Archives pour la catégorie Dieu en famille

Dieu en famille,

Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Sainte-Raymonde de la rue Sans pain

L’ancienne voisine de ma mère dans notre village au nom divin est décédée brutalement à 89 ans, heurtée par une voiture trop pressée sur un passage piéton. Pour lui avoir téléphoné quelques jours auparavant, j’ai été saisi par la brutalité de sa disparition et la violence de l’accident.

Nous ne l’avons connue que dans les trente dernières années de sa vie lorsqu’elle est venue s’installer en face de chez nous dans cette ruelle au nom si évocateur. D’origine bourguignonne, veuve sans enfant, sa mauvaise santé l’avait appelée vers le sud dans notre village renommé pour son expertise en matière de soins de santé et la douceur de son climat. C’est là qu’elle rencontra son mari, artisan apprécié et pompier volontaire.

Gentillesse, sociabilité et simplicité sont les trois mots qui peuvent le plus fidèlement évoquer la mémoire de Raymonde. De ma vie, je n’ai rencontré une personne douée d’une telle gentillesse sans que cette qualité si décriée n’en fasse une personne mièvre. Elle pouvait à l’occasion faire des farces à son entourage. Son humour montrait qu’elle entretenait avec l’enfance un caractère de familiarité évangélique. 

Vivant d’une petite retraite, je ne l’ai jamais entendu se plaindre mais j’atteste au contraire que la simplicité de sa vie était un choix qui répondait à sa nature et non à une quelconque austérité dictée par quelque amertume. Elle pouvait à l’occasion nous remercier d’un café avec un dessin au crayon de sa facture. Ses rapports avec les gens de son voisinage étaient empreints de la même simplicité. Tous recherchaient sa compagnie agréable. Elle recevait des services et elle en donnait aussi. Loin de toute polémique, je l’avais vu ramasser de son propre chef des feuilles mortes qui encombraient la rue alors que d’autres ne faisaient que s’en plaindre. 

Sa vie obscure me renvoie à Dorothy Day et à Madeleine Delbrêl, non comme une militante à la foi ardente mais à la simplicité des petites gens que l’une et l’autre n’ont cessé de fréquenter. Je n’ai jamais vu Raymonde à la messe mais la rue était sa paroisse. Je ne l’ai jamais entendu dire du mal des autres. Pourtant ce n’est pas ce qu’elle n’a pas fait qui la rend si édifiante. C’est plutôt qu’elle faisait ce qu’elle avait à faire tout au long de ses travaux et de ses jours.

Dans son dernier ouvrage Philosophie du bien et du mal, Laurence Devillairs définit la personne de bien en tant qu’elle décide de faire le choix du bien :

« Gentil et méchant ne sont pas des rôles que l’on tient, ce sont des décisions que l’on prend. Ce ne sont pas des natures qui s’excluent l’une l’autre : le gentil est un méchant qui a la force de ne pas l’être ; ce n’est pas un tempérament, c’est un choix, et ce sont des occasions qu’on ne laisse pas passer. »

Nos enfants ont eu la chance de la côtoyer et de voir en action la bonté dans toute sa simplicité. Quand je pourrai venir me recueillir pour la première fois sur sa tombe, je crois que peu d’autre personne ne mériterait autant cette épitaphe :

         C’était quelqu’un de bien…

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Qui sommes-nous devant qui ?

Lorsque Moïse découvre ébahi un buisson en flamme qui ne consume pas, il entend une voix qui se présente à lui : « Je suis celui qui est » (Ex 3,14)

Dieu ne donne pas son nom. En a-t-il ? Sans doute pas puisqu’il est insaisissable. Aussi lui donne-t-on toute une série d’épiclèses : le Seigneur, le Tout-Puissant, Élohim, YHWH (envoyez-moi la prononciation si on finit par la découvrir) et j’en passe. De la même façon, Jésus se nomme lui-même d’une drôle de façon – le Fils de l’Homme. On le nomme l’Emmanuel, le Fils de David, le roi des Juifs (ou plutôt des Judéens ?) et j’en passe. Pour faire le tour de la Trinité, l’Esprit-Saint n’est pas en reste ! le Paraclet ou le Consolateur, le Défenseur, l’Esprit du Christ, l’Esprit de Vérité, et j’en passe.

Cette pléthore de noms souligne notre impuissance à nommer Dieu. On sait que l’Antiquité et chez les Hébreux en particulier, le nom est plus qu’une appellation mais bien la personne résumée en un mot. Invoquer le nom est une chose grave qu’on ne peut prendre à la légère. La multiplicité des noms de Dieu dit notre impuissance à le saisir, à l’identifier, à le cerner, à l’enfermer dans un tiroir lexical bien commode.

A l’inverse, les humains que nous sommes disposons d’un nom, d’un prénom et parfois d’un sobriquet. Guère plus. Dans ma famille, je suis le grognon comme le savent ceux qui ont déjà lu une de mes chroniques précédentes. Même si je ne me résume à ce surnom, il dit néanmoins quelque chose de moi.

Mais nous aussi le peu de nom que nous avons ne dit pas tout de nous. Savons-nous même qui nous sommes ? Sans doute pas, en tout cas moins que Dieu qui nous connaît depuis le sein de notre mère : Avant que je t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais (Jr 1,5)

Quand Jésus, le Vivant, nous appelle à la vie, il nous appelle à être pleinement ce que nous sommes. Le problème est que nous mettons longtemps à le découvrir et notre vie passe à se disperser dans de multiples soucis, de nombreuses tâches, de nombreux projets qui éparpillent notre être au lieu de l’unifier.

Thomas Merton le dit dans son journal asiatique :

« Nous sommes déjà un. Mais nous imaginons que nous ne le sommes pas. Et ce qu’il nous faut retrouver, c’est notre unité originelle. Ce qu’il nous faut être, c’est ce que nous sommes. »

Or, nous ne pouvons être réduit à notre petit moi, macérant dans de petites aspirations personnelles. Notre être s’épanouit en Dieu et dans les autres. L’un des mots les plus important de la foi chrétienne est certainement le mot relation. Le paradis, ce sont les autres, ou plutôt ce sont par les autres que nous accédons à la Plénitude.

C’est la relation aux autres qui nous reconstruit dans notre unité originelle. Concrètement, cela veut dire dans notre vie quotidienne, le travail, la communauté familiale, les amis (et les autres !), nous devons à l’exemple du Christ être présents et non dispersés, fuir les multiples sujets de distraction qui nous soustraient à l’écoute et à l’empathie, au partage et à la joie, à la peine et au pardon.

A l’exemple du Christ, nous devons être Présence réelle envers notre prochain. Notre corps et notre sang offert à la présence des autres, c’est le moyen concret que Dieu nous a donné dans sa Création pour diviniser notre humanité.

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Seul, contre ou avec…

Dans La joie imprenable, Lytta Basset commente la parabole de l’enfant dépensier. Vous connaissez l’histoire : un homme avait deux fils. Le plus jeune demanda au père sa part d’héritage puis partit tout dépenser au loin dans une vie de désordre… (Lc, 15,17)

La joie n’est pas d’abord effusion de sentiments agréables ou extatiques qui nous submerge parfois dans une vie comme les fameux peakexperience d’Abraham Maslow ou l’expérience de flow des athlètes performants ou des artistes en pleine création. Il s’agit plutôt du creusement au plus profond de soi de notre être caché à nous-mêmes et que Dieu connaît plus que nous-mêmes comme le rappelle Saint-Augustin dans ses confessions. Or cette recherche ne peut aboutir que dans l’acceptation de la négativité de notre existence (limites, défauts, chagrin, erreur de parcours, égoïsme), un peu à la manière de ce qu’évoque le film d’animation ViceVersa où la tristesse acceptée des souvenirs heureux permet seule d’avancer, de bouger, de se remettre en route : Lève-toi, prends ton grabat et marche (Jn 5,8).

Basset compare tour à tour l’attitude des 3 personnages de la parabole : le fils cadet, le fils aîné et le père. Pour elle, le fils dépensier en s’excluant du cercle familial ne voit qu’il exclut les autres et s’exclut lui-même. Il n’a pas trouvé sa place et souffre mais souffre seul. Il s’imagine comme chacun dans ce cas que les autres ont une vie de plénitude et ne peut concevoir leurs limites. Il est seul dans sa souffrance.

L’aîné, plein de rancœur d’une vie de devoirs d’où l’amour est absent, reproche au père sa générosité, son accueil de la vie, à son cadet d’avoir choisi l’envol au risque de se brûler les ailes. Il souffre oui, mais il souffre contre. Ses limites et ses peines ne viennent non de sa condition humaine mais du reste de l’humanité. L’enferc’est les autres, affirmait Sartre en bon fils aîné.

Enfin, le père, qui n’est pas parfait, a pris conscience de ses limites. Il est remué aux entrailles et souffre. Il souffre avec son fils cadet qui est parti, il souffre avec son fils aîné qui s’est exilé de l’intérieur. Il souffre avec les autres. Il souffre, comme dit Christophe André quand il parle de la compassion, de la souffrance de l’autre. Cette compassion est le premier lien de communion avec mon frère ou ma sœur. Il est le début de la forme achevée de l’amour-agapè.

La famille est le creuset de l’apprentissage des relations humaines. Il est le foyer aussi de tensions et de frustrations qui naissent de notre humaine condition. Elle est le premier lieu où apprendre à se relier les uns aux autres. Peu à peu, nous devons nous dégager de l’obsession de l’exclusion (moi seul, moi contre) et accéder à la relation (moi avec).

Finalement, la foi chrétienne n’est pas la foi en l’existence de Dieu mais bien davantage, la foi en la relation avec Dieu et donc la foi en la relation avec le reste de l’humanité. Vaste programme, comme disait le général de Gaulle !

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Promotion de l’entraide

Dans son dernier ouvrage Le champignon de la fin du monde, l’anthropologue américaine Anna Lowenhaupt Sing montre à travers la chaîne d’approvisionnement en champignons matsutake entre les forêts de l’Oregon et le Japon, l’imbrication des différents acteurs (cueilleurs, négociants, importateurs, consommateurs) dans une économie capitaliste qui laisse des espaces libres à l’économie du don. Mieux que cela : les humains ne sont pas les seuls intervenants à côtés des champignons eux-mêmes et des pins tordus qui les abritent. Il existe une véritable histoire des espèces non humaines qui ne se laissent pas déterminer par la seule biologie. La vie ne serait pas dictée par son seul génome mais par des rencontres fortuites avec d’autres espèces qui modifient alors le devenir de l’autre.

Les matsutake apparaissent à la suite de déforestations massives lorsque les pins tordus poussent là où les feuillus s’épanouissaient. L’arbre nourrit d’hydrate de carbone le champignon pendant que le champignon grâce à son acidité dissout la roche pour en extraire les sels minéraux à destination de l’arbre. Voilà comment les pins réussissent à pousser sur de la roche ! C’est le résultat d’une relation symbiotique entre un arbre et un champignon qui ne peuvent vivre l’un sans l’autre.

L’espèce humaine peut-elle vivre sans Dieu ? Des millions de personnes en sont quotidiennement capables mais le dépérissement les guette s’ils ne sont pas transcendés par l’amour qui les porte au-delà d’elles-mêmes.

Dieu peut-Il vivre sans nous ? L’Amour peut-il exister et se suffire à lui-même sans objet à aimer ? En réalité, nous avons besoin de Dieu qui a besoin de nous également. Notre relation à Dieu est une relation symbiotique : deux espèces différentes _ l’une divine, l’autre humaine_ se complètent non dans un contrat donnant-donnant mais dans une relation aimant-aimant.

A cet égard, la famille peut être le lieu où s’expérimente l’amour qui nous dépasse et nous nourrit. Hors de l’amour, point de salut.

Nous sommes les matsutake de Dieu qui est là même dans les sols les plus arides !

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Le Juif et le mendiant, le préjugé et le croissant

Seul, bras croisés, au milieu des saluts nazis

Le 10 juillet 1941, la population catholique du petit village de Jedwabne en Pologne orientale, inspirée par les nouveaux occupants allemands, ont massacré 1600 de leurs concitoyens avec l’assentiment du conseil municipal et du prêtre. Le récit des sept survivants donne la nausée devant le raffinement de cruauté déployée. Il faut préciser que les victimes que leurs bourreaux connaissaient et côtoyaient depuis de nombreuses années, étaient juives. Seule une famille a eu le courage d’héberger cachés dans leur ferme, les survivants le restant de la guerre. Elle n’a jamais voulu que leur courage soit reconnu publiquement de peur de représailles du reste des villageois !

Dans un tout autre domaine, et sur une note plus légère, une expérience de philosophie morale a montré que les gens se montraient plus généreux et compatissants envers les mendiants lorsqu’on diffusait dans le voisinage une odeur de croissants chauds !

Dans ces deux situations, le comportement des uns et des autres semblent conditionné par l’environnement : l’entraînement des semblables sous le coup d’une haine basée sur des préjugés, une simple odeur de croissant dans l’autre. Depuis l’apport de Gustave Le Bon dans son livre La psychologie des foules (1895), on en sait un plus sur le comportement grégaire des foules mais toujours bien peu sur l’influence du croissant chaud sur la bonté humaine ! Mais là n’est pas la question.

Comment une famille a eu le courage de l’humanité au milieu du déferlement de la barbarie ? Pourquoi cette famille a persisté à voir dans le visage de ces gens pourchassés celui familier de leurs voisins ? Pourquoi certaines montreront de la compassion même en absence de croissant chauds ?

Comme croyants, nous pensons que Dieu est à l’origine de l’amour que nous portons à nos frères et sœurs. Mais il n’y a pas d’amour sans geste d’amour. Rester les bras croisés devant l’ami en détresse tout en priant pour lui, relève du pharisaïsme le plus pur. Or, nous affrontons notre vie durant une foule de situations où nos semblables ont besoin de notre humanité. Parfois les situations sont anodines et, par conséquent, fréquentes. D’autres relèvent de l’extrême et sont par le fait même plus rares. Dans tous les cas, notre devoir de fils et fille de l’humain est de nous préparer à ces situations pour vivre debout face aux exigences de solidarité avec l’Autre.

Cette préparation, cet entraînement nécessite au quotidien de prier, de renoncer à désespérer, de ne pas remâcher la rancœur, de rester vigilant face aux injustices, de se faire exigent face aux atteintes à notre environnement. C’est au fond, au fil des jours que nous tissons une vie plus humaine devant le regard de nos enfants, de notre conjoint et de nos amis. Au prix de ces efforts, nous aurons plus de chances de toujours percevoir le visage de notre prochain, avec ou sans odeur de croissant chaud. Alors peut se faire le passage de l’amour de Dieu en nous vers l’autre.

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Chair de pierre ou pierre vivante ?

 

« Jésus était sorti du Temple et s’en allait, lorsque ses disciples s’approchèrent pour lui faire remarquer les constructions du Temple.
Alors, prenant la parole, il leur dit : « Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Amen, je vous le dis : il ne restera pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit. » Mathieu 24, 1-2

Lorsque les disciples de Jésus s’extasiaient devant la beauté du Temple de Jérusalem, celui-ci s’est sans doute associé à leur émerveillement. Comme pour tout juif pratiquant, Jérusalem et son temple étaient depuis leur plus tendre enfance ce vers quoi les portait leur foi inculquée dès le plus jeune âge. Et pourtant, loin de sacraliser les pierres de ce temple pour lequel il pouvait montrer un zèle et une sainte colère, Jésus se montre philosophe et prédit la destruction du Temple. Cette prophétie a dû troubler les disciples. Mais il ne fallut pas attendre la fin du monde pour détruire ce qui n’était déjà que le second temple. Le premier, celui dit de Salomon, avait été détruit par les Babyloniens de Nabuchodonosor II en 587 av. J.C., le second attendra la victoire de Titus en l’an 70 de notre ère pour qu’il n’en subsiste que les ruines actuelles : un mur et de quoi se lamenter pour plusieurs siècles.

Déjà, face à la Samaritaine, Jésus avait mis de l’eau dans son vin ce qui, nous le savons depuis les noces de Cana, ne lui posait aucune difficulté.

« Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.
Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. » Jean 4 20

Loin du rituel qui rassure et fait de nous de bons petits pratiquants sûrs de leur bonne foi, Jésus nous demande une adoration qui vienne du cœur et qui nous relie les uns aux autres. Car la foi dans le Christ suppose de mettre la relation à l’autre au centre de nos préoccupations. Tous les lieux de la Bible ne sont importants que dans la mesure où nous en faisons le lieu de notre cœur. Mont Garizim, Temple de Jérusalem, Eglise de Saint-Pierre de Rome ? Peu importe si nous investissons de sacré ce qui n’est que pierre ou poutre. Le seul sacré est l’humain : la meilleure preuve en est que Dieu ne s’est pas incarné pour sauver les meubles mais bien l’humanité. Et pas l’humanité avec un grand h mais chaque homme et chaque femme, incarnés dans son quotidien avec ses difficultés d’homme et de femme.

Après, chacun d’entre nous est de son temps et porte une histoire qu’il partage avec d’autres. J’ai eu le cœur serré en voyant Notre-Dame de Paris brûler. J’ai pensé à tous les ouvriers qui ont bâti durement ce merveilleux temple dédié à l’adoration de Dieu, tous les moments historiques de la communauté nationale vécues et célébrés dans ces murs. Mais j’ai davantage pleuré comme Français que comme chrétien. Et j’ai été encore plus touché, à la suite de l’afflux de dons, d’entendre le père Guy Gibert demander qu’on soit aussi réactif pour sortir les sans-abri de la rue. Un homme à la rue, un enfant qui grelotte, une famille privée d’eau et d’électricité, ce sont autant de temples qui brûlent et désespèrent.

Pierre, dans sa première épître, nous le rappelle en parlant du Christ :

« Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu.
Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. » 1 Pierre 2 4-5

Nous pouvons choisir d’être des chairs de pierre. Mais Dieu, dans sa puissance peut faire surgir de pierre des fils d’Abraham. Nous pouvons vivre aussi notre foi dans le Christ en esprit et en vérité. Et devenir des pierres vivantes, brûlant du feu d’amour pour nos frères et sœurs.

 

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Les deux solitudes


On dit parfois du Canada qu’il est habité de deux solitudes qui s’ignorent pour parler des populations anglophones et francophones, s’inscrivant chacune dans une communauté de destin basée sur la seule cohabitation. Au lieu de se chercher, l’ignorance de l’autre permet de taire les divergences et de réduire les tensions.

L’être, dans sa condition humaine, tait parfois sa quête d’absolu et ignore la transcendance à portée de main. L’ignorance de Dieu fait moins mal que la recherche parfois éperdue d’absolu. Le divin, cependant, ne saurait ignorer sa créature. Le grand horloger de Voltaire est aussi commode que fade. Et l’Homme dans sa fatuité croit que Dieu l’ignore parce que lui ignore Dieu. Comme l’amant ne peut ignorer l’aimée, Dieu cherche l’homme.

Va-t-il finir par le trouver ? Encore faudrait-il que l’Homme trouve en lui l’humanité qui est la sienne. Dans Les racines du ciel de Romain Gary, le héros Morel, optimiste invétéré, déclare : « Il faudra inventer une piqûre spéciale … On trouvera bien ça un jour. J’ai toujours été un gars confiant, moi. Je crois au progrès. On mettra sûrement en vente des comprimés d’humanité. On en prendra un à jeun le matin dans un verre d’eau avant de fréquenter les autres. Alors là, du coup, ça deviendra intéressant et on pourra même faire de la politique… »

Au fond, dans le couple Homme-Dieu, les deux sont peut-être à la recherche de la même personne. Jésus, en prenant notre condition, s’est affirmé le Fils de l’Homme. Ne nous disait-il pas qu’il venait montrer le chemin de l’accomplissement, de notre achèvement sous la conduite de l’Amour ? Mais l’Homme existe-t-il ? Dieu croit-il à l’existence de l’Homme ?

Peut-être que les nominalistes avaient raison. L’Homme n’existe pas mais il existe des hommes. Ainsi l’amour de Dieu n’est pas l’amour d’un concept abstrait mais l’amour d’une réalité concrète. Et cette réalité concrète, la Bonne Nouvelle, c’est que c’est chacun d’entre nous !

La famille est justement un des lieux de la société où se rend possible la rencontre de l’Autre à travers la rencontre quotidienne de l’autre, le conjoint, les enfants, les amis, les parents éloignés, la maisonnée-monde.

Finalement, Dieu ne croit pas à l’homme et sans doute qu’Il n’y a jamais cru. C’est trop compliqué ce machin et ça ne marche pas. Il croit plutôt en chacun de nous.

Et nous, croyons suffisamment en Dieu pour croire en notre humanité ?

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Les premiers savent-ils qu’ils seront derniers ?

 

Il y a quelque temps, un chef d’Etat sûr de lui a pu déclarer sans ambages que dans la vie, « il y a des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Nul doute que la modestie et la simplicité du personnage ne le range pas parmi les gens de rien. Une certaine morale de l’action condamne l’échec comme la marque d’une indolence, d’une paralysie de la volonté et d’une nonchalance coupable qui rend finalement les ratés responsables de leur misérable vie. Sous d’autres latitudes, les tenants d’une lecture pour le moins étrange de l’Evangile considéraient la richesse et la réussite sociale comme la marque d’une bénédiction de Dieu. A contrario, l’échec décliné selon différentes modalités (alcoolisme, divorce, violence conjugale, chômage, etc.) montraient la face visible de la malédiction divine.

Pourtant, beaucoup connaissent dans leur entourage des gens de rien sans qui tout serait différent. Des gens dévoués aux autres qui tiennent la main des mourants ou des malades parqués dans leur solitude, qui visitent les détenus isolés dans leur vie brisée par le crime, des femmes seules qui courent après leur pension alimentaire pour pouvoir donner un avenir à leur enfant, des passeurs anonymes qui tendent la main au migrant conspué, des militants écologistes qui payent de leur vie leur engagement pour la survie de notre planète. Et la liste est longue, de plus en plus longue, de ces gens de rien que nul trophée ne récompensera, que nulle médaille ne distinguera.

Il serait bon qu’en famille, en ce début de Carême nous nous rappelions que pour ceux qui veulent suivre le Christ, il n’y a pas d’amour sans acte d’amour, ni d’amour là où règne l’exclusion et l’indifférence aux injustices.

… Le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde.

Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !”

Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?”

Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.”

Mathieu 25, 34-40

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Conversations avec mon écureuil

 

J’ai la chance d’habiter une maison à flanc de coteau. Devant moi s’étend une petite vallée plantée de nombreuses vignes. Le soleil couchant derrière les modestes hauteurs laissent la pénombre s’épandre, seulement percée ça et là par les lumières des maisons d’en face.

La nature comme d’habitude est généreuse même si les hommes s’arrangent pour qu’elle vive à crédit. Les animaux se fraient un lieu pour survivre, les plantes abondent dans les espaces que nous n’avons pas encore colonisés.

Au milieu des nombreuses vignes, il n’est pas rare de voir apparaître un lièvre, une biche ou un faisan. Je contemple le spectacle en m’installant sous un noyer noir. J’aime y lire à portée d’une tasse de café.

Je fus, il y a peu, interrompu dans ma lecture par l’observation d’un couple d’écureuils qui sautillaient de branche en branche. Le mâle, un peu farouche se tenait sur les hauteurs tandis que la femelle s’enhardit sur les branches les plus basses. Je ne bougeai pas de peur de perdre cet instant précieux où la barrière des espèces tombe. Elle se tenait là, cette femelle écureuil avec sa queue en panache, à moins d’un mètre. J’aurai pu allonger la main. Cela a duré quelques secondes mais le temps avait l’air suspendu.

Soudain, elle m’a demandé :

–      Vous habitez chez vos parents ?

Non, non, ce n’est pas cela ! A dire vrai, je n’ai pas bien compris ses premiers mots. J’étais tellement abasourdi d’entendre un écureuil parler. Et puis, elle avait un accent et une voix haut perchée.

–      Je vous vois souvent récolter des noix dans ma cour.

Je m’en voulus tout de suite de répondre une telle banalité mais j’aurais voulu vous y voir entamer une conversation intelligente avec un écureuil qui parle. Elle me dit qu’elle s’appelait Roussette (le prénom a été changé) et qu’elle s’était installée avec son mari et ses trois enfants dans la région depuis peu. J’ignorais que les écureuils aussi pouvaient être mutés pour des raisons professionnelles. En fait, j’étais totalement ignorant du monde des écureuils.

Ils cherchaient pour l’hiver un logis plus chaud.

–      Pourrions-nous nous installer dans votre grenier jusqu’au printemps ?

Je compris instantanément que la préoccupation maternelle l’avait poussée, davantage que son mâle un peu pusillanime, à affronter le danger pour le bien-être de sa famille.

–      Ma foi, lui dis-je, je n’y vois pas d’inconvénient. La maison est chauffée et les combles vous seront plus confortables.

Ils s’installèrent le soir même pour mon plus grand plaisir, mais moins pour celui de mes filles qui dorment juste en dessous de cette partie du grenier. Vous n’avez pas idée du raffut qu’une modeste famille d’écureuils peut mener de nuit dans un grenier quand le silence envahit la maison !

La conversation s’anima. Une amitié s’installa.

Je me faisais rapidement à sa petite voix et à son accent charmant. Elle venait de Provence, me précisa-t-elle. Je lui lisais quelques passages de mes livres en sirotant mon café, elle grignotait quelques noisettes apportées en collation tout en donnant des nouvelles de sa famille. Elle me parlait des chasseurs qui envahissaient la forêt de leurs détonations. Une de ses amies, chargée d’enfants était devenue veuve à la dernière saison.

Je m’inquiétais naïvement pour sa famille avec tous les dangers que la nature lui tendait.

–      La nature ? me demanda-t-elle d’un ton narquois.

–      Oui, par exemple, les serpents, répliquai-je.

–      Oh, mais les serpents ne sont pas les plus dangereux !

Tant de candeur me confondait :

–      Comment, Roussette ? Ignores-tu que les serpents tuent chaque année cinq mille personnes ? Je pensais bien égoïstement aux humains.

Elle me répondit d’une phrase que je n’ai jamais oubliée depuis, surtout après ce qui s’est passé quelques semaines plus tard :

–      Et toi ? Ignores-tu que les hommes tuent chaque année soixante-dix milliards d’animaux ? Pour les manger, pour les gaspiller, en colonisant tous les espaces restés sauvages, par pur plaisir ou par simple ignorance, parce que les hommes ne voient en nous que ce qu’ils peuvent en tirer.

Je n’écoutai plus tellement j’avais honte. Soixante-dix milliards, c’était quand même beaucoup. Si cinq mille ans représentaient un jour, les animaux que nous tuions chaque année représentaient quarante mille ans ! Non seulement Roussette était bien renseignée, mais pour ma plus grande honte, elle avait aussi lu la Bible !

–      Quand Dieu vous a dit de vous reproduire et de dominer toute la terre et les animaux et les plantes (Gn 1,28) et tout ce qui est vivant, vous a-t-il demandé de détruire sa Création ? Quand Jésus vous montre les oiseaux du ciel qu’il nourrit sans souci du lendemain ou la beauté des lys qui surpasse les plus riches dans toute leur splendeur (Mt 6, 24-34), vous demande-t-il de nier la beauté du monde pour l’opulence d’un banquet dont tous les Lazare sont exclus ?

Roussette me cita même Laudato si du Pape François avec sa dénonciation de la culture du déchet:

–      La montée des inégalités chez nos frères les hommes va de pair avec la destruction de notre environnement. Il n’y a pas de respect de la Création sans combat pour un partage plus équitable des ressources.

Sur le coup, j’étais bien étonné que les écureuils même lisent les encycliques du Pape bien assis dans leur canopée; mais après tout, François d’Assise parlait bien aux animaux, le Pape pouvait bien leur écrire une encyclique.

Le réquisitoire continua pour ma plus grande confusion mais je dois dire que les arguments de Roussette portaient. Elle avait plus le souci de la Nature comme d’un bien commun et j’appréciai au fond qu’elle parle des Hommes dont elle souffrait tant comme de ses frères. Il y avait plus de sagesse dans un si petit animal que chez beaucoup d’Homo prétendus sapiens.

Au cours des jours suivants, Roussette me fit découvrir les merveilles de la nature telles que les voyaient les animaux et les plantes (car elle avait aussi quelques amis du côté des chênes, des frênes et des bouleaux).

Puis plus rien.

Je restai inquiet sous mon arbre à l’attendre. Longtemps. En vain.

J’arpentai les sentiers et les vignes à sa recherche. Je l’ai trouvée au bout d’une semaine, étranglée par le collet d’un chasseur qui aimait bien manger du lapin (mais pas de l’écureuil). Fou de douleur, je vis à travers mes larmes ses petits yeux mi-clos, couleur noisette qui semblaient me dire d’un air narquois :

–      Tu vois cette année, je fais partie des soixante-dix milliards… Si tu m’as bien aimée, aime la Nature, chéris la Création, fais-la aimer à tes enfants car il n’y aura pas de planète de rechange. Et elle en vaut bien la peine !

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Dieu en famille,

Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

L’Innommable

 

Dans ma famille, on m’appelle le râleur. Ou encore le grognon. Pour d’obscures raisons liées à une éventuelle mauvaise humeur chronique dont je me défends avec acharnement. Si j’émets çà et là quelques critiques, ce ne saurait être des râleries mais des critiques constructives visant à améliorer le fonctionnement en famille ( !) Mais comme chacun sait, on n’est jamais mieux trahi que par les siens. Je dois ce surnom, et j’y tiens, à mes parents qui m’en ont affublé depuis ma tendre enfance. Et comme on ne guérit pas de son enfance, surtout quand elle a été heureuse, il me sert de pansement dans les jours où quelques souvenirs heureux me hantent ; ce sont parfois les plus difficiles à supporter.

Nous recevons tous des surnoms dont beaucoup remontent à la première vie familiale. Pour certains, c’est le boute-en-train, d’autres la joviale ou encore Sœur sourire pour la renfrognée de service ou le boudeur pour celui qui fréquente les coins reculés de la maison en cas de frustration.

Souvent le surnom repose tout de même sur un comportement récurrent. On peut compter sur la perspicacité de la famille pour monter en épingle tel ou tel trait de caractère. Cependant, le surnom peut virer rapidement à l’étiquette, soit que le jugement soit hâtif, caricatural ou réducteur, soit que le surnommé se sente obligé à se conformer aux attentes de son entourage pour le meilleur et pour le pire.

On peut se sentir réduit à une partie de ce que l’on est et ignoré dans les multiples virtualités de notre être, nié dans les possibilités que l’on a d’être au monde. Le surnom réduit et limite l’être dans toute sa complexité.

Que dire alors du nom ou des noms que nous prêtons à Dieu, soit dans nos prières ce qui après tout est anodin, mais surtout dans nos discours sur le divin où le nom que nous prêtons à Dieu en dit plus sur ce que l’on pense de lui que sur ce qu’Il est réellement. Le Tout-Puissant, le Très-Haut (ou le Très-Bas), le Consolateur, le Prince de la Paix, etc. peuvent nous aider dans la quête spirituelle mais aussi nous ralentir en tenant de saisir l’Insaisissable.

Dans La Source que je cherche, Lytta Basset nous met précisément en garde de ne pas chercher à enfermer Dieu dans un nom. Elle rappelle l’importance chez les Hébreux de ne pas prononcer le nom qui est au-dessus de tout nom, le fameux tétragramme YHWH. On peut, selon elle, dire plus facilement ce que Dieu n’est pas, que ce qu’il est. Dieu serait même Celui qui n’est pas là où on pense le trouver (Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? Luc 24,5) Cette invitation exigeante est là pour nous rappeler que personne n’a le monopole du discours sur Dieu et que la nature divine éternellement inaccessible ne peut se laisser réduire à quelques attributs forcément réducteurs.

Si l’on considère enfin que le Royaume de Dieu est en nous et qu’une part de nous relève du divin (Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut Ps 82, 6), alors réduire une personne à un surnom est réduire la part de Dieu qui est en nous, à une toute petite expression de ce que l’amour de Dieu a placé au plus intime de notre cœur. Nous aussi, pauvres humains, nous sommes insaisissables depuis que Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait dieu.

Dieu en famille

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