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Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Jésus est-il très « famille » ?

 

« En ce temps-là, comme Jésus était dans une maison, arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui- là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » Marc (3, 31-35)

Nous approchons  de Noël et nous sommes d’ores et déjà entrés dans le temps de l’Avent. Dans le meilleur des cas, la fête de la Nativité est devenue dans nos sociétés contemporaines la fête familiale par excellence. Pour les jeunes parents, l’histoire de la crèche est l’occasion d’introduire leur enfant aux mystères de la Foi. C’est un temps particulièrement favorable pour que de jeunes adultes redécouvrent les racines de leur éducation chrétienne.

Pourtant, Jésus n’est pas très tendre avec la famille. Dans la fugue de ses douze ans au Temple, il affirme la primauté du Père face à ses parents tourmentés par son absence inexpliquée. (Luc 2, 48-49). Le passage cité en introduction nous montre un Jésus particulièrement distant avec sa famille lorsque celle-ci veut le ramener à la maison et à la raison. A celui qui veut d’abord rendre les derniers hommages à son père qui vient de mourir, il va jusqu’à dire « Laissez-les morts enterrer leurs morts » (Mathieu 8, 21-22).

Il annonce plus tard que le Fils de l’Homme est venu mettre le feu et non la paix, la chicane entre le père et le fils, entre la belle-mère et la belle-fille. (Luc 12, 49-53).

Nous pourrions encore citer plusieurs passages de la Bonne nouvelle du même tonneau et nous serions rapidement convaincus que l’Evangile n’est pas le meilleur livre à poser sur la table du réveillon entre la dinde et la grosse bûche. Cela pourrait jeter un froid dans les conversations !

Jésus est venu nous parler de Dieu. Il est le dernier prophète venu nous annoncer ce que Dieu veut pour chacun d’entre nous. Il vient nous révéler l’intimité du Père. Et nous lui ramenons des histoires de familles, d’héritages à régler, de chicanes à apaiser avec mon frère. La réponse de Jésus est abrupte et directe. Tout cela n’a pas l’importance que devrait avoir la place de Dieu dans notre vie.

Il y a de cela une trentaine d’années à Montréal, un de nos amis lors du baptême de son fils aîné avait porté ce témoignage éclatant: « Maintenant que mon fils est baptisé, il n’est plus seulement mon fils mais il est devenu mon frère » C’était dire en peu de mots ce que l’irruption de Dieu dans l’économie de nos relations humaines et en particulier familiales a de bouleversant. Les rapports ne peuvent plus être les mêmes, les priorités doivent changer. Dans la grande histoire  de l’humanité, la famille est le lieu où peut éclore le fruit de l’amour. Mais ce fruit comme tous les fruits doit éclater pour davantage donner dans la longue chaîne de la transmission de la vie et, si possible, de l’Amour.

En ce sens, la famille doit être à l’image de ce que nous révèle l’Evangile, un lieu de libertés et non de carcans, un lieu de relation à l’Autre et non de relation selon la dette envers l’autre.

La dette asservit, l’amour libère.

 

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Un monde sans Dieu ou avec Dieu ?

 

Philip K. Dick est un romancier américain de science-fiction surtout connu pour son best-seller The man in the high castle, écrit en 1962. Longtemps avant la vogue actuelle de l’uchronie, Dick imagine un monde contemporain dans le cas où Adolf Hitler aurait gagné la guerre en 1948 ! Aujourd’hui, cédant au goût du jour, des historiens de renom n’hésitent pas à mettre tout leur sérieux à construire des scénarios possibles suite à des évènements différents : et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? Et si les Allemands avaient gagné sur la Marne en septembre 14 ? On peut goûter l’exercice ou le disqualifier. On notera au passage que la question de la narration en histoire se pose avec une plus grande acuité aujourd’hui où les frontières entre romanciers et historiens s’effacent au grand bonheur de l’édition à succès.

En Physique dans le domaine de la mécanique quantique et en cosmologie, on parle de mondes possibles, voire de mondes parallèles existant non plus dans un Univers mais dans un Multivers. Délire de théoriciens de la Physique ? Questionnement légitime pouvant déboucher sur des avancées significatives de la connaissance ? Un peu des deux sans doute car les progrès de l’esprit humain sont tributaires des questions qu’on se pose plus que des réponses qu’on trouve.

Et si Jésus était resté modeste charpentier toute sa vie ? Et si Jésus n’était pas mort sur la croix ? Et si ses disciples avaient réussi à sauver le Sauveur, quitte à le kidnapper au mépris des Ecritures (Il fallait que tout cela s’accomplisse Lc 24,26) ?

Loin de moi l’idée de construire des « mondes possibles » postchrétien ou pour mieux dire achrétien dans ce cas. Mais poser cette question plus que théorique peut nous amener à une réflexion qui nous touche de plus près au cœur de notre foi.

Le fait qu’un évènement soit arrivé n’a d’importance que dans la mesure où il a eu et continue d’avoir un impact dans notre vie. Nous vivons de nos jours dans un monde issu dans une certaine mesure des décombres du 11 septembre 2001 à New-York. En revanche, que vous ayez traversé une rue plutôt qu’une autre voilà 20 ans pour aller chercher du pain est ce qu’on appelle un non-évènement (à moins que vous vous soyez fait renverser dans l’autre rue !).

La vraie question de l’évènement Jésus-ressuscité n’est donc pas tant son effectivité que sa pertinence dans nos vies aujourd’hui.

Au fond, quand nous tenons le Christ loin de notre vie, quand nous expérimentons l’absence de Dieu dans un quotidien dont il est si facile de le tenir à l’écart, nous empêchons dans nos vies, du moins, que la Résurrection arrive. Ce n’est plus de l’uchronie mais plutôt de la non-actualisation du Salut de Dieu. A ce moment, se poser la question de la réalité de l’évènement n’est pas blasphématoire mais notre vie inhabitée devient là une blessure faite à l’Amour de Dieu.

Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul. S’il meurt, il donne beaucoup de fruits. Jn 12,24

Après tout, l’Evangile est peut-être le premier essai d’uchronie appliqué dans nos vies d’aujourd’hui ? A nous de faire ou non advenir dans l’avenir un évènement du passé pas si passé.

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Heureux ceux qui donnent sans l’avoir vu

 

Je n’ai pas le pouce vert mais je me suis lancé dans la culture de la tomate l’année dernière avec une vingtaine de plants issus de mes propres semis. J’ai récolté avec beaucoup de fierté 12 modestes kilos. Puis cette année, j’ai voulu faire les choses en grand et j’ai planté une quarantaine de plants pour une récolte … de 15 kg ! Pas besoin d’être fort en math pour s’apercevoir que je suis resté en-deçà de mes espoirs potagers. Il n’importe ! Quelle joie de voir pousser ce que nous semons même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances.

Lorsque mes parents ont acheté la propriété qui deviendrait rapidement la maison de nos vacances, puis la maison familiale et enfin tout simplement « la maison » voilà quarante-deux ans, ma mère a planté un modeste figuier trouvé sur le bord d’une route près de Montélimar. Mon père est décédé peu après et ma mère est partie à son tour vers d’autres cieux. Le figuier a grandi et couvre une partie de la cour intérieure qui garde la fraîcheur et protège des jours bien chauds. Il donne régulièrement à l’automne de beaux fruits qui font aussi le régal des abeilles et des frelons. Il est à lui seul tout un écosystème où la nature nous donne son éternelle leçon de partage, de générosité et d’exubérance. L’arbre donne son ombre aux bons et aux méchants. Il donne, et ma mère, qui a permis ce don, est l’absente. Elle est en creux dans nos vies et chaque fois que nous cueillons ces figues, nous pensons de façon irrépressible à elle qui ne voit plus le fruit de ce qu’elle a semé.

Lorsque Jésus meurt sur la croix, quelle part d’humanité lui permettait de croire aux fruits qu’il avait semés dans le jardin des hommes ? A moins de concevoir un Jésus hiératique qui connaisse, sûr de lui, « comment ça se termine à la fin », nous devons nous interroger sur ce mystère de la transmission, de ces fruits à venir que le semeur ne verra pas. C’est là une leçon de courage que l’humanité ferait bien de méditer.

Comme parents, nous nous sentons responsables de notre progéniture, de ses succès comme de ses échecs. Nous voudrions prévenir les chutes, une boîte de pansements à chacun de leurs pas. Mais voilà ! Nous n’avons pas à voir plus loin que le bout de notre vie et avoir le courage de ne faire que pressentir la beauté des fruits à venir.

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De l’avantage de déménager souvent

 

Notre famille a été amenée à déménager plusieurs fois. D’abord parce qu’à Montréal, le déménagement du 1er juillet de chaque année est pour certains plus qu’une tradition, presqu’une identité culturelle. Puis nous avons déménagé d’un continent à l’autre. Et là les diktats de l’Education nationale (si je dis à l’un d’eux « viens », il vient !) nous ont promené d’une région à l’autre. A la longue, nous ne défaisions plus les cartons. Question de prévoyance. Il n’empêche que même dans ces conditions-là, il faut s’asseoir, faire le tri, passer au crible ce qui est encore bon, toujours bon, de ce qu’il faut mettre au rebut. Cela est-il nécessaire, désirable même ? Cette question est un bon critère même si la décision reste parfois douloureuse à prendre.

Il est difficile de passer sous silence la crise que l’Eglise catholique traverse à moins de faire précisément ce que nous avons toujours fait : nous taire et faire comme si. Au-delà des souffrances infligées aux enfants et à leur famille, souffrances que nous ne  pouvons évidemment que déplorer, je dois dire que je ne suis pas craintif de cette crise qui peut précisément être le début d’un recommencement. La crise vient d’un mot grec κρισις qui veut dire séparer, distinguer et le mot latin qui a donné crible vient justement du mot grec. Passer au crible revient à séparer. Séparer comme dans « séparer le bon grain de l’ivraie ». Non point que la séparation passerait au milieu de la communauté ecclésiale, ce serait trop facile ; mais plus cruellement en dedans de nous. Séparer la part de l’Evangile en nous de la part irréductible qui en chacun de nous refuse l’Evangile. Nous interroger sur ce qui dans notre Eglise de ce temps vibre au plus pur de l’Evangile de Jésus le Christ et savoir jeter aux oubliettes les pesanteurs et les injustices que seul le faux évangile des poussières et de la possession avaient rendues sacrées.

 

 

Dur travail, tri douloureux, chamailleries à venir entre ceux qui veulent garder et ceux qui veulent jeter.

Ce travail de renouvellement passe aussi au sein de la famille quand les parents ne sont plus à l’avant-garde des projets, ne donnent plus le ton parce que voyez-vous ma bonn’dam’, le monde a changé depuis que vous avez tenu votre aîné tout petit dans vos bras, parce que vos enfants voient d’un œil neuf ce que vous voyez désormais d’un œil terne. Il faut accomplir ce travail harassant mais nécessaire, douloureux mais sain, crève-cœur mais revivifiant. Travail de tri entre les choses importantes mais contingentes et accessoires qui furent, des choses importantes mais qui restent essentielles et marquées du sceau de l’amour, c’est-à-dire en définitive de l’amour du Christ.

 

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Prends et lis !

 

En 386 ap. J.C., dans un jardin de Milan, se tient assis un jeune homme désemparé, désespéré de trouver un sens à sa vie. Il pleure à chaudes larmes. Au milieu de ses sanglots, il entend soudain un ange, ou est-ce simplement un enfant répétant dans le jardin d’à côté une comptine qu’il reconnaît :

–      Tolle et lege, tolle et lege ! (prends et lis)

Le jeune homme se saisit du livre qui gisait à ses pieds, la Bible, l’ouvre. Ses yeux tombent sur les Epîtres de Saint-Paul. Tout s’éclaire en lui. Les doutes, les peines s’effacent, son intelligence s’éveille. Saint-Augustin, puisqu’il s’agit de lui, se convertit à la fin de cet été ’36 et deviendra un des penseurs les plus féconds de la pensée chrétienne.

Il a suffi d’un livre, mais pas n’importe lequel, pour que sa vie prenne un cours radicalement différent, que sa vision du monde s’ouvre puis bascule du côté de l’infini. Un enfant innocemment s’est fait le messager de Dieu. Par l’injonction divine de lire, Augustin a cru puis a écrit pour que nous croyions nous aussi à sa suite.

A nous donc, parents et éducateurs de veiller au développement de l’intelligence des enfants dont nous avons charge d’âme et de les enjoindre à lire.

A lire la Bible bien sûr, à lire la science et la littérature, l’histoire et les histoires, les romans et les nouvelles, les aventures qui transportent au loin le voyageur immobile sur la houle de l’imaginaire. C’est un devoir impérieux que de dérober nos jeunes à la captation mercantile et tentaculaire de leur attention, de les soustraire aux marchands de bonheur en quête de « temps de cerveau disponible ».

Ainsi peuvent naître les grands projets de leur vie au service de leurs frères et sœurs pour édifier le monde que Dieu rêve pour l’humanité.

Bonne été et bonnes lectures !

 

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Les deux huiles

 

Il est une huile sainte qui est une marque de salut pour nous autres chrétiens. Il s’agit du Saint-Chrême dont le front de tous les baptisés est oint pour nous rappeler l’onction même du Christ-Oint. C’est une marque de salut individuel mais c’est aussi une marque de salut pour l’humanité régénérée par le don de Jésus sur la croix.

Il existe aussi dans le quotidien de millions de personnes une autre huile qui est le symbole même de la destruction à terme de l’humanité. Elle orne nos tables gourmandes et les yeux des enfants s’illuminent à la vue de cette huile qui s’accorde si bien avec un goûter de belles tartines ou pour égayer une soirée-crêpes. Autant le Saint-Chrême est une huile sainte pour notre salut, autant celle-ci est une huile profane pour notre perte.

Je parle bien sûr de l’huile de palme qui entre dans la composition de tartines au chocolat ou d’agro carburants prétendus verts. Rassurez-vous : je ne vous parlerai pas de la déforestation massive qui en découle en Indonésie et ailleurs ou de nouveaux procédés de production sans déforestation qui seront au point quand il n’y aura plus de forêts à décimer. Cette huile est un produit-phare pour illustrer la bêtise d’une humanité qui court à sa perte en pensant qu’on pourra trouver une planète de rechange dans moins de cinquante ans.

Quel rapport avec la foi en famille ?

Il faut d’abord du courage pour faire comprendre à ses enfants que l’on peut se passer  de certains produits alimentaires si agréables au goût. Il faut aussi du courage pour leur présenter l’avenir de l’environnement avec un savant dosage de lucidité et un minimum d’espoir. C’est là que la foi qui repose sur l’espérance est nécessaire pour affirmer contre toute attente qu’il y aura un avenir et qu’il sera radieux.

Il y a une vingtaine d’années, lorsque je lui parlais des ravages irrémédiables de l’humanité sur l’écosystème, une catholique avait balayé du revers de la main le tableau sombre que je lui peignais :

–      Bah ! Il n’y a pas de soucis à se faire. Dieu arrangera tout ça en un clin d’œil !

Outre que cette posture un peu magique a empêché nombre de chrétiens de prendre conscience de la question environnementale, j’ai pris alors conscience que Dieu « n’arrangera » pas tout ça d’un coup de baguette magique. Au contraire, il nous demande – si nous voulons bien encore de son salut – que nous soyons au quotidien cette baguette magique.

Il n’y aura pas de magie mais des gestes, loin de toute illusion, faits d’informations, d’esprit critique, de décisions prophétiques, de partage des ressources, de sobriété, de coopérations entre tous les humains. Et cette posture exige d’abord d’éduquer nos enfants à ces exigences fortes que nécessite le salut de l’humanité.

 

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A la Pointe du Raz

 

Tout au bout de la Bretagne dans le Finistère, là où la terre finit, se dresse un éperon rocheux. Eperon d’un bateau de pierre qui s’enfonce puis se relève sans cesse au gré des flots qui l’assaillent sans se décourager. La marche n’est pas très longue depuis le stationnement en contrebas mais la demi-heure de randonnée monte jusqu’à la crête et nous cache longtemps le navire de granite. On dépasse le phare de la Marine nationale qui guette et veille pour la sécurité des navires où la plupart des pétroliers du monde se croisent d’un peu trop près. Triste mémoire d’un littoral unique au monde souillé d’un profit trop ardent.

Une fois le phare dépassé, nous sentons son regard invisible qui nous protège le long de la sente. Le site est grandiose mais non sans danger ; une pancarte vers la roche qui descend nous avertit que nous avançons maintenant à nos risques et périls ! Mais l’appel du paysage sublime est le plus fort. Nous approchons au plus près encore bien loin des doigts rocheux que lèchent les vagues, là-bas à plus de trois cents mètres.

Nous avons attendu la fin de la journée pour admirer le site puis nous attendîmes le coucher du jour. Déjà, le soleil déclinant caressait au ras des flots l’île de Sein à moins d’une demi-heure de bateau. C’est de là que partirent de jeunes marins sénans à l’appel de la Liberté un jour de juin ’40. Il fallait être rude et courageux pour laisser tout et répondre à l’appel du plus grand que soi. Habiter ce coin austère au ras des flots doit prédisposer les âmes au dépassement et à l’abnégation.

Nous étions là, mon épouse et trois de nos enfants à contempler le paysage étendu à l’horizon, là où la mer et le ciel se confondent. Le froid piquait mais emmitouflés comme nous le pouvions, le ravissement était le plus fort. Parfois quelques mots, parfois le silence. Quelque chose d’indéfinissable nous saisissait et laissait superflues les paroles des familiers qui partagent un moment unique où la vie, trop souvent gaspillée de soucis, devient intensément vécue.

Nulle prière prononcée car tout le paysage était une longue litanie de louange. Il était là mais ne disait son Nom, ou plutôt le moindre rocher jusqu’au plus petit brin d’herbe disaient sa gloire. Le paysage était sublime, l’avons-nous dit. On n’aurait pu croire que le grandiose de la scène proclamerait à grands cris la louange de Dieu. Bien plus que cela ! Cette heure de contemplation était imprégnée de la discrète présence de Celui qu’annonce une brise légère (1R 19,12).


 

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Le cobalt est-il dangereux pour la solidarité ?

 

J’entamais le début d’un chapitre avec ma classe de Sixième sur les sources d’énergie. J’en ai profité pour leur parler du travail des enfants du Congo contaminés par l’extraction du cobalt qui entre dans la fabrication des batteries de téléphone portable.

Selon Amnesty international, certains enfants travaillent jusqu’à douze heures par jour pour un salaire de un à deux dollars au milieu de la poussière toxique dans des galeries mal étayées.

Les enfants de ma classe se démarquent du reste de leur génération : ils ne jurent que par l’achat d’un prochain téléphone portable quand celui-ci ne fait pas déjà partie de leur quotidien. Ils m’écoutaient donc avec attention. Le malaise s’installa doucement dans la salle de classe. Deux élèves en particulier avaient l’air particulièrement soucieux.

J’entendis quelque chose comme des petits pas dans le couloir. La porte s’entrouvrit timidement. Soudain, il était là ; j’en étais sûr. Je me suis rappelé la scène par la suite. Ce ne pouvait être une hallucination. Certains de mes élèves parmi les plus soucieux le voyaient sans doute.

Un petit Congolais de huit ou neuf ans, aux doigts noircis par la poussière de cobalt se tenait un peu en retrait de la porte et nous regardait de ses yeux caves, terribles, les orbites rentrées par la toux persistante. Il n’osait en fait nous déranger. Le malaise dans la classe devenait palpable.

Le silence gêné se déchira sur la question d’un élève plus interpellé que les autres :

– M’sieur, si je touche mon portable, est-ce que moi aussi, je vais m’empoisonner ?

Cette question que je n’attendais pas me surprit. Il fallait répondre à l’angoisse soudaine de cet élève. Du moins, l’inquiétude qui sourdait à travers l’interrogation avait eu le mérite de rendre le silence moins lourd. Le petit Congolais s’effaçait dans la pénombre de cette fin d’après-midi. Je le vis nettement reculer. Il ne voulait pas déranger.

La seconde question fusa aussitôt :

– M’sieur, et si je fais tomber mon portable, est-ce que j’aurai du cobalt si je passe mon doigt sur la fêlure ?

Cette fois, plus de doute. Les petits pas légers de l’enfant du Congo s’évanouissaient dans le couloir. Il ne voulait pas être en retard car la route était déjà longue jusqu’au Katanga. Et puis, il ne voulait pas déranger.

Or quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, il s’assiéra alors sur son trône de gloire, et toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il séparera les uns d’avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d’avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.

Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite:  » Venez, les bénis de mon Père: prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde.

Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; nu, et vous m’avez vêtu; j’ai été malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi.  »

Alors les justes lui répondront:  » Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim, et vous avons-nous donné à manger; avoir soif, et vous avons-nous donné à boire?

Quand vous avons-nous vu étranger, et vous avons-nous recueilli; nu, et vous avons-nous vêtu? Quand vous avons-nous vu malade ou en prison, et sommes-nous venus à vous?  »

Et le Roi leur répondra:  » En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Matt, 25, 31-40

 

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Sortie de famille à Pâques

 

Marcel Gauchet a pu, voilà quelques années dire que le christianisme était la religion de la sortie de la religion. Cette formule un peu étrange n’annonçait pas la fin programmée du christianisme dans nos sociétés mais que son essence de par l’incarnation du Christ dans la condition humaine était un chemin de liberté à partir duquel l’être humain pouvait concevoir et développer un domaine autonome de Dieu. Il y a donc un paradoxe à voir le progrès de l’esprit humain sembler jusqu’à nier l’héritage chrétien dans nos sociétés alors même que la quête d’autonomie est inscrite au cœur du christianisme des origines.

Le Christ nous veut libre car il ne saurait y avoir d’amour sans liberté d’aimer. Et la première conséquence de ce postulat de la liberté est sa mise à mort sur la croix. Bien sûr, les douze légions d’anges auraient pu arranger « tout ça » mais alors la liberté de croire et d’aimer aurait été abolie. « Il fallait que les Ecritures s’accomplissent » comme l’explique Jésus en route pour le village d’Emmaüs.

On retrouve ce même paradoxe dans les régimes de liberté démocratique où la liberté d’expression est garantie jusqu’aux adversaires de la démocratie libérale. C’est là sa fragilité la plus béante mais aussi son honneur le plus grand. En ces temps troublés où la résurgence du fascisme prend la forme d’une radicalité religieuse qui se veut totale et conquérante, violente et purificatrice, c’est le plus grand défi des citoyens de pays où l’Etat est de droit que d’affirmer ce principe de liberté aussi pour les personnes qui violentent la démocratie en bénéficiant même des garanties de la liberté de ce vivre ensemble.

Enfin dans une famille en pleine évolution, l’éducation et les soins apportés aux tout petits depuis la naissance jusqu’à leur plein épanouissement adulte passe aussi par l’affirmation de cette liberté qui seule, peut parachever l’éducation dispensée pendant de nombreuses années au sein de l’amour parental et fraternel.

On aimerait comme parents les garder tout petits mais il arrive un moment où ce qui reste de ces années de soins patients, de nuits blanches et d’oubli de soi, ce ne sont que quelques photos sur une étagère. Il y a là une petite mort à vivre que connaissent tous les parents dont les enfants sont partis du giron familial. Tous les parents le vivent mais les parents chrétiens peuvent lever les yeux vers la croix et se rappeler que le don de la liberté aux enfants est de la même nature que le don de la liberté du Christ à l’humanité, au risque de la crucifixion.

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Inconditionnelle gratuité

 

Quand nous avons, ma femme et moi, accompagné notre fille aînée à l’aéroport pour son départ vers l’Asie, l’émotion était palpable. C’était un départ pour plusieurs mois et normalement, un projet pour plusieurs années. Depuis quelques jours, c’était aussi l’émotion à la maison auprès de ses plus jeunes sœurs auxquelles elle est particulièrement attachée.

Lorsque, la veille au soir, j’étais parti pour ma chorale du lundi au Conservatoire, j’avais rebroussé chemin au bout d’un kilomètre. Après tout, me disais-je, le conservatoire pouvait attendre une semaine. Si la pensée était naturelle, je fus surpris de voir ma fille en avoir les larmes aux yeux. Nous nous sommes serrés tous les trois, ma femme, ma fille et moi, tout en nous disant que nous nous aimons.

Pour tout dire, j’étais un peu surpris de sa réaction. J’étais surpris qu’elle soit surprise de mon retour. J’étais surpris qu’elle ne sache pas qu’il était important que je revinsse pour elle. En fait, il est naturel pour un parent de nourrir au long de sa vie un sentiment d’amour pour ses enfants. Mais l’expérience de l’amour normalement inconditionnel qu’un parent nourrit à votre égard est, à tous égards, quelque chose de tout sauf de naturel. Quand un enfant entre à l’âge adulte, il découvre l’Intérêt, le grand dieu qui régit et régule nos relations sociales. Il découvre l’absence de gratuité qui peut sourdre d’une société fondée sur le donnant-donnant. Mais toujours reviendra-t-il au souvenir d’une enfance fondée, si le parent s’en montre digne, sur l’amour inconditionnel (je vous renvoie à l’excellent et classique Comment vraiment aimer votre enfant du Dr Ross Campbell). Peut-être est-ce là la source d’une nostalgie qui peut nous pousser à tenter de retrouver ce paradis à jamais perdue.

Loin de moi l’idée d’assimiler la relation humano-divine à l’image de l’amour parental. Il reste que le caractère inconditionnel de l’amour divin pour sa créature trouve un écho dans la nature sans condition qu’un parent déploie envers son enfant.

Quand on découvre l’amour de Dieu pour chacun de nous, on reste comme étonné devant le caractère inéluctable de cet amour immérité. Car un amour mérité est un amour payé, payé de retour alors que l’amour de Dieu est de l’ordre de la gratuité absolue. Cet amour sans idée de retour est à l’œuvre au sein de la Trinité telle que représentée par Ivan Roublev : une circulation d’amour sans fin et sans frein entre le Père, le Fils et l’Esprit.

L’amour dans lequel Dieu nous demande de nous insérer et qu’il nous est si difficile comme humains de saisir en toute simplicité est un dialogue incessant entre le Créateur et sa créature dans l’absence rigoureusement totale d’obligation de retour. La seule condition de cet amour est précisément d’être sans condition. Et c’est pourquoi Dieu est le premier à se déclarer et à se dévoiler.

Tu as du prix à mes yeux et je t’aime Is 43, 4

 

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