « Ton trône, ô Dieu, est éternel » (TOB, BJ d’après le grec); « ton trône est divin, un trône éternel » (psautier liturgique). Tout dépend donc de la façon de comprendre le mot Élohim, Dieu ou le roi? Le parallélisme avec le v. 8, où le même mot désigne certainement Dieu, rend son attribution au roi improbable. D’autres ont corrigé le texte : « Ton trône est le trône de Dieu » (cf. 1 Ch 29,23) ou supposé que c’est Dieu lui-même qui est le trône. Le v. 8 parle soit de l’emploi des parfums au jour de fête (Ps 23,5; 104,15; Is 61,3; 2 S 12,20; Ct 1,3; Mt 6,17; 26,7; Lc 7,46) en parallèle avec le v. 9a (« myrrhe et aloès » Ex 30,23; Ct 1,13; 4,6.14; 5,1.5; Pr 7,17; Jn 19,39-40); soit plutôt de l’huile de la consécration royale (« t’a donné l’onction » Ps 89,21; 1 S 10,1; 15,17; 16,13; 24,7; 2 S 12,7).

L’ÉPOUX (V. 9)

Le regard du psalmiste se porte maintenant du roi vers le décor : parfums précieux, salles aux murs revêtus de panneaux de bois incrustés d’ivoire ou dont le mobilier était plaqué d’ivoire, signe de luxe extrême (Am 3,15; 1 R 10,18.22; 22,39; Éz 27,6; Ct 5,14; 7,4), douces mélodies. La cérémonie de la rencontre des fiancés est très rapidement décrite et unit la partie du fiancé (v. 9) à celle de la fiancée (v. 10) : d’abord l’arrivée au palais où se tient le fiancé et où jouent les musiciens (v. 9b), le cortège de la fiancée avec ses dames d’honneur, toutes parées de leurs plus beaux bijoux (v. 10a; Is 3,18-23; 49,18; 61,10); puis c’est l’installation de la fiancée sous le dais nuptial à la droite de celui qui devient son époux (v. 10b).

PORTRAIT DE LA FIANCÉE (V. 10-16)

Il y a dans ces versets trois formes littéraires différentes qui compliquent la situation : les v. 11-13 sont en discours direct adressé à la fiancée (2e personne); les v.14-16 sont en discours impersonnel au sujet de la fiancée (3e personne); les v. 17-18 sont en discours direct adressé de nouveau au roi (2e personne). Ce mélange a paru suspect à plusieurs. Aussi certains ont suggéré de lire les derniers versets adressés aussi à la fiancée, malgré les suffixes masculins en hébreu qui auraient été accidentellement (ou intentionnellement) masculinisés à un stade ultérieur. Si cela est vrai, le poète interpellerait la fiancée dans la section initiale (v. 11-13) comme dans la section finale (v. 17-18) de cette seconde partie du poème, l’invitant à surmonter la nostalgie de son pays et de sa famille qu’elle a quittés pour s’attacher de tout son cœur à son mari et aux enfants qu’ils auront.

L’ARRIVÉE DE LA FIANCÉE (V. 10)

Pendant que le poète exalte la magnificence du roi, un long cortège s’avance vers le trône. Au premier rang, on aperçoit la fiancée, rutilante d’or. Des princesses l’accompagnent, toutes « filles de roi ». Ce sont : 1- des filles de roi appartenant au harem du père de la fiancée et constituant sa dot; 2- les filles des rois invités à la fête; 3- les filles du palais royal accompagnant la fiancée (Mt 25,1-13). Mais au v. 10b, qui est celle qui se tient à la droite du roi? Le mot hébreu désigne habituellement une dame, le plus souvent la reine mère (1 R 2,19; 15,13; 2 R 10,13; 11,1-2; 24,15; Né 2,6; Ct 3,11; Jr 13,18; 29,2). D’autres y ont vu la préférée ou la fiancée elle-même. Quoi qu’il en soit de son identité, elle est « sous les ors d’Ophir ». Ophir était une région célèbre pour l’or qu’on y trouvait, mais dont l’emplacement n’a jamais pu être déterminé avec certitude (1 R 9,28; 10,11; 22,49; 1 Ch 29,4; Jb 22,24; 28,16; Si 7,18; Is 13,12).

ADRESSE À LA FIANCÉE (V. 11-13)

Ici le ton change et le poète adopte le style des monitions des sages (Ps 34,12; Pr 1,8; 4,1-10; 5,7-13; 7,24; 8,6) : « Écoute, ma fille » suivi de quatre autres impératifs : « regarde… tends l’oreille… oublie ton peuple… prosterne-toi ». Le poète se permet de s’adresser à la fiancée pour lui donner des conseils. Si toute personne qui se marie doit quitter sa vie antérieure (Rt 1,16), c’est encore plus essentiel pour un couple royal, l’expérience ayant montré le danger d’une princesse qui n’oublie pas son pays d’origine (les femmes de Salomon 1 R 11,1-13; Jézabel ou Athalie 1 R 16,30-33). Au v. 12, le don qu’elle fait d’elle-même à son époux, exprimé par la prostration, vaudra à l’épouse d’être honorée et comblée de la part des autres femmes (v. 13a), puis des grands du royaume (v. 13b). Au v. 13a, c’est l’expression énigmatique « fille de Tyr » qui a fait croire que le psaume avait été écrit pour les noces d’Achab et de la tyrienne Jézabel (1 R 16,31). Mais l’expression pourrait souligner simplement la richesse de la fiancée ou pourrait être synonyme de « fille de Sion » qui désigne simplement Jérusalem (Lm 2,1.10.13.18; Ps 9,15; Is 37,22) comme « fille de Babylone » (Is 47,1), « fille de Sidon » (Is 23,12), « fille de l’Égypte » (Jr 46,11).

LE CORTÈGE NUPTIAL (V. 14-16)

Ces versets décrivent la splendeur du cortège nuptial qui pénètre dans la résidence royale. En Orient, après la cérémonie du mariage comme telle, il y avait toujours l’introduction de l’épouse dans la maison de l’époux (1 M 9,37-39; Mt 25,10-12), d’une part la princesse, de l’autre les demoiselles d’honneur qui l’accompagnent. Le poète s’émerveille de la beauté des vêtements multicolores de la reine (Jg 5,30; Éz 16,10.13), puis il la voit disparaître avec ses compagnes dans les appartements privés du roi.

ÉPILOGUE (V. 17-18)

Le thème de la descendance constitue un élément essentiel de la théologie royale qu’il est donc normal de retrouver ici. Le v. 17 s’entend des enfants, fruit de l’union normale d’un couple, mais aussi, en relecture, des enfants spirituels. Pour la fiancée, les fils compensent la perte de sa patrie et de sa famille.

Pour qu’un tel écrit soit admis dans le canon biblique, il a fallu qu’on le réinterprète et le relise en l’appliquant à d’autres réalités. Déjà le targum orientait vers une relecture messianique. Dans la tradition chrétienne, le psaume a pris un sens christologique. C’est le Christ qui est le plus beau des enfants des hommes, qui a reçu l’onction messianique et qui a épousé son Église qui lui donne de nombreux enfants. Comme le Cantique des cantiques, cette théologie se situe dans la continuité du thème de la relation époux – épouse chez les prophètes (Is 54; 60–62; Jr 2; 3,1-10; Éz 16; 23; Os 1–3) et jusque dans le Nouveau Testament (Mt 9,15; 22,9; 25,1-13; Jn 3,29; 2 Co 11,2; Ép 5,21-32; Ap 21,1-4.9-27). La seule citation explicite du Ps 45, toutefois, se trouve en Hb 1,8-9 à propos de l’intronisation céleste de Jésus. La liturgie des Heures applique le Ps 45 à la fois aux fêtes christologiques (Noël, Annonciation, Présentation) et aux fêtes mariales, c’est-à-dire à la fois à l’Époux, et à Marie et aux saintes, comme représentantes de l’Église Épouse du Christ.

On a donc une spiritualité très riche. L’amour humain contient en germe le mystère qui illumine la relation de tout croyant avec Dieu. Dieu veut se communiquer à chacun comme un époux à son épouse. Cependant, pour le croyant d’aujourd’hui, la spiritualité sponsale ne va pas nécessairement de soi. On comprendra qu’elle a été surtout développée chez les religieuses. En effet, il est beaucoup plus facile pour une femme de se penser « épouse » du Christ. D’ailleurs, les rites de profession religieuse au long des siècles ont souligné cet aspect de diverses manières : la robe ou le voile de mariée lors de la prise d’habit, l’alliance portée au doigt, etc. Mais ce type de spiritualité est beaucoup plus difficile pour les hommes. Certains s’en sont tirés en affirmant que c’est leur « âme » qui est l’épouse du Christ, mais cela ne va pas de soi. Il appartient à chacun, quelle que soit sa vocation, de découvrir les profondeurs de l’amour de Dieu pour lui.

Fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 44 : « Pourquoi dors-tu? Réveille-toi! »

I. Toi si présent autrefois…

2 O Dieu, nous avons ouï de nos oreilles,
nos pères nous ont raconté
l’œuvre que tu fis de leurs jours,
aux jours d’autrefois, et par ta main.
Pour les planter, tu expulsas des nations,
pour les étendre, tu malmenas des peuples;
4 ni leur épée ne conquit le pays,
ni leur bras n’en fit des vainqueurs,
mais ce furent ta droite et ton bras
et la lumière de ta face, car tu les aimais.
5 C’est toi, mon Roi, mon Dieu,
qui décidais les victoires de Jacob;
6 par toi, nous enfoncions nos oppresseurs,
par ton nom, nous piétinions nos agresseurs.
7 Ni dans mon arc n’était ma confiance,
ni mon épée ne me fit vainqueur;
8 par toi nous vainquions nos oppresseurs,
tu couvrais nos ennemis de honte;
9 en Dieu nous jubilions tout le jour,
célébrant sans cesse ton nom.

II. …et si absent maintenant

10 Et pourtant, tu nous as rejetés et bafoués,
tu ne sors plus avec nos armées;
11 tu nous fais reculer devant l’oppresseur,
nos ennemis ont pillé à cœur joie.
12 Comme animaux de boucherie tu nous livres
et parmi les nations tu nous as dispersés;
13 tu vends ton peuple à vil prix
sans t’enrichir à ce marché.
14 Tu fais de nous l’insulte de nos voisins,
fable et risée de notre entourage;
15 tu fais de nous le proverbe des nations,
hochement de tête parmi les peuples.
16 Tout le jour, mon déshonneur est devant moi
et la honte couvre mon visage,
17 sous les clameurs d’insulte et de blasphème,
au spectacle de la haine et de la vengeance.

III. Pourquoi nous fais-tu cela?

18 Tout cela nous advint sans t’avoir oublié,
sans avoir trahi ton alliance,
19 sans que nos cœurs soient revenus en arrière,
sans que nos pas aient quitté ton sentier:
20 tu nous broyas au séjour des chacals,
nous couvrant de l’ombre de la mort.
21 Si nous avions oublié le nom de notre Dieu,
tendu les mains vers un dieu étranger,
22 est-ce que Dieu ne l’eût pas aperçu,
lui qui sait les secrets du cœur?
23 C’est pour toi qu’on nous massacre tout le jour,
qu’on nous traite en moutons d’abattoir.

IV. Réveille-toi!

24 Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur?
Réveille-toi, ne rejette pas jusqu’à la fin!
25 Pourquoi caches-tu ta face,
oublies-tu notre oppression, notre misère?
26 Car notre âme est effondrée dans la poussière,
notre ventre est collé à la terre.
27 Debout, viens à notre aide,
rachète-nous en raison de ton amour!

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Voici un psaume où s’exprime, non pas la prière d’une personne individuelle, comme dans tant d’autres, mais une prière collective, où se retrouve, d’un bout à l’autre, le « nous » du peuple de Dieu dans son ensemble. À vrai dire, comme une lecture attentive ne manque pas de s’en rendre compte, il se trouve trois versets (les vv. 5, 7 et 16, placés en retrait dans le texte ci-dessus), où, furtivement, le « nous » cède la place à un « je » qui renvoie peut-être à un roi ou à un chef du peuple, dont il est clair cependant qu’il parle au nom de ce dernier.

D’un bout à l’autre, également, le psaume s’adresse à Dieu, sauf aux vv. 21 et 22 (aussi en retrait dans le texte ci-dessus) où, pour s’accorder au reste, la formulation devrait être : « Si nous avions oublié ton nom, (…) est-ce que tu ne l’eus pas aperçu, toi qui sais les secrets du cœurs ». Ces versets où le « il » se substitue momentanément au « tu », se présentent comme une sorte de réflexion de sagesse glissée ou ajoutée par mode de parenthèse. Le verset 9, contenait déjà, à peine perceptible, un accroc semblable; là, en effet, la même phrase, qui commence à la troisième personne, se termine à la deuxième : « En Dieu – au lieu de « en toi » – nous jubilions tout le jour, célébrant sans cesse ton nom ».

En plus de cette présence du « nous » et du « tu », ce qui frappe, dans ce psaume, c’est un certain rythme binaire, résultant de l’usage de la répétition et de la synonymie. De façon régulière, ou bien une même idée s’y trouve exprimée deux fois de façon différente, ou bien deux idées différentes s’y trouvent exprimée de la même manière. Cela se vérifie dès le premier verset :

Nous avons ouï de nos oreilles,
nos pères nous ont raconté

l’œuvre que tu fis / de leurs jours
aux jours d’autrefois / et par ta main

Ainsi en sera-t-il presque constamment dans la suite :

3 Pour les planter, tu expulsas des nations
Pour les étendre, tu malmenas des peuples

4 Ni leur épée ne conquit le pays
Ni leur bras n’en fit des vainqueurs.

Un double vécu, une double réaction

Le psaume comprend deux parties, de dimensions inégales, comportant chacune deux volets.

Dans la première partie, qui s’étend du v. 2 au v. 17, il retrace une double expérience vécue par le peuple. D’un volet à l’autre se trouvent décrites deux situations contrastantes, comme le suggèrent les titres ci-dessus : « Toi, si présent autrefois» / « … et si absent maintenant ». Entre les vv. 2-9 ou Volet I, qu’on pourrait intituler aussi bien « Le bon vieux temps », et les vv. 10-17 ou Volet II, qu’on pourrait intituler « Rien ne va plus », on observe en effet tout un jeu d’opposition :
autrefois / maintenant
victoires / défaites
gloire / honte
Dieu agissant / Dieu absent

Plus brève, la deuxième partie du psaume, qui comprend les vv. 18-27, rend compte d’une double réaction à partir de ce revirement de situation.

Aux vv. 18-23, ou Volet III, le peuple s’interroge sur les causes de ce revirement et se livre à une sorte d’examen de conscience. Aux vv. 24-27, ou Volet IV, il supplie instamment son Dieu d’intervenir de nouveau en faveur des siens comme autrefois en les tirant de la misère et de l’oppression.

Voyons brièvement chacun des quatre volets.

Volet I (vv. 2-9) : Le bon vieux temps

Ce premier volet célèbre les multiples interventions accomplies jadis par Dieu en faveur de son peuple. Quel temps magnifique, celui où Dieu se révélait tellement présent et agissant. « Ta main » (v. 3), « ta droite et ton bras » (v. 4), la « lumière de ta face » (v.4) : tout y souligne à l’envi cette activité merveilleuse de Yahvé. Tantôt c’est à lui que se rapportent les verbes d’action, comme si Dieu dirigeait directement les opérations à la manière d’un chef d’armée : « l’œuvre que tu fis » (v. 2b), « tu expulsas » (v. 3a), « tu malmenas » (v. 4), « tu les aimais » (v. 4b), « tu décidais les victoires de Jacob » (v. 5), « tu couvrais nos ennemis de honte » (v. 8b). Tantôt, les actions sont attribuées au peuple, mais en prenant soin de bien souligner que c’est grâce à Dieu que tout s’est fait :

« par toi, nous enfoncions nos adversaires » (v. 6a)
« par toi, nous piétinions nos agresseurs » (v. 6b)
« par toi, nous vainquions nos oppresseurs » (v. 8a)

Quand donc ces choses merveilleuses se sont-elles passées? Quel est ce « bon vieux temps » dont on fait ainsi mémoire? D’abord et avant tout, de façon claire, c’est de la conquête et de l’établissement en Canaan qu’on se souvient : « pour les planter, tu expulsas des nations » (v. 3); « ni leur épée ne conquit le pays, ni leur bras n’en fit des vainqueurs » (v. 4). Évoque-t-on ensuite d’autres périodes de l’histoire où, une fois installé en terre promise, Israël eut à faire face aux attaques de ceux qu’il désigne comme « nos oppresseurs » (v. 6 et 8), « nos agresseurs » (v. 6), « nos ennemis » (vv. 8 et 11)? Fait-on référence, de façon globale, à toute la période antérieure à l’exil, en particulier aux victoires remportées au temps de David et de la monarchie? Les indications du Volet I ne permettent pas de le dire, mais certaines du Volet II, qui parlera de la dispersion postérieure d’Israël au milieu des nations, inclineraient à comprendre en ce sens. Sans doute, cédant à la généralisation et à une bonne part d’idéalisation, embrasse-t-on d’un seul regard l’ensemble des opérations victorieuses grâce auxquelles le peuple a pu réaliser son implantation et son extension : « pour les planter… pour les étendre » (v. 3).

Volet II (vv. 10-17) : Rien ne va plus

« Que les temps sont changés »! C’est dans ce volet, qui décrit par contraste la défaite et l’humiliation du peuple, que certaines expressions font penser à l’époque de la prise de Jérusalem en 587 et à celle de l’exil :
« nos ennemis ont pillé à cœur joie » (v. 11b);
« parmi les nations tu nous as dispersés » (v. 12b);
« tu fais de nous le proverbe des nations » (v. 15a).

Élans victorieux et conquêtes, domination et jubilation : voilà maintenant passé du côté des ennemis ce dont, au volet précédent, se glorifiait Israël. Et voilà maintenant ce dernier livré aux revers, à la défaite et à l’humiliation, massacré comme animaux de boucherie (v. 12).

Volet III : Pourquoi tout cela?

Après avoir évoqué la situation catastrophique qu’il traverse, le peuple s’arrête à réfléchir, essayant de comprendre pourquoi tout cela lui arrive.

D’emblée, il écarte l’idée que ces malheurs pourraient lui être infligés comme un châtiment de Dieu. À la manière d’un Job collectif, Israël refuse de voir dans son malheur la conséquence de son péché. Le peuple s’estime en effet sans reproche, du moins quant au péché d’idolâtrie, le seul mentionné. Non, vraiment, on ne saurait l’accuser de s’être écarté du Dieu de l’alliance pour suivre d’autres dieux.

C’est même le contraire qui est vrai, insinue le v. 23 . C’est en effet la fidélité à son Dieu qui vaut au peuple les malheurs qui lui arrivent : « C’est pour toi qu’on nous massacre tout le jour, qu’on nous traite en moutons d’abattoir ». Il ne s’agit donc plus seulement de défaites militaires, mais de persécutions endurées au nom de la foi.

Volet IV : Réveille-toi

Mais alors, si le peuple n’a pas oublié son Dieu (v. 18), quelle explication reste-t-il, sinon que Dieu, lui, a oublié son peuple (v. 25)? Cette idée perçait déjà lorsqu’au Volet II, on se plaignait de l’inaction et de l’inertie de Dieu : « tu nous a rejetés » ( v. 10). La voilà qui refait surface au Volet final : « Ne nous rejette pas jusqu’à la fin » (v. 24).

Alors que le peuple souffre, que son « âme est effondrée dans la poussière » et son « ventre collé à la terre » (v. 24), Dieu paraît se désintéresser, semblable à quelqu’un qui dort et qui ne se préoccupe de rien. Par trois fois, de trois manières différentes, on presse Dieu de sortir de son sommeil : « lève-toi! » (v. 24a), « réveille-toi! » (v. 24b), « debout! » (v. 27a).

« Cela ne te fait rien que nous périssions? »

Lisant ou priant ce psaume, plus d’un chrétien sans doute pensera au récit évangélique de la tempête apaisée (Mc 4,35-41). À un cheveu du naufrage, épuisés et morts de peur, les disciples se débattent dans la tempête; Jésus, pendant ce temps, dort tout bonnement à l’arrière de la barque. Et, comme dans la finale du psaume, les disciples, sur le ton du reproche, le pressent de se réveiller : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions? » (Mc 4,38)

Comme on le sait, des générations chrétiennes ont vu dans ce récit de la tempête apaisée l’évocation symbolique de situations de crise par lesquelles passe périodiquement l’Église. La perspective se rapproche alors de celle de notre psaume. Sans doute la situation difficile décrite dans ce dernier est-elle d’abord d’ordre militaire et politique, des ennemis soumettant le peuple à l’oppression, à l’humiliation et à la défaite. Mais, par delà cette situation particulière, l’expérience fondamentale dont il est question dans ce psaume est celle de l’absence apparente et de l’abandon de Dieu au moment où, plongé au cœur de l’épreuve et sur le point de perdre pied, son peuple souffre sans comprendre ce qui lui arrive.

De telles situations se présentent invariablement dans la vie des communautés croyantes, celles d’aujourd’hui comme celles d’hier, avec des visages aussi variés que les contextes culturels et les époques historiques. L’un de ces visages, tragique et extrême, pour ainsi dire, pourra être celui de la persécution, que le psaume paraît aussi évoquer au passage (v. 23). Mais ne peut-on penser, de façon plus générale, à toutes les formes d’expériences et d’évolutions, culturelles ou autres, difficiles à comprendre et à vivre, où le peuple de Dieu voit tomber subitement le vent favorable qui gonflait ses voiles?

De ces situations où, bouleversée dans leurs habitudes et leurs sécurités, les communautés croyantes auront le sentiment de végéter : « plus d’églises en construction, plus de vocations, plus d’intérêt pour l’Évangile, apparemment, en particulier chez les générations plus jeunes ». De ces situations où, mises à l’épreuve et ayant perdu une bonne part de leurs repères, de leurs ressources et de leur assurance d’antan, les communautés auront le sentiment que Dieu laisse aller les choses sans se soucier de ce qui leur arrive. « Réveille-toi! » : même proféré sur le ton du reproche, ce cri manifeste que la foi et la confiance sont toujours là malgré tout, prêtes à se relancer dans l’aventure, même sans tout comprendre : « Je vais où Dieu me mène, incertain de moi, mais sûr de lui » (Lacordaire).

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaumes 42-43 : Mon âme a soif de Dieu

« Mes larmes, c’est là mon pain, le jour, la nuit » (42, 4)

Le Ps 42-43 est une complainte qui traduit le sentiment intérieur d’une âme peinée. Si, comme on le pensait à l’époque, les malheurs sont le signe d’un éloignement de Dieu ou d’un abandon de sa part, voire de son hostilité, le psalmiste devrait, en conséquence, sérieusement douter de la fidélité et de la bonté de Dieu à son égard; c’est du moins ce dont ses ennemis essaient de le convaincre. En effet, il ressent cruellement le vide de son horizon à travers les sarcasmes de ses opposants: « Où est-il, ton Dieu? » (42, 4).

Condamné à vivre éloigné du temple et de son culte (42, 5), lieu privilégié de la rencontre de Dieu, l’orant ressent son exil comme une véritable descente dans l’abîme (42, 8). Troublé et agité par l’oubli divin dont il fait l’expérience, et accablé par l’ennemi qui s’acharne contre lui en se moquant de Dieu, il vit un véritable deuil (42, 10). C’est pourquoi ses larmes coulent jour et nuit (v. 4). La sombre mélancolie de l’orant (v. 10) n’est certes pas à dissocier de son interrogation exprimée en ces termes: « Quand irai-je et verrai-je la face de Dieu? » (v. 3). Le Dieu vivant, qui est à la fois objet de son désir (v. 2-3) et destinataire de sa prière (v. 9), a disparu de son horizon, d’où son inconsolable chagrin.

« Espère en Dieu »

Mais du fond de sa détresse, le priant affirme son espérance et sa profonde conviction que Dieu est sauveur en dépit de tout. Le dernier mot est un grand cri d’espérance: « Espère en Dieu: à nouveau je lui rendrai grâce, le salut de ma face et mon Dieu » (42, 6.12; 43, 5). Ce beau poème traduit un sentiment religieux profond qu’il nous faut absolument connaître.

Notre priant se souvient du passé, un passé beaucoup plus agréable que l’état de décrépitude morale et spirituelle dans lequel il se retrouve maintenant. Abattu psychologiquement par sa situation de détresse présente, l’orant, malgré tout, s’exhorte lui-même à la confiance en Dieu et en son salut : « Qu’as-tu, mon âme à défaillir et à gémir sur moi? Espère en Dieu : à nouveau je lui rendrai grâce, le salut de ma face et mon Dieu! ». Tout se passe comme si le psalmiste essayait de combattre ses noirs sentiments et de stimuler son espérance: un jour viendra où il pourra retourner, dans la liesse et l’action de grâce, au Temple de son Dieu. On est donc en présence d’un « croyant qui, là où la créature (l’âme) ne voit que détresse, abandon, défaite, aperçoit l’invisible. Certes, cette détresse n’est pas niée, bien au contraire, mais dépassée, surmontée par la foi et l’espérance. Car le Dieu qu’il a rencontré au Temple, ce Dieu qu’il a loué, chanté, aimé, ne peut le délaisser. Alors il se secoue, il se prend en quelque sorte lui-même par l’épaule et se dit à lui-même: Espère » . « Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant » (42, 3), proclame le psalmiste. Il aspire à puiser aux sources mêmes de la vie. Cependant, ce qu’il trouve n’est pas la source tant recherchée, mais plutôt l’abîme de son angoisse (42, 8) et il n’a pour se désaltérer que ses larmes, le jour et la nuit (42, 6). En conséquence, « espère en Dieu », s’exhorte le priant (42, 6.12; 43, 5). C’est ainsi qu’il exprime sa confiance en ce Dieu auquel il aspire de toute son âme.

Ainsi donc, c’est du cœur même de sa détresse, du bas-fond de son écroulement psychologique, que le psalmiste fait mémoire des bontés de Dieu autrefois octroyées. Jadis, les cris de joie (42, 5), aujourd’hui, les larmes (42, 4). Mais il parvient à se convaincre que cette situation n’est pas irréversible. Certes, c’est jour et nuit qu’il se nourrit du pain de ses larmes (42, 4), mais il espère connaître le jour et la nuit où il pourra compter sur la loyauté de Dieu, de même que sur son chant pour élever vers lui une prière (42, 9; 43, 3). C’est une prière de détresse, pleine de contradictions, mais ce sont les contradictions de la foi. Par une supplication confiante, il concrétise son désir spirituel d’être enfin libéré de sa condition fangeuse, de se relever de son affaissement, d’être conduit par Dieu jusqu’en ses Demeures (43, 3) afin de goûter à nouveau, dans la joie et l’action de grâce, sa présence rassurante à l’autel de Dieu (43, 4). Il nous faut donc constater « un accroissement de confiance dans les choses inébranlables, bien que la tempête de la souffrance ne donnât aucun signe d’apaisement… Les moments d’humeur sombre (2b.5), alternent avec une prière de plus en plus affirmative… L’épreuve de l’obscurité et de l’insécurité n’est plus apparente qu’à travers une requête positive qui demande la lumière et la vérité (c’est-à-dire la fidélité divine), propres à les dissiper » .

Le Ps 42-43 est donc une supplication qui peut nourrir la prière de toute personne qui, tant aux plans politique et social que psychologique et spirituel, se sent déracinée, méprisée, déprimée, esseulée, abandonnée à ses souvenirs et encline à attribuer aux « vagues » de Dieu les épreuves insupportables et parfois répétées qu’elle doit endurer, et qui n’a plus d’autre recours que de s’en remettre à Dieu. Mais il importe de rappeler que dans la vie de cet homme l’épreuve ne diminue en rien sa confiance et son espérance; bien au contraire, elle l’attise et l’accroît. Quoi qu’on en dise, l’épreuve a souvent cette faculté d’aiguiser le désir spirituel, de créer une ouverture à l’absolu, d’augmenter la soif de Dieu.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 41 (40) : J’ai crié et Dieu m’a répondu

(1 Du maître de chant. Psaume de David.)
2 Heureux qui pense au pauvre et au faible:
au jour de malheur, le Seigneur le délivre;
3 Le Seigneur le garde, il lui rend vie et bonheur sur terre:
ne le livre pas à l’appétit de ses ennemis!
4 Le Seigneur le soutient sur son lit de douleur;
tu refais tout entière la couche où il languit.

5 Moi, j’ai dit: « Pitié pour moi, Seigneur!
guéris mon âme, car j’ai péché contre toi!  »
6 Parlant de moi, mes ennemis me malmènent:
« Quand va-t-il mourir et son nom périr? »
7 Vient-on me voir, on dit des paroles en l’air,
le coeur plein de malice, on déblatère au-dehors.

8 Tous à l’envi, mes haïsseurs chuchotent contre moi,
ils supputent contre moi le malheur qui est sur moi:
9 « C’est une plaie d’enfer qui gagne en lui,
maintenant qu’il s’est couché, il n’aura plus de lever. »
10 Même le confident sur qui je faisais fond
et qui mangeait mon pain, se hausse à mes dépens.

11 Mais toi, Seigneur, pitié pour moi, fais-moi lever,
je les paierai de leur dû, ces gens:
12 par là, je connaîtrai que tu es mon ami,
si l’ennemi ne lance plus contre moi son cri;
13 et moi, que tu soutiens, je resterai indemne,
tu m’auras à jamais établi devant ta face.

14 Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël,
depuis toujours jusqu’à toujours. Amen! Amen!

(Psautier de la Bible de Jérusalem, avec modification au début du v. 3)

________________________________________

Du « il » au « moi »

Voici un psaume où, dans la plus grande partie, quelqu’un fait part d’une situation difficile qu’il a traversée. Cela se trouve aux versets 5 à 13 et recouvre donc les deux tiers du psaume. Tout en étant à la première personne et en faisant place au « moi » d’un bout à l’autre, cette section se présente néanmoins sous la forme d’une prière. S’il fait mémoire de l’expérience pénible qu’il a vécue, c’est devant Yahvé que le fait le priant du psaume, en rappelant comment il s’est tourné vers lui au cœur de l’épreuve.

Cette section en « je » est précédée aux versets 2 à 4 d’une section plus brève où, sur le ton de la sagesse, le psalmiste parle à la troisième personne. Il en est ainsi sauf à la fin, dans la dernière partie du v. 4, où, comme pour assurer la transition avec ce qui va suivre, il s’adresse à Dieu : « tu refais tout entière la couche où il languit ».

Ainsi donc, d’un volet à l’autre, on passe du « il » au « je » ou, pour ainsi dire, de l’objectif au subjectif, du général au particulier. Voyons de plus près.

Dieu s’occupe de qui s’occupe des autres (versets 2-4)

Dans ce psaume où il sera tellement question de malheur, tout commence par une proclamation de bonheur : « Heureux! ». Et cette béatitude concerne une certaine catégorie de gens : « Heureux qui pense au pauvre et au faible » (v. 2a).

Et pourquoi ces gens sont-ils heureux? Parce que, le jour où il leur arrivera à eux aussi de faire l’expérience de la pauvreté, de la faiblesse et de l’épreuve, Dieu leur rendra ce qu’ils auront fait en faveur des autres : « au jour de malheur, le Seigneur le délivre ». Parce qu’il auront été présents au malheur des autres, Dieu en fera autant pour eux et il renversera leur situation : « Dieu le garde, il lui rend vie et bonheur sur terre » (v. 3a).

Et s’il doit survenir ce malheur, quel sera-t-il? Des multiples visages qu’il peut prendre, le psalmiste en retient deux. D’abord, celui de l’opposition, de l’incompréhension et de l’inimité : « il ne le livre pas à l’appétit de ses ennemis » (v. 3b). Puis celui, tout aussi redoutable, de la maladie et de la souffrance physique : « le Seigneur le soutient sur son lit de douleur » (v. 4).

À l’écouter parler sur ce ton objectif, on aurait bien l’impression que le psalmiste, dans cette première partie, s’en tient à retracer une expérience commune, à faire part d’une conviction qu’il a acquise en écoutant ce qui se dit et en observant ce qui se vit, de façon générale, parmi les humains. Mais, en réalité, tout laisse croire qu’en parlant ainsi à la troisième personne, c’est déjà à lui-même qu’il fait référence. En effet, l’expérience de malheur qu’il évoque, avec ses deux facettes d’opposition et de maladie, c’est celle-là même dont il s’apprête à confesser dans la deuxième partie qu’il l’a vécue lui-même. Lui-même a été plongé dans l’épreuve et Dieu l’a secouru. Si bien que cette conviction qu’il exprime au point de départ, ce n’est pas seulement en regardant vivre les autres qu’il y est parvenu, mais à partir de ce que lui-même a vécu. C’est donc lui-même, semble-t-il, qu’il désigne d.’entrée de jeu en parlant de « celui qui pense au faible et au pauvre » (v. 2). Dieu s’occupe de qui s’occupe des autres : s’il proclame cela, c’est qu’il l’a expérimenté lui-même. Et c’est de cela qu’il va maintenant témoigner dans le second volet.

« J’étais faible, il m’a sauvé » (versets 5-13)

Cet aveu se trouve dans un autre psaume (Ps 116,6). Mais il résume parfaitement la deuxième partie de celui qui nous occupe.

« J’étais faible » : c’est à cette expérience que font écho tout d’abord les versets 5 à 10. Et c’est ici que l’on retrouve le double visage du malheur ou de l’épreuve évoqué dans la première partie. Le visage de l’opposition et celui de la maladie. Une épreuve d’ordre relationnel et une autre d’ordre physique. Tout se passe comme si les deux avaient partie liée, non pas décrites l’une après l’autre, mais comme imbriquées l’une dans l’autre, pour ainsi dire.

La maladie, on ne saurait être plus clair, en fut une très grave. Les indications en ce sens se bousculent : « Quand donc va-t-il mourir? » (v. 6b), « C’est une plaie d’enfer qui gagne en lui » (v. 9a), « Maintenant qu’il s’est couché, il n’aura plus de lever » (v. 9b).

Quant à l’inimitié ou à l’opposition, les choses sont moins claires. Non qu’elles ne soient pas désignées expressément. Par deux fois, il est question de « mes ennemis » (v. 6 et v. 8), de gens au « cœur plein de malice », empressés à « déblatérer au dehors » (v. 7b). Mais on a l’impression que cette inimitié est liée à la maladie, en ce sens que celle-ci est devenue l’occasion pour elle de se dévoiler. Les attitudes qu’on lui a manifestées alors qu’il était plongé dans la maladie, sont apparues au psalmiste comme celles d’ennemis, c’est-à-dire de gens sans compassion, sans attachement, sans soutien ni encouragement. Sans doute venait-on lui rendre visite (v. 7a) mais cela n’était que l’occasion de parler pour ne rien dire (v. 7b). Et surtout celle d’épier de façon malsaine et indiscrète les progrès de la maladie, pour pouvoir ensuite aller tout colporter sans la moindre sympathie (v. 8a) à qui voudra l’entendre (v. 7c et 9). Suprême déception dont se souvient le psalmiste, son meilleur ami et confident s’était lui-même révélé sans soutien, indigne de la confiance qu’il mettait en lui (v. 10).

Tel est donc le visage concret qu’ont pris pour le psalmiste les deux expériences de malheur qu’il a évoquées en commençant (v. 3b-4), alors même qu’il donnait l’impression de parler de quelqu’un d’autre. Mais il ajoute maintenant quelque chose dont il n’a pas fait mention alors. En effet, au verset 5, avant d’évoquer la maladie d’ordre extérieur, il en évoque une autre, d’ordre intérieur. Avant le besoin d’une guérison du corps, ce qu’il a ressenti, plus impérieusement encore, c’est le besoin d’une guérison de l’âme : « J’ai dit : Pitié pour moi, Seigneur! Guéris mon âme, car j’ai péché contre toi. » Fait-il simplement écho par là à l’antique croyance selon laquelle la maladie est le résultat du péché? En tout cas, il paraît bien éprouver en toute sincérité ce qu’il confesse. Et ainsi, à ses handicaps d’ordre relationnel et d’ordre physique, voilà qu’il s’en ajoute un troisième, d’ordre moral.
Finalement, aux versets 11 à 13, on passe tout à coup de la détresse à l’enchantement. Repassant l’un après l’autre ses trois handicaps, voilà que le psalmiste exprime sa certitude d’être secouru par Dieu. « Prends pitié de moi », (v. 11) répète-t-il comme il l’avait fait plus haut en évoquant son péché. Il sait en outre que Dieu le délivrera de ses ennemis (v. 11b-12) en même temps qu’il le fera lever de son lit de malade (v. 11b) et goûter une santé (v. 13). Sans doute parle-t-il de tout cela au futur. C’est qu’il fait part en ce moment de la prière qu’il a lancée vers Dieu alors qu’il était encore plongé dans le malheur. Mais nous savons, depuis les premiers versets du psaume (v. 2-4) qu’il fut bel et bien sauvé effectivement . « J’étais faible, il m’a sauvé », « j’ai crié et Dieu m’a répondu ».
*
Étudiant à Paris, je me trouvais un jour, au couvent Saint-Jacques, aux côtés du P. Congar lors de la concélébration quotidienne. On lisait ce jour-là le chapitre 4 de l’épître aux Hébreux, selon lequel le Christ a partagé en tout notre expérience et notre condition « à l’exception du péché ». « …et de la maladie », n’avait pu s’empêcher de me glisser à l’oreille le P. Congar, lui qu’une sclérose en plaques obligeait depuis une trentaine d’années à se déplacer avec une marchette ou en fauteuil roulant.

Des trois expériences décrites dans le psaume 41, Jésus, en effet, n’a connu ni la maladie ni le péché. En revanche, il a récolté plus que sa part d’inimitié et d’opposition, y compris sous la forme de l’infidélité et de la trahison de ses plus proches. « L’abandonnant, ils s’enfuirent tous » (Mc 14,50), « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez » (Mc 14,71), « Combien me donnerez-vous si je vous le livre? » (Mt 26,15). De cela, Jean devait se souvenir au moment d’appliquer à Jésus le dixième verset du psaume : « … il faut que s’accomplisse l’Écriture : « Celui qui mangeait mon pain a levé contre moi son talon ». » (Jn 13,12). Et sans doute lui vint-il à l’esprit que la suite, elle aussi, pouvait aussi bien s’appliquer à lui : « … et moi que tu soutiens, je resterai indemne, tu m’auras à jamais établi devant ta face » (v. 13).

___________________________________________________

2 sections + bénédiction finale

1) 2-4 : à la troisième personne (parle de Dieu et de son attitude à l’égard de qui pense au faible et au pauvre), sauf 2e partie du v.3 et du v. 4 où parle à Dieu.
Laisse entrevoir situation dont il sera question dans la suite du psaume.
Question de pauvreté et de faiblesse
De maladie et d’opposition
De retournement de situation.
Ton objectif.
Qui pense au malheureux, Dieu le délivrera du malheur (v. 2)
Celui-ci peut prendre diverses formes : l’opposition et l’inimitié (v. 3)
la maladie (v. 4)
Laisse penser qu’il parle d’expérience : c’est ce qui m’est arrivé.
Je le sais parce que j’ai été pauvre et faible moi-même.
Décrit précisément à la 1e personne
– les malheurs évoqués (5-10)
– le secours reçu de Dieu (11-13)

2) 5-13 : à la 1e personne (je)
Comprend deux volets :
a) 5-10 Au cœur de l’épreuve
Évocation de sa situation sans adresse à Dieu sauf au début : « guéris mon âme »
Triple épreuve :
– morale : péché : « imbrication du mal physique et du mal moral » (LJ, 823). Différent de Job.
– relationnelle : inimitié, opposition : absence de soutien; on observe les progrès du mal (8-9) pour ensuite aller les colporter (7b) Absence d’amitié et de compassion
– physique : grave maladie

11-13 L’espoir d’en sortir
Ici je-tu
Évoque le relèvement, la sortie de l’épreuve dans le même ordre :
– pitié pour moi (11a)
– inimitié (11b-12)
– maladie (13)

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 40 (39 ) À qui cherche Dieu : joie et bonheur, malgré les malheurs

 

1-
Du maître de chant. De David. Psaume.

2-
J’espérais Yahvé d’un grand espoir,
il s’est penché vers moi,
il écouta mon cri.

3-
Il me tira du gouffre tumultueux,
de la vase du bourbier;
il dressa mes pieds sur le roc,
affermissant mes pas.

4-
En ma bouche il mit un chant nouveau,
louange à notre Dieu;
beaucoup verront et craindront,
ils auront foi en Yahvé.

5-
Heureux est l’homme, celui-là
qui met en Yahvé sa foi,
ne tourne pas du côté des rebelles
égarés dans le mensonge!

6-
Que de choses tu as faites, toi,
Yahvé mon Dieu,
tes merveilles, tes projets pour nous :
rien ne se mesure à toi!
Je veux le publier, le redire :
il en est trop pour les dénombrer.

7-
Tu ne voulais sacrifice ni oblation,
tu m’as ouvert l’oreille,
tu n’exigeais holocauste ni victime,

8-
alors j’ai dit : Voici, je viens.
Au rouleau du livre il m’est prescrit

9-
de faire tes volontés;
mon Dieu, j’ai voulu ta loi
au profond de mes entrailles.

10-
J’ai annoncé la justice de Yahvé
dans la grande assemblée;
vois, je ne ferme pas mes lèvres,
toi, tu le sais.

11-
Je n’ai pas celé ta justice au profond de mon cœur,
j’ai dit ta fidélité, ton salut,
je n’ai pas caché ton amour et ta vérité
à la grande assemblée.

12-
Toi, Yahvé, tu ne fermes pas
pour moi tes tendresses!
ton amour et ta vérité
sans cesse me garderont.

13-
Car les malheurs m’assiègent,
à ne pouvoir les dénombrer;
mes torts retombent sur moi,
je n’y peux plus voir;
ils foisonnent plus que les cheveux de ma tête
et le cœur me manque.

14-
Daigne, Yahvé, me secourir!
Yahvé, vite à mon aide!

15-
Honte et déshonneur sur tous ceux-là
qui cherchent mon âme pour la perdre!
Arrière! honnis soient-ils,
ceux que flatte mon malheur!

16-
qu’ils soient stupéfiés de honte,
ceux qui me disent : Ha! ha!

17-
Joie en toi et réjouissance
à tous ceux qui te cherchent!
qu’ils redisent toujours : “Dieu est grand!”
ceux qui aiment ton salut!

18-
Et moi, pauvre et malheureux,
le Seigneur pense à moi.
Toi, mon secours et sauveur,
mon Dieu, ne tarde pas.

[© Cerf 1997]:

L’esprit de cette prière modèle :

Voici un chant tout approprié pour une année nouvelle ! C’est le chant de louange qui retentit dans l’assemblée des croyants, après avoir pris conscience d’un drame dans la vie humaine.

Celui dont la prière a été exaucée par Dieu s’engage désormais à communiquer et à enseigner la voie du salut.

Comme dans un film qui commence par un « flash-back » et montre la finale de l’histoire, on part ici du dénouement effectif du drame (v. 2b-3), pour inviter largement à la confiance (v. 2a, 18), entendre le remerciement au libérateur (v. 4-11) et le sentiment de sérénité personnelle (v. 12) de celui qui a vécu la lamentation (v. 13, 18a) et la supplication (v. 14-18).

S’il fallait la réécrire avec des mots simples pour aujourd’hui, ce serait de cette manière :

« De la tête aux pieds, Dieu s’est mouillé pour que je survive, c’est extra !
Je souhaite qu’à votre tour vous osiez mettre votre confiance totale en Dieu !
Oui, bon Dieu, comme tu as pensé à nous et fait tes merveilles innombrables !
Je viens à toi avec plaisir car tu n’as pas posé tes conditions.
Je communique autour de moi la bonne nouvelle de ta justice, ta fidélité, ta loyauté
et ton intervention salutaire. J’aime ta Loi ; toi, tu m’aimeras toujours !
Et cela bien qu’encerclé de malheurs et aveuglé par mes fautes nombreuses.
Dieu, viens m’aider.
Que ceux qui cherchent à me tuer aient honte, que mes tyrans reculent ;
et que tes mages se réjouissent, que tes fans t’exaltent.
Oui, toi qui penses à moi, humilié, Dieu ne tarde pas, toi mon sauveur ! »

La structure du Psaume

Le plus simple est de constater qu’après le titre (v.1), le psaume se structure en trois parties bien construites du point de vue de la composition interne pour exprimer publiquement l’expérience d’un salut individuel : les vv. 2-3, puis 4-13 et 14-18.

vv. 2-3 : Un mouvement salvifique de la part de Dieu (v. 2 : kénose) précède le mouvement du priant dont les pas s’affermissent grâce à Dieu (v. 3 : l’apothéose). L’espérance du salut et l’accueil divin de la supplication du salut (v.2) sont suivis de l’intervention divine de salut (v.3). Du point de vue thématique, ce début narratif fait corps avec la partie centrale.

vv. 4-13 : Un dyptique (vv. 4-9 et 10-13) chiastique aussi bien que régulier. Chacun des groupes de versets (4-6, 7-9, 10-12, 13) représente une admirable structure. Le Psalmiste choisit de chanter la confiance en Dieu et ses merveilles accomplies (4-6), ce qui l’incite à l’action en conformité à la volonté divine trouvée dans la Loi écrite (7-9). Le Psalmiste veut finalement faire plaisir à Dieu. Et sa proclamation courageuse des qualités divines l’amène à oser s’appuyer sur l’amour divin (10-12), malgré sa lamentation sur les innombrables maux et défaillances (v.13).

vv. 14-18 : Un petit dyptique (vv.15-16 et 17) soudé par le verbe « chercher » est entouré d’une inclusion qui est un modèle de prière de demande de celui qui est en attente de libération (v.14 et 18). Au souhait de malheur à l’encontre des ennemis (vv.15-16), fait suite un souhait de bonheur pour les fidèles (v.17).

Remarquables insistances du Psalmiste

En sachant qu’il y a trois collections de Psaumes attribués au roi David (3-41 ; 51-72 ; 138-145) caractérisées par la mention du tétragramme YHWH pour dire Dieu, on remarque facilement que des éléments se correspondent. Ainsi la double béatitude de la finale de la première des trois collections (Ps 40,5 et 41,2). D’un point de vue rédactionnel, la finale de supplication de ce Psaume 40 (vv.14-18) peut avoir été reprise à la séquence du cri de détresse apparaissant dans les Ps 70,2-6 et 145,2-6. Il se pourrait aussi bien que le Ps 70 (69) soit un doublet de la finale du Ps 40 (39).

Application christologique

Le Ps 40 laisse découvrir que le croyant peut venir accomplir ce qui est écrit dans le rouleau sacré. Relu dans la perspective du monde à sauver, il signifie la venue de la Parole éternelle de Dieu dans sa création. La Parole faite chair parvient à son aboutissement en s’accomplissant dans l’histoire.

Le Psaume convient dès lors fort bien à l’occasion de la célébration de l’Annonciation du Seigneur, le 25 mars, vu que les vv. 7 à 9 disent le sens de cette venue volontaire de notre sauveur et l’accueil de Marie. Jésus, dès son incarnation, a mis en pratique les paroles du Psalmiste annonçant qu’il venait accomplir la volonté divine (cf. Jn 4,34 ; 8,29), ce qui constitue l’unique sacrifice parfait. Il établit ainsi le culte nouveau et définitif, comme le notent les versets du livret aux Hébreux dans la Tradition de la Septante (He 10,5-10) : « en entrant dans le monde, le Christ dit : Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ; mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as agréé ni holocauste ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit : Voici je viens, car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté. Il commence par dire : Sacrifices, oblations, holocaustes, sacrifices pour les péchés, tu ne les a pas voulus ni agrées – et cependant ils sont offerts d’après la Loi –, alors il déclare : voici, je viens pour faire ta volonté. Il abroge le premier régime pour fonder le second. Et c’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifies par l’oblation du corps de Jésus-Christ, une fois pour toutes. » Comment dès lors, ne pas prier avec le Psalmiste et vivre dans l’action de grâce ? Avec une pratique de vie qui engage le cœur. En se rappelant que le bonheur dans le Psaume 40 est celui de placer sa confiance en Dieu et de mettre la parole en pratique sans oublier le pauvre et la justice.

Dans la prière des fidèles

Cette prière du Psaume 40 est assez fréquemment chantée par les chrétiens : ainsi chaque deuxième lundi du mois à l’office du milieu du jour, elle est récitée (hormis l’imprécation des vv.15-16). Les deux premières parties (jusqu’au verset 10 ou 11) sont récitées lors des célébrations de la messe : elles sont proposées deux fois au deuxième Dimanche de l’année (A et B) et puis le 20e Dimanche de l’année C. Lors des années impaires, comme en 2009, ce Psaume est inscrit pour le jeudi de la deuxième semaine et le mardi de la 3e semaine et encore le jeudi de la 20e et le lundi de la 29e semaine du temps ordinaire. Il est en outre proposé le mercredi de la première semaine lors des années paires. De plus, il est utilisé pour fêter quatre saints évêques, dont deux au cours du mois de janvier : saint Remi, le 15 et saint Fabien, pape et martyr, le 20. Puis le 22 juin pour la fête de saint Paulin de Nole et le 13 septembre à l’occasion de la fête de saint Jean Chrysostome, docteur de l’Église.

Avec saint Paul et saint Jérôme

L’apôtre Paul a bien vu la relation entre la faute et le salut, entre le péché et la grâce, présente dans les vv. 2-3 et 12-13 de notre Psaume. Il pense au nouvel Adam avant de rappeler aux chrétiens de Rome (Rm 5,20) de vivre leur baptême : « Un régime de loi est intervenu pour que se multipliât la faute ; mais où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé. »

Saint Jérôme, qui traduisit le Premier Testament en latin, a également interprété le v.3 du Psaume en référence au sacrement du baptême, point de départ de la vie chrétienne dans une disponibilité spirituelle constante.

Ce qui nous rappelle le chant moderne, entonné à l’entrée des célébrations de jeunes : « Quittez vos basses eaux, (…) venez sur la montagne » (A 166). Tout un programme pour l’an neuf ! Sera-t-il contagieux pour vous ?

fr. Christian Eeckhout, o.p.
École biblique de Jérusalem

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 39 : L’homme n’est qu’un souffle!

 

Psaume 39 (38)

02 J’ai dit : « Je garderai mon chemin sans laisser ma langue s’égarer ; je garderai un bâillon sur ma bouche, tant que l’impie se tiendra devant moi. »

03 Je suis resté muet, silencieux ; je me taisais, mais sans profit. * Mon tourment s’exaspérait,

04 mon coeur brûlait en moi. Quand j’y pensais, je m’enflammais, et j’ai laissé parler ma langue.

05 Seigneur, fais-moi connaître ma fin, quel est le nombre de mes jours : je connaîtrai combien je suis fragile.

06 Vois le peu de jours que tu m’accordes : ma durée n’est rien devant toi. L’homme ici-bas n’est qu’un souffle ;

07 il va, il vient, il n’est qu’une image. Rien qu’un souffle, tous ses tracas ; il amasse, mais qui recueillera ?

08 Maintenant, que puis-je attendre, Seigneur ? Elle est en toi, mon espérance.

09 Délivre-moi de tous mes péchés, épargne-moi les injures des fous.

10 Je me suis tu, je n’ouvre pas la bouche, car c’est toi qui es à l’oeuvre.

11 Éloigne de moi tes coups : je succombe sous ta main qui me frappe.

12 Tu redresses l’homme en corrigeant sa faute, + tu ronges comme un ver son désir ; * l’homme n’est qu’un souffle.

13 Entends ma prière, Seigneur, écoute mon cri ; ne reste pas sourd à mes pleurs. Je ne suis qu’un hôte chez toi, un passant, comme tous mes pères.

14 Détourne de moi tes yeux, que je respire avant que je m’en aille et ne sois plus.

_____________________________

Voici un psaume « tristounet », dans lequel le psalmiste fait part de son angoisse devant la vie humaine. Il n’y a guère d’hésitation sur son genre littéraire; il s’agit d’une lamentation individuelle au « je » omniprésent. Dans une première partie (v. 2-7), le psalmiste décrit son épreuve sans jamais préciser de quoi il s’agit et expose son cas au Seigneur. D’abord, il ne veut pas se plaindre (v. 2-4), mais, plus tard, il ne peut plus s’en empêcher et de déplore la brièveté et la vanité de la vie humaine (v. 5-7). Dans une seconde partie (v. 8-14), il affirme que son espérance repose en Dieu (v.8-9), dont il implore l’aide et le pardon (v. 10-14). Chaque partie est divisée en deux sections qui se correspondent par des répétitions de mots. Ainsi les v. 2-4 sont parallèles aux v. 8-11 grâce à la répétition de « ma bouche » et de « je me tais »; quant aux v. 5-7, ils sont parallèles aux v. 12-14 grâce aux mots « Yhwh », « plus rien » et « oui, tout humain est un souffle ». Au point de jonction des deux parties (v. 7c-8a), il faut noter le rôle des pronoms interrogatifs « quoi? »

La progression dramatique est remarquable. Aux v. 2-7, le psalmiste raconte son drame émotionnel : une décision de garder le silence (v. 2) produit un impact négatif sur son équilibre personnel puisque, on a beau ne pas parler, le problème fait quand même souffrir à l’intérieur (v. 3); enfin, le trouble intérieur devient si insupportable que la décision de se taire est impossible à garder (v. 4). Mais pourquoi avoir pris la décision de garder le silence ? Le psalmiste affirme n’avoir pas voulu donner raison aux impies qui nient l’amour et la justice de Dieu. En plus de son épreuve, le psalmiste aurait dû supporter le sarcasme de ses ennemis affirmant qu’ils avaient bien raison et que son sort était mérité. Mais s’il attendait de son silence une atténuation de son épreuve, c’est plutôt le contraire qui arrive. Se privant de la consolation d’extérioriser sa peine, c’est en lui que gronde l’orage… À ce jeu de garder le silence et de ne rien dire, comme c’est souvent le cas, le mal s’aggrave : le cœur en feu, le psalmiste décide donc de laisser sortir la plainte qu’il s’efforçait jusqu’alors de retenir en lui.

Il faut admirer ici combien le psalmiste a conscience de ses responsabilités. Sa foi peut le déconcerter, voire le scandaliser, il ne se reconnaît pas pour autant le droit d’en faire état, du moins devant ceux qui ne la partagent pas. Il se sent le témoin d’une vérité dont il est responsable et dont il ne peut saper l’autorité en discutant des faits qui le dépassent, comme la providence divine ou sa manière de gouverner le monde.

Le psalmiste soumet donc à Dieu ce qui le hante, sans ménagement, avec une pointe de reproche même. Aussi, aux v. 5-7, se rendant compte de la brièveté de la vie humaine et de l’inutilité de sa décision première, le psalmiste demande-t-il au Seigneur de connaître au moins le temps qu’il lui reste à vivre, comme si cela pouvait dans le fond changer quelque chose… Dans ces versets, se dégage l’idée, au centre, de caducité humaine exprimée par deux mots (v. 6). D’abord « empan » ou « palme », façon ancienne de mesurer avec les doigts étendus de la main (cf. Jr 52,21). Dire que la vie humaine est d’un empan, c’est indiquer qu’elle est très courte. Puis le mot « buée / souffle », rendu célèbre par Qohélet (« vanité des vanités, tout est vanité » Qo 1,2.14; 2,1.11.15.17.19.21.23.26). De chaque côté de ce centre on affirme que personne ne sait exactement la durée de ses jours ni ce qui va se passer sur terre après la mort, ni ce que les descendants vont faire de l’héritage. Aussi, au v. 7, encore une fois comme Qohélet (Qo 2,18-22), le psalmiste se demande : « Rien qu’un souffle, tous ses tracas; il amasse, mais qui recueillera? » Celui qui accumule des richesses, non seulement n’a pas le temps d’en profiter mais meurt sans même savoir à qui profitera le fruit de ses labeurs (Qo 4,7-8; 5,9-16; Ps 49,11; Si 14,15; Jb 27,16-17).

Aux v. 8-14, dont le début est marquée par le mot « maintenant », le psalmiste s’ouvre au mystère de l’action de Dieu. Il exprime son espérance, impliquant, de la part de Dieu, le pardon des péchés et une sorte d’oubli de l’échéance fatidique, ce qui résulterait pour lui en un sursis, une prolongation de ses jours sur la terre. Le psalmiste demande donc au Seigneur d’être libéré de l’angoisse provoquée en lui par le mystère de la mort. De là l’antithèse entre la non connaissance et la connaissance, entre un mutisme de contention et un mutisme d’ouverture spirituelle, voire de contemplation, entre un simple besoin psychologique de prévoyance ou de connaissance de l’avenir et une demande de salut et une affirmation de confiance. Son interrogation est teintée de mélancolie. Les choses étant ce qu’elle sont, c’est-à-dire la vie étant courte et l’épreuve inévitable, que peut-on attendre? Y a-t-il un recours possible ou doit-on sombrer dans le désespoir? Au v. 9 « Délivre-moi de tous mes péchés » suppose encore le principe de rétribution puisque le châtiment est considéré comme une conséquence du péché. Mais l’épreuve ne punit pas toujours; elle purifie aussi. Autrement dit, la souffrance peut jouer un rôle pédagogique. Devant l’apparente impasse du dialogue entre Job et ses « amis », c’est là la thèse d’Élihu (Jb 32–37). Au v. 10 le verbe au présent « je me tais » exprime l’émerveillement devant ce mystère de la pédagogie divine, semblable à la réaction de Job qui « met la main sur sa bouche » après les discours de Dieu, stupéfié de la majesté et de la toute-puissance de Dieu (cf. Jb 40,4). Sans tout comprendre de la cause des épreuves, il reste à faire confiance à Dieu, à s’en remettre à lui. Au v. 11 le psalmiste demande encore à Dieu, comme fruit de son pardon, la fin de son épreuve, le retrait de la main qui pèse sur lui. Le v. 12 sur le désir humain rongé par la mite ou la teigne est intéressant. Il faut se souvenir qu’il était difficile de défendre contre les mites les étoffes précieuses qui tombaient en poussière (cf. Is 50,9; 51,8; Jb 4,19; 13,28; Mt 6,19; Jc 5,2). C’est encore une allusion à la brièveté de la vie humaine et à son effritement continu. Le v. 13 affirme que l’homme est toujours sur cette terre un étranger, un simple passant. Le psalmiste demande donc de pouvoir, du moins avant l’heure de la mort, goûter quelque temps la joie de vivre. Encore ici, on rejoint l’empirisme de Qohélet sur la jouissance du présent, don de Dieu (Qo 9,5-10). Au v. 14 le psaume se termine par un cri déchirant. Le psalmiste supplie Dieu de lui laisser un peu de répit avant qu’il s’en aille au Shéol duquel il ne reviendra jamais. Il faut en effet que les justes trouvent ici-bas un peu de bonheur, car « les morts ne savent  rien, et il n’y a plus pour eux de salaire… Il n’y a ni œuvre, ni raison, ni science, ni sagesse, dans le shéol où tu vas » (Qo 9,5.10). La façon abrupte dont se termine le poème et le peu de confiance dans la finale laissent penser que le psalmiste garde un goût amer à la bouche au sujet de la rétribution terrestre qu’il attend de la miséricorde divine.

Résumant le commentaire que nous venons de faire du psaume, on aura remarqué combien il s’agit d’un psaume moderne quant à l’angoisse devant la mort et le désir de connaître son avenir. Mais là où le poème a besoin de relecture et d’actualisation, c’est sur le plan eschatologique. En effet, le judaïsme n’a cru en la vie éternelle qu’à un époque tardive (2e siècle avant Jésus Christ). Auparavant, le séjour des morts, le fameux « shéol », était ce lieu souterrain où les morts, sans distinction entre les justes et les impies, menaient une espèce de demi-vie. La mort était considérée comme une réduction à presque rien, une espèce de retour au néant, sans espérance. Les textes bibliques ne s’accorde pas sur la présence ou l’absence de Dieu en ce lieu. On comprend donc pourquoi la vie terrestre, et surtout la juste récompense de ses actions sur la terre, ait revêtu une extrême importance.

Le psaume aborde donc, à propos d’une expérience douloureuse, le problème général de la misère humaine. La clé de lecture se trouve aux v. 8-9. Le psaume ne propose pas de solution précise ou facile, mais une espérance; il n’est pas une réponse doctrinale, mais un éveil à la condition réelle de l’homme qui secoue sa léthargie en lui rappelant sa réalité.

Le Ps 39 trouve de nombreuses résonances dans le reste de l’Ancien Testament. Le principe de rétribution si souvent affirmé dans tout l’Ancien Testament a été remis en question surtout par Job ou Qohélet, auxquels nous avons fait allusion. Comme notre psalmiste qui, au v. 14 osait dire à Dieu : « Détourne de moi tes yeux que je respire, avant que je m’en aille et ne sois plus », quelques rares textes vont même plus loin en accusant Dieu d’être responsable de cette injustice. Considéré comme un ennemi, on ne veut plus de relation avec lui, comme Job : « Cesseras-tu enfin de me regarder, pour me laisser le temps d’avaler ma salive? » (7,19; cf. 10,20-21; 14,5-6). Mais contrairement à Job, le psalmiste rejoint Qohélet dans son amour de la vie, aussi courte soit-elle.

En fin de parcours, la relecture chrétienne n’est pas nécessairement évidente, vu la densité du sens premier qui paraît tout à fait suffisant. On a parlé de l’exemple du Christ silencieux et muet devant ses juges, qui avait mis en Dieu son espérance, mais il ne s’agit là que d’un rapprochement extérieur, le psalmiste et Jésus gardant le silence pour des motifs différents. Parlant des ancêtres d’Israël, la lettre aux Hébreux (11,13-16; cf. 1 P 2,11-12) citant le Ps 39,13, rappelle qu’ils étaient des étrangers et des voyageurs sur la terre, offrant au chrétien les fondements de cette spiritualité du voyage ou du pèlerinage. Le concile Vatican II a aussi parlé de l’Église comme d’un peuple en marche (LG 8-9). On a peut-être aussi une allusion en Jc 4,14.

Hervé Tremblay o.p.

Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON, Canada

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 38 (37) : Je suis à bout. Viens vite!

2 Seigneur, ne me châtie pas dans ton courroux,
Mon Dieu, ne me reprends pas dans ta fureur.

3 En moi tes flèches ont pénétré,
sur moi ta main s’est abattue,

4 rien d’intact en ma chair sous ta colère,
rien de sain dans mes os après ma faute.

5 Mes offenses me dépassent la tête,
comme un poids trop pesant pour moi;

6 mes plaies sont puanteur et pourriture
à cause de ma folie;

7 ravagé, prostré, à bout,
tout le jour, en deuil, je m’agite.

8 Mes reins sont pleins de fièvre,
plus rien d’intact en ma chair;

9 brisé, écrasé, à bout,
je rugis, tant gronde mon cœur.

10 Seigneur, tout mon désir est devant toi,
pour toi mon soupir n’est point caché;

11 le cœur me bat, ma force m’abandonne,
et même la lumière de mes yeux.

12 Amis et compagnons s’écartent de ma plaie,
mes plus proches se tiennent à distance;

13 ils posent des pièges, ceux qui traquent mon âme,
ils parlent de crime, ceux qui cherchent mon malheur,
tout le jour ils ruminent des trahisons.

14 Et moi, comme un sourd, je n’entends pas,
comme un muet qui n’ouvre pas la bouche,

15 comme un homme qui n’a rien entendu
et n’a pas de réplique à la bouche.

16 C’est toi, Seigneur, que j’espère,
c’est toi qui répondras, Seigneur mon Dieu.

17 J’ai dit : “Qu’ils ne se gaussent de moi,
qu’ils ne gagnent sur moi quand mon pied chancelle!”

18 Or, je suis voué à la chute,
mon tourment est devant moi sans relâche.

19 Mon offense, oui, je la confesse,
je suis anxieux de ma faute.

20 Ceux qui m’en veulent sans cause foisonnent,
ils sont légion à me haïr à tort,

21 à me rendre le mal pour le bien,
à m’accuser quand je cherche le bien.

22 Ne m’abandonne pas, Seigneur,
mon Dieu, ne sois pas loin de moi;

23 vite, viens à mon aide,
Seigneur, mon salut!
(Traduction de la Bible de Jérusalem)

_________________________________

Ce qui frappe d’abord à la lecture de ce psaume, c’est son uniformité. 22 distiques, le même nombre exactement que les lettres de l’alphabet hébreu. 22 distiques, c’est-à-dire un enchaînement d’autant d’énoncés de deux lignes chacun, correspondant à autant de versets. Dans le tiers exactement de ces 22 versets, intervient le « tu » de supplications adressées à Dieu : au début, aux versets 2, 3 et dans la première partie du v. 4; à la fin, aux versets 22 et 23; entre les deux, aux versets 10 et 16. Dans tous les autres, où l’on retrouve le « je » d’un bout à l’autre, le priant du psaume décrit sa propre expérience de malheur.

Il s’agit d’un malheur à triple visage : le remords, la maladie et l’inimitié. Le niveau moral, le niveau physique et le niveau relationnel : voilà donc une souffrance affectant trois registres fondamentaux de l’expérience humaine.

Dès le début, avant même qu’il ne commence à décrire ses peines et ses tourments, le priant du psaume manifeste qu’il voit dans son malheur un châtiment de Dieu : « ton courroux », « ta fureur », « tes flèches », « ta main », « ta colère » (v. 2-4a). Ce qui le fait souffrir, le sentiment de culpabilité, la maladie, l’incompréhension et le rejet, tout cela n’est, à ses yeux, que les conséquences de son péché. Ce psaume porte donc la marque de la vieille mentalité à laquelle l’évangile de Jean fera écho (Jn 9,2), selon laquelle l’épreuve et la maladie sont le châtiment du péché.

Une fois écartée cette perspective qui sera dépassée par la suite, comme en témoigne Jésus lui-même (Jn 9,3), on reste frappé par la profondeur de l’expérience et de la foi qui s’exprime à travers ce psaume, tout à la fois confession d’un pécheur, lamentation d’un malade et complainte d’une personne isolée et persécutée.

La confession d’un pécheur (versets 4, 5, 19)

Voilà un croyant qui, à trois reprises au moins, sans la moindre réserve, reconnaît son péché : « ma faute », « mes offenses », tout d’abord, aux versets 4 et 5, puis, de nouveau, « mon offense », « ma faute » au verset 19. Sans parler de ce qu’il confesse tout bonnement comme « ma folie » au v. 6.
Qu’a-t-il à se reprocher exactement? Il n’en dit rien, sinon que cela crée en lui une anxiété (v. 19) et un sentiment de culpabilité qu’il se sent impuissant à porter plus longtemps : « comme un poids trop pesant pour moi » (v. 5).

Aussi aigu que soit son remords, aussi conscient qu’il soit de sa faute, ce croyant reste foncièrement attaché à Dieu et d’une confiance inébranlable en lui. Nulle part il ne fait part expressément d’un demande de pardon, comme celles que multiplie par exemple le psaume 51 : « En ta tendresse efface mon péché, lave-moi de toute malice et de ma faute, Seigneur, purifie-moi. Lave-moi, je serai blanc plus que neige, efface de moi toute malice. » Mais il supplie Dieu de le tirer de ce bourbier où il s’est empêtré par sa faute. Jamais, de son côté, il ne voudrait couper les ponts et il espère de tout son cœur qu’il en sera ainsi pour Dieu. « Seigneur, tout mon désir est devant toi, pour toi mon soupir n’est point caché” (v. 10): habité par cette certitude d’être entendu, il est confiant que Dieu saura répondre à son appel (v. 16).

La supplication d’un malade (versets 6-9,11)

Accablé dans sa conscience, ce croyant l’est encore gravement dans sa chair. « Rien d’intact en ma chair sous ta colère, rien de sain dans mes os après ma faute » : après l’avoir ainsi évoquée dès le départ (v. 4-5), il s’attarde en cinq longs versets (6-9.11) à décrire les tourments que lui vaut sa maladie. « Ma chair », « mes os », « mes reins », « mon cœur », mes yeux » : tout y passe des régions affectées de son organisme. La fièvre, l’épuisement, les hurlements de douleur, le rythme cardiaque détraqué, les forces qui abandonnent et ces plaies répugnantes qui font penser à celles d’un lépreux, puanteur et pourriture comme celles d’un cadavre dont l’organisme se décompose encore vivant. À deux reprises, il évoque les retentissements psychiques de ses douleurs corporelles : « ravagé, prostré, à bout », se lamente-t-il au v. 7; « brisé, écrasé, à bout », renchérit-il au v. 9, comme à court de mots pour décrire la détresse qu’il ressent.

Pas plus qu’il ne formule de requête explicite de pardon, il n’exprime de demande de guérison comme celle dont témoigne par exemple la prière d’Ézéchias, le roi atteint de maladie : « Tu me guériras, me feras vivre et voici : ma détresse sera bien-être » (Is 38,16-17). Mais puisque la maladie comme le remords en sont des composantes essentielles, c’est d’elles à coup sûr qu’il demande d’être délivré lorsqu’il supplie Dieu de le sortir de son malheur : « vite, viens à mon aide, Dieu mon maître et mon sauveur » (v. 23).

La complainte d’un être à la fois délaissé et traqué (versets 12-15, 20-21)

À la conscience du mal moral, aux ravages du mal physique, comme s’ils ne suffisaient pas, viennent encore s’ajouter les problèmes de relations aux autres. Et, pour une part au moins, les difficultés de cet ordre apparaissent liées aux deux premières.

Il y a d’abord l’isolement. Redoutant peut-être la contagion, les amis et les plus proches eux-mêmes n’osent s’approcher et se tiennent à distance (v. 12). Puis il y a la persécution et l’inimitié d’une « légion » de personnes sur la malveillance desquelles il a tant à dire que, pour une fois, un distique ne suffit pas : ces gens, dit-il au v. 13, « posent des pièges », « traquent mon âme », « parlent de crime », « cherchent mon malheur », « ruminent des trahisons » (v. 13). Il en remettra encore plus loin en précisant qu’ils « me nuisent à plaisir », qu’ils « m’en veulent sans cause » (v. 20), qu’ils « me rendent le mal pour le bien » et « m’accusent quand je cherche le bien » (v. 21). Peut-être ces attitudes de jugement et de condamnation sont-elles en partie celles de gens marqués, comme les amis de Job, par l’antique vision selon laquelle le mal est conséquence du péché.

Toujours est-il que, face à ce foisonnement de malveillance et de haine qu’il estime injustifiées, le priant du psaume, comme la brebis muette à laquelle se compare le Serviteur d’Is 53,7, a choisi de se taire et renoncé à se défendre (v. 14-15). La réplique, il s’en remet à Dieu lui-même pour la donner à sa place – sans doute en le guérissant et en manifestant ainsi qu’il n’est ni rejeté ni maudit : « C’est toi qui répondras, Seigneur mon Dieu » (v. 16). Abandonné de ses amis, il compte sur la fidélité du Dieu auquel il reste attaché de toutes ses forces au cœur même de sa faiblesse : « Ne m’abandonne pas, Seigneur, mon Dieu ». Alors qu’il se désole de voir ses plus proches se tenir à distance, il continue de compter sur la proximité de Dieu : « Mon Dieu, ne sois pas loin » (v. 22).

Heureux les pauvres en esprit

Dans ce qu’il rapporte des réactions suivant la mort de Jésus, Luc, dans son récit de la passion, note en 23,49 : « Tous ses amis se tenaient à distance ». Dans sa brièveté, cette notation possède deux termes en commun avec le verset 12 du psaume 38. Si l’expérience de Jésus ne pouvait être rapprochée de celle du psalmiste ni sous l’angle du péché ni sous celui de la maladie, elle pouvait l’être en revanche par le biais de l’isolement et de l’abandon.

Pour des personnes croyantes, l’expérience du psalmiste s’avère encore parlante pour elles-mêmes, en tant qu’elle illustre l’attitude fondamentale de la pauvreté en esprit dont il est question, chez Matthieu, dans la première béatitude (Mt 5,3). La pauvreté en esprit, en effet, est faite, pour une part, d’une lucidité sur soi, de la conscience d’une misère, d’une pauvreté, d’une limite ou encore de la soif d’un plus dont on se rend compte qu’on ne pourra jamais l’assouvir par soi-même. Mais ce qui caractérise en propre la pauvreté en esprit, c’est que la reconnaissance de cette misère ou de cette insuffisance tourne vers Dieu. « Je suis pauvre, je suis anxieux de ma faute, je suis à bout » : n’est-ce pas ce que confesse le priant du psaume, avant de s’écrier : « Vite, viens à mon aide, Dieu mon maître et mon sauveur »?

 

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois