Archives pour la catégorie Billet hebdomadaire

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Responsable de la chronique : Denis Gagnon, o.p.

L’homme c’est petit

A l’occasion du dixième anniversaire de sa mort, je visionne avec délectation une vidéo consacrée à Sœur Emmanuelle. Ses propos désarçonnent les journalistes les plus aguerris. L’un d’eux lui pose l’inévitable question à laquelle sont désormais confrontés religieuses et prêtres célibataires, frocs et voiles confondus : « Pourquoi donc ne vous vous êtes pas mariée ? » Réponse de l’interpelée : « L’homme, c’est petit !». Et ceci dit avec une moue suffisamment maussade pour désarmer le mâle qui l’interroge l’obligeant à chausser ses plus petits souliers. « Mais enfin, Sœur Emmanuelle !!! » La vieille dame tente de rectifier le tir. Non, ce n’est pas ce que pense le journaliste. Elle n’a rien contre les hommes. Du moins contre ceux qui sont velus et barbus. Elle veut simplement parler de l’Homme en général, celui qui traverse les genres et englobe donc aussi les femmes.

Cette explication ne fait que redoubler la difficulté. L’humain, quel qu’il soit, serait-il assez mesquin, sournois, vil, misérable pour tout dire, pour ne pas mériter l’attention d’une religieuse du gabarit de Sœur Emmanuelle ? Cette supposition ne tient pas la route quand on sait le parcours de vie qui a conduit cette religieuse vers les « moins que rien » pour lesquels elle avait le plus grand respect. Ces « petits » avaient du prix à ses yeux. Alors, comment interpréter ses mots compris d’abord comme une insulte à la gente masculine ? Ils ne sont pas tombés de ses lèvres comme un lapsus banal. Ils ont un sens. Est-il vrai que l’homme soit « petit » ?

Je risque une interprétation que Sœur Emmanuelle aurait pu s’approprier : Dieu seul est capable d’assouvir le désir du cœur d’un humain. Dieu seul est l’avenir de l’homme et de la femme. Bien sûr, il y a d’autres amours, passagers, furtifs, fugaces. Mais si beaux soient-ils, aucun d’eux ne peut revendiquer l’exclusivité. Le vieil Augustin qui fut dans sa jeunesse un amant passionné puis père d’un enfant adoré avant de devenir prêtre et évêque le disait déjà : « Notre cœur est agité, inquiet, tant qu’il ne se repose pas en Toi, ô mon Dieu ! » Dieu seul est « grand »,voulait dire Emmanuelle, comme le répétaient ses voisins musulmans, chiffonniers du Caire. Non pour écraser les amours humaines, mais les ramener toutes à lui avec patience, tendresse et miséricorde.

Je crains que nos journalistes – mais qui sait ? – ne puissent faire un scoop de ces propos, à première vue si déconcertants. Seule Sœur Emmanuelle aurait pu leur expliquer comment elle se débattait au jour le jour entre son choix fondamental et toutes les autres « petites » fidélités qui la liaient à son quotidien. Qu’ils le demandent aussi à tous ceux et celles qui ont choisi le célibat « pour le Royaume » et qu’ils ne se contentent pas de relever leurs faiblesses, leurs échecs et même leurs trahisons.

« L’homme c’est petit », disait Sœur Emmanuelle. « Il vaut mieux que Dieu » lui réplique Jacques Brel. L’un et l’autre ont raison. Le Dieu auquel je crois à Noël a pris chair dans un tout petit de notre humanité.

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Résilience

 

Résilience ! Un mot bien étrange utilisé pour mesurer la résistance des matériaux face aux aléas de la température ambiante. Cette expression a fini par symboliser les forces ou les énergies enfouies dans nos profondeurs psychiques qui luttent contre la déprime ou l’épreuve qui menacent de nous envahir et de nous submerger. Dans la crise qui frappe et traverse actuellement notre pauvre Eglise, je vois la résilience à l’oeuvre. Non pas dans les rangs du clergé discrédité, mais parmi ceux et celles que les clercs avaient coutume d’appeler « simples laïcs », avec une nuance de mépris et de suffisance. La plupart de ces « simples fidèles » ne claironnent pas leurs bonnes oeuvres aux carrefours des routes comme affectaient de le faire les pharisiens de jadis. On les découvre un peu par hasard, même après les avoir côtoyés longtemps, sans les avoir perçus et connus pour autant..

C’est ainsi qu’un média vient de me révéler Vicky, une paroissienne repérée depuis des années, mais sans que je l’eusse connue en vérité. Eile s’emploie aujourd’hui encore, du haut de ses 85 ans, à porter secours aux déshérités de la terre natale qu’elle a dû fuir à l’âge de 14 ans. Sa résilience m’émeut et m’émerveille.

Née à Bucarest, Vicky passa ses premières années dans l’opulence, à Berlin où son père diplomate représentait son pays. En 1947, le régime communiste imposant sa loi en Roumanie, le père fut déchu de son poste et de sa nationalité. Sa famille, dont une mère tuberculeuse, devenue apatride et sans revenus, trouva refuge en Suisse. Encore heureuse de se savoir en vie et non de croupir ou disparaître dans quelque geôle sinistre des Carpates. Détail touchant, Vicky parle de sa scolarité dans une école suisse qui imposait l’uniforme à ses élèves. Une mesure qui l’enchantait car elle gommait sa pauvre singularité et facilitait son intégration. Il fallut tout de même qu’elle obtienne à 22 ans un diplôme d’infirmière pour que lui fut octroyé un passeport rouge à croix blanche. Trois ans plus tard, c’était la consécration : Vicky devenait hôtesse de l’air dans la compagnie Swissair, un honneur qui, dit-elle, « flattait son ego », rétablissait sa dignité, tout en lui faisant oublier ses frustrations et humiliations. Suivit sa retraite professionnelle qu’elle mit à profit en décrochant une licence en lettres. Depuis 90, nouvelle activité fébrile qui la mobilise, elle et ses connaissances. Chaque mois Vicky confectionne et envoie aux enfants de Moldavie roumaine une trentaine de colis contenant matelas, lunettes et autres chaussures, collectés par ses soins et entreposés dans le garage d’un de ses vieux amis. Consciente d’appartenir à la dernière génération roumaine rescapée du communisme, elle veut encore brûler de tous ses feux pour les enfants pauvres de son pays.

Vicky n’est qu’une étoile – anonyme – qui scintille dans une constellation de résilients et résilientes. Ce firmament est en fait le soc sur lequel est construite notre Eglise. A nos regards désabusés, il fait rêver d’espérance.

Guy Musy

 

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Octobre mois de la mission

 

Octobre, mois de la « mission universelle ». Les mots sonnent rétro et obsolète. Loin de nos chaires les barbes chenues et les moustaches juvéniles qui plaidaient pour les Biafrais affamés, les enfants perdus de Calcutta ou les lépreux malgaches. Sans parler de ces prédicateurs de saison qui quêtaient de quoi couvrir le toit d’une chapelle ou d’une école de brousse.

Des caravanes de bons Pères et de bonnes Soeurs de « chez nous » se sont relayés au cours des siècles, répondant le plus souvent à un appel profond qui les amenait jeunes encore à mourir de fièvres sur les rivages de l’Orénoque ou de l’Oubangui-Chari. Puis, l’ouragan de la sécularisation a emporté cette épopée et vidé les séminaires où se formaient ces évangélisateurs au long cours. Désormais, plus de Pères Blancs « blancs », mais des Pères Blancs « noirs », des Spiritains de même teint, des Salésiennes indiennes qui investissent ce qui reste de christianisme dans nos régions.

Juste retour de manivelles, dites-vous? Continuité de la mission dans la discontinuité des missionnaires ? Je n’en suis pas certain. Autrefois, on partait d’Europe ou d’Amérique du Nord dans le but d’ensemencer une terre encore vierge d’évangile. On voulait planter l’Eglise là où elle n’avait pas poussé. Du moins, le croyait-on. Tout était à faire et à construire, pensait-on. Aujourd’hui, le prêtre congolais ou vietnamien est appelé à remplir des cases devenues vides sur l’échiquier de nos diocèses. Il remplace mais ne crée rien. Tout au plus, il met ses forces à faire revivre une chrétienté disparue et qui ne reviendra plus. Perspective peu réjouissante et qui n’a rien d’exaltant pour un homme ou une femme encore jeune, avide d’aller jusqu’au bout de lui-même.

Non que la présence de ces nouveaux « missionnaires » soit inutile. Loin de moi cette pensée. Elle est même nécessaire pour nous faire souvenir de la « catholicité » de notre Eglise. Mais je la voudrais aussi dynamique, ne se contentant pas d’offrir des soins palliatifs à nos communautés âgées et même moribondes. Je ne sais à quoi ressemblera demain notre Eglise d’Occident. Son renouveau dépendra en grande partie du dynamisme et de la créativité infusés dans nos veines par ces frères et sœurs d’outremer. A condition bien sûr qu’ils soient d’authentiques « missionnaires » et non des touristes de passage. Ou pire, sans goût ni intérêt pour notre culture et notre histoire, butinant au hasard ce qui pourrait faire leur miel.

La mission universelle est donc à un tournant. Des forces nouvelles peuvent aider nos vieilles chrétientés à revivre. Mais à revivre autrement ! Au prix d’un métissage spirituel et d’une acculturation réussie qui fera le lien entre froideur et exubérance, peur de mourir et joie de vivre, inquiétude et insouciance. Mariage en Eglise de la cigale et de la fourmi.

Guy Musy o.p.

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« Vous ne dites plus assez la Parole »

 

Jean-Claude Guillebaud, journaliste, éditeur et essayiste français, m’a accompagné au cours des dernières vacances. Plus précisément son dernier livre, intitulé : « La foi qui reste ». Chrétien de tradition sans vraie conviction, Guillebaud ne devint croyant qu’au terme de longues années d’errance et d’interrogation. Son livre veut faire le point sur l’itinéraire qui l’a conduit du jour où il recouvra la foi jusqu’à la rédaction récente de son livre. Un voyage qui fut souvent un passage à vide à travers les turbulences et tempêtes qui secouent l’Egise contemporaine. Eglise éclairée, il est vrai, par quelques rayons de lumière – la foi qui reste – pourvoyeuse d’espérance.

Guillebaud n’est pas un chrétien solitaire. Son questionnement est corroboré par une foule de témoins qui ont jalonné sa route. Je n’en cite qu’un, sans doute pas inconnu des lecteurs de ce site. Il s’agit du Père dominicain Benoît Lacroix (1915-2016), connaisseur et amoureux de la religion populaire qui a imprégné profondément le Québec pendant des siècles, jusqu’à sa laïcisation actuelle, fruit tardif de sa « révolution tranquille ». Guillebaud, et moi à sa suite, avons lu les pages merveilleuses où le Père Benoît Lacroix évoque « la religion » de son père, né en 1883, agriculteur dans la paroisse de Saint-Michel-de-Bellechase, face à l’Ile d’Orléans. Mon ravissement fut total. Je n’y retrouvai pas tous les traits de la religion de mon propre père, mais certainement celle des paysans du petit village fribourgeois qui m’a vu naître voici un peu plus de 80 ans. Universalité « catholique » par-delà les deux rives de l’Atlantique.

 

 

Pas plus que le Père Lacroix, je ne souhaite revivre cette chrétienté révolue, mais elle avait pour elle un soc et une stabilité qui fait défaut aux jeunes et aux moins jeunes de ce temps. Un seul exemple suffira. Le père de Benoît a bien dû s’habituer aux messes en français, tout en regrettant les prônes clairs et nets de son curé Bélanger qui lui parlait « des grands mystères de la vie et de la mort, du péché, de Marie et des fins dernières ». En comparaison, les homélies nouvelles lui paraissaient fades et répétitives, ne parlant que d’amour, sans jamais évoquer les grands thèmes qui avaient solidement fondé sa foi et sa vie. « Tu répètes toujours la même chose », reprochait-il à son fils dominicain. Et, finalement, ces mots qui en disent long : « Vous ne dites plus assez la Parole ».

Et nous voilà au pied du mur, prêcheurs des temps nouveaux. Avons nous craint d’évoquer ces thèmes fondamentaux ou en avons-nous douté ? Servons-nous du petit lait, alors que l’on attend de nous une nourriture solide ? Bien sûr, nous ne voulons plus revenir à une religion fondée sur l’obligation et la terreur. « Dieu est amour » cessons-nous de répéter jusqu’à devenir lassants. Mais quelle force, quelle vérité donnons-nous à ce mot amour si galvaudé ? Quel exemple offrons-nous aux jeunes qui nous entendent et nous voient vivre ? Sauront-ils découvrir en nous la force tranquille et l’autorité rassurante et paisible dont ils ont tant besoin ? A l’image des paysans qui autrefois vivaient à Saint-Michel-de-Bellechasse.

Fr.Guy Musy op

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François à table !

 

Le pape François a donc passé le 21 juin dernier quelques heures à Genève. Ville assez éloignée de la « Belle Province » et du Canada. Je ne pense pas pour autant que cette visite fut anodine et réservée aux seuls catholiques de cette ville. Bien au contraire. François était l’invité du Conseil Œcuménique des Eglises (COE) qui célébrait à Genève, où cette institution a son siège, son soixante-dixième anniversaire. Un événement qui concerne autant le Canada que la Suisse, puisque nos deux pays sont largement interconfessionnels. Une visite papale d’autant plus intéressante que l’Eglise de Rome ne fait pas partie du COE.

Evidemment, beaucoup de prophéties ont précédé cet événement. Certains espéraient une déclaration pontificale annonçant l’entrée officielle de notre Eglise dans les rangs du COE. D’autres espéraient que le pape adresserait aux non catholiques présents à sa messe une invitation à prendre part eux aussi à l’eucharistie. Rien de tout cela n’eut lieu. Mais, apparemment, si j’en crois les commentaires qui suivirent, tout le monde fut heureux. A commencer par François lui-même.

J’ai écouté et regardé la totalité de l’habituelle conférence de presse donnée par le pape dans l’avion qui le ramenait à Rome. Il a dit sa joie et même le plaisir éprouvés au cours de cette journée. Il a répété à plusieurs reprises le mot « rencontre », comme s’il s’agissait de retrouvaille à l’intérieur d’une famille jusque là désunie. Il a aussi beaucoup insisté sur les conversations amicales et fraternelles tenues au cours du repas qui lui fut servi à la table des responsables du COE. Cette allusion me fit penser à un épisode marquant de l’histoire, souvent sanglante, des conflits confessionnels de mon pays. Un jour donc, les belligérants des deux camps résolurent de manger ensemble dans le même chaudron une fameuse soupe au lait. Ce ne fut hélas qu’un répit au milieu de la guerre. Le repas partagé à la même table par le pape et ses commensaux protestants et orthodoxes avait cette saveur. Ce n’était pas une hospitalité eucharistique, mais un geste convivial qui en était le prélude.

Aucune décision dogmatique n’a de chance d’être entendue et reçue si elle est prise dans un climat abstrait, climatisé et aseptisé. L’apprentissage du « vivre ensemble » est le préalable indispensable à tout accord théologique. C’est souvent à la cuisine que se dénouent les noeuds et les incompréhensions accumulées au cours des siècles. En particulier, celles qui opposaient catholiques et protestants comme chiens de faïence.

Dans ma région, on aime répéter ce proverbe : « Avant de tutoyer quelqu’un, il faut avoir mangé avec lui un sac de sel. ». Autrement dit, un long compagnonnage est nécessaire avant d’aborder les choses sérieuses. Le frère dominicain Serge de Beaurecueil se réjouissait d’avoir partagé des années durant avec ses amis afghans musulmans « le pain et le sel ». Une communion de vie intense, prémices et signe d’une eucharistie encore à venir. Celle-ci tombera en son temps comme un fruit mûr sur la table de ceux qu’une profonde amitié aura déjà réunis.

 

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Crois-tu cela ?

Je viens de lire « Dominique », une BD écrite par un médecin, le docteur Hugues Bourgeois, oncologue français. Il y décrit le parcours d’une femme – Dominique – opérée d’un cancer du colon à 45 ans et qui s’éteint quelques dix ans plus dans une clinique de soins palliatifs. Entre-temps, cette femme mariée, mère de deux enfants, aura traversé les étapes classiques de ce genre d’épreuve : chimios répétées, périodes de rémission suivies de métastases et finalement…sédation. Sans ne rien dire des alternances de son moral passant de l’angoisse de mourir à l’euphorie d’une guérison espérée. Parvenue au terme de son combat et de sa résistance, Dominique s’abandon et perd conscience. L’auteur médecin écrit une fiction bien entendu, mais qui ne s’écarte pas de son expérience quotidienne. Il insiste sur l’accompagnement de la malade qui implique la collaboration de ses proches, mais aussi de psychologues patentés qui prendront encore en charge les survivants.

J’ai deux questions à poser. La première à l’auteur. Pour quel public a-t-il écrit sa BD ? Certainement pas pour les malades anxieux, dévorés par la curiosité de connaître leur état. Alors, pour les bien portants, eux aussi aux aguets de ce genre de fléau qui pourrait les atteindre un jour ? Je pense que c’est le cas. L’information est sobre tout en étant sérieuse, soulignant au passage l’extrême variété des réactions à ce genre de maladie. Le cas de Dominique n’est qu’un exemple, mais pas un modèle unique.

Ma seconde question est pour l’éditeur. La BD paraît au Cerf, une maison d’édition dominicaine. Comment se fait-il que dans le processus d’accompagnement de Dominique, il ne soit jamais fait question de soutien spirituel, sous quelque forme que ce soit ? En ce sens, la BD est très révélatrice d’une « mentalité » qui ne croit plus à une destinée supraterrestre de l’être humain et abandonne aux psy le ministère de l’espérance et de la consolation. Je ne suis pas autrement surpris que cet état d’esprit gagne les chrétiens et même leurs guides, quoi qu’ils disent. A Marthe qui souffrait de la mort de son frère, Jésus parle de résurrection. Et d’ajouter :« Crois-tu cela ? ». « Credis hoc ? », comme je le chantais autrefois aux messes des défunts. L’Esprit devrait nous donner la force et l’audace de faire ce pas et d’agir en conséquence.

Fr.Guy Musy OP

 

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La Bénincasa

 

Au cours de ce temps de Pâques, la liturgie, avec raison, fait la part belle au Ressuscité et renvoie dans l’arrière-cour, les « petits saints besogneux », pour parler comme Georges Brassens. Ils apparaissent ou simplement figurent au calendrier. Sans rien de plus. Une louable exception cependant : l’évangile de Jean met en vedette au matin de Pâques Marie de Magdala, une femme surnommée «apôtre des apôtres ».

Ce dimanche 29 avril, une autre sainte s’efface devant le Ressuscité. Une autre « apôtre des apôtres », enflammée comme la première du même Amour pour « celui que son coeur aime ». Comme Madeleine son aînée, elle va courir son petit monde pour convaincre ceux qui l’auraient oublié que Jésus est toujours et encore bien vivant. Cette femme naquit non pas à Magdala, sur les bords du lac Génésareth, mais à Sienna, dans cette Toscane bouillonnante du Quatrocento. Elle s’appelait Caterina Benincasa, fille d’un teinturier qui avait sa maison au-delà d’un petit vallon qui la séparait d’un couvent dominicain.

Cette proximité ne fit pas de Catherine une moniale confite en dévotions derrière ses doubles grilles, mais une laïque tourmentée par le salut de ses contemporains. A commencer par ses compatriotes siennois et leurs voisins florentins. D’extraction roturière, quasi analphabète, rien ne la prédestinait à devenir diplomate, sinon le feu intérieur qui la brûlait et autorisait toutes ses audaces.. L’histoire de l’Eglise a gardé souvenir de son voyage en Avignon pour rappeler au pape qui avait choisi cet exil provençal que son devoir était de résider dans la ville de Rome dont il était l’évêque.

Maîtresse femme, elle savait parler aux hommes, leur intimant de suivre ses ordres qui, selon elle, étaient aussi ceux du Seigneur avec qui elle «dialoguait» jour et nuit. Il lui fallut peu d’année pour accomplir une longue carrière de sainteté. Trente-trois lui suffirent, comme elles suffirent à l’époux divin qui habitait son cœur.

Par contre, les hommes d’Eglise prirent leur temps pour reconnaître ses mérites, agacés sans doute qu’une « simple femme » puisse leur faire la leçon. Ils finirent par lui donner une barrette de « docteur », elle qui n’avait jamais fréquenté les amphis universitaires, pas plus que les bancs d’école primaire. Et pour couronner le tout, ils la déclarèrent « patronne de l’Europe ». Ne serait-ce que pour rendre hommage à ses pénibles pérégrinations» visant à rétablir l’unité d’une Eglise déchirée par un schisme qui scinda aussi l’Europe de ce temps en nations hostiles et concurrentes.

Dominicain, je ferai tout de même mention de Catherine de Sienne aux messes de ce dimanche 29 avril. Non seulement pour honorer les femmes majoritairement présentes à ces liturgies, mais aussi pour rappeler aux hommes qui s’y trouvraient qu’ils ne sont pas les seuls à prétendre servir l’Eglise, et encore moins à la guérir.

Guy Musy OP

 

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Enseigner ou Réveiller

 

J’achève la lecture d’un livre au titre interpellant: « Les enfants portiers du royaume. Accueillir leur spiritualité . L’auteur, catéchiste professionnelle, dédie son livre à ses futurs petits- enfants.

Cet ouvrage s’est construit autour de cette affirmation: les enfants sont des théologiens. Non seulement des chercheurs de Dieu, mais des experts du divin. Quelles que soient leurs diverses manières l’exprimer, quel que soit le conditionnement extérieur qui pourrait les influencer. Je n’entre pas en débat ici sur les méthodes catéchétiques (européennes, canadiennes ou américaines), mais sur cette prétention de faire de l’enfant un « révélateur » de Dieu.

Cette question en cache une autre, plus fondamentale : l’être humain serait-il « de nature » ouvert à Dieu, jusqu’à devenir son « prophète » ou son « théologien » ? Serait-ce la marque de l’image ou de la ressemblance de Dieu imprimée dans son être (Gen 2) qui confèrerait à l’enfant ce privilège ? Il lui suffirait d’exploiter cette veine « congénitale » pour devenir porte-parole de ce divin qu’il porte en lui. Le ou la catéchète ne ferait qu’amener l’enfant à parler de Dieu, avant même qu’on ne lui en parle.

Les catéchismes ont enseigné pendant des siècles que l’enfant était né dans le péché. Si ce n’est dans le sien ou celui de ses parents, du moins dans le péché de son ancêtre Adam. Péché, hérité lui aussi, comme une malformation congénitale, qui éloigne l’humain de Dieu. A moins que le baptême ne le purifie. Et voilà qu’on nous enseigne aujourd’hui que tout enfant est né théologien. Je retiens mon souffle pour ne pas perdre l’équilibre !

Jean-Jacques Rousseau aurait trouvé sympathique l’hypothèse de notre catéchiste professionnelle. Le philosophe genevois prétendait que : « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt». En un sens totalement opposé, on attribue ce slogan à Sigmund Freud : « l’enfant est un pervers polymorphe ». Lequel a tort ? Lequel a raison ? Dans le contexte qui nous intéresse, cette opposition pourrait se traduire ainsi : ou bien on parle de Dieu à l’enfant comme d’un être inconnu, extérieur à lui-même. Dans ce cas, le catéchète s’emploie à faire découvrir l’absent. Ou alors, on parle à l’enfant de Dieu comme d’un être déjà connu, même si sa présence est enfouie profondément dans les replis de son cœur.

Plutôt que tenter de résoudre ce dilemme, je préfère me référer à l’expérience. Aurais-je pu prier si ma mère ne me l’avait pas un jour appris ? Des enfants prient, d’autres, apparemment, ne prient pas ou ne prient plus. Pourquoi ? Le catéchète conduit-il l’enfant vers un expérience personnelle inédite ou réveille-t-il en lui la présence du divin déjà présent ?

On pourrait se questionner pareillement sur l’ensemble de « révélation chrétienne » . Est-elle la « divine surprise », ce qui n’est jamais monté au cœur de l’homme » , ou alors, pour se référer à René Girard, relève-t-elle de ces « choses cachées depuis la fondation du monde » qu’il suffirait de mettre en lumière pour les faire apparaître? En d’autres termes, le catéchète doit-il enseigner les rudiments de la foi aux enfants qui l’ignorent ou doit-il réveiller ce qui les habite déjà ? Volontairement, je laisse la question ouverte.

Fr.Guy Musy op

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Voyants et prophètes

Il est possible que les propos qui suivent puissent heurter la sensibilité de quelques croyants. Sans ne rien devoir au film « L’Apparition » qui ces jours crève nos écrans, je ne peux m’empêcher de vous livrer quelques réflexions personnelles sur ce sujet discuté et même disputé.

Quel enfant pieux, dûment catéchisé – à l’ancienne ! – n’a pas un jour rêvé de bénéficier de l’apparition d’un être céleste ? A l’exemple de ces petits voyants et voyantes dont un bon curé d’autrefois lisait la fascinante histoire lors de la méditation du « Mois de Marie ». L’Eglise, il est vrai, n’a pas toujours examiné ces faits avec toute la prudence requise. Et même quand elle l’aurai fait selon toutes les règles de l’art, elle ne peut formuler un jugement définitif et péremptoire sur l’authenticité de ces phénomènes mystérieux qui la dépassent. Tout au plus, elle ne se prononce que sur le comportement plus ou moins fiable des prétendus voyants et sur la légitimité d’un culte à tel ou tel endroit.

Puis-je vous faire part d’une confidence ? Il m’arrive de faire le pèlerinage de Lourdes – mais oui ! – mais sans m’interroger si Marie est bien apparue à Bernadette dans la grotte de Massabielle. Il me suffit de la savoir là où je la prie. Et si ma foi ne suffit pas, il y a celle de centaines de malades et de gens valides qui confirment à mes côtés sa présence. Marie est à Lourdes quand on la prie.

Et les petits bergers et bergères qui affirment l’avoir vue ? Ce sont des prophètes, comme ceux de la Bible. Ils nous rappellent, sous des formes étranges, des vérités coutumières et essentielles. Plus que le décor qui l’enveloppe, c’est donc le message qui est important. Ne nous trompons pas de cible. Regardons la lune, plutôt que le doigt qui l’indique. Ce que rappellent en général les « voyants » c’est la nécessité d’une « conversion » pour échapper au pire toujours menaçant. Les vieux prophètes de l’ancienne alliance tenaient le même discours. Relisez le message de La Salette ou, plus proche de nous, celui de Kibeho au Rwanda. Vous serez convaincus.

Je me souviens avoir cité un jour le poète théologien Dante Alighieri qui recommandait aux catholiques de ne pas se précipiter sur des révélations nouvelles et « particulières », alors que la lecture de la Bible suffisait amplement à leur salut. Mal m’en prit d’avoir fait alors ce rappel. Les lecteurs et lectrices de « Spitirualité 2000 » seront-ils plus indulgents ?

Fr.Guy Musy OP

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Oecuménisme

 

Avec raison, vous estimerez que ce billet survient comme la pluie après la moisson, puisque la semaine de prières pour l’unité des chrétiens est derrière nous. Qu’importe ! La question demeure, même si d’aucuns la jugent résolue. J’ai sous les yeux une circulaire d’Eglises chrétiennes de mon pays qui pourrait faire croire que les divisions entre chrétiens ne sont que des particularismes culturelles ou cultuelles, vestiges d’un passé révolu. Il suffirait de laisser du temps au temps pour estomper leurs aspérités et nous nous retrouverions réunis sans même nous en apercevoir. Notre « vivre ensemble » finira donc par avoir raison de nos divergences.

Si ce constat a quelques couleurs de vérité pour les dénominations chrétiennes traditionnelles, il ne vaut certainement pas pour la nébuleuse « évangélique ». En particulier pour les groupes qui prêchent « la religion de la prospérité » et qui sont en voie de conquérir les terres jusque là catholiques de l’hémisphère sud. Par ailleurs, plus nombreux encore sont les nouveaux athées, agnostiques ou sans religion issus de nos propres rangs. Pour ces derniers, la question de la diversité ou de l’unité des confessions chrétiennes est dérisoire et insignifiante.

Demeure donc le pré carré de plus en plus rétréci des adhérents à nos Eglises chrétiennes traditionnelle pour donner quelque importance à l’oecuménisme. Je souhaite qu’ils cessent alors de faire le bilan de ce qui les sépare ou les unit. Qu’ils ne fassent plus l’éloge de leurs champions respectifs comme autant de potaches en cours de récréation. Plutôt que se complaire en jubilés et anniversaires, ils feraient mieux de raviver leur foi fondamentale et commune dans le Dieu de Jésus-Christ. Voilà ce qu’un œcuménisme bien senti exige de nous aujourd’hui : unir nos dernières forces pour témoigner ensemble de l’Evangile. Nous finirons bien par convaincre nos enfants et petits-enfants qui ont déserté nos assemblées, avec fracas ou sur la pointe des pieds.

Cette tâche ne sera pas le produit passif du temps. De celui de la pendule d’argent des vieux de Jacques Brel, « qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non… ». Non. Ce témoignage commun est le fruit d’un sursaut de foi et d’énergie spirituelle suscité par l’ Esprit qui a été donné à tous.
Chrétiens de toute couleur, de toute obédience et de tous horizons réveillons-nous. L’heure n’est plus au ronron. Il est temps de raviver la flamme, de souffler sur la braise qui rougit encore.

 

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