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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Les loups dans la bergerie

 

On en parle beaucoup. On s’en inquiète. On dit même que l’Église catholique connaît une période tellement difficile qu’elle pourrait ne jamais s’en relever. Depuis quelques années, et particulièrement dans les derniers mois, nous essuyons une vague déferlante de dénonciations, d’allégations, d’accusations en matière d’agressions sexuelles faites par des prêtres et des religieux auprès de mineurs, garçons et filles, notamment des enfants arrivés au seuil de l’adolescence.

Bien souvent ces horreurs sont sortis de l’ombre à la faveur d’un contexte qui incitait à briser le silence et facilitait les prises de parole, comme des appels à tous en vue d’appuyer un recours collectif en justice. Des hommes et des femmes parvenus à l’âge adulte osent enfin parler. Les faits allégués remontent à bon nombre d’années, dix, vingt ou même trente ans. Des abuseurs sont ainsi rattrapés; des prêtres maintenant âgés sont dénoncés.

L’attention du public se porte donc aujourd’hui sur ce phénomène particulier. Prêtres ou frères sont pointés du doigt. Non pas tous, mais un nombre significatif, voire impressionnant. Dans certains diocèses, certains collèges, certaines communautés, certains pays, ils sont légions, à ce qu’on dit. Rien ne nous prouve que l’hécatombe soit finie. Comment s’assurer que tout le monde a parlé? Que tous les coupables ont été dénoncés?

Je ne veux pas plaider pour la défense des accusés. Il faut laisser la justice faire son travail. Et ne jamais porter entrave ni imposer le silence. Au contraire, nous devons faciliter les dénonciations, accompagner les victimes, écouter ceux et celles qui osent porter plainte. Des crimes ont été commis. Des vies sont brisées. Des enfances ont été volées.

Le pape François, dans son allocution donnée à la fin de la réunion spéciale des évêques délégués de toutes les assemblées épiscopales du monde (Rome 21-24 février), a pris la peine d’élargir la question, de cerner l’ampleur mondiale du phénomène de la pédophilie. Il ne s’agissait pas de se défendre en accusant les autres. Il s’agissait d’être complet, d’être vrai : le phénomène est largement répandu en bien des pays. Il n’est pas d’hier. C’est une plaie sociale universelle déjà bien documentée. Il est injuste de s’en prendre à la seule Église catholique. Ne soyons pas myopes ni naïfs. Ouvrons les yeux.

Ceci dit, il faut, tout en réagissant avec grande fermeté et en faisant la vérité sur les tristes abus d’autrefois et d’aujourd’hui dans l’Église, travailler à ce que ces incidents douloureux et pervers ne se reproduisent plus. Il faut travailler en amont. Notamment au niveau de l’accès au sacerdoce ou à la vie religieuse. Les candidats, avant d’être admis, doivent être profondément investigués quant à leur équilibre psychologique et à leur maturité affective et sexuelle.

Nos activités de recrutement et nos pratiques d’accession à la vie religieuse et à la prêtrise exigent des précautions extrêmes. Car le défi est immense. Selon les lois actuelles, il s’agit pour les candidats de s’engager à vivre le célibat, donc la chasteté particulière à l’homme seul, à la femme seule. Certes une communauté accompagne le frère, le prêtre ou la sœur dans sa vie affective et sociale. Mais cela ne suffit pas, si le candidat n’est pas déjà éprouvé et n’a pas atteint la maturité humaine que seuls peuvent donner l’âge et une expérience significative de la vie adulte dans un cadre plus large et plus complet.

Revenons en arrière et voyons comment se faisaient les choses, il n’y a pas si longtemps au Québec. Des jeunes entraient à l’âge de 12 ans dans le format obligé du cours classique. Souvent ils étaient pensionnaires. Jusqu’à l’âge de 20 ans, ils étaient encadrés au maximum dans un vivre communautaire unisexe, sans véritable occasion de connaître l’autre sexe. Par ailleurs, il y avait cette pression latente des éducateurs, souvent des prêtres dans les séminaires, qui cultivaient la vocation des jeunes pour les voir basculer joyeusement, à la fin, dans le grand séminaire. Sans compter le rêve des parents qui se sacrifiaient pour permettre à leur enfant d’avoir de bonnes études et qui voyaient d’un très bon œil le fait d’avoir un prêtre dans la famille.

Et c’est à l’âge de 20 ans que l’entrée au grand séminaire ou dans telle communauté religieuse devait se faire. Pour une autre longue période d’internat, avec un programme de formation très braqué sur les études. C’est donc un homme forcément incomplet qui se présentait finalement pour le ministère. Comment éviter alors certaines tangentes ou déviations qui pourront conduire, soit à une sortie en douce de l’état religieux ou clérical pour lequel le personnage n’était pas fait vraiment, soit à des accommodements ou compensations qui pouvaient prendre la forme de déviances ou d’habitudes lourdes comme l’alcoolisme, la pornographie, la pédophilie, soit à mener une vie double en couple homo ou hétéro sexuel? Certes, il faut nous garder de généraliser, Mais avouons que de tels parcours vocationnels ne favorisaient pas la saine maturité et l’équilibre socioaffectif nécessaires à l’exercice optimum du sacerdoce. Ici comme ailleurs la grâce ne fait pas fi de la nature.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Je pense qu’on a – du moins au Québec – beaucoup porté attention à la qualité des étapes du cheminement vocationnel pour y apporter les changements nécessaires. On a resserré les critères d’admission. Les candidats se présentent plus vieux, après avoir vécu des expériences de vie plus variées et s’être réellement confrontés à leur sexualité pour la mieux assumer et l’intégrer davantage. Leur choix de vie dans le célibat a de grandes chances d’être plus net, plus libre, plus personnel.

Par ailleurs, il y aurait beaucoup à dire de tous ces milieux « incitatifs » autrefois pour des prédateurs sexuels en quête de victimes. Pensons aux centres paroissiaux de loisirs, aux groupes de petits-chanteurs, aux enfants de chœur, aux troupes scouts, aux camps d’été, etc. Les parents faisaient confiance et ne se doutaient pas qu’ils envoyaient parfois leur enfant dans la gueule du loup.

Oui, la crise actuelle ouvre nos yeux sur nos pratiques passées. Elle devrait aussi nous mener à mieux identifier les situations où des enfants sont plus à risque, à mieux les encadrer et à s’enquérir toujours de la fiabilités des intervenants adultes, prêtres, religieux ou laïcs qui leur sont affectés. Il serait vain de ne faire que dénoncer et condamner. Il faut réagir, courageusement et lucidement, et travailler à enrayer efficacement les causes qui ont rendu les horreurs possibles.

Fr Jacques Marcotte, OP
Québec

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Enregistrer les armes à feu. Oui ou non?

 

Il peut sembler que cela ne soit pas une bonne affaire

Il s’en trouve pour dire que ce serait une atteinte à la liberté des gens que de les obliger à déclarer qu’ils possèdent une arme à feu. Chacun n’a-t-il pas le droit de disposer de son argent comme il le veut et de s’approprier les objets qu’il désire? À chacun son hobby! Posséder une arme et s’en servir correctement ne fait de mal à personne! Il faut faire confiance aux gens.

D’autres s’insurgent contre toute ingérence dans leur vie privée. Cela ne regarde qu’eux seuls le fait de posséder une arme. De quel droit viendrait-on contrôler ce que j’ai dans ma maison. Est-ce qu’un simple permis ne suffirait pas à valider mon acquisition et ma possession d’une arme?

La possession d’une arme à feu concerne un petit nombre d’individus, à savoir les passionnés de la chasse, les compétiteurs de tir à la carabine, les collectionneurs de vieux fusils, etc. A quoi bon faire une loi pour contrôler un petit nombre d’individus qui n’ont aucune intention malveillante et qui souhaitent s’intéresser paisiblement aux armes qu’ils détiennent discrètement chez eux?

 

Pourtant

Nous avons déjà une loi adoptée à l’Assemblée nationale du Québec qui prévoit une échéance pour son application et des sanctions face à toute dérogation. Beaucoup d’argent public a déjà été investi pour mettre en place le registre approprié. Ce serait dommage qu’il ne serve à rien. Les arguments qui militaient en faveur de la mise en œuvre de ce contrôle seraient-ils soudainement devenus périmés?

 

Sérieusement

Il me paraît que nous vivons un rapport amour / haine à l’égard des armes à feu. Autant elles peuvent s’avérer utiles pour sauver notre pays lorsqu’elles sont dans les mains de nos soldats, et autant elles sont nécessaires parfois pour prévenir des crimes lorsqu’elles sont dans les mains de nos policiers, elles deviennent dangereuses quand elles sont entre les mains d’un bandit, d’un maniaque, d’un imbécile, d’un terroriste. Combien d’attentats ont eu lieu où l’arme à feu a été dévastatrice? Nous savons les histoires de tireurs fous, d’assassins surgis de quelque mouvement extrémiste. Rappelons-nous les massacres dans les écoles, les attentats dans un magasin, dans un marché, dans une foule, ici ou ailleurs, aux USA, en France.

Chaque fois qu’il arrive un drame, on se dit : cela doit cesser! Il faut contrôler le port et la possession des armes. Le danger n’est pas illusoire. Nous avons eu suffisamment de catastrophes mortifères. Il faut développer une manière de contrôler la circulation, la mise en marché et la possession des armes à feu.

Certaines armes sont plus dangereuses que les autres. Certains possesseurs d’armes sont plus à risque que d’autres. Or il vaut mieux prévenir que guérir. Certes le registre ne nous assurera la sécurité pas à 100%, mais il constituera une banque utile d’informations; il sera un outil de travail important pour la prévention, pour les enquêtes éventuelles, pour une gestion plus efficace de la paix publique et privée, etc.

 

À bien y penser

La liberté de chacun n’est pas un absolu dans le monde sociétal où nous sommes. Le bien commun passe avant le bien particulier. Les valeurs de non-violence et de sécurité l’emportent sur le droit personnel à disposer d’instruments essentiellement dangereux dont l’usage peut causer la mort. Il est donc normal que certaines contraintes concernant la possession personnelle d’armes à feu, vue leur dangerosité, puissent nous rassurer et mettre de l’ordre quant à leur répartition et leur circulation dans nos communautés.

Il faut prévoir que l’usage du registre des armes sera limité à la Sureté du Québec et à la Gendarmerie Royale Canadienne ou à d’autres corps de police mandatés. Tout l’monde n’aura pas accès à ces documents. La confidentialité doit être protégée. On peut penser que ce contrôle est globalement analogue à celui déjà bien établi et respecté de l’enregistrement des automobiles.

Il est certain que tous ne sont pas concernés par cette politique. Tous ne possèdent pas d’armes à feu. Mais tous éventuellement vont profiter de cette régie. Il s’agit d’une démarche collective dont la rigueur d’application est essentielle pour, à la fin, assurer une meilleure protection de chaque individu dans notre société.

Fr Jacques Marcotte, OP

Québec


Note : c’était le 28 janvier, en la fête de saint Thomas d’Aquin, quand j’ai écrit cet article. J’ai voulu – tout en m’amusant un peu – imiter la manière d’argumenter de ce théologien, telle que nous la retrouvons dans la Somme théologique.On me pardonnera ce petit exercice qui m’a rappelé le temps de mes études.

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Le temps de tourner la page

 

2018 n’est plus! Annus horribilis, disent certains. Sentiment de reculades pendant tout ce temps. Reculades accélérées en bien des chantiers et projets. L’environnement. La paix. Les migrations. Non pas que tout s’écroule, mais que tout nous paraît si fragile et mal assuré à tous les plans. De quoi 2019 sera-t-il fait? Pouvons-nous inverser la tendance au recul et à la morosité? Nous faudra-t-il encore longtemps nous réfugier dans le conservatisme?

Au plan ecclésial, celui de l’Église catholique dans mon pays, se dégage une impression de silence obligé, d’un état d’amortissement. C’est la non-parole! Aurait-on peur de débattre? Ou bien tout va-t-il si bien? Comme sur des roulettes? Avec un air d’aller qui nous emporte dans l’auto-valorisation? Ou plutôt, tout serait-il maintenant sur la glace? Des avancées organisationnelles récentes ont pourtant été menées avec courage. Les regroupements paroissiaux ont eu lieu. C’est le temps du repos… On en a assez! Il nous reste à vivre nos communautés en leurs nouveaux cadres. C’est le temps d’assimiler et de gérer au mieux cette nouvelle répartition d’églises et de paroisses. Le temps aussi pour évaluer ces nouvelles situations et pour nous y ajuster. Pour le moment, nous révisons à la baisse nos effectifs. Allons-nous maintenant rebondir? L’Esprit Saint nous ménage sans doute des surprises. Nous vivons maintenant le silence de l’humilité, de la pauvreté!

Au plan de la politique et des pays, ce n’est guère plus facile. Tout semble remis en question depuis l’avènement d’un certain président américain. L’homme secoue toutes les instances de son pays et d’ailleurs. Il semble n’avoir peur de rien. Beaucoup s’en inquiète. Un certain énervement se manifeste. Comme toujours la France bât la marche et sonne le réveil pour ses raisons apparemment domestiques. Réveil de quoi? Réveil pour quoi?

Pour ma part, je m’étonne qu’aucune voix de ralliement ne s’élève vraiment. Je ne vois pas de leadership qui se montre, une figure qui rassemblerait les gens. Les vedettes d’hier retournent lentement dans l’anonymat. Les Merkel, Obama, Macron, Trudeau! Leurs étoiles pâlissent. Les convictions, les rêves, l’énergie demeurent et nourrissent l’optimisme d’un bon nombre, mais on ne sait pour quelle utopie ou quelle nouvelle réalité.

Avec l’arrivée de 2019, nous croyons peut-être pouvoir tourner la page de notre mauvais rêve. Heureux alors de nous retrouver devant une page blanche où nous pencher pour une nouvelle écriture, un nouveau dessin. Mais alors ce sera quoi? Ce n’est pas à moi de le dire. Mais parions que les traits seront d’abord et encore timides et délicats. Notre plan se cherche encore. Plusieurs y mettront la main et, à la fin peut-être, la page sera peut-être toute pleine de merveilleuses couleurs, inédites, plus précises, révélatrices de découvertes que nous sommes encore loin de soupçonner.

Que faut-il nous souhaiter pour l’An Neuf. De la patience! Car ce sera peut-être long avant la sortie du tunnel. De la tolérance! Parce que nous sommes plusieurs à nous poser en connaisseurs et que nous avons besoin de l’effort et des idées de chacun, chacune. De la confiance! Parce qu’on y arrivera avec la bonne volonté et les ressources d’un grand nombre. De la sérénité dans l’abandon! Parce que nous allons vers un avenir qui nous dépasse. De la liberté dans les initiatives! Parce que c’est une condition indispensable où nous pourrons créer, faire vraiment du neuf.

Bonne et heureuse Année 2019!

Jacques Marcotte, OP . Québec

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Bravo Amanda!

 

On a beaucoup parlé ces derniers jours de la déception des franco-ontariens exprimée lors de l’annonce des restrictions budgétaires de la nouvelle administration provinciale concernant les soutiens institutionnels à la langue française, notamment au niveau du projet attendu de la création d’une université entièrement de langue française en Ontario. Le gouvernement de M. Doug Ford, nouvellement installé, a choisi de couper dans les services aux francophones de façon assez significative. Ces décisions ont suscité de vives réactions et contribué à alerter grandement l’opinion publique. Les réactions ont été nombreuses, généralisées et surprenantes. Et pas seulement en Ontario, mais partout au Canada, y compris au Québec

La répondante du dossier au sein du conseil des ministres, Mme Caroline Mulroney, a paru d’abord attristée par les décisions de son Chef, mais finalement on l’a vue se résigner. S’efforçant même de défendre les orientations prises et d’atténuer l’ampleur des dommages anticipés. On ne pouvait faire autrement pour le moment, selon elle.

Or une jeune femme, membre élue du parti conservateur, députée de Glengarry-Prescott-Russell (un comté à forte concentration francophone), Mme Amanda Simard, a réagi de façon intense et passionnée. Avec une belle détermination et beaucoup de liberté et de franchise, elle a démontré tout de suite qu’elle avait à cœur cette cause.

Madame Simard, nouvelle venue au parlement ontarien, a 29 ans. Elle avait déjà une certaine expérience au plan municipal et régional. Elle a pris le temps de consulter les gens de son comté. Elle a puisé auprès de ses commettants beaucoup de solidarité et de soutien. Aurait-elle le courage de poser un geste personnel radical pour aller jusqu’au bout de ses convictions?  Sans doute cette femme n’était pas liée comme sa collègue Madame Mulroney par la réserve ministérielle, mais elle a joué gros en optant pour se désolidariser complètement de l’orientation du gouvernement de Monsieur Ford. Elle a choisi de se retirer du caucus conservateur.

Son geste courageux a été salué par plusieurs. C’était David contre Goliath! Elle a déjà gagné par la valeur emblématique de son geste pour toute la francophonie canadienne.

Merci Amanda pour ton courage qui, à vrai dire, dépasse la cause que tu as voulu servir.  Ton geste ne va peut-être pas arrêter le monstre, mais il va retarder le processus qui allait s’enclencher. Et il va tout probablement susciter une forte réaction en chaine. Le prix payé pour poser ce geste d’éclat nous vaut une inspiration lumineuse et nous apporte de l’espoir. Ton geste nous donne confiance dans les jeunes qui s’amènent pour prendre la relève.

Certes l’enjeu est important pour toute la francophonie en Amérique. La force assimilatrice de l’anglais se donne toute permission de s’imposer et contribue à bafouer le droit reconnu officiellement à la langue française partout au Canada. Contrairement à d’autres qui se mettent volontiers à plat-ventre, tu as choisi de te tenir debout. Merci! Ton témoignage nous inspire. Il nous encourage.

Notre démocratie et la gouvernance qu’elle accompagne s’en porteraient bien mieux s’il y avait plus de courage chez les élus, un courage comme celui dont a fait preuve Madame Amanda Simard.

Jacques Marcotte, OP

Québec

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Quels leaders pour aujourd’hui et demain?

Source : France Bleu

Octobre 18 s’achève sur des nouvelles alarmantes. Cela se passe au Brésil, aux États-Unis d’Amérique, encore et toujours en Syrie, en Afghanistan, et même en Allemagne.
Nous apprenons les choix populaires de certains pays, qui nous surprennent et n’ont rien fait pour nous rassurer. Des pays s’engagent dans des virages durs et sévères. On appelle cela choisir la droite, mais c’est peut-être aussi tout le contraire de choisir le droit.

Les gens préfèrent de plus en plus la ligne dure, exigeante, répressive, régressive plutôt que de suivre un chemin de tolérance, d’accommodement, d’intégration.

Pourquoi en est-il ainsi? D’où nous vient cette tendance au durcissement? Est-ce la peur? Est-ce la démagogie? Est-ce la faute aux fake news ou à la presse, comme on se plait à le dire? Ou bien est-ce la faute des réseaux sociaux qui s’agitent à propos de tout et de rien, et qui sèment la confusion?
À bien observer les événements et à réfléchir sur tout ce qui se passe à grande échelle dans le monde, on a peut-être raison d’être pessimiste et perplexe. Est-ce que nous n’allons pas tout droit dans le mur de quelque anarchie, de quelque néo-totalitarisme? Notre démocratie serait-elle malade pour être à ce point inefficace et si souvent chaotique? Comment se fait-il que le gros bon sens du respect, du droit et de la justice ne s’impose pas davantage ou qu’il soit si lent à se faire valoir?
Nous assistons de plus en plus à des polarisations extrêmes de la « gauche » ou de la « droite ». Il est évident que la solution durable et raisonnable va se trouver du côté du juste milieu. Position équilibrée, ni trop à droite ni trop à gauche. Mais les thèmes modérées et ordinaires ne sont pas vendeurs. Les gens aiment mieux les émotions fortes, les nouveautés dont on parle avec avidité. Savons-nous qu’en préférant toujours les extrêmes, on joue dangereusement avec le feu, on risque beaucoup?

À tout considérer, est-ce que notre problème ne viendrait pas du fait du manque d’un vrai leadership humaniste pour notre temps? Qu’il soit homme ou femme, mais vraiment libre et fort, pouvant nous inspirer, nous attirer, nous guider? Est-ce une utopie irréalisable que de compter sur l’avènement de quelqu’un qui porterait courageusement et intelligemment les plus hautes responsabilités et qui serait ouvert aux grandes valeurs d’humanité? On se souvient de Nelson Mandela, de Barack Obama, d’Angela Merkel, et de plusieurs autres qui à l’époque moderne soulèvent encore notre admiration pour ce qu’ils ont été, ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont fait. Vivement que d’autres de la même trempe prennent la relève!

De tels personnages, il faut d’abord les vouloir, les inspirer par nos propres paroles, attitudes et comportements. Il nous faut les rendre possibles par nos rêves et nos attentes. Il faut les préparer par nos débats, nos prises de parole. Il faut, le moment venu, les choisir et leur faire de la place. Ils ou elles seront aussi le produit de notre volonté collective. Des cadeaux du Bon Dieu et une bénédiction, sans doute, les perles rares, des êtres providentiels! Mais, ne nous faudrait-il pas les vouloir tellement que nous allions jusqu’à les chercher, les discerner, les solliciter, les convaincre pour qu’ils se lèvent et portent bravement le flambeau? Il nous resterait encore à les accompagner, à les appuyer, pour avec eux atteindre enfin à la paix sociale, au bonheur d’un monde qui se cherche? Bref, ne nous faudrait-il pas d’abord les mériter?

Jacques Marcotte, OP
Québec

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Vivement au travail!

 

Au Québec, nous achevons le 1er octobre une campagne électorale trop longue et somme toute assez décevante. Quatre partis dont les chefs se sont fait la lutte, attirant sur eux les commentaires au quotidien de journalistes avides de nouvelles fraiches. On aurait dit un match où chacun des chefs jouait constamment de l’offensive et de la défensive. Difficile dès lors pour ces derniers de s’en tenir à des sujets préétablis par leur parti respectif.

Dans ces conditions de lutte constante pour tenir dans la course, il devenait inévitable que les gestes mesquins et disgracieux pullulent. Il n’était plus question de nous faire rêver avec quelque grand projet porteur d’avenir. Chacun a voulu sauver sa peau, en agitant « ad nauseam » les soupçons et les scandales probables chez ses adversaires. Et bien sûr, la peur devenait un outil pour faire passer les messages ! Que l’on pense seulement à la question de l’immigration qui a pris une place importante durant toute la campagne et à toute l’émotivité que la question suscite !
D’où le manque d’envergure et de hauteur des discours. On a préféré l’escalade de promesses hasardeuses et souvent fantaisistes. L’important étant de produire un effet temporaire qui capte l’attention, qui en mette plein la vue. Et peu importe si ces promesses sont irréalistes.

La nature même de notre État québécois nous tient sur un registre et dans un répertoire limités. Nous sommes « une province » dans un grand ensemble confédéral! Nos champs libres pour la gouvernance sont extrêmement pratiques : l’éducation, la santé, les travaux publics, les transports. Les affaires extérieures, la justice, l’immigration, etc. relèvent du fédéral car, faut-il le rappeler, nous ne sommes pas un pays!

Comme grande société habitant un territoire immense, nous tenons une position bien particulière, unique, dans les Amériques du Nord et du Sud. Une même langue nous définit, un héritage séculaire nous appartient. Nous sommes riches d’un patrimoine spirituel, religieux, culturel et artistique important. Dans ce contexte historiquement construit par l’apport des autochtones, de la France (depuis 1608) et de l’Angleterre (depuis 1759), de nombreux nouveaux arrivants se sont fait tranquillement une place. Leur contribution est de plus en plus significative dans le grand ensemble que nous sommes. L’immigration plus forte des dernières décennies nous offre ainsi un heureux mariage à célébrer.

L’évolution des 50 dernières années nous a dessinés sur un nouveau modèle. Des affirmations fortes et réfléchies nous ont lancés dans le 21e siècle avec une couleur, des accents, un caractère, des capacités qui sont notre fierté. Tout cela mérite un suivi qui soit à la hauteur des promesses et des rêves de nos prédécesseurs.

La campagne électorale qui se termine n’aura pas vraiment permis de nous mettre en confiance. Elle a trop souvent été accaparée par des chefs en panique qui prenaient toute la place. Il y avait pourtant aussi en cette campagne des centaines de candidats qui, avec leur force et leur faiblesse, sollicitaient notre attention. Les faiblesses de quelques-uns n’ont d’ailleurs pas manqué d’être âprement pointées du doigt. Pourtant n’est-ce pas là qu’il faut mettre notre espoir, dans cet ensemble d’élus au soir du premier octobre? Aurons-nous choisi des hommes et des femmes qui puissent faire la différence? Souhaitons qu’ils apportent au Québec un gouvernement qui fasse grandir notre peuple et qui l’accompagne avec ouverture d’esprit, bon sens et audace! Que ces leaders rendent toujours plus possible chez nous des accomplissements qui respectent les plus belles valeurs qui nous animent!

Jacques Marcotte, OP
Québec

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Réflexion personnelle sur un sujet délicat

 

Ce n’est pas un sacre, c’est un massacre! écrivait Nancy Houston au pape François, suite à de nouvelles révélations concernant le scandale de pédophilie qui s’est produit en Pennsylvanie. Les faits se sont échelonnés durant près de 70 ans, faisant plus de 1000 victimes selon certaines estimations.

Dans sa lettre, madame Houston mentionne au pape que le temps n’est plus au pardon, à la honte ou à la repentance, mais à l’action. Le contenu de sa lettre vise à prouver que le célibat obligé des prêtres est la cause principale de tous ces scandales sexuels qui éclatent à la surface du globe à l’intérieur de l’Église catholique. Selon elle, seul le pape a le pouvoir de l’interdire. Elle l’exhorte donc à faire preuve de courage et de suspendre l’exigence du célibat des prêtres pour que le massacre prenne fin. Cette exigence du célibat serait d’ailleurs le résultat d’une évolution historique que plus rien ne justifierait.

Selon elle, le problème n’est ni la pédophilie ni la perversion comme on l’a toujours cru, mais plutôt « que l’on demande à des individus normaux une chose anormale. » Faisant le parallèle avec le mouvement Me Too, elle constate que certains hommes profitent de leur pouvoir pour satisfaire leurs besoins sexuels. De plus, chez les prêtres, la peur d’être dénoncés s’ils se tournaient vers des adultes pour assumer leur sexualité entre aussi en jeu. Un grand nombre d’entre eux s’en prennent alors aux plus faibles de la société, souvent des enfants, qu’ils peuvent aisément manipuler. C’est ainsi que les gestes reprochés peuvent durer des années.

Il est bien connu que les prêtres ont longtemps bénéficié d’une sorte d’aura auprès de la population qui n’aurait jamais cru ses pasteurs capables de commettre de tels actes. Sachant cela, les victimes se sont tues pendant longtemps. Ceux qui ont osé parler ont souvent regretté leur décision, l’Église ayant le souci de protéger ses prêtres avec parfois la complicité des gouvernants en place. Dans sa lettre, madame Houston ne craint pas d’affirmer froidement ce constat : « C’est l’Église qui est « perverse » dans son refus de reconnaître l’importance de la sexualité et les conséquences désastreuses de son refoulement. »

Ma réaction comme femme en lisant cet article a été de me dire que madame Houston mêlait plusieurs facteurs. Même s’il y avait une grande part de vérité dans ses affirmations, lier aussi étroitement la négation de la sexualité avec le fait que tant de prêtres aient profité de leur ascendance sur les plus démunis pour assouvir leur pulsion me semblait exagéré. Il fallait nécessairement que ces prêtres soient immatures sexuellement ou aux prises avec une déviance sexuelle pour s’en être pris ainsi à des jeunes! Je croyais qu’aucun adulte ne pouvait avoir de rapports sexuels avec des enfants sans être pédophiles ou avoir un sérieux problème de santé mentale. Il me semble que la conscience et la notion de jugement nous interdisent de poser de tels actes. N’est-il pas d’ailleurs naturel pour un adulte de se tourner vers un autre adulte (qu’il soit de sexe masculin ou féminin) pour exercer sa sexualité ? N’est-il pas de la responsabilité des adultes de protéger les enfants ? J’avais tort.

Devant le nombre incroyable de cas qui remontent à la surface, je suis bien obligée de conclure que tous ces prêtres accusés ne sont pas tous pédophiles (excités sexuellement par un enfant pré-pubère), mais que plusieurs ont commis ces actes seulement pour s’assurer un trip de pouvoir qui leur a causé du plaisir.

Tous les pédophiles ne sont pas prédateurs et tous les prédateurs ne sont pas pédophiles, c’est ce que j’aurai appris en cherchant à comprendre. Dans les faits, les études nous montrent que seulement 1 % des hommes seraient pédophiles et que la majorité ne passeront jamais à l’acte. Les 2/3 des agressions sur les enfants sont commis par des adultes n’ayant pas de problèmes particuliers.

Madame Houston a donc raison lorsqu’elle affirme que la problématique se trouve beaucoup plus dans la domination et la recherche de pouvoir sur l’autre que dans une déviance sexuelle et que le la chasteté imposée a un lien direct avec ce fléau. Toutefois, je ne crois pas que le mariage ou le fait de vivre une pleine sexualité viendrait tout régler. Ne vous y trompez pas, je suis pour le mariage ou pour le fait d’assumer sa sexualité, peu importe son orientation, pourvu que ce soit entre deux adultes consentants. Je suis pour le libre choix et je suis certaine que le célibat, autant que le mariage, peut être bien assumé si la personne le choisit. Tout dépend de la manière de le vivre.

Au sujet de tous ces scandales qui éclatent comme du pop corn, il faut se rappeler que les crimes dont il est question remontent à une période où les candidats à la prêtrise étaient nombreux et l’Église toute puissante. Les jeunes arrivaient à cette étape de leur vie souvent ignorants de leur propre sexualité ou avec une sexualité immature. Leur admission au grand séminaire et au sacerdoce n’était pas considérée avec la même rigueur qu’aujourd’hui. Il est certain que plusieurs n’étaient pas à leur place comme pasteurs et que l’obligation de la chasteté dans une Église où le sexe était péché a pu en faire déraper plusieurs. De plus, n’oublions pas que le contexte favorisait et favorise encore dans certains pays des interventions plus ou moins ambigües du prêtre auprès des jeunes et des plus fragiles de la société.

Quoi qu’il en soit, l’Église catholique est à un tournant important face à ce problème. Elle doit prendre des décisions difficiles si elle ne veut pas se retrouver marginalisée et complètement dépassée. Le message de Jésus Christ est toujours aussi vivant et actuel, mais il doit être véhiculé par des gens qui le vivent pleinement. Pour cela, il faut que ses prêtres soient bien dans leur tête et dans leur corps. Ceux qui vivent des problématiques particulières devraient pouvoir consulter en toute confidentialité afin de se faire aider. Il n’y a rien de pire que de vivre avec un penchant qui nous détruit et nous déshumanise sans que nous puissions en parler.

Comme madame Houston, je pense qu’il serait bien que les prêtres puissent se marier. Cela les rapprocherait des gens, surtout dans notre société où le sexe est pleinement valorisé. Il me semble que ce serait un immense pas en avant. Et du même souffle, j’ajouterais que l’Église catholique aurait avantage à se féminiser. Pourquoi ne pas suivre l’exemple de sa sœur byzantine ou de sa cousine protestante ? Cette touche féminine aiderait à diminuer le pouvoir des élus mâles au sein de notre Église et ramènerait un certain équilibre. De quoi donner un nouveau souffle à cette vénérable institution. Alors, qu’en pensez-vous, cher François ?

Anne Saulnier
Avec la collaboration de Jacques Marcotte, OP


Références :

Houston, Nancy, « Ce n’est pas un sacre, c’est un massacre », Le Devoir, 22 août 2018.

Bouchra,Ouatik et Chantale Théorêt, « Peut-on guérir de la pédophilie ?»,

https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/10/pedophilie.

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Pour un été qui bouge

 

Je suis un fan de nouvelles. Je ne manque jamais le bulletin de 22 h. Il m’arrive de me faire dire que c’est là de l’addiction. Que cela ne change rien de savoir ou de ne pas savoir. Et qu’il vaut mieux s’occuper d’autres choses. Je me dis parfois que ces gens ont peut-être raison. S’occuper de ses petites affaires et laisser faire le monde dans tout ce qu’il veut et ce qu’il peut… ne serait-ce pas le prérequis d’une bonne nuit de sommeil?

Et pourtant, les mêmes grands thèmes me reviennent chaque jour, insistants : déferlements migratoires dans le bassin méditerranéen depuis l’Afrique et le Moyen-Orient, et même dans les Amériques, depuis le Sud vers le Nord; montée d’une droite politique en plusieurs pays et provinces; politiques commerciales jugées aberrantes du Président Trump; menaces terroristes toujours présentes; tendances de grands leaders nationaux à se camper dans une dictature larvée, etc.
Comment ne pas voir avec émotion que notre monde souffre, qu’il a peur et qu’il a faim? Comment s’étonner que de partout on cherche à fuir la misère? Faut-il blâmer les gens démunis de rêver d’un mieux-être, d’un mieux vivre? Comment faire pour que les chances soient égales pour tous? Pouvons-nous imaginer et réaliser les solutions à nos problèmes actuels? Ou bien la lassitude, le cynisme ou le laisser-aller prendront-ils finalement le dessus?

Naïvement peut-être j’ose croire que nous vivons des mutations, des passages. Si autour de moi plusieurs ont l’air de s’en désintéresser, d’en prendre leur parti et de se taire, je crois qu’il faut d’autant plus en parler, qu’il faut s’aventurer à chercher des solutions, qu’il faut de toute façon s’impliquer même à petite échelle.

Tout n’est d’ailleurs pas décourageant. Il faut saluer les initiatives de paix qui se manifestent à l’heure actuelle, y compris le Sommet USA et Corée du Nord, le Sommet Russie et USA, à Helsinki. Ce sont là des signes manifestes de bonne volonté qu’il ne faut pas qualifier sommairement de gestes hypocrites. Ce serait juger trop facilement. J’y vois un penchant du monde vers le bien, une porte qui s’ouvre, une bonne volonté quelque part. La ressaisie européenne en matière d’immigration est, elle aussi, encourageante et prometteuse. Plût au ciel qu’on puisse mettre la même énergie et les mêmes pressions sur du travail en amont pour aider les peuples du Sud et de l’Afrique à mieux gérer les catastrophes humanitaires! Comment faire pour que chaque pays devienne un peu plus le paradis terrestre dont nous sommes tous nostalgiques?

Les marches de jeunes en USA pour le contrôle des armes à feu sonnent de plus en plus la charge. De même au sujet de la séparation des enfants de leurs parents aux frontières mexicaines. Une fois de plus, nous voyons que c’est l’énergie des plus jeunes et des rassemblements qui poussent de l’avant et qui fera que nous arriverons peut-être à changer les choses.

Certaines initiatives gouvernementales, chez nous, ont donné de bons résultats, ainsi la Commission de vérité et réconciliation du Canada, en lien avec la question autochtone, diverses commissions d’enquête sur les crimes allégués dans la construction, etc. Au cœur de tous les signaux positifs que nous voyons, il y a la puissance de l’information. Le secret, c’est de lever le voile, de faire paraître au grand jour. Certes, la puissance des médias sociaux et la rapidité avec laquelle l’information nous rejoint sont des phénomènes qui ont parfois des effets pervers. Ils ont l’ambiguïté commune à toutes les instrumentations que nous créons. Ils peuvent servir pour le meilleur et pour le pire. Pourquoi ne pas nous en servir à bon escient pour changer le monde et le rendre meilleur?

En lien avec la vitesse de l’information, il y a aussi la puissance mobilisatrice de l’opinion et des sondages. Une sorte de pression s’exerce ainsi qui oriente, censure, appuie l’évidence. L’éventualité d’une récupération par la démagogie et la manipulation ne doit pas nous faire lever le nez sur la force d‘une opinion en marche. Là encore, notre absence nous empêche peut-être de participer à la solution effective de tel problème?

Je vois aussi qu’au sein de toute cette montée vers le renouveau, il y bien peu de prises de paroles ecclésiales. Bien sûr, il y a le risque du parti pris politique que l’Église s’interdit prudemment de prendre. Mais nous savons bien qu’un engagement solidaire en Église pourrait faire la différence en bien des milieux, en bien des situations. Il arrive parfois qu’on regrette que l’Église ne se soit pas mouillée plus tôt. Pourtant ne sommes-nous pas communauté vivante, vouée à la promotion de la justice sociale, de la miséricorde, du partage, de la liberté et de l’égalité pour tous?


Jacques Marcotte, OP
Avec la collaboration d’Anne Saulnier
Québec

 

Éditorial

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

J’ai mal à mon Église

 

Le 18 mai dernier, nous apprenions avec étonnement que l’ensemble des évêques chiliens remettaient leur démission au pape François, reconnaissant ainsi une responsabilité dans le scandale de pédophilie dénoncé par les victimes dans ce pays. Depuis, 14 prêtres chiliens ont été suspendus pour pédophilie. On se rappellera, à ce propos, les difficultés qu’avait eues le pape François lors de son voyage au Chili pour avoir défendu l’intégrité de Mgr Juan Barros. Celui était soupçonné d’avoir couvert les abus sexuels reprochés à l’Église chilienne, dont ceux du père Fernando Karadima. L’affaire a pris une telle ampleur que le pape a cru bon, à son retour, d’ordonner une enquête qui a prouvé de façon non équivoque le sérieux des allégations portées.

Depuis une dizaine d’années, les accusations de pédophilie à l’intérieur de l’Église ne cessent d’éclater au grand jour. Le grand public condamne l’Église et le pouvoir qu’elle représente. Plus encore que les accusations de pédophilie, c’est la culture du secret qui s’est développée au fil des âges qui choque le public. Documents de preuves détruits ou cachés, enquêtes qui n’ont jamais abouti, relocalisation des abuseurs dans d’autres paroisses ou d’autres pays tout en ayant les mêmes fonctions, complicité de l’Église avec l’état en place, etc. Il faut bien comprendre que dans plusieurs pays, l’Église n’a pas l’obligation de dénoncer les abus sexuels aux autorités civiles. Tout repose sur l’évêque en place qui doit examiner la plainte des victimes et juger s’il doit en référer au Vatican. Encore là, tout se passe à huis clos ; ce qui se passe à l’intérieur de l’Église reste dans l’Église.

Pourtant, l’omerta dans l’Église n’a pas toujours existé. Au Moyen-Âge, en effet, les crimes d’abus sexuels étaient sévèrement jugés et punis par les lois civiles. Avec le temps, toutefois, les choses ont lentement évolué et la culture du silence s’est installée pour atteindre l’état de crise actuel. L’Église tient ses secrets bien au chaud. Il faudra attendre Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, pour que les choses commencent à bouger et qu’une enquête à grande échelle soit menée dans toute l’Église, révélant par le fait même l’ampleur du problème. Benoît XVI aura été le premier pape à appliquer la consigne d’une tolérance zéro envers les prêtres pédophiles. Toutefois, il y a loin de la coupe aux lèvres et malgré toute la bonne volonté du pape et les pressions des associations des victimes, rien n’a véritablement changé depuis. Il faut dire que l’Église est une institution qui détient un grand pouvoir au plan spirituel, économique et politique et les résistances peuvent être très fortes lorsque le besoin de réformes se fait pressant et que des changements s’imposent. Ainsi en est-il au Vatican comme ailleurs.

Pourquoi est-il si difficile à l’Église d’être transparente et d’agir pour que cessent les abus sexuels ? Pour ma part, je crois que plusieurs facteurs entrent en jeu : le pouvoir de l’Église en est un, bien sûr, mais il y a aussi la complexité des lois et la culture des différents pays où œuvre l’Église. Aux États-Unis, par exemple, il y a un délai de prescription pour dénoncer les crimes sexuels. Passé ce délai, il n’est plus possible pour les victimes de réclamer justice. Or, pour les crimes concernant la pédophilie, il n’est pas rare que la victime dénonce les faits commis après plusieurs années. Un enfant, surtout s’il est très jeune, sera plus facile à manipuler, surtout s’il admire et aime l’abuseur. De plus, pour les garçons, il peut s’avérer dégradant de dénoncer ce qui s’est passé. Et par-dessus tout, il y a l’argent. On n’a qu’à penser aux milliards de dollars qu’il faudrait pour dédommager les victimes ! Acheter le silence revient souvent moins cher à l’Église que d’indemniser les victimes.

 

 

Au moment d’écrire cet éditorial, j’ai mal à mon Église. Très mal. Je croyais être forte, je me sens faible et salie, comme si les éclaboussures reliées au dernier scandale m’avaient profondément touchée. Par-dessus tout, je me sens profondément trahie par cette Église dans laquelle j’ai été élevée. Mon cœur de femme communie à toutes ces souffrances subies et à ces vies brisées, mais j’ai aussi mal en ayant la certitude que nous sommes le Corps du Christ, que l’Église est le Corps du Christ et que c’est le Christ que nous mettons en Croix quand nous permettons à ces crimes de perdurer.

Non, le dossier de la pédophilie n’est pas facile à régler, mais déjà, si l’Église montrait plus de transparence, cela aiderait beaucoup. Il faut, bien sûr, punir les coupables et s’assurer que les évêques respectent une règle de conduite claire comme l’Église le leur demande, mais aussi et surtout remonter à la source du problème qui en est un de culture et de mentalité. Derrière les prêtres pédophiles, c’est tout un système qui est malade et qu’il faut revoir. En tant que femme, je ne peux m’empêcher de rêver à une Église qui donnerait aux femmes leur juste place. Il me semble que cela apporterait un bel équilibre et tellement de richesse !

Oui, j’ai mal à mon Église et oui, je comprends ceux qui s’en sont éloignés et pour qui la religion est la grande fautive. Je sens le paquebot couler sous mes pieds et ma foi en cette institution est fragile. Par contre, j’ai foi en l’action de l’Esprit qui peut faire virer le vent et calmer les vagues de la tempête. Il faut seulement que l’Église écoute ce que l’Esprit cherche à lui dire à travers la crise qu’elle traverse. Des changements majeurs s’imposent rapidement, sans quoi l’Église ne pourra s’en prendre qu’à elle-même si ses fidèles la quittent pour chercher ailleurs un sens à leur vie. Pour m’encourager, je pense que l’Église du Christ a traversé bien des crises au fil des siècles et qu’elle va renaître de celles-ci plus forte et meilleure. Il reste à voir sous quelle forme !

Anne Saulnier
En collaboration avec Jacques Marcotte, OP
Québec

 

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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Vivre, à la vie à la mort!

Le départ de mon frère, survenu il y a quelques semaines, m’a laissé triste et perplexe. Que s’est-il passé pour qu’il nous quitte comme ça? Tout juste après Pâques. Alors qu’il semblait avoir passé les pires difficultés de santé. Il était de retour d’une longue période de soins intensifs, de soins quasi palliatifs. Comme s’il était redonné à lui-même. Puis, peu après, il a décroché. On a dit qu’il était prêt, que plus rien ne le retenait de partir. Quel chemin il lui a fallu parcourir pour en arriver là! Pour qu’enfin il puisse se dire prêt. Il lui aura fallu avoir près de lui des personnes aidantes, aimantes, réconfortantes. Mais aussi vivre un cheminement intérieur, recevoir une grâce d’abandon, de confiance. Pour ainsi se jeter dans les bras de Dieu.

Comme autrefois quand nous nous laissions tomber du haut des tasseries ou du fenil sur le foin accumulé en bas, pour une chute qui s’amortissait doucement. C’était d’abord la peur. Puis la confiance. L’abandon. La chute vertigineuse n’étant plus qu’un rapide passage. Pour le plaisir d’un heureux atterrissage.

Ou quand mon père nous faisait monter à cheval. Il lui fallait retenir et le cheval et notre peur. Nous savions qu’il était là pour nous tenir en équilibre, prêt à nous accueillir dans ses bras s’il nous arrivait de basculer.

Ou lorsque mes grandes sœurs essayaient de me calmer, quand soudain les grosses locomotives du Canadien Pacific passaient avec grand tapage à quelques arpents de la maison. Pourquoi avais-je si peur? Dire qu’un peu plus tard la mécanique complexe de ces engins à vapeur me fascinait. Je rêvais d’en devenir le spécialiste.

De même quand c’était notre anniversaire à l’école. On nous donnait la bascule. Une résistance d’abord. Puis la certitude qu’on n’allait quand même pas nous laisser choir sur le sol. C’était enfin l’abandon.  Le plaisir même d’être bercé par la troupe joyeuse de nos camarades.

J’apprends du profil de fin de vie de mon frère et de ces réminiscences enfantines que la confiance fait toujours la différence pour nous établir dans l’attitude qu’il faut, qui nous prépare à aller de l’avant vers notre achèvement, vers la vie autre et nouvelle et définitive… par-delà la mort.

Mon frère est parti en toute sérénité vers cet ailleurs attendu de lui, sans qu’il en sache vraiment la couleur et le contenu véritables. Il ne pouvait plus rien faire pour lui-même. Il savait l’échéance de la fin toute proche. La médecine, la famille, les amis ne pouvaient que souhaiter son heureux consentement à l’inéluctable. Il a pu s’établir de lui-même dans l’essentiel, dans le penchant de sa vie, dans sa liberté retrouvée, son désir profond en train de s’assouvir, en toute fierté et dignité. Il a pu ainsi s’abandonner complètement et lâcher prise. Pour tomber dans le sens de sa foi. Dans le creux de son espérance.

Bien sûr il y a maintenant l’aide médicale à mourir, il y a les soins de confort, il y a tout cet environnement aidant dont nous disposons aujourd’hui. Mais sa mort ne pouvait être qu’une expérience unique, personnelle. Et elle lui appartient comme sa vie lui appartenait. Il est possible d’assumer et de protéger sa vie, de même sa mort. Tant mieux si je prépare bien mon départ, si je le vois venir tranquillement comme, à la fin, une délivrance.

Ma vie je l’ai reçue. Ma vie je l’ai donnée. Heureux celui et celle qui vit sa vie avec plus grand que soi, dans l’absolu de l’accueil et du don, dans la perspective de la recevoir à nouveau quand il l’aura perdue. « Je donne ma vie, disait Jésus, pour la recevoir de nouveau. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau. » (Jean 10, 17-18)  Et cette autre réflexion : « Il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n’est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent : Moi je ne tomberai pas sous leurs griffes! Ils oublient qu’on n’est jamais sous les griffes de personne tant qu’on est dans tes bras, mon Dieu. » (Etty Hillesum).

Jacques Marcotte, OP
En collaboration avec Anne Saulnier
Québec

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