Archives pour la catégorie Le psalmiste

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 12 : Face au mensonge et aux menteurs

 

Un double appel à Dieu

2 Au secours, Seigneur! il n’y a plus d’homme fidèle,
la loyauté a disparu d’entre les fils d’Adam.
3 On ne fait que mentir, chacun à son prochain,
lèvres trompeuses, langage d’un cœur double.

4 Que le Seigneur retranche toute lèvre trompeuse,
la langue qui fait de grandes phrases,
5 ceux qui disent: « La langue est notre fort,
nos lèvres sont pour nous, qui serait notre maître? »

La réponse de Dieu

6 A cause du pauvre qu’on dépouille,
du malheureux qui gémit,
maintenant je me lève, déclare le Seigneur:
j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif.

Une double réaction de confiance

7 Les paroles du Seigneur sont des paroles sincères,
argent natif qui sort de terre, sept fois épuré;

8 toi, Seigneur, tu y veilleras.
Tu le protégeras d’une telle engeance à jamais;
9 de tous côtés les impies s’agitent,
la corruption grandit chez les fils d’Adam.

(Traduction de la Bible de Jérusalem, avec « Seigneur » au lieu de « Yahvé »)


Voilà un psaume dont l’enchaînement, même à première lecture, se laisse détecter sans difficulté. Premier volet (v. 2-5) : un priant, confronté à une situation de mensonge, lance vers Dieu un double appel. Vient ensuite (v. 6), au cœur du triptyque, la réponse de Dieu à ce cri de désolation lancé vers lui. Troisième volet (v. 7-9) : à cette réponse le priant à son tour réagit en deux temps.

LA SITUATION : LA VÉRITÉ A DISPARU (V. 2B-3 ET 4B-5)

Quelle est donc cette situation à l’égard de laquelle le psalmiste se montre si amer et dépité? De façon claire, ce qu’il dénonce, c’est le mensonge, la duplicité et un manque flagrant de loyauté. Quels en sont exactement l’ampleur et le visage, voilà qui est moins net et qui semble se préciser petit à petit.

Au début (v. 2-3), on pourrait croire qu’il s’agit d’un mal généralisé au sein d’une société où les relations sont faussées par l’hypocrisie et la parole trompeuse. Quelque chose comme ce que fustige quelque part Jérémie : « Ils bandent leur langue comme un arc; c’est le mensonge et non la vérité qui prévaut en ce pays. (…) Chacun dupe son ami, ils ne disent pas la vérité, ils ont habitué leur langue à mentir, ils se fatiguent à mal agir. » (Jr 9,2.4)

Peu après cependant (v. 4-5), l’accusation se fait apparemment plus précise. Les menteurs visés par le psalmiste semblent être des personnages importants, en position de force, dont le pouvoir s’appuie sur une parole mensongère proférée avec arrogance et ne souffrant pas de contradiction.

Dans la suite, au v. 6, la réponse de Yahvé, en faisant mention de l’oppression des pauvres et du gémissement des malheureux, fait voir dans le mensonge un instrument de domination injuste et d’exploitation. C’est alors tel ou tel passage des prophètes qui vient à l’esprit, comme celui-ci de la dernière partie du livre d’Isaïe : « On repousse le jugement, on tient éloignée la justice, car la vérité a trébuché sur la place publique, et la droiture ne trouve point d’accès. La vérité a disparu ; ceux qui s’abstiennent du mal sont dépouillés. » (Is 59,14-15)

UN DOUBLE APPEL À DIEU (V. 2A ET 4A)

Sur ce fond de scène désolant, le psalmiste se tourne vers Dieu. « Au secours, Seigneur » ou « Sauve, Yahvé », implore-t-il d’abord (v. 2a). Mais il ne lui suffit pas de réclamer ainsi l’intervention de Dieu en faveur du juste. Le second appel, formulé sous forme de souhait, se fait plus incisif : « que le Seigneur retranche toute lèvre trompeuse » (v. 4a). La méthode forte, donc : pour faire disparaître le mensonge, fais disparaître les menteurs.

LA RÉPONSE DE DIEU (V. 6)

C’est elle que Claudel, en « glossateur ébloui », a su rendre de si parlante façon dans sa version des Psaumes rééditée tout récemment : « Le râle des écrasés, la misère des pauvres, ça me fait mal, dit Dieu! Je me lève, dit Dieu. Je me retourne les manches, dit Dieu. Comptez sur moi, dit Dieu. »

En fait, Dieu ne répond qu’au premier appel. S’il promet d’intervenir, c’est pour secourir le juste, non pour exterminer le méchant. Le salut de Dieu est pour qui le cherche : « j’assurerai le salut à ceux qui en ont soif ». Un salut qui ne s’impose pas, qui ne saurait transformer malgré eux ceux qui s’en moquent et dont la contrepartie ne viendrait qu’exaucer une soif de vengeance.

UN DOUBLE OUI À DIEU (V. 7-9)

Cette promesse de soutien de la part de Dieu, le priant en accuse réception d’une double manière.

À peine sorti des lamentations qu’il proférait tout à l’heure au sujet d’une parole humaine à laquelle on ne peut se fier, le voilà maintenant (v. 7) qui proclame par contraste la sincérité et solidité à toute épreuve de la parole de Dieu. Aux propos hypocrites, injustes ou manipulateurs, il oppose la pureté de la parole divine, comparable à celle d’un métal précieux passé et repassé au raffinage et débarrassé de toute scorie.

Ce qui, enfin, s’exprime en terminant, c’est la confiance envers ce Dieu qui communique aux siens l’assurance qu’il ne les abandonnera pas (v. 8). Le mal, hélas, est là pour rester; ivraie et bon grain devront continuer de pousser ensemble. La méchanceté et le mensonge auront beau ne pas disparaître du monde, l’engeance des impies continuer de s’agiter effrontément (v. 9), le juste tiendra bon pourtant. Dans la certitude qu’il n’est pas seul, appuyé sur une parole qui, elle, ne saurait mentir.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 11 : J’ai confiance en Dieu

 

1 Du maître de chant. De David.

En Yahvé j’ai mon abri.
Comment dites-vous à mon âme :
« Fuis à ta montagne, passereau. »

2 « Vois les impies bander leur arc,
ils ajustent leur flèche à la corde
pour viser dans l’ombre les cœurs droits ;
3 si les fondations sont ruinées, que peut le juste ? »

4 Yahvé dans son palais de sainteté,
Yahvé, dans les cieux est son trône ;
ses yeux contemplent le monde,
ses paupières éprouvent les fils d’Adam.

5 Yahvé éprouve le juste et l’impie.
Qui aime la violence, son âme le hait.
6 Il fera pleuvoir sur les impies des charbons,
feu et soufre et vent de tempête,
c’est la coupe qu’ils auront en partage.

7 Yahvé est juste, il aime la justice,
les cœurs droits contempleront sa face.

(Bible de Jérusalem)

Contrairement à un psaume comme le Ps 4 où le suppliant est angoissé devant Dieu (cf. « pitié pour moi, écoute ma prière ! », Ps 4,2), le Ps 11 est un psaume de pleine confiance dans le Seigneur. Certains psaumes, comme les Ps 7, 16, 31, 57, 71, commencent de la même façon, c’est-à-dire en affirmant qu’en Dieu se trouve notre refuge, mais c’est pour, dans un deuxième temps, crier notre détresse à Dieu, Lui dire : « parce que nous avons notre refuge en Toi, Tu dois nous aider, Tu dois nous sauver ». Ici il n’en est rien, c’est une confiance absolue en Yahvé qui est ensuite exposée.

Le psalmiste s’adresse à des personnes qui lui disent de faire attention à ceux qui lui veulent du mal ; ces impies, qui sont là tapis dans l’ombre, et cherchent le bon moment pour l’atteindre. Ne nous trompons pas ! Ces impies, ennemis du juste, ne sont pas à l’extérieur de la communauté, mais bien à l’intérieur. Ce sont ceux qui sont proches qui lui veulent du mal. La réponse du psalmiste est admirable. Il invite ses interlocuteurs à cesser d’avoir peur pour lui et les encourage à tenir fermement. Sa confiance est absolue et elle trouve sa source en Dieu. « Yahvé est juste, il aime la justice », aussi le mal ne peut pas atteindre celui qui pratique la justice.

La structure du psaume est facile à repérer. Les vv. 1-3 rapportent les avertissements de certains membres de la communauté envers le psalmiste ; les vv. 4-7 relatent la réponse pleine de foi en Yahvé du psalmiste.

Comme pour le Ps 7, notre psaume commence par le verset : « En Yahvé j’ai mon abri ». Nous commençons donc avec ce psaume par poser un acte de confiance. Le psalmiste nous dit : « J’ai une confiance absolue en Dieu, il ne peut rien m’arriver car j’ai mon abri en Yahvé ». C’est seulement dans un deuxième temps, avec les paroles d’avertissement des amis, que nous connaîtrons le mal qui se trame contre lui. Le psalmiste commence ainsi car pour lui seul Yahvé est important. Toute sa vie, les persécutions comme sa propre mort, il la remet entre les mains de son Dieu.

Yahvé est le premier nommé dans ce psaume car Il doit être le premier servi. Il est frappant de noter combien Yahvé est absent dans les propos des amis, aux vv. 1-3, et combien Il est omniprésent dans les vv. 4-7 qui rapportent les paroles du psalmiste. Cette différence est importante à signaler. Ceux qui prennent peur ne font aucune référence à Yahvé, au fond ils réagissent comme si Dieu n’existait pas. Le psalmiste n’a pas peur car Dieu marche avec lui, Il est sans cesse à ses côtés.

Les paroles « Fuis à ta montagne, passereau » du v. 1 ne viennent pas des ennemis du psalmiste. En effet, ils n’ont rien à gagner à ce que celui-ci trouve un refuge et sauve ainsi son âme. Ce sont bien les amis du psalmiste qui lui donnent ce conseil afin de le protéger, afin qu’il sauve sa vie devant des adversaires en furie.

Le juste est comparé à un petit oiseau, un passereau, qui va fuir vers les montagnes. On l’imagine volontiers voler sans effort pour aller se poser sur le rocher d’une montagne, ou bien trouver un refuge dans les arbres qui nombreux couvrent la montagne en Terre sainte (cf. la parabole du grain de sénevé : « la plus petite de toutes les graines… qui devient même un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches », Mt 13,32). Les montagnes, et en particulier les nombreuses grottes que l’on y trouve, sont des lieux où l’on peut trouver refuge et se cacher le temps que le déchaînement ennemi soit passé. Lot fuit vers la montagne pour se cacher car Sodome est dans la vallée du Jourdain (Gn 19,17). De la même façon, Mattathias va chercher refuge dans la montagne car la ville de Modîn est près de la plaine côtière (1 M 2,28). On peut aussi citer David qui va trouver refuge dans les falaises et les grottes d’Engaddi alors que Saül est à sa recherche (cf. 1 S 24,1.3). Le renvoi à David est intéressant à souligner dans la mesure où ce psaume, dans le titre, est attribué à David lui-même.

Mais un lecteur attentif peut faire remarquer que Jérusalem, où se trouve notre psalmiste, est déjà dans les montagnes à 800 mètres d’altitude ! La montagne n’est pas alors synonyme de lieu sûr, mais plutôt de danger. En fait, il faut considérer les paroles « Fuis à ta montagne, passereau » comme une image. Les amis ne conseillent pas de fuir véritablement dans un lieu montagneux, pas plus que le psalmiste n’est un oiseau ! Ils veulent simplement signifier qu’il doit, à l’image d’un passereau trouvant refuge dans les montagnes, partir vite se cacher dans un lieu secret où il sera en sécurité.

Le psalmiste réagit avec force aux propos de ses amis : « Comment dites-vous à mon âme », ce que l’on pourrait comprendre ainsi : « Comment osez-vous me dire cela ? Vous vous prétendez être mes amis, et vous me conseillez de fuir devant les impies !! »

Nous avons aux vv. 2-3 ce qu’il convient d’appeler une métaphore filée, c’est-à-dire que l’on continue de comparer le psalmiste, le juste, à un oiseau. On a alors recours au réseau lexical de la chasse à l’arc. Les impies, ceux qui s’en prennent au juste, sont comme des chasseurs prêts à tirer sur un oiseau, se préparant ainsi à bander l’arc.

Ce n’est pas leur cible qui se trouve dans l’obscurité, ce qui serait, en réalité, une protection pour elle, mais bien les chasseurs. On peut le comprendre à deux niveaux. Les impies sont réellement tapis dans l’ombre, c’est une technique de chasse bien connue. Mais à un niveau plus imagé, on peut comprendre que les ennemis se cachent derrière un masque. Nous savons que nos pires ennemis sont souvent à chercher parmi ceux qui se présentent comme nos amis, pire comme nos frères.

Le v. 3 joue un peu un rôle de transition entre les deux grandes parties du psaume dans la mesure où il fait encore partie des avertissements qui émanent des autres membres de la communauté et, en même temps, apparaît déjà le thème, si important pour la suite, du juste. Même s’il semble difficile d’y voir déjà une réflexion venant du juste, on doit tout de même noter un changement de vocabulaire. Nous ne sommes plus ici dans la thématique de la chasse à l’arc, mais on parle de façon très générale de la destruction des fondations de la société israélite. S’il n’y a plus de morale, si l’on peut faire n’importe quoi, alors il n’y a plus de vie en société possible. Le constat est amer, mais peut-être malheureusement juste, en tout cas du point de vue des amis : la violence a remplacé le droit. L’expression « si les fondations sont ruinées, que peut le juste ? » peut s’entendre de deux façons diamétralement opposées. Si les fondations sont ruinées, c’est-à-dire si effectivement l’éthique d’une société n’existe plus, alors on ne peut pas comprendre pour quelles raisons le juste n’agit pas ? Ou bien alors, si les fondations sont ruinées, si c’est le règne de la violence, alors, au contraire la seule chose qu’il reste à faire, la seule chose que peut faire le juste, c’est lui aussi de faire le mal, de rendre le mal pour le mal, la violence pour la violence. Que peut le juste, sinon faire lui aussi le mal.

Pour le juste, il n’est pas possible de considérer la situation d’une façon aussi désespérante. Toutefois, on peut comprendre « le juste » de deux façons. Soit cela renvoie à Yahvé qui est le juste par excellence, qui ne peut ni se tromper, ni tromper autrui. « Yahvé est juste, il aime la justice » nous dira plus loin le v. 7. Soit cela renvoie au psalmiste qui est appelé, au v. 5, le juste par opposition à l’impie.

Les vv. 4-7 ne font qu’expliquer la conviction profonde du psalmiste exprimée dès le v. 1 : « En Yahvé j’ai mon abri ». Le mot « Yahvé » est prononcé à quatre reprises dans ces versets, et Il est le sujet, directement ou indirectement (ses yeux ; ses paupières ; son âme), pour chacune des phrases. En fait, la place importante du mot « Yahvé » dans le psaume reflète la place centrale qu’Il a dans la vie du psalmiste. Cela signifie que toute son existence se déroule sous le regard de Dieu.

La réponse à la violence des impies ne consiste pas à imposer plus de violence. Mais cela va encore plus loin car le juste sait que ce n’est pas lui qui doit agir mais que la réponse ne peut venir que de Dieu. Saint Pierre ne dit pas autre chose dans sa première lettre : « Déchargez-vous sur Dieu de tous vos soucis puisqu’Il s’occupe de vous » (cf. 1 P 5,7).

Le psalmiste est à Jérusalem, lieu où se trouve le Temple, et où se trouvent aussi ses ennemis. Or le Temple de Jérusalem n’est que la pâle copie du palais céleste où Dieu réside (cf. He 8,4 : « ceux-là assurent le service d’une copie et d’une ombre des réalités célestes, ainsi que Moïse, quand il eut à construire la Tente, en fut divinement averti : Vois, est-il dit en effet, tu feras tout d’après le modèle qui t’a été montré sur la montagne »). C’est là en réalité que le juste doit trouver refuge.

Mais ne nous méprenons pas, le fait que Dieu soit au Ciel ne veut pas dire qu’Il ne s’intéresse pas à la vie des hommes, à la vie sur terre. Dieu est le souverain maître du ciel et de la terre. Du ciel, Il voit les hommes, Il a une vue imprenable sur chacune de nos actions, de nos pensées les plus secrètes. C’est l’omniscience divine, Il sait tout, Il voit tout, rien ne peut Lui échapper. Cet intérêt de Dieu pour les hommes est signifié par des anthropomorphismes, « ses yeux », « ses paupières », et aussi par un verbe inhabituel « contempler ». Dieu ne jette pas un coup d’œil rapide, Il contemple.

L’expression du v. 4 « ses paupières éprouvent les fils d’Adam » peut paraître étrange parce qu’on ne voit pas avec les paupières. Cela veut peut-être dire que Celui qui sonde les reins et les cœurs (cf. Jr 17,10 ; Ap 2,23) ne ferme jamais les yeux.

Dieu est capable de distinguer entre le juste et l’impie, Il est véritablement le seul à voir au-delà des apparences, du paraître, des faux-semblants. Nous n’en sommes pas toujours capables, parce que notre regard est faussé, voilé, biaisé par le péché originel, ou bien volontairement nous refusons de voir les choses telles qu’elles sont, ou bien parce que certains mènent une double vie ou jouent sur deux tableaux à la fois, si bien qu’il n’est pas toujours facile de distinguer le bon du méchant.

La confiance du psalmiste en son Dieu va plus loin. Non seulement il sait que Dieu juge avec justice, mais il sait aussi qu’Il va agir contre les impies. Le v. 6 décrit une dévastation qui renvoie vers l’avant et vers l’arrière. C’est à la fois une allusion au moment du jugement eschatologique, à la fin des temps, quand Dieu essuiera toute larme des yeux des justes : « de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus » (cf. Ap 21,4) ; et c’est une allusion, par l’emploi d’un même vocabulaire, à la destruction de Sodome et Gomorrhe (cf. Gn 19,24 : « Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu »).
Dieu envoie, depuis le Ciel, l’orage et la foudre qui sont autrement plus dévastateurs que les pauvres petites flèches des impies. L’arc de Yahvé est équipé de flèches flamboyantes, des brandons, qui peuvent dévaster les impies. Cette pluie divine n’a pas pour effet de tuer des personnes, mais de rendre leur terre tout à fait stérile.

Habituellement, la coupe que l’on partage est quelque chose de positif, c’est la coupe du vin de la joie, c’est la coupe de bénédiction. Mais cette coupe peut être remplie de poison, quand elle est destinée aux impies c’est-à-dire aux ennemis du juste et donc de Yahvé (cf. Ps 75,9 : « Yahvé a en main une coupe, et c’est de vin fermenté qu’est rempli le breuvage; il en versera, ils en suceront la lie, ils boiront, tous les impies de la terre »).

Les cœurs droits, c’est-à-dire les justes, pourront contempler la Face de Dieu. Ici notre psaume prend des accents très proches des Béatitudes, en saint Matthieu : « Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu » (cf. Mt 5,8).

Le chrétien sait que Jésus est le seul Juste. Il est ce Juste qui a connu la moquerie et l’injustice de la part des impies à Jérusalem. Il n’a pas commis de violence ; il n’y a pas eu de tromperie dans sa bouche (cf. Is 53,9). Il ne refusa pas d’être livré aux mains des méchants ni de subir le supplice de la Croix. Jésus est également Celui qui voit, de toute éternité, la Face du Père. « Et le Verbe était tourné vers Dieu » nous dit le Prologue de l’évangile selon saint Jean (Jn 1,2). Le chrétien, à l’imitation du Maître, sait qu’il peut connaître la persécution, en ce monde, et qu’il ne trouvera la consolation, c’est-à-dire la contemplation de la Face de Dieu, que dans l’autre monde.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 10 : Dresse-toi, Yahvé !

 

Lamed 1 Pourquoi, Yahvé, restes-tu loin,
te caches-tu aux temps de détresse ?
2 Sous l’orgueil de l’impie le malheureux est pourchassé,
il est pris aux ruses que l’autre a combinées.

(Mem) 3 L’impie se loue des désirs de son âme,
l’homme avide qui bénit méprise Yahvé,
(Nun) 4 l’impie, arrogant, ne cherche point :
« Pas de Dieu ! » voilà toute sa pensée.

5 À chaque instant ses démarches aboutissent,
tes jugements sont trop hauts pour lui,
tous ses rivaux, il souffle sur eux.

6 Il dit en son cœur : « Je tiendrai bon
il ne m’arrivera jamais aucun malheur. »
(Samek)
Phé 7 Malédiction, fraude et violence lui emplissent la bouche,
sous sa langue peine et méfait ;
8 il est assis à l’affût dans les roseaux,
sous les couverts il massacre l’innocent.

Aïn Des yeux il épie le misérable,
9 à l’affût, bien couvert, comme un lion dans son fourré,
à l’affût pour ravir le malheureux,
il ravit le malheureux en le traînant dans son filet.

(Çadé) 10 Il épie, s’accroupit, se tapit,
le misérable tombe en son pouvoir ;
11 il dit en son cœur : « Dieu oublie,
il se couvre la face pour ne pas voir jusqu’à la fin. »

Qoph 12 Dresse-toi, Yahvé ! Ô Dieu, lève ta main,
n’oublie pas les malheureux !
13 Pourquoi l’impie blasphème-t-il Dieu,
dit-il en son cœur : « Tu ne chercheras point ? »

Resh 14 Tu as vu, toi, la peine et les pleurs,
tu regardes pour les prendre en ta main :
à toi le misérable s’abandonne,
l’orphelin, toi, tu le secours.

Shin 15 Brise le bras de l’impie, du méchant,
tu chercheras son impiété, tu ne la trouveras plus.
16 Yahvé est roi pour toujours et à jamais,
les païens ont disparu de sa terre.

Tav 17 Le désir des humbles, tu l’écoutes, Yahvé,
tu affermis leur cœur, tu tends l’oreille,
18 pour juger l’orphelin et l’opprimé :
qu’il cesse de faire peur, l’homme né de la terre !

(Bible de Jérusalem)


Non seulement le Ps 10 est la suite du Ps 9, mais il constituait autrefois un seul et même psaume alphabétique (cf. Novembre 2008). Le raccord avec le Ps 9 se fait très bien. Le v. 1, en effet, commence par une question rhétorique qui est dans la logique des vv. 20-21 du psaume précédent. À chaque fois, il s’agit d’une invocation vers Yahvé : « dresse-toi, Yahvé » ; « jette, Yahvé » ; « pourquoi, Yahvé ? ». C’est également dans ses trois versets que l’on va trouver le plus de références au mot Yahvé. On trouve mêlées à la jonction des deux psaumes, des revendications individuelles (cf. « le malheureux » au v. 2) et nationales (cf. « les païens » aux vv. 20-21).

Dieu est au loin et ne semble pas réagir aux appels de détresse. On a l’impression que Dieu veut se cacher les yeux et les oreilles pour ne pas voir et pour ne pas entendre comme en Is 1,15 lorsqu’il dit : « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux; vous avez beau multiplier les prières, moi je n’écoute pas. » La prière est souvent un cri lancé vers Dieu. Le croyant s’adresse à lui car il a toute confiance et il sait que Dieu peut l’exaucer. Aussi, lorsque Dieu ne semble pas répondre à la demande formulée, le croyant ne va pas mettre en doute la capacité de Dieu de l’exaucer. Pour lui, Dieu n’a pas voulu entendre sa prière.

C’est ce que nous expérimentons quelquefois dans notre vie spirituelle. À l’heure de l’épreuve, Dieu semble se cacher ou s’être éloigné de nous. C’est comme s’il était tellement loin de nous, tellement haut dans le ciel, que notre prière est incapable de l’atteindre. Cela ne veut pas dire que nous remettons en question l’existence de Dieu ou sa toute-puissance. Mais nous ne percevons plus sa proximité. Cela surprend d’autant plus le psalmiste que Ps 9,9 avait dit que Dieu était un refuge pour les temps de détresse. Nous pouvons aussi noter que la métaphore de la bête traquée, que nous trouvions avec le filet en 9,16, est reprise au v. 2 où le juste est pourchassé par les impies.

Nous avons aux vv. 3-11 une longue description de l’impie qui insiste sur deux points : l’impie cherche à faire du mal au juste et l’impie est celui qui dit dans son cœur « Pas de Dieu ». Dans l’histoire de l’Église, particulièrement au Moyen Âge, la figure de l’impie aura une certaine postérité dans la mesure où elle servira à montrer, dans une société où l’athéisme pratique n’existe pas, que l’existence de Dieu ne relève pas d’une évidence immédiate.

Dans cette description, c’est le juste qui parle de l’impie, c’est le faible qui parle du fort, c’est l’opprimé qui parle de l’oppresseur car le psalmiste est comme le porte-parole des justes, des faibles, des opprimés. Finalement, nous avons là grâce à l’écrit comme une inversion de ce qui se passe toujours dans la vie quand le faible est à la merci du fort. Grâce à l’écrit, le faible est désormais en position de force.

Au v. 3, le psalmiste dit que « l’impie se loue » au lieu de louer Dieu. C’est la première fois que le verbe « louer, prier » en hébreu halal, ce verbe qui va donner Alléluia, fait son apparition dans le Psautier. Mais au lieu de glorifier Dieu, l’impie glorifie les choses qu’il désire. Comme si cela ne suffisait pas pour nous faire comprendre l’usurpation de l’impie, le psalmiste emploie un autre verbe qui est traditionnellement lié à Dieu en le détournant également. C’est le verbe « bénir » qui habituellement est attaché à Dieu car il est la source de toutes bénédictions. L’impie est une personne tellement orgueilleuse qu’il en arrive à s’attribuer des qualités qui ne relèvent que de Dieu, et au bout du compte il en arrive à mépriser Dieu.

Le psalmiste expose un lien entre l’athéisme et l’éthique qui pourrait choquer notre conscience moderne qui ne cesse de rappeler que les chrétiens ne sont pas les seuls, en ce monde, à chercher à œuvrer pour le bien et la vie bonne avec et pour autrui. Pour le psalmiste, l’impie déclare qu’il n’y a pas de Dieu pour pouvoir agir comme il l’entend, pour pouvoir faire des actions mauvaises car il ne risque pas d’être puni, en retour, par Dieu. Nous sommes, avec la Bible, dans un contexte historique, où il est impossible de concevoir une vie droite et vertueuse sans référence au divin.

La pensée de l’impie est proche de celle de beaucoup de nos contemporains et parfois aussi, il faut bien l’avouer, de nous-mêmes. Dieu semble tellement loin là-haut dans le ciel, tellement éloigné de nos préoccupations quotidiennes, que nous arrivons à l’oublier et à vivre comme s’il n’existait pas, ou du moins comme s’il n’agissait pas concrètement dans nos vies. Le problème est que nous ne voyons pas toujours, sur l’instant, quelle est la volonté de Dieu pour nous. Dieu voit plus haut et plus loin que nous. Souvent, c’est seulement après coup que nous comprenons combien Dieu était présent à nos côtés.

On a un peu l’impression que l’impie est dans l’auto-suggestion, il essaye de se convaincre que jamais rien ne lui arrivera (cf. v. 6). Là aussi il est proche de nous dans la mesure où nous voulons nous persuader qu’il ne nous arrivera aucun malheur.

Les vv. 7-10 présentent une description des actes habituels de l’impie tels qu’ils sont perçus du juste. On continue pour les décrire d’employer la métaphore de la chasse. Cela ne veut pas dire que l’impie se cache réellement pour bondir sur le juste tel un fauve sur sa proie. Mais c’est ainsi que le juste perçoit les choses. Il a l’impression d’être sans cesse épié, harcelé par l’impie. Celui-ci, sur le qui-vive, se prépare, rumine en lui-même ses médisances et au moment voulu, tel un lion, il surgit de nulle part et tombe sur le juste.

La métaphore est particulièrement bien trouvée car la médisance et la chasse utilisent toutes deux la bouche et la langue pour arriver à leur fin. Si le mal est sous la langue, cela signifie que les mots qui sont sur la langue sont des paroles amicales. C’est là l’explication de l’expression « sa bouche est pleine de fraude ». Nous connaissons tous, malheureusement, des personnes qui sont aimables en notre présence et qui disent du mal de nous dès que nous avons le dos tourné. Nous avons l’impression qu’ils sont à l’affût de tout pour nous faire tomber et nous prendre dans leurs filets. Le sentiment d’oppression est bien rendu par les sonorités répétées du passage « Il épie, s’accroupit, se tapit ».

Il est intéressant de noter que l’impie fait, au v. 11, une confession de foi lorsqu’il dit « Dieu oublie ». S’il était logique avec son affirmation du v. 4 « Pas de Dieu », il n’aurait pas à se dire maintenant « Dieu oublie toutes les actions mauvaises que je suis en train de commettre ». Comme l’hypothèse de l’existence de Dieu ne semble pas être complètement écartée, l’impie se persuade que Dieu, s’il existe, oublie ce qu’il voit. Sa réflexion est d’une grande naïveté, comme si Dieu pouvait oublier ou même se détourner la face devant nos actions mauvaises. L’impie fait quelque chose de mal en se cachant et il croit que Dieu fait de même, c’est-à-dire qu’il va cacher sa face.

C’est vrai que lorsque nous faisons une action en cachette nous imaginons que Dieu ne la verra pas. En fait, Dieu n’oublie pas, mais il pardonne, et c’est bien cette image d’un Père miséricordieux que Jésus est venu nous révéler de Dieu. On doit noter que la prière du malheureux est l’opposé de ce que se dit l’impie. Le malheureux, l’innocent injustement condamné, persécuté, crie à Dieu de ne pas oublier !

Les mots du v. 11, attribués à l’impie, expriment les craintes du suppliant et le v. 12 invite Dieu à montrer que ce que dit l’impie n’est pas vrai. Dieu ne se cache pas les yeux, il voit le mal commis par l’impie et il n’oublie pas le malheureux. Comme en Ps 9,19, on demande à Dieu de quitter son trône de majesté, c’est-à-dire une certaine passivité, et de se dresser afin d’agir concrètement dans notre vie. Lever la main suggère que l’on va prendre une mesure ferme pour ou contre quelqu’un. Dans la conception du psalmiste, il n’y a pas beaucoup de solutions. Si Dieu veut aider le faible, alors il doit nécessairement s’en prendre à l’impie. Nous ne sommes pas encore arrivés, à l’époque de ce psaume, à ce que Jésus nous apprendra, à savoir le pardon des ennemis.

La conviction de l’impie qu’il peut tout se permettre puisque Dieu, s’il existe, ne voit rien a été réfutée dans le passé. L’expression « Tu as vu » au v. 14 contredit le v. 11 « Dieu se couvre la face pour ne pas voir ». On demande à Dieu d’agir avec justice, de rendre à chacun selon ce qu’il mérite : le secours pour le faible ; la sanction pour l’impie. Comme le montre Ps 71,18 « ô Dieu, ne m’abandonne pas, que j’annonce ton bras aux âges à venir, ta puissance », le bras est ici une image pour dire la force de l’impie, même s’il ne fait pas de doute que le faible se réjouirait de voir Dieu briser réellement le bras de son adversaire, de celui qui a été à l’origine de tant de souffrances physiques et psychologiques. Notons que Dieu ne veut pas la mort de l’impie, mais qu’il cesse ses actions mauvaises.

On peut voir dans les vv. 16-18 un déplacement significatif pour une préoccupation plus communautaire qu’individuelle et une insistance sur la terre, mot qui revient deux fois (cf. vv. 16 et 18), comme si la figure de l’impie devenait représentatif des nations païennes. Il y a un élargissement de la perspective, ce n’est plus moi seul, faible, contre le méchant, mais c’est tout le peuple d’Israël contre les nations païennes. Celles-ci sont impies dans la mesure où elles se trouvent en-dehors de l’Alliance établie entre Dieu et son peuple Israël. Il faut, en conséquence, pour qu’Israël puisse vivre chasser les païens qui sont présents sur sa terre.

On fait, bien sûr, allusion aux récits de conquête de la terre de Canaan promise au peuple d’Israël. Le v. 16 rappelle Ex 15,18 : « Yahvé régnera pour toujours et à jamais » quand les Hébreux se réjouissent de la victoire de Dieu sur ses ennemis, voyant en elle l’assurance que Dieu leur donnerait la terre promise. Le psaume regarde en arrière l’accomplissement de cette promesse. Dieu a entendu les appels d’Israël dans sa faiblesse (cf. Ex 3,7). De plus, le verbe « faire peur, terrifier » que l’on trouve au v. 18 renvoie à plusieurs récits de la conquête de Canaan par le peuple d’Israël (cf. Dt 1,29 ; 7,21 ; 31,6 ; Jos 1,9). Désormais, dit le psalmiste, les nations ne pourront plus faire peur aux nouveaux habitants de la terre promise car Dieu les a fait tous disparaître de la terre.

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 9. Dieu abat les impies et sauve les humbles

 

1 Du maître de chant. Sur hautbois et harpe. Psaume. De David.

Aleph 2 Je te rends grâce, Yahvé, de tout mon cœur,
j’énumère toutes tes merveilles,
3 j’exulte et me réjouis en toi,
je joue pour ton nom, Très-Haut.

Bèt 4 Mes ennemis retournent en arrière,
ils fléchissent, ils périssent devant ta face,
5 quand tu m’as rendu sentence et jugement,
siégeant sur le trône en juste juge.

Gimel 6 Tu as maté les païens, fait périr l’impie,
effacé leur nom pour toujours et à jamais ;
7 l’ennemi est achevé, ruines sans fin,
tu as renversé des villes et leur souvenir a péri.

Hé Voici, 8 Yahvé siège pour toujours,
il affermit pour le jugement son trône ;
9 lui, il jugera le monde avec justice,
prononcera sur les nations avec droiture.

Vav 10 Que Yahvé soit un lieu fort pour l’opprimé,
un lieu fort aux temps de détresse !
11 En toi se confient ceux qui connaissent ton nom,
tu n’abandonnes point ceux qui te cherchent, Yahvé.

Zaïn 12 Jouez pour Yahvé, l’habitant de Sion,
racontez parmi les peuples ses hauts faits !
13 Lui qui s’enquiert du sang se souvient d’eux,
il n’oublie pas le cri des malheureux.

Hèt 14 Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur,
tu me fais remonter des portes de la mort,
15 que je publie toute ta louange
aux portes de la fille de Sion, joyeux de ton salut.

Tèt 16 Les païens ont croulé dans la fosse qu’ils ont faite,
au filet qu’ils ont tendu, leur pied s’est pris.
17 Yahvé s’est fait connaître, il a rendu le jugement,
il a lié l’impie à son propre piège.
Sourdine
Pause
Yod 18 Que les impies retournent au shéol,
tous ces païens qui oublient Dieu !
Kaph 19 Car le pauvre n’est pas oublié jusqu’à la fin,
l’espoir des malheureux ne périt pas à jamais.

20 Dresse-toi, Yahvé, que l’homme ne triomphe,
qu’ils soient jugés, les païens, devant ta face !
21 Jette, Yahvé, sur eux l’épouvante,
qu’ils connaissent, les païens, qu’ils sont hommes !

(Bible de Jérusalem)


Le Psaume 9 a deux grandes caractéristiques. D’abord, dans le texte hébreu de la Bible, il forme avec le Psaume 10 ce qu’on appelle un psaume alphabétique, c’est-à-dire que le début de chaque strophe suit les lettres de l’alphabet. Ensuite, dans le texte grec de la Bible, à cause justement de cette structure alphabétique si particulière (cf. aussi Ps 25 ; 34), il ne forme qu’un seul psaume avec le psaume 10.

On peut penser que les psaumes 9 et 10 formaient au début une unité et que plus tard on a distingué, dans la prière liturgique, ce psaume alphabétique en deux unités, le Ps 9 qui nous parle davantage d’une crise nationale et le Ps 10 qui aborde la crise d’un point de vue plus individuel.

Toutefois, nous devons remarquer certaines irrégularités dans cette structure : aucune strophe ne commence par la lettre d (Dalèt) ; le nombre de lignes assignées à une lettre varie (cf. Yod v. 18 et Kaph vv. 19-21).

Certains auteurs considèrent que le psaume provient du Nord d’Israël, ce qui expliquerait certaines difficultés d’interprétation. Cela semble difficile à accepter, et ce psaume représente plutôt la piété des Judéens rassemblés autour du Temple de Jérusalem à l’époque perse. Ils connaissent les actes que Dieu a faits, dans le passé, pour Israël et pour Juda ; mais ils se rendent compte que l’expérience concrète qu’ils font n’a plus rien à voir avec cela. Israël/Juda est devenu une entité insignifiante dans le concert des nations. Alors pour ne pas perdre espoir ils se tournent vers le Seigneur, ils lui rappellent toutes ses actions merveilleuses en faveur de son peuple et lui demandent de réitérer ce qu’Il fit autrefois pour leurs Pères.

C’est un psaume d’action de grâces qui comme tous les psaumes d’action de grâces va faire le souvenir des actions de Dieu en faveur du peuple. À cause de son alternance entre prière vers Dieu et souvenir des actions de Dieu, ce psaume rappelle le Ps 22. Le psaume s’intéresse à la fois à l’expérience actuelle du croyant qui crie vers Dieu et aux actions passées de Dieu qui montre combien Il est proche de ceux qui l’appellent.

Les irrégularités repérées dans la structure alphabétique et l’alternance de prière de demande et d’action de grâces sont au diapason de l’expérience décrite dans ce psaume. Nous pouvons y trouver là le sens général du psaume. La vie, et en particulier la vie avec Dieu pour le croyant, devrait être bien ordonnée comme les lettres de l’alphabet, mais l’expérience que nous faisons est tout autre. Il y a eu dans nos vies des échecs, des événements qui font mal, des situations qui semblent être des impasses.

Sa structure est assez simple à relever : il y a deux grands blocs d’action de grâces et d’éloges des actions divines du passé (vv. 2-13 ; 16-19) auxquels répondent deux appels à l’aide (vv. 14-15 ; 20-21).

D’une façon générale, on peut dire que le psaume nous raconte ce que Dieu a fait dans le passé, qu’il s’afflige de la façon dont les choses se passent dans le présent, qu’il appelle Dieu à agir maintenant comme Il l’a fait autrefois, et finalement qu’il exprime sa conviction qu’Il fera ainsi.

Une caractéristique de ce psaume consiste dans la répétition de certains mots, parfois avec une signification différente. On joue de la musique pour le nom du Très-Haut (cf. v. 3), celui-là même qui a effacé pour toujours le nom des païens. Les ennemis, les impies périssent devant la face de Dieu (vv. 4.6). Le souvenir même de ces ennemis a péri (v. 7), mais l’espoir des malheureux, qui a toute sa confiance en Dieu, ne périt jamais (v. 19).

Le nom des impies est effacé pour toujours (v. 6) et c’est pour toujours que siège sur son trône de gloire le Seigneur (v. 8). Si Dieu n’ignore pas le cri des malheureux (v. 13), les païens ignorent Dieu (v. 18).

Dieu délivre le juste des portes de la mort (v. 14) aussi fera-t-on son éloge devant les portes de la fille de Sion, c’est-à-dire Jérusalem (v. 15).

Il est possible enfin qu’il y ait un jeu de mots, au v. 6, entre goyim, « les païens », et gé’im, « les orgueilleux ».

vv. 2-5 : le psaume commence comme une action de grâces, mais en même temps l’auteur de ce psaume attend avec impatience que Dieu agisse. Les quatre stiques des vv. 2-3 commencent par un verbe à la première personne du singulier, c’est-à-dire qu’en hébreu on va trouver l’équivalent de la lettre a (aleph), première lettre de l’alphabet, première strophe de notre psaume alphabétique. C’est une façon tout à fait remarquable pour signifier le commencement du psaume. De plus, les références à Yahvé, au début, et au Très-Haut, à la fin, encadrent ces quatre stiques.

Le v. 2 commence par « Je te rends grâce, Yahvé, de tout mon cœur » comme pour le Ps 138 et pourrait suggérer qu’il s’agit là d’un psaume d’action de grâces. Ce v. 2 se poursuit par l’expression « toutes tes merveilles » qui nous fait comprendre que nous ne sommes pas là dans un psaume individuel, mais collectif. En effet, ces actes merveilleux renvoient toujours à ce que Dieu a fait dans sa Création et dans l’histoire d’Israël (cf. Ps 26,7 ; 78,4 ; 106,7).
C’est la dernière fois de tout le psaume que l’on trouve, dans le v. 5, la première personne du singulier (« quand tu m’as rendu sentence »). Le reste du psaume rappellera les grandes actions de Dieu dans l’histoire du peuple.

De ce point de vue, les vv. 3-4 font référence non seulement à ce que Dieu a déjà fait dans le passé ou à ce qu’Il fait habituellement, mais aussi à ce que le suppliant attend de Dieu pour le présent. Le psalmiste ici ne rend pas seulement un témoignage sur les actions merveilleuses de Dieu, mais il a besoin que Dieu agisse concrètement encore dans sa vie.

vv. 6-11 : Le suppliant du psaume se trouve dans une position intermédiaire entre la réalité de Dieu délivrant le peuple d’Israël dans le passé, et un besoin d’affranchissement dans le présent. On commence à rappeler les actes de Dieu dans l’histoire d’Israël (vv. 6-7) avec deux conséquences directes : l’affirmation de la royauté divine (vv. 8-9) et la confiance du croyant envers Dieu (vv. 10-11).

Le psaume renvoie de façon implicite au récit de l’Exode et à la conquête de Josué. Le Seigneur a fait périr l’ennemi égyptien pour toujours (cf. Ex 14,13 ; 15,6 ; Dt 11,4), non pas à cause de la juste conduite du peuple d’Israël, mais en raison de la perversité de l’Égypte (cf. Dt 9,4-5). Mais dans l’histoire d’Israël, Dieu a maté d’autres peuples. Ainsi Il a déclaré son intention d’éliminer la mémoire d’Amaleq (Ex 17,14) de sorte qu’Amaleq périsse pour toujours parmi les nations (Nb 24,20).

Le v. 7 entrelace deux aspects de cette dévastation : l’élimination d’un peuple et la destruction de leurs villes. D’une part, l’ennemi est considéré comme une ville qui est à l’état de ruines. D’autre part, on parle des villes en les comparant à des peuples dont on ne se souvient plus. Nous pouvons aussi noter que tout ce que subissent les nations (la dévastation, l’élimination du nom, les ruines) pourrait très bien un jour se retourner contre le peuple d’Israël si celui-ci devient infidèle au Seigneur !

Les vv. 8-9 renvoient également au récit du passage de la Mer Rouge car à la fin du chant de victoire on lit : « Yahvé, règnera pour toujours et à jamais ». Au v. 5, la justice divine ne concerne que le suppliant alors qu’au v. 9, c’est le monde qui est jugé avec justice. La sentence divine doit toujours s’exprimer de façon juste, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas favoriser Israël d’une façon qui ignorerait les droits des autres peuples.

Dire que le Seigneur n’a pas abandonné Israël, c’est dire que le Seigneur a accompli la promesse faite avant l’entrée en Terre sainte (Dt 31,6 ; Jos 1,5).

vv. 12-13 : Dieu est décrit, une nouvelle fois, comme étant assis (cf. vv. 5 et 8), mais maintenant à Sion c’est-à-dire à Jérusalem, dans son Temple, qui est l’équivalent terrestre du palais grandiose où Dieu demeure au Ciel. C’est sans doute une indication géographique pour nous, ceux qui ont écrit ce psaume appartiennent à la communauté des Judéens qui se rassemblaient, après l’Exil, autour du Temple de Jérusalem.

Mais en même temps le récit des hauts faits de Dieu doit pouvoir se faire parmi les nations (cf. Ps 57,10 ; 108,4). Dieu s’enquiert du sang et n’oublie pas les malheureux car leur cri est comme celui d’Abel, le cri du sang qui provient de la terre (cf. He 12 ,24 : « le sang de Jésus qui parle plus fort que celui d’Abel »).

vv. 14-21 : À partir du v. 14, le psaume se transforme en prière de demande. Comme pour les psaumes 44 et 89, c’est le rappel des actes passés de Dieu qui est au cœur de la prière du psalmiste. Si Dieu a ainsi agi dans le passé, alors il est permis d’espérer qu’Il continuera d’agir de la même façon aujourd’hui et demain. Nous avons déjà noté l’opposition entre les portes de la mort, où il est impossible de louer Dieu (cf. Ps 6,6), et les portes de Sion, lieu, par excellence, où l’on peut offrir à Dieu son action de grâce.

Sainte Thérèse de Lisieux parle de Dieu comme d’un ascenseur qui nous fait passer de la terre au Ciel. Nous trouvons ici la même image thérésienne de l’ascenseur. Il ne s’agit pas de passer ici du monde terrestre au monde céleste, mais de passer du monde souterrain du séjour des morts au monde des vivants. En effet, les attaques des impies conduisent le suppliant aux portes de la mort. Dieu alors agit comme un ascenseur qui le fait remonter des profondeurs de la mort. C’est l’expérience de Jésus le jour de Pâques. Jésus, qui comme le psalmiste, peut dire au Père : « Oui, j’ai accompli le voyage jusqu’aux profondeurs extrêmes de la terre, dans l’abîme de la mort ; et maintenant je suis ressuscité et je suis pour toujours saisi par tes mains. »

Mais cette expérience du Psalmiste, que Jésus a connu le Samedi Saint, est aussi la nôtre. Dieu le Père dit à chacun d’entre nous : « Ma main te soutient. Où que tu puisses tomber, tu tomberas dans mes mains. Je suis présent jusqu’aux portes de la mort. Là où personne ne peut plus t’accompagner et où tu ne peux rien emporter, là je t’attends et je change pour toi les ténèbres en lumière. »

Quand le v. 18 dit que les impies retournent au Shéol, cela ne signifie pas qu’ils retournent d’où ils sont venus. Dieu peut dire à l’homme qu’il va retourner au sol puisqu’il en fut tiré (cf. Gn 3,19), mais aucun homme ne provient du Shéol. Ce retour des impies est, en fait, un renvoi au v. 4 : « Mes ennemis retournent en arrière, ils fléchissent, ils périssent devant ta face. »

À plusieurs reprises, le psaume a dit que le Seigneur siégeait sur son trône (cf. vv. 5 et 8), mais tout à la fin, il souhaite que le Seigneur se dresse (cf. v. 20) pour agir au lieu de laisser les choses continuer ainsi.

Fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 8 : Regard sur la création

Mont Oyama vu du col de Kagikake-Toge, Japon

 

PSAUME 8

02 Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée
03 par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte.
04 A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas,
05 qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
06 Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ;
07 tu l’établis sur les oeuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds :
08 les troupeaux de boeufs et de brebis, et même les bêtes sauvages,
09 les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux.
10 R/ O Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre !


Qui donc ne s’est jamais senti petit en contemplant la voûte étoilé une nuit où le ciel est limpide ? C’est aussi l’expérience et la méditation de l’auteur du Psaume 8.

Texte

• La fin du v.2 est difficile et n’a pas beaucoup de sens en hébreu. Le grec a traduit : « Parce que ta magnificence a été exaltée au-dessus des cieux ». L’araméen et le latin : « Parce que tu as placé ta splendeur au-dessus des cieux ». La liturgie a traduit : « Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée ». Une chose semble certaine : si on s’en tient au genre littéraire, ce verset devrait être un invitatoire, une incitation à la louange, auquel cas il faudrait traduire : « Que ta majesté soit chantée par-dessus les cieux ».
• Au v.3a, l’hébreu est difficile : « par ( ?), loin de ( ?), plus que ( ?) la bouche des enfants… ». Le grec a traduit « De la bouche des petits enfants et des nourrissons, tu t’es préparé une louange ».
• Au v.6, au lieu de « Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu », les anciennes traductions ont : « Tu l’abaissas quelque peu par rapport aux anges », ce qui reflète une théologie plus élaborée qui sera reprise dans He 2,5-9.

Genre littéraire

Le Ps 8 est classé parmi les hymnes. Le genre hymnique se rencontre à travers toute la Bible, par exemple, le chant de Miryam après la traversée de la mer (Ex 15), le cantique de Débora après la victoire (Jg 5), le Benedictus et le Magnificat (Lc 1). Dans le psautier, appartiennent aussi à ce genre les Ps 19, 29, 33, 67, 92, 100, 103, 104, 111, 113-115, 117, 136, 139, 145, 147-150. Ce qui caractérise l’hymne, c’est le ton de louange plus ou moins désintéressée. Il n’y a pas de demande ; l’hymne est centrée sur Dieu, sur ses merveilles, sur la création ; les verbes sont au présent, exprimant l’action continue de Dieu. Le Ps 8 fait partie des hymnes cosmiques avec les psaumes 19, 29 et 104, c’est-à-dire que le psalmiste loue Dieu pour sa création, mais il a ceci de particulier qu’il met en contraste la nature finie de l’homme avec la majesté infinie de Dieu.

• Structure des hymnes : 1) invitation à louer Dieu ; 2) motifs de cette louange ; 3) développements ; 4) conclusion : reprise de l’introduction, bénédiction, vœux. Tout le monde convient ici de la structure chiastique de l’ensemble. Le refrain, au début et à la fin, exprime l’idée principale du psaume. L’idée secondaire se trouve à la pointe du psaume, ici le v.5. Le psaume est structuré par un triple mah « que » qui, aux v.2 et 10 encadrent le morceau et signifient une exclamation, alors qu’au centre (v.5) il signifie une question.

Commentaire

• v.1 Le titre du psaume : « Du chef de chœur » est commun à plus d’une cinquantaine de psaumes (cf. Ps 4-6 ; 9 ; 11-14 ; 18-22, etc.) même si son sens exact n’est pas certain. « Sur la guittith » est un mot inconnu qu’on rencontre aussi pour les Ps 81 et 84, dans lequel on a vu soit un instrument de musique de la ville philistine de Gath (mélodie d’origine philistine ?), soit un chant de vendange et de pressoir, d’après le mot hébreu gat (cf. Gethsémani « Pressoir à olives » Mt 26,36-56// ; Lc 22,40 ; Jn 18,1-2).

• v. 2 Refrain repris au début et à la fin. Le psalmiste salue avec enthousiasme Dieu, le maître de toute chose de qui viennent tous les êtres. Dieu est glorifié « par toute la terre » ; en effet, ses oeuvres sont visibles partout et, en conséquence, le message de Dieu résonne dans tous les coins de la terre (cf. Ps 19 ; Rm 1, 18-23). En plus, ce Dieu est « notre » Dieu.

« Qu’il est grand ton nom ». Pour les anciens, le nom exprime l’être même : l’origine (Gn 2,7.23), le comportement (1 S 25,25), la mission (Jg 6,12), le destin (Ex 2,10) de quelqu’un. Donner un nom, c’est faire exister (Gn 2,19) ; connaître le nom permet d’exercer un pouvoir (Gn 32,28-30 ; Mc 1,24) ; changer le nom de quelqu’un c’est avoir autorité sur lui (2 R 23,34). Il en va de même pour Dieu. Le nom mystérieux et inaccessible de Dieu (YHWH), c’est Dieu lui-même avec sa gloire, sa puissance. Le nom divin permet au croyant qui le prononce de participer à la gloire et à la puissance de YHWH. Le Nouveau Testament s’exprime dans les mêmes termes au sujet du nom de Jésus (Ph 2,9-11).

• v.2-4 Les astres fascinent les humains depuis toujours ! Astrologues, poètes et astronomes s’y intéressent. Le psalmiste aussi s’extasie à la vue du ciel la nuit. On peut se demander comment le psalmiste, ou l’univers même, peut chanter la majesté de Dieu « de la bouche » des bébés encore incapables de parler. On a essayé de répondre de manières diverses : devant la majesté de Dieu, le psalmiste ne peut que balbutier (cf. Sg 10,21). Peut-être le psalmiste prête-t-il une bouche aux étoiles et aux astres pour leur permettre de rendre témoignage au créateur.

Dieu s’est construit un rempart ou une forteresse dans les cieux pour se protéger de ses ennemis. Il s’agit sans doute du firmament qui, comme son nom l’indique, était considéré une espèce de plaque « ferme » et solide. Les ennemis de Dieu peuvent être ses adversaires mythiques et cosmiques (cf. Ps 74,12-15 ; 77,14-18 ; 89,10-13 ; Jb 7,12 ; 26,12 ; Is 51,9-10) vaincus lors de la création et qui chercheraient à réinstaller le chaos primordial.

• v.5 Le psalmiste n’est pas encore au bout de son émerveillement ; il s’étonne et s’émerveille que Dieu tienne compte et prenne soin des pauvres humains. Les mots choisis pour désigner l’humain impliquent l’idée de fragilité, d’existence éphémère, de mortalité. Quant aux deux verbes qui expriment l’action de Dieu, « penser à lui » ou « se souvenir » évoque toute l’histoire du salut, tandis que « visiter » signifie « prendre souci, s’occuper de ».

• v.6 « un peu moindre qu’un dieu » (cf. Ps 58,2 ; 82,6 ; 89,7). Le mot Élohim serait mieux traduit par un pluriel « des dieux » et désignerait ici les astres plutôt que Dieu lui-même (cf. Jb 1,6 ; Ps 29,1).

• v.7-9 La domination de l’être humain. Le monarque de l’Antiquité croyait s’assurer comme par magie la domination sur ses ennemis par la mise sous ses pieds de leur effigie ou de leur nom (cf. Jos 10,24 ; 1 S 17,51 ; 1 R 5,17 ; Ps 47,4 ; 110,1). L’action de fouler aux pieds symbolisait efficacement la mort des ennemis. La présence étrange des « adversaires » (v.3b) dans un hymne si calme, signifierait que, de même que Dieu exerce une domination universelle sur ses adversaires, ainsi l’homme exerce-t-il une domination universelle sur les vivants, même sur les animaux qui pourraient se transformer en adversaires. On reconnaît dans l’énumération du v.8 les trois domaines dont parle le récit de Gn 1,28-30 pour souligner l’universalité de la seigneurie humaine sous le ciel : les animaux sur la terre, les oiseaux au ciel, les poissons dans la mer. Cette dignité royale n’est pas le privilège de quelque grand personnage, mais elle incombe à tous les humains.

Enseignement

C’est un hymne à YHWH créateur qui associe l’homme à sa gloire royale. Le psaume met d’abord en lumière transcendance de YHWH : le firmament, telle une muraille fortifiée, le met à l’abri des forces du mal, cosmiques ou humaines ; ensuite, son rôle créateur aussi bien dans le monde inaccessible des puissances astrales qu’au niveau de l’habitat naturel de l’homme. On chante aussi la relation privilégiée de Dieu avec les humains, exprimée par un triple thème : souvenir (v.5a), prendre en charge (v.5b) et exaltation (v.6b-9). L’être humain se trouve hautement valorisé, mais toujours au rang de subalterne. Sa royauté ne lui vient pas de sa nature fragile et mortelle, elle est un don de Dieu. L’homme est grand parce que le Dieu qui s’occupe de lui et lui a confié sa mission est grand. Cette façon de voir est proche de textes comme Gn 1,1–2,4a et 9,1-17 et exprime un courant tardif et minoritaire dans la Bible (cf. des textes plus tardifs comme (cf. Sg 9,2-3 ; 10,2 ; Si 17,2-4). Peut-être le psaume a-t-il été écrit à la même époque, au temps de l’exil à Babylone (5e siècle avant Jésus-Christ). Cette méditation sur l’homme est un thème qui se rencontre peu souvent dans la Bible (Ps 144,3 ; Jb 7 ; 38 ; Is 11,6-8 ; 65,25).

Le psaume dresse donc un parallèle entre YHWH-roi, siégeant au-dessus des créatures stables et l’homme-roi siégeant au milieu des créatures transitoires. La dignité de Dieu s’exerce au-dessus des cieux qu’il a faits et des astres, alors que la dignité royale de l’homme s’exerce parmi les être vivants que Dieu a faits. Autrement dit, Dieu vit au-dessus des créatures astrales qu’il domine et soumet, alors que l’homme vit au milieu des créatures vivantes qu’il domine et que Dieu soumet à lui. Il y a une démarcation très nette entre la royauté du Dieu suzerain et la royauté de l’homme vassal.

Citations dans le Nouveau Testament

Ce psaume faisait partie des écritures messianiques de l’Église primitive, surtout à cause du v.5 qui parle du Fils de l’homme couronné de gloire et d’honneur.

• Ps 8,3 est cité en Mt 21,16. Lors de son entrée messianique à Jérusalem, Jésus est acclamé par les foules, dans laquelle il y a des enfants (Mt 21,15). Devant l’indignation des grands prêtres et des scribes, Jésus cite ce verset du Ps 8 dans sa version grecque.

• Ps 8,5-7 (selon le grec) est cité en Hb 2,6-8 au sujet du monde à venir soumis non pas à des anges mais à Jésus Christ. La dernière partie (Ps 8,7) est aussi cité dans un contexte semblable en 1 Co 15,27 et Ep 1,22.

Dans la liturgie

Dans la Liturgie des Heures, on prie ce psaume les 2e et 4e samedis à l’office du matin. Dans la liturgie eucharistique, pour la fête de la Trinité de l’année C en réponse à Pr 8,22-31 ; le jeudi dans l’octave de Pâques, en réponse à Ac 3,11-26 ; le 1er mardi du temps ordinaire, en réponse à He 2,5-12 ; le 5e mardi, en réponse à Gn 1,20–2,4a ; le 28e samedi, en réponse à Ep 1,15-23. La liturgie appliquait aussi ce psaume à la fête des Saints Innocents, le 28 décembre (cf. Mt 2,13-18), qui, avant de pouvoir parler, ont chanté la louange du Seigneur.

Relecture contemporaine

On pense tout de suite à l’aspect écologique. À l’heure où on prend conscience des limites et des manques de l’administration royale de l’homme vis-à-vis de l’univers créé, le Ps 8 prend un relief nouveau. Mis sous les pieds d’un gérant trop souvent malhonnête, exploiteur et gaspilleur, l’environnement donne des signes d’essoufflement et de ruine. L’homme est invité à redécouvrir que son leadership est un don et un appel.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Le Psaume 7. Prière du juste persécuté injustement

 

Voici un psaume que personne ne citerait parmi ses préférés, un psaume qui ne parle ni de l’amour de Dieu, ni de la confiance, mais de l’injustice, un psaume peu utilisé en liturgie et jamais cité dans le Nouveau Testament. Un psaume mal connu, mal aimé. Il s’agit d’une supplication individuelle, genre littéraire pas très fréquent dans le psautier, où la plupart des supplications sont collectives, c’est-à-dire faites par une communauté. La plupart des supplications portent sur un problème plus ou moins spécifique, soit la maladie, la mort, les épreuves. Ici, l’auteur proteste de son innocence et répète qu’il est accusé faussement. Il fait donc cruellement l’expérience de l’injustice.

La structure du psaume serait la suivante :
Appel initial (v. 2-3)
La protestation d’innocence (v. 4-6)
Le procès divin (v. 7-14)
Réflexion sapientielle sur le mal (v. 15-17)
Action de grâce finale (v. 18)

• Appel initial (v. 2-3) :
2 Seigneur mon Dieu, tu es mon refuge !
On me poursuit : sauve-moi, délivre-moi !
3 Sinon ils vont m’égorger, tous ces fauves,
me déchirer, sans que personne me délivre.

Comme il se doit pour une prière, le psalmiste en appelle d’abord à son Dieu, nommé ici dans le texte hébreu « YHWH mon Dieu ». Dès le début, l’auteur affirme sa foi en Dieu, appelé « mon refuge », terme qui revient d’autres fois dans le psautier (Ps 18,3 ; 32,7 ; 46,2 ; 59,17 ; 64,11 ; 73,28 ; 90,1.9 ; 94,22). Le reste du verset exprime on ne peut plus clairement la problématique, la demande initiale est claire : « sauve-moi, délivre-moi ! ». La première phrase du poème résume donc tout ce qui va suivre. La comparaison des fauves pour désigner les ennemis se rencontre parfois dans les psaumes avec la même connotation (Ps 10,9 ; 17,12 ; 22,14.22 ; 35,17 ; 57,5 ; 58,7, où on traduit habituellement « lions »). Elle entend souligner la violence et l’agressivité des ennemis. Ici, le psalmiste craint que ses ennemis ne l’égorgent ou le déchirent comme un lion ferait avec sa proie. Rappelons qu’il y avait des lions en Israël à l’époque. Tout le monde a déjà vu ces reportages montrant les grands fauves tuant leur proie et arrachant les morceaux de viande crue de la carcasse. Ces images soulignent combien la vie du psalmiste est menacée et combien son angoisse est grande. À la fin de cet appel initial, l’orant affirme sans ambages que, vu sa situation désespérée, personne d’autre que Dieu ne peut le délivrer.

• La protestation d’innocence (v. 4-6) se divise en deux parties : la confession négative (v. 4-5) et l’automalédiction (v. 6) :
4 Seigneur mon Dieu, si j’ai fait cela,
si j’ai vraiment un crime sur les mains,
5 si j’ai causé du tort à mon allié
en épargnant son adversaire,
6 que l’ennemi me poursuive, qu’il m’atteigne
qu’il foule au sol ma vie et livre ma gloire à la poussière.

La confession négative (v. 4-5) comporte quatre chefs d’accusation hypothétiques dont trois débutent par « si » : « si j’ai fait cela (= ce mal) », alors que tombe sur moi la malédiction que je vais prononcer. Le psalmiste se situe ici dans un cas de condition irréelle : en effet, il connaît bien son innocence et s’y appuie pour fonder sa demande. Suit l’automalédiction du v. 6 où le psalmiste accepterait volontiers la mort des mains de ses ennemis « si » on prouve qu’il a commis de véritables crimes. Le psalmiste cherche à se disculper de l’accusation d’avoir été ingrat envers ses amis et trop indulgent envers ses ennemis qu’il ne fallait pas hésiter à châtier, selon la conception de l’époque (cf. Joab tuant Absalon 2 S 18,9-15 mais David épargnant Saül contre toute attente 1 S 24,11 ; 26,9). En d’autres termes, le juste implore la délivrance qu’il croit mériter mais concède que, s’il est coupable, la mort doit le traquer et finir par l’emporter. Mais si c’est bien lui qui a raison, comme il le soutient, que le Dieu juste qui rend à chacun selon ses actes se charge d’eux ! Ainsi, selon la loi de la rétribution, le palmiste proteste-t-il de son innocence, supposant que Dieu n’aura d’autre choix que de l’exaucer et de le tirer de son épreuve. La confession négative du v. 6 (cf. Ps 101) démontre que le psalmiste est confiant en son innocence, certain de n’avoir jamais infliger le moindre mal à ses ennemis ; de là son assurance devant Dieu.

Le v. 6 a donné lieu à plusieurs interprétations possibles. Certains y ont vu une trace d’une coutume ancienne d’aller chercher refuge dans le temple (cf. 1 R 2,28), d’autres, dans une direction opposée, ont voulu lui donner une connotation plus mythologique, plus facilement applicable à toute situation semblable donc, selon laquelle l’ennemi serait la mort (Ps 18,5.49 ; 30,2 ; 31,9 ; 41,3 ; 42,10 ; 61,4), et la poussière serait le tombeau (Ex 15,12 ; Is 14,12 ; Qo 3,21). Si c’est le cas, le psalmiste accepterait la mort qu’il a mérité si les accusations de ses ennemis sont vraies (cf. Jr 17,13 ; Jon 2,7 ; Si 51,9 ; Ps 7,6 ; 18,8 ; 71,20 ; 95,4 ; 139,15 ; 143,3 ; 148,7). Il y a également une difficulté textuelle. Le texte porte « ma gloire », ce qui a semblé ne pas convenir au contexte, et on a proposé de vocaliser le mot autrement, ce qui donne « mon foie », à savoir l’organe des pensées et des sentiments pour les Hébreux, synonyme de l’âme (cf. Ps 16,9 ; 30,13 ; 57,9 ; 108,2). Mais il semble qu’il faut garder le mot « gloire » et le comprendre comme un synonyme de « vie, longévité ». Le parallélisme avec le verset précédent (« ma vie ») va dans ce sens. L’expression du v. 10, « toi qui sondes les cœurs et les reins », se retrouve ailleurs dans la Bible (Jr 11,20 ; 17,10 ; 20,12 ; cf. 1 R 8,39). Rappelons que, contrairement à nos conceptions, le cœur était considéré comme le siège des pensées et des sentiments conscients, les reins celui des passions et de l’inconscient.

De semblables protestations d’innocence existent ailleurs dans la Bible (cf. 1 S 12,3-5 ; Ps 18,21-25 ; 44,18-21 ; Jb 10,8 ; 23,10-13). Il faut se rappeler que la loi ancienne commandant d’abord et avant tout des actes extérieurs, surtout de culte et de justice, il était possible à un fidèle d’affirmer sincèrement qu’il les avait tous accomplis. De là une certaine assurance, voire une exigence, devant Dieu. Mais cette position n’est pas la seule dans l’Ancien Testament, et il y a des textes où on affirme que nul homme ne peut se dire juste devant Dieu (cf. 1 R 8,46 ; Ps 25,7 ; 51,7 ; 130,3 ; 143,2 ; Jb 14,1-4 ; Pr 20,9 ; Qo 7,20). On a là en germe le problème de la « justification » qui a été au centre de la prédication du Christ et de la réflexion théologique de saint Paul, surtout dans la lettre aux Romains. La question centrale est la possibilité ou non pour le croyant d’accomplir entièrement ce que Dieu demande et donc d’exiger en retour quoi que ce soit de sa part, comme si Dieu lui devait quelque chose en justice. Si certains textes de l’Ancien Testament croyaient pouvoir répondre par l’affirmative, comme le psaume que nous commentons, le Nouveau Testament affirmera clairement que seule la grâce de Dieu, avec la collaboration des croyants, sauve les humains.

• Le procès divin (v. 7-14) :
7 Dans ta colère, Seigneur, lève-toi,
domine mes adversaires en furie,
réveille-toi pour me défendre et prononcer ta sentence.
8 Une assemblée de peuples t’environne :
reprends ta place au-dessus d’elle,
9 Seigneur qui arbitres les nations.
Juge-moi, Seigneur, sur ma justice :
mon innocence par le pour moi.
10 Mets fin à la rage des impies, affermis le juste,
toi qui scrutes les cœurs et les reins, Dieu le juste.
11 J’aurai mon bouclier auprès de Dieu,
le sauveur des cœurs droits.
12 Dieu juge avec justice ; Dieu menace chaque jour
13 l’homme qui ne se reprend pas.
14 Il se prépare des engins de mort ;
de ses flèches il fait des brandons.

Le v. 7 commence par une évocation de la colère divine (reprise au v.12). On a ici l’image d’un Dieu exaspéré devant le mal (cf. Gn 6,5-6). Le psalmiste lance alors le cri de guerre : « Seigneur, lève-toi ! » et implore un jugement divin en sa faveur. Le v. 10 suppose que, parmi tous les cœurs que Dieu scrute, il sauvera seulement ceux qu’il trouvera droits et justes. Désormais, la bataille ne concerne plus le psalmiste seul, mais aussi Dieu lui-même. Le champ de bataille est maintenant une salle du tribunal suprême où Dieu se lève sur son trône en souverain juge, sort enfin de son apparente indifférence et ordonne la tenue d’un procès juste et équitable. La scène ne manque pas de grandeur. Aux v. 8-9, le Seigneur y est entouré de tous les êtres célestes et humains terrifiés, accourus à son appel (Ps 47,4 ; 57,10 ; 67,5 ; 108,4). Il ouvre solennellement le procès dans le but de faire régner la justice en réponse à la demande de son fidèle injustement accusé par ses ennemis. (cf. Ps 50,1-4 ; 82,1). Le procès se termine par une scène d’inspiration militaire : le Seigneur, le bouclier du juste et son sauveur (v. 11 ; cf. Gn 15,1 ; Dt 33,29 ; 2 S 22,3.31 ; Ps 3,4 ; 18,3.31 ; 28,7 ; 84,12 ; 144,2 ; Pr 2,7 ; 30,5) ainsi que son juge (v. 12) se lève majestueusement pour prendre enfin la défense de son fidèle.

Le sujet du verbe « se reprendre, revenir » au v.13 n’est pas exprimé (« S’il ne se reprend pas…. »). Il peut s’agir soit de Dieu (« Si Dieu ne revient pas de sa colère ») soit de l’homme (« Si le méchant ne revient pas de sa mauvaise conduite »). Si on opte pour la première possibilité, c’est le Dieu du ciel qui revient pour rendre justice au juste et faire revenir contre le méchant son propre mal. On parle de l’extermination du méchant, soit que les armes divines se retournent contre lui (v. 13) soit par une espèce d’effet de retour, ses propres actes de violence (v. 16-17). En effet, si le méchant prépare pour d’autres une tombe, celle-ci ne servira en fin de compte que pour lui-même. Selon le choix qu’ils ont fait, les traducteurs ajoutent un sujet pour la clarté.

• Réflexion sapientielle sur le mal (v. 15-17) :
15 Qui conçoit le mal et couve le crime
enfantera le mensonge.
16 Qui ouvre une fosse et la creuse
tombera dans le trou qu’il a fait.
17 Son mauvais coup lui revient sur la tête,
sa violence retombe sur son crâne.

Ces versets contiennent la foi d’Israël sur le salaire de qui commet le mal et qui se résume dans le proverbe bien connu : on récolte ce que l’on sème ; ou encore le principe de rétribution qui est au cœur de la doctrine de l’Ancien Testament, surtout la littérature sapientielle : quiconque fait le bien sera béni et quiconque fait le mal sera puni (cf. Ex 21.25 ; Pr 26,27 ; Qo 10,8-9 ; Si 27,25-27 ; Ps 35,8 ; 59,13 ; 141,10 ; Sg 11,16). En ce sens, celui qui rend le mal au méchant accomplit un acte bon (souvenons-nous du surprenant v. 5 où le psalmiste affirme qu’il est mal d’épargner le coupable et se défend de l’avoir jamais fait). Malgré de sérieuses questions posées par l’expérience, qui ne correspondait pas toujours à ce principe (surtout le livre de Job), l’Ancien Testament est resté attaché à ce principe jusqu’à la fin.

• Action de grâce finale (v. 18) :
18 Je rendrai grâce au Seigneur pour sa justice,
je chanterai le nom du Seigneur, le Très-Haut.

Comme il se doit, le psaume se termine sur un chant de louange au Seigneur à la suite de la faveur obtenue. Peut-être ce dernier verset a-t-il été ajouté au psaume pour l’adapter à la liturgie. L’action de grâce se fonde sur la justice de Dieu qui finit toujours par sauver le juste. De là la certitude du psalmiste d’être exaucé.

• Conclusion

Le psaume est habité par un profond sens de la justice. Le psalmiste renforce son espérance d’être sauvé en s’appuyant sur le Dieu qui est juste et qui ne peut que sauver le juste et faire mourir le coupable ; le mal commis par le méchant ne peut que se retourner contre lui-même. À la fin, certain que sa cause est gagnée, le psalmiste entonne déjà l’action de grâce qui, normalement, devrait faire suite à la prière exaucée. On a donc dans le Ps 7 deux étapes d’une dramatique de salut : la supplication assortie de ses motifs, la confiance d’être entendu.

En relecture chrétienne pour aujourd’hui, trois thèmes paraissent plus significatifs : la souffrance du juste, l’intégrité morale, le jugement du méchant. Combien de personnes ou de groupes font l’objet d’injustes persécutions ou de mauvais traitements qu’ils n’ont pas mérités, qui mettent leur vie même en péril ? Ce drame de tous les temps exige une mobilisation générale, une recherche sincère et efficace de justice et de paix. Pour assurer sa défense, le psalmiste s’appuie sur sa propre rectitude morale qu’il définit en termes de ses rapports avec ses semblables. Négativement, il s’agit pour lui d’éviter l’injustice (v. 4) tant envers ses amis (v. 5a) qu’envers ses ennemis (v. 5b). On rejoint déjà par là quelque chose de la morale évangélique selon laquelle les humains seront jugés à partir de leurs relations avec leur prochain (cf. Mt 25,31-46), y compris les ennemis (cf. Mt 5,43-48). Toutefois, en pareille matière, on ne peut s’en remettre uniquement à l’humain. On n’y arrivera jamais pleinement en dehors des cadres du jugement divin. Dès maintenant, certes, on perçoit les signes d’une certaine justice immanente selon laquelle le crime ne paie pas et se retourne contre ceux qui le commettent (v. 15-17). Mais certains malfaiteurs passent leur vie dans un certain bonheur et meurent sans n’avoir jamais vraiment connu trop d’ennuis ou de malheurs. L’ultime solution au problème de la justice rétributive relève, au fond, de l’eschatologie. C’est dans l’autre monde seulement que le juste se trouvera définitivement sauvé et justifié, alors que le méchant recevra le salaire de ses actes. Alors seulement règnera l’action de grâce perpétuelle.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 6 : « Je suis à bout de force »

 

I. Section Tu – La supplication à Dieu

2 Yahvé, ne me châtie point dans ta colère,
ne me reprends point dans ta fureur.
3 Pitié pour moi, Yahvé, je suis à bout de force,
guéris-moi, Yahvé, mes os sont bouleversés,
4 mon âme est toute bouleversée.
Mais toi, Yahvé, jusques à quand?
5 Reviens, Yahvé, délivre mon âme,
sauve-moi, en raison de ton amour.
6 Car, dans la mort, nul souvenir de toi:
dans le shéol, qui te louerait?

II. Section Je – Au cœur de l’épreuve

7 Je me suis épuisé en gémissements,
chaque nuit, je baigne ma couche;
de mes larmes j’arrose mon lit,
8 mon oeil est rongé de pleurs,
j’ai vieilli entouré d’oppresseurs.

III. Section Ils / Il – L’attente confiante

9 Loin de moi, tous les malfaisants!
Car Yahvé entend la voix de mes sanglots;
10 Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière.
11 Tous mes ennemis, honteux, bouleversés,
qu’ils reculent, soudain couverts de honte!


Un psaume en trois volets, où l’on passe de la deuxième personne (section Tu, vv. 2-6) à la première (section Je, vv. 7-8) puis à la troisième (section Ils/Il, vv. 9-11).

Dans le premier volet, un croyant qui n’en peut plus s’adresse à Dieu en lui criant au secours. Dans le second, le voilà qui parle de lui-même et de l’expérience pénible qu’il traverse. Tout se termine, dans le troisième, par un cri de confiance : Dieu interviendra et les ennemis seront confondus.

Au cœur de la détresse

Sa situation de détresse, le priant l’évoque à deux reprises. Au cœur du volet I (vv. 3-4), tout d’abord, il manifeste que cette situation en est une d’épuisement extrême. Plus loin, tout au long du volet II (vv. 7-8), pour rendre compte de sa réaction de souffrance, il multiplie les synonymes : « gémissements », « larmes », « pleurs », auxquels s’ajouteront encore les « sanglots » au v. 9. Pour être sûr de bien exprimer l’ampleur de son affliction, il ne craint pas de forcer le trait jusqu’à la démesure : « je baigne ma couche », « j’arrose mon lit »; les larmes n’ont pas seulement rougi son œil, elles l’ont « rongé ».

Qu’est-ce donc qui le fait ainsi souffrir? Qu’est-ce donc qui lui vaut ces nuits de tourments et d’insomnie? Il n’est pas facile de voir exactement, même en prêtant attention aux indices disséminés tout au long du psaume.

En butte à l’hostilité

Ce qu’on peut saisir de plus clair, c’est que, pour une bonne part, l’épreuve découle d’une difficulté de relations aux autres. Ne croit-on pas entendre en effet le gémissement d’un être traqué qui, ici encore, pour désigner la source de sa souffrance, multiplie les synonymes, parlant tantôt d’ « oppresseurs » (v. 8), tantôt de « malfaisants » (v. 9), tantôt d’ « ennemis » (v. 11)? Pourquoi se trouve-t-il ainsi confronté à l’opposition de certains? Il n’en dit rien. Est-ce injustement qu’il subit ces traitements qui l’accablent? Il ne le dit pas non plus clairement et à aucun moment il ne proteste de son innocence. La fin du psaume (v. 11) cependant exprime à deux reprises l’idée que, lorsqu’il lui-même sera réhabilité, ses opposants seront confondus et qu’ils connaîtront la honte, devenus conscients peut-être de leur conduite injuste à son égard.

Au bout de ses ressources physiques et psychologiques

Faut-il penser alors uniquement à une souffrance d’ordre psychologique, découlant de l’incompréhension et de l’inimitié d’autrui? Tel passage le laisserait croire : « Mon âme est toute bouleversée » (v. 4). Mais ne s’agit-il que de cela? Ce trouble intérieur s’accompagne-t-il d’une épreuve d’ordre physique? En confessant qu’il est « à bout de force » (v. 3), dans un langage imagé évoquant une herbe qui vient d’être fauchée, ce croyant veut-il dire simplement qu’il a épuisé ses ressources psychologiques? Ou faut-il comprendre aussi qu’il est éprouvé dans sa santé, exténué jusque dans ses capacités de résistance physique? Il semble bien.

En effet, ce n’est pas son âme seule qui est bouleversée, mais ses os eux-mêmes, confie-t-il au v. 3, évoquant ainsi l’ébranlement de ce qui, dans la Bible, désigne la charpente solide et la constitution physique de l’être humain. Ainsi donc, pour emprunter des termes qu’emploiera saint Paul (2 Co 4,16), ce n’est pas seulement l’ « homme intérieur » qui s’en va en ruine, mais également l’ « homme extérieur ». On s’explique mieux alors qu’intervienne au v. 6 la perspective d’une mort et d’un après-mort qui marquerait la fin de la relation à Dieu : « dans la mort, nul souvenir de toi; dans le shéol, qui te louerait? »

Confronté au courroux et à l’abandon de Dieu

« Ne me châtie point dans ta colère, ne me reprends point dans ta fureur » (v. 2) : cette façon de s’adresser à Dieu ne témoigne-t-elle pas, dès le point de départ, d’une épreuve plus profonde encore, d’ordre spirituel celle-là? Le croyant qui s’exprime dans ce psaume paraît bien partager en effet, en même temps que la vieille représentation du shéol comme lieu de l’après-mort, l’antique vision selon laquelle la maladie, l’épreuve et la souffrance sont à comprendre ici-bas comme des châtiments de Dieu. À la différence de Job, il ne conteste pas cette vision, pas plus qu’il ne proteste de son innocence, demandant simplement à Dieu d’avoir pitié de lui (v. 3).

« Reviens, Seigneur » (v. 5): ce cri, enfin, ne trahit-il pas ce qui, pour un croyant, constitue l’ultime épreuve : le sentiment d’être abandonné de Dieu? Ce Dieu auquel il reprochera de l’agresser et de foncer sur lui (Jb 16,14), Job, du moins, obtiendra de lui une réponse. Alors que le croyant du psaume, lui, se trouve confronté à l’absence et à l’inertie apparente d’un Dieu abandonnant au malheur l’un des siens.

Malgré tout, la lumière

Et pourtant… Aussi silencieux et aussi absent qu’il puisse sembler, Dieu reste un Dieu d’amour et de fidélité (v. 5) et il ne peut pas ne pas intervenir. C’est cette certitude que le psaume exprime en finale, en la soulignant une fois encore à l’aide de trois formulations synonymes :
Yahvé entend la voix de mes sanglots;
Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière. (vv. 9-10)

Et ainsi, c’est sur un cri de confiance que s’achève ce psaume de profonde détresse. Comme la prière d’Ézéchias et comme tant d’autres psaumes:

Tu me guériras, me feras vivre, et voici, ma détresse tournera en bien-être. (Is 38,16-17)

Yahvé n’a pas méprisé ni dédaigné la pauvreté du pauvre,
il n’a pas caché de lui sa face,
mais invoqué par lui il écouta. (Ps 22,25)

Je le crois, je verrai la bonté du Seigneur
sur la terre des vivants.
Espère en Dieu, prends cœur et prends courage,
espère en Dieu. (Ps 27,13-14)

« Sur la terre des vivants » : c’est là aussi, semble-t-il, que, pour le priant de notre psaume, se manifestera le résultat positif de l’intervention de Dieu, plutôt que dans un bonheur eschatologique auquel sa foi ne lui permet pas encore de s’ouvrir. Ce qu’il espère, n’est-ce pas une guérison (v. 3) à travers laquelle il sera en quelque sorte réhabilité, pour la confusion de ses ennemis (vv. 9 et 11)?

Vieilles outres, vin nouveau

Un psaume dépassé, penseront nombre de chrétiens. Dépassé dans sa conception d’un Dieu courroucé châtiant le mal à travers la souffrance. Dépassé dans sa conception de l’au-delà et d’une représentation myope de la rétribution. Dépassé dans le ton revanchard que, même discrètement, il ne peut s’empêcher de laisser gronder en finale. Autant de vestiges que la nouveauté évangélique fera apparaître comme décombres.

Néanmoins, les vieilles outres, pour l’essentiel, résistent. Même disciples de Jésus, des croyants et des croyantes n’en continueront pas moins de se reconnaître dans ce que ce psaume exprime devant Dieu du tragique de l’expérience humaine. Même disciples de Jésus, ils n’en continueront pas moins de ressentir parfois cruellement le silence de Dieu. Même disciples de Jésus, ils ne peuvent oublier le cri que, face à la mort, lui-même devait proférer en s’inspirant d’un psaume semblable : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? ». Même disciples de Jésus, ils continueront de considérer comme une grâce inappréciable de savoir, comme le croyant du psaume, espérer contre toute espérance.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 5 : « Prière pour le matin »

 

1 Du maître de chant. Sur les flûtes. Psaume. De David.

2 Ma parole, écoute-la, Yahvé,
discerne ma plainte,
3 sois attentif à la voix de mon appel,
ô mon Roi et mon Dieu !

C’est toi que je prie, 4 Yahvé !
Au matin tu écoutes ma voix ;
au matin je me prépare pour toi
et je reste aux aguets.

5 Tu n’es pas un Dieu agréant l’impiété,
le méchant n’est pas ton hôte ;
6 non, les arrogants ne tiennent pas
devant ton regard.
Tu hais tous les malfaisants,
7 tu fais périr les menteurs ;
l’homme de sang et de fraude,
Yahvé le hait.

8 Et moi, par la grandeur de ton amour,
j’accède à ta maison ;
vers ton temple sacré je me prosterne,
pénétré de ta crainte.

9 Yahvé, guide-moi selon ta justice
à cause de ceux qui me guettent,
aplanis devant moi ton chemin.

10 Non, rien n’est sûr dans leur bouche,
en leur fond il n’y a que ruine,
leur gosier est un sépulcre béant,
mielleuse se fait leur langue.

11 Traite-les en coupables, ô Dieu,
qu’ils échouent dans leurs projets ;
pour leurs crimes sans nombre, chasse-les,
puisqu’ils se révoltent contre toi.

12 Joie pour tous ceux que tu abrites,
allégresse à jamais ;
tu les protèges, en toi exultent
ceux qui aiment ton nom.

13 Car toi, tu bénis le juste, Yahvé,
comme un bouclier, ta faveur le couronne.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)


« Au matin je me prépare pour toi » (v. 4)

Dans la première partie de ce psaume (vv. 2-4), le mot « voix » se retrouve à deux reprises. Si notre Dieu est un dieu qui parle, et toute la Bible est là pour témoigner de cette Parole de Dieu, nous aussi, nous pouvons lui parler. C’est cette expérience que fait le croyant, il peut s’adresser à Dieu, lui parler car il sait que Dieu l’écoute. Cette expérience s’appelle la prière. Dans le cas de notre psaume, c’est une prière personnelle, le croyant s’adresse à son Dieu à la première personne du singulier, il lui dit « je », « mon », « ma ».

Nous sommes ici dans le genre littéraire de la prière du matin. Pour les religions du Proche-Orient ancien, le matin a toujours revêtu une importance particulière à cause du lever du soleil. C’est à ce moment que l’on attendait les oracles des dieux. L’auteur de notre psaume peut alors délivrer une prière qui est, en même temps, une supplication et l’expression d’une grande confiance en Dieu car il a la certitude d’être exaucé. Le Dieu d’Israël, qui est un Dieu juste, ne peut que faire échouer les tentatives des méchants et faire vivre le juste.

On peut comprendre le v. 4, « au matin je me prépare pour toi », de deux façons. Il ne s’agit pas ici d’une préparation matérielle, c’est-à-dire que le psalmiste n’est pas en train de se dire comment il doit s’habiller pour être agréable à Dieu. Il s’agit ici d’une préparation à un niveau cultuel. Il faut, peut-être, préparer un animal que l’on va offrir en sacrifice à Dieu, c’est-à-dire qu’il faut l’apprêter, ou bien il s’agit de penser à la prière que l’on va offrir à Dieu en préparant ce que l’on va exposer par l’argumentation.

« Tu bénis le juste, Yahvé » (v. 13)

La deuxième partie du psaume (vv. 5-13) nous expose les données du problème et met l’accent sur Yahvé, à qui est adressée la prière, d’où une profusion de deuxième personne du singulier. Si le psalmiste crie sa prière vers Dieu dès le matin, c’est qu’un groupe de méchants s’oppose à lui. Groupe qu’il va énumérer sous différents titres : les impies ; les arrogants ; les malfaisants ; les menteurs ; les hommes de sang et de fraude. Quand il s’agit de commettre le mal, l’homme semble avoir une imagination sans limite et l’on pourrait décliner ces actions mauvaises à l’infini.

Le psaume s’attarde, en fait, à décrire la figure du méchant (vv. 5-7) et celle du juste (vv. 12-13). Le méchant ne craint pas le Seigneur, il a une haute idée de lui-même, mais Dieu va l’exterminer. Le juste, au contraire, a une crainte révérencieuse de Dieu, il l’aime et l’honore, et il reçoit en retour sa protection. Le méchant ne peut pas avoir accès au Temple (v. 5, « le méchant n’est pas ton hôte ») et il est condamné à périr (v. 7) tandis que le juste suit l’exact opposé de tout cela : il peut s’abriter dans le Temple du Seigneur et y trouver refuge (v. 12), il vivra alors dans l’allégresse à jamais (v. 12).

Les versets 8 et 11 ont la même expression significative, berob en hébreu, pour décrire l’idée d’abondance. D’un côté, le psaume a l’expression « par la grandeur de ton amour », et de l’autre, nous trouvons « pour leur crime sans nombre ». On pourrait s’attendre à voir l’amour et la bonté du juste opposés aux crimes des méchants, mais le psaume fait un glissement intéressant. Si le juste peut se rendre au Temple afin d’y trouver refuge et d’y prier son Dieu, ce n’est pas à cause de sa propre droiture, mais c’est en vertu de l’amour du Seigneur pour ceux qui font appel à lui.

« Leur gosier est un sépulcre béant » (v. 10)

Le v. 10 parle de « la bouche…du fond…du gosier…de la langue » des méchants. On peut noter l’image de l’expression « en leur fond il n’y a que ruine » car ils ne nourrissent en eux-mêmes que projets de destruction contre les autres. Au milieu du verset, nous trouvons les organes internes (fond, gosier) où se fomentent les mauvais desseins, et aux deux extrémités du verset, nous trouvons les organes externes (bouche, langue) qui servent ici non pas à exprimer des paroles dures, mais au contraire qui sont utilisés pour tromper car « rien n’est sûr dans leur bouche…mielleuse se fait leur langue ». Ce qui est le plus dangereux, ce n’est pas ce qu’ils disent à propos du juste car « leur gosier est un sépulcre béant », c’est-à-dire que rien ne sort de leur bouche. Ils se taisent afin de mieux masquer leurs projets. Leur gosier est comme un Shéol sans fond où peut s’accumuler, sans fin, tant de haine et de projets de crimes. Comme ils ne laissent rien percevoir de leurs pensées, on peut imaginer qu’ils sont prêts à aller jusqu’à commettre un meurtre, c’est pour cela que le psalmiste n’hésite pas à les appeler « hommes de sang », ce qui veut toujours signifier « meurtriers » dans l’Ancien Testament.

Il y a, dans le texte hébreu de notre psaume, un formidable jeu de mots entre boqer, « matin » (v. 4), et qéber, « sépulcre » (v. 10). Nous avons là une double opposition entre, d’une part, ce jour qui commence à poindre pour le juste (« au matin ») et ce qui est fini pour l’impie (« un sépulcre béant » d’où ne se lève plus de matin), et entre, d’autre part, la voix du juste, qui se fait entendre dès le matin, et le lieu de l’émission du son, le gosier, qui chez le méchant est devenu un lieu de mort. Le gosier des méchants est comparable à un sépulcre, séjour des morts, d’où il ne sort plus de voix, à cela le juste oppose son appel matinal vers le Seigneur (v. 4), puis un autre séjour, le séjour auprès du Seigneur dans son Temple qui est un lieu de vie (v. 12).

La formule « tu hais les malfaisants » (v. 6) pourrait être choquante pour nous. Comment est-ce possible que Dieu en arrive à détester certains hommes, fussent-ils méchants, au point de songer à les exterminer ? En réalité, Dieu déteste plus le mal que les hommes qui commettent le mal. C’est cette expérience que nous faisons lorsque nous nous confessons à un prêtre. C’est le mal que nous avons commis, c’est-à-dire nos péchés, que Dieu déteste, mais non les pécheurs que nous sommes et qui demandent pardon. Dieu souhaite que le péché et le mal disparaissent de la surface de la terre.

C’est ce mal, sous ses différents aspects, que représentent les ennemis du juste. Mais plus que l’élimination de ses ennemis qui veulent sa perte, le croyant réclame à Dieu, dans sa prière, l’élimination de tout mal sur terre. Nous sommes encore avec ce psaume dans une justice rétributive. Si Dieu est réellement bon, alors il n’est pas possible qu’il permette au méchant de commettre le mal sur le juste, il n’est pas possible que l’impie reste impuni et que le juste ne reçoive, en cette vie, les faveurs divines. Il n’y a rien de plus scandaleux que de voir prospérer ceux qui commettent l’iniquité à longueur de journée.

« Aimez vos ennemis » (Mt 5,44)

Selon la loi biblique du droit d’asile dans les sanctuaires, le juste persécuté pouvait trouver refuge au Temple. Mais, d’une façon générale, ce psaume, qui fut utilisé dans la liturgie du Temple, exprime bien la piété du peuple d’Israël à l’endroit du sanctuaire. Venir très tôt en un lieu saint pour adorer Dieu et lui demander son aide pour la journée qui commence, malgré les embûches de l’Ennemi et des adversaires, est une démarche naturelle à l’homme religieux. On la trouve encore aujourd’hui dans le Judaïsme où il est fréquent de rencontrer, dans les rues de Jérusalem, des Juifs ultra-orthodoxes se rendre dans une synagogue à 3 ou 4 heures du matin. On le trouve aussi dans le christianisme où la prière des matines place d’emblée la journée des moines et des moniales sous le regard du Seigneur.

Mais on peut aussi donner une signification intériorisée au lieu, pénétrer dans le Temple sacré – littéralement, le « palais de sainteté » (v. 8) – c’est être introduit dans l’intimité divine. Le croyant criait de bas en haut et Dieu a fait le chemin inverse de haut en bas. La créature ne peut alors que se prosterner devant son Créateur qui a daigné s’abaisser jusqu’à lui. Geste d’adoration, que l’on trouve dans beaucoup de religions non chrétiennes (pensons à l’Islam ou au bouddhisme), le prosternement devant le lieu de la présence divine existe jusqu’à nos jours aussi bien dans la tradition catholique, comme une marque de révérence profonde devant le Saint-Sacrement, que dans la tradition orthodoxe où l’on aime pratiquer les métanies (du grec « métanoïa », conversion).

Nous voyons toute la distance qui a été parcourue. Au début de notre psaume, le croyant crie, littéralement il rugit tel un lion vers Dieu pour qu’il l’entende et réponde à sa requête. Dieu a entendu, il a prêté l’oreille, il est venu lui-même effacer la distance qui nous séparait de lui. Maintenant, le croyant peut pénétrer dans le sanctuaire de son amour, et même plus, car Dieu va l’entourer de cet amour.

Ce psaume a été diversement lu au cours de l’histoire de l’Église. Ainsi Cassiodore, à l’époque des grandes hérésies du VIe siècle, en fait une relecture ecclésiologique et le proclame au nom de l’Église pour que les hérétiques et les schismatiques n’aient pas part aux dons divins. Récemment, à l’époque de la dictature au Brésil, le poète E. Cardenal en faisait une lecture plus politique et n’hésitait pas à crier vers Dieu « Tu n’es pas Toi un Dieu ami des dictateurs, tu n’es pas partisan de leur politique ».

On peut penser à tous les justes qui sont épiés, traqués et qui cherchent leur consolation en Dieu. On pensera, bien sûr, à Jésus, lui le seul Juste, livré aux mains des méchants qui connaîtra le même passage d’un cri de détresse au Père, à Gethsémani, à un cri de joie au matin de Pâques. Le chrétien peut reprendre, sans crainte, ce psaume en y ajoutant toutefois une demande de pardon pour les ennemis que Jésus est venu nous apprendre et qui manque encore dans notre psaume : Mt 5,44 « Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs » ; Lc 23,34 « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font ».

Fr. Marc Leroy, o.p.

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 4 : « Plein de gens disent : ’Qui nous fera voir le bonheur?’ »

PSAUME 4

02 Quand je crie, réponds-moi, Dieu, ma justice ! Toi qui me libères dans la détresse, pitié pour moi, écoute ma prière !

03 Fils des hommes, jusqu’où irez-vous dans l’insulte à ma gloire, * l’amour du néant et la course au mensonge ?

04 Sachez que le Seigneur a mis à part son fidèle, le Seigneur entend quand je crie vers lui.

05 Mais vous, tremblez, ne péchez pas ; réfléchissez dans le secret, faites silence.

06 Offrez les offrandes justes et faites confiance au Seigneur.

07 Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? » Sur nous, Seigneur, que s’illumine ton visage !

08 Tu mets dans mon coeur plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons.

09 Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance.


Le psaume du soir. Celui qu’en raison de son dernier verset juifs et chrétiens prient à la tombée de la nuit : « En paix, je me couche, aussitôt je m’endors. Toi seul, Seigneur, tu m’établis en sûreté » (v. 9).

Dans ce psaume, le priant s’adresse tout autant, sinon davantage, aux humains qu’à Dieu.

De l’angoisse à la paix

La prière à Dieu se trouve concentrée dans le premier verset et dans les deux derniers. Au début (v. 2), le ton est celui de la supplication : « Aie pitié de moi, entends ma supplication ». Quelle épreuve ou quelle insécurité ce croyant vit-il exactement? Difficile de le dire, car il l’évoque d’un seul mot, et ce mot peut signifier à la fois angoisse, détresse, adversité. Toujours est-il qu’à la fin (vv. 8-9), le climat est complèment changé. Une joie en profondeur, un sentiment de paix et de sécurité inspirent maintenant un cri de confiance et de reconnaissance. D’inquiet qu’il était au début, le croyant éprouve maintenant la sérénité tranquille de qui s’endort en se mettant au lit.

L’ouverture et l’exclusion

Entre le début et la fin du psaume, le priant fait part de son option de foi. Lui a choisi de s’ouvrir à Dieu dans la confiance et il a la certitude que cette relation en est une de réciprocité: « Sachez-le, pour son ami le Seigneur fait merveille, le Seigneur écoute quand je crie vers lui » (v. 4).

Ainsi s’adresse-t-il à des gens qui ont fait une option différente. Des gens dont la vie ne fait pas de place à Dieu, à la recherche d’idoles et de faux absolus, ce qui, à ses yeux à lui, croyant, équivaut au vide et au mensonge (v. 3). Par ailleurs, ces gens, il les sait en quête de bonheur (v. 7), tendant à privilégier l’avoir en abondance et les plaisirs : « Tu as mis en mon coeur plus de joie qu’aux jours où débordent leur blé et leur vin nouveau » (v. 8).

Les voies de la relation à Dieu

Mais comment parvient-on à cette relation à Dieu qui donne sens à la vie du croyant? En l’espace de deux versets (vv. 5-6), le psalmiste énumère à la sauvette quatre ou cinq voies qui lui apparaissent prioritaires : la rectitude morale et la conversion; le consentement à l’intériorité et au silence, comme celui dont on peut au moins faire l’expérience sur sa couche, dans la tranquilité de la nuit; par-dessus tout, la capacité de faire confiance à Dieu et de traduire dans le concret la relation à lui.

Tout cela, ces voies de la vie spirituelle qu’il lui suffit d’évoquer d’un mot, plein de gens aussi sans doute souhaiteraient que ce croyant, qui se dit comblé par l’option qu’il a faite, s’y attarde davantage. D’autres croyants, d’autres psaumes, s’en chargeront.

 

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Psaume 3 : Confiance au milieu des angoisses

 

PSAUME 3

02 Seigneur, qu’ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi,
03 nombreux à déclarer à mon sujet : « Pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! »
04 Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire, tu tiens haute ma tête.
05 A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte.
06 Et moi, je me couche et je dors ; je m’éveille : le Seigneur est mon soutien.
07 Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s’avance contre moi.
08 Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ; les méchants, tu leur brises les dents.
09 Du Seigneur vient le salut ; vienne ta bénédiction sur ton peuple !


Le Psaume 3 étant placé avant la division entre les psautiers hébreu et grec intervenant au Ps 9, il conserve la même numérotation dans les deux. Après les deux « psaumes d’introduction » que sont les Ps 1 et 2, on a un psaume de confiance qui montre beaucoup de points communs avec le psaume 4 qui suit (3,2 vs 4,2b ; 3,3 vs 4,7 ; 3,5 vs 4,4b ; 3,4 vs 4,3a.4a ; 3,7 vs 4,3). Le thème est le même, celui d’un fidèle du Seigneur qui, entouré d’ennemis, oppose aux menaces sa seule confiance en Dieu. De style simple, presque tranquille en dépit des circonstances qui semblent tragiques, le psaume est avant tout une prière et un acte de foi ; le psalmiste semble réfléchir en présence de Dieu et comme pour être entendu de lui jusque dans ses pensées les plus secrètes.

Genre littéraire et structure

Il y a beaucoup de psaumes de lamentation dans la psautier et il s’agit surtout de lamentations individuelles (une cinquantaine), comme ici (voir encore Ps 5-7 ; 13 ; 17 ; 22 ; 25 ; 26 ; 28 ; 31, etc.). Leur contenu est varié : périls de mort, persécution, exil, vieillesse, maux dont on demande d’être délivré. Ils comportent généralement les éléments suivants : invocation ; appel au secours ; prière dans laquelle on dépeint la triste situation du suppliant ; expression de confiance. On rappelle à Dieu ses anciens bienfaits, on lui reproche de paraître indifférent, on proteste de son innocence, on affirme sa certitude de la prière exaucée. D’autres commentateurs ont préféré parler de « psaumes de confiance » : confiance absolue du psalmiste fondée sur les actions salvifiques du Seigneur expérimentées dans le passé.

De la structure habituelle des psaumes de lamentation, le Ps 3 ne retient que les trois premiers des éléments : lamentation, c’est-à-dire exposé de la situation (v.1-3) ; supplication de salut et prière (v.8) ; confiance d’être exaucé (v.4-6 ; 7-9). Le tout est unit par une grande inclusion à l’aide du mot « se lever » (v.2b et v.8a). Les ennemis nombreux se lèvent contre le psalmiste, mais à la fin, c’est Dieu qui se lèvera pour qu’il triomphe. La prière jaillit de la constatation d’une situation désespérée que Dieu seul peut redresser. La supplication finale peut alors d’exprimer dans le calme et l’assurance.

Commentaire :

• Le titre du psaume, toujours omis dans la récitation liturgique, est intéressant. « Psaume. De David. Quand il fuyait devant son fils Absalon ». C’est une référence à 2 S 15-18 pour relier le psaume à un contexte historique. L’indication est sans doute suggérée par le v.2, mais elle n’indique évidemment pas la circonstance de la composition du psaume (plutôt la relecture davidique effectuée plus tard). En l’occurrence, le souvenir de l’événement dramatique invite les fidèles à imiter le roi David, modèle d’humilité et de patience dans l’épreuve (2 S 16,9-14).

• Eux, les ennemis (v.2-3). Le psalmiste insiste par trois fois sur le grand nombre de ses ennemis. L’identification des ennemis dans les psaumes de lamentation est une question difficile. Ici, l’allure générale de la prière et son vocabulaire militaire semblent indiquer des hommes de guerre (cf. Ps 22,17 ; 25,19 ; 31,14 ; 38,20 ; 56,3 ; 69,5 ; 119,157). Partout autour de lui, on tient des propos défaitistes, estimant que Dieu l’a abandonné à un sort fatal. C’est ce qu’a aussi vécu David, dans la ligne du titre du psaume (2 S 16,7-8). Humainement parlant, tout semble perdu !

• Toi, Seigneur (v.4-5). La conjonction « mais » marque la transition entre la complainte initiale et la proclamation de confiance qui suit. À partir d’ici, le « toi » du Seigneur domine toute la scène. En face des nombreux ennemis du psalmiste se dresse, seul et inébranlable, le bouclier du Seigneur (v.4a). À l’orgueil des adversaires s’oppose désormais la « gloire » du Seigneur (v.4b) au sens où c’est Dieu qui lui donne du « poids » (sens premier de « gloire » en hébreu). Aux menaces des ennemis succède maintenant l’intervention du Seigneur qui soulève la tête de son protégé (v.5 ; cf. Gn 40,13 ; Ps 27,6 ; Si 11,12-13). La réponse du Seigneur descend de Sion, la montagne sainte où s’élève le temple de Jérusalem, lieu de rencontre du ciel et de la terre.

La confiance se concrétise ici en un cri de foi envers Dieu. S’il ne peut plus compter sur les hommes, le psalmiste dispose toujours d’un recours efficace : Dieu lui-même. Comme le souligne le « mais » placé au début du verset en vue d’insister sur le contraste, le Seigneur seul suffit à neutraliser l’action des multitudes précédemment évoquées. En Dieu, le psalmiste trouve comme un merveilleux bouclier qui l’enveloppe de toutes parts et le préserve sûrement de tous les coups des adversaires (cf. Dt 33,29 ; Ps 7,11 ; 18,3.31.36 ; 28,7 ; 33,20, etc.). Un premier motif de confiance lui vient de l’expérience du passé. Chaque fois qu’en d’autres circonstances critiques il s’est adressé à Dieu, celui-ci l’a toujours exaucé (cf. Ps 22,5-6.10-11 ; 71,5-6.14-17).

• Moi, le suppliant (v.6-7). L’auteur du psaume semble faire de la nuit le temps privilégié de sa prière. Dans la Bible, la nuit et le sommeil revêtent une valeur symbolique. La nuit évoque la mort, le retour au chaos primordial qui a été vaincu par la création. En revanche, le jour symbolise la vie. Chaque aurore qui se lève sur le monde recommence les merveilles de la création et témoigne d’une nouvelle victoire de Dieu sur les puissances des ténèbres. Deuxième motif de confiance donc : dans les circonstances présentes, la nuit paraît avoir été agitée. Or, le psalmiste l’a passée à dormir d’un sommeil paisible, signe évident de la protection divine. Que la nuit s’achève sans incident, voilà bien la preuve que déjà Dieu l’assiste dans son épreuve. Au v.7, le psalmiste affirme sa paix intérieure inébranlable en dépit de l’adversité (cf. Ps 4,9).

Au v.8, l’appel final à Dieu s’articule sur une nouvelle profession de foi, dont le psalmiste attend l’intervention décisive qui le sauvera. Deux images en traduisent la teneur. Le Seigneur est comme un justicier qui sait rendre aux méchants selon leurs œuvres ; puis le Seigneur est semblable à un chasseur qui met définitivement hors d’état de nuire l’animal redoutable. Le psalmiste professe donc qu’il croit en la justice et en la toute-puissance de son Dieu. Le psalmiste ne doute pas de l’intervention du Seigneur. Bien que non encore acquis, son salut n’est plus seulement en vue, il le considère désormais assuré, tellement exigé par ce qu’il sait de son Dieu qu’il le tient déjà comme réalité. Aux allégations défaitistes et affolées des gens de son entourage, le psalmiste ne peut opposer de fin de non recevoir plus victorieuse que ce ferme et paisible credo en l’assistance divine.

Relecture chrétienne et liturgie

Le v.6 a été appliqué par la tradition chrétienne au mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ. C’est pourquoi la liturgie des Heures prie ce psaume le dimanche. La Règle de saint Benoît fait réciter ce psaume tous les matins aux vigiles, avant le psaume invitatoire (Ps 94 vulgate), sans doute à cause du v.6. « Sous les traits des moines d’Occident, dont il était le patriarche, il voyait sans doute l’avant-garde de l’Église militante se mettre en branle à la lueur de l’aurore » (Robert Michaud, Les Psaumes, p.47). Aussi, le sentiment d’être seul, abandonné de tous (v.3b) a été celui de Jésus en croix (cf. Mt 27,40).

Hervé Tremblay, o.p.

 

Le psalmiste

Les autres chroniques du mois