Archives pour la catégorie Billet hebdomadaire

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Responsable de la chronique : Guy Musy, o.p.

Jacques et Madeleine

Madeleine Delbrel

Se méfiant de l’institution ecclésiale, il semblerait que nos contemporains ne soient sensibles qu’aux témoins sortis du bois de l’incroyance et de la désillusion. Faute d’en repérer sur nos chemins habituels, il est bon de faire revivre ceux qui ne sont plus, mais dont la voix résonne encore sur nos landes désolées. Comme un nécromant, j’évoque donc les mânes de Jacques Loew (1908-1999) et de Madeleine Debrël (1904-1964). Deux contemporains, un homme et une femme, qui ont traversé l’Eglise de leur temps, affronté ses problèmes et, sans qu’ils ne se soient vraiment concertés, y ont répondu de manière analogue.

Jacques Loew

L’un et l’autre furent des enfants d’Auguste Comte et d’Anatole France. Ils ont grandi dans le giron intellectuel athée de la France de l’entre deux siècles. L’un et l’autre se convertirent à ce Dieu qui un jour les avait surpris et dont ils disaient « être sûrs ». Ils ne remirent jamais en question cette foi fondamentale et n’eurent de cesse de la transmettre aux non croyants abandonnés par l’Eglise officielle,  plus proche des riches et des bourgeois que des ouvriers prolétaires des banlieues. C’est à leur intention que Jacques rédigea les premiers « Cahiers Fêtes et Saisons » où il tentait de rendre probable l’existence de Dieu à partir de leurs propres mots et connaissances pratiques. Pour eux aussi, Madeleine publia sa prose prolifique, inégalable de simplicité, de profondeur et de poésie. L’un et l’autre s’improvisèrent « missionnaires sans bateaux », sans prendre le large. ll leur suffisait pour annoncer l’Evangile de descendre les escaliers du métro ou partager le boulot des débardeurs du port de Marseille.

Tout en privilégiant « la vie d’équipe », Jacques et Madeleine observaient de respectueuses et sages distances d’avec l’appareil ecclésiastique ambiant. Madeleine logeait en plein cœur de la commune marxiste d’Ivry dont elle était fonctionnaire municipale et Jacques vécut une période de sa vie à la Rue Grand’Fontaine de Fribourg,  lieu chaud de cette ville où il avait installé sa fameuse « Ecole de la foi ». Cette surprenante proximité ne les a jamais conduits à pactiser avec le marxisme ou le vice, mais leur a permis d’établir des relations de solidarité humaine avec les hommes et les femmes qui vivaient autour d’eux.

L’ukase romain de 1954 qui mettait fin à l’expérience des prêtres ouvriers fut douloureusement ressenti par eux deux. Ils protestèrent contre cet abandon, sans que Madeline ne modifiât d’un pouce son train de vie quotidien, tandis que Jacques, très habilement, composait avec cet interdit en inventant la MOPP (Mission Ouvrière Pierre et Paul), composée d’équipes qui faisaient vivre ensemble des missionnaires travaillant en usine ou sur des chantiers et d’autres chargés d’un service paroissial. Le signataire de ces lignes eut la chance de partager deux étés successifs la vie d’une de ces communautés originales. C’était à Port-de-Bouc, dans la banlieue rouge de Marseille. Il a gardé le souvenir de la frugale simplicité de ces frères et la chaleur de leurs relations avec toutes les composantes de la population de cette ville socialement et religieusement si contrastée.

Et maintenant, que reste-t-il de cette expérience missionnaire ? Un haussement d’épaules ? Un soupir nostalgique qui regrette les neiges d’antan ?  Je préfère lire dans la vie de Jacques et Madeleine une impulsion prophétique pour l’Eglise de notre temps.

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Fin de la Volkskirche

 

Avec la conversion de l’empereur Constantin, l’Eglise des martyrs et des catacombes s’est dotée d’une armature législative complexe, d’un gouvernement centralisé, d’un réseau intellectuel et éducatif étroitement surveillé et de normes éthiques minutieusement codifiées. Ajoutez d’immenses propriétés foncières pour assurer la pérennité de ce « système » et une armada hiérarchisée d’agents pastoraux pour diriger les « ouailles ». Je caricature à peine.

Au cours des âges, le bras clérical du nouvel empire chrétien devient hypertrophié au point de réduire le bras séculier à l’état de moignon anémique. Il fut un temps où les monarques européens mendiaient leur couronne royale auprès des papes.

Les révolutions politiques, sociales ou religieuses ont tenté avec plus ou moins de succès à ramener les clercs à leur sacristie. L’évêque de Rome ne règne désormais que sur un Etat lilliputien et ses collègues n’arbitrent plus la politique de leurs nations respectives. Demeure aujourd’hui une coquille vide, un échafaudage désuet, un habit d’Arlequin démesuré et démodé où s’empêtrent les serviteurs de l’Evangile. De cet héritage subsiste encore ci et là l’ombre d’une Eglise de masse, d’une « Volkskirche » ou « Landskirche » à laquelle on adhère en raison de ses origines familiales ou de ses appartenances culturelles, politiques ou nationales. Cette Eglise-là s’effondre. Le catholicisme, comme « système », est sérieusement menacé d’implosion. Les Eglises historiques issues de la Réforme luttent elles aussi contre leur disparition. Et pour les mêmes raisons.

Comment dès lors l’Evangile va-t-il survivre et féconder la vie des hommes jusqu’à la fin des temps ? Une espérance renaît sur un champ de ruines et sur une terre en friche. De plus en plus, et un peu partout, des chrétiens et chrétiennes de toute obédience se retrouvent en petits groupes, souvent anonymes, pour prier et partager leur foi. Ils se rencontrent dans leurs maisons, dans un jardin de monastère, dans la nature ou même dans un recoin de presbytère, voire au fond de la nef poussiéreuse d’une église désaffectée. Ils ont besoin de silence, de recueillement, loin du brouhaha médiatique. Ils veulent entendre la voix de Dieu qu’ils ne perçoivent plus dans leurs églises de pierres. Ils désirent aussi recevoir dans la simplicité et la ferveur le pain de vie qui les soutient et les dynamise.

Ce matin, mon bréviaire met sur mes lèvres cette prière : « Fais-nous quitter ce qui ne peut que vieillir ; fais-nous entrer dans ce qui est nouveau ». Echo d’une parole prophétique : « Un monde ancien s’en est allé ; un nouveau monde est déjà né. Ne le voyez-vous pas ? » Si le poisson commence à pourrir par la tête, l’Eglise ne peut renaître qu’à partir du cœur.

 

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Compassion et Raison

 

Les massacres de musulmans en prière à Christchurch nous ont horrifiés. Nous avons été aussi touchés par l’ampleur quasi universelle des manifestations de sympathie et de compassion que ces tueries ont suscitées. Ce carnage a permis aux humains de se rapprocher par-delà les barrières qui ordinairement les séparent et les opposent. Et c’est un très bon signe. Dommage que cet élan de solidarité ne se produit que lorsque le décor est sinistre. A croire que les humains ont besoin d’une shoah ou d’un tsunami pour éprouver un sentiment de fraternité.

Ceci dit, je regrette que dans ma ville – internationale – ce furent d’abord les associations musulmanes qui se mobilisèrent devant le siège genevois des Nations Unies. Pour se recueillir, mais aussi pour protester contre l’islamophobie, cette peste qui se répand de en Occident. J’aurais préféré voir des non musulmans aux premiers rangs de ces rassemblements, quitte à inviter toute la ville à s’associer à leur démarche. Je regrette aussi que lors des attentats djihadistes les musulmans ne furent pas les premiers à descendre dans la rue pour les dénoncer.

Ceci pour faire remarquer que les embrassades et les émotions d’un moment ne suffisent pas pour unir les humains. Le cœur peut bien s’attendrir, mais si l’esprit demeure embrumé par les non-dits et les préjugés rien ne sera guéri durablement et l’horreur pourra se répéter. Il faut donc prendre la peine de s’asseoir pour relire à tête reposée nos textes religieux ou patriotiques fondateurs dans le but d’extirper et d’exorciser tous les relents de haine et de violence que ces écrits pourraient contenir. En un mot, il faut interpréter leurs versets « scandaleux ». Tant que ce travail ne sera pas accompli, largement divulgué et assimilé, il faut craindre que ne surgissent de nouveaux crimes à tonalité raciste ou religieuse. Celui de Christchurch n’est hélas qu’un exemple parmi des centaines d’autres tout aussi abominables .

C’est pourquoi je veux encourager les intellectuels et chercheurs dignes de ce nom, quelle que soit leur nationalité ou leur religion, à entreprendre ou à poursuivre objectivement ce travail de désherbage et de dépoussiérage. Lui seul peut ramener à la raison des hommes qui s’étripent au nom de Dieu, de la race ou de la patrie. Il faut savoir aussi que les intellectuels courageux qui s’adonnent à cette tache courent un risque certain. Les fondamentalistes, les racistes et les fanatiques de tout bord ont l’habitude de dégainer dès que ces amoureux de la vérité élèvent leur voix. Les martyrs ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

fr.Guy Musy OP

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Pie V l’intempestif

 

Je viens d’achever la lecture d’une biographie du pape Pie V écrite par un frère dominicain que j’apprécie. Sans cette référence, je ne me serais jamais intéressé à la vie de ce pape, fut-il dominicain, tant sa réputation de Grand Inquisiteur me révulsait. Ce Pontife piémontais, né en 1504, enferma les Juifs de Rome dans un ghetto et condamna au bûcher – pour l’exemple ! – un ou deux couples coupables de sodomie. Etait-ce la meilleure façon de faire triompher les bonnes mœurs et prêcher la saine doctrine ?

Mais Philippe Verdin aime provoquer notre bonne conscience usée et même abusée par tant de poncifs à la mode. Il prend donc le parti de nous faire estimer – je ne dis pas admirer – ce qui à priori ne l’est guère. En effet, ce pape « intempestif » parait décalé de son siècle. En particulier d’une romanité encore empreinte des fastes d’une renaissance à l’italienne à la fois humaniste et libertine. Petit moine de province, Pie V garde la foi et les moeurs de son enfance. Têtu comme sa mule, il veut les faire triompher coûte que coûte, alors que Luthériens, Calvinistes et Ottomans s’emploient à les détruire. Austère comme un ermite du désert, jamais un sourire sur son visage décharné, éternel silencieux sauf quand il égrène son rosaire, pas diplomate pour un sou, il allait son chemin, tête baissée, ne faisant confiance qu’au Dieu de ses pères. Loin d’être inculte ou benêt cependant, il sut s’entourer et se faire conseiller pour mettre en œuvre les décrets du Concile de Trente. Charles Borromée et Philippe Neri, en dépit de leur style de vie si différent du sien, furent à ses côtés pour réaliser ce grand dessein. Malicieusement, son biographe relève aussi l’incompétence crasse de Pie V quand il s’agissait pour lui de traiter affaire avec les dames. En particulier avec l’ogresse (Catherine de Médicis) et la sorcière (Elisabeth Tudor). Echec cuisant sur les deux rives de la Manche. A vrai dire, Pie V ne s’entendait qu’avec une seule femme, la Vierge Marie, l’amirale céleste qui sema la terreur dans le rang des galères infidèles lors de la bataille navale de Lépante, le 7 octobre 1571. Fort de la victoire de sa championne, le pieux vieillard ne pouvait que fermer ses yeux de chair pour en ouvrir de nouveaux face à celle qu’il avait toujours aimée. Cette rencontre eut lieu le 1er mai de l’an de grâce 1572.

Quel intérêt de rappeler en notre temps cette histoire si anachronique ? C’est que la biographie de Pie V révèle en filigrane celle du biographe lui-même. Philippe Verdin ne peut s’empêcher de ramer tous azimuts et donner libre cours à ses avis et commentaires. De toutes ces parenthèses ou digressions, je ne retiens que celle qui se réfère aux intégristes modernes qui se réclament du patronat de saint Pie V et de sa messe tridentine. Non, Pie V ne fut pas traditionnaliste au point de ne pas « réformer » ce que les Lefèbvristes appellent « la messe de toujours ». Ce pape si peu accommodant et conciliant ouvrait ainsi la voie à une autre réforme liturgique survenue quatre siècles après lui. Sous l’apparence rugueuse de ce pontife intransigeant se cachaient un esprit novateur et une âme de feu. Selon Philippe Verdin, il pourrait manquer à notre temps.

Fr. Guy Musy OP


Philippe Vardin : Saint Pie V. Le pape intempestif, Ed du Cerf, 2018, 215 p.

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Michel Houellebecq : Sérotonine

Je me suis donc résolu à lire Sérotonine, le dernier roman ( ?) de Michel Houellebecq, auteur « incontournable » quoique sulfureux à bien des égards. Le sexe est secondaire comparé à la critique acerbe et impitoyable de notre société malade à mourir. Non pas que l’auteur en fasse une analyse approfondie ou soit sentencieux à son égard. Il se contente d’un étalage froid et sans pitié de faits et situations où se mêlent tendresse et cruauté, amour et égoïsme, respectabilité et perversité. Le tout dominé par les antidépresseurs et les réflexes morbides. Solution finale : le suicide comme délivrance ou évasion de cet enfer. J’en conviens, ce livre n’est pas réconfortant ; je ne le recommande pas aux dépressifs.

Et Dieu dans tout ça ? Faut-il vraiment en chercher la trace ? Assurément, Houellebecq n’est pas Onfray. Quelques touches de religiosité ci et là et pas forcément négatives. Il arrive à Florent-Claude Labrouste, l’antihéros de ce roman, de rêver de « messe de minuit », de séjour silencieux à l’ombre d’un cloître. On le sent appartenir à un terreau où ce genre de pratiques semblait aller de soi. Du moins, pour la génération de ses parents. Mais que penser des toutes dernières lignes de l’ouvrage ?

« Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.
Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut être, à ce point, explicite ?
Il semble que oui. »

Comme aux noces de Cana, Houellebecq sert le bon vin tout à la fin. Inattendue et surprenante cette confession de foi de la toute dernière minute. Malgré ses ténèbres, la vie humaine recèle de signes lumineux. Encore faut-il savoir les déceler et les interpréter. Autant de directives qui devraient nous faire sortir de la désespérance. La croix du Christ ouvre le chemin de l’espérance.

Au terme de la lecture de Sérotonine, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce verset de l’évangile johannique : Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer du monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.

Ce signe sublime suffira-t-il à nous ouvrir enfin les yeux ?

Guy Musy OP

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Algérie chrétienne : La relève africaine

 

J’ai suivi, de loin hélas, les célébrations qui ont marqué à Oran la béatification de notre frère dominicain Pierre Claverie et de ses compagnes et compagnons assassinés au cours de « la décennie noire » qui ensanglanta l’Algérie à la fin du siècle dernier. Je ne reviens pas sur l’émotion que ces célébrations ont suscitée sur les deux rives de la Méditerranée, mais sur les mutations de l’Eglise d’Algérie.

Le sacrifice de ces nouveaux martyrs aurait pu être compris comme le sursaut final d’une Eglise à l’agonie. Grâce à Dieu, il n’en fut rien. Pierre Claverie aimait répéter que le grain de blé devait d’abord mourir pour donner son fruit. Bien avant lui, Tertullien, un autre chrétien d’Afrique, avait écrit : le sang des martyrs est une semence. En fait, la relève se profilait.

Je l’avais pressenti il y a quelques années au cours d’un voyage en Afrique du Nord. Ce que j’ai visionné et lu ces jours derniers me le confirme: les catholiques d’origine subsaharienne constituent désormais la nouvelle Eglise d’Algérie et même celle de l’ensemble du Maghreb. Formées d’étudiants des deux sexes, mais aussi de cadres, de commerçants, de collaborateurs d’entreprises ou de services et même de réfugiés, ces communautés de jeunes catholiques remplissent désormais les lieux de culte laissés vides par les Européens. Ils y chantent des messes de leur répertoire, animées par leurs chorales. Ils y font baptiser et catéchiser leurs enfants ou s’inscrivent dans le catéchuménat des adultes. Ce renouveau est désormais conforté par l’arrivée de jeunes religieux et religieuses en provenance du Tchad, du Mali et même d’Ouganda, venus prendre la relève de leurs frères et sœurs européens. Pour la plus grande joie de leurs coreligionnaires africains, mais aussi à l’aise dans le milieu algérien, ne serait-ce que pour avoir côtoyé et fréquenté dans leur terre natale des compatriotes musulmans.

Mais il y a plus. Colonisés eux aussi, les nouveaux chrétiens d’Algérie n’ont pas le complexe de l’ancien colonisateur qui tente de faire oublier ce « péché originel ». Bien au contraire, ces catholiques à la peau basanée se fondent dans la kasbah ou la médina avec autant d’aisance que dans les faubourgs de leurs métropoles subsahariennes.

Quels seront les fruits de cette mutation ? Davantage qu’un banal flux migratoire, c’est certain. Sans doute un métissage social qui pourrait à l’avenir faciliter le droit de chacun à pratiquer la religion de son choix, comme cela est déjà le cas dans la plupart des pays d’Afrique noire où musulmans et chrétiens vivent en bonne harmonie. Il y aura sans doute des précipices à combler. Notamment le regard teinté de mépris porté par les Africains blancs sur leurs frères noirs. Mais ceci est un préjugé racial, non religieux. L’islam pourrait même contribuer à le surmonter. Bilal, muezzin du Prophète à La Mecque, n’avait-il pas une ascendance africaine ?

Fr. Guy Musy OP

 

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Responsable de la chronique : Denis Gagnon, o.p.

L’homme c’est petit

A l’occasion du dixième anniversaire de sa mort, je visionne avec délectation une vidéo consacrée à Sœur Emmanuelle. Ses propos désarçonnent les journalistes les plus aguerris. L’un d’eux lui pose l’inévitable question à laquelle sont désormais confrontés religieuses et prêtres célibataires, frocs et voiles confondus : « Pourquoi donc ne vous vous êtes pas mariée ? » Réponse de l’interpelée : « L’homme, c’est petit !». Et ceci dit avec une moue suffisamment maussade pour désarmer le mâle qui l’interroge l’obligeant à chausser ses plus petits souliers. « Mais enfin, Sœur Emmanuelle !!! » La vieille dame tente de rectifier le tir. Non, ce n’est pas ce que pense le journaliste. Elle n’a rien contre les hommes. Du moins contre ceux qui sont velus et barbus. Elle veut simplement parler de l’Homme en général, celui qui traverse les genres et englobe donc aussi les femmes.

Cette explication ne fait que redoubler la difficulté. L’humain, quel qu’il soit, serait-il assez mesquin, sournois, vil, misérable pour tout dire, pour ne pas mériter l’attention d’une religieuse du gabarit de Sœur Emmanuelle ? Cette supposition ne tient pas la route quand on sait le parcours de vie qui a conduit cette religieuse vers les « moins que rien » pour lesquels elle avait le plus grand respect. Ces « petits » avaient du prix à ses yeux. Alors, comment interpréter ses mots compris d’abord comme une insulte à la gente masculine ? Ils ne sont pas tombés de ses lèvres comme un lapsus banal. Ils ont un sens. Est-il vrai que l’homme soit « petit » ?

Je risque une interprétation que Sœur Emmanuelle aurait pu s’approprier : Dieu seul est capable d’assouvir le désir du cœur d’un humain. Dieu seul est l’avenir de l’homme et de la femme. Bien sûr, il y a d’autres amours, passagers, furtifs, fugaces. Mais si beaux soient-ils, aucun d’eux ne peut revendiquer l’exclusivité. Le vieil Augustin qui fut dans sa jeunesse un amant passionné puis père d’un enfant adoré avant de devenir prêtre et évêque le disait déjà : « Notre cœur est agité, inquiet, tant qu’il ne se repose pas en Toi, ô mon Dieu ! » Dieu seul est « grand »,voulait dire Emmanuelle, comme le répétaient ses voisins musulmans, chiffonniers du Caire. Non pour écraser les amours humaines, mais les ramener toutes à lui avec patience, tendresse et miséricorde.

Je crains que nos journalistes – mais qui sait ? – ne puissent faire un scoop de ces propos, à première vue si déconcertants. Seule Sœur Emmanuelle aurait pu leur expliquer comment elle se débattait au jour le jour entre son choix fondamental et toutes les autres « petites » fidélités qui la liaient à son quotidien. Qu’ils le demandent aussi à tous ceux et celles qui ont choisi le célibat « pour le Royaume » et qu’ils ne se contentent pas de relever leurs faiblesses, leurs échecs et même leurs trahisons.

« L’homme c’est petit », disait Sœur Emmanuelle. « Il vaut mieux que Dieu » lui réplique Jacques Brel. L’un et l’autre ont raison. Le Dieu auquel je crois à Noël a pris chair dans un tout petit de notre humanité.

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Résilience

 

Résilience ! Un mot bien étrange utilisé pour mesurer la résistance des matériaux face aux aléas de la température ambiante. Cette expression a fini par symboliser les forces ou les énergies enfouies dans nos profondeurs psychiques qui luttent contre la déprime ou l’épreuve qui menacent de nous envahir et de nous submerger. Dans la crise qui frappe et traverse actuellement notre pauvre Eglise, je vois la résilience à l’oeuvre. Non pas dans les rangs du clergé discrédité, mais parmi ceux et celles que les clercs avaient coutume d’appeler « simples laïcs », avec une nuance de mépris et de suffisance. La plupart de ces « simples fidèles » ne claironnent pas leurs bonnes oeuvres aux carrefours des routes comme affectaient de le faire les pharisiens de jadis. On les découvre un peu par hasard, même après les avoir côtoyés longtemps, sans les avoir perçus et connus pour autant..

C’est ainsi qu’un média vient de me révéler Vicky, une paroissienne repérée depuis des années, mais sans que je l’eusse connue en vérité. Eile s’emploie aujourd’hui encore, du haut de ses 85 ans, à porter secours aux déshérités de la terre natale qu’elle a dû fuir à l’âge de 14 ans. Sa résilience m’émeut et m’émerveille.

Née à Bucarest, Vicky passa ses premières années dans l’opulence, à Berlin où son père diplomate représentait son pays. En 1947, le régime communiste imposant sa loi en Roumanie, le père fut déchu de son poste et de sa nationalité. Sa famille, dont une mère tuberculeuse, devenue apatride et sans revenus, trouva refuge en Suisse. Encore heureuse de se savoir en vie et non de croupir ou disparaître dans quelque geôle sinistre des Carpates. Détail touchant, Vicky parle de sa scolarité dans une école suisse qui imposait l’uniforme à ses élèves. Une mesure qui l’enchantait car elle gommait sa pauvre singularité et facilitait son intégration. Il fallut tout de même qu’elle obtienne à 22 ans un diplôme d’infirmière pour que lui fut octroyé un passeport rouge à croix blanche. Trois ans plus tard, c’était la consécration : Vicky devenait hôtesse de l’air dans la compagnie Swissair, un honneur qui, dit-elle, « flattait son ego », rétablissait sa dignité, tout en lui faisant oublier ses frustrations et humiliations. Suivit sa retraite professionnelle qu’elle mit à profit en décrochant une licence en lettres. Depuis 90, nouvelle activité fébrile qui la mobilise, elle et ses connaissances. Chaque mois Vicky confectionne et envoie aux enfants de Moldavie roumaine une trentaine de colis contenant matelas, lunettes et autres chaussures, collectés par ses soins et entreposés dans le garage d’un de ses vieux amis. Consciente d’appartenir à la dernière génération roumaine rescapée du communisme, elle veut encore brûler de tous ses feux pour les enfants pauvres de son pays.

Vicky n’est qu’une étoile – anonyme – qui scintille dans une constellation de résilients et résilientes. Ce firmament est en fait le soc sur lequel est construite notre Eglise. A nos regards désabusés, il fait rêver d’espérance.

Guy Musy

 

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Octobre mois de la mission

 

Octobre, mois de la « mission universelle ». Les mots sonnent rétro et obsolète. Loin de nos chaires les barbes chenues et les moustaches juvéniles qui plaidaient pour les Biafrais affamés, les enfants perdus de Calcutta ou les lépreux malgaches. Sans parler de ces prédicateurs de saison qui quêtaient de quoi couvrir le toit d’une chapelle ou d’une école de brousse.

Des caravanes de bons Pères et de bonnes Soeurs de « chez nous » se sont relayés au cours des siècles, répondant le plus souvent à un appel profond qui les amenait jeunes encore à mourir de fièvres sur les rivages de l’Orénoque ou de l’Oubangui-Chari. Puis, l’ouragan de la sécularisation a emporté cette épopée et vidé les séminaires où se formaient ces évangélisateurs au long cours. Désormais, plus de Pères Blancs « blancs », mais des Pères Blancs « noirs », des Spiritains de même teint, des Salésiennes indiennes qui investissent ce qui reste de christianisme dans nos régions.

Juste retour de manivelles, dites-vous? Continuité de la mission dans la discontinuité des missionnaires ? Je n’en suis pas certain. Autrefois, on partait d’Europe ou d’Amérique du Nord dans le but d’ensemencer une terre encore vierge d’évangile. On voulait planter l’Eglise là où elle n’avait pas poussé. Du moins, le croyait-on. Tout était à faire et à construire, pensait-on. Aujourd’hui, le prêtre congolais ou vietnamien est appelé à remplir des cases devenues vides sur l’échiquier de nos diocèses. Il remplace mais ne crée rien. Tout au plus, il met ses forces à faire revivre une chrétienté disparue et qui ne reviendra plus. Perspective peu réjouissante et qui n’a rien d’exaltant pour un homme ou une femme encore jeune, avide d’aller jusqu’au bout de lui-même.

Non que la présence de ces nouveaux « missionnaires » soit inutile. Loin de moi cette pensée. Elle est même nécessaire pour nous faire souvenir de la « catholicité » de notre Eglise. Mais je la voudrais aussi dynamique, ne se contentant pas d’offrir des soins palliatifs à nos communautés âgées et même moribondes. Je ne sais à quoi ressemblera demain notre Eglise d’Occident. Son renouveau dépendra en grande partie du dynamisme et de la créativité infusés dans nos veines par ces frères et sœurs d’outremer. A condition bien sûr qu’ils soient d’authentiques « missionnaires » et non des touristes de passage. Ou pire, sans goût ni intérêt pour notre culture et notre histoire, butinant au hasard ce qui pourrait faire leur miel.

La mission universelle est donc à un tournant. Des forces nouvelles peuvent aider nos vieilles chrétientés à revivre. Mais à revivre autrement ! Au prix d’un métissage spirituel et d’une acculturation réussie qui fera le lien entre froideur et exubérance, peur de mourir et joie de vivre, inquiétude et insouciance. Mariage en Eglise de la cigale et de la fourmi.

Guy Musy o.p.

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« Vous ne dites plus assez la Parole »

 

Jean-Claude Guillebaud, journaliste, éditeur et essayiste français, m’a accompagné au cours des dernières vacances. Plus précisément son dernier livre, intitulé : « La foi qui reste ». Chrétien de tradition sans vraie conviction, Guillebaud ne devint croyant qu’au terme de longues années d’errance et d’interrogation. Son livre veut faire le point sur l’itinéraire qui l’a conduit du jour où il recouvra la foi jusqu’à la rédaction récente de son livre. Un voyage qui fut souvent un passage à vide à travers les turbulences et tempêtes qui secouent l’Egise contemporaine. Eglise éclairée, il est vrai, par quelques rayons de lumière – la foi qui reste – pourvoyeuse d’espérance.

Guillebaud n’est pas un chrétien solitaire. Son questionnement est corroboré par une foule de témoins qui ont jalonné sa route. Je n’en cite qu’un, sans doute pas inconnu des lecteurs de ce site. Il s’agit du Père dominicain Benoît Lacroix (1915-2016), connaisseur et amoureux de la religion populaire qui a imprégné profondément le Québec pendant des siècles, jusqu’à sa laïcisation actuelle, fruit tardif de sa « révolution tranquille ». Guillebaud, et moi à sa suite, avons lu les pages merveilleuses où le Père Benoît Lacroix évoque « la religion » de son père, né en 1883, agriculteur dans la paroisse de Saint-Michel-de-Bellechase, face à l’Ile d’Orléans. Mon ravissement fut total. Je n’y retrouvai pas tous les traits de la religion de mon propre père, mais certainement celle des paysans du petit village fribourgeois qui m’a vu naître voici un peu plus de 80 ans. Universalité « catholique » par-delà les deux rives de l’Atlantique.

 

 

Pas plus que le Père Lacroix, je ne souhaite revivre cette chrétienté révolue, mais elle avait pour elle un soc et une stabilité qui fait défaut aux jeunes et aux moins jeunes de ce temps. Un seul exemple suffira. Le père de Benoît a bien dû s’habituer aux messes en français, tout en regrettant les prônes clairs et nets de son curé Bélanger qui lui parlait « des grands mystères de la vie et de la mort, du péché, de Marie et des fins dernières ». En comparaison, les homélies nouvelles lui paraissaient fades et répétitives, ne parlant que d’amour, sans jamais évoquer les grands thèmes qui avaient solidement fondé sa foi et sa vie. « Tu répètes toujours la même chose », reprochait-il à son fils dominicain. Et, finalement, ces mots qui en disent long : « Vous ne dites plus assez la Parole ».

Et nous voilà au pied du mur, prêcheurs des temps nouveaux. Avons nous craint d’évoquer ces thèmes fondamentaux ou en avons-nous douté ? Servons-nous du petit lait, alors que l’on attend de nous une nourriture solide ? Bien sûr, nous ne voulons plus revenir à une religion fondée sur l’obligation et la terreur. « Dieu est amour » cessons-nous de répéter jusqu’à devenir lassants. Mais quelle force, quelle vérité donnons-nous à ce mot amour si galvaudé ? Quel exemple offrons-nous aux jeunes qui nous entendent et nous voient vivre ? Sauront-ils découvrir en nous la force tranquille et l’autorité rassurante et paisible dont ils ont tant besoin ? A l’image des paysans qui autrefois vivaient à Saint-Michel-de-Bellechasse.

Fr.Guy Musy op

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