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Responsable de la chronique : Guy Musy, o.p.

Mon pays c’est la relation !

Non, mon pays ce n’est pas l’hiver, comme le chantait Gilles Vigneault, mais « la relation ». Une expression qui sert de titre à un merveilleux petit livre de Véronique Lang, paru ces derniers mois aux éditions Médiaspaul de Montréal.

Il est vrai que Véronique, née à Genève, a passé plusieurs années au Québec. Elle se forma dans un centre ignatien à l’accompagnement spirituel, avant d’exercer cet art au Canada. Retournée dans son pays, la voici « aumônière », si ce mot a du sens pour elle, dans trois maisons de retraite sises dans la région lémanique de sa terre natale.

Son petit livre, que je n’hésite pas à qualifier de chef d’œuvre, écrit avec finesse et élégance, rend compte au fil des jours des activités de Véronique et de la joie qu’elle éprouve à rencontrer des personnes dont les facultés cognitives ralentissent ou sont en voie d’extinction. A force de patience, d‘attention, de délicatesse et de respect, mais aussi de tendresse et d’amour, Véronique explore un continent immergé, très différent de celui où s’agitent des humains avides de rentabilité immédiate et efficace. Au contraire, le monde que fréquente Véronique n’est utile à rien, si ce n’est à aggraver la facture sociale. Mais il n’est pas moins riche pour autant et dispose de ses propres repères qui relèvent de l’émotion et non plus de la raison raisonnante. De ce monde mystérieux, enfoui comme l’Atlantide, Véronique donne l’impression d’en détenir la clef.

Parmi tant de sujets qui pourraient faire l’objet d’un échange avec l’accompagnante, il y a cette question : mandatée par une Eglise dans une maison de retraite, lui arrive-t-il d’évoquer avec les pensionnaires l’existence ou la présence de Dieu ? Véronique ne se dérobe pas. Elle aborde ce sujet avec délicatesse et respect, tout en s’interdisant de « récupérer » ses interlocuteurs. Son cahier de charges prévoit des célébrations qu’elle doit animer revêtue d’une aube blanche réglementaire, alors qu’elle se défend d’être pasteure ou « prêtresse ». Quant aux sacrements, le seul qu’elle puisse conférer – pour l’instant – est celui de sa présence, bien réelle elle aussi.

Avant que le livre de Véronique me tombe dans les mains, j’avais sur mon bureau « Les fossoyeurs », un ouvrage du journaliste d’investigation Victor Castanet qui défraya la chronique. Après une longue enquête en maisons de retraite françaises, notre journaliste révèle et dénonce l’exploitation et la maltraitance dont sont victimes des pensionnaires de ces établissements. Malgré la générosité, le dévouement et le courage de plusieurs membres de leur personnel. Le tableau est sombre. Me revient en mémoire ce verset psalmique qui parle de « troupeau parqué pour les enfers que la mort mène paître ».

La lecture du livre de Véronique m’apporta le contre-point à cette désolante révélation. Non seulement l’accompagnatrice fait renaître la joie chez ceux et celles qui paraissent l’avoir perdue, mais elle-même ressuscite à leur contact.

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Les femmes au service du culte ? Discussion entre prêtre et rabbin

 

Ces jours derniers, au cours d’un repas amical, mon voisin rabbin avait hâte de me confier que la synagogue où il officie depuis plus de cinquante ans avait enfin découvert la perle rare qui devait prendre sa relève. « Et bien, ce sera une femme ! », me dit-il avec un petit sourire narquois. Un événement dans sa communauté – libérale – qui affirme ainsi sa singularité au sein du judaïsme genevois..

Cette information suscita de ma part une réplique appropriée. Je venais d’apprendre ce jour même la nomination d’une dame mariée comme représentante de l’évêque à Genève. En fait, elle succédait au vicaire épiscopal qui jusque là ne pouvait être qu’un prêtre célibataire.

Comparaison n’est pas raison, mais les deux « événements » ont ceci de commun qu’ils équivalent à une « révolution » – certains préfèrent le terme « évolution » – au sein de ces deux communautés. Je pencherais plutôt pour « révolution tranquille ». J’emprunte cette expression au Québec des années 60 qui connut de profondes transformation sociales et religieuses, mais « en douceur », sans violences excessives. Il n’est pas nécessaire d’abattre une Bastille ou de faire fonctionner la guillotine pour qu’advienne un monde nouveau. La politique des petits pas atteint son objectif sans trop de dégâts collatéraux.

Bien sûr, c’était de la place des femmes dans nos communautés respectives que nous parlions le rabbin et moi. Je me refusais à balayer devant la porte de sa synagogue, Il me suffisait de le faire devant celle de mon église.

Des historiens font remarquer que les filles d’Eve qui occupent une place de choix dans les évangiles disparaissent de l’avant-scène dès le début du 2ème siècle, avant de subir une éclipse que certains auraient souhaité totale au moment de la réforme grégorienne du 11ème siècle. Les clercs célibataires occupent depuis lors les avant-postes de mon Eglise d’où les femmes sont naturellement exclues. Bien sûr, on leur accorda quelques prix de consolation, comme la compassion pour les pauvres, les malades ou les enfants, tout en surveillant de près les élans mystiques de certaines d’entre elles.

Depuis un demi siècle, le changement se fait « à petits pas ». Nos dames ont leur place dans le chœur puisque elles sont admises à l’acolytat et au lectorat. On tâtonne encore en haut lieu pour qu’elles accèdent au diaconat. Ce qui les habiliterait à prêcher, à conférer le baptême, à bénir les mariages. Au niveau administratif, certaines font déjà office de curé et maintenant de vicaire épiscopal. Et que dire de la cohorte de théologiennes et d’exégètes qui investissent les chaires et les amphithéâtres de nos facultés catholiques ? Sans parler de toutes celles qui sont actives dans nos média chrétiens et dont les ouvrages garnissent les rayons de nos bibliothèques.

Seul demeure à gravir le dernier échelon : l’ordination presbytérale et épiscopale. Un Rubicon redoutable à franchir, d’autant plus que cet exploit ne correspond pas au vœu de toutes les femmes et qu’il suscite beaucoup de réserves et de réticences théologiques et dogmatiques. J’ai la naïveté de penser que ces obstacles pourraient être surmontées au terme d’une recherche objective et d’un dialogue ecclésial dépassionné. La démarche synodale ouvrirait-t-elle cette voie ? J’ai la faiblesse d’y croire, même si je n’en verrai sans doute pas le terme. Pour l’instant, j’assiste à ce processus, comme à la fameuse procession d’Echternach : deux pas en avant, un troisième en arrière.

« Révolution tranquille ». ai-je écrit ? Pour l’illustrer, on pourrait citer – assez librement – ce verset d’évangile : « C’est au prix de votre patience et de votre persévérance que vous sauverez vos âmes ».

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Pain rompu pour un monde nouveau

 

Après soixante ans d’activités bienfaisantes de portée nationale et internationale, une organisation caritative de mon Eglise catholique en Suisse vient de se ravauder la façade. On ne l’appellera plus, du moins en allemand, « Offrande de Carême », mais « Action de Carême ». Sécularisation oblige ! Nous avons échappé de justesse à la volatilisation du mot « carême ».

Cet événement n’est pas qu’une opération anodine de chirurgie esthétique sémantique. Il me donne à penser en ces jours de carême-prenant. Il pourrait même intéresser les internautes canadiens qui fréquentent ce site.

J’ai grandi comme tant d’autres dans une famille catholique où l’on « faisait carême ».Entendez : « faire pénitence ». Pour nous, enfants, c’était nous abstenir de biscuits et de chocolats que nous remisions dans une boîte à notre nom, pour nous en gaver le jour de Pâques dès que les cloches revenues de Rome nous en donneraient le signal.

De partage, il n’en était guère question. Si ce n’était pour calmer les pleurs d’un petit frère ou d’une petite sœur qui n’avait pas attendu le jour de la Résurrection pour faire un sort à ses réserves. Une version révisée de la fable qui met en scène cette fois-ci une fourmi compatissante face à une cigale toujours aussi volage et dépourvue.

Il m’a fallu attendre bien des années avant de faire du carême un authentique partage en Eglise. On récoltait alors à la messe du dimanche des Rameaux nos « offrandes de carême », glissées dans une enveloppe ad hoc qui avait pris du poids depuis le mercredi des cendres. Le résultat était distribué en « terres de mission » ou dans ces pays que nous appelions « tiers-monde » ou « en voie de développement ».

Ces offrandes n’avaient rien de paternaliste ou de maternaliste. Des gens de là-bas venaient nous informer sur leur destination. Grâce à une assiette de soupe ou un bol de riz pris en commun, nous tentions d’imaginer ou d’éprouver la vie frugale des bénéficiaires de nos dons. Un bénéfice partagé, puisque nos horizons s’ouvraient à leur contact. Nous nous enrichissions spirituellement de leur pauvreté. Leur style de vie nous provoquait et nous emmenait au-delà de notre confort et de nos surplus matériels.

Mais las ! Nos assemblées eucharistiques ont fondu comme neige au soleil. Le covid y a ajouté son grain de sel, ou plutôt sa pincée de poivre. Si bien que la courbe de nos « offrandes de carême » a tendance à rejoindre le plancher d’où elle s’était envolée.

Faut-il s’étonner si désormais une institution qui paradoxalement continue à se référer au « carême » recherche ses fonds ailleurs que dans nos églises et nos salles paroissiales ? Car les appels et besoins auxquels elle fait face sont bien réels et ne font que croître au fil des ans.

Que devient alors notre liturgique « offrande » de carême ? Avec la prière et le jeûne, elle est l’un des éléments du trépied sur lequel repose toute pratique de carême. Allons-nous vivre cette quarantaine calfeutrés et repliés sur nous-mêmes ? Ce serait trahir l’Evangile et l’Eucharistie que nous célébrons comme « pain rompu pour un monde nouveau ».

Je me laisse sans doute envahir par la nostalgie d’une Eglise archaïque et périmée. A vous de me faire découvrir des bourgeons tout frais, porteurs de nouvelles solidarités ! Même si ces jeunes pousses éclosent à l’ombre de chênes centenaires. Je veux y croire. Tout comme vous.

 

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Le fils perdu et retrouvé Parabole pour notre temps

« Ressuscité » est le titre d’un livre récent écrit par Marion Emonot, une journaliste franco-suisse. C’est l’histoire d’un enfant afghan d’une dizaine d’années qui après plusieurs mois d’errance retrouve sa famille réfugiée en Allemagne. Les siens croyaient l’avoir définitivement perdu lors d’un naufrage survenu au large d’Izmir, au cours d’une tentative avortée de  rejoindre l’île grecque de Lesbos. Cet ouvrage se fait l’écho d’une double résurrection : celle de l’enfant perdu et retrouvé et celle de sa famille dans la joie de le revoir vivant après l’avoir pleuré.

Cette histoire est un fait bien réel qui peut donner lieu à une parabole biblique pour notre temps. Un clip d’une minute et demie diffusé par la BBC a suffi à mettre en route notre journaliste, émue par l’angoisse de la mère de cet enfant. C’est à cette femme afghane qu’elle doit ce récit, recomposé par ses soins. Au terme de démarches longues et compliquées, elle découvre enfin cette famille réunie dans un village allemand, quelque part entre Hanovre et Hambourg..

De profonds entretiens lui révèlent alors l’épopée ou plutôt le calvaire de ce couple afghan, de leurs cinq enfants et de deux jeunes belles-sœurs. Ils choisirent de fuir leur terre natale pour échapper aux lourdes menaces qui pesaient sur les plus jeunes : mariages forcés, viols, séquestrations dans le but de prélever et vendre leurs organes vitaux, etc.

S’ensuivit un périple interminable, d’abord en Iran, puis en Turquie. Rançonné par des passeurs véreux, amputé de l’un des leurs, le groupe dut transiter par les camps d’internement grec, macédonien, serbe, hongrois et autrichien, avant d’échouer sur le sol allemand que la chancelière du moment voulait ouvrir aux réfugiés et aux migrants. Quant au jeune fils perdu à Izmir, il sera  retrouvé en Suisse dans un foyer pour  mineurs  non accompagnés, sans aucune nouvelle des siens..

L’actualité, hélas, a rendu banal ce genre de « faits divers ». Les médias ne se fatiguent plus à les mentionner pour ne pas lasser ou heurter leur clientèle souvent repliée dans un nationalisme étroit, raciste et même haineux. La journaliste auteure de ce livre a choisi une autre approche. Elle a voulu ressentir en tant que femme et mère la détresse d’une autre femme et celle de sa famille. Son récit dépasse le reportage anecdotique et journalistique et atteint une dimension humaine universelle. Ces réfugiés peuvent être afghans et musulmans. Ils sont d’abord des humains qui souffrent et se réjouissent comme vous et moi. Des gens qui ne demandent qu’à aimer et être aimés.

 

 

  

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Bénédiction

J’ai ouï dire qu’au Québec, en des temps pas trop reculés, le patriarche rassemblait le jour de l’An sa maisonnée et bénissait petits et grands, en commençant par la mère de ses nombreux enfants.

Difficile d’imaginer un tel rite en ces jours qui ont vu disparaître les patriarches et mis à rude épreuve ceux qui prétendent l’être encore. Pourtant, plus que jamais, nous avons besoin d’entendre quelqu’un nous souhaiter du bien. Surtout, si son « dire » équivaut à un « faire ». C’est le sens hébraïque du mot « bénédiction ». Souhaiter du bien à quelqu’un, c’est aussi lui en faire. S’il en est ainsi, la bénédiction de Dieu vaut bien mieux que celle d’un patriarche ou d’une matriarche réunis.

Précisément, à la messe de ce même jour de l’An, on souhaite que le Seigneur nous bénisse de cette façon : « Qu’il se penche sur nous, se tourne vers nous et fasse briller son visage sur nous ».

Notre souhait est donc que deux visages se rencontrent. Le nôtre, ces jours, est particulièrement sombre, tourné vers le bas, atterré par les mauvaises nouvelles, découragé d’en attendre de meilleures reportées aux calendes grecques. Et celui de Dieu dont la Bible nous dit qu’il est fulgurant et que sa lumière transforme celui ou celle qui ose lui fait face.

Transformer notre visage ridé, apeuré et fatigué, non par les artifices d’une coûteuse chirurgie esthétique, ni en recourant aux anxiolytiques et antidépresseurs, ni même en nous appliquant physiquement à «relever les coins », comme les éducateurs d’autrefois nous le conseillaient, mais en nous laissant illuminer par le visage serein et apaisant de Dieu.

Non, ces propos ne doivent rien à la méthode Coué, ni au radotage d’un vieux théologien perché sur ses nuages. Ils témoignent d’un long apprentissage d’assimilation. A force de porter nos regards sur le visage de Dieu, nous finissons par lui ressembler. Et même davantage. Un verset d’un psaume me vient sur les lèvres : « Que ton visage s’éclaire et nous serons sauvés ! ». Le salut – la santé de l’âme et du corps – est au bout de ce chemin.

Alors, je vous entends fredonner avec anxiété. « Je cherche le visage du Seigneur …». Ne vous prenez pas la tête. Un chrétien croit que son Dieu porte les traits de l’enfant de la crèche. Et si vous désespérez de le trouver quelque part en Palestine, regardez les « petits » de ce monde qui lui ressemblent aujourd’hui. Leur visage a gardé sa sérénité et sa transparence. Son éclat nous réconforte, nous relève et nous transforme.

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Les enfants du placard

Méditation pour ce temps d’Avent

Une lourde et douloureuse  actualité a réveillé cette année au Canada le drame de centaines d’enfants autochtones enlevés de force à leurs parents au cours du siècle dernier par les services d’ordre officiels pour être confiés (?) à des institutions religieuses qui avaient mission d’en faire des citoyens canadiens utiles à l’économie du pays. Des décennies furent nécessaires pour que les autorités politiques et religieuses prennent conscience de cette ignominie et entreprennent des démarches pour la réparer. 

Le Canada n’est pas le seul pays, hélas, à avoir commis ce genre  d’exactions. Il y a quelques années les autorités suisses ont battu leur coulpe pour des faits semblables. Au début du dernier siècle, des centaines d’enfants tziganes ont été eux aussi arrachés à leurs parents et placés dans des institutions ou des familles d’accueil pour les contraindre à se sédentariser. Des survivants se sont émus ces derniers temps et tentent de faire valoir leur droit à une hypothétique réparation.

Plus récemment, toujours dans mon pays, vient de sauter le couvercle d’une  marmite d’infamies que l’on croyait bien oubliées. Elle cachait ceux qu’on appelle aujourd’hui « les enfants du placard ». Autrement dit, les enfants des travailleurs saisonniers, italiens pour la plupart, qui assurèrent la prospérité de la Suisse de 1945 à 2000. Une législation xénophobe et antisociale interdisait  alors le regroupement familial, faisant des enfants de saisonniers des clandestins, contraints de vivre muselés et cachés, rasant les murs ou enfermés, pour éviter que leurs parents ne se fassent expulser. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’ils apparaissent au grand jour et commencent à élever la voix. Une voix  bien timide, comme s’ils s’étaient fait une raison des violences  subies considérées comme le prix à payer pour leur relative aisance d’aujourd’hui.

Ces enfants victimes me font réfléchir. Tout particulièrement à  l’approche de Noël où nous célébrons la naissance d’un « enfant-roi » en faisant mine d’oublier qu’il fut lui aussi un proscrit dont les parents ne purent trouver une place à l’hôtellerie pour le mettre au monde. 

Tout cela n’est qu’anachronisme, crie-t-on autour de moi. A quoi bon remuer ces histoires sordides qui ne nous concernent pas et dont nous ne somme pas responsables ! 

Vraiment ? Les enfants  boot-people qui de nos jours se noient dans la Manche ou la Méditerranée sont-ils anachroniques ? Ont-ils mérité cette mort ? En quel siècle leur rendra-t-on justice ? N’ont-ils pas le même sang que celui qui coule dans les veines des petites têtes blondes que nous allons bientôt choyer sous un sapin illuminé ? 

Dimanche dernier, la liturgie nous invitait à demander « la volonté d’aller par les chemins de la justice à la rencontre de Celui qui vient ». L’Enfant de Noël se fait reconnaître dans le dernier de ces plus  petits qui sont ses frères. Le chemin qui conduit à la crèche est balisé par la justice. 

 

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Chemin faisant 2 – Baptême et synode

Deux images, deux symboles se bousculent dans l’esprit de ceux et celles qui prirent part à la messe l’un de ces dernier dimanches.

Tout d’abord, la figure du baptême apparemment bien connu, bien que son sens et sa pratique soient de plus en plus dévalués de nos jours. Puis, l’annonce d’un synode diocésain et même universel. Littéralement, un chemin commun emprunté par un groupe de marcheurs. Il est à parier que cette dernière annonce a laissé les fidèles indifférents, devenus fatigués et même blasés par tant de propositions qui tombent sur leurs têtes, formulées en termes bizarres, étrangers à leur expérience quotidienne.

Et pourtant, quelle surprenante convergence entre baptême et synode. Un rapprochement inattendu que ne pouvait prévoir la révélation ces jours du Rapport Sauvé qui pour longtemps va terni la face de l’Eglise.

Quand Jésus parle de baptême, il signifie son immersion dans la nuit de la souffrance et de la mort. Sa descente aux enfers, qui est devenue aujourd’hui celle de son Eglise. Ce qui lui reste de fidèles tâtonne dans l’obscurité vers une issue lumineuse, vers l’aube d’une résurrection encore à venir. D’ici là, ils doivent progresser dans la noirceur, s’appuyer aux murs de quelques vieilles certitudes et éviter la chute fatale.

Et voilà – miracle de l’Esprit ! – que l’on nous propose de parcourir à deux ou à quelques uns ce chemin ténébreux et improbable, semé d’embûches et d’embuscades. C’est la raison d’être du synode que l’on nous propose. Chemin de dispute peut-être au départ, comme le fut celui d’Emmaüs, avant que ne s’invite un troisième compagnon de route qui relève le ton de la conversation, faisant entrevoir un espoir inespéré jusque là.

C’est la révolution « systémique » que j’attends d’abord. Qui que nous soyons, oubliant nos rangs, nos titres et nos grades, reléguant nos auréoles fanées, nos crosses, nos mitres et autres cols rigides, mettons-nous simplement (?) à l’écoute mutuelle d’une Parole qui nous vient d’Ailleurs, une Parole qui nous bouscule parce que centrée sur l’Essentiel. Elle dégarnira notre Eglise de structures périmées, comme autant de coquilles vides et d’écorces desséchées qui entravent sa marche.

Je ne sais quelle forme va prendre ce synode dans la réalité. Surtout n’attendons pas qu’on nous en donne les règles et la feuille de route. Ce serait retomber dans l’écueil que nous voulions éviter. Dès aujourd’hui, faisons confiance à l’Esprit. Ses fruits sont prêts à tombent de l’arbre de vie pour nous nourrir.

En un mot comme en mille, entamons dès maintenant ce chemin. En famille, en communauté, en paroisse, avec ce frère ou cette sœur baptisé et même avec celle ou celui qui se tient sur le parvis et dont le cœur vibre dès qu’il entend parler de Jésus.

Chemin de repentance et de réparation, sans doute. De résurrection de réconfort et d’écoute, certainement.

« Notre cœur ne brûlait-il pas en nous, tandis qu’il nous parlait en chemin ?
Reste avec nous, car il se fait tard. Déjà, le jour baisse ! »

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Obéir à Dieu ou aux hommes ?

 

22 septembre. Un groupe de prêtres et religieux concélèbrent la messe en l’honneur de Maurice et ses compagnons, légionnaires et martyrs, dont on fait mémoire ce jour-là. On évoque son refus d’obéir à des ordres de sa hiérarchie militaire qu’il estimait contraires à sa conscience. Ce qui lui valut d’être décapité et sa légion décimée à Agaune en Valais, au début du 4ème siècle. Sa legenda dit qu’il aurait repris à son compte la fameuse déclaration des Apôtres face au Sanhédrin : « Mieux vaut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5,29).

Ce jour donc, ces « hommes de Dieu » de notre temps se demandaient s’ils devaient à l’exemple de Maurice désobéir eux aussi aux consignes officielles qui leur imposaient de monter la garde à la porte de leurs églises pour refouler à l’heure de la messe ceux qui ne disposeraient pas d’un laisser-passer sanitaire établi en bonne et due forme. Une exigence dont on peut comprendre la nécessité en période de pandémie, mais qui contredit l’esprit et la lettre de l’Evangile qui met en scène un Jésus accueillant les lépreux.

En fait, deux obligations s’opposent et même s’affrontent : préserver la santé des bien portants ou laisser les portes de l’église ouvertes à tout venant. Deux actes nécessaires, chacun avec son corollaire négatif. Deux médailles, chacune avec ses côtés ombre et lumière.

Le choix paraît cornélien et suscite parfois des débats peu amènes à l’intérieur des communautés religieuses ou paroissiales. D’aucuns haussent le ton avec véhémence et veulent faire respecter l’ordonnance officielle sans concession ni discussion. D’autres cherchent des compromis ou des échappatoires subtils. Pas facile de faire cohabiter la chèvre et le chou. Surtout si le loup s’invite dans le ménage.

Blaise Pascal dans une de ses « pensées » distingue l’ordre du corps de celui de l’esprit, tous deux distincts de celui de la charité ou de la sainteté. Le premier ordre est celui du combat pour la vie physique. La santé est son objectif essentiel. Le second, celui de l’esprit, a mission de glisser un peu de sagesse, d’intelligence et de modération dans ce débat primaire. La paix demeure sa visée. Quant à l’ordre de la charité, il déborde sur les deux autres. Ses gestes sont jugés admirables ou déraisonnables. A vrai dire, ils se manifestent rarement. Le baiser au lépreux n’est pas un rite quotidien. Pas plus que le sacrifice et le don de soi par amour de l’autre. Les saints ne sont pas légion et vivent généralement persécutés et incompris. Mais leur présence prophétique est le sel qui empêche la terre de s’affadir, de moisir et de mourir.

Les objecteurs de conscience suivent une échelle de valeurs souvent ignorée de ceux qui sont enfermés dans l’ordre du corps ou de l’esprit. Les vrais prophètes et les saints authentiques ne cultivent pas le mépris de ceux qui n’agissent pas comme eux. S’ils désobéissent aux règles civiles, c’est pour mieux assurer le bien de tous. Ils se référent à un autre Législateur dont l’existence est hélas de plus en plus contestée dans un monde où seuls les corps semblent se faire valoir. Quant aux esprits du deuxième ordre, ils apparaissent par les temps qui courent bien timides et même muselés. Leur silence est oppressant.

Nous avons besoin de médecins du corps, mais de l’âme aussi. Leur prophylaxie est différente. Différent aussi le regard que l’un et l’autre portent sur le souffrant. Mais il arrive que le médecin soit un saint et que le saint soit lui-même un soignant. Conjoncture bienfaisante.

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Prêtre et martyr

La mort du Père Olivier Maire sous les coups d’un requérant d’asile déséquilibré qu’il avait accueilli dans sa communauté a défrayé la chronique religieuse de l’été. Bien au-delà de l’Hexagone. Des obsèques solennelles, des déclarations officielles émanant des plus hauts gradés de la hiérarchie religieuse et civile ont fait de ce prêtre « un martyr de la charité ».

J’ignore les circonstances précises de ce meurtre, les motivations qui ont conduit le meurtrier à le commettre et plus encore l’origine du trouble mental dont il serait atteint. Loin de moi de mettre en doute la générosité du Père Olivier dont on fait partout l’éloge.

Toutefois, ce drame suscite une nouvelle fois la question de l’identité du prêtre, ce personnage complexe qui obéit à des impératifs qui l’entraînent à poser des actes au-delà de toute prudence humaine. Un récent reportage sur la santé des prêtres, jeunes ou âgés, me donne à réfléchir. Les résultats de l’enquête sur ce sujet dépassent le cadre de ses données limité aux prêtres diocésains français. Les leçons qu’on peut en tirer sont universelles.

Tout d’abord, le prêtre n’est pas un ombudsman ecclésiastique apte à recevoir toutes les plaintes et à régler tous les problèmes. Non, il n’est pas « un autre Christ » appelé à sauver le monde. Le Christ l’a fait avant lui et ne cessera de le faire après lui. De ce Christ il n’est qu’un « serviteur quelconque » assigné à une fonction particulière au sein d’une communauté, celle d’« animateur ». Autrement dit, inspirateur et rassembleur. J’ai retenu cette réponse admirable d’un vieux curé de chez moi à qui l’on demandait à quoi il avait bien pu servir au cours de sa longue vie. « Je n’ai été qu’un lien », répondait-il. Un lien entre les autres ministres, clercs ou laïcs, hommes ou femmes, engagés comme lui dans la paroisse, mais aussi entre les paroissiens et le Christ, l’unique maître de la bergerie.

Cette mission essentielle aux multiples facettes pas toujours très bien définies limite le champ de ses interventions. Le sacrement de l’ordre ne fait pas du prêtre un psychiatre freudien ou jungien, pas plus qu’il ne lui infuse le savoir d’un expert-comptable, d’un architecte, d’un régisseur ou le transforme en agent social ou humanitaire au service des cas désespérés. Il doit apprendre à dire « non »  à des sollicitations qui outrepassent ses compétences et nuisent à sa fonction première.

En un mot comme en mille, le prêtre ne devrait pas être isolé, sans communauté. Disponible bien sûr à tous les appels, mais sachant les déléguer à qui de droit quand il ne peut y répondre. Sa générosité ne lui impose pas d’être téméraire.

Par-dessus tout, que le prêtre soit heureux dans son ministère. Condition essentielle pour que ceux qui l’approchent le soient aussi.

Et le martyre alors ? L’exposition volontaire de sa propre vie dans des cas exceptionnels peut assurément survenir, bien que rarement. Car « Dieu ne permet pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces ». (I Corinthiens 10,13). Les « vrais » martyrs ne se précipitent pas tête baissée dans la fournaise. Ils y vont en connaissance de cause, après avoir prié et réfléchi. En voici un exemple récent et émouvant.

Trois mois avant sa mort, Christian de Chergé, moine de Tibhirine assassiné avec ses frères en 1966 écrivait dans son Testament :
« C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être. la grâce du martyre que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dut agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam. Je ne vois pas comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. »

De quoi nous faire réfléchir nous aussi.

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Repentance et conversion. Réflexions en marge d’un fait odieux

 

« Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants sont agacées »

Ce verset biblique (Jérémie 31,29) me revient en mémoire lorsque l’actualité met en vedette et en manchettes la macabre découverte de cadavres d’enfants « autochtones » confiés à une institution catholique de Colombie-Britannique, voici quelques décennies.

Mon intention n’est pas de procéder ici à une enquête et encore moins à un réquisitoire, mais, au delà de la stupeur et du dégoût que m’inspire cette nouvelle, je voudrais faire entendre qu’il s’agit là d’un fait hélas récurrent et universel.

Il y a quelques années, un rapport fameux1 a dénoncé la complicité – occulte – de mon pays (La Suisse) avec le régime nazi. Je suis persuadé que la majorité de mes concitoyens de ce temps-là ignoraient ces faits. Une minorité toutefois les approuvait et une autre minorité les dénonçait en accueillant clandestinement à nos frontières des juifs qui fuyaient les camps de la mort.

De même, il a fallu attendre ce vingt et unième siècle pour débaptiser des places publiques au milieu desquelles s’élevait la statue d’un marchand d‘esclaves africains dont les profits avaient enrichi et embelli sa ville natale. Personne n’y voyait mal à l’époque.

Ceci dit, je ne suis pas certain que la société contemporaine fasse preuve d’un sens moral plus affiné. Elle a « inventé » les génocides dont je me refuse à établir ici la liste de peur d’en oublier un. Et quelle accusation porteront contre nous les générations qui nous survivront ?

Reste que nos dents sont « agacées » par les fautes de nos pères. Nous ne sommes pas responsables de leur conduite, mais nous en portons les conséquences. Notre silence pourrait accréditer leurs malversations pour ne pas dire leurs crimes. Alors que faire ?

« Repentance », bien sûr. Mais comment éprouverais-je un sentiment personnel de contrition pour une faute que je n’ai pas commise ? Repentance alors du groupe social auquel j’appartiens moi et mes « pères » ? Groupe qui a pu tolérer autrefois des comportements qu’il désavoue aujourd’hui. Pourquoi pas. Mais comment éviter les touchantes déclarations de repentance collective qui ne coûtent rien et demeurent inefficaces ?

Alors des « réparations », financières surtout ? Elles sont possibles et nécessaires quand les victimes survivent et si leurs descendants souffrent encore des injustices qu’ont subies leurs ancêtres.

Plus que tout, s’impose l’exigence d’une « conversion » de nos mœurs actuelles, individuelles et sociales. En l’occurrence, demandons-nous comment nous accueillons aujourd’hui les « autochtones » qui frappent à nos portes. J’écris ces lignes ce dimanche consacré aux « réfugiés » de partout. Contrairement à l’évangile que je lise ce jour-ci, la mer que traversent ces naufragés est loin d’être apaisée.

Mieux vaut s‘atteler activement à faire advenir maintenant un monde fraternel et juste que verser des larmes hypocrite sur un passé, assurément odieux et qu’on espère ne plus revoir.

Prévenir vaut mieux que guérir !

1 Commission Bergier 1996 -2001

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