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Dieu en famille,

Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Les premiers savent-ils qu’ils seront derniers ?

 

Il y a quelque temps, un chef d’Etat sûr de lui a pu déclarer sans ambages que dans la vie, « il y a des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Nul doute que la modestie et la simplicité du personnage ne le range pas parmi les gens de rien. Une certaine morale de l’action condamne l’échec comme la marque d’une indolence, d’une paralysie de la volonté et d’une nonchalance coupable qui rend finalement les ratés responsables de leur misérable vie. Sous d’autres latitudes, les tenants d’une lecture pour le moins étrange de l’Evangile considéraient la richesse et la réussite sociale comme la marque d’une bénédiction de Dieu. A contrario, l’échec décliné selon différentes modalités (alcoolisme, divorce, violence conjugale, chômage, etc.) montraient la face visible de la malédiction divine.

Pourtant, beaucoup connaissent dans leur entourage des gens de rien sans qui tout serait différent. Des gens dévoués aux autres qui tiennent la main des mourants ou des malades parqués dans leur solitude, qui visitent les détenus isolés dans leur vie brisée par le crime, des femmes seules qui courent après leur pension alimentaire pour pouvoir donner un avenir à leur enfant, des passeurs anonymes qui tendent la main au migrant conspué, des militants écologistes qui payent de leur vie leur engagement pour la survie de notre planète. Et la liste est longue, de plus en plus longue, de ces gens de rien que nul trophée ne récompensera, que nulle médaille ne distinguera.

Il serait bon qu’en famille, en ce début de Carême nous nous rappelions que pour ceux qui veulent suivre le Christ, il n’y a pas d’amour sans acte d’amour, ni d’amour là où règne l’exclusion et l’indifférence aux injustices.

… Le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde.

Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !”

Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?”

Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.”

Mathieu 25, 34-40

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Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Conversations avec mon écureuil

 

J’ai la chance d’habiter une maison à flanc de coteau. Devant moi s’étend une petite vallée plantée de nombreuses vignes. Le soleil couchant derrière les modestes hauteurs laissent la pénombre s’épandre, seulement percée ça et là par les lumières des maisons d’en face.

La nature comme d’habitude est généreuse même si les hommes s’arrangent pour qu’elle vive à crédit. Les animaux se fraient un lieu pour survivre, les plantes abondent dans les espaces que nous n’avons pas encore colonisés.

Au milieu des nombreuses vignes, il n’est pas rare de voir apparaître un lièvre, une biche ou un faisan. Je contemple le spectacle en m’installant sous un noyer noir. J’aime y lire à portée d’une tasse de café.

Je fus, il y a peu, interrompu dans ma lecture par l’observation d’un couple d’écureuils qui sautillaient de branche en branche. Le mâle, un peu farouche se tenait sur les hauteurs tandis que la femelle s’enhardit sur les branches les plus basses. Je ne bougeai pas de peur de perdre cet instant précieux où la barrière des espèces tombe. Elle se tenait là, cette femelle écureuil avec sa queue en panache, à moins d’un mètre. J’aurai pu allonger la main. Cela a duré quelques secondes mais le temps avait l’air suspendu.

Soudain, elle m’a demandé :

–      Vous habitez chez vos parents ?

Non, non, ce n’est pas cela ! A dire vrai, je n’ai pas bien compris ses premiers mots. J’étais tellement abasourdi d’entendre un écureuil parler. Et puis, elle avait un accent et une voix haut perchée.

–      Je vous vois souvent récolter des noix dans ma cour.

Je m’en voulus tout de suite de répondre une telle banalité mais j’aurais voulu vous y voir entamer une conversation intelligente avec un écureuil qui parle. Elle me dit qu’elle s’appelait Roussette (le prénom a été changé) et qu’elle s’était installée avec son mari et ses trois enfants dans la région depuis peu. J’ignorais que les écureuils aussi pouvaient être mutés pour des raisons professionnelles. En fait, j’étais totalement ignorant du monde des écureuils.

Ils cherchaient pour l’hiver un logis plus chaud.

–      Pourrions-nous nous installer dans votre grenier jusqu’au printemps ?

Je compris instantanément que la préoccupation maternelle l’avait poussée, davantage que son mâle un peu pusillanime, à affronter le danger pour le bien-être de sa famille.

–      Ma foi, lui dis-je, je n’y vois pas d’inconvénient. La maison est chauffée et les combles vous seront plus confortables.

Ils s’installèrent le soir même pour mon plus grand plaisir, mais moins pour celui de mes filles qui dorment juste en dessous de cette partie du grenier. Vous n’avez pas idée du raffut qu’une modeste famille d’écureuils peut mener de nuit dans un grenier quand le silence envahit la maison !

La conversation s’anima. Une amitié s’installa.

Je me faisais rapidement à sa petite voix et à son accent charmant. Elle venait de Provence, me précisa-t-elle. Je lui lisais quelques passages de mes livres en sirotant mon café, elle grignotait quelques noisettes apportées en collation tout en donnant des nouvelles de sa famille. Elle me parlait des chasseurs qui envahissaient la forêt de leurs détonations. Une de ses amies, chargée d’enfants était devenue veuve à la dernière saison.

Je m’inquiétais naïvement pour sa famille avec tous les dangers que la nature lui tendait.

–      La nature ? me demanda-t-elle d’un ton narquois.

–      Oui, par exemple, les serpents, répliquai-je.

–      Oh, mais les serpents ne sont pas les plus dangereux !

Tant de candeur me confondait :

–      Comment, Roussette ? Ignores-tu que les serpents tuent chaque année cinq mille personnes ? Je pensais bien égoïstement aux humains.

Elle me répondit d’une phrase que je n’ai jamais oubliée depuis, surtout après ce qui s’est passé quelques semaines plus tard :

–      Et toi ? Ignores-tu que les hommes tuent chaque année soixante-dix milliards d’animaux ? Pour les manger, pour les gaspiller, en colonisant tous les espaces restés sauvages, par pur plaisir ou par simple ignorance, parce que les hommes ne voient en nous que ce qu’ils peuvent en tirer.

Je n’écoutai plus tellement j’avais honte. Soixante-dix milliards, c’était quand même beaucoup. Si cinq mille ans représentaient un jour, les animaux que nous tuions chaque année représentaient quarante mille ans ! Non seulement Roussette était bien renseignée, mais pour ma plus grande honte, elle avait aussi lu la Bible !

–      Quand Dieu vous a dit de vous reproduire et de dominer toute la terre et les animaux et les plantes (Gn 1,28) et tout ce qui est vivant, vous a-t-il demandé de détruire sa Création ? Quand Jésus vous montre les oiseaux du ciel qu’il nourrit sans souci du lendemain ou la beauté des lys qui surpasse les plus riches dans toute leur splendeur (Mt 6, 24-34), vous demande-t-il de nier la beauté du monde pour l’opulence d’un banquet dont tous les Lazare sont exclus ?

Roussette me cita même Laudato si du Pape François avec sa dénonciation de la culture du déchet:

–      La montée des inégalités chez nos frères les hommes va de pair avec la destruction de notre environnement. Il n’y a pas de respect de la Création sans combat pour un partage plus équitable des ressources.

Sur le coup, j’étais bien étonné que les écureuils même lisent les encycliques du Pape bien assis dans leur canopée; mais après tout, François d’Assise parlait bien aux animaux, le Pape pouvait bien leur écrire une encyclique.

Le réquisitoire continua pour ma plus grande confusion mais je dois dire que les arguments de Roussette portaient. Elle avait plus le souci de la Nature comme d’un bien commun et j’appréciai au fond qu’elle parle des Hommes dont elle souffrait tant comme de ses frères. Il y avait plus de sagesse dans un si petit animal que chez beaucoup d’Homo prétendus sapiens.

Au cours des jours suivants, Roussette me fit découvrir les merveilles de la nature telles que les voyaient les animaux et les plantes (car elle avait aussi quelques amis du côté des chênes, des frênes et des bouleaux).

Puis plus rien.

Je restai inquiet sous mon arbre à l’attendre. Longtemps. En vain.

J’arpentai les sentiers et les vignes à sa recherche. Je l’ai trouvée au bout d’une semaine, étranglée par le collet d’un chasseur qui aimait bien manger du lapin (mais pas de l’écureuil). Fou de douleur, je vis à travers mes larmes ses petits yeux mi-clos, couleur noisette qui semblaient me dire d’un air narquois :

–      Tu vois cette année, je fais partie des soixante-dix milliards… Si tu m’as bien aimée, aime la Nature, chéris la Création, fais-la aimer à tes enfants car il n’y aura pas de planète de rechange. Et elle en vaut bien la peine !

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L’Innommable

 

Dans ma famille, on m’appelle le râleur. Ou encore le grognon. Pour d’obscures raisons liées à une éventuelle mauvaise humeur chronique dont je me défends avec acharnement. Si j’émets çà et là quelques critiques, ce ne saurait être des râleries mais des critiques constructives visant à améliorer le fonctionnement en famille ( !) Mais comme chacun sait, on n’est jamais mieux trahi que par les siens. Je dois ce surnom, et j’y tiens, à mes parents qui m’en ont affublé depuis ma tendre enfance. Et comme on ne guérit pas de son enfance, surtout quand elle a été heureuse, il me sert de pansement dans les jours où quelques souvenirs heureux me hantent ; ce sont parfois les plus difficiles à supporter.

Nous recevons tous des surnoms dont beaucoup remontent à la première vie familiale. Pour certains, c’est le boute-en-train, d’autres la joviale ou encore Sœur sourire pour la renfrognée de service ou le boudeur pour celui qui fréquente les coins reculés de la maison en cas de frustration.

Souvent le surnom repose tout de même sur un comportement récurrent. On peut compter sur la perspicacité de la famille pour monter en épingle tel ou tel trait de caractère. Cependant, le surnom peut virer rapidement à l’étiquette, soit que le jugement soit hâtif, caricatural ou réducteur, soit que le surnommé se sente obligé à se conformer aux attentes de son entourage pour le meilleur et pour le pire.

On peut se sentir réduit à une partie de ce que l’on est et ignoré dans les multiples virtualités de notre être, nié dans les possibilités que l’on a d’être au monde. Le surnom réduit et limite l’être dans toute sa complexité.

Que dire alors du nom ou des noms que nous prêtons à Dieu, soit dans nos prières ce qui après tout est anodin, mais surtout dans nos discours sur le divin où le nom que nous prêtons à Dieu en dit plus sur ce que l’on pense de lui que sur ce qu’Il est réellement. Le Tout-Puissant, le Très-Haut (ou le Très-Bas), le Consolateur, le Prince de la Paix, etc. peuvent nous aider dans la quête spirituelle mais aussi nous ralentir en tenant de saisir l’Insaisissable.

Dans La Source que je cherche, Lytta Basset nous met précisément en garde de ne pas chercher à enfermer Dieu dans un nom. Elle rappelle l’importance chez les Hébreux de ne pas prononcer le nom qui est au-dessus de tout nom, le fameux tétragramme YHWH. On peut, selon elle, dire plus facilement ce que Dieu n’est pas, que ce qu’il est. Dieu serait même Celui qui n’est pas là où on pense le trouver (Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? Luc 24,5) Cette invitation exigeante est là pour nous rappeler que personne n’a le monopole du discours sur Dieu et que la nature divine éternellement inaccessible ne peut se laisser réduire à quelques attributs forcément réducteurs.

Si l’on considère enfin que le Royaume de Dieu est en nous et qu’une part de nous relève du divin (Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut Ps 82, 6), alors réduire une personne à un surnom est réduire la part de Dieu qui est en nous, à une toute petite expression de ce que l’amour de Dieu a placé au plus intime de notre cœur. Nous aussi, pauvres humains, nous sommes insaisissables depuis que Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait dieu.

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Jésus est-il très « famille » ?

 

« En ce temps-là, comme Jésus était dans une maison, arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui- là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » Marc (3, 31-35)

Nous approchons  de Noël et nous sommes d’ores et déjà entrés dans le temps de l’Avent. Dans le meilleur des cas, la fête de la Nativité est devenue dans nos sociétés contemporaines la fête familiale par excellence. Pour les jeunes parents, l’histoire de la crèche est l’occasion d’introduire leur enfant aux mystères de la Foi. C’est un temps particulièrement favorable pour que de jeunes adultes redécouvrent les racines de leur éducation chrétienne.

Pourtant, Jésus n’est pas très tendre avec la famille. Dans la fugue de ses douze ans au Temple, il affirme la primauté du Père face à ses parents tourmentés par son absence inexpliquée. (Luc 2, 48-49). Le passage cité en introduction nous montre un Jésus particulièrement distant avec sa famille lorsque celle-ci veut le ramener à la maison et à la raison. A celui qui veut d’abord rendre les derniers hommages à son père qui vient de mourir, il va jusqu’à dire « Laissez-les morts enterrer leurs morts » (Mathieu 8, 21-22).

Il annonce plus tard que le Fils de l’Homme est venu mettre le feu et non la paix, la chicane entre le père et le fils, entre la belle-mère et la belle-fille. (Luc 12, 49-53).

Nous pourrions encore citer plusieurs passages de la Bonne nouvelle du même tonneau et nous serions rapidement convaincus que l’Evangile n’est pas le meilleur livre à poser sur la table du réveillon entre la dinde et la grosse bûche. Cela pourrait jeter un froid dans les conversations !

Jésus est venu nous parler de Dieu. Il est le dernier prophète venu nous annoncer ce que Dieu veut pour chacun d’entre nous. Il vient nous révéler l’intimité du Père. Et nous lui ramenons des histoires de familles, d’héritages à régler, de chicanes à apaiser avec mon frère. La réponse de Jésus est abrupte et directe. Tout cela n’a pas l’importance que devrait avoir la place de Dieu dans notre vie.

Il y a de cela une trentaine d’années à Montréal, un de nos amis lors du baptême de son fils aîné avait porté ce témoignage éclatant: « Maintenant que mon fils est baptisé, il n’est plus seulement mon fils mais il est devenu mon frère » C’était dire en peu de mots ce que l’irruption de Dieu dans l’économie de nos relations humaines et en particulier familiales a de bouleversant. Les rapports ne peuvent plus être les mêmes, les priorités doivent changer. Dans la grande histoire  de l’humanité, la famille est le lieu où peut éclore le fruit de l’amour. Mais ce fruit comme tous les fruits doit éclater pour davantage donner dans la longue chaîne de la transmission de la vie et, si possible, de l’Amour.

En ce sens, la famille doit être à l’image de ce que nous révèle l’Evangile, un lieu de libertés et non de carcans, un lieu de relation à l’Autre et non de relation selon la dette envers l’autre.

La dette asservit, l’amour libère.

 

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Un monde sans Dieu ou avec Dieu ?

 

Philip K. Dick est un romancier américain de science-fiction surtout connu pour son best-seller The man in the high castle, écrit en 1962. Longtemps avant la vogue actuelle de l’uchronie, Dick imagine un monde contemporain dans le cas où Adolf Hitler aurait gagné la guerre en 1948 ! Aujourd’hui, cédant au goût du jour, des historiens de renom n’hésitent pas à mettre tout leur sérieux à construire des scénarios possibles suite à des évènements différents : et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? Et si les Allemands avaient gagné sur la Marne en septembre 14 ? On peut goûter l’exercice ou le disqualifier. On notera au passage que la question de la narration en histoire se pose avec une plus grande acuité aujourd’hui où les frontières entre romanciers et historiens s’effacent au grand bonheur de l’édition à succès.

En Physique dans le domaine de la mécanique quantique et en cosmologie, on parle de mondes possibles, voire de mondes parallèles existant non plus dans un Univers mais dans un Multivers. Délire de théoriciens de la Physique ? Questionnement légitime pouvant déboucher sur des avancées significatives de la connaissance ? Un peu des deux sans doute car les progrès de l’esprit humain sont tributaires des questions qu’on se pose plus que des réponses qu’on trouve.

Et si Jésus était resté modeste charpentier toute sa vie ? Et si Jésus n’était pas mort sur la croix ? Et si ses disciples avaient réussi à sauver le Sauveur, quitte à le kidnapper au mépris des Ecritures (Il fallait que tout cela s’accomplisse Lc 24,26) ?

Loin de moi l’idée de construire des « mondes possibles » postchrétien ou pour mieux dire achrétien dans ce cas. Mais poser cette question plus que théorique peut nous amener à une réflexion qui nous touche de plus près au cœur de notre foi.

Le fait qu’un évènement soit arrivé n’a d’importance que dans la mesure où il a eu et continue d’avoir un impact dans notre vie. Nous vivons de nos jours dans un monde issu dans une certaine mesure des décombres du 11 septembre 2001 à New-York. En revanche, que vous ayez traversé une rue plutôt qu’une autre voilà 20 ans pour aller chercher du pain est ce qu’on appelle un non-évènement (à moins que vous vous soyez fait renverser dans l’autre rue !).

La vraie question de l’évènement Jésus-ressuscité n’est donc pas tant son effectivité que sa pertinence dans nos vies aujourd’hui.

Au fond, quand nous tenons le Christ loin de notre vie, quand nous expérimentons l’absence de Dieu dans un quotidien dont il est si facile de le tenir à l’écart, nous empêchons dans nos vies, du moins, que la Résurrection arrive. Ce n’est plus de l’uchronie mais plutôt de la non-actualisation du Salut de Dieu. A ce moment, se poser la question de la réalité de l’évènement n’est pas blasphématoire mais notre vie inhabitée devient là une blessure faite à l’Amour de Dieu.

Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul. S’il meurt, il donne beaucoup de fruits. Jn 12,24

Après tout, l’Evangile est peut-être le premier essai d’uchronie appliqué dans nos vies d’aujourd’hui ? A nous de faire ou non advenir dans l’avenir un évènement du passé pas si passé.

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Heureux ceux qui donnent sans l’avoir vu

 

Je n’ai pas le pouce vert mais je me suis lancé dans la culture de la tomate l’année dernière avec une vingtaine de plants issus de mes propres semis. J’ai récolté avec beaucoup de fierté 12 modestes kilos. Puis cette année, j’ai voulu faire les choses en grand et j’ai planté une quarantaine de plants pour une récolte … de 15 kg ! Pas besoin d’être fort en math pour s’apercevoir que je suis resté en-deçà de mes espoirs potagers. Il n’importe ! Quelle joie de voir pousser ce que nous semons même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances.

Lorsque mes parents ont acheté la propriété qui deviendrait rapidement la maison de nos vacances, puis la maison familiale et enfin tout simplement « la maison » voilà quarante-deux ans, ma mère a planté un modeste figuier trouvé sur le bord d’une route près de Montélimar. Mon père est décédé peu après et ma mère est partie à son tour vers d’autres cieux. Le figuier a grandi et couvre une partie de la cour intérieure qui garde la fraîcheur et protège des jours bien chauds. Il donne régulièrement à l’automne de beaux fruits qui font aussi le régal des abeilles et des frelons. Il est à lui seul tout un écosystème où la nature nous donne son éternelle leçon de partage, de générosité et d’exubérance. L’arbre donne son ombre aux bons et aux méchants. Il donne, et ma mère, qui a permis ce don, est l’absente. Elle est en creux dans nos vies et chaque fois que nous cueillons ces figues, nous pensons de façon irrépressible à elle qui ne voit plus le fruit de ce qu’elle a semé.

Lorsque Jésus meurt sur la croix, quelle part d’humanité lui permettait de croire aux fruits qu’il avait semés dans le jardin des hommes ? A moins de concevoir un Jésus hiératique qui connaisse, sûr de lui, « comment ça se termine à la fin », nous devons nous interroger sur ce mystère de la transmission, de ces fruits à venir que le semeur ne verra pas. C’est là une leçon de courage que l’humanité ferait bien de méditer.

Comme parents, nous nous sentons responsables de notre progéniture, de ses succès comme de ses échecs. Nous voudrions prévenir les chutes, une boîte de pansements à chacun de leurs pas. Mais voilà ! Nous n’avons pas à voir plus loin que le bout de notre vie et avoir le courage de ne faire que pressentir la beauté des fruits à venir.

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De l’avantage de déménager souvent

 

Notre famille a été amenée à déménager plusieurs fois. D’abord parce qu’à Montréal, le déménagement du 1er juillet de chaque année est pour certains plus qu’une tradition, presqu’une identité culturelle. Puis nous avons déménagé d’un continent à l’autre. Et là les diktats de l’Education nationale (si je dis à l’un d’eux « viens », il vient !) nous ont promené d’une région à l’autre. A la longue, nous ne défaisions plus les cartons. Question de prévoyance. Il n’empêche que même dans ces conditions-là, il faut s’asseoir, faire le tri, passer au crible ce qui est encore bon, toujours bon, de ce qu’il faut mettre au rebut. Cela est-il nécessaire, désirable même ? Cette question est un bon critère même si la décision reste parfois douloureuse à prendre.

Il est difficile de passer sous silence la crise que l’Eglise catholique traverse à moins de faire précisément ce que nous avons toujours fait : nous taire et faire comme si. Au-delà des souffrances infligées aux enfants et à leur famille, souffrances que nous ne  pouvons évidemment que déplorer, je dois dire que je ne suis pas craintif de cette crise qui peut précisément être le début d’un recommencement. La crise vient d’un mot grec κρισις qui veut dire séparer, distinguer et le mot latin qui a donné crible vient justement du mot grec. Passer au crible revient à séparer. Séparer comme dans « séparer le bon grain de l’ivraie ». Non point que la séparation passerait au milieu de la communauté ecclésiale, ce serait trop facile ; mais plus cruellement en dedans de nous. Séparer la part de l’Evangile en nous de la part irréductible qui en chacun de nous refuse l’Evangile. Nous interroger sur ce qui dans notre Eglise de ce temps vibre au plus pur de l’Evangile de Jésus le Christ et savoir jeter aux oubliettes les pesanteurs et les injustices que seul le faux évangile des poussières et de la possession avaient rendues sacrées.

 

 

Dur travail, tri douloureux, chamailleries à venir entre ceux qui veulent garder et ceux qui veulent jeter.

Ce travail de renouvellement passe aussi au sein de la famille quand les parents ne sont plus à l’avant-garde des projets, ne donnent plus le ton parce que voyez-vous ma bonn’dam’, le monde a changé depuis que vous avez tenu votre aîné tout petit dans vos bras, parce que vos enfants voient d’un œil neuf ce que vous voyez désormais d’un œil terne. Il faut accomplir ce travail harassant mais nécessaire, douloureux mais sain, crève-cœur mais revivifiant. Travail de tri entre les choses importantes mais contingentes et accessoires qui furent, des choses importantes mais qui restent essentielles et marquées du sceau de l’amour, c’est-à-dire en définitive de l’amour du Christ.

 

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Prends et lis !

 

En 386 ap. J.C., dans un jardin de Milan, se tient assis un jeune homme désemparé, désespéré de trouver un sens à sa vie. Il pleure à chaudes larmes. Au milieu de ses sanglots, il entend soudain un ange, ou est-ce simplement un enfant répétant dans le jardin d’à côté une comptine qu’il reconnaît :

–      Tolle et lege, tolle et lege ! (prends et lis)

Le jeune homme se saisit du livre qui gisait à ses pieds, la Bible, l’ouvre. Ses yeux tombent sur les Epîtres de Saint-Paul. Tout s’éclaire en lui. Les doutes, les peines s’effacent, son intelligence s’éveille. Saint-Augustin, puisqu’il s’agit de lui, se convertit à la fin de cet été ’36 et deviendra un des penseurs les plus féconds de la pensée chrétienne.

Il a suffi d’un livre, mais pas n’importe lequel, pour que sa vie prenne un cours radicalement différent, que sa vision du monde s’ouvre puis bascule du côté de l’infini. Un enfant innocemment s’est fait le messager de Dieu. Par l’injonction divine de lire, Augustin a cru puis a écrit pour que nous croyions nous aussi à sa suite.

A nous donc, parents et éducateurs de veiller au développement de l’intelligence des enfants dont nous avons charge d’âme et de les enjoindre à lire.

A lire la Bible bien sûr, à lire la science et la littérature, l’histoire et les histoires, les romans et les nouvelles, les aventures qui transportent au loin le voyageur immobile sur la houle de l’imaginaire. C’est un devoir impérieux que de dérober nos jeunes à la captation mercantile et tentaculaire de leur attention, de les soustraire aux marchands de bonheur en quête de « temps de cerveau disponible ».

Ainsi peuvent naître les grands projets de leur vie au service de leurs frères et sœurs pour édifier le monde que Dieu rêve pour l’humanité.

Bonne été et bonnes lectures !

 

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Les deux huiles

 

Il est une huile sainte qui est une marque de salut pour nous autres chrétiens. Il s’agit du Saint-Chrême dont le front de tous les baptisés est oint pour nous rappeler l’onction même du Christ-Oint. C’est une marque de salut individuel mais c’est aussi une marque de salut pour l’humanité régénérée par le don de Jésus sur la croix.

Il existe aussi dans le quotidien de millions de personnes une autre huile qui est le symbole même de la destruction à terme de l’humanité. Elle orne nos tables gourmandes et les yeux des enfants s’illuminent à la vue de cette huile qui s’accorde si bien avec un goûter de belles tartines ou pour égayer une soirée-crêpes. Autant le Saint-Chrême est une huile sainte pour notre salut, autant celle-ci est une huile profane pour notre perte.

Je parle bien sûr de l’huile de palme qui entre dans la composition de tartines au chocolat ou d’agro carburants prétendus verts. Rassurez-vous : je ne vous parlerai pas de la déforestation massive qui en découle en Indonésie et ailleurs ou de nouveaux procédés de production sans déforestation qui seront au point quand il n’y aura plus de forêts à décimer. Cette huile est un produit-phare pour illustrer la bêtise d’une humanité qui court à sa perte en pensant qu’on pourra trouver une planète de rechange dans moins de cinquante ans.

Quel rapport avec la foi en famille ?

Il faut d’abord du courage pour faire comprendre à ses enfants que l’on peut se passer  de certains produits alimentaires si agréables au goût. Il faut aussi du courage pour leur présenter l’avenir de l’environnement avec un savant dosage de lucidité et un minimum d’espoir. C’est là que la foi qui repose sur l’espérance est nécessaire pour affirmer contre toute attente qu’il y aura un avenir et qu’il sera radieux.

Il y a une vingtaine d’années, lorsque je lui parlais des ravages irrémédiables de l’humanité sur l’écosystème, une catholique avait balayé du revers de la main le tableau sombre que je lui peignais :

–      Bah ! Il n’y a pas de soucis à se faire. Dieu arrangera tout ça en un clin d’œil !

Outre que cette posture un peu magique a empêché nombre de chrétiens de prendre conscience de la question environnementale, j’ai pris alors conscience que Dieu « n’arrangera » pas tout ça d’un coup de baguette magique. Au contraire, il nous demande – si nous voulons bien encore de son salut – que nous soyons au quotidien cette baguette magique.

Il n’y aura pas de magie mais des gestes, loin de toute illusion, faits d’informations, d’esprit critique, de décisions prophétiques, de partage des ressources, de sobriété, de coopérations entre tous les humains. Et cette posture exige d’abord d’éduquer nos enfants à ces exigences fortes que nécessite le salut de l’humanité.

 

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A la Pointe du Raz

 

Tout au bout de la Bretagne dans le Finistère, là où la terre finit, se dresse un éperon rocheux. Eperon d’un bateau de pierre qui s’enfonce puis se relève sans cesse au gré des flots qui l’assaillent sans se décourager. La marche n’est pas très longue depuis le stationnement en contrebas mais la demi-heure de randonnée monte jusqu’à la crête et nous cache longtemps le navire de granite. On dépasse le phare de la Marine nationale qui guette et veille pour la sécurité des navires où la plupart des pétroliers du monde se croisent d’un peu trop près. Triste mémoire d’un littoral unique au monde souillé d’un profit trop ardent.

Une fois le phare dépassé, nous sentons son regard invisible qui nous protège le long de la sente. Le site est grandiose mais non sans danger ; une pancarte vers la roche qui descend nous avertit que nous avançons maintenant à nos risques et périls ! Mais l’appel du paysage sublime est le plus fort. Nous approchons au plus près encore bien loin des doigts rocheux que lèchent les vagues, là-bas à plus de trois cents mètres.

Nous avons attendu la fin de la journée pour admirer le site puis nous attendîmes le coucher du jour. Déjà, le soleil déclinant caressait au ras des flots l’île de Sein à moins d’une demi-heure de bateau. C’est de là que partirent de jeunes marins sénans à l’appel de la Liberté un jour de juin ’40. Il fallait être rude et courageux pour laisser tout et répondre à l’appel du plus grand que soi. Habiter ce coin austère au ras des flots doit prédisposer les âmes au dépassement et à l’abnégation.

Nous étions là, mon épouse et trois de nos enfants à contempler le paysage étendu à l’horizon, là où la mer et le ciel se confondent. Le froid piquait mais emmitouflés comme nous le pouvions, le ravissement était le plus fort. Parfois quelques mots, parfois le silence. Quelque chose d’indéfinissable nous saisissait et laissait superflues les paroles des familiers qui partagent un moment unique où la vie, trop souvent gaspillée de soucis, devient intensément vécue.

Nulle prière prononcée car tout le paysage était une longue litanie de louange. Il était là mais ne disait son Nom, ou plutôt le moindre rocher jusqu’au plus petit brin d’herbe disaient sa gloire. Le paysage était sublime, l’avons-nous dit. On n’aurait pu croire que le grandiose de la scène proclamerait à grands cris la louange de Dieu. Bien plus que cela ! Cette heure de contemplation était imprégnée de la discrète présence de Celui qu’annonce une brise légère (1R 19,12).


 

Dieu en famille

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