Archives pour la catégorie Billet hebdomadaire

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Responsable de la chronique : Guy Musy, o.p.

Pie V l’intempestif

 

Je viens d’achever la lecture d’une biographie du pape Pie V écrite par un frère dominicain que j’apprécie. Sans cette référence, je ne me serais jamais intéressé à la vie de ce pape, fut-il dominicain, tant sa réputation de Grand Inquisiteur me révulsait. Ce Pontife piémontais, né en 1504, enferma les Juifs de Rome dans un ghetto et condamna au bûcher – pour l’exemple ! – un ou deux couples coupables de sodomie. Etait-ce la meilleure façon de faire triompher les bonnes mœurs et prêcher la saine doctrine ?

Mais Philippe Verdin aime provoquer notre bonne conscience usée et même abusée par tant de poncifs à la mode. Il prend donc le parti de nous faire estimer – je ne dis pas admirer – ce qui à priori ne l’est guère. En effet, ce pape « intempestif » parait décalé de son siècle. En particulier d’une romanité encore empreinte des fastes d’une renaissance à l’italienne à la fois humaniste et libertine. Petit moine de province, Pie V garde la foi et les moeurs de son enfance. Têtu comme sa mule, il veut les faire triompher coûte que coûte, alors que Luthériens, Calvinistes et Ottomans s’emploient à les détruire. Austère comme un ermite du désert, jamais un sourire sur son visage décharné, éternel silencieux sauf quand il égrène son rosaire, pas diplomate pour un sou, il allait son chemin, tête baissée, ne faisant confiance qu’au Dieu de ses pères. Loin d’être inculte ou benêt cependant, il sut s’entourer et se faire conseiller pour mettre en œuvre les décrets du Concile de Trente. Charles Borromée et Philippe Neri, en dépit de leur style de vie si différent du sien, furent à ses côtés pour réaliser ce grand dessein. Malicieusement, son biographe relève aussi l’incompétence crasse de Pie V quand il s’agissait pour lui de traiter affaire avec les dames. En particulier avec l’ogresse (Catherine de Médicis) et la sorcière (Elisabeth Tudor). Echec cuisant sur les deux rives de la Manche. A vrai dire, Pie V ne s’entendait qu’avec une seule femme, la Vierge Marie, l’amirale céleste qui sema la terreur dans le rang des galères infidèles lors de la bataille navale de Lépante, le 7 octobre 1571. Fort de la victoire de sa championne, le pieux vieillard ne pouvait que fermer ses yeux de chair pour en ouvrir de nouveaux face à celle qu’il avait toujours aimée. Cette rencontre eut lieu le 1er mai de l’an de grâce 1572.

Quel intérêt de rappeler en notre temps cette histoire si anachronique ? C’est que la biographie de Pie V révèle en filigrane celle du biographe lui-même. Philippe Verdin ne peut s’empêcher de ramer tous azimuts et donner libre cours à ses avis et commentaires. De toutes ces parenthèses ou digressions, je ne retiens que celle qui se réfère aux intégristes modernes qui se réclament du patronat de saint Pie V et de sa messe tridentine. Non, Pie V ne fut pas traditionnaliste au point de ne pas « réformer » ce que les Lefèbvristes appellent « la messe de toujours ». Ce pape si peu accommodant et conciliant ouvrait ainsi la voie à une autre réforme liturgique survenue quatre siècles après lui. Sous l’apparence rugueuse de ce pontife intransigeant se cachaient un esprit novateur et une âme de feu. Selon Philippe Verdin, il pourrait manquer à notre temps.

Fr. Guy Musy OP


Philippe Vardin : Saint Pie V. Le pape intempestif, Ed du Cerf, 2018, 215 p.

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Michel Houellebecq : Sérotonine

Je me suis donc résolu à lire Sérotonine, le dernier roman ( ?) de Michel Houellebecq, auteur « incontournable » quoique sulfureux à bien des égards. Le sexe est secondaire comparé à la critique acerbe et impitoyable de notre société malade à mourir. Non pas que l’auteur en fasse une analyse approfondie ou soit sentencieux à son égard. Il se contente d’un étalage froid et sans pitié de faits et situations où se mêlent tendresse et cruauté, amour et égoïsme, respectabilité et perversité. Le tout dominé par les antidépresseurs et les réflexes morbides. Solution finale : le suicide comme délivrance ou évasion de cet enfer. J’en conviens, ce livre n’est pas réconfortant ; je ne le recommande pas aux dépressifs.

Et Dieu dans tout ça ? Faut-il vraiment en chercher la trace ? Assurément, Houellebecq n’est pas Onfray. Quelques touches de religiosité ci et là et pas forcément négatives. Il arrive à Florent-Claude Labrouste, l’antihéros de ce roman, de rêver de « messe de minuit », de séjour silencieux à l’ombre d’un cloître. On le sent appartenir à un terreau où ce genre de pratiques semblait aller de soi. Du moins, pour la génération de ses parents. Mais que penser des toutes dernières lignes de l’ouvrage ?

« Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.
Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut être, à ce point, explicite ?
Il semble que oui. »

Comme aux noces de Cana, Houellebecq sert le bon vin tout à la fin. Inattendue et surprenante cette confession de foi de la toute dernière minute. Malgré ses ténèbres, la vie humaine recèle de signes lumineux. Encore faut-il savoir les déceler et les interpréter. Autant de directives qui devraient nous faire sortir de la désespérance. La croix du Christ ouvre le chemin de l’espérance.

Au terme de la lecture de Sérotonine, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce verset de l’évangile johannique : Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer du monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.

Ce signe sublime suffira-t-il à nous ouvrir enfin les yeux ?

Guy Musy OP

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Algérie chrétienne : La relève africaine

 

J’ai suivi, de loin hélas, les célébrations qui ont marqué à Oran la béatification de notre frère dominicain Pierre Claverie et de ses compagnes et compagnons assassinés au cours de « la décennie noire » qui ensanglanta l’Algérie à la fin du siècle dernier. Je ne reviens pas sur l’émotion que ces célébrations ont suscitée sur les deux rives de la Méditerranée, mais sur les mutations de l’Eglise d’Algérie.

Le sacrifice de ces nouveaux martyrs aurait pu être compris comme le sursaut final d’une Eglise à l’agonie. Grâce à Dieu, il n’en fut rien. Pierre Claverie aimait répéter que le grain de blé devait d’abord mourir pour donner son fruit. Bien avant lui, Tertullien, un autre chrétien d’Afrique, avait écrit : le sang des martyrs est une semence. En fait, la relève se profilait.

Je l’avais pressenti il y a quelques années au cours d’un voyage en Afrique du Nord. Ce que j’ai visionné et lu ces jours derniers me le confirme: les catholiques d’origine subsaharienne constituent désormais la nouvelle Eglise d’Algérie et même celle de l’ensemble du Maghreb. Formées d’étudiants des deux sexes, mais aussi de cadres, de commerçants, de collaborateurs d’entreprises ou de services et même de réfugiés, ces communautés de jeunes catholiques remplissent désormais les lieux de culte laissés vides par les Européens. Ils y chantent des messes de leur répertoire, animées par leurs chorales. Ils y font baptiser et catéchiser leurs enfants ou s’inscrivent dans le catéchuménat des adultes. Ce renouveau est désormais conforté par l’arrivée de jeunes religieux et religieuses en provenance du Tchad, du Mali et même d’Ouganda, venus prendre la relève de leurs frères et sœurs européens. Pour la plus grande joie de leurs coreligionnaires africains, mais aussi à l’aise dans le milieu algérien, ne serait-ce que pour avoir côtoyé et fréquenté dans leur terre natale des compatriotes musulmans.

Mais il y a plus. Colonisés eux aussi, les nouveaux chrétiens d’Algérie n’ont pas le complexe de l’ancien colonisateur qui tente de faire oublier ce « péché originel ». Bien au contraire, ces catholiques à la peau basanée se fondent dans la kasbah ou la médina avec autant d’aisance que dans les faubourgs de leurs métropoles subsahariennes.

Quels seront les fruits de cette mutation ? Davantage qu’un banal flux migratoire, c’est certain. Sans doute un métissage social qui pourrait à l’avenir faciliter le droit de chacun à pratiquer la religion de son choix, comme cela est déjà le cas dans la plupart des pays d’Afrique noire où musulmans et chrétiens vivent en bonne harmonie. Il y aura sans doute des précipices à combler. Notamment le regard teinté de mépris porté par les Africains blancs sur leurs frères noirs. Mais ceci est un préjugé racial, non religieux. L’islam pourrait même contribuer à le surmonter. Bilal, muezzin du Prophète à La Mecque, n’avait-il pas une ascendance africaine ?

Fr. Guy Musy OP

 

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L’homme c’est petit

A l’occasion du dixième anniversaire de sa mort, je visionne avec délectation une vidéo consacrée à Sœur Emmanuelle. Ses propos désarçonnent les journalistes les plus aguerris. L’un d’eux lui pose l’inévitable question à laquelle sont désormais confrontés religieuses et prêtres célibataires, frocs et voiles confondus : « Pourquoi donc ne vous vous êtes pas mariée ? » Réponse de l’interpelée : « L’homme, c’est petit !». Et ceci dit avec une moue suffisamment maussade pour désarmer le mâle qui l’interroge l’obligeant à chausser ses plus petits souliers. « Mais enfin, Sœur Emmanuelle !!! » La vieille dame tente de rectifier le tir. Non, ce n’est pas ce que pense le journaliste. Elle n’a rien contre les hommes. Du moins contre ceux qui sont velus et barbus. Elle veut simplement parler de l’Homme en général, celui qui traverse les genres et englobe donc aussi les femmes.

Cette explication ne fait que redoubler la difficulté. L’humain, quel qu’il soit, serait-il assez mesquin, sournois, vil, misérable pour tout dire, pour ne pas mériter l’attention d’une religieuse du gabarit de Sœur Emmanuelle ? Cette supposition ne tient pas la route quand on sait le parcours de vie qui a conduit cette religieuse vers les « moins que rien » pour lesquels elle avait le plus grand respect. Ces « petits » avaient du prix à ses yeux. Alors, comment interpréter ses mots compris d’abord comme une insulte à la gente masculine ? Ils ne sont pas tombés de ses lèvres comme un lapsus banal. Ils ont un sens. Est-il vrai que l’homme soit « petit » ?

Je risque une interprétation que Sœur Emmanuelle aurait pu s’approprier : Dieu seul est capable d’assouvir le désir du cœur d’un humain. Dieu seul est l’avenir de l’homme et de la femme. Bien sûr, il y a d’autres amours, passagers, furtifs, fugaces. Mais si beaux soient-ils, aucun d’eux ne peut revendiquer l’exclusivité. Le vieil Augustin qui fut dans sa jeunesse un amant passionné puis père d’un enfant adoré avant de devenir prêtre et évêque le disait déjà : « Notre cœur est agité, inquiet, tant qu’il ne se repose pas en Toi, ô mon Dieu ! » Dieu seul est « grand »,voulait dire Emmanuelle, comme le répétaient ses voisins musulmans, chiffonniers du Caire. Non pour écraser les amours humaines, mais les ramener toutes à lui avec patience, tendresse et miséricorde.

Je crains que nos journalistes – mais qui sait ? – ne puissent faire un scoop de ces propos, à première vue si déconcertants. Seule Sœur Emmanuelle aurait pu leur expliquer comment elle se débattait au jour le jour entre son choix fondamental et toutes les autres « petites » fidélités qui la liaient à son quotidien. Qu’ils le demandent aussi à tous ceux et celles qui ont choisi le célibat « pour le Royaume » et qu’ils ne se contentent pas de relever leurs faiblesses, leurs échecs et même leurs trahisons.

« L’homme c’est petit », disait Sœur Emmanuelle. « Il vaut mieux que Dieu » lui réplique Jacques Brel. L’un et l’autre ont raison. Le Dieu auquel je crois à Noël a pris chair dans un tout petit de notre humanité.

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Résilience

 

Résilience ! Un mot bien étrange utilisé pour mesurer la résistance des matériaux face aux aléas de la température ambiante. Cette expression a fini par symboliser les forces ou les énergies enfouies dans nos profondeurs psychiques qui luttent contre la déprime ou l’épreuve qui menacent de nous envahir et de nous submerger. Dans la crise qui frappe et traverse actuellement notre pauvre Eglise, je vois la résilience à l’oeuvre. Non pas dans les rangs du clergé discrédité, mais parmi ceux et celles que les clercs avaient coutume d’appeler « simples laïcs », avec une nuance de mépris et de suffisance. La plupart de ces « simples fidèles » ne claironnent pas leurs bonnes oeuvres aux carrefours des routes comme affectaient de le faire les pharisiens de jadis. On les découvre un peu par hasard, même après les avoir côtoyés longtemps, sans les avoir perçus et connus pour autant..

C’est ainsi qu’un média vient de me révéler Vicky, une paroissienne repérée depuis des années, mais sans que je l’eusse connue en vérité. Eile s’emploie aujourd’hui encore, du haut de ses 85 ans, à porter secours aux déshérités de la terre natale qu’elle a dû fuir à l’âge de 14 ans. Sa résilience m’émeut et m’émerveille.

Née à Bucarest, Vicky passa ses premières années dans l’opulence, à Berlin où son père diplomate représentait son pays. En 1947, le régime communiste imposant sa loi en Roumanie, le père fut déchu de son poste et de sa nationalité. Sa famille, dont une mère tuberculeuse, devenue apatride et sans revenus, trouva refuge en Suisse. Encore heureuse de se savoir en vie et non de croupir ou disparaître dans quelque geôle sinistre des Carpates. Détail touchant, Vicky parle de sa scolarité dans une école suisse qui imposait l’uniforme à ses élèves. Une mesure qui l’enchantait car elle gommait sa pauvre singularité et facilitait son intégration. Il fallut tout de même qu’elle obtienne à 22 ans un diplôme d’infirmière pour que lui fut octroyé un passeport rouge à croix blanche. Trois ans plus tard, c’était la consécration : Vicky devenait hôtesse de l’air dans la compagnie Swissair, un honneur qui, dit-elle, « flattait son ego », rétablissait sa dignité, tout en lui faisant oublier ses frustrations et humiliations. Suivit sa retraite professionnelle qu’elle mit à profit en décrochant une licence en lettres. Depuis 90, nouvelle activité fébrile qui la mobilise, elle et ses connaissances. Chaque mois Vicky confectionne et envoie aux enfants de Moldavie roumaine une trentaine de colis contenant matelas, lunettes et autres chaussures, collectés par ses soins et entreposés dans le garage d’un de ses vieux amis. Consciente d’appartenir à la dernière génération roumaine rescapée du communisme, elle veut encore brûler de tous ses feux pour les enfants pauvres de son pays.

Vicky n’est qu’une étoile – anonyme – qui scintille dans une constellation de résilients et résilientes. Ce firmament est en fait le soc sur lequel est construite notre Eglise. A nos regards désabusés, il fait rêver d’espérance.

Guy Musy

 

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Octobre mois de la mission

 

Octobre, mois de la « mission universelle ». Les mots sonnent rétro et obsolète. Loin de nos chaires les barbes chenues et les moustaches juvéniles qui plaidaient pour les Biafrais affamés, les enfants perdus de Calcutta ou les lépreux malgaches. Sans parler de ces prédicateurs de saison qui quêtaient de quoi couvrir le toit d’une chapelle ou d’une école de brousse.

Des caravanes de bons Pères et de bonnes Soeurs de « chez nous » se sont relayés au cours des siècles, répondant le plus souvent à un appel profond qui les amenait jeunes encore à mourir de fièvres sur les rivages de l’Orénoque ou de l’Oubangui-Chari. Puis, l’ouragan de la sécularisation a emporté cette épopée et vidé les séminaires où se formaient ces évangélisateurs au long cours. Désormais, plus de Pères Blancs « blancs », mais des Pères Blancs « noirs », des Spiritains de même teint, des Salésiennes indiennes qui investissent ce qui reste de christianisme dans nos régions.

Juste retour de manivelles, dites-vous? Continuité de la mission dans la discontinuité des missionnaires ? Je n’en suis pas certain. Autrefois, on partait d’Europe ou d’Amérique du Nord dans le but d’ensemencer une terre encore vierge d’évangile. On voulait planter l’Eglise là où elle n’avait pas poussé. Du moins, le croyait-on. Tout était à faire et à construire, pensait-on. Aujourd’hui, le prêtre congolais ou vietnamien est appelé à remplir des cases devenues vides sur l’échiquier de nos diocèses. Il remplace mais ne crée rien. Tout au plus, il met ses forces à faire revivre une chrétienté disparue et qui ne reviendra plus. Perspective peu réjouissante et qui n’a rien d’exaltant pour un homme ou une femme encore jeune, avide d’aller jusqu’au bout de lui-même.

Non que la présence de ces nouveaux « missionnaires » soit inutile. Loin de moi cette pensée. Elle est même nécessaire pour nous faire souvenir de la « catholicité » de notre Eglise. Mais je la voudrais aussi dynamique, ne se contentant pas d’offrir des soins palliatifs à nos communautés âgées et même moribondes. Je ne sais à quoi ressemblera demain notre Eglise d’Occident. Son renouveau dépendra en grande partie du dynamisme et de la créativité infusés dans nos veines par ces frères et sœurs d’outremer. A condition bien sûr qu’ils soient d’authentiques « missionnaires » et non des touristes de passage. Ou pire, sans goût ni intérêt pour notre culture et notre histoire, butinant au hasard ce qui pourrait faire leur miel.

La mission universelle est donc à un tournant. Des forces nouvelles peuvent aider nos vieilles chrétientés à revivre. Mais à revivre autrement ! Au prix d’un métissage spirituel et d’une acculturation réussie qui fera le lien entre froideur et exubérance, peur de mourir et joie de vivre, inquiétude et insouciance. Mariage en Eglise de la cigale et de la fourmi.

Guy Musy o.p.

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« Vous ne dites plus assez la Parole »

 

Jean-Claude Guillebaud, journaliste, éditeur et essayiste français, m’a accompagné au cours des dernières vacances. Plus précisément son dernier livre, intitulé : « La foi qui reste ». Chrétien de tradition sans vraie conviction, Guillebaud ne devint croyant qu’au terme de longues années d’errance et d’interrogation. Son livre veut faire le point sur l’itinéraire qui l’a conduit du jour où il recouvra la foi jusqu’à la rédaction récente de son livre. Un voyage qui fut souvent un passage à vide à travers les turbulences et tempêtes qui secouent l’Egise contemporaine. Eglise éclairée, il est vrai, par quelques rayons de lumière – la foi qui reste – pourvoyeuse d’espérance.

Guillebaud n’est pas un chrétien solitaire. Son questionnement est corroboré par une foule de témoins qui ont jalonné sa route. Je n’en cite qu’un, sans doute pas inconnu des lecteurs de ce site. Il s’agit du Père dominicain Benoît Lacroix (1915-2016), connaisseur et amoureux de la religion populaire qui a imprégné profondément le Québec pendant des siècles, jusqu’à sa laïcisation actuelle, fruit tardif de sa « révolution tranquille ». Guillebaud, et moi à sa suite, avons lu les pages merveilleuses où le Père Benoît Lacroix évoque « la religion » de son père, né en 1883, agriculteur dans la paroisse de Saint-Michel-de-Bellechase, face à l’Ile d’Orléans. Mon ravissement fut total. Je n’y retrouvai pas tous les traits de la religion de mon propre père, mais certainement celle des paysans du petit village fribourgeois qui m’a vu naître voici un peu plus de 80 ans. Universalité « catholique » par-delà les deux rives de l’Atlantique.

 

 

Pas plus que le Père Lacroix, je ne souhaite revivre cette chrétienté révolue, mais elle avait pour elle un soc et une stabilité qui fait défaut aux jeunes et aux moins jeunes de ce temps. Un seul exemple suffira. Le père de Benoît a bien dû s’habituer aux messes en français, tout en regrettant les prônes clairs et nets de son curé Bélanger qui lui parlait « des grands mystères de la vie et de la mort, du péché, de Marie et des fins dernières ». En comparaison, les homélies nouvelles lui paraissaient fades et répétitives, ne parlant que d’amour, sans jamais évoquer les grands thèmes qui avaient solidement fondé sa foi et sa vie. « Tu répètes toujours la même chose », reprochait-il à son fils dominicain. Et, finalement, ces mots qui en disent long : « Vous ne dites plus assez la Parole ».

Et nous voilà au pied du mur, prêcheurs des temps nouveaux. Avons nous craint d’évoquer ces thèmes fondamentaux ou en avons-nous douté ? Servons-nous du petit lait, alors que l’on attend de nous une nourriture solide ? Bien sûr, nous ne voulons plus revenir à une religion fondée sur l’obligation et la terreur. « Dieu est amour » cessons-nous de répéter jusqu’à devenir lassants. Mais quelle force, quelle vérité donnons-nous à ce mot amour si galvaudé ? Quel exemple offrons-nous aux jeunes qui nous entendent et nous voient vivre ? Sauront-ils découvrir en nous la force tranquille et l’autorité rassurante et paisible dont ils ont tant besoin ? A l’image des paysans qui autrefois vivaient à Saint-Michel-de-Bellechasse.

Fr.Guy Musy op

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François à table !

 

Le pape François a donc passé le 21 juin dernier quelques heures à Genève. Ville assez éloignée de la « Belle Province » et du Canada. Je ne pense pas pour autant que cette visite fut anodine et réservée aux seuls catholiques de cette ville. Bien au contraire. François était l’invité du Conseil Œcuménique des Eglises (COE) qui célébrait à Genève, où cette institution a son siège, son soixante-dixième anniversaire. Un événement qui concerne autant le Canada que la Suisse, puisque nos deux pays sont largement interconfessionnels. Une visite papale d’autant plus intéressante que l’Eglise de Rome ne fait pas partie du COE.

Evidemment, beaucoup de prophéties ont précédé cet événement. Certains espéraient une déclaration pontificale annonçant l’entrée officielle de notre Eglise dans les rangs du COE. D’autres espéraient que le pape adresserait aux non catholiques présents à sa messe une invitation à prendre part eux aussi à l’eucharistie. Rien de tout cela n’eut lieu. Mais, apparemment, si j’en crois les commentaires qui suivirent, tout le monde fut heureux. A commencer par François lui-même.

J’ai écouté et regardé la totalité de l’habituelle conférence de presse donnée par le pape dans l’avion qui le ramenait à Rome. Il a dit sa joie et même le plaisir éprouvés au cours de cette journée. Il a répété à plusieurs reprises le mot « rencontre », comme s’il s’agissait de retrouvaille à l’intérieur d’une famille jusque là désunie. Il a aussi beaucoup insisté sur les conversations amicales et fraternelles tenues au cours du repas qui lui fut servi à la table des responsables du COE. Cette allusion me fit penser à un épisode marquant de l’histoire, souvent sanglante, des conflits confessionnels de mon pays. Un jour donc, les belligérants des deux camps résolurent de manger ensemble dans le même chaudron une fameuse soupe au lait. Ce ne fut hélas qu’un répit au milieu de la guerre. Le repas partagé à la même table par le pape et ses commensaux protestants et orthodoxes avait cette saveur. Ce n’était pas une hospitalité eucharistique, mais un geste convivial qui en était le prélude.

Aucune décision dogmatique n’a de chance d’être entendue et reçue si elle est prise dans un climat abstrait, climatisé et aseptisé. L’apprentissage du « vivre ensemble » est le préalable indispensable à tout accord théologique. C’est souvent à la cuisine que se dénouent les noeuds et les incompréhensions accumulées au cours des siècles. En particulier, celles qui opposaient catholiques et protestants comme chiens de faïence.

Dans ma région, on aime répéter ce proverbe : « Avant de tutoyer quelqu’un, il faut avoir mangé avec lui un sac de sel. ». Autrement dit, un long compagnonnage est nécessaire avant d’aborder les choses sérieuses. Le frère dominicain Serge de Beaurecueil se réjouissait d’avoir partagé des années durant avec ses amis afghans musulmans « le pain et le sel ». Une communion de vie intense, prémices et signe d’une eucharistie encore à venir. Celle-ci tombera en son temps comme un fruit mûr sur la table de ceux qu’une profonde amitié aura déjà réunis.

 

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Crois-tu cela ?

Je viens de lire « Dominique », une BD écrite par un médecin, le docteur Hugues Bourgeois, oncologue français. Il y décrit le parcours d’une femme – Dominique – opérée d’un cancer du colon à 45 ans et qui s’éteint quelques dix ans plus dans une clinique de soins palliatifs. Entre-temps, cette femme mariée, mère de deux enfants, aura traversé les étapes classiques de ce genre d’épreuve : chimios répétées, périodes de rémission suivies de métastases et finalement…sédation. Sans ne rien dire des alternances de son moral passant de l’angoisse de mourir à l’euphorie d’une guérison espérée. Parvenue au terme de son combat et de sa résistance, Dominique s’abandon et perd conscience. L’auteur médecin écrit une fiction bien entendu, mais qui ne s’écarte pas de son expérience quotidienne. Il insiste sur l’accompagnement de la malade qui implique la collaboration de ses proches, mais aussi de psychologues patentés qui prendront encore en charge les survivants.

J’ai deux questions à poser. La première à l’auteur. Pour quel public a-t-il écrit sa BD ? Certainement pas pour les malades anxieux, dévorés par la curiosité de connaître leur état. Alors, pour les bien portants, eux aussi aux aguets de ce genre de fléau qui pourrait les atteindre un jour ? Je pense que c’est le cas. L’information est sobre tout en étant sérieuse, soulignant au passage l’extrême variété des réactions à ce genre de maladie. Le cas de Dominique n’est qu’un exemple, mais pas un modèle unique.

Ma seconde question est pour l’éditeur. La BD paraît au Cerf, une maison d’édition dominicaine. Comment se fait-il que dans le processus d’accompagnement de Dominique, il ne soit jamais fait question de soutien spirituel, sous quelque forme que ce soit ? En ce sens, la BD est très révélatrice d’une « mentalité » qui ne croit plus à une destinée supraterrestre de l’être humain et abandonne aux psy le ministère de l’espérance et de la consolation. Je ne suis pas autrement surpris que cet état d’esprit gagne les chrétiens et même leurs guides, quoi qu’ils disent. A Marthe qui souffrait de la mort de son frère, Jésus parle de résurrection. Et d’ajouter :« Crois-tu cela ? ». « Credis hoc ? », comme je le chantais autrefois aux messes des défunts. L’Esprit devrait nous donner la force et l’audace de faire ce pas et d’agir en conséquence.

Fr.Guy Musy OP

 

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La Bénincasa

 

Au cours de ce temps de Pâques, la liturgie, avec raison, fait la part belle au Ressuscité et renvoie dans l’arrière-cour, les « petits saints besogneux », pour parler comme Georges Brassens. Ils apparaissent ou simplement figurent au calendrier. Sans rien de plus. Une louable exception cependant : l’évangile de Jean met en vedette au matin de Pâques Marie de Magdala, une femme surnommée «apôtre des apôtres ».

Ce dimanche 29 avril, une autre sainte s’efface devant le Ressuscité. Une autre « apôtre des apôtres », enflammée comme la première du même Amour pour « celui que son coeur aime ». Comme Madeleine son aînée, elle va courir son petit monde pour convaincre ceux qui l’auraient oublié que Jésus est toujours et encore bien vivant. Cette femme naquit non pas à Magdala, sur les bords du lac Génésareth, mais à Sienna, dans cette Toscane bouillonnante du Quatrocento. Elle s’appelait Caterina Benincasa, fille d’un teinturier qui avait sa maison au-delà d’un petit vallon qui la séparait d’un couvent dominicain.

Cette proximité ne fit pas de Catherine une moniale confite en dévotions derrière ses doubles grilles, mais une laïque tourmentée par le salut de ses contemporains. A commencer par ses compatriotes siennois et leurs voisins florentins. D’extraction roturière, quasi analphabète, rien ne la prédestinait à devenir diplomate, sinon le feu intérieur qui la brûlait et autorisait toutes ses audaces.. L’histoire de l’Eglise a gardé souvenir de son voyage en Avignon pour rappeler au pape qui avait choisi cet exil provençal que son devoir était de résider dans la ville de Rome dont il était l’évêque.

Maîtresse femme, elle savait parler aux hommes, leur intimant de suivre ses ordres qui, selon elle, étaient aussi ceux du Seigneur avec qui elle «dialoguait» jour et nuit. Il lui fallut peu d’année pour accomplir une longue carrière de sainteté. Trente-trois lui suffirent, comme elles suffirent à l’époux divin qui habitait son cœur.

Par contre, les hommes d’Eglise prirent leur temps pour reconnaître ses mérites, agacés sans doute qu’une « simple femme » puisse leur faire la leçon. Ils finirent par lui donner une barrette de « docteur », elle qui n’avait jamais fréquenté les amphis universitaires, pas plus que les bancs d’école primaire. Et pour couronner le tout, ils la déclarèrent « patronne de l’Europe ». Ne serait-ce que pour rendre hommage à ses pénibles pérégrinations» visant à rétablir l’unité d’une Eglise déchirée par un schisme qui scinda aussi l’Europe de ce temps en nations hostiles et concurrentes.

Dominicain, je ferai tout de même mention de Catherine de Sienne aux messes de ce dimanche 29 avril. Non seulement pour honorer les femmes majoritairement présentes à ces liturgies, mais aussi pour rappeler aux hommes qui s’y trouvraient qu’ils ne sont pas les seuls à prétendre servir l’Eglise, et encore moins à la guérir.

Guy Musy OP

 

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