Archives pour la catégorie Billet hebdomadaire

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Responsable de la chronique : Guy Musy, o.p.

Marguerite… et Marguerite

Vous avez au Québec votre sainte Marguerite Bourgeoys et nous avons en Suisse depuis le 13 octobre dernier notre sainte Marguerite Bays. Deux perles rares, comme leur prénom l’indique, mais ignorée l’une et l’autre sur la rive opposée de l’Atlantique. A chacun sa Marguerite !

La mienne donc, canonisée tout récemment, était une dame  célibataire, une « vieille fille », comme on appelait vulgairement ce genre de personnes il n’y a pas si longtemps. Elle était hébergée dans la ferme des Bays, tenue par son frère dans un hameau perdu du pays fribourgeois. Un état de vie assez commun dans nos campagnes pauvres du 19ème siècle. Des huit ou dix enfants qui naissaient dans le giron familial deux ou trois seulement se mariaient, tandis que les autres – ceux et celles qui n’étaient pas entrés dans les Ordre –  se sacrifiaient célibataires à la survie du domaine paternel. Il fallait donc que Marguerite apportât elle aussi son écot dans le pot commun. Elle allait de ferme en ferme offrant ses services de couturière occasionnelle. Ce qu’on sait de sa vie « ordinaire » se résume pratiquement à ces détails. Rien qui ne présageait qu’elle serait un jour «élevée sur les autels ». Alors, quel était son charisme, me demandez-vous ? Je vous réponds : son charisme était de n’en avoir aucun.

En effet,  la Marguerite suisse n’a pas couru le monde pour évangéliser les « sauvages ». Persécutée, il est vrai, par une belle-sœur acariâtre et jalouse, elle n’a pas pour autant coiffé la couronne des martyrs. Elle n’a laissé aucun écrit, aucun livre de haute spiritualité susceptible d’enivrer les foules assoiffées de surnaturel. Quant à ses dévotions, elles étaient de son temps. Comme ma grand-mère, Marguerite ne manquait jamais sa messe quotidienne et s’endormait à la cinquième dizaine de son chapelet. Elle courait les pèlerinages et les chemins de croix et face au Christ en croix, sa piété avait des accents doloristes à faire frémir nos contemporains qui détestent souffrir.

Alors, serait-ce des actes héroïques de charité qui valurent à Marguerite sa canonisation ? Même pas. Bien sûr,  comme toute bonne personne, elle était attentive aux pauvres, aux malades,  sensible aussi à la misère morale : l’ivrognerie, le viol, l’abandon des enfants nés hors mariage, autant de séquelles de la pauvreté qui frappait alors nos campagnes. Marguerite aimait aussi les enfants. Ceux des autres, bien entendu. Elle les rassemblait le dimanche après midi, comme une Fille de saint Vincent, pour prier et jouer.

Et voilà ! C’est à peu près tout ce que nous savon d’elle. Pas de quoi en faire une sainte, dites-vous ! Pas si sûr. Marguerite faisait sans doute des choses ordinaires, mais d’une façon extraordinaire. Son sourire et sa charité transfiguraient son quotidien. C’est ce témoignage qu’elle a donné à ses proches de son vivant, ces proches qui l’invoqueront dès sa mort. Une  sainteté flairée par la foi du peuple de Dieu qui finit par tirer les oreilles des gens d’Eglise priés de confirmer ce qu’il avait  pressenti.

Il est fort possible que Marguerite a mis aussi du sien pour faciliter la démarche. Comme la petite Thérèse, elle ne cesse de faire tomber de son ciel des pétales de rose sur ceux qui la prient.  Mais là n’est pas le plus important. L’essentiel est qu’elle ait traversé son monde en faisant le bien. Comme Jésus l’avait fait dans le sien et comme il nous invite à le faire dans le nôtre. La sainteté est à la portée de tous.

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L’évangile selon Amélie

Je ne suis pas un inconditionnel d’Amélie Nothomb, quoique j’ai apprécié certains de ses premiers romans, comme « Stupeurs et Tremblements, uneœuvre inspirée par les mœurs du pays du Soleil Levant où son père était diplomate. J’avais découvert le style alerte d’une jeune auteure belge dont la fraîcheur m’avait alors séduit. J’avoue ne pas avoir prêté trop d’attention à ses autres productions, à mon goût trop prolifiques et commerciales. Mais alors, son dernier roman, Soif, paru en août de cette année chez Albin-Michel, que j’ai découvert par hasard sur la devanture d’un libraire ! Il m’a suffi de l’ouvrir, au hasard un fois encore, pour me convaincre de le lire. Le nom de Jésus figurait presque à chaque page. Que pouvait donc en dire cette Amélie qui fit ses classes dans une institution catholique après tant d’années de célébrité éditoriale ?

Nous savions déjà que la personne de Jésus n’inspire pas seulement ceux qui s’affirment chrétiens ou qui essayent de faire honneur à ce nom, mais aussi les exégètes et les historiens, quelles que soient leurs convictions philosophiques ou religieuses. En francophonie, deux nouvelles études de ce genre  ont paru ces derniers mois : « Vie et destin de Jésus de Nazareth » de Daniel Marguerat et le « Jésus » de Jean-Christian Petitfils. Deux ouvrages remarquables, même si leurs conclusions ne convergent pas. Au cours de la même période, j’ai lu aussi avec intérêt le « Selon saint Marc », un essai de Sandro Veronese, diplômé d’architecture de l’université de Florence, qui se pose la même question que les Romains du premier siècle posaient au rédacteur du deuxième évangile:« Mais qui donc est cet homme ? » Pourquoi donc s’étonner qu’une romancière du nom d’Amélie Nothomb se lance à son tour dans cette recherche?

Remarquons tout d’abord que l’auteure nous prévient – sur la première page de couverture – que son ouvrage est un « roman ». Donc une libre composition de la vie de Jésus, astucieusement concentrée autours de ses derniers moments et même dans un au-delà posthume que l’auteure se refuse pourtant d’appeler résurrection. Est-ce bien le Jésus de l’histoire ou celui des évangiles dont il est question dans ce récit, ou la romancière se construit un Jésus conforme à ses propres désirs ? Un Jésus qu’elle découvre à travers le prisme de sa sensibilité féminine fine et  acérée. Un Jésus tel qu’une femme de son temps l’aurait rêvé et aimé. Evidemment, Amélie fait ses choix et traite les sources à sa convenance. Elle n’hésite pas à s’en écarter pour faire droit, par exemple, à la scène de la pietà ignorée des Ecritures.

J’ai aimé ce livre peu « orthodoxe », mais non dépourvu de sincérité. Assez éloigné des textes « canoniques » qui reflètent en style hiératique la foi de l’Eglise primitive. Un essai distant aussi des travaux érudits d’historiens prétendus objectifs, alors qu’en vérité ils ne le sont guère. Enfin, un récit moins prétentieux que les soi-disant « révélations » de pieuses personnes présentant comme authentiques des scènes de la passion reconstruites selon leur imaginaire. Mais un Jésus selon Amélie. Un Jésus qui s’emploie davantage à éclairer le mystère de l’écrivaine qu’à nous faire pénétrer dans le sien. De là, le charme et la grâce de ce roman.

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La messe là-bas

J’emprunte ce titre à un recueil de poèmes en prose de Paul Claudel. Un paroissien assis au dernier banc de la nef médite sur ce qui se passe là-bas, loin de lui, là où s’agite un vieux monsieur paré de dentelles et qui parle de choses étranges.

J’inversais les rôles un certain samedi soir quand, depuis l’autel, j’observais ce qui se passait devant moi, D’abord quelques pas tremblants et claudicants, toussotements discrets, cantiques à la voix mal assurée. Deux dizaines de « fidèles » de mon âge au Gloria, une autre dizaine à l’évangile. Puis, peu à peu, mais au compte-gouttes, une nef assez bien garnie, même de jeunes et d’enfants. Tous présents pour s’entendre dire : « Allez dans la paix du Christ ! » Me revint en mémoire le fameux quatrain de notre vieux Corneille : Nous partîmes cinq cents/ mais pas un prompt renfort/ nous nous trouvâmes trois mille/ en arrivant au port.

Je n’ai rien du Cid Campeador. Je rentrai donc chez moi, toute messe dite, non pas victorieux des infidèles, mais tout de même heureux et soulagé, puisque  chacune et chacune reçut finalement sa part de messe. Même les ouvriers et ouvrières de la onzième heure, dont une célèbre parabole nous dit qu’ils sont payés autant que les travailleurs de l’aube.

N’en déplaise aux liturgistes formalistes,  je me dis que les dons de Dieu sont comme les mots du Larousse. Ils sont semés à tout vent. Pas forcément sur un terreau bien préparé. Chacun les reçoit selon sa contenance et sa convenance. D’où mon étonnement joyeux et reconnaissant de glaner tant « mots divins » sur des lèvres malhabiles à parler la langue de ma tribu.

Dieu passe les frontières de nos Eglises et de nos religions. C’est certain. Il est trop riche pour être contenu dans une seule page de catéchisme. Sa Parole prend source dans tous les « cœurs purs ». Y compris dans ceux qui n’ont qu’un brin de messe pour  et l’accueillir. 

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Évangéliques à la conquête du pouvoir !

Je reviens sur l’émission Temps Présent diffusée récemment par la télévision suisse au titre provocateur : « Les évangéliques à la conquête du pouvoir ».

Si les évangéliques suisses s’en sortent relativement bien, il n’en va pas de même de leurs coreligionnaires étatsuniens et brésiliens. Leurs communautés forment là-bas le fond de commerce des présidents Trump et Bolsonaro et leurs dignitaires occupent le haut du pavé du pouvoir politique : ministères importants, influence directe ou indirecte sur les dirigeants. Le but est évident : faire passer la nation brésilienne et américaine sous le diktat de leurs principes moraux et religieux et imposer le fondamentalisme biblique à l’enseignement public. Bref, retour au programme de l’Eglise constantinienne ou théodosienne, mais cette fois-ci à la sauce évangélique.

Il va sans dire que pour parvenir à leur fin les évangéliques du nouveau monde sont prêts à y mettre le prix. Même s’ils doivent se boucher le nez. En devenant les agents électoraux de Trump ou Bolsonaro, leurs prédicateurs épousent aussi leur programme : domination de la race blanche, expulsion ou extermination des peuples indigènes, fermeture des frontières aux immigrants, libéralisme économique effréné…Autant de prises de position fort éloignées de la « bonne nouvelle » de Jésus de Nazareth.

Le plus scandaleux, à mon avis, est l’exaltation d’une théologie de la prospérité. Le bon chrétien serait celui dont les affaires économiques et financières sont réjouissantes. Preuve que Dieu l’a béni. Et les pasteurs, reluisant de santé, portant costume et cravates, arborant très ostensiblement à leur poignet une montre Rolex, n’ont aucune gêne à le démontrer aux habitants des favelas de Rio. Là encore ils y mettent le prix ! Ils disposent d’un réseau social puissant : aides matérielles, écoles, soins médicaux, lutte contre la drogue, accueil de femmes enceintes tentées d’avorter. Sans ne rien dire de leurs lieux de culte, vastes et luxueuses halles de concert et de prédication équipées de sonos du dernier cri.  En comparaison, les églises catholiques vétustes héritées de l’âge colonial font piètre et anachronique figure. En un mot, l’argent coule à flot. Mais d’où vient-il ? Et quel est le but de cette bienfaisance que j’ai peine à croire désintéressée ?

Piètre figure que celle de l’Eglise catholique ? Sans aucun doute. Celle des Etats-Unis est discréditée et empêtrée par des scandales sexuels à répétition et celle du Brésil est minée par des conflits internes entre conservateurs et partisans de la théologie de la libération. Ces débats – souvent théoriques et en vase clos – ont aveuglé les responsables catholiques,  laissant le champ libre aux évangéliques qui ont occupé les zones où vivent les populations déshéritées des banlieues et favelas abandonnées par la pastorale de l’Eglise jusque là majoritaire. Désormais, le catholicisme brésilien s’effrite comme une peau de chagrin et va vers son déclin. Ce qui le remplace est loin de me réjouir. Le véritable évangile est trahi, mis au service d’une force politique brutale et violente.

Temps Présent a toutefois présenté un ou deux évangéliques américains lucides (mais aucun brésilien) se demandant s’ils n’avaient pas fait fausse route. Mais une seule hirondelle ne fait pas à elle seule tout un printemps.

Fr.Guy Musy op

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Jacques et Madeleine

Madeleine Delbrel

Se méfiant de l’institution ecclésiale, il semblerait que nos contemporains ne soient sensibles qu’aux témoins sortis du bois de l’incroyance et de la désillusion. Faute d’en repérer sur nos chemins habituels, il est bon de faire revivre ceux qui ne sont plus, mais dont la voix résonne encore sur nos landes désolées. Comme un nécromant, j’évoque donc les mânes de Jacques Loew (1908-1999) et de Madeleine Debrël (1904-1964). Deux contemporains, un homme et une femme, qui ont traversé l’Eglise de leur temps, affronté ses problèmes et, sans qu’ils ne se soient vraiment concertés, y ont répondu de manière analogue.

Jacques Loew

L’un et l’autre furent des enfants d’Auguste Comte et d’Anatole France. Ils ont grandi dans le giron intellectuel athée de la France de l’entre deux siècles. L’un et l’autre se convertirent à ce Dieu qui un jour les avait surpris et dont ils disaient « être sûrs ». Ils ne remirent jamais en question cette foi fondamentale et n’eurent de cesse de la transmettre aux non croyants abandonnés par l’Eglise officielle,  plus proche des riches et des bourgeois que des ouvriers prolétaires des banlieues. C’est à leur intention que Jacques rédigea les premiers « Cahiers Fêtes et Saisons » où il tentait de rendre probable l’existence de Dieu à partir de leurs propres mots et connaissances pratiques. Pour eux aussi, Madeleine publia sa prose prolifique, inégalable de simplicité, de profondeur et de poésie. L’un et l’autre s’improvisèrent « missionnaires sans bateaux », sans prendre le large. ll leur suffisait pour annoncer l’Evangile de descendre les escaliers du métro ou partager le boulot des débardeurs du port de Marseille.

Tout en privilégiant « la vie d’équipe », Jacques et Madeleine observaient de respectueuses et sages distances d’avec l’appareil ecclésiastique ambiant. Madeleine logeait en plein cœur de la commune marxiste d’Ivry dont elle était fonctionnaire municipale et Jacques vécut une période de sa vie à la Rue Grand’Fontaine de Fribourg,  lieu chaud de cette ville où il avait installé sa fameuse « Ecole de la foi ». Cette surprenante proximité ne les a jamais conduits à pactiser avec le marxisme ou le vice, mais leur a permis d’établir des relations de solidarité humaine avec les hommes et les femmes qui vivaient autour d’eux.

L’ukase romain de 1954 qui mettait fin à l’expérience des prêtres ouvriers fut douloureusement ressenti par eux deux. Ils protestèrent contre cet abandon, sans que Madeline ne modifiât d’un pouce son train de vie quotidien, tandis que Jacques, très habilement, composait avec cet interdit en inventant la MOPP (Mission Ouvrière Pierre et Paul), composée d’équipes qui faisaient vivre ensemble des missionnaires travaillant en usine ou sur des chantiers et d’autres chargés d’un service paroissial. Le signataire de ces lignes eut la chance de partager deux étés successifs la vie d’une de ces communautés originales. C’était à Port-de-Bouc, dans la banlieue rouge de Marseille. Il a gardé le souvenir de la frugale simplicité de ces frères et la chaleur de leurs relations avec toutes les composantes de la population de cette ville socialement et religieusement si contrastée.

Et maintenant, que reste-t-il de cette expérience missionnaire ? Un haussement d’épaules ? Un soupir nostalgique qui regrette les neiges d’antan ?  Je préfère lire dans la vie de Jacques et Madeleine une impulsion prophétique pour l’Eglise de notre temps.

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Fin de la Volkskirche

 

Avec la conversion de l’empereur Constantin, l’Eglise des martyrs et des catacombes s’est dotée d’une armature législative complexe, d’un gouvernement centralisé, d’un réseau intellectuel et éducatif étroitement surveillé et de normes éthiques minutieusement codifiées. Ajoutez d’immenses propriétés foncières pour assurer la pérennité de ce « système » et une armada hiérarchisée d’agents pastoraux pour diriger les « ouailles ». Je caricature à peine.

Au cours des âges, le bras clérical du nouvel empire chrétien devient hypertrophié au point de réduire le bras séculier à l’état de moignon anémique. Il fut un temps où les monarques européens mendiaient leur couronne royale auprès des papes.

Les révolutions politiques, sociales ou religieuses ont tenté avec plus ou moins de succès à ramener les clercs à leur sacristie. L’évêque de Rome ne règne désormais que sur un Etat lilliputien et ses collègues n’arbitrent plus la politique de leurs nations respectives. Demeure aujourd’hui une coquille vide, un échafaudage désuet, un habit d’Arlequin démesuré et démodé où s’empêtrent les serviteurs de l’Evangile. De cet héritage subsiste encore ci et là l’ombre d’une Eglise de masse, d’une « Volkskirche » ou « Landskirche » à laquelle on adhère en raison de ses origines familiales ou de ses appartenances culturelles, politiques ou nationales. Cette Eglise-là s’effondre. Le catholicisme, comme « système », est sérieusement menacé d’implosion. Les Eglises historiques issues de la Réforme luttent elles aussi contre leur disparition. Et pour les mêmes raisons.

Comment dès lors l’Evangile va-t-il survivre et féconder la vie des hommes jusqu’à la fin des temps ? Une espérance renaît sur un champ de ruines et sur une terre en friche. De plus en plus, et un peu partout, des chrétiens et chrétiennes de toute obédience se retrouvent en petits groupes, souvent anonymes, pour prier et partager leur foi. Ils se rencontrent dans leurs maisons, dans un jardin de monastère, dans la nature ou même dans un recoin de presbytère, voire au fond de la nef poussiéreuse d’une église désaffectée. Ils ont besoin de silence, de recueillement, loin du brouhaha médiatique. Ils veulent entendre la voix de Dieu qu’ils ne perçoivent plus dans leurs églises de pierres. Ils désirent aussi recevoir dans la simplicité et la ferveur le pain de vie qui les soutient et les dynamise.

Ce matin, mon bréviaire met sur mes lèvres cette prière : « Fais-nous quitter ce qui ne peut que vieillir ; fais-nous entrer dans ce qui est nouveau ». Echo d’une parole prophétique : « Un monde ancien s’en est allé ; un nouveau monde est déjà né. Ne le voyez-vous pas ? » Si le poisson commence à pourrir par la tête, l’Eglise ne peut renaître qu’à partir du cœur.

 

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Compassion et Raison

 

Les massacres de musulmans en prière à Christchurch nous ont horrifiés. Nous avons été aussi touchés par l’ampleur quasi universelle des manifestations de sympathie et de compassion que ces tueries ont suscitées. Ce carnage a permis aux humains de se rapprocher par-delà les barrières qui ordinairement les séparent et les opposent. Et c’est un très bon signe. Dommage que cet élan de solidarité ne se produit que lorsque le décor est sinistre. A croire que les humains ont besoin d’une shoah ou d’un tsunami pour éprouver un sentiment de fraternité.

Ceci dit, je regrette que dans ma ville – internationale – ce furent d’abord les associations musulmanes qui se mobilisèrent devant le siège genevois des Nations Unies. Pour se recueillir, mais aussi pour protester contre l’islamophobie, cette peste qui se répand de en Occident. J’aurais préféré voir des non musulmans aux premiers rangs de ces rassemblements, quitte à inviter toute la ville à s’associer à leur démarche. Je regrette aussi que lors des attentats djihadistes les musulmans ne furent pas les premiers à descendre dans la rue pour les dénoncer.

Ceci pour faire remarquer que les embrassades et les émotions d’un moment ne suffisent pas pour unir les humains. Le cœur peut bien s’attendrir, mais si l’esprit demeure embrumé par les non-dits et les préjugés rien ne sera guéri durablement et l’horreur pourra se répéter. Il faut donc prendre la peine de s’asseoir pour relire à tête reposée nos textes religieux ou patriotiques fondateurs dans le but d’extirper et d’exorciser tous les relents de haine et de violence que ces écrits pourraient contenir. En un mot, il faut interpréter leurs versets « scandaleux ». Tant que ce travail ne sera pas accompli, largement divulgué et assimilé, il faut craindre que ne surgissent de nouveaux crimes à tonalité raciste ou religieuse. Celui de Christchurch n’est hélas qu’un exemple parmi des centaines d’autres tout aussi abominables .

C’est pourquoi je veux encourager les intellectuels et chercheurs dignes de ce nom, quelle que soit leur nationalité ou leur religion, à entreprendre ou à poursuivre objectivement ce travail de désherbage et de dépoussiérage. Lui seul peut ramener à la raison des hommes qui s’étripent au nom de Dieu, de la race ou de la patrie. Il faut savoir aussi que les intellectuels courageux qui s’adonnent à cette tache courent un risque certain. Les fondamentalistes, les racistes et les fanatiques de tout bord ont l’habitude de dégainer dès que ces amoureux de la vérité élèvent leur voix. Les martyrs ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

fr.Guy Musy OP

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Pie V l’intempestif

 

Je viens d’achever la lecture d’une biographie du pape Pie V écrite par un frère dominicain que j’apprécie. Sans cette référence, je ne me serais jamais intéressé à la vie de ce pape, fut-il dominicain, tant sa réputation de Grand Inquisiteur me révulsait. Ce Pontife piémontais, né en 1504, enferma les Juifs de Rome dans un ghetto et condamna au bûcher – pour l’exemple ! – un ou deux couples coupables de sodomie. Etait-ce la meilleure façon de faire triompher les bonnes mœurs et prêcher la saine doctrine ?

Mais Philippe Verdin aime provoquer notre bonne conscience usée et même abusée par tant de poncifs à la mode. Il prend donc le parti de nous faire estimer – je ne dis pas admirer – ce qui à priori ne l’est guère. En effet, ce pape « intempestif » parait décalé de son siècle. En particulier d’une romanité encore empreinte des fastes d’une renaissance à l’italienne à la fois humaniste et libertine. Petit moine de province, Pie V garde la foi et les moeurs de son enfance. Têtu comme sa mule, il veut les faire triompher coûte que coûte, alors que Luthériens, Calvinistes et Ottomans s’emploient à les détruire. Austère comme un ermite du désert, jamais un sourire sur son visage décharné, éternel silencieux sauf quand il égrène son rosaire, pas diplomate pour un sou, il allait son chemin, tête baissée, ne faisant confiance qu’au Dieu de ses pères. Loin d’être inculte ou benêt cependant, il sut s’entourer et se faire conseiller pour mettre en œuvre les décrets du Concile de Trente. Charles Borromée et Philippe Neri, en dépit de leur style de vie si différent du sien, furent à ses côtés pour réaliser ce grand dessein. Malicieusement, son biographe relève aussi l’incompétence crasse de Pie V quand il s’agissait pour lui de traiter affaire avec les dames. En particulier avec l’ogresse (Catherine de Médicis) et la sorcière (Elisabeth Tudor). Echec cuisant sur les deux rives de la Manche. A vrai dire, Pie V ne s’entendait qu’avec une seule femme, la Vierge Marie, l’amirale céleste qui sema la terreur dans le rang des galères infidèles lors de la bataille navale de Lépante, le 7 octobre 1571. Fort de la victoire de sa championne, le pieux vieillard ne pouvait que fermer ses yeux de chair pour en ouvrir de nouveaux face à celle qu’il avait toujours aimée. Cette rencontre eut lieu le 1er mai de l’an de grâce 1572.

Quel intérêt de rappeler en notre temps cette histoire si anachronique ? C’est que la biographie de Pie V révèle en filigrane celle du biographe lui-même. Philippe Verdin ne peut s’empêcher de ramer tous azimuts et donner libre cours à ses avis et commentaires. De toutes ces parenthèses ou digressions, je ne retiens que celle qui se réfère aux intégristes modernes qui se réclament du patronat de saint Pie V et de sa messe tridentine. Non, Pie V ne fut pas traditionnaliste au point de ne pas « réformer » ce que les Lefèbvristes appellent « la messe de toujours ». Ce pape si peu accommodant et conciliant ouvrait ainsi la voie à une autre réforme liturgique survenue quatre siècles après lui. Sous l’apparence rugueuse de ce pontife intransigeant se cachaient un esprit novateur et une âme de feu. Selon Philippe Verdin, il pourrait manquer à notre temps.

Fr. Guy Musy OP


Philippe Vardin : Saint Pie V. Le pape intempestif, Ed du Cerf, 2018, 215 p.

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Michel Houellebecq : Sérotonine

Je me suis donc résolu à lire Sérotonine, le dernier roman ( ?) de Michel Houellebecq, auteur « incontournable » quoique sulfureux à bien des égards. Le sexe est secondaire comparé à la critique acerbe et impitoyable de notre société malade à mourir. Non pas que l’auteur en fasse une analyse approfondie ou soit sentencieux à son égard. Il se contente d’un étalage froid et sans pitié de faits et situations où se mêlent tendresse et cruauté, amour et égoïsme, respectabilité et perversité. Le tout dominé par les antidépresseurs et les réflexes morbides. Solution finale : le suicide comme délivrance ou évasion de cet enfer. J’en conviens, ce livre n’est pas réconfortant ; je ne le recommande pas aux dépressifs.

Et Dieu dans tout ça ? Faut-il vraiment en chercher la trace ? Assurément, Houellebecq n’est pas Onfray. Quelques touches de religiosité ci et là et pas forcément négatives. Il arrive à Florent-Claude Labrouste, l’antihéros de ce roman, de rêver de « messe de minuit », de séjour silencieux à l’ombre d’un cloître. On le sent appartenir à un terreau où ce genre de pratiques semblait aller de soi. Du moins, pour la génération de ses parents. Mais que penser des toutes dernières lignes de l’ouvrage ?

« Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs.
Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut être, à ce point, explicite ?
Il semble que oui. »

Comme aux noces de Cana, Houellebecq sert le bon vin tout à la fin. Inattendue et surprenante cette confession de foi de la toute dernière minute. Malgré ses ténèbres, la vie humaine recèle de signes lumineux. Encore faut-il savoir les déceler et les interpréter. Autant de directives qui devraient nous faire sortir de la désespérance. La croix du Christ ouvre le chemin de l’espérance.

Au terme de la lecture de Sérotonine, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce verset de l’évangile johannique : Jésus, sachant que son heure était venue, l’heure de passer du monde au Père, lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême.

Ce signe sublime suffira-t-il à nous ouvrir enfin les yeux ?

Guy Musy OP

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Algérie chrétienne : La relève africaine

 

J’ai suivi, de loin hélas, les célébrations qui ont marqué à Oran la béatification de notre frère dominicain Pierre Claverie et de ses compagnes et compagnons assassinés au cours de « la décennie noire » qui ensanglanta l’Algérie à la fin du siècle dernier. Je ne reviens pas sur l’émotion que ces célébrations ont suscitée sur les deux rives de la Méditerranée, mais sur les mutations de l’Eglise d’Algérie.

Le sacrifice de ces nouveaux martyrs aurait pu être compris comme le sursaut final d’une Eglise à l’agonie. Grâce à Dieu, il n’en fut rien. Pierre Claverie aimait répéter que le grain de blé devait d’abord mourir pour donner son fruit. Bien avant lui, Tertullien, un autre chrétien d’Afrique, avait écrit : le sang des martyrs est une semence. En fait, la relève se profilait.

Je l’avais pressenti il y a quelques années au cours d’un voyage en Afrique du Nord. Ce que j’ai visionné et lu ces jours derniers me le confirme: les catholiques d’origine subsaharienne constituent désormais la nouvelle Eglise d’Algérie et même celle de l’ensemble du Maghreb. Formées d’étudiants des deux sexes, mais aussi de cadres, de commerçants, de collaborateurs d’entreprises ou de services et même de réfugiés, ces communautés de jeunes catholiques remplissent désormais les lieux de culte laissés vides par les Européens. Ils y chantent des messes de leur répertoire, animées par leurs chorales. Ils y font baptiser et catéchiser leurs enfants ou s’inscrivent dans le catéchuménat des adultes. Ce renouveau est désormais conforté par l’arrivée de jeunes religieux et religieuses en provenance du Tchad, du Mali et même d’Ouganda, venus prendre la relève de leurs frères et sœurs européens. Pour la plus grande joie de leurs coreligionnaires africains, mais aussi à l’aise dans le milieu algérien, ne serait-ce que pour avoir côtoyé et fréquenté dans leur terre natale des compatriotes musulmans.

Mais il y a plus. Colonisés eux aussi, les nouveaux chrétiens d’Algérie n’ont pas le complexe de l’ancien colonisateur qui tente de faire oublier ce « péché originel ». Bien au contraire, ces catholiques à la peau basanée se fondent dans la kasbah ou la médina avec autant d’aisance que dans les faubourgs de leurs métropoles subsahariennes.

Quels seront les fruits de cette mutation ? Davantage qu’un banal flux migratoire, c’est certain. Sans doute un métissage social qui pourrait à l’avenir faciliter le droit de chacun à pratiquer la religion de son choix, comme cela est déjà le cas dans la plupart des pays d’Afrique noire où musulmans et chrétiens vivent en bonne harmonie. Il y aura sans doute des précipices à combler. Notamment le regard teinté de mépris porté par les Africains blancs sur leurs frères noirs. Mais ceci est un préjugé racial, non religieux. L’islam pourrait même contribuer à le surmonter. Bilal, muezzin du Prophète à La Mecque, n’avait-il pas une ascendance africaine ?

Fr. Guy Musy OP

 

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