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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 32 (31) : Qu’ils dansent les os que tu broyas

Danseurs au rassemblement Braemar.

1 Heureux qui est absous de son péché,
acquitté de sa faute!
2 Heureux celui à qui le Seigneur
n’impute aucun tort
et dont l’esprit est sans fraude!

3 Je me taisais et mes os se consumaient,
à gémir tout le jour;
4 la nuit, le jour,
ta main pesait sur moi;
mon cœur était changé en un chaume
au plein feu de l’été.

5 Ma faute, je te l’ai connaître,
je n’ai point caché mon tort;
j’ai dit : j’irai au Seigneur
confesser ma faute.
Et toi tu as absous mon tort,
pardonné mon péché.

6 Aussi chacun des tiens te prie
à l’heure de l’angoisse;
que viennent à déborder les grandes eaux,
elles ne peuvent l’atteindre :
7 tu es pour moi un refuge,
de l’angoisse tu me gardes.
De chants de délivrance tu m’entoures.
8 Je t’instruirai,
je t’apprendrai la route qu’il faut suivre,
les yeux sur toi,
je serai ton conseil.
9 Ne soyez pas le cheval,
le mulet privé de sens,
il faut rêne et frein
pour brider leur fougue,
(sinon nulle approche pour toi).
10 Nombreux sont les tourments
réservés à l’impie,
mais qui se fie au Seigneur,
la grâce l’entoure.
11 Ayez la joie dans le Seigneur,
exultez, les justes,
jubilez, tous les cœurs droits!

« Heureux… oui, heureux » : voilà un psaume qui s’ouvre par la même béatitude, proclamée deux fois en mots différents (versets 1-2). Pas de plus grand bonheur que de se savoir pardonné : cette béatitude dit à l’avance le dénouement de l’expérience qui sera évoquée dans la suite. Le priant sait de quoi il parle, car ce bonheur, il ne tardera pas à le révéler, il en a fait lui-même l’expérience (v. 3-5) et il souhaiterait le voir partagé par tous (v. 6-10).

À aucun moment, il n’avait songé à se justifier, rongé dans sa conscience : « mon tort, ma faute, mon péché», répète-t-il à deux reprises (v. 1 et v. 5). Pourquoi alors avoir tant tardé à l’avouer ? « Je me taisais…» (v. 3) Était-ce le sentiment d’être allé trop loin, d’avoir dépassé les bornes? Toujours est-il, il s’en souvient maintenant, qu’il s’est senti comme écrasé par un poids trop lourd, accablé par sa misère, pourchassé en permanence par la crainte du reproche ou du rejet : « la nuit, le jour, ta main pesait sur moi » (v. 4). Cette période éprouvante qu’il a traversée, il l’a vécue comme un temps d’aridité insupportable : « j’étais comme le chaume brûlé par le soleil ».

Finalement, il s’est décidé : « J’irai au Seigneur confesser ma faute » (v. 5). Que s’est-il passé exactement? De même qu’il ne dit rien du péché qui l’accablait, il ne révèle rien non plus de la démarche qui lui a rendu la paix. Est-ce à l’intérieur, au fond de son cœur, que tout s’est joué? Ou bien sa résolution s’est-elle traduite dans quelque démarche concrète? Est-il allé au Temple offrir un sacrifice? S’est-il joint à d’autres pénitents pour déverser devant Dieu sa tristesse et lui dire son désir d’en sortir ? Le résultat seul est dévoilé, assuré et libérateur : « Et toi, tu as absous mon tort ». Pourquoi avoir tant tardé, pourquoi avoir tant hésité, puisque l’inespéré s’est produit aussi simplement, sans négociation et sans condition : « tu as pardonné mon péché »?

Alors qu’il avait tant à dire sur l’expérience antérieure à sa démarche, le priant ne dit plus rien maintenant du soulagement qui l’a suivi ni du sentiment de libération qu’il a ressenti. Ou plutôt, comprend-on, c’est ici qu’il faut remonter aux cris de bonheur du début : « Heureux qui est absous de son péché! Heureux celui à qui le Seigneur n’impute aucun tort! »

L’histoire n’est-elle pas complète? Tout ne pourrait-il s’arrêter là? Cela suffirait pour évoquer une autre histoire : « Je me lèverai, j’irai vers mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils » (Lc 15,18-19)? Puis, dans la suite encore, la même histoire faisant part elle aussi d’un pardon, tout aussi empressé et inconditionnel : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (15,20).

Que vient faire la seconde partie du psaume? Et quelle est exactement la personne qui s’y exprime? Sans doute est-ce la même qui prolonge sa prière, en dégageant les leçons de son expérience.

Du moins est-il ainsi au début (v. 6-7) : ce que le priant a vécu, lui qui a été tiré de son angoisse, il exprime la certitude que tous les croyants peuvent le vivre aussi. Dieu ne peut-il pas faire pour chacun ce qu’il a fait pour lui-même? Tous ne peuvent-ils trouver en lui un refuge, quelle que soit la cause de leur angoisse?

Après quoi, en faisant parler Dieu lui-même, ce croyant pardonné rend compte de ce qu’il a saisi de l’attitude de ce dernier. C’est comme s’il s’était entendu dire : « Reprends la route et compte sur moi. Je serai là pour te soutenir » (v. 8). Il comprend en même temps quel a été son tort : cette attitude rétive dans laquelle il s’est enfermé tout d’abord, rongé par le péché. C’est comme s’il entendait Dieu servir à tous la mise en garde qu’il s’est senti adresser à lui-même : «Ne soyez pas avec moi comme des chevaux, fougueux et indépendants, ou encore comme des mulets, rétifs et stupides » (v. 9).

Le psaume avait commencé par une proclamation de bonheur. Il s’achève par une convocation à la joie : « Ayez la joie dans le Seigneur, exultez, les justes » (v. 11). La joie du pardon, qui fait remonter des bas-fonds de la misère : « Qu’ils dansent les os que tu broyas », comme le proclame un autre psaume (Ps 51). La joie de la communion, après avoir éprouvé l’exil de la rupture. La joie de la vie, après avoir frôlé un moment les ombres de la mort : « Il fallait bien festoyer et se réjouir : ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie » (Lc 15,32).

fr. Michel Gourgues, o.p.

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 31 (30) Confiance en Dieu qui écoute le cri de ma détresse

1- Du maître de chant. Psaume. De David.

2- En toi, Yahvé, j’ai mon abri,
sur moi pas de honte à jamais!
En ta justice affranchis-moi, délivre-moi,

3- tends l’oreille vers moi, hâte-toi!
Sois pour moi un roc de force,
une maison fortifiée qui me sauve;

4- car mon rocher, mon rempart, c’est toi,
Pour ton nom, guide-moi, conduis-moi!

5- Tire-moi du filet qu’on m’a tendu,
car c’est toi ma force;

6- en tes mains je remets mon esprit,
c’est toi qui me rachètes, Yahvé.
Dieu de vérité,

7- tu détestes les servants de vaines idoles;
pour moi j’ai confiance en Yahvé

8- que j’exulte et jubile en ton amour!
Toi qui as vu ma misère,
connu les angoisses de mon âme,

9- tu ne m’as point livré aux mains de l’ennemi,
tu as mis au large mes pas.

10- Pitié pour moi, Yahvé,
je suis dans la détresse!
Les pleurs me rongent les yeux,
la gorge et les entrailles.

11- Car ma vie se consume en affliction
et mes années en soupirs;
ma vigueur succombe à la misère
et mes os se rongent.

12- Tout ce que j’ai d’oppresseurs
fait de moi un scandale;
pour mes voisins je ne suis que dégoût,
un effroi pour mes amis.
Ceux qui me voient dans la rue
s’enfuient loin de moi,

13- comme un mort oublié des cœurs,
comme un objet de rebut.

14- J’entends les calomnies des gens,
terreur de tous côtés!
ils se groupent à l’envi contre moi,
complotant de m’ôter la vie.

15- Et moi, je m’assure en toi, Yahvé,
je dis : C’est toi mon Dieu!

16- Mes temps sont dans ta main, délivre-moi,
des mains hostiles qui s’acharnent;

17- fais luire ta face sur ton serviteur,
sauve-moi par ton amour.

18- Yahvé, pas de honte sur moi qui t’invoque,
mais honte sur les impies!
Qu’ils aillent muets au shéol;

19- silence aux lèvres de mensonge
qui parlent du juste insolemment
avec arrogance et mépris!

20- Qu’elle est grande, Yahvé, ta bonté!
tu la réserves pour qui te craint;
tu la dispenses à qui te prend pour abri
face aux fils d’Adam.

21-Tu les caches au secret de ta face,
loin des intrigues des hommes;
tu les mets à couvert sous la tente,
loin de la guerre des langues.

22- Béni soit Yahvé qui fit pour moi
des merveilles d’amour
(en une ville de rempart)!

23- Et moi je disais en mon trouble :
« Je suis ôté loin de tes yeux! »
Et pourtant tu écoutas la voix de ma prière
quand je criai vers toi.

24- Aimez Yahvé, vous tous, ses fidèles
Yahvé garde ceux qui sont loyaux,
mais il rétribue avec usure
celui qui fait l’orgueilleux.

25- Courage, reprenez cœur, vous tous
qui espérez Yahvé !

© Les Éditions du Cerf 2009

Présentation

Comme l’indique notamment le premier verset qui dit sa place dans le Psautier biblique, ce psaume 31 appartient à la première des deux collections appelées “davidiques” (=Ps 3 à 41 et 51 à 72).

Le Psaume 31(30) exprime bien les sentiments des Juifs pieux face aux railleries des langues et aux complots des autorités païennes. Il rappelle les confessions du  prophète Jérémie en butte aux calomnies des gens (v.14) et rejoint même l’affolement de Jonas pensant être rejeté loin des yeux de Dieu (v.23). C’est un hymne dans lequel le psalmiste prie Dieu de le délivrer de ses ennemis, de le soutenir pour rester en vie et de prendre sa défense face à ses persécuteurs (v.16). C’est un hymne de confiance en Dieu (v.7), parce qu’en finale le psalmiste déclare que Dieu l’a entendu (v.23). À l’image de Job, le juste attend le Dieu qu’il a servi : tous peuvent compter sur Dieu qui fait merveille car il rétribue avec justice.

Le priant parle de Dieu (vv.2-6.10.15-18.20-21.23) et à Dieu (vv.7.22.24-25) au sujet des hommes, de la nation et de la mort.

1.Dieu. Ces psaumes de type « royal » emploient fréquemment le tétragramme  « Yahvé » pour s’adresser à Dieu. Il est mentionné dix fois ici. D’où vient ce nom divin ? Il provient d’une tribu de la région frontalière entre Edom et l’Arabie des déserts du wadi Ram, au sud de l’actuelle Jordanie : c’est Dieu qui « vient de Témân » (Ha 3,3). Son sens  se trouve dans la racine « être » qui exprime plus qu’un présent permanent car il est aussi agissant, en langue sémitique. C’est cette appellation que retiendra le livre de l’Exode quand il fait passer Moïse chez Jéthro – son futur beau-père – et qu’il va ensuite à la montagne de la rencontre avec Dieu (Ex 33,20), un Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité; qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie (…) » (Ex 34,6-7.15). On peut toujours voir au sud du Sinaï des inscriptions des caravaniers nabatéens notant « serviteur de Yah ». ‘Yah’ ou ‘Yaw’ monosyllabique. C’est peut-être le cri originel utilisé par des clans du désert pour honorer le maître de tout, le créateur de ce qui est (cf. Dt 33,2) et qui  « exprime la disponibilité à l’égard de la volonté divine, dans une fidélité librement choisie. » (Dictionnaire Encyclopédique de la Bible, Brepols, 2003³, p.1204).

Le psalmiste énonce les grandes qualités de Dieu : vérité/fidélité (v.6bc.24b) et loyauté/amour (v.8a.17b) qui prends pitié (v.10a.23d) et rachète en sa grande bonté (v.20a). Il écoute (v.23) et agit par des merveilles d’amour (v.17.22), par sa main (v.6.16a), sa face ou son visage (v.17.21).

2. Des hommes ou de la nation. Le psalmiste qui s’adresse à Dieu parle de notre condition humaine et de sa détresse. Des « fils d’Adam » (20d), que sont les terriens, il explicite plusieurs parties du corps, de la nature et aussi des valeurs : pour ce qui est du corps, il note successivement l’oreille (v.3), les mains (v.9.16b), les pieds ou les pas (v.9), l’œil ou les yeux (v.10.23), la gorge et les entrailles (v.10), les os (v.11), le cœur (v.13a.25a), la face (v.17a.21a), les lèvres (v.19) et les langues (v.21). Pour la nature construite ou non, le psalmiste note l’abri (v.2a.20), le roc de force (3b), la maison fortifiée (v.3c), le rempart (v.4a), le filet (v.5a). Quant aux valeurs, il s’agit de : la justice (v.2c), la confiance (v.7b.15a), la fidélité (24a), la loyauté (v.24b) des priants ou pécheurs repentants. Ce rapport de l’homme, qui du fond de sa misère crie vers son Dieu qui le sauve, se retrouve encore en d’autres prières du psautier (vv.2-4 = Ps 71(70),1-3).

3. La mort. Le mot « Shéol » utilisé ici au v.18c se trouve déjà au Ps 6,6 et 30(29),4 avec ses portes au Ps 9A,14, exprimant une citerne immense, une fosse profonde, un lieu de silence souterrain, d’isolement et d’oubli, pour signifier une plongée dans le néant, identifié à la tombe (Ps 88(87),12); c’est un lieu profane, sans vie, qui réclame le défunt. Il correspond à l’« Hadès » des grecs et du Nouveau Testament (Mt 16,18) et aux « enfers » des latins. L’expression « pas de honte à jamais » (v.2b) indique aussi la mort.

Structure

Après le titre du premier verset, une inclusion se découvre qui parle de se réfugier en Dieu (v.2a et 20c) et indique un dyptique : vv.2-19 et 20-25.

Dans la 1e des deux sections, on peut lire un appel de supplication de salut sans honte (« En toi » vv.2-3), suivi de marques de confiance (« C’est toi » vv.4-7) et d’une action de grâce (vv.8-9), avant une lamentation et supplication confiante (« Pitié, c’est toi, pas de honte » vv.10-19).

Dans la 2section se laisse voir un hymne à Dieu protecteur loyal (vv.20-22), culminant en une action de grâce passant du trouble à la certitude (v.23) avant l’épilogue exhortatif ou interpellation publique sur la protection que Dieu donne à ses fidèles (vv.24-25).

Relecture chrétienne

Notre psaume montre Dieu attentif à notre détresse. Ainsi Jésus, qui est venu à nous, tend la main aux malades, touche le lépreux, relève, réunit, réintègre en communauté les exclus, les perdus, accomplissant ce que notait déjà le livre de l’Exode : « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte. (…) Je suis descendu pour le délivrer » (Ex 3,7-8a). Quand vous êtes largué au large et que quelqu’un vous tend une main secourable, on ne regarde pas à qui appartient la main. Mais ensuite on se souvient avec reconnaissance et on « bénit » (v.22a) ce sauveur. Par ailleurs, Jésus a lui-même ressenti nos rejets, quand on a cherché à « mettre la main sur lui » (Lc 20,19;cf 22,53). Il l’avait pressenti et annoncé à ses disciples que « le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes » (Lc 9,44), « des pécheurs » (Lc 24,7). Pour autant Jésus ne perdra pas confiance et affirmera du début (Lc 2,49) à la fin de sa vie terrestre (Lc 23,46) son union avec son « Père », son intimité ininterrompue. L’évangéliste Luc est celui qui insiste le plus sur la prière de confiance en Dieu notre Père (Lc 11,1-13;12,22-32). C’est pourquoi il cite le v.6 comme la dernière prière de Jésus; dans un grand cri, Jésus crucifié appelle, au présent, « Père, dans tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23,46). C’est tout son être : sa vie et sa mission! Comme l’écrit Jean-Luc Vesco : « Jésus rend à son Père le souffle de vie qu’il lui avait donné. Dieu n’avait pas abandonné son Fils à la mort (cf. Ac 2,25-31). Il n’abandonnera pas non plus les chrétiens qui mettent leur confiance en lui. Dans son commentaire du psaume, saint Thomas d’Aquin rappelle que, en tant que Tête de l’Église, le Christ lui-même a prié ce verset afin de nous donner l’exemple de l’espérance; c’est par lui que Dieu nous a rachetés. » (Le Psautier de Jésus. Les citations des Psaumes dans le Nouveau Testament. II, Lectio divina 251, Cerf, 2012, p. 422).

À la lapidation du diacre Etienne, l’auteur du livre des Actes des Apôtres attribue au premier martyr de l’église mère de Jérusalem une prière inspirée du même v.6, cette fois-ci non plus adressée à Dieu le Père, mais directement à Jésus ressuscité : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » (Ac 7,59). Saint Etienne dépasse ici le psalmiste suppliant d’être délivré de ses ennemis (v.), car il intercède pour ses bourreaux : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » (Ac 7,60), à l’exemple de Jésus qui pria son Père de leur pardonner. (Lc 23,34).

Dans la liturgie 

Le Psaume 31(30) est utilisé tant dans la prière des heures que dans les célébrations de la Parole au cours des Eucharisties. Puisque son v. 6 correspond à la prière de Jésus en croix  (Lc 23,46), il convient évidemment pour la célébration de la Passion du Seigneur le vendredi saint de l’année A. De même pour la liturgie du protomartyr saint Etienne priant Jésus (Ac 7,59) fêté le 26 décembre, pour le 2e mercredi de Carême et le 3e mardi du temps de Pâques. Il est encore de mise pour cinq autres saints : Agathe, vierge et martyre (5 février), l’évêque martyr Polycarpe (23 février), Pancrace martyr (12 mai), Maria Goretti, vierge et martyre (6 juillet) et pour nous souvenir de notre Dame des douleurs le 15 septembre. La finale parénétique du Psaume est prévue le lundi de la 4e semaine du temps ordinaire et le mercredi de la 11esemaine. Il est proposé à l’office des lectures du 2e lundi (sauf le v. 19) et ses 9 premiers versets aux complies du mercredi.

Dans cet esprit d’enfance et de confiance, le musicien Robert Lebel propose à juste titre de chanter ce refrain en Carême : « Dieu est sorti de son mystère pour nous tendre la main…et jusqu’au fond de nos misères son amour nous rejoint. »

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

« Au soir, les larmes, au matin, les cris de joie» (Psaume 30)

02 Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé, tu m’épargnes les rires de l’ennemi.

03 Quand j’ai crié vers toi, Seigneur, mon Dieu, tu m’as guéri ; *

04 Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme et revivre quand je descendais à la fosse.

05 Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles, rendez grâce en rappelant son nom très saint.

06 Sa colère ne dure qu’un instant, sa bonté, toute la vie ; * avec le soir, viennent les larmes, mais au matin, les cris de joie.

07 Dans mon bonheur, je disais : Rien, jamais, ne m’ébranlera !

08 Dans ta bonté, Seigneur, tu m’avais fortifié sur ma puissante montagne ; * pourtant, tu m’as caché ta face et je fus épouvanté.

09 Et j’ai crié vers toi, Seigneur, j’ai supplié mon Dieu :

10 « A quoi te servirait mon sang si je descendais dans la tombe ? * La poussière peut-elle te rendre grâce et proclamer ta fidélité ?

11 « Écoute, Seigneur, pitié pour moi ! Seigneur, viens à mon aide ! »

12 Tu as changé mon deuil en une danse, mes habits funèbres en parure de joie.

13 Que mon coeur ne se taise pas, qu’il soit en fête pour toi, * et que sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rende grâce !

_________________________________________

Un psaume à deux volets : l’un court, l’autre long. Un croyant évoque en deux temps son expérience, d’abord en raccourci (vv. 2-4), puis de façon plus détaillée (vv. 7-12). Les deux fois, son témoignage débouche dans l’action de grâce : plein de reconnaissance pour ce que Dieu a accompli en sa faveur, ce croyant en invite d’autres à rendre grâce avec lui (v. 5), et il s’y exhorte de nouveau lui-même en finale : « Mon coeur te chantera sans plus se taire; que sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rende grâce » (v. 13).

Subitement, un horizon qui se ferme 

Qu’est-ce donc que ce croyant a vécu? La première fois qu’il en parle (vv. 2-4), il faut presque deviner, car il s’exprime à travers des images : « Tu m’as relevé », dit-il (v. 2), puis : « Tu m’as fait remonter du shéol » (v. 4a). On dirait quelqu’un qui a connu la mort. En réalité, il l’a seulement frôlée de près : « Tu m’as guéri », dit-il encore (v. 3), puis : « Tu m’as fait revivre, alors que je descendais dans la fosse » (v. 4b). C’est donc, croit-on comprendre, d’une maladie qu’il s’agissait, une de ces maladies graves dont la personne atteinte croit qu’elle ne s’en sortira pas.

Et c’est bien ce que confirme la suite, lorsque le psalmiste revient plus en détails sur l’expérience qu’il a traversée (vv. 7-12). Sa situation, apprend-on, était celle d’une personne heureuse, en position de puissance et de sécurité, à qui rien ne manquait : « Dans mon bonheur, je me disais : ‘Rien à jamais ne m’ébranlera’ » (v. 7). Cette personne avait le sentiment d’être bénie de Dieu : « Dans ta bonté, Seigneur, tu m’avais fortifié sur une puissante montagne » (v. 8a). 

Et voilà que, subitement, l’horizon s’est refermé, comme il arrive à quelqu’un qui, du jour au lendemain, se voit confronté à la perspective de la mort (v. 10).

« Vers toi j’ai crié »

Ce croyant qui s’estimait choyé, le voilà plongé en plein désarroi, avec le sentiment que son Dieu s’est détourné de lui : « Tu m’as caché ta face et je fus épouvanté » (v. 8b). 

Sans perdre confiance, il a prié intensément, il s’est fait suppliant : « Seigneur mon Dieu, j’ai crié vers toi », proclamait-il simplement dans la première partie du psaume (v.3). Mais, y revenant longuement par la suite, il confesse que, comme Job, il n’a pas craint d’argumenter avec Dieu: « Mais enfin, que gagnes-tu à mon sang, à ma descente dans la tombe? Te loue-t-elle la poussière, proclame-t-elle ta fidélité? » (v. 10).

« Tu as changé mon deuil en une danse »

Et l’inespéré s’est produit. L’horizon qui s’était fermé s’est ouvert à nouveau : « Tu as changé mon deuil en une danse, mon sac en parure de joie » (v. 12). Ce qu’il a vécu, le croyant du psaume le compare maintenant à l’un de ces soirs où l’on se couche accablé de soucis, auquel succède un matin où l’on se lève l’esprit neuf, libéré, avec l’impression que tout s’est dénoué (v. 6b). La santé recouvrée, le retour sur la terre des vivants, il les ressent maintenant comme une fête que, s’il en était capable, il voudrait vivre dans une action de grâce interrompue. Car cette expérience lui a révélé quelque chose du visage de son Dieu : « Sa colère est d’un instant, sa faveur pour la vie » (v. 6a).

« Tu m’as relevé », « tu m’as fait remonter du séjour des morts » : ces formules, pour le priant du psaume, n’avaient que valeur d’images. Les premières communautés chrétiennes, elles, s’en serviront pour exprimer la réalité même de l’intervention de Dieu en faveur de Jésus, sans toutefois faire d’emprunts littéraux à ce psaume en particulier. Il reviendra à la prière ecclésiale de le faire et de réserver à ce dernier une place de choix dans la liturgie du temps pascal.

Le psalmiste

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Psaume 29 : Tous s’écrient : «Gloire»

Coucher de soleil sur la rivière Outaouais, Québec.

1 Rapportez au Seigneur, fils de Dieu,
rapportez au Seigneur gloire et puissance,

2 rapportez au Seigneur la gloire de son nom,
adorez le Seigneur dans son éclat de sainteté.

3 Voix du Seigneur sur les eaux, le Dieu de gloire tonne ;
le Seigneur sur les eaux innombrables,
4 voix du Seigneur dans la force, voix du Seigneur dans l’éclat ;

5 voix du Seigneur, elle fracasse les cèdres,
le Seigneur fracasse les cèdres du Liban,
6 il fait bondir comme un veau le Liban,
et le Siryôn comme un bouvillon.

7 Voix du Seigneur, elle taille des éclairs de feu ;
8 voix du Seigneur, elle secoue le désert,
Le Seigneur secoue le désert de Cadès.
9 Voix du Seigneur, elle secoue les térébinthes,
Elle dépouille les futaies.

Dans son palais tout crie : Gloire !
10 Le Seigneur a siégé pour le déluge,
il a siégé, le Seigneur, en roi éternel.
11 Le Seigneur donne la puissance à son peuple,
le Seigneur bénit son peuple dans la paix.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Le texte grec de la Septante ajoute au titre de ce psaume une information intéressante. En effet, ce psaume était chanté « pour la clôture de la fête des Tentes », c’est-à-dire en automne, au moment où l’on prie Dieu de nous donner la pluie. C’est cette époque de l’année où, à Jérusalem, les premiers orages, parfois violents, et les premières pluies font irruption après plusieurs mois de sécheresse.

La structure de ce psaume 29 est facile à repérer. L’expression « voix du Seigneur » (qol adonaï) revient comme un leitmotiv dans la partie centrale du poème (vv. 3-9b) qui se trouve entourée de deux petites unités : l’invitatoire (vv. 1-2) et la finale (vv. 9c-11) qui forment une inclusion. On a, ainsi, les deux mots « gloire » et « puissance » au début et à la fin du psaume. 

Le thème dominant de tout notre passage est aussi facile à appréhender. Les mots « voix » (qol) et « gloire » (kabod) sont significatifs, dans l’Ancien Testament, pour décrire une manifestation de Dieu à son peuple Israël. C’est ce qu’on appelle, en terme plus technique, une théophanie. Des termes comme « sainteté » (v. 2) ; « palais » ou « temple » (v. 9) auxquels on peut ajouter le jeu de mots du « désert de Cadès », que l’on peut comprendre comme « désert saint », indiquent que nous avons à faire ici à une théophanie particulière, une théophanie cultuelle, c’est-à-dire à une manifestation de Dieu qui se produit pendant la liturgie du Temple. Beaucoup de psaumes furent composés pour être chantés au cours de la liturgie du Temple, il est donc normal de retrouver souvent, dans les psaumes, les deux mots « sainteté » et « temple » (Ps 5,8 ; 11,4 ; 79,1 ; 138,2).

À deux reprises, au v. 3 avec « les eaux innombrables » et au v. 10 avec « le déluge », on fait allusion à la victoire de Dieu sur les eaux. Il s’agit, sans doute, d’un écho du symbolisme, dans le Proche-Orient ancien, de la puissance maléfique des eaux primordiales, redoutables même pour les dieux. On peut penser, dans la cosmogonie mésopotamienne, à la victoire de Marduk sur Tiamat ou bien au Ps 74,12-17 présentant Dieu comme combattant des eaux et qui offre des liens étonnants avec le cycle de Baal et Yam à Ugarit.

On retrouve d’ailleurs cette idée, jusque dans le Nouveau Testament, lorsque l’on voit Jésus dominait les eaux, symbole des forces du mal et du chaos, en apaisant une tempête (Mc 4,35-41) ou en marchant sur les eaux du lac de Tibériade (Mc 6,45-52). Si dans l’Apocalypse de saint Jean, on trouve un jardin, rappel du jardin des origines, son auteur prend bien soin de préciser la disparition de toute mer, c’est-à-dire de toute mort et de tout mal grâce à la victoire finale de Jésus (Ap 21,1 : « et de mer, il n’y en a plus »).

Dieu dans son palais

Il convient maintenant de se demander quel est ce palais-temple qui abrite une telle liturgie. Pour l’Ancien Testament, le temple terrestre, celui qui fut, d’abord, construit par Salomon à Jérusalem, puis rebâti par Esdras au retour de l’Exil, est le lieu choisi par Dieu pour y faire sa demeure au milieu de son peuple. Mais ce temple, malgré toute sa magnificence, n’est que le pâle reflet des cieux où habite Dieu. Le sanctuaire terrestre, fait de main d’homme, représente une sorte de projection du sanctuaire céleste, conception qui pointe déjà à l’arrière-plan d’Ex 25,40 lorsque Moïse reçoit l’ordre de réaliser la Tente du Rendez-vous selon le modèle vu sur la montagne. 

L’expression « fils de Dieu » (v. 1) va nous aider à comprendre de quelle liturgie, de quel Temple parle notre psaume. « Fils de Dieu » a certainement connu une évolution sémantique au cours de l’histoire. Cette expression se traduit littéralement « fils des dieux » et fait référence, dans un premier temps, soit à d’autres divinités qui doivent allégeance au Dieu d’Israël ; soit à des éléments divers du cosmos. Durant la période pré-exilique, la religion de l’ancien Israël reconnaissait tout à fait l’existence d’autres dieux, à côté, ou plus exactement, au-dessous de Yahvé, le Dieu d’Israël qui s’est révélé aux patriarches et à Moïse. Le peuple reconnaissait l’existence de ces dieux ressortissant à divers cultes des nations voisines du Proche-Orient ancien, mais sans pour autant les vénérer.

À partir de l’Exil, moment où le yahwisme exclusif l’a emporté, l’expression « fils des dieux » a été comprise comme faisant référence aux éléments du cosmos. Dans le récit sacerdotal de la Création (Gn 1,1-2,4a), tout le cosmos, la lumière, les eaux, les luminaires, le firmament tirent leur origine de Dieu. Les divinités des panthéons des autres peuples de la région comme tout l’univers doivent rendre gloire à Dieu qui est au-dessus de tout. Dans notre psaume, c’est donc toute la création, tous les éléments du cosmos, et de façon prééminente les membres du peuple d’Israël, qui sont invités à reconnaître la grandeur de Dieu. Notre traduction a rendu cette expression par un singulier « fils de Dieu » afin d’éviter tout malentendu polythéiste. 

« Voix du Seigneur »

Nous retrouvons, dans la partie centrale du poème, l’expression « voix du Seigneur » à sept reprises (vv. 3, 4 deux fois, 5, 7, 8, 9). Cela est difficilement le fait du hasard, tant le nombre sept est porteur d’une symbolique fondamentale dans la Bible. Si la voix du Seigneur se manifeste, avant tout, dans le tonnerre, le nombre sept veut indiquer que le Seigneur est partout. Il est impossible de ne pas penser à lui. Par rapport au territoire d’Israël, il est intéressant de noter que la voix du Seigneur suit une courbe Nord-Sud, partant du Liban pour aller vers le désert de Cadès. Mais ces deux entités géographiques citées ont aussi une dimension fortement symbolique. Le Liban, au Nord d’Israël, est connu des auteurs bibliques pour ses montagnes aux neiges éternelles comme l’Hermon, cité ici (v. 6) sous son nom phénicien le Siryôn (cf. Dt 3,9). Cadès, au Sud d’Israël, est le lieu d’une longue étendue désertique.

L’impression de puissance qui se dégage d’une chaîne de montagnes ou la beauté sauvage d’un désert, tout nous ramène à Dieu, car c’est lui, le Créateur, qui a fait toutes ces choses que nos yeux, émerveillés, peuvent contempler. Un autre psaume dit bien l’impossibilité pour l’homme d’échapper à son Créateur : « Si j’escalade les cieux, tu es là, qu’au shéol je me couche, te voici. Je prends les ailes de l’aurore, je me loge au plus loin de la mer, même là, ta main me conduit, ta droite me saisit » (Ps 139,8-10).

Les sept emplois de l’expression « voix du Seigneur », qui revient comme un refrain, sont là pour nous indiquer que Dieu nous parle de multiples façons. Il nous parle par sa Création, il nous parle encore par sa Parole de Vie que nous trouvons dans la Bible, il parle enfin en chacun de nous par une voix intérieure (cf. saint Augustin : « Et, cette raison, c’est votre Verbe, le principe de tout, la voix intérieure qui nous parle », Confessions, Livre XI, Ch. VIII, n°10).

Deux types de théophanie

Le v. 8 fait certainement allusion à la théophanie de l’Exode dans le Sinaï. C’est le lieu de la grande manifestation de Dieu dans l’histoire du salut. Le tonnerre et la foudre, dont parle notre psaume, participent de cette grande théophanie. Ils sont caractéristiques de ce sacré, mysterium tremendum et fascinans comme le décrivait Rudolf Otto. Il faut avoir connu un orage violent dans le Sinaï, terre de montagne et de désert tout à la fois, pour imaginer la crainte, remplie de respect, que pouvait ressentir l’homme biblique face à ces puissances qui le dépassaient.

Dieu nous parle par ses deux livres, le livre de la Création et le livre de la Révélation qu’est la Bible. Mais on doit voir, dans notre passage, un contraste entre la permanence de la théophanie divine à travers le cosmos et l’aspect ponctuel de la manifestation de Dieu au Sinaï. Le contraste se trouve également si nous comparons ce qui se passe ici-bas et ce qui se passe dans les cieux. Sur terre, la voix du Seigneur se fait puissante, tel le tonnerre, et résonne d’un bout à l’autre du monde, il est impossible de ne pas l’entendre. Par contre dans le temple céleste, ce n’est pas la voix de Dieu qui retentit, mais celle de ceux qui l’adorent et l’acclament.

Les vv. 1-2 et 9c-11 décrivent la liturgie du Ciel comme le fera, bien plus tard, le visionnaire de l’Apocalypse de saint Jean. Que fait-on au Ciel lors d’une liturgie ? La même chose que sur terre : on proclame la grandeur divine ; on crie et on chante « Gloire et honneur à notre Dieu ». Il y a comme un échange de don et de contre-don entre « les fils de Dieu » et Dieu lui-même. L’hébreu l’indique en employant deux verbes différents qui signifient « donner » exactement comme en Gn 47,16 : « Alors Joseph leur dit : “ Livrez vos troupeaux et je vous donnerai du pain en échange de vos troupeaux, s’il n’y a plus d’argent.” » Tout le cosmos, c’est-à-dire tout ce que Dieu a créé, proclame sa gloire dans le temple céleste. Nous devons faire louange à notre Dieu pour qu’en échange, celui-ci, nous donne la force. Il s’agit de reconnaître, humblement, que tout vient de Dieu. C’est en lui, dira plus tard saint Paul, que nous avons « la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17,28).

Relecture chrétienne

Dieu règne sur tout le cosmos. Traditionnellement, on classe ce psaume parmi les « psaumes du règne » comme les Ps 24 ; 47 ; 93 ; 96-99. Dieu est roi aussi bien dans les cieux où l’acclament toutes les créatures que sur terre où il domine toute la Création (mer, terre, montagne, désert,…). Seul manque ici, pour que la domination de Dieu sur toutes choses soit complète, la louange unanime des nations.

Moïse a construit, sur l’ordre de Dieu, la Tente du Rendez-vous et tout ce qui est lié au culte exactement selon le modèle céleste que Dieu lui a présenté au Sinaï (Ex 25,40). L’auteur de l’épître aux Hébreux, dans sa belle méditation sur le sacerdoce de Jésus, reprend cette idée que toute liturgie effectuée sur terre n’est que « l’ombre des réalités célestes » (He 8,5). Lorsque nous nous réunissons, sur cette terre, pour célébrer l’Eucharistie, l’action de grâce au Père pour le don du Fils, dans l’Esprit, nous nous sentons en communion avec une autre assemblée, celle des chœurs angéliques et de toute l’Église du Ciel qui offrent à Dieu leur prière et leurs actions de grâces.

C’est ce beau mystère de la foi qu’exprime le Canon Romain (ou Prière eucharistique I) lorsque le prêtre demande, en s’adressant à Dieu, que notre offrande « soit portée par ton ange en présence de ta gloire sur ton autel céleste. » On retrouve, comme dans notre Psaume 29, l’union du Ciel et de la terre, ou plutôt la venue du ciel sur la terre, mais aussi le même échange d’un don et d’un contre-don. Nous offrons à Dieu le Père notre louange pour qu’il nous comble, en retour, par le pain et le vin devenus Corps et Sang de Jésus-Christ, de sa grâce et de ses bénédictions.

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 28 : Ma chair va refleurir

1 Vers toi, Yahvé, j’appelle,
mon rocher, ne sois pas sourd!
que je ne sois, devant ton silence,
comme ceux qui descendent à la fosse!

2 Ecoute la voix de ma prière
quand je crie vers toi,
quand j’élève les mains,
Yahvé, vers ton Saint des Saints.

3 Ne me traîne pas avec les impies,
avec les malfaisants,
qui parlent de paix à leur prochain,
et le mal est dans leur cœur.

4 Donne-leur, Yahvé, selon leurs œuvres
et la malice de leurs actes,
selon l’ouvrage de leurs mains donne-leur,
paie-les de leur salaire.

5 Ils méconnaissent les œuvres de Yahvé,
l’ouvrage de tes mains:
qu’il les abatte
et ne les rebâtisse!

6 Béni soit Yahvé,
car il écoute
la voix de ma prière!

7 Yahvé ma force et mon bouclier,
en lui mon cœur a foi;
j’ai reçu aide, ma chair a refleuri,
de tout cœur je rends grâce.

8 Yahvé, force pour son peuple,
forteresse de salut pour son messie.
9 Sauve ton peuple, bénis ton héritage,
conduis-les, porte-les à jamais!

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Moi et l’autre 

Un psaume comme bien d’autres qui commence en « tu » et qui passe ensuite au « il ». « Vers toi, Seigneur, j’appelle » : le priant, au début (versets 1-2), parle à Dieu et le supplie de lui venir en aide.  Quelques versets plus loin (versets 6-7), le voilà qui parle de Dieu et proclame que sa prière a été entendue : « Béni soit Yahvé, il écoute la voix de ma prière ».  Lues l’une à la suite de l’autre, ces deux sections se révèlent parfaitement cohérentes et, si le psaume ne contenait qu’elles, on ne se rendrait pas compte qu’il y manque quelque chose. 

Mais il y a encore quelque chose. Ce sont les deux sections qui, dans le texte ci-dessus, sont reproduites en retrait et en caractères italiques. Ces sections concernent non plus le priant lui-même mais d’autres personnes. D’une part, aux versets 3-5, des individus en faveur desquels le psalmiste se sent incapable de prier : des « malfaisants » qui n’ont de considération ni pour Dieu ni pour le prochain. D’autre part, aux versets 8-9, une communauté en faveur de laquelle, cette fois, il prie de tout son cœur : le peuple de Dieu dans son ensemble. 

Voyons de plus près chacun de ces quatre volets.

« Si tu ne fais rien, je vais y passer » (versets 1-2)

Ce qui frappe, dès les premiers mots, c’est l’intensité de la prière.  « J’appelle, je crie vers toi, la voix de ma prière, mes mains levées » : joignant le geste à la parole, le priant est tourné vers Dieu de tout son être. 

Dans d’autres psaumes, les mains qui se lèvent sont des mains reconnaissantes, expression de bénédiction et d’action de grâces (Ps 63,5; 134,2). Ici, ce sont des mains suppliantes qui se tournent en direction du Debîr ou Saint des Saints, lieu privilégié de la présence de Dieu. Ces mains sont tendues dans la confiance : le Dieu qu’elles appellent au secours est un appui aussi sûr et inébranlable que le roc. 

Et qu’y a-t-il donc pour motiver une supplication aussi ardente? Une expérience difficile, à coup sûr, dont le priant est convaincu de ne pouvoir se sortir tout seul. Le plus redoutable dans sa situation serait que Dieu garde le silence. Si Dieu se faisait sourd à ses appels, il ne lui resterait plus alors qu’à « descendre dans la fosse », un euphémisme qui semble bien évoquer la mort elle-même et son lugubre aboutissement au Shéôl. Une maladie grave, alors, mettant la vie en danger? Oui, sans doute, puisque, plus loin (v. 7), le priant laissera entendre qu’il a été atteint dans sa chair. 

« J’ai reçu aide, ma chair a refleuri » (versets 6-7)

Comme au théâtre, après le masque pleureur, voici le masque rieur. Après le péril, la guérison. Après la supplication, l’action de grâce. 

« Écoute la voix de ma prière », criait le priant (v. 2); « il écoute la voix de ma prière », proclame-t-il à présent (v. 6). « Je vais mourir si tu ne fais rien », menaçait-il (v. 1); « ma chair a refleuri », s’émerveille-t-il à présent (v. 7). « Vers toi je tends mes mains crispées », confessait-il (v. 2); « de tout cœur je rends grâce », chante-t-il à présent (v. 7). 

Dieu a répondu. « Le Seigneur est ma force et mon bouclier » (v. 7): le Dieu qui a répondu est bien le même qu’au cœur de l’épreuve le croyant avait interpellé plein de confiance : « Toi, mon rocher » (v. 1).  

« Surtout pas cela » (versets 3-5)

« Ne me traîne pas avec les impies » (v. 3), avait encore supplié le croyant. Qu’exprimait-il au juste par là? 

En suppliant Dieu de le guérir et de le préserver de la mort, lui demandait-il en même temps de le préserver du triste sort réservé aux impies, du châtiment qui ne manquera pas de frapper ceux qui font le mal? Car ces gens auxquels il fait référence et pour lesquels il demande à Dieu de les payer du salaire qu’ils méritent (vv. 4-5), il n’en parle pas comme d’ennemis qui le menaceraient personnellement, mais plus généralement comme de gens sans égards pour les autres, entièrement gagnés au mal, dans leurs attitudes (« le mal est dans le cœur ») comme dans leurs comportements (« les malfaisants », « la malice de leurs actes », « l’ouvrage de leurs mains »). S’il le laissait descendre dans la fosse, le Dieu auquel il fait confiance, à la vie et à la mort, ne le confondrait-il pas avec des gens comme ceux-là?

Ou bien « ne me traîne pas avec les impies » exprime-t-il de la part du croyant une certaine crainte de chambranler, la hantise d’un faux pas hors de la foi ou du moins d’un vacillement dans la confiance? Si le Seigneur est rocher, le priant, par contre, se sait faible et peut-être redoute-t-il, s’il devait affronter le silence de Dieu, de rejoindre les impies dans l’indifférence ou le reniement à l’égard de ce dernier. N’est-ce pas d’une telle crainte que témoignent d’autres psaumes : « Retiens mon cœur de parler mal, de commettre l’impiété en compagnie de malfaisants » (Ps 141,4)? 

Ou bien encore : 

« Quand j’étais frappé tout le jour,
et j’avais mon châtiment chaque matin,
si j’avais dit : « Je vais parler comme eux »,
j’aurais trahi la race de tes fils » (Ps 73,15) 

« Ce que tu as fait pour moi, fais-le pour eux » (versets 8-9)

Quoi qu’il en soit, une fois l’épreuve surmontée et la foi confirmée, l’horizon peut s’élargir. L’attention, jusqu’alors mobilisée autour du croyant lui-même et de son expérience personnelle, peut déormais s’étendre jusqu’aux autres : « Yahvé, force pour son peuple, forteresse pour son messie ». « Messie », oint : l’auteur dévoile-t-il ici son identité? Celui qui priait jusqu’alors était-il donc le roi? En tout cas, sa prière désormais prend de l’envol : ce que tu as fait pour moi, à petite échelle, fais-le maintenant, à grande échelle, pour tout ton peuple. Toi qui es ma forteresse, n’es-tu aussi celle de tous les tiens? Ce que tu as fait pour moi, fais-le pour nous tous. 

« Et il se mit à ressentir effroi et angoisse »

« J’ai reçu aide, ma chair a refleuri ». Comment des chrétiens, lorsqu’ils prient ce psaume, pourraient-ils ne pas penser à la résurrection de Jésus? Dès lors, la prière fervente du psalmiste, confronté à l’épreuve et à la perspective de la mort, évoquera tout naturellement pour eux la prière confiante du Seigneur à Gethsémani : « Non pas ce que je veux mais ce que tu veux » (Mc 14,36). Le second volet du psaume alors ne cadre plus. À l’accent revanchard « donne-leur selon leurs œuvres et la malice de leurs actes », se substitue désormais une autre parole : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). 

fr. Michel Gourgues, o.p.

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 27 (26) : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?

Voilà un psaume qui, dans toute sa première partie, du verset 1 au verset 6, parle de Dieu à la troisième personne. Dans sa deuxième partie, à partir du v. 7, passant du « il » au « tu », de la proclamation à l’invocation, il interpelle Dieu à la deuxième personne.

« Je sais en qui j’ai mis ma foi » (versets 1-3)
Le croyant commence donc par proclamer bien haut ce que Dieu représente pour lui dans la situation concrète qu’il a à vivre.

1 Le Seigneur est ma lumière et mon salut,
de qui aurais-je crainte?
Le Seigneur est le rempart de ma vie,
devant qui tremblerais-je?
2 Quand s’avancent contre moi les méchants pour dévorer ma chair,
ce sont eux, mes ennemis, mes adversaires,
qui chancellent et succombent.
3 Qu’une armée vienne camper contre moi,
mon cœur est sans crainte;
qu’une guerre éclate contre moi,
j’ai là ma confiance.

L’expérience que traverse l’auteur en est donc une d’adversité. Confronté à une opposition de la part de « méchants », qu’il compare à des bêtes fauves prêtes à déchirer leur proie (v. 2a), il parle encore d’« ennemis » et d’« adversaires » qu’il désignera encore un peu plus loin comme des « rivaux » (v. 6). Traitements injustes, persécution, menaces de mort? Impossible de voir exactement. Toujours est-il qu’au cœur de cette situation difficile, ce croyant proclame sa confiance absolue en Dieu. « Ma lumière », « mon salut », « le rempart de ma vie » : dès le point de départ (v. 1), les images se bousculent pour exprimer cette confiance, intrépide et assurée comme celle d’une ville qui se sait en sécurité derrière ses fortifications. Une adversité plus redoutable encore se présenterait-elle? Faudrait-il subir les assauts d’une armée entière? Une guerre menacerait-elle? Cela n’y changerait rien : « mon cœur est sans crainte », clame le v. 3, en écho à la première question posée en commençant : « de qui aurais-je crainte ? » (v. 1); « j’ai là ma confiance », répète-t-il en écho à la seconde : « devant qui tremblerais-je? ».

Une mystique bien incarnée (versets 4-6)

À lire ensuite le verset 4, on pourrait croire que le psalmiste passe à autre chose. Après avoir proclamé sa confiance en Dieu au milieu de ses misères actuelles, il semblerait faire part maintenant du désir que, une fois son existence pacifiée et débarrassée de ces tracas, il pourra se consacrer entièrement à l’unique nécessaire que constitue pour lui la relation à Dieu :

4 Une chose qu’au Seigneur je demande,
la chose que je cherche,
c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie,
de savourer la douceur du Seigneur,
de rechercher son palais.

« La maison du Seigneur », « son palais »; plus loin « sa tente », « sa hutte ». Autant d’expressions renvoyant au Temple, lieu privilégié de la présence de Dieu, et témoignant symboliquement, comme tant d’autres psaumes, d’une soif d’intimité avec ce dernier :

Ma demeure est la maison du Seigneur
en la longueur des jours. (Ps 23,6)

Mais la suite manifeste qu’en réalité ces aspirations « mystiques » ne sont pas coupées de la dure réalité présente, que le thème de l’attachement à Dieu reste lié à celui de l’adversité :

5 Car il me réserve en sa hutte un abri au jour de malheur;
il me cache au secret de sa tente,
il m’élève sur le roc.
6 Maintenant ma tête s’élève sur mes rivaux qui m’entourent,
et je viens sacrifier en sa tente des sacrifices d’acclamation.
Je veux chanter, je veux jouer pour le Seigneur.

C’est donc au Temple que l’auteur éprouve au plus haut point la protection du Dieu en qui il a confiance. C’est là, au lieu par excellence de la rencontre de Dieu, qu’il trouve l’assurance de son soutien aux temps difficiles. C’est là qu’il acquiert la certitude de triompher de l’adversité (v. 6a). Comme dans un autre psaume où s’expriment à la suite la confiance en la protection de Dieu et l’aspiration à la sécurité du Temple :

Car tu es pour moi un abri,
un bastion devant l’ennemi.
Qu’à jamais je loge sous ta tente
et m’abrite au couvert de tes ailes! (Ps 61,4-5)

« Je sacrifierai des sacrifices », « je chanterai », « je jouerai pour le Seigneur » : en hébreu, ces trois verbes du v. 6 sont bel et bien au futur. Et c’est ainsi que se termine la première partie du psaume : sur une résolution de louer Dieu et de lui offrir un sacrifice d’action de grâces pour une libération dont on est sûr à l’avance.
Un changement subit (v. 7-10)

Le verset 7, subitement, marque un changement saisissant. Changement de genre, nous l’avons vu déjà : c’est ici en effet que l’on passe de la proclamation à la supplication. Mais surtout changement de climat : de la proclamation confiante on passe à la supplication inquiète.

7 Écoute, Seigneur, mon cri d’appel,
pitié, réponds-moi!
8 De toi mon cœur a dit: “Cherche sa face.”
C’est ta face, Seigneur, que je cherche,
9 ne me cache point ta face.
N’écarte pas ton serviteur avec colère;
c’est toi mon secours.
Ne me laisse pas, ne m’abandonne pas,
Dieu de mon salut.
10 Si mon père et ma mère m’abandonnent,
le Seigneur m’accueillera.

Quatre demandes à formulation négative : « Ne me cache pas ta face », « n’écarte pas ton serviteur », « ne me laisse pas », « ne m’abandonne pas ». Comme si, secrètement, le croyant redoutait cette éventualité. « Jamais le Seigneur ne m’abandonne », proclamait-il avec assurance dans la première partie; « ne va surtout pas m’abandonner », supplie-t-il maintenant. « Quoi qu’il arrive, je suis sûr de pouvoir compter sur Dieu », disait-il; « si tu me laisses tomber, je suis perdu », dit-il maintenant. Le contraste apparaît tel qu’on s’est demandé si l’on n’avait pas ici deux psaumes distincts plutôt que deux volets d’un même psaume.

La différence de climat reste indéniable. Mais les affinités ne manquent pas par ailleurs. Même anxieuse et plus tourmentée, la confiance en Dieu est toujours là, comme en témoigne le v. 10, où le croyant formule à sa manière la conviction de foi exprimée en termes inoubliables par Isaïe :

Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle nourrit,
cesse-t-elle de chérir le fruit de ses entrailles?
Même s’il s’en trouvait une pour l’oublier,
moi, je ne t’oublierai jamais. (Is 49,15)

« De toi, mon cœur a dit : “Cherche sa face”. C’est ta face, Seigneur, que je cherche » : comme auparavant au verset 4, cette confession du verset 8 paraît témoigner d’une recherche de Dieu, d’une aspiration « mystique » détachée du contexte d’adversité présent dans la première partie. Mais, de nouveau, la suite, comme aux versets 5-6, manifeste que ce contexte reste bien présent et en cela la seconde partie du psaume s’apparente encore à la première :

11 Enseigne-moi, Seigneur, ta voie,
conduis-moi sur un chemin de droiture
à cause de ceux qui me guettent;
12 ne me livre pas à l’appétit de mes adversaires:
contre moi se sont levés de faux témoins qui soufflent la violence.

Voilà donc de nouveau, comme au début du psaume (v. 2), les « adversaires », maintenant caractérisés comme de faux témoins dont l’agression paraît menacer la vie elle-même. N’est-ce pas ce que laisse entendre en finale le psalmiste, en parlant de son espérance de voir la bonté de Dieu « sur la terre des vivants » :

13 Je le crois, je verrai la bonté du Seigneur
sur la terre des vivants.
14 Espère en Dieu,
prends cœur et prends courage,
espère en Dieu.

Et c’est ainsi que, délaissant celui de la prière, le psaume retrouve en terminant le ton de la proclamation et du témoignage caractéristique de la première partie. Ici, cependant, au lieu de témoigner comme alors de l’attente ferme d’une issue favorable (v. 6), le croyant sent plutôt le besoin de s’encourager lui-même et de s’exhorter à l’espérance.

« Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes »

L’adversité humaine et la confiance en Dieu : la conjugaison de ces deux thèmes amènera la conscience croyante à lire le psaume 27 en relation avec une diversité d’expériences vécues de tout temps par des individus ou des communautés. Des croyants éprouvés, traqués, persécutés, montrés du doigt ou simplement ridiculisés, se retrouveront spontanément dans ces accents du psaume.

À la « plénitude des temps », ceux-ci évoqueront tout naturellement le mystère du Christ en sa passion.

Ne sont-ce pas ces accents-là, précisément, que l’on retrouve dans les trois annonces de la passion, telles que les rapportent les évangiles synoptiques? D’une part, la confrontation à une opposition dont on pressent qu’elle sera fatale : « Le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens; ils le bafoueront, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront ». D’autre part, la confiance en un retournement à attendre de Dieu : « …mais après trois jours il ressuscitera » (Mc 10,33-34)

Cette lecture du psaume en relation avec la passion de Jésus paraît bien remonter jusqu’aux premières générations chrétiennes. C’est ce que, subtilement, suggère en Mc 14,57 le récit de la comparution de Jésus devant le Sanhédrin. « Quelques-uns se levèrent, note Marc, pour porter contre lui ce faux témoignage ». Ne faut-il pas voir dans cette formulation une allusion discrète au verset du psaume : « Contre moi, se sont levés de faux témoins » (v. 12)?

Un autre passage, de la lettre aux Hébreux cette fois, témoigne encore de l’application du psaume au Christ en sa passion. Ce n’est plus maintenant dans le procès de Jésus qu’on en découvre les échos mais dans son agonie. « Écoute, Seigneur, mon cri d’appel » : c’est ainsi, nous l’avons vu, que débute au verset 7 la seconde partie du psaume. « Aux jours de sa chair, souligne He 5,7 en modelant sa formulation sur celle du psaume, ayant présenté avec un grand cri et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été écouté en raison de sa piété… »

Sur les lèvres du Christ en croix, Marc et Matthieu mettent les paroles d’un psaume : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » (Ps 22), et Luc celles d’un autre : « En tes mains je remets mon esprit » (Ps 31). L’abandon de Dieu, l’abandon à Dieu. Dans l’expérience de Jésus abandonné de tous en sa passion, la méditation croyante devait lire l’écho d’un autre psaume encore. Celui-là, le psaume 27, portait en son cœur la proclamation :

Ne me laisse pas, ne m’abandonne pas,
Dieu de mon salut.
Si mon père et ma mère m’abandonnent,
le Seigneur m’accueillera.

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Le psaume 25 (24) : « Pardonne mes torts, car ils sont grands »

Aleph 1 Vers toi, Seigneur,
j’élève mon âme,
Beth 2 vers toi, mon Dieu. En toi je me confie, que je n’aie point honte,
que mes ennemis ne se rient de moi!
Ghimel 3 Pour qui espère en toi, point de honte,
mais honte à qui trahit sans raison.
Daleth 4 Fais-moi connaître, Seigneur, tes voies,
enseigne-moi tes sentiers.
Hé 5 Dirige-moi dans ta vérité, enseigne-moi,
c’est toi le Dieu de mon salut.
Wah En toi tout le jour j’espère
7c à cause de ta bonté, Seigneur.
Zaïn 6 Souviens-toi de ta tendresse, Seigneur,
de ton amour, car ils sont de toujours.
Heth 7 Ne te souviens pas des égarements de ma jeunesse,
mais de moi, selon ton amour souviens-toi!

*
Teth 8 Droiture et bonté que le Seigneur,
lui qui remet dans la voie les égarés,
Yod 9 qui dirige les humbles dans la justice,
qui enseigne aux malheureux sa voie.
Caph 10 Tous les sentiers du Seigneur sont amour et vérité
pour qui garde son alliance et ses préceptes.
Lamed 11 A cause de ton nom, Seigneur,
pardonne mes torts, car ils sont grands.
Mem 12 Est-il un homme qui craigne le Seigneur,
il le remet dans la voie qu’il faut prendre;
Nun 13 son âme habitera le bonheur,
sa lignée possédera la terre.
Samech 14 Le secret de Dieu est pour ceux qui le craignent,
son alliance, pour qu’ils aient la connaissance.

*
Aïn 15 Mes yeux sont fixés sur le Seigneur,
car il tire mes pieds du filet.
Phé 16 Tourne-toi vers moi, pitié pour moi,
solitaire et malheureux que je suis.
Çadé 17 Desserre l’angoisse de mon cœur,
hors de mes tourments tire-moi.
Qoph 18 Vois mon malheur et ma peine,
efface tous mes égarements.
Resh 19 Vois mes ennemis qui foisonnent,
de quelle haine violente ils me haïssent.
Shin 20 Garde mon âme, délivre-moi,
point de honte pour moi, tu es mon abri.
Taw 21 Qu’intégrité et droiture me protègent,
j’espère en toi, Seigneur.
22 Rachète Israël, ô Dieu,
de toutes ses angoisses.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Nous voici devant le deuxième des huit psaumes qui, parmi les 150 du psautier, se présentent comme des « psaumes alphabétiques ».

De A à Z

Cela ressort du texte tel qu’il est reproduit ci-dessus, où la numérotation des versets est précédée de la lettre de l’alphabet hébreu par laquelle commence le premier mot de chacun. C’est ainsi que, dans ces psaumes, les invocations, les énoncés ou les proclamations, selon les cas, s’enchaînent et se succèdent selon l’ordre des 22 lettres de l’alphabet hébreu, de aleph jusqu’à taw, le correspondant « de A à Z » dans notre alphabet. Le seul verset à faire exception dans notre psaume est le v. 22. En faisant intervenir une supplication collective, ce verset final, souvent considéré comme une addition, détonne encore par rapport au reste du psaume où la prière possède un caractère individuel.

Si l’on considère encore les choses de plus près, on constate que les lettres de l’alphabet se répartissent à peu près également selon trois blocs ou trois ensembles qui dessinent la structure du psaume. Aux huit premières lettres, de aleph jusqu’à heth (versets 1-7), correspond une section en « tu », à la deuxième personne du singulier, où le croyant adresse sa prière à Dieu : « toi mon Dieu ». Aux sept lettres suivantes, de teth à samech (versets 8-14), correspond une section en « il », à la troisième personne du singulier, où le priant fait part de ses convictions concernant le visage et les attitudes de Dieu qui lui permettent de s’adresser à lui avec confiance : « Le secret de Dieu est pour ceux qui le craignent… ». Au cœur de cette deuxième section, le v. 11 est le seul à se présenter à la deuxième personne comme dans le premier volet : « À cause de ton nom, Seigneur… ». Dans la troisième section, dont les versets commencent par les sept dernières lettres de l’alphabet, de aïn à taw (versets 15-21), on retrouve, comme dans le premier volet, le « tu » de la prière adressée à Dieu : « J’espère en toi, Seigneur, tourne-toi vers moi… »

Ainsi, le psaume n’est proprement prière ou cri vers Dieu que dans la première (versets 1-7) et la dernière (versets 15-21) sections. Entre les deux, dans la section centrale (versets 8-14), il relève, selon les catégories habituelles, du genre didactique.

Le cri d’un égaré

« Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme ». À ne considérer que cette formule initiale du psaume (v. 1), on pourrait y voir la prière désintéressée d’un spirituel ou d’un mystique, qui ne demande rien pour lui-même, sinon de grandir dans la connaissance et dans l’amour de son Dieu. Un peu comme dans le psaume 63 par exemple : « Dieu, toi mon Dieu, je te cherche dès l’aurore, mon âme a soif de toi. »

Mais tel n’est pas le cas, la suite a tôt fait de le manifester. Dans le premier volet (versets 1-7), en effet, à la suite de la proclamation initiale, se pressent pas moins de sept impératifs d’affilée : « fais-moi connaître tes voies », « enseigne-moi tes sentiers » (v. 4); « dirige-moi », « enseigne-moi » (v. 6); « souviens-toi de ta tendresse », « ne te souviens pas de mes égarements », « souviens-toi de moi » (v. 7). Lorsque recommence la supplication, dans le troisième volet (versets 15-21), les impératifs reviennent, plus nombreux encore, et tous en rapport avec l’expérience personnelle du priant. En voilà neuf cette fois : « tourne-toi vers moi », « aie pitié de moi » (v. 16); « desserre l’angoisse de mon cœur », « hors de mes tourments tire-moi » (v. 17); « vois mon malheur », « efface mes égarements » (v. 18); « vois mes ennemis » (v. 19); « garde mon âme », « délivre-moi » (v. 20).

Cette simple énumération permet déjà d’entrevoir la situation à partir de laquelle surgit le cri vers Dieu. Non, ce cri n’a rien de la prière désintéressée du mystique. C’est au contraire celui d’un pécheur qui compte sur Dieu pour le tirer de sa misère. Par trois fois, une fois dans chacun des trois volets, il reconnaît sa faute. « Ne te souviens pas des égarements de ma jeunesse », supplie-t-il tout d’abord (v. 7). « Pardonne mes torts car ils sont grands », confesse-t-il ensuite (v. 11). « Efface tous mes égarements », répète-t-il enfin (v. 18).

« Desserre l’angoisse de mon cœur »

Puisqu’il se compare ainsi à un égaré, ce qu’il demande à Dieu, en le suppliant de l’exaucer (v. 2-3) et de lui pardonner (v. 6-7), c’est de le remettre sur le bon chemin. Le chemin, le sentier, la voie. L’image revient à trois reprises au cœur du premier volet, exprimant à elle seule l’aspiration essentielle qui traverse tout le psaume : « Fais-moi connaître, Seigneur, tes voies, enseigne-moi tes sentiers, dirige-moi (en hébreu, littéralement : « fais-moi cheminer ») dans la vérité » (v. 4-5). Ainsi donc, dans un premier temps, la supplication du pécheur l’amène à se tourner vers Dieu en lui faisant part de son désir de réorienter sa vie et de retrouver le bon chemin. C’est le volet 1, aux versets 1-7.

Dans un second temps, lorsqu’il reprend sa supplication et se tourne de nouveau vers Dieu, le pécheur fait davantage part de ce qu’il éprouve, de l’expérience de misère et de désolation que lui vaut son égarement. C’est le volet 3, aux versets 15-21. Le sentiment de malheur et la solitude (v. 16), l’angoisse et les tourments (v. 17), la détresse et la peine (v. 18), tout y passe. Sans identifier expressément sa faute, il laisse entendre qu’elle a affecté gravement quelqu’un d’autre, en tout cas qu’elle lui a valu quantité d’ennemis, devenus haineux et agressifs à son égard (v. 19), ce qui ajoute encore à la souffrance dont il veut être libéré en même temps que du poids de son péché (v. 15 et v. 20-21). Au ravage intérieur que lui cause ce dernier, s’ajoute encore une réprobation extérieure aussi difficile à supporter.

Malgré tout, la confiance

Conscient de son péché, tourmenté, déçu de lui-même et décevant pour les autres, ce croyant ne désespère pas. Dieu, du moins, le recevra. Il sait qu’il peut se tourner vers lui avec confiance.

C’est cette conviction qu’il exprime dans le volet central (v. 8-14). S’il est pécheur, s’il se sait fragile, il reste croyant, il est toujours de ceux qui craignent le Seigneur (v. 12 et v. 14) et qui aspirent à conformer leur vie à son vouloir (v. 10). Ce qui frappe, c’est qu’il n’exprime pas de résolution de se convertir lui-même. Pour cela, il compte sur Dieu : c’est lui, répète-t-il, qui remet dans la voie les égarés : « Est-il un homme qui craigne le Seigneur, il le remet dans la voie qu’il faut prendre » (v. 12) Le voilà qui, à cinq reprises, reprend les images du chemin (v. 9), de la voie (v. 8, 9 et 12) et des sentiers du Seigneur (v. 10). Nulle part, il ne formule l’espoir de retrouver par lui-même ce chemin dont il s’est égaré. Ce qu’il demande, comme s’il se sentait incapable de revenir seul, c’est que Dieu le remette sur le bon chemin, qu’il le tire de son égarement.

On croit entendre Jérémie : « Guéris-moi, Yahvé, que je sois guéri ! Sauve-moi que je sois sauvé! » (Jr 17,14). « Droiture et bonté que le Seigneur, lui qui remet dans la voie les égarés » (v. 8) : convertis-moi que je me convertisse!

fr. Michel GOURGUES, o.p.

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 24 : Heureux les coeurs purs. Des psaumes à Jésus

« Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu! ».

C’est ainsi que se présente, chez Matthieu (5,8), la sixième des neuf béatitudes qui ouvrent le Sermon sur la montagne. «Heureux les purs par le coeur», faudrait-il traduire, en suivant le grec mot à mot.

Avant Jésus, cette formule se trouvait déjà dans le psaume 24. Celui-ci, après avoir proclamé la maîtrise de Yahvé sur l’ensemble de l’univers (versets 1-2), s’interroge tout à coup sur les conditions nécessaires pour s’approcher de Dieu: «Qui montera sur la montagne du Seigneur, demande-t-il, et qui se tiendra dans son lieu saint?» (v. 3). A quoi il répond aussitôt: «La personne aux mains innocentes et pure par le coeur» (v. 4).

La pureté nécessaire pour voir Dieu

«Monter sur la montagne du Seigneur», «se tenir dans son lieu saint»: on comprend que, pour le psaume, cela consiste à se rendre au Temple de Jérusalem, lieu privilégié de la présence de Yahvé. Pour exprimer la même chose, des croyants de l’Ancien Testament parlaient parfois d’aller «voir Dieu» ou «voir la face de Dieu». Ainsi en est-il par exemple dans le psaume 42: «Mon âme a soif de Dieu, du Dieu de vie; quand donc pourrai-je aller voir la face de Dieu?» (Ps 42,3). La suite montre bien que le croyant n’aspire pas à voir Dieu au sens propre, car «nul ne peut voir Dieu sans mourir» (Ex 33,20). Non, comme dans le psaume 24, c’est là une autre façon de parler de l’expérience liturgique, de la rencontre de Dieu, au lieu où, avec tout le peuple, on pourra le prier et lui rendre un culte: «J’irai vers la tente admirable, vers la maison de Dieu, parmi les cris de joie, l’action de grâce et la foule jubilante» (Ps 42,5).

Or, pour voir Dieu, il faut être pur. Pour l’Ancien Testament, c’est là, dès les origines, une condition essentielle. Il ne s’agit pas cependant d’une pureté d’ordre moral, découlant d’une conduite irréprochable. Il s’agit plutôt d’une pureté extérieure, d’ordre rituel. Elle consiste à s’abstenir d’un certain nombre de démarches, activités ou contacts, bien identifiés et codifiés (en particulier dans les chapitres 11-16 du livre du Lévitique), qui empêchent de se présenter devant Dieu pour lui offrir un culte. Un peu comme, dans le catholicisme, jusque dans les années 1950, il fallait s’abstenir de manger et de boire pour avoir part à l’eucharistie.

L’évolution progressive de l’idée de pureté

Petit à petit, sous l’impulsion des prophètes surtout, l’idée fit son chemin que, pour pouvoir se présenter devant Dieu, la pureté extérieure ne saurait suffire. Il faut aussi la pureté intérieure, la pureté du coeur. A quoi bon satisfaire à des rites extérieurs de purification, si le coeur, lui, n’est pas pur?

En même temps que cette conviction, une autre se développe progressivement, selon laquelle la vérité de la relation à Dieu est conditionnée par la qualité de la relation au prochain. Si bien que, peu à peu, les deux convictions finissent par fusionner et que la pureté intérieure en vient à s’identifier de façon privilégiée à la rectitude à l’égard du prochain.

C’est cette conviction qu’exprime par exemple le prophète Isaïe lorsque, dès le début de son livre, il énumère les conditions nécessaires pour «voir Dieu». «Lavez-vous, purifiez-vous», exhorte-t-il au nom de Yahvé. Et en quoi donc cette purification consiste-t-elle?

Otez de ma vue votre méchanceté. Cessez de faire le mal!
Apprenez à faire le bien, recherchez la justice,
secourez l’opprimé, soyez justes pour l’orphelin,
plaidez pour la veuve. (Is 1,16-17)

Au terme, une pureté d’un type très particulier

Ainsi donc, graduellement, une évolution se fraie un chemin à travers les mentalités et le pratiques. Pour s’approcher de Dieu, affirmait-on au début, il faut être pur, en entendant par là une pureté d’ordre rituel et extérieur. Pour s’approcher de Dieu, en vient-on ensuite à comprendre, la pureté extérieure ne suffit pas, il faut encore la pureté du coeur. Le psaume 24, dont nous sommes partis, témoigne de cette étape de l’évolution, en proclamant que, pour s’approcher de Dieu, quelqu’un doit être « pur par le coeur ».

Finalement, la pureté intérieure prend le visage particulier de la rectitude à l’égard des autres. Le coeur pur, c’est celui que n’encombre aucun tort contre le prochain. Un psaume, encore, témoigne de cette nouvelle étape de l’évolution. Comme le psaume 24, le psaume 15 s’interroge sur les conditions nécessaires pour s’approcher de Dieu:

Seigneur, qui entrera sous ta tente,
qui habitera sur ta sainte montagne?
La question posée, on fait état en réponse d’une qualité de relation au prochain:

Celui qui marche en parfait,
qui pratique la justice (…),
qui ne lèse en rien son frère,
ne jette pas d’opprobre à son prochain (…),
qui ne prête pas son argent à initérêt,
n’accepte rien pour nuire à l’innocent. (Ps 15,2-5)

La béatitude: comme la fleur, au terme de la croissance

Le bonheur des coeurs purs, proclame Jésus, consistera à voir Dieu. On comprend qu’il ne s’agit plus alors simplement de la rencontre liturgique de Dieu. Comme dans le second membre des autres béatitudes, la perspective est eschatologique. Transposée dans l’au-delà, l’image sert désormais à exprimer la plénitude de la communion à Dieu, le partage de ce que Jean appellera la vie éternelle.

Mais l’exigence de pureté du coeur énoncée par la béatitude garde, pour l’essentiel, la signification qu’elle avait déjà dans le psaume 24 et dans le psaume 15. La vérité de la relation à Dieu reste toujours conditionnée par la qualité de la relation aux autres, comme le proclame un peu plus loin le Sermon sur la montagne:

Si tu apportes ton offrande à l’autel et que là tu te rappelles que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord, réconcilie-toi avec ton frère, et alors viens et apporte ton offrande. (Mt 5,23-24)

Et ce qui vaut de la relation à Dieu inaugurée dans l’histoire vaut aussi de la relation à Dieu parvenue à son achèvement. Comme jadis dans les psaumes, le coeur pur, celui que n’entache aucun tort à l’égard du prochain, reste la condition primordiale pour voir Dieu:

Alors le Roi dira: Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli…

Selon la belle formule d’Augustin, c’est en aimant ton frère que tu donnes à ton oeil la pureté nécessaire pour voir Dieu.

Le psalmiste

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Psaume 23(22) « Le Seigneur est mon berger »

Qui n’a pas vibré en entendant les paroles de ce poème où Dieu se présente comme un berger connaissant chacune de ses brebis et comme un hôte généreux? Toutefois, il nous appartient d’aller plus profondément que le sentiment – voire le sentimentalisme – pour dégager le sens théologique du psaume, source d’une spiritualité profondément enracinée dans la tradition biblique.

1 Psaume. De David.
Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.
2 Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles 3 et me fait revivre;
il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.
4 Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.
5 Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis;
tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.
6 Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie;
j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.
(Traduction liturgique)

Bien que l’existence de ce genre littéraire ait été contestée, on classe généralement le Ps 23 parmi les « psaumes de confiance » (Ps 3; 4; 11; 16; 23; 27; 62; 90; 121; 131). Le psalmiste y chante sa sécurité dans la paix et dans la joie, son intimité avec Dieu souvent associée au temple. On divise généralement le psaume en deux parties : 1- Le Seigneur berger (v. 1-4); 2- Le Seigneur hôte (v. 5-6), les subdivisions étant moins claires.

Le v. 1 résume tout le psaume en indiquant dès la début la métaphore : non seulement Dieu est comme un berger, plus encore, il est « mon » berger. Le nom divin, le tétragramme sacré YHWH, est employé ici et au dernier verset seulement dans tout le poème (v. 6b), comme pour l’encadrer. Les v. 2-3 étendent la métaphore en expliquant comment le berger guide et nourrit sa brebis (au singulier). Les « prés d’herbe fraîche » du v. 2 doivent se comprendre dans le contexte du pays de la Bible où les pâturages verts sont rares, perdus qu’ils sont au milieu de steppes dénudées et de collines rocailleuses. Dans un pays aussi chaud, on ne peut rien demander de mieux que de l’eau et de l’herbe verte. Le berger, lui, connaît les sentiers secrets qui conduisent à ces rares bons endroits. On fait une halte dans un lieu calme qui porte au repos et à la confiance, puis, revigoré et renforcé, on reprend la route. C’est ce qu’exprime le v. 3, littéralement « il fait revenir mon âme ». Les « sentiers de justice » sont les bons sentiers. Le berger connaît les chemins qui mènent aux lieux de pâture, évitant ainsi à son troupeau tout détour inutile, fatigant ou dangereux. Évidemment le bon chemin est aussi la route menant au salut. La sollicitude de Dieu envers ses brebis témoigne de sa présence agissante et de la gratuité de son aide.

Passant de l’impersonnelle troisième personne (« il »), à la deuxième, plus personnelle (« tu »), la brebis parle à son berger à partir du v. 4. Aux plaines verdoyantes succèdent maintenant les ravins sombres où la brebis risque sa vie. On pense aux « oueds », mot arabe désignant ces torrents coulant par intermittence lorsque les pluies accumulées dans les montagnes descendent soudainement et violemment dans la vallée, emportant tout sur leur passage. C’est évidemment une référence aux épreuves et aux périls qui menacent le chemin du croyant. « L’ombre de la mort » est une lecture des scribes d’un mot hébreu signifiant sans doute « ténèbres épaisses » (cf. Ps 44,20; 107,10.14; Jb 3,5; Is 9,1; Jr 2,6).

Malgré la simplification de la traduction liturgique, citée ci-dessus, le texte hébreu parle bien de deux bâtons, l’un servant à la marche, sans doute aussi à ouvrir le chemin dans les ronces, l’autre servant à défendre le troupeau, comme une espèce de gourdin (1 S 17,34-35.43). C’est donc que le bon berger sait défendre ses brebis qui, à leur tour, sont rassurées par le berger qui est là, qui les guide et les défend.

Au v. 5 on assiste à un changement de scène : le berger devient un hôte qui traite son invité avec délicatesse et générosité. Dans sa marche, le troupeau est arrivé à une halte hospitalière où on étend une natte, la table des bédouins. Là, on oublie la peur et l’obscurité de la nuit précédente, rappelées par la mention des ennemis. Il y a un repas préparé avec la cordialité de l’hospitalité orientale (Gn 18,1-8). L’ « onction sur la tête » était une coutume orientale des jours de fête (Ps 92,11; 133,2; Qo 9,8; Mt 6,17; 26,7; Mc 14,3). Quant à la coupe débordante, elle signifie que la soif est complètement étanchée, ce qui n’est pas rien dans le désert.

Au v. 6 c’est le retour au style indirect (troisième personne) des v. 1-3. La certitude de la déclaration finale est marquée par un « oui » au début du verset, que la traduction liturgique – encore une fois! – ne rend pas. La « grâce » et le « bonheur » accordées par Dieu conduisent à la maison du Seigneur et prennent en quelque sorte la relève du berger pour guider le troupeau jusqu’au temple, où il sera nourri, abreuvé et trouvera le repos pour toujours, ce repos qui est un don fait au peuple de l’alliance (Ps 95,11; Hé 3,11.18). « Habiter la maison du Seigneur » en effet, signifie lui rendre un culte au temple (Ps 27,4).

On peut affirmer sans se tromper que le sens du psaume tient de l’évidence. Le psalmiste se sert du métier humain de berger, si fréquent dans l’Orient ancien, pour évoquer, à un niveau supérieur, la relation entre Dieu et ses fidèles. Mais il y a plus. En Mésopotamie et en Égypte, comme en Israël, les rois se donnaient volontiers le titre de « berger » (2 S 5,2; 7,7; Ps 78,70-72; Mi 5,4; Jr 23,1-4; Éz 34,1-6). L’infidélité des rois a donc amené Dieu à prendre lui-même la relève dans des textes célèbres de l’Ancien Testament (Gn 48,15; Is 40,11; 49,9-10; Jr 23,2-3; Éz 34,7-31; Ps 28,9; 74,1; 77,21; 78,52; 79,13; 80,2; 95,7; 100,3). Le Nouveau Testament aussi témoigne de l’application de la métaphore du berger, non seulement à Dieu et au Christ Jésus, mais aussi aux pasteurs de la communauté (Lc 12,32; Jn 10; Hé 13,20; 1 P 2,25; 5,2-4; Ap 7,17). Dans la liturgie, ce psaume est traditionnellement appliqué aux sacrements de l’initiation chrétienne (« l’eau et l’huile ») et de l’eucharistie (« le festin »).

fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

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Psaume 22 : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné!

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Le Ps 22(21) est probablement l’un des plus connus parce que cité par le Christ en croix (cf. Mt 27,46 //Mc 15,34). Le genre littéraire de ce psaume est une supplication individuelle. Les supplications tirent leur origine d’une situation pénible, d’une épreuve : maladie, mort, persécution. Ici, l’auteur a porté le genre à sa dernière extrémité : un juste fait face à des ennemis acharnés ; se sentant seul et abandonné de Dieu, il a néanmoins recours à lui avec foi. Ce long psaume de 32 versets est composé de deux parties : d’abord une prière du juste souffrant (v.2-22), puis une action de grâce pleine d’espérance (v.23-32). Le morceau comporte la structure suivante : 1- proclamation rituelle du nom divin et résumé initial de la prière (v.1-3) ; 2- rappel des actes accomplis par Dieu (v.4-6) : jamais le Seigneur n’a été invoqué en vain par les siens ; 3- plainte (v.7-9) ; 4- protestation de confiance (v.10-12) ; 5- prière (v.20-22) ; 6- annonce de louange ou louange (v.23-25). Une différence avec les autres lamentations, c’est que l’auteur ne s’appuie jamais sur sa justice ou son innocence et qu’il n’appelle pas sur ses ennemis les malédictions de Dieu ou ne désire pas se venger. Le texte du psaume est parfois très difficile, et les versions qu’on lit dans nos bibles le corrigent à plusieurs endroits.

La première partie montre un homme désemparé qui se lamente sur les maux dont il est accablé et l’abandon où le laisse le Seigneur. Deux sentiments dominent : la plainte et l’abandon confiant à Dieu. Il faut noter le premier mot qui est mis en relief « pourquoi ? », que se pose toute personne aux prises avec l’épreuve. Ce qui caractérise le psaume, c’est l’imagerie animale avec toute son évocation symbolique, premièrement, de l’humiliation de l’auteur, ensuite de la méchanceté et de la haine humaine. En effet, au v.7, le ver est un symbole d’impuissance et de complet dénuement (cf. Jb 25,6 ; Is 41,14). Le psalmiste, comme tout homme écrasé par l’épreuve, est tenu comme rien, un sous-homme, dont la dignité est bafouée et foulée aux pieds. Il y a aussi des images très suggestives pour décrire son degré de misère : lui-même « rugit » comme un lion (cf. Is 5,29 ; Éz 19,7) : quand on ne sait plus mettre de l’ordre dans ses pensées, quand la souffrance empêche de garder la tête froide, la prière devient un cri. L’eau répandue (cf. 2 S 14,14), les os disloqués, la cire fondue (v.15) sont des symboles des facultés qui défaillent : le psalmiste est devenu incapable de toute réaction ; il est comme paralysé. Le palais sec, la langue collée (v.16) indiquent la fièvre des mourants qui dessèche et caractérise l’agonie, et indique une mort prochaine (cf. Ps 32,4 ; 69,4 ; Jb 30,30 ; Lm 4,4). C’est le feu du gosier qui déclenche un cri rauque : « j’ai soif ! » (cf. Ps 69,22 ; 137,6 ; Jn 19,28 au sujet de Jésus en croix). 

L’accumulation des images accentue le réalisme de la description, qui produit une espèce d’horreur physique. Au v.19,couvert de plaies, le psalmiste s’adonne à la sinistre besogne d’en faire lui-même l’inventaire, tandis que ses ennemis, loin de se laisser attendrir, témoignent bruyamment de leur satisfaction ; eux aussi font un inventaire, mais pour calculer leur chance de triomphe (cf. Ps 41,8-9 ; 56,7 ; 71,10). La première partie se termine par le v.19, qui est une allusion à la coutume antique de la part des vainqueurs, des bourreaux et des bandits de partager les vêtements des vaincus, des condamnés à mort ou des voyageurs tombés dans une embuscade (cf. Jos 8,2.27 ; 1 S 14,32 ; 30,16 ; Mi 2,8). Ce verset est cité par Mt 27,35 // Mc 15,24 // Lc 23,34 et Jn 19,24.

Le psalmiste accumule les images pour dépeindre la férocité de ses ennemis : taureaux (v.13 ; les plateaux herbeux de Bashan, à l’est du Jourdain, nourrissaient des troupeaux célèbres, cf. Jr 50,19 ; Éz 39,18 ; Am 4,1 ; Mi 7,14), lions (v.14.22 cité par 1 P 5,8), chiens (v.17.21), buffles (v.22). Les chiens sont volontiers violents et agressifs, mais l’image semble suggérer la vulgarité des ennemis qui, telle une meute, s’acharne sur le psalmiste (cf. Ps 59,7 ; Is 56,11). Au v.8b, hocher la tête est souvent mentionné dans la Bible en signe de dérision et de mépris (cf. Ps 109,25 ; Jb 16,4 ; Is 37,22 ; Lm 2,15 ; voir encore Mt 27,39 // Mc 15,29). Le v.9 est le comble du sarcasme à l’égard de qui se prétend l’ami de Dieu ; l’état lamentable du psalmiste, au lieu d’inspirer la pitié, accroît la moquerie. On rit de la naïveté de quelqu’un qui a mis sa confiance en Dieu ; Jésus en croix lui-même en a été victime (cf. Mt 27,39.43 // Lc 23,35). La symbolique du ventre maternel (v.10-11) évoque l’idée de protection qui s’affirme dès le début de la vie (cf. Ps 71,5-6 ; 139,13-16 ; Is 44,2.24 ; Jr 1,5). Le v.11 est une allusion à l’ancien usage de placer le nouveau-né sur les genoux de son père en signe de reconnaissance. Par là, le psalmiste rappelle qu’il considère Dieu comme son père, avec tous les devoirs que cela comporte. Le texte v.17c est obscur. Il y aurait une allusion aux pieds pris dans un piège (cf. Ps 9,16 ; 25,15 ; 57,7) ou au traitement subi par un prisonnier. Si la juste traduction est : « Ils ont percé mes mains et mes pieds » (ce qui n’est pas du tout certain), on ne comprend guère comment ce verset n’a pas été cité par le Nouveau Testament au sujet de la crucifixion de Jésus. Le psalmiste termine sa prière par un acte d’entière confiance en Dieu (v.20-22).

Dans la deuxième partie, le psalmiste rend grâce pour le salut demandé et obtenu. Dans une assemblée cultuelle, il invite ses frères à se joindre à lui dans sa gratitude. Le v.23 est cité par He 2,12 où il est mis sur les lèvres du Christ. Le v.25 explique qu’il s’agit d’une délivrance dans l’avenir, mais considérée comme déjà acquise et dont il remercie Dieu par anticipation. Au v.26, c’est par vœu que le psalmiste s’engage à célébrer la fidélité du Seigneur (cf. Ps 50,14 ; 61,9 ; 66,13) : il fera de son action de grâce personnelle un témoignage public, pour que toute personne dans la même situation que lui apprenne à se fier dans le Seigneur. Au v.27a, « les humbles » sont ceux qui cherchent le Seigneur dans la simplicité de leur cœur et qui acceptent les épreuves de la vie, qui sont conviés à prendre part au festin qui suit le sacrifice d’action de grâce. À la fin, comme c’est souvent la cas pour des psaumes individuels, l’horizon s’élargit, et le thème de la conversion des païens apparaît.

Le texte des v.30-32 est très difficile et souvent corrigé par les commentateurs. L’avènement du règne de Dieu dans le monde entier apparaît consécutif aux épreuves du serviteur fidèle, rapprochant ainsi notre psaume du chant du serviteur en Is 52,13–53,12. Le psalmiste invite les nations à prêter attention au prodige et à en tirer la conséquence qui s’impose, à savoir reconnaître que c’est Dieu qui est le Seigneur. Cela signifie que les souffrances d’un individu ont des conséquences sur la communauté et sur le monde entier. On peut parler ici du mystère de la souffrance qui, dans la ligne de l’évangile, provoque le relèvement : la vie jaillit de la mort (cf. Lc 24,26 ; Jn 3,14-15 ; 7,39 ; Ac 8,32-35 ; Rm 8,36-37 ; Ph 2,8-9).

Le psalmiste

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