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Florian Mantione, Hervé Ponsot : La management selon Jésus

Qui a dit que, dans l’Évangile, il n’était question que de religion ? Incroyable mais vrai, c’est également un excellent manuel de management ! Voici le livre qu’il nous fallait pour réconcilier l’attaché-case avec l’encensoir, l’homme d’affaires et le prêtre. Le livre qui nous fait comprendre, à la relecture de la vie de Jésus, son rôle de leader et l’efficacité de son discours et de sa stratégie pour convertir le monde.

Efficacité, stratégie ? S’agissant du Christ, l’approche est osée… et les auteurs jubilent à nous dévoiler les leçons de management contenues dans les Écritures. Ce n’est pas un coach angélique, naïf, dépassé par ses troupes qui se dessine alors mais bien un Jésus volontaire, dont la dévotion force le respect, que ses actes et ses paroles, toujours pertinents, positionnent en chef.

L’amour, le pardon, l’équité, la bienveillance, l’assertivité, la congruence et la communication : voici les sept piliers du management selon Jésus, explorés un à un, pour une redécouverte de l’Évangile, mais aussi pour encourager un travail sur soi-même, et faire de nous un meilleur manager.

Une approche singulièrement novatrice du management moderne. Un Jésus jamais lu, jamais envisagé, comme un modèle pour tous.

Diplômé de l’École supérieure de commerce de Toulouse, de l’Institut d’études politiques de Toulouse et licencié en sciences-économiques de l’Université de Paris-I, Florian Mantione a créé en 1976 un réseau international de Conseil en gestion des Ressources Humaines.

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Ancien élève d’HEC, dominicain, Hervé Ponsot a enseigné de nombreuses années à la faculté de théologie de Toulouse. De 2008 à 2011, il a dirigé l’École biblique et archéologique française de Jérusalem.

Mantione Florian, Ponsot, Hervé, La management selon Jésus, Paris, Éditions du Cerf, 2021, 244 p.

 

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Jean-Marie Papapietro : Etty Hillesum, voix dans la nuit

Papapietro, Jean-Marie, Etty Hillesum, voix dans la nuit, Les Éditions Pleine Lune, Théâtre, Collection Plume, 2022, 88 p.

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À l’origine de ce livre, il y a la découverte du Journal d’Etty Hillesum, un texte extrêmement riche et stimulant, comme tout ce qui touche à la complexité de l’âme humaine, surtout quand elle doit faire face à des événements historiques exceptionnels. Il est difficile de classer ce texte dans un genre littéraire. C’est une adaptation théâtrale qui se lit comme un récit.

Esther « Etty » Hillesum, née le 15 janvier 1914 au Pays-Bas et morte le 30 novembre 1943 au camp d’Auschwitz (Pologne), est une jeune femme juive connue pour avoir, pendant la Seconde Guerre mondiale, tenu son journal intime (1941-1942) et écrit des lettres (1942-1943) depuis le camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas. Une fois les Pays-Bas écrasés sous la botte allemande, elle n’a rien fait pour fuir et a choisi en toute lucidité de rester solidaire de sa famille et de sa communauté.

Jean-Marie Papapietro imagine un interrogatoire auquel il soumet Etty Hillesum, pour comprendre et illustrer comment, tout en subissant l’horreur, cette femme a pu conserver son amour de la vie et de ses semblables, les humains, et comment elle a su rejeter tout sentiment de haine ou tout désir de revanche envers ceux qui commettaient l’odieux envers elle et son peuple.

La frontière entre l’humain et l’inhumain est-elle si fragile qu’il suffise de peu de chose pour que des maux comme le nazisme puissent proliférer à nouveau? Où situer l’origine et l’essence de ce mal radical capable d’infester toute une société? Etty Hillesum a fait l’expérience du développement de ce cancer en cherchant inlassablement les moyens de ne pas se laisser contaminer par la haine ou le ressentiment. C’est une attitude face à la vie et aux êtres sur laquelle il est bien utile de réfléchir en cette période de cristallisation et de discours haineux qui est tristement la nôtre et qui ne favorise aucunement l’harmonie, la paix et le respect entre humains.

Le refus d’Etty Hillesum de capituler devant les perversions d’une idéologie mortifère comme le nazisme est transfiguré par une grâce souveraine. C’est ce qui rend uniques la légèreté de son pas, la lumière de son regard, la netteté de son geste.

Avant de s’installer au Québec en 1991, Jean-Marie Papapietro a mené parallèlement, en France et en Italie, une carrière de professeur (théâtre et littérature), d’animateur dans différents centres culturels et de metteur en scène. Il dirige la compagnie Le Théâtre de Fortune, qu’il a fondée en 2001.

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Josselin Tricou : Des soutanes et des hommes

Célibat perçu comme toxique, violences sexuelles et sexistes tues par l’Église, mais aussi refus d’ordination des femmes, luttes politiques contre toute reconnaissance de la conjugalité et de la parentalité homosexuelles… Autant de raisons de remettre en cause la figure du prêtre catholique au sein de sociétés occidentales largement sécularisées. Cet homme qui porte la robe, fait le serment de renoncer à toute sexualité mais donne l’impression de dicter celle des autres, est-il un homme comme les autres ?

Dans un contexte marqué par la perte d’emprise de l’Église et par l’émergence de la « démocratie sexuelle », Josselin Tricou analyse la trajectoire sociohistorique de cette forme de masculinité. Il montre les efforts de l’appareil catholique pour contrer sa disqualification tout en perpétuant un ensemble de normes faisant du mariage hétérosexuel une institution naturelle. Or, plus l’Église refuse l’idéal d’égalité entre les sexes et les sexualités, plus elle prend le risque d’attirer l’attention sur la sexualité et le genre si particuliers du prêtre.

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(Le Monde des religions, 26 septembre 2021)

C’est à une formidable exploration que nous invite le sociologue Josselin Tricou dans ce livre, résultat d’un travail de recherche d’une dizaine d’années sur « la subjectivation genrée et les politiques de la masculinité au sein du clergé catholique français depuis les années 1980 ». Un sujet qui, selon ses mots, « suscite à la fois de l’embarras à l’intérieur et des fantasmes à l’extérieur ».

Embarras, car ce thème recoupe celui de l’homosexualité dans l’Église catholique, à la fois surreprésentée et objet d’incitations au silence. D’où la volonté de tous les prêtres, religieux et séminaristes cités (sauf un) de rester anonymes. Sans doute son expérience passée de religieux a-t-elle aidé Josselin Tricou à obtenir ces témoignages inédits. Fantasmes, car ce sujet a jusque-là suscité chez des observateurs extérieurs des opérations d’« outings » spectaculaires et des théories autour de supposés « lobbys gay » catholiques (voir le livre Sodoma, de Frédéric Martel, Robert Laffont, 2019).

Josselin Tricou nous donne des clés de compréhension de cette construction d’une masculinité atypique du clergé par l’Église et de ses conséquences, tant d’un point de vue historique et sociologique que politique.

Tricou, Josselin, Des soutanes et des hommes. Enquête sur la masculinité des prêtres catholiques, Paris, PUF, 2021, 472 p.

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Josselin Tricou est docteur en science politique et études de genre de l’université Paris 8. Il a participé aux recherches de l’Inserm pour le compte de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église. Il est maître-assistant en sociologie des religions et des nouvelles spiritualités à l’université de Lausanne en Suisse.

 

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Daniel Arasse : Le portrait du diable

Prince des Ténèbres, Porteur de Lumière ou Roi des Enfer, le Diable a autant de noms que de visages. Mais où est passé le monstre aux yeux exorbités, aux cornes d’ébène et à la gueule pestilentielle, la Bête vers qui convergent toutes les déchéances et les déviances du genre humain ?

Le diable est relié à deux thèmes : la tentation et la mort. Il permet en effet de rappeler constamment de résister à la tentation. Le diable est associé au Jugement dernier aux XIVe et XVe siècle. Il a une fonction didactique puisqu’il constitue ainsi une forme d’avertissement.

Sous influence de l’humanisme, l’image vise à transmettre des émotions. Elle doit, pour ce faire, être proche de la réalité visuelle du spectateur. On passe ainsi de la memoria à l’historia. La Renaissance se caractérise donc par une attention accrue portée aux gestes et aux mouvements. C’est aussi la période du développement de la peinture d’histoire.

Des arts « de bien vivre et de bien mourir » se développent. Le démon est intériorisé, la pénitence collective est remplacée par une lutte intérieure. Le diable est représenté parmi les hommes tel Judas au milieu des apôtres dans la Cène de Léonard de Vinci. Cette image est plus vraisemblable et cette représentation reste compréhensible par tous.

Le XVe siècle marque aussi un diable plus proche de l’homme. Un cardinal qui n’aimait pas le Jugement Dernier de Michel-Ange fut bien puni par le peintre, qui fit son portrait en Lucifer. L’anecdote est savoureuse et instructive, mais elle ne montre pas seulement l’indépendance d’esprit du plus grand artiste de la Renaissance. Elle est révélatrice d’une évolution culturelle majeure : la disparition de la figure du Diable dans la peinture. Grâce à un examen précis et inventif des textes religieux et des images de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, Arasse décrit ici l’émergence de l’image du Diable, son utilisation et son essor, dans le cadre de pratiques dévotionnelles où les images se doivent d’être efficaces. Puis il montre comment la culture humaniste a rendu caduque cette figure médiévale, et l’a reléguée au rang de superstition. Dorénavant le Diable n’est plus l’Autre de l’homme, le Diable est en l’homme.

Aux XVIIe et XVIIIe s, aucun grand artiste ne laisse d’image marquante du diable, il faut attendre la fin du XVIIIe et le début du XIXe pour que l’image du diable connaisse un renouveau avec le romantisme. Rodin s’inspire ensuite de Ghiberti pour sa Porte de l’Enfer.

Daniel Arasse (1944-2003) : Historien de l’art, il a enseigné à la Sorbonne pendant plus de vingt ans, jusqu’en 1993, où il est devenu directeur d’études à l’EHESS. Il a publié, notamment : Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion, 1992 ; L’Ambition de Vermeer, Adam Biro, 1993 ; Histoires de peintures, Denoël, 2004.

 

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Étienne Grenet : Le Christ vert. Itinéraires pour une conversion écologique intégrale

La crise environnementale a des racines spirituelles. L’ambition de cet ouvrage, dans la droite ligne de l’encyclique Laudato si’, est d’abord d’offrir un diagnostic intégral de la crise, en ses trois dimensions indissociables : cosmique, sociale et spirituelle. « Tout est lié. » Pas à pas, le lecteur est conduit à discerner comment les désordres environnementaux, qu’il constate hors de lui, sont les reflets et les effets de ses propres désordres intérieurs.

La Bible recèle la puissance de nous guérir et de nous communiquer l’énergie spirituelle d’une conversion. En quatre étapes, le lecteur est alors amené à découvrir, dans la vie de Jésus, cette Voie heureuse : un rapport renouvelé et ajusté de l’homme avec (1) le cosmos, (2) l’économie, (3) son propre corps, et (4) la famille humaine. Du diagnostic du mal aux ressources pour l’action, ce livre constitue un véritable parcours de conversion écologique. Tout lecteur – croyant ou non – peut en faire un usage individuel immédiat.

Mais ce livre est aussi pensé comme un manuel et une ressource pour des parcours collectifs, présentés en dernière partie : (1) le Parcours d’initiation Écologie intégrale et (2) le Groupe de travail Laudato si’. Articulé à un site internet, ce livre offre toutes les ressources utiles pour la mise en place de ces parcours de groupe (en paroisse, en aumônerie, entre amis).

Étienne Grenet est prêtre du diocèse de Paris.

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GRENET, Étienne, Le Christ vert : itinéraires pour une conversion écologique intégrale, Éditions Artège le Sénévé, 2021, 336 p.

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Vivre avec nos morts

Delphine Horvilleur, Vivre avec nos morts, Grasset, Paris, 2021, 222 p.

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… »

Être rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »

À travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.

Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes…

Première femme rabbin française, Delphine Horvilleur est écrivain et philosophe. Elle a été formée à l’université hébraïque de Jérusalem. Elle dirige la rédaction de la revue Tenou’a.

Chevalier de la légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite et officier de l’ordre des Arts et des Lettres, elle a écrit près d’une dizaine d’ouvrages sur différentes questions de la religion hébraïque.

POINTS FORTS (Cf. Marc Buffard, CultureTops – Critique des événements culturels, 20-04-2021)

Ce livre respire l’intelligence, la délicatesse et l’émotion contenue. Avec un beau talent. Et ce, sur un sujet difficile et pénible que la plupart du temps on fuit.

Le tour de force de Delphine Horvilleur est de nous y intéresser grâce à sa culture classique, religieuse et littéraire, mais aussi très moderne avec de belles références à la chanson et au cinéma. Et aussi incroyable que cela puisse paraître à la lecture du titre, on sourit beaucoup et l’on rit même quelquefois, en tournant les pages sans jamais s’ennuyer.

Voyez l’histoire de Myriam, américaine obsédée par sa mort à venir, qui nous laisse à la frontière du rire et de l’effroi. Et bien d’autres tristes, émouvantes, drôles, tirées de la tradition juive ou plus intimes racontées avec une magnifique empathie.

Ce rabbin fait preuve, au-delà de sa religion qu’elle nous fait mieux connaître, d’une humanité tendre qui devient universelle. N’attendez de l’auteur aucune certitude ni aucun prosélytisme. Elle nous livre en réalité ses doutes avec beaucoup de sincérité face aux grandes tragédies qu’elle évoque avec douleur, mais sans le moindre pathos, comme le ferait une petite fille aux yeux écarquillés devant la mort. Par exemple devant l’assassinat d’Itsh’ak Rabin, le grand drame de sa jeunesse qu’elle revit avec une émotion si vive qu’elle nous gagne. Mais c’est surtout la question de l’après qui l’intéresse, la vie de ceux qui restent prolongeant celle des morts qui leur passent le flambeau.

Je retiens encore cette belle définition du peuple juif, empruntée au poète Yehuda Amihaï ; elle ne vient ni de la géographie ni de la génétique, mais de la géologie : « des failles, des effondrements, des couches sédimentaires et de la lave incandescente ».

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Jean-Pierre Denis : Les catholiques, c’est pas automatique !


Et si la pandémie était un signe de Dieu envoyé aux hommes ? Avec cette question provocatrice, Jean-Pierre Denis entame une forme de méditation en question-­réponse, avec un interlocuteur virtuel, un dialogue socratique qui ne dit pas son nom. L’auteur a pris le temps de chercher le sens de l’événement qui s’est abattu sur toute la planète. Plutôt que de parler du « monde d’après », il se tourne vers le ciel.

 

 

Le difficile retour à l’église après le déconfinement.

Dieu aurait-il voulu punir les hommes ? Non, mais les hommes doivent savoir discerner les « signes des temps », cette vulnérabilité dans laquelle nous avons tous été plongés. Avec l’épidémie, c’est bien la réalité même de ce que nous vivons qui gémit et se rebelle, une protestation contre notre prétention d’être les maîtres absolus écrit-il : « Les gémissements de Dieu en notre faveur, c’est cela que j’appelle signes des temps. » Des signes qu’il est urgent de comprendre : « Une Église qui renonce à parler le langage des signes finit par devenir aveugle et muette. »

L’Église « du monde d’après »

Signe des temps, la manière dont les catholiques ont été privés de messe, et ont pu redécouvrir l’importance de la lecture de la Parole. Signe des temps encore, leur capacité à se rassembler en communautés plus informelles, et à se mobiliser pour venir en aide aux personnes touchées par la crise. C’est là l’occasion de se poser la question du témoignage chrétien, lorsqu’il faut sortir de nos églises de pierre et « du consumérisme sacramentel ». Car les catholiques ne doivent pas renoncer à témoigner dans une société dont le Covid a montré toutes les impasses et l’illusoire puissance.
Jean-Pierre Denis propose une belle relecture de la pandémie, qui permet d’entrevoir ce que sera l’Église « du monde d’après ». Une Église catholique « post-eucharistique », dit-il, mais qui n’a rien de désespérant, au contraire. Car on aura encore besoin de chrétiens qui sauront « faire signe pour dire que Dieu fait signe ».


Denis, Jean-Pierre, Les catholiques, c’est pas automatique !, Éd. Cerf, Paris, 2021, 184 p.

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Carl Bergeron : La grande Marie ou le luxe de la sainteté

 

Un alliage séduisant de littérature et d’histoire Le portait plein d’humanité d’une figure marquante de la Nouvelle-France ainsi revisitée Une lecture dynamique de l’histoire et une réflexion sur la société contemporaine Imaginons une barque qui remonte le fleuve Saint-Laurent, entre ses rives escarpées, depuis Tadoussac et accoste à Québec le 1er août 1639 après une escale à l’île d’Orléans. Dans cette barque, éprouvées par trois mois de traversée depuis Dieppe, trois religieuses ursulines, dont l’une, ayant quitté son couvent de Tours, dotée d’un fort tempérament, aussi bien tourné vers l’action que vers la mystique, apparaît déjà comme une figure centrale : Marie de l’Incarnation. N’imaginons plus.

À quatre siècles de distance, c’est son portrait que brosse ici, d’une main leste, d’un œil admiratif, l’écrivain Carl Bergeron, séduit par la force de caractère, les qualités d’organisatrice et le grand talent d’épistolière d’une femme portée par un désir d’absolu et celui, tout aussi impérieux, qui la poussera à faire corps avec ce pays de froid dément, de rochers austères et de forêts implacables, à apprendre les langues autochtones, à y bâtir un monastère, à enseigner, à s’abandonner à l’Amour avec des élans que nous savons plus comprendre. Ce faisant, Carl Bergeron tend à la religieuse de fer et de chair un miroir qui fera paraître étriquées notre époque, ses lâchetés, son amnésie souvent. Il prend la mesure de son legs, interroge la société québécoise issue de la Nouvelle-France. D’un même coup de fleuret, il égratigne l’université quand elle n’est que refuge, l’esprit bourgeois quand il n’est que calcul.

Plus que tout, son chant d’amour à la «Grande Marie», aussi beau que nécessaire, est tourné vers l’avenir : «N’allons pas croire, naïfs que nous sommes, que Marie est morte en 1672 et qu’elle s’est arrêtée là. […] Il se pourrait que le XXIe siècle fasse de Marie de l’Incarnation une contemporaine, et la ressuscite plus proche et vibrante à notre conscience qu’un Proust, un Céline ou un Joyce.»

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Jean-Marie Rouart : Ce pays des hommes sans Dieu



L’islam n’est-il pas d’une certaine façon le révélateur de nos failles et de la fragilité de notre assise morale et philosophique ? À contre-courant de ceux qui se contentent de s’abriter derrière le laïcisme ou le séparatisme pour faire face à la montée de l’islam, Jean-Marie Rouart s’interroge sur nos propres responsabilités dans cette dérive. Ne sommes-nous pas aveuglés par ce que nous sommes devenus ? Consommateurs compulsifs, drogués par un matérialisme sans frein ni horizon, s’acheminant vers une forme de barbarie moderne, ne mésestimons-nous pas nos carences culturelles et nos faiblesses spirituelles ?

C’est moins l’essor de l’islam que l’auteur stigmatise que l’abandon de notre propre modèle de civilisation. Pour lui le véritable défi à relever n’est pas seulement d’ordre religieux, c’est notre civilisation qui est en cause. Rappelant que notre nation s’est constituée autour d’un État, du Livre, de la littérature et d’une religion porteuse de valeurs universelles, il rappelle l’importance de ces piliers de la civilisation chrétienne pour faire contrepoids à d’autres modèles et préserver notre identité. À ses yeux, ce qu’il appelle la « mystique laïcarde » n’est qu’une illusoire ligne Maginot contre l’islam. L’athéisme, si respectable soit-il, reste impuissant à remplacer la croyance.

C’est le livre d’un « chrétien déchiré » qui a du mal à se reconnaître, comme beaucoup, dans l’Église de l’après-Vatican II. Jean-Marie Rouart refuse de s’avouer vaincu : il s’interroge sur les moyens de conjurer le déclin d’une civilisation d’inspiration chrétienne menacée autant par l’islam que par elle-même.


Rouart, Jean-Marie, Ce pays des hommes sans Dieu, Éd. Bouquins. Essai, Paris, 2021, 180 p.

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Christine Le Bozec : Révolution et religion

Historienne de la Révolution française, Christine Le Bozec signe avec son petit volume sobrement intitulé Révolution et religion, un précieux récapitulatif de la politique religieuse révolutionnaire, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 au Concordat napoléonien de 1801-1802.

L’ouvrage, au style clair et alerte, permet de mieux comprendre la logique politique suivie par les gouvernements successifs dans leur volonté partagée de modernisation d’un religieux catholique traditionnel, particulièrement compromis avec le pouvoir royal.

Les législations successives, comme la Constitution civile du clergé de 1790 ou la première séparation des Églises et de l’État de 1795, sont resituées dans un contexte d’effervescence politique qui freine l’application sereine du projet initial d’adhésion de l’Église au projet républicain.

Entre émotions populaires (à la base de la déchristianisation sous la Terreur et de l’apparition plus ou moins spontanée des cultes révolutionnaires) et mises en œuvre ratées des utopies déistes issues de la philosophie des Lumières (comme le culte de l’Être suprême ou la théophilanthropie), la politique religieuse des révolutionnaires a longtemps été considérée comme particulièrement chaotique et jugée surtout répressive.

L’auteure montre pourtant qu’en dépit des aléas, cette politique suivit une logique continuée jusqu’à ce que la régularisation concordataire permette de parachever la laïcisation partielle de l’État républicain. Cette domestication gallicane réussie a ainsi permis de régler durablement la « question religieuse » en France… jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 qui s’est inspirée, cent dix ans plus tard et sans en reprendre la coloration très antireligieuse, de sa devancière révolutionnaire. (Études, numéro de juillet 2021)


Le Bozec, Christine, Révolution et religion, Éd. Passés / Composés, Paris, 2021, 176 p.

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