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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 9. Dieu abat les impies et sauve les humbles

 

1 Du maître de chant. Sur hautbois et harpe. Psaume. De David.

Aleph 2 Je te rends grâce, Yahvé, de tout mon cœur,
j’énumère toutes tes merveilles,
3 j’exulte et me réjouis en toi,
je joue pour ton nom, Très-Haut.

Bèt 4 Mes ennemis retournent en arrière,
ils fléchissent, ils périssent devant ta face,
5 quand tu m’as rendu sentence et jugement,
siégeant sur le trône en juste juge.

Gimel 6 Tu as maté les païens, fait périr l’impie,
effacé leur nom pour toujours et à jamais ;
7 l’ennemi est achevé, ruines sans fin,
tu as renversé des villes et leur souvenir a péri.

Hé Voici, 8 Yahvé siège pour toujours,
il affermit pour le jugement son trône ;
9 lui, il jugera le monde avec justice,
prononcera sur les nations avec droiture.

Vav 10 Que Yahvé soit un lieu fort pour l’opprimé,
un lieu fort aux temps de détresse !
11 En toi se confient ceux qui connaissent ton nom,
tu n’abandonnes point ceux qui te cherchent, Yahvé.

Zaïn 12 Jouez pour Yahvé, l’habitant de Sion,
racontez parmi les peuples ses hauts faits !
13 Lui qui s’enquiert du sang se souvient d’eux,
il n’oublie pas le cri des malheureux.

Hèt 14 Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur,
tu me fais remonter des portes de la mort,
15 que je publie toute ta louange
aux portes de la fille de Sion, joyeux de ton salut.

Tèt 16 Les païens ont croulé dans la fosse qu’ils ont faite,
au filet qu’ils ont tendu, leur pied s’est pris.
17 Yahvé s’est fait connaître, il a rendu le jugement,
il a lié l’impie à son propre piège.
Sourdine
Pause
Yod 18 Que les impies retournent au shéol,
tous ces païens qui oublient Dieu !
Kaph 19 Car le pauvre n’est pas oublié jusqu’à la fin,
l’espoir des malheureux ne périt pas à jamais.

20 Dresse-toi, Yahvé, que l’homme ne triomphe,
qu’ils soient jugés, les païens, devant ta face !
21 Jette, Yahvé, sur eux l’épouvante,
qu’ils connaissent, les païens, qu’ils sont hommes !

(Bible de Jérusalem)


Le Psaume 9 a deux grandes caractéristiques. D’abord, dans le texte hébreu de la Bible, il forme avec le Psaume 10 ce qu’on appelle un psaume alphabétique, c’est-à-dire que le début de chaque strophe suit les lettres de l’alphabet. Ensuite, dans le texte grec de la Bible, à cause justement de cette structure alphabétique si particulière (cf. aussi Ps 25 ; 34), il ne forme qu’un seul psaume avec le psaume 10.

On peut penser que les psaumes 9 et 10 formaient au début une unité et que plus tard on a distingué, dans la prière liturgique, ce psaume alphabétique en deux unités, le Ps 9 qui nous parle davantage d’une crise nationale et le Ps 10 qui aborde la crise d’un point de vue plus individuel.

Toutefois, nous devons remarquer certaines irrégularités dans cette structure : aucune strophe ne commence par la lettre d (Dalèt) ; le nombre de lignes assignées à une lettre varie (cf. Yod v. 18 et Kaph vv. 19-21).

Certains auteurs considèrent que le psaume provient du Nord d’Israël, ce qui expliquerait certaines difficultés d’interprétation. Cela semble difficile à accepter, et ce psaume représente plutôt la piété des Judéens rassemblés autour du Temple de Jérusalem à l’époque perse. Ils connaissent les actes que Dieu a faits, dans le passé, pour Israël et pour Juda ; mais ils se rendent compte que l’expérience concrète qu’ils font n’a plus rien à voir avec cela. Israël/Juda est devenu une entité insignifiante dans le concert des nations. Alors pour ne pas perdre espoir ils se tournent vers le Seigneur, ils lui rappellent toutes ses actions merveilleuses en faveur de son peuple et lui demandent de réitérer ce qu’Il fit autrefois pour leurs Pères.

C’est un psaume d’action de grâces qui comme tous les psaumes d’action de grâces va faire le souvenir des actions de Dieu en faveur du peuple. À cause de son alternance entre prière vers Dieu et souvenir des actions de Dieu, ce psaume rappelle le Ps 22. Le psaume s’intéresse à la fois à l’expérience actuelle du croyant qui crie vers Dieu et aux actions passées de Dieu qui montre combien Il est proche de ceux qui l’appellent.

Les irrégularités repérées dans la structure alphabétique et l’alternance de prière de demande et d’action de grâces sont au diapason de l’expérience décrite dans ce psaume. Nous pouvons y trouver là le sens général du psaume. La vie, et en particulier la vie avec Dieu pour le croyant, devrait être bien ordonnée comme les lettres de l’alphabet, mais l’expérience que nous faisons est tout autre. Il y a eu dans nos vies des échecs, des événements qui font mal, des situations qui semblent être des impasses.

Sa structure est assez simple à relever : il y a deux grands blocs d’action de grâces et d’éloges des actions divines du passé (vv. 2-13 ; 16-19) auxquels répondent deux appels à l’aide (vv. 14-15 ; 20-21).

D’une façon générale, on peut dire que le psaume nous raconte ce que Dieu a fait dans le passé, qu’il s’afflige de la façon dont les choses se passent dans le présent, qu’il appelle Dieu à agir maintenant comme Il l’a fait autrefois, et finalement qu’il exprime sa conviction qu’Il fera ainsi.

Une caractéristique de ce psaume consiste dans la répétition de certains mots, parfois avec une signification différente. On joue de la musique pour le nom du Très-Haut (cf. v. 3), celui-là même qui a effacé pour toujours le nom des païens. Les ennemis, les impies périssent devant la face de Dieu (vv. 4.6). Le souvenir même de ces ennemis a péri (v. 7), mais l’espoir des malheureux, qui a toute sa confiance en Dieu, ne périt jamais (v. 19).

Le nom des impies est effacé pour toujours (v. 6) et c’est pour toujours que siège sur son trône de gloire le Seigneur (v. 8). Si Dieu n’ignore pas le cri des malheureux (v. 13), les païens ignorent Dieu (v. 18).

Dieu délivre le juste des portes de la mort (v. 14) aussi fera-t-on son éloge devant les portes de la fille de Sion, c’est-à-dire Jérusalem (v. 15).

Il est possible enfin qu’il y ait un jeu de mots, au v. 6, entre goyim, « les païens », et gé’im, « les orgueilleux ».

vv. 2-5 : le psaume commence comme une action de grâces, mais en même temps l’auteur de ce psaume attend avec impatience que Dieu agisse. Les quatre stiques des vv. 2-3 commencent par un verbe à la première personne du singulier, c’est-à-dire qu’en hébreu on va trouver l’équivalent de la lettre a (aleph), première lettre de l’alphabet, première strophe de notre psaume alphabétique. C’est une façon tout à fait remarquable pour signifier le commencement du psaume. De plus, les références à Yahvé, au début, et au Très-Haut, à la fin, encadrent ces quatre stiques.

Le v. 2 commence par « Je te rends grâce, Yahvé, de tout mon cœur » comme pour le Ps 138 et pourrait suggérer qu’il s’agit là d’un psaume d’action de grâces. Ce v. 2 se poursuit par l’expression « toutes tes merveilles » qui nous fait comprendre que nous ne sommes pas là dans un psaume individuel, mais collectif. En effet, ces actes merveilleux renvoient toujours à ce que Dieu a fait dans sa Création et dans l’histoire d’Israël (cf. Ps 26,7 ; 78,4 ; 106,7).
C’est la dernière fois de tout le psaume que l’on trouve, dans le v. 5, la première personne du singulier (« quand tu m’as rendu sentence »). Le reste du psaume rappellera les grandes actions de Dieu dans l’histoire du peuple.

De ce point de vue, les vv. 3-4 font référence non seulement à ce que Dieu a déjà fait dans le passé ou à ce qu’Il fait habituellement, mais aussi à ce que le suppliant attend de Dieu pour le présent. Le psalmiste ici ne rend pas seulement un témoignage sur les actions merveilleuses de Dieu, mais il a besoin que Dieu agisse concrètement encore dans sa vie.

vv. 6-11 : Le suppliant du psaume se trouve dans une position intermédiaire entre la réalité de Dieu délivrant le peuple d’Israël dans le passé, et un besoin d’affranchissement dans le présent. On commence à rappeler les actes de Dieu dans l’histoire d’Israël (vv. 6-7) avec deux conséquences directes : l’affirmation de la royauté divine (vv. 8-9) et la confiance du croyant envers Dieu (vv. 10-11).

Le psaume renvoie de façon implicite au récit de l’Exode et à la conquête de Josué. Le Seigneur a fait périr l’ennemi égyptien pour toujours (cf. Ex 14,13 ; 15,6 ; Dt 11,4), non pas à cause de la juste conduite du peuple d’Israël, mais en raison de la perversité de l’Égypte (cf. Dt 9,4-5). Mais dans l’histoire d’Israël, Dieu a maté d’autres peuples. Ainsi Il a déclaré son intention d’éliminer la mémoire d’Amaleq (Ex 17,14) de sorte qu’Amaleq périsse pour toujours parmi les nations (Nb 24,20).

Le v. 7 entrelace deux aspects de cette dévastation : l’élimination d’un peuple et la destruction de leurs villes. D’une part, l’ennemi est considéré comme une ville qui est à l’état de ruines. D’autre part, on parle des villes en les comparant à des peuples dont on ne se souvient plus. Nous pouvons aussi noter que tout ce que subissent les nations (la dévastation, l’élimination du nom, les ruines) pourrait très bien un jour se retourner contre le peuple d’Israël si celui-ci devient infidèle au Seigneur !

Les vv. 8-9 renvoient également au récit du passage de la Mer Rouge car à la fin du chant de victoire on lit : « Yahvé, règnera pour toujours et à jamais ». Au v. 5, la justice divine ne concerne que le suppliant alors qu’au v. 9, c’est le monde qui est jugé avec justice. La sentence divine doit toujours s’exprimer de façon juste, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas favoriser Israël d’une façon qui ignorerait les droits des autres peuples.

Dire que le Seigneur n’a pas abandonné Israël, c’est dire que le Seigneur a accompli la promesse faite avant l’entrée en Terre sainte (Dt 31,6 ; Jos 1,5).

vv. 12-13 : Dieu est décrit, une nouvelle fois, comme étant assis (cf. vv. 5 et 8), mais maintenant à Sion c’est-à-dire à Jérusalem, dans son Temple, qui est l’équivalent terrestre du palais grandiose où Dieu demeure au Ciel. C’est sans doute une indication géographique pour nous, ceux qui ont écrit ce psaume appartiennent à la communauté des Judéens qui se rassemblaient, après l’Exil, autour du Temple de Jérusalem.

Mais en même temps le récit des hauts faits de Dieu doit pouvoir se faire parmi les nations (cf. Ps 57,10 ; 108,4). Dieu s’enquiert du sang et n’oublie pas les malheureux car leur cri est comme celui d’Abel, le cri du sang qui provient de la terre (cf. He 12 ,24 : « le sang de Jésus qui parle plus fort que celui d’Abel »).

vv. 14-21 : À partir du v. 14, le psaume se transforme en prière de demande. Comme pour les psaumes 44 et 89, c’est le rappel des actes passés de Dieu qui est au cœur de la prière du psalmiste. Si Dieu a ainsi agi dans le passé, alors il est permis d’espérer qu’Il continuera d’agir de la même façon aujourd’hui et demain. Nous avons déjà noté l’opposition entre les portes de la mort, où il est impossible de louer Dieu (cf. Ps 6,6), et les portes de Sion, lieu, par excellence, où l’on peut offrir à Dieu son action de grâce.

Sainte Thérèse de Lisieux parle de Dieu comme d’un ascenseur qui nous fait passer de la terre au Ciel. Nous trouvons ici la même image thérésienne de l’ascenseur. Il ne s’agit pas de passer ici du monde terrestre au monde céleste, mais de passer du monde souterrain du séjour des morts au monde des vivants. En effet, les attaques des impies conduisent le suppliant aux portes de la mort. Dieu alors agit comme un ascenseur qui le fait remonter des profondeurs de la mort. C’est l’expérience de Jésus le jour de Pâques. Jésus, qui comme le psalmiste, peut dire au Père : « Oui, j’ai accompli le voyage jusqu’aux profondeurs extrêmes de la terre, dans l’abîme de la mort ; et maintenant je suis ressuscité et je suis pour toujours saisi par tes mains. »

Mais cette expérience du Psalmiste, que Jésus a connu le Samedi Saint, est aussi la nôtre. Dieu le Père dit à chacun d’entre nous : « Ma main te soutient. Où que tu puisses tomber, tu tomberas dans mes mains. Je suis présent jusqu’aux portes de la mort. Là où personne ne peut plus t’accompagner et où tu ne peux rien emporter, là je t’attends et je change pour toi les ténèbres en lumière. »

Quand le v. 18 dit que les impies retournent au Shéol, cela ne signifie pas qu’ils retournent d’où ils sont venus. Dieu peut dire à l’homme qu’il va retourner au sol puisqu’il en fut tiré (cf. Gn 3,19), mais aucun homme ne provient du Shéol. Ce retour des impies est, en fait, un renvoi au v. 4 : « Mes ennemis retournent en arrière, ils fléchissent, ils périssent devant ta face. »

À plusieurs reprises, le psaume a dit que le Seigneur siégeait sur son trône (cf. vv. 5 et 8), mais tout à la fin, il souhaite que le Seigneur se dresse (cf. v. 20) pour agir au lieu de laisser les choses continuer ainsi.

Fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

Le psalmiste

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Psaume 8 : Regard sur la création

Mont Oyama vu du col de Kagikake-Toge, Japon

 

PSAUME 8

02 Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée
03 par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
04 A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas,
05 qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
06 Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ;
07 tu l’établis sur les oeuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds :
08 les troupeaux de boeufs et de brebis, et même les bêtes sauvages,
09 les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
10 R/ O Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre !


Qui donc ne s’est jamais senti petit en contemplant la voûte étoilé une nuit où le ciel est limpide ? C’est aussi l’expérience et la méditation de l’auteur du Psaume 8.

Texte

• La fin du v.2 est difficile et n’a pas beaucoup de sens en hébreu. Le grec a traduit : « Parce que ta magnificence a été exaltée au-dessus des cieux ». L’araméen et le latin : « Parce que tu as placé ta splendeur au-dessus des cieux ». La liturgie a traduit : « Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée ». Une chose semble certaine : si on s’en tient au genre littéraire, ce verset devrait être un invitatoire, une incitation à la louange, auquel cas il faudrait traduire : « Que ta majesté soit chantée par-dessus les cieux ».
• Au v.3a, l’hébreu est difficile : « par ( ?), loin de ( ?), plus que ( ?) la bouche des enfants… ». Le grec a traduit « De la bouche des petits enfants et des nourrissons, tu t’es préparé une louange ».
• Au v.6, au lieu de « Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu », les anciennes traductions ont : « Tu l’abaissas quelque peu par rapport aux anges », ce qui reflète une théologie plus élaborée qui sera reprise dans He 2,5-9.

Genre littéraire

Le Ps 8 est classé parmi les hymnes. Le genre hymnique se rencontre à travers toute la Bible, par exemple, le chant de Miryam après la traversée de la mer (Ex 15), le cantique de Débora après la victoire (Jg 5), le Benedictus et le Magnificat (Lc 1). Dans le psautier, appartiennent aussi à ce genre les Ps 19, 29, 33, 67, 92, 100, 103, 104, 111, 113-115, 117, 136, 139, 145, 147-150. Ce qui caractérise l’hymne, c’est le ton de louange plus ou moins désintéressée. Il n’y a pas de demande ; l’hymne est centrée sur Dieu, sur ses merveilles, sur la création ; les verbes sont au présent, exprimant l’action continue de Dieu. Le Ps 8 fait partie des hymnes cosmiques avec les psaumes 19, 29 et 104, c’est-à-dire que le psalmiste loue Dieu pour sa création, mais il a ceci de particulier qu’il met en contraste la nature finie de l’homme avec la majesté infinie de Dieu.

• Structure des hymnes : 1) invitation à louer Dieu ; 2) motifs de cette louange ; 3) développements ; 4) conclusion : reprise de l’introduction, bénédiction, vœux. Tout le monde convient ici de la structure chiastique de l’ensemble. Le refrain, au début et à la fin, exprime l’idée principale du psaume. L’idée secondaire se trouve à la pointe du psaume, ici le v.5. Le psaume est structuré par un triple mah « que » qui, aux v.2 et 10 encadrent le morceau et signifient une exclamation, alors qu’au centre (v.5) il signifie une question.

Commentaire

• v.1 Le titre du psaume : « Du chef de chœur » est commun à plus d’une cinquantaine de psaumes (cf. Ps 4-6 ; 9 ; 11-14 ; 18-22, etc.) même si son sens exact n’est pas certain. « Sur la guittith » est un mot inconnu qu’on rencontre aussi pour les Ps 81 et 84, dans lequel on a vu soit un instrument de musique de la ville philistine de Gath (mélodie d’origine philistine ?), soit un chant de vendange et de pressoir, d’après le mot hébreu gat (cf. Gethsémani « Pressoir à olives » Mt 26,36-56// ; Lc 22,40 ; Jn 18,1-2).

• v. 2 Refrain repris au début et à la fin. Le psalmiste salue avec enthousiasme Dieu, le maître de toute chose de qui viennent tous les êtres. Dieu est glorifié « par toute la terre » ; en effet, ses oeuvres sont visibles partout et, en conséquence, le message de Dieu résonne dans tous les coins de la terre (cf. Ps 19 ; Rm 1, 18-23). En plus, ce Dieu est « notre » Dieu.

« Qu’il est grand ton nom ». Pour les anciens, le nom exprime l’être même : l’origine (Gn 2,7.23), le comportement (1 S 25,25), la mission (Jg 6,12), le destin (Ex 2,10) de quelqu’un. Donner un nom, c’est faire exister (Gn 2,19) ; connaître le nom permet d’exercer un pouvoir (Gn 32,28-30 ; Mc 1,24) ; changer le nom de quelqu’un c’est avoir autorité sur lui (2 R 23,34). Il en va de même pour Dieu. Le nom mystérieux et inaccessible de Dieu (YHWH), c’est Dieu lui-même avec sa gloire, sa puissance. Le nom divin permet au croyant qui le prononce de participer à la gloire et à la puissance de YHWH. Le Nouveau Testament s’exprime dans les mêmes termes au sujet du nom de Jésus (Ph 2,9-11).

• v.2-4 Les astres fascinent les humains depuis toujours ! Astrologues, poètes et astronomes s’y intéressent. Le psalmiste aussi s’extasie à la vue du ciel la nuit. On peut se demander comment le psalmiste, ou l’univers même, peut chanter la majesté de Dieu « de la bouche » des bébés encore incapables de parler. On a essayé de répondre de manières diverses : devant la majesté de Dieu, le psalmiste ne peut que balbutier (cf. Sg 10,21). Peut-être le psalmiste prête-t-il une bouche aux étoiles et aux astres pour leur permettre de rendre témoignage au créateur.

Dieu s’est construit un rempart ou une forteresse dans les cieux pour se protéger de ses ennemis. Il s’agit sans doute du firmament qui, comme son nom l’indique, était considéré une espèce de plaque « ferme » et solide. Les ennemis de Dieu peuvent être ses adversaires mythiques et cosmiques (cf. Ps 74,12-15 ; 77,14-18 ; 89,10-13 ; Jb 7,12 ; 26,12 ; Is 51,9-10) vaincus lors de la création et qui chercheraient à réinstaller le chaos primordial.

• v.5 Le psalmiste n’est pas encore au bout de son émerveillement ; il s’étonne et s’émerveille que Dieu tienne compte et prenne soin des pauvres humains. Les mots choisis pour désigner l’humain impliquent l’idée de fragilité, d’existence éphémère, de mortalité. Quant aux deux verbes qui expriment l’action de Dieu, « penser à lui » ou « se souvenir » évoque toute l’histoire du salut, tandis que « visiter » signifie « prendre souci, s’occuper de ».

• v.6 « un peu moindre qu’un dieu » (cf. Ps 58,2 ; 82,6 ; 89,7). Le mot Élohim serait mieux traduit par un pluriel « des dieux » et désignerait ici les astres plutôt que Dieu lui-même (cf. Jb 1,6 ; Ps 29,1).

• v.7-9 La domination de l’être humain. Le monarque de l’Antiquité croyait s’assurer comme par magie la domination sur ses ennemis par la mise sous ses pieds de leur effigie ou de leur nom (cf. Jos 10,24 ; 1 S 17,51 ; 1 R 5,17 ; Ps 47,4 ; 110,1). L’action de fouler aux pieds symbolisait efficacement la mort des ennemis. La présence étrange des « adversaires » (v.3b) dans un hymne si calme, signifierait que, de même que Dieu exerce une domination universelle sur ses adversaires, ainsi l’homme exerce-t-il une domination universelle sur les vivants, même sur les animaux qui pourraient se transformer en adversaires. On reconnaît dans l’énumération du v.8 les trois domaines dont parle le récit de Gn 1,28-30 pour souligner l’universalité de la seigneurie humaine sous le ciel : les animaux sur la terre, les oiseaux au ciel, les poissons dans la mer. Cette dignité royale n’est pas le privilège de quelque grand personnage, mais elle incombe à tous les humains.

Enseignement

C’est un hymne à YHWH créateur qui associe l’homme à sa gloire royale. Le psaume met d’abord en lumière transcendance de YHWH : le firmament, telle une muraille fortifiée, le met à l’abri des forces du mal, cosmiques ou humaines ; ensuite, son rôle créateur aussi bien dans le monde inaccessible des puissances astrales qu’au niveau de l’habitat naturel de l’homme. On chante aussi la relation privilégiée de Dieu avec les humains, exprimée par un triple thème : souvenir (v.5a), prendre en charge (v.5b) et exaltation (v.6b-9). L’être humain se trouve hautement valorisé, mais toujours au rang de subalterne. Sa royauté ne lui vient pas de sa nature fragile et mortelle, elle est un don de Dieu. L’homme est grand parce que le Dieu qui s’occupe de lui et lui a confié sa mission est grand. Cette façon de voir est proche de textes comme Gn 1,1–2,4a et 9,1-17 et exprime un courant tardif et minoritaire dans la Bible (cf. des textes plus tardifs comme (cf. Sg 9,2-3 ; 10,2 ; Si 17,2-4). Peut-être le psaume a-t-il été écrit à la même époque, au temps de l’exil à Babylone (5e siècle avant Jésus-Christ). Cette méditation sur l’homme est un thème qui se rencontre peu souvent dans la Bible (Ps 144,3 ; Jb 7 ; 38 ; Is 11,6-8 ; 65,25).

Le psaume dresse donc un parallèle entre YHWH-roi, siégeant au-dessus des créatures stables et l’homme-roi siégeant au milieu des créatures transitoires. La dignité de Dieu s’exerce au-dessus des cieux qu’il a faits et des astres, alors que la dignité royale de l’homme s’exerce parmi les être vivants que Dieu a faits. Autrement dit, Dieu vit au-dessus des créatures astrales qu’il domine et soumet, alors que l’homme vit au milieu des créatures vivantes qu’il domine et que Dieu soumet à lui. Il y a une démarcation très nette entre la royauté du Dieu suzerain et la royauté de l’homme vassal.

Citations dans le Nouveau Testament

Ce psaume faisait partie des écritures messianiques de l’Église primitive, surtout à cause du v.5 qui parle du Fils de l’homme couronné de gloire et d’honneur.

• Ps 8,3 est cité en Mt 21,16. Lors de son entrée messianique à Jérusalem, Jésus est acclamé par les foules, dans laquelle il y a des enfants (Mt 21,15). Devant l’indignation des grands prêtres et des scribes, Jésus cite ce verset du Ps 8 dans sa version grecque.

• Ps 8,5-7 (selon le grec) est cité en Hb 2,6-8 au sujet du monde à venir soumis non pas à des anges mais à Jésus Christ. La dernière partie (Ps 8,7) est aussi cité dans un contexte semblable en 1 Co 15,27 et Ep 1,22.

Dans la liturgie

Dans la Liturgie des Heures, on prie ce psaume les 2e et 4e samedis à l’office du matin. Dans la liturgie eucharistique, pour la fête de la Trinité de l’année C en réponse à Pr 8,22-31 ; le jeudi dans l’octave de Pâques, en réponse à Ac 3,11-26 ; le 1er mardi du temps ordinaire, en réponse à He 2,5-12 ; le 5e mardi, en réponse à Gn 1,20–2,4a ; le 28e samedi, en réponse à Ep 1,15-23. La liturgie appliquait aussi ce psaume à la fête des Saints Innocents, le 28 décembre (cf. Mt 2,13-18), qui, avant de pouvoir parler, ont chanté la louange du Seigneur.

Relecture contemporaine

On pense tout de suite à l’aspect écologique. À l’heure où on prend conscience des limites et des manques de l’administration royale de l’homme vis-à-vis de l’univers créé, le Ps 8 prend un relief nouveau. Mis sous les pieds d’un gérant trop souvent malhonnête, exploiteur et gaspilleur, l’environnement donne des signes d’essoufflement et de ruine. L’homme est invité à redécouvrir que son leadership est un don et un appel.

Le psalmiste

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Le Psaume 7. Prière du juste persécuté injustement

 

Voici un psaume que personne ne citerait parmi ses préférés, un psaume qui ne parle ni de l’amour de Dieu, ni de la confiance, mais de l’injustice, un psaume peu utilisé en liturgie et jamais cité dans le Nouveau Testament. Un psaume mal connu, mal aimé. Il s’agit d’une supplication individuelle, genre littéraire pas très fréquent dans le psautier, où la plupart des supplications sont collectives, c’est-à-dire faites par une communauté. La plupart des supplications portent sur un problème plus ou moins spécifique, soit la maladie, la mort, les épreuves. Ici, l’auteur proteste de son innocence et répète qu’il est accusé faussement. Il fait donc cruellement l’expérience de l’injustice.

La structure du psaume serait la suivante :
Appel initial (v. 2-3)
La protestation d’innocence (v. 4-6)
Le procès divin (v. 7-14)
Réflexion sapientielle sur le mal (v. 15-17)
Action de grâce finale (v. 18)

• Appel initial (v. 2-3) :
2 Seigneur mon Dieu, tu es mon refuge !
On me poursuit : sauve-moi, délivre-moi !
3 Sinon ils vont m’égorger, tous ces fauves,
me déchirer, sans que personne me délivre.

Comme il se doit pour une prière, le psalmiste en appelle d’abord à son Dieu, nommé ici dans le texte hébreu « YHWH mon Dieu ». Dès le début, l’auteur affirme sa foi en Dieu, appelé « mon refuge », terme qui revient d’autres fois dans le psautier (Ps 18,3 ; 32,7 ; 46,2 ; 59,17 ; 64,11 ; 73,28 ; 90,1.9 ; 94,22). Le reste du verset exprime on ne peut plus clairement la problématique, la demande initiale est claire : « sauve-moi, délivre-moi ! ». La première phrase du poème résume donc tout ce qui va suivre. La comparaison des fauves pour désigner les ennemis se rencontre parfois dans les psaumes avec la même connotation (Ps 10,9 ; 17,12 ; 22,14.22 ; 35,17 ; 57,5 ; 58,7, où on traduit habituellement « lions »). Elle entend souligner la violence et l’agressivité des ennemis. Ici, le psalmiste craint que ses ennemis ne l’égorgent ou le déchirent comme un lion ferait avec sa proie. Rappelons qu’il y avait des lions en Israël à l’époque. Tout le monde a déjà vu ces reportages montrant les grands fauves tuant leur proie et arrachant les morceaux de viande crue de la carcasse. Ces images soulignent combien la vie du psalmiste est menacée et combien son angoisse est grande. À la fin de cet appel initial, l’orant affirme sans ambages que, vu sa situation désespérée, personne d’autre que Dieu ne peut le délivrer.

• La protestation d’innocence (v. 4-6) se divise en deux parties : la confession négative (v. 4-5) et l’automalédiction (v. 6) :
4 Seigneur mon Dieu, si j’ai fait cela,
si j’ai vraiment un crime sur les mains,
5 si j’ai causé du tort à mon allié
en épargnant son adversaire,
6 que l’ennemi me poursuive, qu’il m’atteigne
qu’il foule au sol ma vie et livre ma gloire à la poussière.

La confession négative (v. 4-5) comporte quatre chefs d’accusation hypothétiques dont trois débutent par « si » : « si j’ai fait cela (= ce mal) », alors que tombe sur moi la malédiction que je vais prononcer. Le psalmiste se situe ici dans un cas de condition irréelle : en effet, il connaît bien son innocence et s’y appuie pour fonder sa demande. Suit l’automalédiction du v. 6 où le psalmiste accepterait volontiers la mort des mains de ses ennemis « si » on prouve qu’il a commis de véritables crimes. Le psalmiste cherche à se disculper de l’accusation d’avoir été ingrat envers ses amis et trop indulgent envers ses ennemis qu’il ne fallait pas hésiter à châtier, selon la conception de l’époque (cf. Joab tuant Absalon 2 S 18,9-15 mais David épargnant Saül contre toute attente 1 S 24,11 ; 26,9). En d’autres termes, le juste implore la délivrance qu’il croit mériter mais concède que, s’il est coupable, la mort doit le traquer et finir par l’emporter. Mais si c’est bien lui qui a raison, comme il le soutient, que le Dieu juste qui rend à chacun selon ses actes se charge d’eux ! Ainsi, selon la loi de la rétribution, le palmiste proteste-t-il de son innocence, supposant que Dieu n’aura d’autre choix que de l’exaucer et de le tirer de son épreuve. La confession négative du v. 6 (cf. Ps 101) démontre que le psalmiste est confiant en son innocence, certain de n’avoir jamais infliger le moindre mal à ses ennemis ; de là son assurance devant Dieu.

Le v. 6 a donné lieu à plusieurs interprétations possibles. Certains y ont vu une trace d’une coutume ancienne d’aller chercher refuge dans le temple (cf. 1 R 2,28), d’autres, dans une direction opposée, ont voulu lui donner une connotation plus mythologique, plus facilement applicable à toute situation semblable donc, selon laquelle l’ennemi serait la mort (Ps 18,5.49 ; 30,2 ; 31,9 ; 41,3 ; 42,10 ; 61,4), et la poussière serait le tombeau (Ex 15,12 ; Is 14,12 ; Qo 3,21). Si c’est le cas, le psalmiste accepterait la mort qu’il a mérité si les accusations de ses ennemis sont vraies (cf. Jr 17,13 ; Jon 2,7 ; Si 51,9 ; Ps 7,6 ; 18,8 ; 71,20 ; 95,4 ; 139,15 ; 143,3 ; 148,7). Il y a également une difficulté textuelle. Le texte porte « ma gloire », ce qui a semblé ne pas convenir au contexte, et on a proposé de vocaliser le mot autrement, ce qui donne « mon foie », à savoir l’organe des pensées et des sentiments pour les Hébreux, synonyme de l’âme (cf. Ps 16,9 ; 30,13 ; 57,9 ; 108,2). Mais il semble qu’il faut garder le mot « gloire » et le comprendre comme un synonyme de « vie, longévité ». Le parallélisme avec le verset précédent (« ma vie ») va dans ce sens. L’expression du v. 10, « toi qui sondes les cœurs et les reins », se retrouve ailleurs dans la Bible (Jr 11,20 ; 17,10 ; 20,12 ; cf. 1 R 8,39). Rappelons que, contrairement à nos conceptions, le cœur était considéré comme le siège des pensées et des sentiments conscients, les reins celui des passions et de l’inconscient.

De semblables protestations d’innocence existent ailleurs dans la Bible (cf. 1 S 12,3-5 ; Ps 18,21-25 ; 44,18-21 ; Jb 10,8 ; 23,10-13). Il faut se rappeler que la loi ancienne commandant d’abord et avant tout des actes extérieurs, surtout de culte et de justice, il était possible à un fidèle d’affirmer sincèrement qu’il les avait tous accomplis. De là une certaine assurance, voire une exigence, devant Dieu. Mais cette position n’est pas la seule dans l’Ancien Testament, et il y a des textes où on affirme que nul homme ne peut se dire juste devant Dieu (cf. 1 R 8,46 ; Ps 25,7 ; 51,7 ; 130,3 ; 143,2 ; Jb 14,1-4 ; Pr 20,9 ; Qo 7,20). On a là en germe le problème de la « justification » qui a été au centre de la prédication du Christ et de la réflexion théologique de saint Paul, surtout dans la lettre aux Romains. La question centrale est la possibilité ou non pour le croyant d’accomplir entièrement ce que Dieu demande et donc d’exiger en retour quoi que ce soit de sa part, comme si Dieu lui devait quelque chose en justice. Si certains textes de l’Ancien Testament croyaient pouvoir répondre par l’affirmative, comme le psaume que nous commentons, le Nouveau Testament affirmera clairement que seule la grâce de Dieu, avec la collaboration des croyants, sauve les humains.

• Le procès divin (v. 7-14) :
7 Dans ta colère, Seigneur, lève-toi,
domine mes adversaires en furie,
réveille-toi pour me défendre et prononcer ta sentence.
8 Une assemblée de peuples t’environne :
reprends ta place au-dessus d’elle,
9 Seigneur qui arbitres les nations.
Juge-moi, Seigneur, sur ma justice :
mon innocence par le pour moi.
10 Mets fin à la rage des impies, affermis le juste,
toi qui scrutes les cœurs et les reins, Dieu le juste.
11 J’aurai mon bouclier auprès de Dieu,
le sauveur des cœurs droits.
12 Dieu juge avec justice ; Dieu menace chaque jour
13 l’homme qui ne se reprend pas.
14 Il se prépare des engins de mort ;
de ses flèches il fait des brandons.

Le v. 7 commence par une évocation de la colère divine (reprise au v.12). On a ici l’image d’un Dieu exaspéré devant le mal (cf. Gn 6,5-6). Le psalmiste lance alors le cri de guerre : « Seigneur, lève-toi ! » et implore un jugement divin en sa faveur. Le v. 10 suppose que, parmi tous les cœurs que Dieu scrute, il sauvera seulement ceux qu’il trouvera droits et justes. Désormais, la bataille ne concerne plus le psalmiste seul, mais aussi Dieu lui-même. Le champ de bataille est maintenant une salle du tribunal suprême où Dieu se lève sur son trône en souverain juge, sort enfin de son apparente indifférence et ordonne la tenue d’un procès juste et équitable. La scène ne manque pas de grandeur. Aux v. 8-9, le Seigneur y est entouré de tous les êtres célestes et humains terrifiés, accourus à son appel (Ps 47,4 ; 57,10 ; 67,5 ; 108,4). Il ouvre solennellement le procès dans le but de faire régner la justice en réponse à la demande de son fidèle injustement accusé par ses ennemis. (cf. Ps 50,1-4 ; 82,1). Le procès se termine par une scène d’inspiration militaire : le Seigneur, le bouclier du juste et son sauveur (v. 11 ; cf. Gn 15,1 ; Dt 33,29 ; 2 S 22,3.31 ; Ps 3,4 ; 18,3.31 ; 28,7 ; 84,12 ; 144,2 ; Pr 2,7 ; 30,5) ainsi que son juge (v. 12) se lève majestueusement pour prendre enfin la défense de son fidèle.

Le sujet du verbe « se reprendre, revenir » au v.13 n’est pas exprimé (« S’il ne se reprend pas…. »). Il peut s’agir soit de Dieu (« Si Dieu ne revient pas de sa colère ») soit de l’homme (« Si le méchant ne revient pas de sa mauvaise conduite »). Si on opte pour la première possibilité, c’est le Dieu du ciel qui revient pour rendre justice au juste et faire revenir contre le méchant son propre mal. On parle de l’extermination du méchant, soit que les armes divines se retournent contre lui (v. 13) soit par une espèce d’effet de retour, ses propres actes de violence (v. 16-17). En effet, si le méchant prépare pour d’autres une tombe, celle-ci ne servira en fin de compte que pour lui-même. Selon le choix qu’ils ont fait, les traducteurs ajoutent un sujet pour la clarté.

• Réflexion sapientielle sur le mal (v. 15-17) :
15 Qui conçoit le mal et couve le crime
enfantera le mensonge.
16 Qui ouvre une fosse et la creuse
tombera dans le trou qu’il a fait.
17 Son mauvais coup lui revient sur la tête,
sa violence retombe sur son crâne.

Ces versets contiennent la foi d’Israël sur le salaire de qui commet le mal et qui se résume dans le proverbe bien connu : on récolte ce que l’on sème ; ou encore le principe de rétribution qui est au cœur de la doctrine de l’Ancien Testament, surtout la littérature sapientielle : quiconque fait le bien sera béni et quiconque fait le mal sera puni (cf. Ex 21.25 ; Pr 26,27 ; Qo 10,8-9 ; Si 27,25-27 ; Ps 35,8 ; 59,13 ; 141,10 ; Sg 11,16). En ce sens, celui qui rend le mal au méchant accomplit un acte bon (souvenons-nous du surprenant v. 5 où le psalmiste affirme qu’il est mal d’épargner le coupable et se défend de l’avoir jamais fait). Malgré de sérieuses questions posées par l’expérience, qui ne correspondait pas toujours à ce principe (surtout le livre de Job), l’Ancien Testament est resté attaché à ce principe jusqu’à la fin.

• Action de grâce finale (v. 18) :
18 Je rendrai grâce au Seigneur pour sa justice,
je chanterai le nom du Seigneur, le Très-Haut.

Comme il se doit, le psaume se termine sur un chant de louange au Seigneur à la suite de la faveur obtenue. Peut-être ce dernier verset a-t-il été ajouté au psaume pour l’adapter à la liturgie. L’action de grâce se fonde sur la justice de Dieu qui finit toujours par sauver le juste. De là la certitude du psalmiste d’être exaucé.

• Conclusion

Le psaume est habité par un profond sens de la justice. Le psalmiste renforce son espérance d’être sauvé en s’appuyant sur le Dieu qui est juste et qui ne peut que sauver le juste et faire mourir le coupable ; le mal commis par le méchant ne peut que se retourner contre lui-même. À la fin, certain que sa cause est gagnée, le psalmiste entonne déjà l’action de grâce qui, normalement, devrait faire suite à la prière exaucée. On a donc dans le Ps 7 deux étapes d’une dramatique de salut : la supplication assortie de ses motifs, la confiance d’être entendu.

En relecture chrétienne pour aujourd’hui, trois thèmes paraissent plus significatifs : la souffrance du juste, l’intégrité morale, le jugement du méchant. Combien de personnes ou de groupes font l’objet d’injustes persécutions ou de mauvais traitements qu’ils n’ont pas mérités, qui mettent leur vie même en péril ? Ce drame de tous les temps exige une mobilisation générale, une recherche sincère et efficace de justice et de paix. Pour assurer sa défense, le psalmiste s’appuie sur sa propre rectitude morale qu’il définit en termes de ses rapports avec ses semblables. Négativement, il s’agit pour lui d’éviter l’injustice (v. 4) tant envers ses amis (v. 5a) qu’envers ses ennemis (v. 5b). On rejoint déjà par là quelque chose de la morale évangélique selon laquelle les humains seront jugés à partir de leurs relations avec leur prochain (cf. Mt 25,31-46), y compris les ennemis (cf. Mt 5,43-48). Toutefois, en pareille matière, on ne peut s’en remettre uniquement à l’humain. On n’y arrivera jamais pleinement en dehors des cadres du jugement divin. Dès maintenant, certes, on perçoit les signes d’une certaine justice immanente selon laquelle le crime ne paie pas et se retourne contre ceux qui le commettent (v. 15-17). Mais certains malfaiteurs passent leur vie dans un certain bonheur et meurent sans n’avoir jamais vraiment connu trop d’ennuis ou de malheurs. L’ultime solution au problème de la justice rétributive relève, au fond, de l’eschatologie. C’est dans l’autre monde seulement que le juste se trouvera définitivement sauvé et justifié, alors que le méchant recevra le salaire de ses actes. Alors seulement règnera l’action de grâce perpétuelle.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 6 : « Je suis à bout de force »

 

I. Section Tu – La supplication à Dieu

2 Yahvé, ne me châtie point dans ta colère,
ne me reprends point dans ta fureur.
3 Pitié pour moi, Yahvé, je suis à bout de force,
guéris-moi, Yahvé, mes os sont bouleversés,
4 mon âme est toute bouleversée.
Mais toi, Yahvé, jusques à quand?
5 Reviens, Yahvé, délivre mon âme,
sauve-moi, en raison de ton amour.
6 Car, dans la mort, nul souvenir de toi:
dans le shéol, qui te louerait?

II. Section Je – Au cœur de l’épreuve

7 Je me suis épuisé en gémissements,
chaque nuit, je baigne ma couche;
de mes larmes j’arrose mon lit,
8 mon oeil est rongé de pleurs,
j’ai vieilli entouré d’oppresseurs.

III. Section Ils / Il – L’attente confiante

9 Loin de moi, tous les malfaisants!
Car Yahvé entend la voix de mes sanglots;
10 Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière.
11 Tous mes ennemis, honteux, bouleversés,
qu’ils reculent, soudain couverts de honte!


Un psaume en trois volets, où l’on passe de la deuxième personne (section Tu, vv. 2-6) à la première (section Je, vv. 7-8) puis à la troisième (section Ils/Il, vv. 9-11).

Dans le premier volet, un croyant qui n’en peut plus s’adresse à Dieu en lui criant au secours. Dans le second, le voilà qui parle de lui-même et de l’expérience pénible qu’il traverse. Tout se termine, dans le troisième, par un cri de confiance : Dieu interviendra et les ennemis seront confondus.

Au cœur de la détresse

Sa situation de détresse, le priant l’évoque à deux reprises. Au cœur du volet I (vv. 3-4), tout d’abord, il manifeste que cette situation en est une d’épuisement extrême. Plus loin, tout au long du volet II (vv. 7-8), pour rendre compte de sa réaction de souffrance, il multiplie les synonymes : « gémissements », « larmes », « pleurs », auxquels s’ajouteront encore les « sanglots » au v. 9. Pour être sûr de bien exprimer l’ampleur de son affliction, il ne craint pas de forcer le trait jusqu’à la démesure : « je baigne ma couche », « j’arrose mon lit »; les larmes n’ont pas seulement rougi son œil, elles l’ont « rongé ».

Qu’est-ce donc qui le fait ainsi souffrir? Qu’est-ce donc qui lui vaut ces nuits de tourments et d’insomnie? Il n’est pas facile de voir exactement, même en prêtant attention aux indices disséminés tout au long du psaume.

En butte à l’hostilité

Ce qu’on peut saisir de plus clair, c’est que, pour une bonne part, l’épreuve découle d’une difficulté de relations aux autres. Ne croit-on pas entendre en effet le gémissement d’un être traqué qui, ici encore, pour désigner la source de sa souffrance, multiplie les synonymes, parlant tantôt d’ « oppresseurs » (v. 8), tantôt de « malfaisants » (v. 9), tantôt d’ « ennemis » (v. 11)? Pourquoi se trouve-t-il ainsi confronté à l’opposition de certains? Il n’en dit rien. Est-ce injustement qu’il subit ces traitements qui l’accablent? Il ne le dit pas non plus clairement et à aucun moment il ne proteste de son innocence. La fin du psaume (v. 11) cependant exprime à deux reprises l’idée que, lorsqu’il lui-même sera réhabilité, ses opposants seront confondus et qu’ils connaîtront la honte, devenus conscients peut-être de leur conduite injuste à son égard.

Au bout de ses ressources physiques et psychologiques

Faut-il penser alors uniquement à une souffrance d’ordre psychologique, découlant de l’incompréhension et de l’inimitié d’autrui? Tel passage le laisserait croire : « Mon âme est toute bouleversée » (v. 4). Mais ne s’agit-il que de cela? Ce trouble intérieur s’accompagne-t-il d’une épreuve d’ordre physique? En confessant qu’il est « à bout de force » (v. 3), dans un langage imagé évoquant une herbe qui vient d’être fauchée, ce croyant veut-il dire simplement qu’il a épuisé ses ressources psychologiques? Ou faut-il comprendre aussi qu’il est éprouvé dans sa santé, exténué jusque dans ses capacités de résistance physique? Il semble bien.

En effet, ce n’est pas son âme seule qui est bouleversée, mais ses os eux-mêmes, confie-t-il au v. 3, évoquant ainsi l’ébranlement de ce qui, dans la Bible, désigne la charpente solide et la constitution physique de l’être humain. Ainsi donc, pour emprunter des termes qu’emploiera saint Paul (2 Co 4,16), ce n’est pas seulement l’ « homme intérieur » qui s’en va en ruine, mais également l’ « homme extérieur ». On s’explique mieux alors qu’intervienne au v. 6 la perspective d’une mort et d’un après-mort qui marquerait la fin de la relation à Dieu : « dans la mort, nul souvenir de toi; dans le shéol, qui te louerait? »

Confronté au courroux et à l’abandon de Dieu

« Ne me châtie point dans ta colère, ne me reprends point dans ta fureur » (v. 2) : cette façon de s’adresser à Dieu ne témoigne-t-elle pas, dès le point de départ, d’une épreuve plus profonde encore, d’ordre spirituel celle-là? Le croyant qui s’exprime dans ce psaume paraît bien partager en effet, en même temps que la vieille représentation du shéol comme lieu de l’après-mort, l’antique vision selon laquelle la maladie, l’épreuve et la souffrance sont à comprendre ici-bas comme des châtiments de Dieu. À la différence de Job, il ne conteste pas cette vision, pas plus qu’il ne proteste de son innocence, demandant simplement à Dieu d’avoir pitié de lui (v. 3).

« Reviens, Seigneur » (v. 5): ce cri, enfin, ne trahit-il pas ce qui, pour un croyant, constitue l’ultime épreuve : le sentiment d’être abandonné de Dieu? Ce Dieu auquel il reprochera de l’agresser et de foncer sur lui (Jb 16,14), Job, du moins, obtiendra de lui une réponse. Alors que le croyant du psaume, lui, se trouve confronté à l’absence et à l’inertie apparente d’un Dieu abandonnant au malheur l’un des siens.

Malgré tout, la lumière

Et pourtant… Aussi silencieux et aussi absent qu’il puisse sembler, Dieu reste un Dieu d’amour et de fidélité (v. 5) et il ne peut pas ne pas intervenir. C’est cette certitude que le psaume exprime en finale, en la soulignant une fois encore à l’aide de trois formulations synonymes :
Yahvé entend la voix de mes sanglots;
Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière. (vv. 9-10)

Et ainsi, c’est sur un cri de confiance que s’achève ce psaume de profonde détresse. Comme la prière d’Ézéchias et comme tant d’autres psaumes:

Tu me guériras, me feras vivre, et voici, ma détresse tournera en bien-être. (Is 38,16-17)

Yahvé n’a pas méprisé ni dédaigné la pauvreté du pauvre,
il n’a pas caché de lui sa face,
mais invoqué par lui il écouta. (Ps 22,25)

Je le crois, je verrai la bonté du Seigneur
sur la terre des vivants.
Espère en Dieu, prends cœur et prends courage,
espère en Dieu. (Ps 27,13-14)

« Sur la terre des vivants » : c’est là aussi, semble-t-il, que, pour le priant de notre psaume, se manifestera le résultat positif de l’intervention de Dieu, plutôt que dans un bonheur eschatologique auquel sa foi ne lui permet pas encore de s’ouvrir. Ce qu’il espère, n’est-ce pas une guérison (v. 3) à travers laquelle il sera en quelque sorte réhabilité, pour la confusion de ses ennemis (vv. 9 et 11)?

Vieilles outres, vin nouveau

Un psaume dépassé, penseront nombre de chrétiens. Dépassé dans sa conception d’un Dieu courroucé châtiant le mal à travers la souffrance. Dépassé dans sa conception de l’au-delà et d’une représentation myope de la rétribution. Dépassé dans le ton revanchard que, même discrètement, il ne peut s’empêcher de laisser gronder en finale. Autant de vestiges que la nouveauté évangélique fera apparaître comme décombres.

Néanmoins, les vieilles outres, pour l’essentiel, résistent. Même disciples de Jésus, des croyants et des croyantes n’en continueront pas moins de se reconnaître dans ce que ce psaume exprime devant Dieu du tragique de l’expérience humaine. Même disciples de Jésus, ils n’en continueront pas moins de ressentir parfois cruellement le silence de Dieu. Même disciples de Jésus, ils ne peuvent oublier le cri que, face à la mort, lui-même devait proférer en s’inspirant d’un psaume semblable : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? ». Même disciples de Jésus, ils continueront de considérer comme une grâce inappréciable de savoir, comme le croyant du psaume, espérer contre toute espérance.

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 5 : « Prière pour le matin »

 

1 Du maître de chant. Sur les flûtes. Psaume. De David.

2 Ma parole, écoute-la, Yahvé,
discerne ma plainte,
3 sois attentif à la voix de mon appel,
ô mon Roi et mon Dieu !

C’est toi que je prie, 4 Yahvé !
Au matin tu écoutes ma voix ;
au matin je me prépare pour toi
et je reste aux aguets.

5 Tu n’es pas un Dieu agréant l’impiété,
le méchant n’est pas ton hôte ;
6 non, les arrogants ne tiennent pas
devant ton regard.
Tu hais tous les malfaisants,
7 tu fais périr les menteurs ;
l’homme de sang et de fraude,
Yahvé le hait.

8 Et moi, par la grandeur de ton amour,
j’accède à ta maison ;
vers ton temple sacré je me prosterne,
pénétré de ta crainte.

9 Yahvé, guide-moi selon ta justice
à cause de ceux qui me guettent,
aplanis devant moi ton chemin.

10 Non, rien n’est sûr dans leur bouche,
en leur fond il n’y a que ruine,
leur gosier est un sépulcre béant,
mielleuse se fait leur langue.

11 Traite-les en coupables, ô Dieu,
qu’ils échouent dans leurs projets ;
pour leurs crimes sans nombre, chasse-les,
puisqu’ils se révoltent contre toi.

12 Joie pour tous ceux que tu abrites,
allégresse à jamais ;
tu les protèges, en toi exultent
ceux qui aiment ton nom.

13 Car toi, tu bénis le juste, Yahvé,
comme un bouclier, ta faveur le couronne.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)


« Au matin je me prépare pour toi » (v. 4)

Dans la première partie de ce psaume (vv. 2-4), le mot « voix » se retrouve à deux reprises. Si notre Dieu est un dieu qui parle, et toute la Bible est là pour témoigner de cette Parole de Dieu, nous aussi, nous pouvons lui parler. C’est cette expérience que fait le croyant, il peut s’adresser à Dieu, lui parler car il sait que Dieu l’écoute. Cette expérience s’appelle la prière. Dans le cas de notre psaume, c’est une prière personnelle, le croyant s’adresse à son Dieu à la première personne du singulier, il lui dit « je », « mon », « ma ».

Nous sommes ici dans le genre littéraire de la prière du matin. Pour les religions du Proche-Orient ancien, le matin a toujours revêtu une importance particulière à cause du lever du soleil. C’est à ce moment que l’on attendait les oracles des dieux. L’auteur de notre psaume peut alors délivrer une prière qui est, en même temps, une supplication et l’expression d’une grande confiance en Dieu car il a la certitude d’être exaucé. Le Dieu d’Israël, qui est un Dieu juste, ne peut que faire échouer les tentatives des méchants et faire vivre le juste.

On peut comprendre le v. 4, « au matin je me prépare pour toi », de deux façons. Il ne s’agit pas ici d’une préparation matérielle, c’est-à-dire que le psalmiste n’est pas en train de se dire comment il doit s’habiller pour être agréable à Dieu. Il s’agit ici d’une préparation à un niveau cultuel. Il faut, peut-être, préparer un animal que l’on va offrir en sacrifice à Dieu, c’est-à-dire qu’il faut l’apprêter, ou bien il s’agit de penser à la prière que l’on va offrir à Dieu en préparant ce que l’on va exposer par l’argumentation.

« Tu bénis le juste, Yahvé » (v. 13)

La deuxième partie du psaume (vv. 5-13) nous expose les données du problème et met l’accent sur Yahvé, à qui est adressée la prière, d’où une profusion de deuxième personne du singulier. Si le psalmiste crie sa prière vers Dieu dès le matin, c’est qu’un groupe de méchants s’oppose à lui. Groupe qu’il va énumérer sous différents titres : les impies ; les arrogants ; les malfaisants ; les menteurs ; les hommes de sang et de fraude. Quand il s’agit de commettre le mal, l’homme semble avoir une imagination sans limite et l’on pourrait décliner ces actions mauvaises à l’infini.

Le psaume s’attarde, en fait, à décrire la figure du méchant (vv. 5-7) et celle du juste (vv. 12-13). Le méchant ne craint pas le Seigneur, il a une haute idée de lui-même, mais Dieu va l’exterminer. Le juste, au contraire, a une crainte révérencieuse de Dieu, il l’aime et l’honore, et il reçoit en retour sa protection. Le méchant ne peut pas avoir accès au Temple (v. 5, « le méchant n’est pas ton hôte ») et il est condamné à périr (v. 7) tandis que le juste suit l’exact opposé de tout cela : il peut s’abriter dans le Temple du Seigneur et y trouver refuge (v. 12), il vivra alors dans l’allégresse à jamais (v. 12).

Les versets 8 et 11 ont la même expression significative, berob en hébreu, pour décrire l’idée d’abondance. D’un côté, le psaume a l’expression « par la grandeur de ton amour », et de l’autre, nous trouvons « pour leur crime sans nombre ». On pourrait s’attendre à voir l’amour et la bonté du juste opposés aux crimes des méchants, mais le psaume fait un glissement intéressant. Si le juste peut se rendre au Temple afin d’y trouver refuge et d’y prier son Dieu, ce n’est pas à cause de sa propre droiture, mais c’est en vertu de l’amour du Seigneur pour ceux qui font appel à lui.

« Leur gosier est un sépulcre béant » (v. 10)

Le v. 10 parle de « la bouche…du fond…du gosier…de la langue » des méchants. On peut noter l’image de l’expression « en leur fond il n’y a que ruine » car ils ne nourrissent en eux-mêmes que projets de destruction contre les autres. Au milieu du verset, nous trouvons les organes internes (fond, gosier) où se fomentent les mauvais desseins, et aux deux extrémités du verset, nous trouvons les organes externes (bouche, langue) qui servent ici non pas à exprimer des paroles dures, mais au contraire qui sont utilisés pour tromper car « rien n’est sûr dans leur bouche…mielleuse se fait leur langue ». Ce qui est le plus dangereux, ce n’est pas ce qu’ils disent à propos du juste car « leur gosier est un sépulcre béant », c’est-à-dire que rien ne sort de leur bouche. Ils se taisent afin de mieux masquer leurs projets. Leur gosier est comme un Shéol sans fond où peut s’accumuler, sans fin, tant de haine et de projets de crimes. Comme ils ne laissent rien percevoir de leurs pensées, on peut imaginer qu’ils sont prêts à aller jusqu’à commettre un meurtre, c’est pour cela que le psalmiste n’hésite pas à les appeler « hommes de sang », ce qui veut toujours signifier « meurtriers » dans l’Ancien Testament.

Il y a, dans le texte hébreu de notre psaume, un formidable jeu de mots entre boqer, « matin » (v. 4), et qéber, « sépulcre » (v. 10). Nous avons là une double opposition entre, d’une part, ce jour qui commence à poindre pour le juste (« au matin ») et ce qui est fini pour l’impie (« un sépulcre béant » d’où ne se lève plus de matin), et entre, d’autre part, la voix du juste, qui se fait entendre dès le matin, et le lieu de l’émission du son, le gosier, qui chez le méchant est devenu un lieu de mort. Le gosier des méchants est comparable à un sépulcre, séjour des morts, d’où il ne sort plus de voix, à cela le juste oppose son appel matinal vers le Seigneur (v. 4), puis un autre séjour, le séjour auprès du Seigneur dans son Temple qui est un lieu de vie (v. 12).

La formule « tu hais les malfaisants » (v. 6) pourrait être choquante pour nous. Comment est-ce possible que Dieu en arrive à détester certains hommes, fussent-ils méchants, au point de songer à les exterminer ? En réalité, Dieu déteste plus le mal que les hommes qui commettent le mal. C’est cette expérience que nous faisons lorsque nous nous confessons à un prêtre. C’est le mal que nous avons commis, c’est-à-dire nos péchés, que Dieu déteste, mais non les pécheurs que nous sommes et qui demandent pardon. Dieu souhaite que le péché et le mal disparaissent de la surface de la terre.

C’est ce mal, sous ses différents aspects, que représentent les ennemis du juste. Mais plus que l’élimination de ses ennemis qui veulent sa perte, le croyant réclame à Dieu, dans sa prière, l’élimination de tout mal sur terre. Nous sommes encore avec ce psaume dans une justice rétributive. Si Dieu est réellement bon, alors il n’est pas possible qu’il permette au méchant de commettre le mal sur le juste, il n’est pas possible que l’impie reste impuni et que le juste ne reçoive, en cette vie, les faveurs divines. Il n’y a rien de plus scandaleux que de voir prospérer ceux qui commettent l’iniquité à longueur de journée.

« Aimez vos ennemis » (Mt 5,44)

Selon la loi biblique du droit d’asile dans les sanctuaires, le juste persécuté pouvait trouver refuge au Temple. Mais, d’une façon générale, ce psaume, qui fut utilisé dans la liturgie du Temple, exprime bien la piété du peuple d’Israël à l’endroit du sanctuaire. Venir très tôt en un lieu saint pour adorer Dieu et lui demander son aide pour la journée qui commence, malgré les embûches de l’Ennemi et des adversaires, est une démarche naturelle à l’homme religieux. On la trouve encore aujourd’hui dans le Judaïsme où il est fréquent de rencontrer, dans les rues de Jérusalem, des Juifs ultra-orthodoxes se rendre dans une synagogue à 3 ou 4 heures du matin. On le trouve aussi dans le christianisme où la prière des matines place d’emblée la journée des moines et des moniales sous le regard du Seigneur.

Mais on peut aussi donner une signification intériorisée au lieu, pénétrer dans le Temple sacré – littéralement, le « palais de sainteté » (v. 8) – c’est être introduit dans l’intimité divine. Le croyant criait de bas en haut et Dieu a fait le chemin inverse de haut en bas. La créature ne peut alors que se prosterner devant son Créateur qui a daigné s’abaisser jusqu’à lui. Geste d’adoration, que l’on trouve dans beaucoup de religions non chrétiennes (pensons à l’Islam ou au bouddhisme), le prosternement devant le lieu de la présence divine existe jusqu’à nos jours aussi bien dans la tradition catholique, comme une marque de révérence profonde devant le Saint-Sacrement, que dans la tradition orthodoxe où l’on aime pratiquer les métanies (du grec « métanoïa », conversion).

Nous voyons toute la distance qui a été parcourue. Au début de notre psaume, le croyant crie, littéralement il rugit tel un lion vers Dieu pour qu’il l’entende et réponde à sa requête. Dieu a entendu, il a prêté l’oreille, il est venu lui-même effacer la distance qui nous séparait de lui. Maintenant, le croyant peut pénétrer dans le sanctuaire de son amour, et même plus, car Dieu va l’entourer de cet amour.

Ce psaume a été diversement lu au cours de l’histoire de l’Église. Ainsi Cassiodore, à l’époque des grandes hérésies du VIe siècle, en fait une relecture ecclésiologique et le proclame au nom de l’Église pour que les hérétiques et les schismatiques n’aient pas part aux dons divins. Récemment, à l’époque de la dictature au Brésil, le poète E. Cardenal en faisait une lecture plus politique et n’hésitait pas à crier vers Dieu « Tu n’es pas Toi un Dieu ami des dictateurs, tu n’es pas partisan de leur politique ».

On peut penser à tous les justes qui sont épiés, traqués et qui cherchent leur consolation en Dieu. On pensera, bien sûr, à Jésus, lui le seul Juste, livré aux mains des méchants qui connaîtra le même passage d’un cri de détresse au Père, à Gethsémani, à un cri de joie au matin de Pâques. Le chrétien peut reprendre, sans crainte, ce psaume en y ajoutant toutefois une demande de pardon pour les ennemis que Jésus est venu nous apprendre et qui manque encore dans notre psaume : Mt 5,44 « Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs » ; Lc 23,34 « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font ».

Fr. Marc Leroy, o.p.

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 4 : « Plein de gens disent : ’Qui nous fera voir le bonheur?’ »

PSAUME 4

02 Quand je crie, réponds-moi, Dieu, ma justice ! Toi qui me libères dans la détresse, pitié pour moi, écoute ma prière !

03 Fils des hommes, jusqu’où irez-vous dans l’insulte à ma gloire, * l’amour du néant et la course au mensonge ?

04 Sachez que le Seigneur a mis à part son fidèle, le Seigneur entend quand je crie vers lui.

05 Mais vous, tremblez, ne péchez pas ; réfléchissez dans le secret, faites silence.

06 Offrez les offrandes justes et faites confiance au Seigneur.

07 Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? » Sur nous, Seigneur, que s’illumine ton visage !

08 Tu mets dans mon coeur plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons.

09 Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance.


Le psaume du soir. Celui qu’en raison de son dernier verset juifs et chrétiens prient à la tombée de la nuit : « En paix, je me couche, aussitôt je m’endors. Toi seul, Seigneur, tu m’établis en sûreté » (v. 9).

Dans ce psaume, le priant s’adresse tout autant, sinon davantage, aux humains qu’à Dieu.

De l’angoisse à la paix

La prière à Dieu se trouve concentrée dans le premier verset et dans les deux derniers. Au début (v. 2), le ton est celui de la supplication : « Aie pitié de moi, entends ma supplication ». Quelle épreuve ou quelle insécurité ce croyant vit-il exactement? Difficile de le dire, car il l’évoque d’un seul mot, et ce mot peut signifier à la fois angoisse, détresse, adversité. Toujours est-il qu’à la fin (vv. 8-9), le climat est complèment changé. Une joie en profondeur, un sentiment de paix et de sécurité inspirent maintenant un cri de confiance et de reconnaissance. D’inquiet qu’il était au début, le croyant éprouve maintenant la sérénité tranquille de qui s’endort en se mettant au lit.

L’ouverture et l’exclusion

Entre le début et la fin du psaume, le priant fait part de son option de foi. Lui a choisi de s’ouvrir à Dieu dans la confiance et il a la certitude que cette relation en est une de réciprocité: « Sachez-le, pour son ami le Seigneur fait merveille, le Seigneur écoute quand je crie vers lui » (v. 4).

Ainsi s’adresse-t-il à des gens qui ont fait une option différente. Des gens dont la vie ne fait pas de place à Dieu, à la recherche d’idoles et de faux absolus, ce qui, à ses yeux à lui, croyant, équivaut au vide et au mensonge (v. 3). Par ailleurs, ces gens, il les sait en quête de bonheur (v. 7), tendant à privilégier l’avoir en abondance et les plaisirs : « Tu as mis en mon coeur plus de joie qu’aux jours où débordent leur blé et leur vin nouveau » (v. 8).

Les voies de la relation à Dieu

Mais comment parvient-on à cette relation à Dieu qui donne sens à la vie du croyant? En l’espace de deux versets (vv. 5-6), le psalmiste énumère à la sauvette quatre ou cinq voies qui lui apparaissent prioritaires : la rectitude morale et la conversion; le consentement à l’intériorité et au silence, comme celui dont on peut au moins faire l’expérience sur sa couche, dans la tranquilité de la nuit; par-dessus tout, la capacité de faire confiance à Dieu et de traduire dans le concret la relation à lui.

Tout cela, ces voies de la vie spirituelle qu’il lui suffit d’évoquer d’un mot, plein de gens aussi sans doute souhaiteraient que ce croyant, qui se dit comblé par l’option qu’il a faite, s’y attarde davantage. D’autres croyants, d’autres psaumes, s’en chargeront.

 

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Psaume 3 : Confiance au milieu des angoisses

 

PSAUME 3

02 Seigneur, qu’ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi,
03 nombreux à déclarer à mon sujet : « Pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! »
04 Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire, tu tiens haute ma tête.
05 A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte.
06 Et moi, je me couche et je dors ; je m’éveille : le Seigneur est mon soutien.
07 Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s’avance contre moi.
08 Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ; les méchants, tu leur brises les dents.
09 Du Seigneur vient le salut ; vienne ta bénédiction sur ton peuple !


Le Psaume 3 étant placé avant la division entre les psautiers hébreu et grec intervenant au Ps 9, il conserve la même numérotation dans les deux. Après les deux « psaumes d’introduction » que sont les Ps 1 et 2, on a un psaume de confiance qui montre beaucoup de points communs avec le psaume 4 qui suit (3,2 vs 4,2b ; 3,3 vs 4,7 ; 3,5 vs 4,4b ; 3,4 vs 4,3a.4a ; 3,7 vs 4,3). Le thème est le même, celui d’un fidèle du Seigneur qui, entouré d’ennemis, oppose aux menaces sa seule confiance en Dieu. De style simple, presque tranquille en dépit des circonstances qui semblent tragiques, le psaume est avant tout une prière et un acte de foi ; le psalmiste semble réfléchir en présence de Dieu et comme pour être entendu de lui jusque dans ses pensées les plus secrètes.

Genre littéraire et structure

Il y a beaucoup de psaumes de lamentation dans la psautier et il s’agit surtout de lamentations individuelles (une cinquantaine), comme ici (voir encore Ps 5-7 ; 13 ; 17 ; 22 ; 25 ; 26 ; 28 ; 31, etc.). Leur contenu est varié : périls de mort, persécution, exil, vieillesse, maux dont on demande d’être délivré. Ils comportent généralement les éléments suivants : invocation ; appel au secours ; prière dans laquelle on dépeint la triste situation du suppliant ; expression de confiance. On rappelle à Dieu ses anciens bienfaits, on lui reproche de paraître indifférent, on proteste de son innocence, on affirme sa certitude de la prière exaucée. D’autres commentateurs ont préféré parler de « psaumes de confiance » : confiance absolue du psalmiste fondée sur les actions salvifiques du Seigneur expérimentées dans le passé.

De la structure habituelle des psaumes de lamentation, le Ps 3 ne retient que les trois premiers des éléments : lamentation, c’est-à-dire exposé de la situation (v.1-3) ; supplication de salut et prière (v.8) ; confiance d’être exaucé (v.4-6 ; 7-9). Le tout est unit par une grande inclusion à l’aide du mot « se lever » (v.2b et v.8a). Les ennemis nombreux se lèvent contre le psalmiste, mais à la fin, c’est Dieu qui se lèvera pour qu’il triomphe. La prière jaillit de la constatation d’une situation désespérée que Dieu seul peut redresser. La supplication finale peut alors d’exprimer dans le calme et l’assurance.

Commentaire :

• Le titre du psaume, toujours omis dans la récitation liturgique, est intéressant. « Psaume. De David. Quand il fuyait devant son fils Absalon ». C’est une référence à 2 S 15-18 pour relier le psaume à un contexte historique. L’indication est sans doute suggérée par le v.2, mais elle n’indique évidemment pas la circonstance de la composition du psaume (plutôt la relecture davidique effectuée plus tard). En l’occurrence, le souvenir de l’événement dramatique invite les fidèles à imiter le roi David, modèle d’humilité et de patience dans l’épreuve (2 S 16,9-14).

• Eux, les ennemis (v.2-3). Le psalmiste insiste par trois fois sur le grand nombre de ses ennemis. L’identification des ennemis dans les psaumes de lamentation est une question difficile. Ici, l’allure générale de la prière et son vocabulaire militaire semblent indiquer des hommes de guerre (cf. Ps 22,17 ; 25,19 ; 31,14 ; 38,20 ; 56,3 ; 69,5 ; 119,157). Partout autour de lui, on tient des propos défaitistes, estimant que Dieu l’a abandonné à un sort fatal. C’est ce qu’a aussi vécu David, dans la ligne du titre du psaume (2 S 16,7-8). Humainement parlant, tout semble perdu !

• Toi, Seigneur (v.4-5). La conjonction « mais » marque la transition entre la complainte initiale et la proclamation de confiance qui suit. À partir d’ici, le « toi » du Seigneur domine toute la scène. En face des nombreux ennemis du psalmiste se dresse, seul et inébranlable, le bouclier du Seigneur (v.4a). À l’orgueil des adversaires s’oppose désormais la « gloire » du Seigneur (v.4b) au sens où c’est Dieu qui lui donne du « poids » (sens premier de « gloire » en hébreu). Aux menaces des ennemis succède maintenant l’intervention du Seigneur qui soulève la tête de son protégé (v.5 ; cf. Gn 40,13 ; Ps 27,6 ; Si 11,12-13). La réponse du Seigneur descend de Sion, la montagne sainte où s’élève le temple de Jérusalem, lieu de rencontre du ciel et de la terre.

La confiance se concrétise ici en un cri de foi envers Dieu. S’il ne peut plus compter sur les hommes, le psalmiste dispose toujours d’un recours efficace : Dieu lui-même. Comme le souligne le « mais » placé au début du verset en vue d’insister sur le contraste, le Seigneur seul suffit à neutraliser l’action des multitudes précédemment évoquées. En Dieu, le psalmiste trouve comme un merveilleux bouclier qui l’enveloppe de toutes parts et le préserve sûrement de tous les coups des adversaires (cf. Dt 33,29 ; Ps 7,11 ; 18,3.31.36 ; 28,7 ; 33,20, etc.). Un premier motif de confiance lui vient de l’expérience du passé. Chaque fois qu’en d’autres circonstances critiques il s’est adressé à Dieu, celui-ci l’a toujours exaucé (cf. Ps 22,5-6.10-11 ; 71,5-6.14-17).

• Moi, le suppliant (v.6-7). L’auteur du psaume semble faire de la nuit le temps privilégié de sa prière. Dans la Bible, la nuit et le sommeil revêtent une valeur symbolique. La nuit évoque la mort, le retour au chaos primordial qui a été vaincu par la création. En revanche, le jour symbolise la vie. Chaque aurore qui se lève sur le monde recommence les merveilles de la création et témoigne d’une nouvelle victoire de Dieu sur les puissances des ténèbres. Deuxième motif de confiance donc : dans les circonstances présentes, la nuit paraît avoir été agitée. Or, le psalmiste l’a passée à dormir d’un sommeil paisible, signe évident de la protection divine. Que la nuit s’achève sans incident, voilà bien la preuve que déjà Dieu l’assiste dans son épreuve. Au v.7, le psalmiste affirme sa paix intérieure inébranlable en dépit de l’adversité (cf. Ps 4,9).

Au v.8, l’appel final à Dieu s’articule sur une nouvelle profession de foi, dont le psalmiste attend l’intervention décisive qui le sauvera. Deux images en traduisent la teneur. Le Seigneur est comme un justicier qui sait rendre aux méchants selon leurs œuvres ; puis le Seigneur est semblable à un chasseur qui met définitivement hors d’état de nuire l’animal redoutable. Le psalmiste professe donc qu’il croit en la justice et en la toute-puissance de son Dieu. Le psalmiste ne doute pas de l’intervention du Seigneur. Bien que non encore acquis, son salut n’est plus seulement en vue, il le considère désormais assuré, tellement exigé par ce qu’il sait de son Dieu qu’il le tient déjà comme réalité. Aux allégations défaitistes et affolées des gens de son entourage, le psalmiste ne peut opposer de fin de non recevoir plus victorieuse que ce ferme et paisible credo en l’assistance divine.

Relecture chrétienne et liturgie

Le v.6 a été appliqué par la tradition chrétienne au mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ. C’est pourquoi la liturgie des Heures prie ce psaume le dimanche. La Règle de saint Benoît fait réciter ce psaume tous les matins aux vigiles, avant le psaume invitatoire (Ps 94 vulgate), sans doute à cause du v.6. « Sous les traits des moines d’Occident, dont il était le patriarche, il voyait sans doute l’avant-garde de l’Église militante se mettre en branle à la lueur de l’aurore » (Robert Michaud, Les Psaumes, p.47). Aussi, le sentiment d’être seul, abandonné de tous (v.3b) a été celui de Jésus en croix (cf. Mt 27,40).

Hervé Tremblay, o.p.

 

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 2 : Pourquoi ce tumulte des nations…?

 

Lu à l’Office des lectures du Vendredi Saint, le Psaume 2 gagne à être replacé dans le contexte de l’institution royale israélite. L’auteur, professeur d’Écritures Saintes à l’Université Saint-Paul, se livre à l’exercice et nous propose son interprétation de ce chant qui célèbre la gloire eu vrai Roi.


1 Pourquoi ce tumulte des nations,
ce vain murmure des peuples ?
2 Les rois de la terre se dressent,
les grands se liguent entre eux
contre le Seigneur et son messie :
3 « Faisons sauter nos chaînes,
rejetons ces entraves ! »

4 Celui qui règne dans les cieux s’en amuse,
le Seigneur les tourne en dérision ;
5 puis il leur parle avec fureur,
et sa colère les épouvante :
6 « Moi, j’ai sacré mon roi
sur Sion, ma sainte montagne. »

7 Je proclame le décret du Seigneur !

Il m’a dit : « Tu es mon fils ;

moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.
8 Demande, et je te donne en héritage les nations,
pour domaine la terre tout entière.
9 Tu les détruiras de ton sceptre de fer,
tu les briseras comme un vase de potier. »

10 Maintenant, rois, comprenez,
reprenez vous, juges de la terre.
11 Servez le Seigneur avec crainte,
rendez lui votre hommage en tremblant.
12 Qu’il s’irrite et vous êtes perdus :
soudain sa colère éclatera.

Heureux qui trouve en lui son refuge !


UN ROI MESSIE

Le Psaume 2 contient plusieurs références au roi et à la royauté. Au début de l’histoire d’Israël, les tribus sont politiquement indépendantes. Leur unité est basée sur la religion, Yahvé étant considéré comme le Roi d’Israël. Mais graduellement, sous la pression des ennemis environnants, les Israélites réalisent que pour survivre ils ont besoin d’un pouvoir centralisé. À cette époque, une telle autorité ne peut être qu’un roi. Mais un problème se pose: comment avoir un roi en Israël puisque Yahvé en est déjà le Roi ?

Grâce à l’intervention des prophètes, on comprend que, tout en ayant Yahvé comme Roi, Israël peut aussi avoir un roi comme les autres nations. Au nom de Yahvé, Samuel oint Saül (1 Samuel 10, 1) et ensuite David (1 Samuel 16, 13). Le roi est ainsi l’oint de Dieu, le mashiah (v. 2 en hébreu, d’où en français « messie »), « consacré par l’onction ». L’oracle du prophète Natân, qui constitue l’alliance davidique, est un autre facteur important dans cette théologie royale. Dieu annonce que le roi infidèle sera personnellement puni ; il assure en même temps David que sa dynastie subsistera à jamais (2 Samuel 7, 1-17). On perçoit ainsi l’importance de l’intronisation d’un nouveau roi en Israël. Pareil contexte permet de comprendre le Psaume 2 : il célèbre l’arrivée d’un nouveau roi en Juda, à Jérusalem. Il est impossible de savoir pour quel roi le psaume a été composé car il peut s’appliquer à n’importe quel successeur du roi David.

UN PSAUME D’INTRONISATION DU ROI

Le Psaume 2 n’est pas une prière ; il proclamé par le nouveau roi le jour de son intronisation. Il se divise en quatre parties :
A (v. 1-3) Les rois de la terre en révolte
B (v. 4-6) Le Seigneur et le roi
B’ (v. 7-9) Le roi et le Seigneur
A’ (v. 10-12) Les rois de la terre soumis

A. Les rois de la terre en révolte (v. 1-3)

Les rois vassaux profitent souvent de la mort du roi suzerain pour se révolter, avec l’espoir de regagner liberté et indépendance. Après la mort de Salomon, cela survient en Israël. Les tribus du Nord, fatiguées de payer de lourdes taxex, veulent se libérer et retrouver leur autonomie. La rébellion se solde par la séparation en deux royaumes : celui du Nord et celui du Sud (1 Rois 12). Le Psaume 2 parle d’une révolte semblable. On a essayé de la dater en l’identifiant avec tel ou tel mouvement de vassaux contre le roi d’Israël. Mais le psaume parle plutôt d’une révolte à dimension universelle. Même aux jours les plus glorieux de la monarchie, Israël n’a jamais été un empire d’envergure mondiale. Le psaume reprend simplement des clichés du langage royal, peut-être empruntés aux peuples voisins qui, eux, avaient souvent plusieurs vassaux.

Le psaume s’ouvre par un « Pourquoi ». Cette interrogation revient souvent dans la bouche des psalmistes quand ils se plaignent de leur souffrance. Ici, le pourquoi a une portée beaucoup plus large. Comment comprendre ce bouleversement mondial ? Qui peut saisir la raison de ce que font les « nations », « les peuples » ? Le grand « tumulte » n’est qu’un « murmure », le bouleversement des peuples est « vain » ! Ce vain « murmure » de révolte contraste avec le « murmure » de la loi jour et nuit du Psaume 1. Les dirigeants de l’histoire humaine sont les « rois » et les « grands » ; leur révolte est « contre le Seigneur et son messie ». Ces vassaux veulent se libérer de l’autorité du roi de Juda. Mais comme ce roi est l’oint de Dieu, son messie, le rejet de son autorité implique le rejet du Seigneur lui-même. Les acteurs du drame veulent être complètement libérés. Ils clament : « Faisons sauter nos chaînes », « rejetons ces entraves ! »

B. Le Seigneur et le roi (v. 4-6)

La deuxième strophe est structurée de la même manière que la première : d’abord une description des acteurs et ensuite la parole d’un de ceux-ci. Pourtant le contraste entre les deux est fortement marqué : au projet « des rois de la terre » s’oppose le projet de « celui qui règne dans les cieux ». Ces versets rappellent l’épisode de la tour de Babel. Dans leur projet purement humain, ses constructeurs croyaient avoir atteint le ciel. Ironie de l’histoire, le Seigneur descend pour voir ce qu’ils sont en train de faire et anéantit leur projet (Genèse 11, 1-9). Dieu réagit de la même façon à cette révolte des nations : il « s’en amuse », il ironise, il « les tourne en dérision ». Finalement, furieux, il cède à la « colère ». Dieu s’adresse aux rois en révolte en insistant avec autorité : « Moi ! ». Lui seul prend les décisions et détermine l’histoire, peu importe ce que tous les rois de la terre planifient. Le Seigneur qui règne dans les cieux a oint son roi pour régner sur la montagne de Sion. Parce qu’elle est une « montagne », elle se rapproche des cieux où réside le Seigneur ; « sainte », elle est mise à part pour une mission particulière. Elle ne peut être le lieu de révolte des « nations » et des « peuples ». Au contraire, elle est destinée à être le lieu de leur rassemblement : « Il arrivera dans l’avenir que la montagne du temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes… Toutes les nations afflueront vers elle, des peuples nombreux se mettront en marche » (Isaïe 2, 2-5).

B’. Le roi et le Seigneur (v. 7-9)

Dans la deuxième strophe, le Seigneur parle de son roi aux rois en révolte. Maintenant le roi « proclame le décret du Seigneur » à propos de son identité et de sa mission. « Tu es mon fils », écho de la promesse de l’alliance davidique : « Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils. » (2 Samuel 7, 14) Comme dans la deuxième strophe (v. 6), Dieu insiste : « Moi ». Lui seul décide de l’histoire et du roi. Et il le fait « aujourd’hui » même : « Je t’ai engendré ».

En Israël, le roi n’est pas vu comme un descendant direct de Dieu, comme en Égypte, mais devient fils de Dieu par adoption au jour de son intronisation. Fils de Dieu, donc héritier : il lui suffit de demander et le Seigneur lui « donne en héritage les nations » et « pour domaine la terre toute entière. » Le roi, fils de Dieu, reçoit un règne universel qui dépasse de loin la royauté de n’importe quel souverain en Juda.

Dans l’histoire humaine, les rois croient devoir faire la guerre, que c’en soit une de défense ou de conquête. Le roi choisi par Dieu mène une guerre contre les rois révoltés et le Seigneur lui promet : « Tu les détruiras de ton sceptre de fer ». À la place du verbe « détruire », la Bible grecque traduit « paître » ; elle suggère ainsi non pas un roi guerrier mais un pasteur (cf. Psaume 22, 1). Le Seigneur poursuit : « Tu les briseras comme un vase de potier. » Dans la célébration de l’intronisation, le nouveau roi brisait un vase sur lequel était inscrit le nom de l’ennemi. La victoire lui était ainsi assurée.

A’. Les rois de la terre soumis (v. 10-12)

La quatrième strophe met de nouveau en scène les acteurs en révolte. Maintenant, ils sont invités à se soumettre. Puisque le Seigneur, selon son projet, a promis un règne universel au roi, celui-ci lance un ultimatum aux autres rois : « Maintenant ». Il leur stipule ses exigences : « Comprenez », « reprenez-vous » ou « corrigez-vous ». Comprendre ne suffit pas, il faut vouloir se convertir. « Servez le Seigneur avec crainte », avec respect pour la grandeur de Dieu, « rendez-lui votre hommage en tremblant ». L’ultimatum leur est lancé ; à eux de décider ce qu’ils doivent faire pour éviter que le Seigneur ne « s’irrite » et ne laisse éclater sa « colère ». Le Seigneur a déjà parlé dans sa « colère » (v. 5) ; il pourrait lui donner libre cours. Le résultat serait inéluctable : « Vous êtes perdus ». La décision revient aux rois, leur comportement décidera de leur sort.

UNE INTRODUCTION AU PSAUTIER

Que dire de la conclusion du psaume : « Heureux qui trouve en lui son refuge ! » Elle est considérée généralement comme un ajout, peut-être pour adoucir la fin plutôt violente de ce psaume. Centré sur le nouveau roi de la dynastie davidique, le Psaume 2 introduit bien la collection des écrits attribués à David (Psaumes 3 – 40 ; 50 – 71). Cette béatitude forme aussi une inclusion avec celle qui ouvre le Psaume 1 : « Heureux est l’homme… qui se plaît dans la loi du Seigneur. » (v. 1-2) Certains croient que naguère les Psaumes 1 et 2 n’en formaient qu’un, introduisant tout le psautier. Dépourvus de titres, ils chantent tous deux le cœur de la foi d’Israël : la Torah (Psaume 1) et le roi (Psaume 2). En d’autres mots, les deux grandes alliances vétérotestamentaires, celle du Sinaï avec le don de la loi et celle de David avec la promesse de la permanence de sa dynastie.

UN PSAUME MESSIANIQUE

Un changement de gouvernement va souvent de pair avec des espoirs de meilleures conditions de vie. En Israël, l’intronisation d’un nouveau roi, d’un autre « messie », fait rêver d’un monde meilleur. Si un roi a déçu, on met tous ses espoirs dans son successeur. Déçu du comportement du roi Achaz, le prophète Isaïe annonce la venue de son successeur dans l’oracle de l’Emmanuel (Isaïe 7). Après la destruction de Jérusalem et la disparition de la royauté, Israël continue à rêver, non plus pour la venue d’un autre « messie » mais pour la venue du « Messie », celui qui assurera la victoire sur tous les ennemis du Seigneur et de son peuple. La tradition juive donne ainsi au Psaume 2 une interprétation messianique, comme au Psaume 109 qui lui ressemble.

Voyant dans Jésus de Nazareth ce « Messie » (en grec Christos), les premières communautés chrétiennes relisent le psaume qui prend alors un sens nouveau. Pierre et les apôtres, persécutés par les « grands de la terre », proclament que les ennemis, païens et juifs, se sont ligués en vain contre le Seigneur et son messie pour le faire mourir, car il est ressuscité (Actes 4, 25-26). Comme le Seigneur dit au roi « Tu es mon fils », ainsi le Père déclare la filiation de Jésus à son baptême (Luc 3, 22). Les apôtres proclament que, à la résurrection, Dieu manifeste une fois de plus la filiation divine du Christ en lui donnant une royauté universelle (Actes 13, 33 ; Hébreux 1, 5 ; 5, 5). Dans l’Apocalypse, la victoire promise au roi (Psaume 2, 8-9) est également promise à chaque personne restée fidèle au service du Seigneur jusqu’à la fin (2, 26-27 ; cf. 12, 5 ; 19, 15).

Cette révolte « contre le Seigneur et son messie » du psaume royal a d’abord été comprise dans un sens messianique, puis christologique, et enfin ecclésiologique. L’Église du Christ a souvent été attaquée et persécutée par les rois et les grands de la terre mais en vain.

Dans un monde marqué par le terrorisme et le contre-terrorisme, la grande question de ce psaume semble plus actuelle que jamais : « Pourquoi ce tumulte des nations ? ». La conclusion du psaume offre peut-être une réponse : « Heureux qui trouve en lui [le Seigneur] son refuge !

 

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Le psaume 1 : Portail de tout le psautier. Le choix fondamental

 

Qui, alors qu’il entrait dans une cathédrale, n’a pas été impressionné par un portail majestueux ? C’est la fonction du Ps 1 par rapport à tout le psautier : il constitue une préface qui résume la doctrine morale du livre, il ouvre le chemin de tout le psautier. Un choix fondamental est devant tout être humain… Deux chemins s’affrontent ; un seul conduit au bonheur.

1 Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
2 mais se plaît dans la loi du Seigneur
et murmure sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira,
4 tel n’est pas le sort des méchants.
Mais ils sont comme la paille balayée par le vent :
5 au jugement, les méchants ne se lèveront pas
ni les pécheurs, au rassemblement des justes.
6 Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

Texte

Le Ps 1 ne comporte pas de titre, ce qui est exceptionnel et démontre bien sa fonction de préface. Si l’on se fie à une variante de Ac 13,33 et à certaines traditions juives, il semble que les Ps 1 et 2 aient déjà été unis en un seul psaume s’ouvrant et se terminant par une béatitude et la mention du chemin (Ps 1,1 vs 2,12).

• v.3 Les mots « tout ce qu’il entreprend réussira » sont souvent considérés comme une addition venant de Jos 1,8.

• v.4a La Septante grecque a deux fois « tel n’est pas ».

• v.4b Après « la paille balayée par le vent » le grec et le latin ajoutent « de la surface de la terre ».

• v.5a Le grec lit « assemblée » des justes, c’est-à-dire le même mot qu’au v.1 (les deux mots hébreux d’ailleurs, sont très semblables).

• v.6a La grande majorité des traducteurs comprend la phrase avec Dieu comme sujet du verbe « connaître ». Mais la phrase est ambiguë et on pourrait aussi comprendre que c’est le chemin du juste qui « connaît » le Seigneur. Ainsi, les deux verbes du v.6 auraient « chemin » comme sujet. Dans ce cas, le chemin du juste mène à la connaissance tandis que le chemin du méchant mène à la perdition.

Genre littéraire

On inclut ce psaume parmi les « psaumes didactiques » ou « psaumes sapientiels ». Ces psaumes ont spécialement pour but d’instruire, d’enseigner. La pédagogie n’est pas liée ici à une forme littéraire particulière ; le psalmiste emploie diverses méthodes : leçons de l’histoire (Ps 78, 105 ; 106), exhortations à la manière des prophètes (Ps 14 ; 50 ; 52 ; 53 ; 75 ; 81), monitions, réflexions sapientielles sur des problèmes de morale (Ps 49). À l’exemple des sages, ils utilisent le proverbe ou des procédés alphabétiques (Ps 37 ; 112 ; 119) qui facilitent la mémorisation. Voir encore Ps 73 ; 127 ; 133 et surtout le long Ps 119 qui compte 176 versets ! Parmi les sujets abordés dans ces poèmes sapientiaux, la Loi occupe une place privilégiée (Ps 1 ; 19,8-14 et 119). Méditée avec amour, elle est une source inépuisable de bienfaits. Les psalmistes proclament aussi le bonheur du juste, la ruine du méchant et abordent les problèmes de la rétribution et de la mort (Ps 37 ; 49 ; 73). Le Ps 1 renferme les deux idées : excellence de la Loi et foi en la doctrine de la rétribution temporelle, à savoir bonheur pour les justes et châtiment pour les méchants.

La date du psaume, comme c’est souvent le cas, est très difficile à préciser. On le date généralement de l’époque exilique (5e-4e siècle avant Jésus-Christ), c’est-à-dire au moment du retour d’exil, alors que la reconstruction du temple de Jérusalem et le développement de la Torah prirent une si grande importance dans la communauté israélite.

Structure

Le psaume consiste en un diptyque à volets antithétiques (v.1-3//4-5) suivi d’une conclusion qui synthétise tout le contenu (v.6). Première partie, la voie du juste (v.1-3) : une négation (v.1) ; une affirmation (v.2) ; un symbole végétal (v.3). Deuxième partie, la voie de l’impie (v.4-5) : un symbole végétal (v.4) ; une négation (v.5). Le psaume développe davantage la partie sur le juste que celle sur les impies.

Commentaire

Première partie : la voie du juste (v.1-3).

• v.1a La Bible contient plusieurs « béatitudes », genre caractéristique de la littérature de sagesse. Elle exprime une louange, une salutation ou un souhait (cf. Dt 33,29 ; 1 R 10,8 ; Is 30,18 ; 56,2 ; Ps 32,1-2 ; 33,12 ; 112,1.8 ; Jb 5,17 ; Pr 3,13 ; 8,34 ; Mt 5,3-11 ; 16,17 ; Lc 1,45 ; 6,20-22 ; 11,27-28). La béatitude ne naît pas de l’accomplissement de préceptes moraux mais de la relation d’amour qui s’établit entre le Dieu de l’alliance et le croyant. Cette première phrase de tout le psautier donne un ton joyeux à tout l’ensemble.

• v.1b Le « chemin » désigne dans la Bible, outre le sens littéral du mot, une manière de vivre, un comportement, ou même une option morale et/ou religieuse (Dt 5,33 ; Jg 2,17.22 ; 1 S 12,23 ; 2 S 22,22 ; Jb 31,7 ; Ps 16,11 ; 26,12 ; 107,17 ; 119,9.15.35.101.104.128 ; Pr 2,8 ; 3,31 ; 4,14). Aussi, dans les Actes des Apôtres, la « Voie » désigne-t-elle le christianisme naissant (Ac 9,2 ; 16,17 ; 18,25-26 ; 19,9 ; 22,4 ; 24,22). Ici, la voie du juste est d’abord décrite négativement et trois termes désignent ceux que le juste doit éviter : « les méchants, les pécheurs, ceux qui ricanent ».

• v.1c « Ceux qui ricanent ». Dans la tradition des sages, ce mot désigne les hommes rebelles aux enseignements (Jb 17,2 ; Jr 15,17), et il apparaît surtout dans le livre des Proverbes (Pr 1,22 ; 3,34 ; 9,7-8.12 ; 13,1 ; 14,6 ; 15,12 ; 19,25.29 ; 21,24). Ce sont des esprits forts, des ricaneurs sceptiques qui, dans leur orgueil, méprisent les pauvres imbéciles qui prennent au sérieux les lois et les ordonnances du Seigneur. Dans ce verset, il faut remarquer la progression des verbes qui caractérisent les différentes attitudes de l’homme qui choisit le mal : « entrer (= marcher), suivre, siéger », Le juste, c’est celui qui n’entre pas dans l’engrenage du mal.

• v.2a La voie du juste est maintenant décrite positivement. Elle est joyeuse parce qu’elle est fondée sur l’adhésion à la Torah. La Loi du Seigneur apparaît comme une révélation offrant à l’homme une direction pour sa vie. Source de joie pour le psalmiste (Ps 19,8-12 ; 119,92 ; Ba 4,1-4 ; Si 24,23) la loi n’apparaît pas du tout ici comme une institution provisoire ou accablante, comme dans les textes pauliniens (Rm 3,20 ; 1 Co 15,56 ; Ga 4,21-31).

• v.2b « Murmurer » la loi. Le verbe employé ici décrit le léger mouvement des lèvres qui accompagne la lecture (cf. 1 S 1,13 ; Ac 8,28-30). C’est que, chez les Anciens, comme c’est encore le cas aujourd’hui chez les juifs, la Loi était méditée et étudiée à mi-voix. Cette récitation à voix basse est une méditation (Jos 1,8 ; Dt 6,4-8 ; 11,18-19 ; Ps 63,7 ; 77,13 ; 143,5 ; Si 14,20-21) qui s’oppose au cri de la prière de lamentation dans l’épreuve (Ps 3,5 ; 5,3).

• v.3 Le symbole de l’arbre planté au bord des eaux illustre la vitalité du juste qui est considéré comme verdoyant, stable et solidement enraciné. Si le juste se nourrit de la loi du Seigneur, ni les crises ni la vieillesse ne l’empêchent de porter du fruit (Jr 17,7-8 ; Éz 17,3-24 ; 31,3-9 ; 47,12 ; Jb 8,11-19 ; 15,30-33 ; Ps 52,10 ; 92,13-14). Dans un pays qui manque cruellement d’eau, on comprend la force de la métaphore !

Deuxième partie : la voie de l’impie (v.4-5).

• v.4 Un autre symbole végétal inspiré de la vie rurale. Après le battage, du blé et de la paille mélangés couvraient l’aire. Le vanneur lançait le tout en l’air : le blé, plus lourd, tombait à terre tandis que la paille sèche, beaucoup plus légère, s’envolait au vent. Tels sont les impies : morts et secs, leur inconsistance stérile s’oppose à la stabilité féconde des justes. La Bible parle souvent de la paille emportée par le vent (Jb 13,25 ; 21,18 ; Ps 35,5 ; 83,14 ; Sg 5,14 ; Is 40,24 ; 41,15-16 ; 47,14 ; Jr 13,24 ; Os 13,3 ; So 2,2 ; Mt 3,12).

• v.5 Une négation aide à mieux décrire le sort réservé aux impies : ils ne se lèveront pas au rassemblement des justes. Il s’agit d’abord de l’interdiction d’intervenir dans la délibération à la porte de la ville, ce qui est une honte (Ps 69,13 ; 127,5 ; Pr 22,22 ; 31,23 ; Am 5,12). Il s’agit ensuite du grand jugement qui aura lieu dans l’assemblée des dieux, où les méchants ne seront pas admis, mais jugés (Ps 82,1 ; Is 1,24-27 ; 2,12-22 ; 65,8-25 ; 66,18-23 ; Ml 3,5). Ici l’assemblée des justes remplace l’assemblée des dieux. Par la suite, on a pensé qu’il s’agissait du jugement eschatologique qui aboutit au bonheur éternel des justes et au châtiment des méchants, mais la doctrine eschatologique de l’époque ne supporte pas cette interprétation, du moins dans son sens littéral. Le psaume envisage plutôt l’option fondamentale pour ou contre Dieu selon le point de vue actuel qui souligne le bonheur (v.1) et la prospérité actuelles du juste (v.3). L’ambiguïté du verbe « se lever » a été exploitée par la Septante grecque et surtout la Vulgate latine qui traduit par le verbe « ressusciter ».

• v.6 Le verset final contient une antithèse sur le sort respectif des justes et des méchants. D’un côté, Dieu connaît la voie du juste ; de l’autre, la voie de l’impie est un chemin fermé, sans issue, un cul-de-sac ne menant nulle part. Le Seigneur « connaît » au sens biblique de s’intéresser à, protéger, aimer (Gn 18,19 ; Ps 31,8 ; 37,18 ; 44,22 ; 69,20 ; Jr 1,5 ; Os 13,5 ; Am 3,2). Le chemin des justes conduit à la vie (Ps 16,11 ; 139,24 ; Pr 10,17) tandis que le chemin des méchants se perd, (Ps 2,12 ; 81,13-14 ; 112,10 ; Pr 4,14 ; 10,28 ; 11,18 ; 12,28 ; 14,12 ; Si 21,10 ; Is 59,8).

Enseignement

Un mot unit tout le psaume, c’est « chemin ». Les deux voies sont un thème célèbre dans la Bible (Dt 30,15-20 ; Ps 15 ; 19,8-15 ; 92 ; 112 ; 119 ; Pr 4,18-19 ; 12,28 ; 15,24 ; Si 15,17 ; 33,14 ; Jr 21,8). Un double chemin, irréconciliable et incompatible, s’ouvre devant tout homme : celui de la justice et celui de la méchanceté. Entre les deux, il y a une distance physique, psychologique, sociale, morale et spirituelle. Il y a deux chemins, mais il n’aboutissent pas au même endroit. Le chemin du juste débouche sur le Seigneur, celle du méchant sur le néant ; le premier conduit à l’accomplissement total, à l’amour total, le second conduit à la disparition, à l’effondrement définitif. Dans la pensée du psalmiste, c’est la méditation et l’étude incessantes de la parole de Dieu écrite qui développent la connaissance amoureuse de Dieu. Cela renvoie à l’expérience spirituelle et mystique. Qui veut se donner des racines pour résister aux tempêtes et aux vents contraires soulevés par les forces du mal n’a qu’à entretenir une relation assidue avec la parole du Seigneur. Tel est le chemin de la connaissance et de la vraie vie. Qui met une telle semence dans son cœur et sur ses lèvres jour et nuit n’a pas à craindre le jugement final ; sa vie présente est le gage de son sort éternel. Sa semence, grâce à l’eau qui la pénètre, fait des racines ; il devient indéracinable. La parole de Dieu possède un dynamisme pour aider à se situer, s’ajuster et s’évaluer. On a alors l’assurance que, même si le vent des épreuves et les sécheresses de la vie nous arrachent ou nous jaunissent quelques feuilles, l’ensemble des feuilles reste vert et se renouvelle sans cesse à partir de l’eau, de manière à produire tout son fruit en son temps.

Relecture chrétienne

Il n’y a pas de citations explicites du Ps 1 dans le Nouveau Testament. Toutefois, on retrouve la spiritualité des deux voies (Mt 6,24 ; 7,12-14 ; Lc 16,13), surtout en Jn 14,6 où Jésus se présente lui-même comme le chemin du chrétien. Le traité des deux voies est exprimé dans un petit traité de morale contenu dans la Didachè. C’est surtout le v.3 qui favorisa une interprétation christologique. Dans l’arbre verdoyant planté au bord d’un ruisseau, on a vu, à partir de saint Justin, l’arbre de la croix qui fait participer le croyant à la vie divine. D’ailleurs, les antiennes de la liturgie vont dans le même sens : « L’arbre de vie, c’est ta croix, Seigneur ». La Lettre de Barnabé, les saints Cyprien, Hippolyte, Grégoire de Nysse et Jérôme attribuent un sens ecclésiologique et baptismal aux eaux du v.3. Le v.5 a été appliqué à la résurrection, surtout dans la Septante et la Vulgate Pour rester dans la comparaison de l’arbre, on parle beaucoup dans le Nouveau Testament de « porter du fruit » (Mt 3,8-10 ; 7,16-20 ; 12,33 ; Lc 3,9 ; Jn 15,2-8.16 ; 2 Co 9,10 ; Ga 5,22-23) ou d’avoir des racines (Mc 4,17//).

Dans la liturgie

À l’Office divin, on prie le Ps 1 le dimanche I à l’Office des lectures. On le prie encore aux lundi et dimanche de l’octave Pâques à l’Office des lectures. Traditionnellement, le psaume est aussi utilisé pour les fêtes des saints, qui ont été des justes par excellence. À l’Eucharistie, le Ps 1 fait fonction de psaume responsorial le 6e dimanche du temps ordinaire C, en réponse à Jr 17,5-8 sur l’arbre, alors que l’évangile est Lc 6,17.20-26. En semaine, on le prie le vendredi de la 2e semaine de l’Avent, alors que la première lecture est Is 48,17-19 ; puis le jeudi après les cendres, en réponse à Dt 30,15-20 sur le choix entre le bien et le mal ; enfin le jeudi de la 2e semaine de carême, en réponse encore à Jr 17,5-10.

 

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 16 (15) : C’est toi mon bonheur

 

Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur (Ps 9,14)
Seigneur, vois mon malheur et ma peine (Ps 25,18)
Je me plains et frémis (Ps 55,18)
Mon œil est usé par le malheur (Ps 88,10)
Je déverse devant lui ma plainte (Ps 142,3)

Ils sont nombreux les psaumes où des croyants crient leur malheur. Souffrance., maladie, échec, incompréhension, angoisse, insécurité, péché : tout y passe du visage multiforme de la misère et de l’épreuve humaines.

Cependant, il ne faut pas l’oublier, le psautier s’ouvre par une proclamation de bonheur : Heureux est l’homme, celui-là… (Ps 1,1). Et il est au moins un psaume dans lequel, d’un bout à l’autre, un croyant ne fait que chanter son bonheur, ne parlant que de joie , de plaisir ou de délices , pour lesquels il bénit son Dieu.

Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi : le psaume 16 (15, dans la numérotation liturgique) est tout entier concentré dans cette formule initiale, car la suite ne fait qu’en expliciter en ordre inverse les deux membres.

Mon refuge est en toi

Cette part de l’affirmation est développée dans la première partie du psaume (versets 2-6). Là, il est question de l’engagement du croyant à l’égard de Yahvé.
Cet engagement s’est traduit à travers une option ferme et durable : J’ai dit au Seigneur : ‘C’est toi mon bonheur’ (v. 2). Et cette option l’a emporté sur d’autres qui se présentaient et qui continuent d’ailleurs d’en séduire plus d’un dans l’environnement du croyant. Au lieu de céder à des cultes étrangers, au lieu d’accrocher sa vie à des idoles multiples et changeantes (vv. 3-4), voici quelqu’un qui, dans un idéal de totalité et de permanence, a mis tous ses œufs dans le même panier, ouvrant sa vie au Dieu unique et faisant de la référence à lui une valeur absolue.

Et c’est dans cette option durable, précisément, qu’il trouve le bonheur. Sa relation à Dieu s’est approfondie et lui est devenue précieuse comme un domaine dont on a hérité, comme une bonne terre que la corde de l’arpenteur a délimitée pour soi, où l’on aime à se réfugier et où l’on se sent en sécurité (vv. 5-6). On croit déjà entendre la sérénité confiante de Paul : Je sais en qui j’ai mis ma foi (2 Tim 1,12).

Garde-moi, ô Dieu

Après l’engagement du croyant envers Dieu, voilà que la deuxième partie du psaume (vv. 7-11) parle de l’engagement de Dieu envers le croyant. A l’option posée par ce dernier, répondra la protection de Dieu. Et, de même que son option se veut durable, la protection de son Dieu, il en est assuré, le sera aussi.
Cette présence durable de Dieu, le priant du psaume est sûr d’en bénéficier dès maintenant : Je garde le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler (v. 8). Mais sa certitude ne s’arrête pas là. Il compte encore sur la protection de Dieu pour l’avenir : Tu n’abandonneras pas mon âme au shéol, tu ne laissera pas ton ami voir la tombe . (v. 10). Que veut-il dire exactement? Sans doute, dans la perspective plus primitive de la foi d’Israël, exprime-t-il l’espoir que Dieu lui accordera santé et longue vie, qu’il le préservera d’une mort prématurée.

Il n’est pas un Dieu des morts mais des vivants

Si telle était originellement l’attente du psalmiste, d’autres croyants ne tarderont pas à emprunter sa prière en y coulant une espérance plus ample.
Il faut dire que le psaume lui-même y prêtait. Tout se passe en effet comme si, déjà, en finale, la perspective s’y élargissait et comme si le croyant envisageait les horizons d’une vie vécue pour de bon dans la communion à Dieu : Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face plénitude de joie, à ta droite délices sans fin (v. 11).

Toujours est-il que, lorsque viendra pour elle le temps de traduire le psaume en grec, la communauté juive témoignera d’une lecture approfondie . Et c’est ainsi qu’au verset 10, on rendra tu ne laisseras pas ton ami voir la fosse par tu ne laisseras pas ton ami voir la corruption . La protection de Dieu, dès lors, ne consistait plus seulement à préserver d’une mort prématurée, mais à tirer quelqu’un de la corruption du tombeau. Et c’est ainsi compris que, tout naturellement, après Pâques, les premiers chrétiens appliqueront à la résurrection de Jésus le passage du psaume, comme en témoignent le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2,31) et celui de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac 13,35). Tiré de la corruption du tombeau et exalté à la droite de Dieu, le Ressuscité partageait désormais la plénitude de la communion à lui.

Puisque j’ai mis en Dieu mon refuge, Dieu me protégera : telle était, pour l’essentiel, la certitude exprimée dans le psaume 16. Il me protégera, à la vie à la mort , comprendront plus tard des croyants juifs, puis chrétiens. Car si Dieu est le Dieu de quelqu’un, se dira-t-on, il ne peut l’être que pour de bon, la mort elle-même ne saurait briser la relation à lui.

Cette vision-là paraît avoir été celle de Jésus lui-même, comme en témoigne la réponse qu’il fit un jour à un groupe de sadducéens mettant en doute l’espérance de la résurrection des morts (Mc 12,26-27). Dieu, protestera-t-il, n’est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants . Le psaume , dès lors, avait trouvé sa pleine portée : C’est toi mon bonheur. Tu m’apprendras le chemin de vie…

 

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