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Dieu en famille,

Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Le Juif et le mendiant, le préjugé et le croissant

Seul, bras croisés, au milieu des saluts nazis

Le 10 juillet 1941, la population catholique du petit village de Jedwabne en Pologne orientale, inspirée par les nouveaux occupants allemands, ont massacré 1600 de leurs concitoyens avec l’assentiment du conseil municipal et du prêtre. Le récit des sept survivants donne la nausée devant le raffinement de cruauté déployée. Il faut préciser que les victimes que leurs bourreaux connaissaient et côtoyaient depuis de nombreuses années, étaient juives. Seule une famille a eu le courage d’héberger cachés dans leur ferme, les survivants le restant de la guerre. Elle n’a jamais voulu que leur courage soit reconnu publiquement de peur de représailles du reste des villageois !

Dans un tout autre domaine, et sur une note plus légère, une expérience de philosophie morale a montré que les gens se montraient plus généreux et compatissants envers les mendiants lorsqu’on diffusait dans le voisinage une odeur de croissants chauds !

Dans ces deux situations, le comportement des uns et des autres semblent conditionné par l’environnement : l’entraînement des semblables sous le coup d’une haine basée sur des préjugés, une simple odeur de croissant dans l’autre. Depuis l’apport de Gustave Le Bon dans son livre La psychologie des foules (1895), on en sait un plus sur le comportement grégaire des foules mais toujours bien peu sur l’influence du croissant chaud sur la bonté humaine ! Mais là n’est pas la question.

Comment une famille a eu le courage de l’humanité au milieu du déferlement de la barbarie ? Pourquoi cette famille a persisté à voir dans le visage de ces gens pourchassés celui familier de leurs voisins ? Pourquoi certaines montreront de la compassion même en absence de croissant chauds ?

Comme croyants, nous pensons que Dieu est à l’origine de l’amour que nous portons à nos frères et sœurs. Mais il n’y a pas d’amour sans geste d’amour. Rester les bras croisés devant l’ami en détresse tout en priant pour lui, relève du pharisaïsme le plus pur. Or, nous affrontons notre vie durant une foule de situations où nos semblables ont besoin de notre humanité. Parfois les situations sont anodines et, par conséquent, fréquentes. D’autres relèvent de l’extrême et sont par le fait même plus rares. Dans tous les cas, notre devoir de fils et fille de l’humain est de nous préparer à ces situations pour vivre debout face aux exigences de solidarité avec l’Autre.

Cette préparation, cet entraînement nécessite au quotidien de prier, de renoncer à désespérer, de ne pas remâcher la rancœur, de rester vigilant face aux injustices, de se faire exigent face aux atteintes à notre environnement. C’est au fond, au fil des jours que nous tissons une vie plus humaine devant le regard de nos enfants, de notre conjoint et de nos amis. Au prix de ces efforts, nous aurons plus de chances de toujours percevoir le visage de notre prochain, avec ou sans odeur de croissant chaud. Alors peut se faire le passage de l’amour de Dieu en nous vers l’autre.

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Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Chair de pierre ou pierre vivante ?

 

« Jésus était sorti du Temple et s’en allait, lorsque ses disciples s’approchèrent pour lui faire remarquer les constructions du Temple.
Alors, prenant la parole, il leur dit : « Vous voyez tout cela, n’est-ce pas ? Amen, je vous le dis : il ne restera pas ici pierre sur pierre ; tout sera détruit. » Mathieu 24, 1-2

Lorsque les disciples de Jésus s’extasiaient devant la beauté du Temple de Jérusalem, celui-ci s’est sans doute associé à leur émerveillement. Comme pour tout juif pratiquant, Jérusalem et son temple étaient depuis leur plus tendre enfance ce vers quoi les portait leur foi inculquée dès le plus jeune âge. Et pourtant, loin de sacraliser les pierres de ce temple pour lequel il pouvait montrer un zèle et une sainte colère, Jésus se montre philosophe et prédit la destruction du Temple. Cette prophétie a dû troubler les disciples. Mais il ne fallut pas attendre la fin du monde pour détruire ce qui n’était déjà que le second temple. Le premier, celui dit de Salomon, avait été détruit par les Babyloniens de Nabuchodonosor II en 587 av. J.C., le second attendra la victoire de Titus en l’an 70 de notre ère pour qu’il n’en subsiste que les ruines actuelles : un mur et de quoi se lamenter pour plusieurs siècles.

Déjà, face à la Samaritaine, Jésus avait mis de l’eau dans son vin ce qui, nous le savons depuis les noces de Cana, ne lui posait aucune difficulté.

« Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.
Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. » Jean 4 20

Loin du rituel qui rassure et fait de nous de bons petits pratiquants sûrs de leur bonne foi, Jésus nous demande une adoration qui vienne du cœur et qui nous relie les uns aux autres. Car la foi dans le Christ suppose de mettre la relation à l’autre au centre de nos préoccupations. Tous les lieux de la Bible ne sont importants que dans la mesure où nous en faisons le lieu de notre cœur. Mont Garizim, Temple de Jérusalem, Eglise de Saint-Pierre de Rome ? Peu importe si nous investissons de sacré ce qui n’est que pierre ou poutre. Le seul sacré est l’humain : la meilleure preuve en est que Dieu ne s’est pas incarné pour sauver les meubles mais bien l’humanité. Et pas l’humanité avec un grand h mais chaque homme et chaque femme, incarnés dans son quotidien avec ses difficultés d’homme et de femme.

Après, chacun d’entre nous est de son temps et porte une histoire qu’il partage avec d’autres. J’ai eu le cœur serré en voyant Notre-Dame de Paris brûler. J’ai pensé à tous les ouvriers qui ont bâti durement ce merveilleux temple dédié à l’adoration de Dieu, tous les moments historiques de la communauté nationale vécues et célébrés dans ces murs. Mais j’ai davantage pleuré comme Français que comme chrétien. Et j’ai été encore plus touché, à la suite de l’afflux de dons, d’entendre le père Guy Gibert demander qu’on soit aussi réactif pour sortir les sans-abri de la rue. Un homme à la rue, un enfant qui grelotte, une famille privée d’eau et d’électricité, ce sont autant de temples qui brûlent et désespèrent.

Pierre, dans sa première épître, nous le rappelle en parlant du Christ :

« Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu.
Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. » 1 Pierre 2 4-5

Nous pouvons choisir d’être des chairs de pierre. Mais Dieu, dans sa puissance peut faire surgir de pierre des fils d’Abraham. Nous pouvons vivre aussi notre foi dans le Christ en esprit et en vérité. Et devenir des pierres vivantes, brûlant du feu d’amour pour nos frères et sœurs.

 

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Les deux solitudes


On dit parfois du Canada qu’il est habité de deux solitudes qui s’ignorent pour parler des populations anglophones et francophones, s’inscrivant chacune dans une communauté de destin basée sur la seule cohabitation. Au lieu de se chercher, l’ignorance de l’autre permet de taire les divergences et de réduire les tensions.

L’être, dans sa condition humaine, tait parfois sa quête d’absolu et ignore la transcendance à portée de main. L’ignorance de Dieu fait moins mal que la recherche parfois éperdue d’absolu. Le divin, cependant, ne saurait ignorer sa créature. Le grand horloger de Voltaire est aussi commode que fade. Et l’Homme dans sa fatuité croit que Dieu l’ignore parce que lui ignore Dieu. Comme l’amant ne peut ignorer l’aimée, Dieu cherche l’homme.

Va-t-il finir par le trouver ? Encore faudrait-il que l’Homme trouve en lui l’humanité qui est la sienne. Dans Les racines du ciel de Romain Gary, le héros Morel, optimiste invétéré, déclare : « Il faudra inventer une piqûre spéciale … On trouvera bien ça un jour. J’ai toujours été un gars confiant, moi. Je crois au progrès. On mettra sûrement en vente des comprimés d’humanité. On en prendra un à jeun le matin dans un verre d’eau avant de fréquenter les autres. Alors là, du coup, ça deviendra intéressant et on pourra même faire de la politique… »

Au fond, dans le couple Homme-Dieu, les deux sont peut-être à la recherche de la même personne. Jésus, en prenant notre condition, s’est affirmé le Fils de l’Homme. Ne nous disait-il pas qu’il venait montrer le chemin de l’accomplissement, de notre achèvement sous la conduite de l’Amour ? Mais l’Homme existe-t-il ? Dieu croit-il à l’existence de l’Homme ?

Peut-être que les nominalistes avaient raison. L’Homme n’existe pas mais il existe des hommes. Ainsi l’amour de Dieu n’est pas l’amour d’un concept abstrait mais l’amour d’une réalité concrète. Et cette réalité concrète, la Bonne Nouvelle, c’est que c’est chacun d’entre nous !

La famille est justement un des lieux de la société où se rend possible la rencontre de l’Autre à travers la rencontre quotidienne de l’autre, le conjoint, les enfants, les amis, les parents éloignés, la maisonnée-monde.

Finalement, Dieu ne croit pas à l’homme et sans doute qu’Il n’y a jamais cru. C’est trop compliqué ce machin et ça ne marche pas. Il croit plutôt en chacun de nous.

Et nous, croyons suffisamment en Dieu pour croire en notre humanité ?

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Les premiers savent-ils qu’ils seront derniers ?

 

Il y a quelque temps, un chef d’Etat sûr de lui a pu déclarer sans ambages que dans la vie, « il y a des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Nul doute que la modestie et la simplicité du personnage ne le range pas parmi les gens de rien. Une certaine morale de l’action condamne l’échec comme la marque d’une indolence, d’une paralysie de la volonté et d’une nonchalance coupable qui rend finalement les ratés responsables de leur misérable vie. Sous d’autres latitudes, les tenants d’une lecture pour le moins étrange de l’Evangile considéraient la richesse et la réussite sociale comme la marque d’une bénédiction de Dieu. A contrario, l’échec décliné selon différentes modalités (alcoolisme, divorce, violence conjugale, chômage, etc.) montraient la face visible de la malédiction divine.

Pourtant, beaucoup connaissent dans leur entourage des gens de rien sans qui tout serait différent. Des gens dévoués aux autres qui tiennent la main des mourants ou des malades parqués dans leur solitude, qui visitent les détenus isolés dans leur vie brisée par le crime, des femmes seules qui courent après leur pension alimentaire pour pouvoir donner un avenir à leur enfant, des passeurs anonymes qui tendent la main au migrant conspué, des militants écologistes qui payent de leur vie leur engagement pour la survie de notre planète. Et la liste est longue, de plus en plus longue, de ces gens de rien que nul trophée ne récompensera, que nulle médaille ne distinguera.

Il serait bon qu’en famille, en ce début de Carême nous nous rappelions que pour ceux qui veulent suivre le Christ, il n’y a pas d’amour sans acte d’amour, ni d’amour là où règne l’exclusion et l’indifférence aux injustices.

… Le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde.

Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !”

Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?”

Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.”

Mathieu 25, 34-40

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Conversations avec mon écureuil

 

J’ai la chance d’habiter une maison à flanc de coteau. Devant moi s’étend une petite vallée plantée de nombreuses vignes. Le soleil couchant derrière les modestes hauteurs laissent la pénombre s’épandre, seulement percée ça et là par les lumières des maisons d’en face.

La nature comme d’habitude est généreuse même si les hommes s’arrangent pour qu’elle vive à crédit. Les animaux se fraient un lieu pour survivre, les plantes abondent dans les espaces que nous n’avons pas encore colonisés.

Au milieu des nombreuses vignes, il n’est pas rare de voir apparaître un lièvre, une biche ou un faisan. Je contemple le spectacle en m’installant sous un noyer noir. J’aime y lire à portée d’une tasse de café.

Je fus, il y a peu, interrompu dans ma lecture par l’observation d’un couple d’écureuils qui sautillaient de branche en branche. Le mâle, un peu farouche se tenait sur les hauteurs tandis que la femelle s’enhardit sur les branches les plus basses. Je ne bougeai pas de peur de perdre cet instant précieux où la barrière des espèces tombe. Elle se tenait là, cette femelle écureuil avec sa queue en panache, à moins d’un mètre. J’aurai pu allonger la main. Cela a duré quelques secondes mais le temps avait l’air suspendu.

Soudain, elle m’a demandé :

–      Vous habitez chez vos parents ?

Non, non, ce n’est pas cela ! A dire vrai, je n’ai pas bien compris ses premiers mots. J’étais tellement abasourdi d’entendre un écureuil parler. Et puis, elle avait un accent et une voix haut perchée.

–      Je vous vois souvent récolter des noix dans ma cour.

Je m’en voulus tout de suite de répondre une telle banalité mais j’aurais voulu vous y voir entamer une conversation intelligente avec un écureuil qui parle. Elle me dit qu’elle s’appelait Roussette (le prénom a été changé) et qu’elle s’était installée avec son mari et ses trois enfants dans la région depuis peu. J’ignorais que les écureuils aussi pouvaient être mutés pour des raisons professionnelles. En fait, j’étais totalement ignorant du monde des écureuils.

Ils cherchaient pour l’hiver un logis plus chaud.

–      Pourrions-nous nous installer dans votre grenier jusqu’au printemps ?

Je compris instantanément que la préoccupation maternelle l’avait poussée, davantage que son mâle un peu pusillanime, à affronter le danger pour le bien-être de sa famille.

–      Ma foi, lui dis-je, je n’y vois pas d’inconvénient. La maison est chauffée et les combles vous seront plus confortables.

Ils s’installèrent le soir même pour mon plus grand plaisir, mais moins pour celui de mes filles qui dorment juste en dessous de cette partie du grenier. Vous n’avez pas idée du raffut qu’une modeste famille d’écureuils peut mener de nuit dans un grenier quand le silence envahit la maison !

La conversation s’anima. Une amitié s’installa.

Je me faisais rapidement à sa petite voix et à son accent charmant. Elle venait de Provence, me précisa-t-elle. Je lui lisais quelques passages de mes livres en sirotant mon café, elle grignotait quelques noisettes apportées en collation tout en donnant des nouvelles de sa famille. Elle me parlait des chasseurs qui envahissaient la forêt de leurs détonations. Une de ses amies, chargée d’enfants était devenue veuve à la dernière saison.

Je m’inquiétais naïvement pour sa famille avec tous les dangers que la nature lui tendait.

–      La nature ? me demanda-t-elle d’un ton narquois.

–      Oui, par exemple, les serpents, répliquai-je.

–      Oh, mais les serpents ne sont pas les plus dangereux !

Tant de candeur me confondait :

–      Comment, Roussette ? Ignores-tu que les serpents tuent chaque année cinq mille personnes ? Je pensais bien égoïstement aux humains.

Elle me répondit d’une phrase que je n’ai jamais oubliée depuis, surtout après ce qui s’est passé quelques semaines plus tard :

–      Et toi ? Ignores-tu que les hommes tuent chaque année soixante-dix milliards d’animaux ? Pour les manger, pour les gaspiller, en colonisant tous les espaces restés sauvages, par pur plaisir ou par simple ignorance, parce que les hommes ne voient en nous que ce qu’ils peuvent en tirer.

Je n’écoutai plus tellement j’avais honte. Soixante-dix milliards, c’était quand même beaucoup. Si cinq mille ans représentaient un jour, les animaux que nous tuions chaque année représentaient quarante mille ans ! Non seulement Roussette était bien renseignée, mais pour ma plus grande honte, elle avait aussi lu la Bible !

–      Quand Dieu vous a dit de vous reproduire et de dominer toute la terre et les animaux et les plantes (Gn 1,28) et tout ce qui est vivant, vous a-t-il demandé de détruire sa Création ? Quand Jésus vous montre les oiseaux du ciel qu’il nourrit sans souci du lendemain ou la beauté des lys qui surpasse les plus riches dans toute leur splendeur (Mt 6, 24-34), vous demande-t-il de nier la beauté du monde pour l’opulence d’un banquet dont tous les Lazare sont exclus ?

Roussette me cita même Laudato si du Pape François avec sa dénonciation de la culture du déchet:

–      La montée des inégalités chez nos frères les hommes va de pair avec la destruction de notre environnement. Il n’y a pas de respect de la Création sans combat pour un partage plus équitable des ressources.

Sur le coup, j’étais bien étonné que les écureuils même lisent les encycliques du Pape bien assis dans leur canopée; mais après tout, François d’Assise parlait bien aux animaux, le Pape pouvait bien leur écrire une encyclique.

Le réquisitoire continua pour ma plus grande confusion mais je dois dire que les arguments de Roussette portaient. Elle avait plus le souci de la Nature comme d’un bien commun et j’appréciai au fond qu’elle parle des Hommes dont elle souffrait tant comme de ses frères. Il y avait plus de sagesse dans un si petit animal que chez beaucoup d’Homo prétendus sapiens.

Au cours des jours suivants, Roussette me fit découvrir les merveilles de la nature telles que les voyaient les animaux et les plantes (car elle avait aussi quelques amis du côté des chênes, des frênes et des bouleaux).

Puis plus rien.

Je restai inquiet sous mon arbre à l’attendre. Longtemps. En vain.

J’arpentai les sentiers et les vignes à sa recherche. Je l’ai trouvée au bout d’une semaine, étranglée par le collet d’un chasseur qui aimait bien manger du lapin (mais pas de l’écureuil). Fou de douleur, je vis à travers mes larmes ses petits yeux mi-clos, couleur noisette qui semblaient me dire d’un air narquois :

–      Tu vois cette année, je fais partie des soixante-dix milliards… Si tu m’as bien aimée, aime la Nature, chéris la Création, fais-la aimer à tes enfants car il n’y aura pas de planète de rechange. Et elle en vaut bien la peine !

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L’Innommable

 

Dans ma famille, on m’appelle le râleur. Ou encore le grognon. Pour d’obscures raisons liées à une éventuelle mauvaise humeur chronique dont je me défends avec acharnement. Si j’émets çà et là quelques critiques, ce ne saurait être des râleries mais des critiques constructives visant à améliorer le fonctionnement en famille ( !) Mais comme chacun sait, on n’est jamais mieux trahi que par les siens. Je dois ce surnom, et j’y tiens, à mes parents qui m’en ont affublé depuis ma tendre enfance. Et comme on ne guérit pas de son enfance, surtout quand elle a été heureuse, il me sert de pansement dans les jours où quelques souvenirs heureux me hantent ; ce sont parfois les plus difficiles à supporter.

Nous recevons tous des surnoms dont beaucoup remontent à la première vie familiale. Pour certains, c’est le boute-en-train, d’autres la joviale ou encore Sœur sourire pour la renfrognée de service ou le boudeur pour celui qui fréquente les coins reculés de la maison en cas de frustration.

Souvent le surnom repose tout de même sur un comportement récurrent. On peut compter sur la perspicacité de la famille pour monter en épingle tel ou tel trait de caractère. Cependant, le surnom peut virer rapidement à l’étiquette, soit que le jugement soit hâtif, caricatural ou réducteur, soit que le surnommé se sente obligé à se conformer aux attentes de son entourage pour le meilleur et pour le pire.

On peut se sentir réduit à une partie de ce que l’on est et ignoré dans les multiples virtualités de notre être, nié dans les possibilités que l’on a d’être au monde. Le surnom réduit et limite l’être dans toute sa complexité.

Que dire alors du nom ou des noms que nous prêtons à Dieu, soit dans nos prières ce qui après tout est anodin, mais surtout dans nos discours sur le divin où le nom que nous prêtons à Dieu en dit plus sur ce que l’on pense de lui que sur ce qu’Il est réellement. Le Tout-Puissant, le Très-Haut (ou le Très-Bas), le Consolateur, le Prince de la Paix, etc. peuvent nous aider dans la quête spirituelle mais aussi nous ralentir en tenant de saisir l’Insaisissable.

Dans La Source que je cherche, Lytta Basset nous met précisément en garde de ne pas chercher à enfermer Dieu dans un nom. Elle rappelle l’importance chez les Hébreux de ne pas prononcer le nom qui est au-dessus de tout nom, le fameux tétragramme YHWH. On peut, selon elle, dire plus facilement ce que Dieu n’est pas, que ce qu’il est. Dieu serait même Celui qui n’est pas là où on pense le trouver (Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? Luc 24,5) Cette invitation exigeante est là pour nous rappeler que personne n’a le monopole du discours sur Dieu et que la nature divine éternellement inaccessible ne peut se laisser réduire à quelques attributs forcément réducteurs.

Si l’on considère enfin que le Royaume de Dieu est en nous et qu’une part de nous relève du divin (Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut Ps 82, 6), alors réduire une personne à un surnom est réduire la part de Dieu qui est en nous, à une toute petite expression de ce que l’amour de Dieu a placé au plus intime de notre cœur. Nous aussi, pauvres humains, nous sommes insaisissables depuis que Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait dieu.

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Jésus est-il très « famille » ?

 

« En ce temps-là, comme Jésus était dans une maison, arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui- là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » Marc (3, 31-35)

Nous approchons  de Noël et nous sommes d’ores et déjà entrés dans le temps de l’Avent. Dans le meilleur des cas, la fête de la Nativité est devenue dans nos sociétés contemporaines la fête familiale par excellence. Pour les jeunes parents, l’histoire de la crèche est l’occasion d’introduire leur enfant aux mystères de la Foi. C’est un temps particulièrement favorable pour que de jeunes adultes redécouvrent les racines de leur éducation chrétienne.

Pourtant, Jésus n’est pas très tendre avec la famille. Dans la fugue de ses douze ans au Temple, il affirme la primauté du Père face à ses parents tourmentés par son absence inexpliquée. (Luc 2, 48-49). Le passage cité en introduction nous montre un Jésus particulièrement distant avec sa famille lorsque celle-ci veut le ramener à la maison et à la raison. A celui qui veut d’abord rendre les derniers hommages à son père qui vient de mourir, il va jusqu’à dire « Laissez-les morts enterrer leurs morts » (Mathieu 8, 21-22).

Il annonce plus tard que le Fils de l’Homme est venu mettre le feu et non la paix, la chicane entre le père et le fils, entre la belle-mère et la belle-fille. (Luc 12, 49-53).

Nous pourrions encore citer plusieurs passages de la Bonne nouvelle du même tonneau et nous serions rapidement convaincus que l’Evangile n’est pas le meilleur livre à poser sur la table du réveillon entre la dinde et la grosse bûche. Cela pourrait jeter un froid dans les conversations !

Jésus est venu nous parler de Dieu. Il est le dernier prophète venu nous annoncer ce que Dieu veut pour chacun d’entre nous. Il vient nous révéler l’intimité du Père. Et nous lui ramenons des histoires de familles, d’héritages à régler, de chicanes à apaiser avec mon frère. La réponse de Jésus est abrupte et directe. Tout cela n’a pas l’importance que devrait avoir la place de Dieu dans notre vie.

Il y a de cela une trentaine d’années à Montréal, un de nos amis lors du baptême de son fils aîné avait porté ce témoignage éclatant: « Maintenant que mon fils est baptisé, il n’est plus seulement mon fils mais il est devenu mon frère » C’était dire en peu de mots ce que l’irruption de Dieu dans l’économie de nos relations humaines et en particulier familiales a de bouleversant. Les rapports ne peuvent plus être les mêmes, les priorités doivent changer. Dans la grande histoire  de l’humanité, la famille est le lieu où peut éclore le fruit de l’amour. Mais ce fruit comme tous les fruits doit éclater pour davantage donner dans la longue chaîne de la transmission de la vie et, si possible, de l’Amour.

En ce sens, la famille doit être à l’image de ce que nous révèle l’Evangile, un lieu de libertés et non de carcans, un lieu de relation à l’Autre et non de relation selon la dette envers l’autre.

La dette asservit, l’amour libère.

 

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Un monde sans Dieu ou avec Dieu ?

 

Philip K. Dick est un romancier américain de science-fiction surtout connu pour son best-seller The man in the high castle, écrit en 1962. Longtemps avant la vogue actuelle de l’uchronie, Dick imagine un monde contemporain dans le cas où Adolf Hitler aurait gagné la guerre en 1948 ! Aujourd’hui, cédant au goût du jour, des historiens de renom n’hésitent pas à mettre tout leur sérieux à construire des scénarios possibles suite à des évènements différents : et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? Et si les Allemands avaient gagné sur la Marne en septembre 14 ? On peut goûter l’exercice ou le disqualifier. On notera au passage que la question de la narration en histoire se pose avec une plus grande acuité aujourd’hui où les frontières entre romanciers et historiens s’effacent au grand bonheur de l’édition à succès.

En Physique dans le domaine de la mécanique quantique et en cosmologie, on parle de mondes possibles, voire de mondes parallèles existant non plus dans un Univers mais dans un Multivers. Délire de théoriciens de la Physique ? Questionnement légitime pouvant déboucher sur des avancées significatives de la connaissance ? Un peu des deux sans doute car les progrès de l’esprit humain sont tributaires des questions qu’on se pose plus que des réponses qu’on trouve.

Et si Jésus était resté modeste charpentier toute sa vie ? Et si Jésus n’était pas mort sur la croix ? Et si ses disciples avaient réussi à sauver le Sauveur, quitte à le kidnapper au mépris des Ecritures (Il fallait que tout cela s’accomplisse Lc 24,26) ?

Loin de moi l’idée de construire des « mondes possibles » postchrétien ou pour mieux dire achrétien dans ce cas. Mais poser cette question plus que théorique peut nous amener à une réflexion qui nous touche de plus près au cœur de notre foi.

Le fait qu’un évènement soit arrivé n’a d’importance que dans la mesure où il a eu et continue d’avoir un impact dans notre vie. Nous vivons de nos jours dans un monde issu dans une certaine mesure des décombres du 11 septembre 2001 à New-York. En revanche, que vous ayez traversé une rue plutôt qu’une autre voilà 20 ans pour aller chercher du pain est ce qu’on appelle un non-évènement (à moins que vous vous soyez fait renverser dans l’autre rue !).

La vraie question de l’évènement Jésus-ressuscité n’est donc pas tant son effectivité que sa pertinence dans nos vies aujourd’hui.

Au fond, quand nous tenons le Christ loin de notre vie, quand nous expérimentons l’absence de Dieu dans un quotidien dont il est si facile de le tenir à l’écart, nous empêchons dans nos vies, du moins, que la Résurrection arrive. Ce n’est plus de l’uchronie mais plutôt de la non-actualisation du Salut de Dieu. A ce moment, se poser la question de la réalité de l’évènement n’est pas blasphématoire mais notre vie inhabitée devient là une blessure faite à l’Amour de Dieu.

Si le grain de blé ne meurt pas, il reste seul. S’il meurt, il donne beaucoup de fruits. Jn 12,24

Après tout, l’Evangile est peut-être le premier essai d’uchronie appliqué dans nos vies d’aujourd’hui ? A nous de faire ou non advenir dans l’avenir un évènement du passé pas si passé.

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Heureux ceux qui donnent sans l’avoir vu

 

Je n’ai pas le pouce vert mais je me suis lancé dans la culture de la tomate l’année dernière avec une vingtaine de plants issus de mes propres semis. J’ai récolté avec beaucoup de fierté 12 modestes kilos. Puis cette année, j’ai voulu faire les choses en grand et j’ai planté une quarantaine de plants pour une récolte … de 15 kg ! Pas besoin d’être fort en math pour s’apercevoir que je suis resté en-deçà de mes espoirs potagers. Il n’importe ! Quelle joie de voir pousser ce que nous semons même si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances.

Lorsque mes parents ont acheté la propriété qui deviendrait rapidement la maison de nos vacances, puis la maison familiale et enfin tout simplement « la maison » voilà quarante-deux ans, ma mère a planté un modeste figuier trouvé sur le bord d’une route près de Montélimar. Mon père est décédé peu après et ma mère est partie à son tour vers d’autres cieux. Le figuier a grandi et couvre une partie de la cour intérieure qui garde la fraîcheur et protège des jours bien chauds. Il donne régulièrement à l’automne de beaux fruits qui font aussi le régal des abeilles et des frelons. Il est à lui seul tout un écosystème où la nature nous donne son éternelle leçon de partage, de générosité et d’exubérance. L’arbre donne son ombre aux bons et aux méchants. Il donne, et ma mère, qui a permis ce don, est l’absente. Elle est en creux dans nos vies et chaque fois que nous cueillons ces figues, nous pensons de façon irrépressible à elle qui ne voit plus le fruit de ce qu’elle a semé.

Lorsque Jésus meurt sur la croix, quelle part d’humanité lui permettait de croire aux fruits qu’il avait semés dans le jardin des hommes ? A moins de concevoir un Jésus hiératique qui connaisse, sûr de lui, « comment ça se termine à la fin », nous devons nous interroger sur ce mystère de la transmission, de ces fruits à venir que le semeur ne verra pas. C’est là une leçon de courage que l’humanité ferait bien de méditer.

Comme parents, nous nous sentons responsables de notre progéniture, de ses succès comme de ses échecs. Nous voudrions prévenir les chutes, une boîte de pansements à chacun de leurs pas. Mais voilà ! Nous n’avons pas à voir plus loin que le bout de notre vie et avoir le courage de ne faire que pressentir la beauté des fruits à venir.

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Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

De l’avantage de déménager souvent

 

Notre famille a été amenée à déménager plusieurs fois. D’abord parce qu’à Montréal, le déménagement du 1er juillet de chaque année est pour certains plus qu’une tradition, presqu’une identité culturelle. Puis nous avons déménagé d’un continent à l’autre. Et là les diktats de l’Education nationale (si je dis à l’un d’eux « viens », il vient !) nous ont promené d’une région à l’autre. A la longue, nous ne défaisions plus les cartons. Question de prévoyance. Il n’empêche que même dans ces conditions-là, il faut s’asseoir, faire le tri, passer au crible ce qui est encore bon, toujours bon, de ce qu’il faut mettre au rebut. Cela est-il nécessaire, désirable même ? Cette question est un bon critère même si la décision reste parfois douloureuse à prendre.

Il est difficile de passer sous silence la crise que l’Eglise catholique traverse à moins de faire précisément ce que nous avons toujours fait : nous taire et faire comme si. Au-delà des souffrances infligées aux enfants et à leur famille, souffrances que nous ne  pouvons évidemment que déplorer, je dois dire que je ne suis pas craintif de cette crise qui peut précisément être le début d’un recommencement. La crise vient d’un mot grec κρισις qui veut dire séparer, distinguer et le mot latin qui a donné crible vient justement du mot grec. Passer au crible revient à séparer. Séparer comme dans « séparer le bon grain de l’ivraie ». Non point que la séparation passerait au milieu de la communauté ecclésiale, ce serait trop facile ; mais plus cruellement en dedans de nous. Séparer la part de l’Evangile en nous de la part irréductible qui en chacun de nous refuse l’Evangile. Nous interroger sur ce qui dans notre Eglise de ce temps vibre au plus pur de l’Evangile de Jésus le Christ et savoir jeter aux oubliettes les pesanteurs et les injustices que seul le faux évangile des poussières et de la possession avaient rendues sacrées.

 

 

Dur travail, tri douloureux, chamailleries à venir entre ceux qui veulent garder et ceux qui veulent jeter.

Ce travail de renouvellement passe aussi au sein de la famille quand les parents ne sont plus à l’avant-garde des projets, ne donnent plus le ton parce que voyez-vous ma bonn’dam’, le monde a changé depuis que vous avez tenu votre aîné tout petit dans vos bras, parce que vos enfants voient d’un œil neuf ce que vous voyez désormais d’un œil terne. Il faut accomplir ce travail harassant mais nécessaire, douloureux mais sain, crève-cœur mais revivifiant. Travail de tri entre les choses importantes mais contingentes et accessoires qui furent, des choses importantes mais qui restent essentielles et marquées du sceau de l’amour, c’est-à-dire en définitive de l’amour du Christ.

 

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