Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.
Méditation chrétienne

Vivre et mourir

Imprimer Par Pierre Claverie

Biographie : Pierre Claverie, dominicain et évêque, né à Alger en 1938 et assassiné à Oran le 1er août 1996 aux côtés de Mohamed Bouchikhi, un jeune algérien musulman de 20 ans. Engagé avec passion en faveur du dialogue entre les croyants, il fut surnommé par ses amis algériens “l’évêque des musulmans”.
Depuis trois ans, la pièce “Pierre & Mohamed”, créée pour le Festival d’Avignon 2011, rend hommage au message d’amitié, de respect et de volonté de dialogue interreligieux de Pierre Claverie ainsi qu’à la fidélité et à l’amitié profonde de Mohamed Bouchikhi.
« Le dialogue est une oeuvre sans cesse à reprendre : lui seul nous permet de désarmer le fanatisme, en nous et chez l’autre. » (Pierre Claverie)
Dates et informations sur : www.pierre-et-mohamed.com

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Le Carême devrait être pour nous tous le moment de regarder la mort en face. Quelle place a-t-elle dans nos vies? Pourquoi la craignons-nous tant? Ce passage vers la vie que Jésus accomplit serait-il seulement une mise en scène liturgique, comme une parenthèse avant le happy end de la résurrection? Et si la messe quotidienne était une invitation au don de notre vie, à l’amour dont on chante avec tant de légèreté qu’il est plus fort que la mort? Le Carême prend alors une importance et une gravité qui va bien au-delà de l’abstention de nourriture ou de quelque hochet de notre plaisir… Il nous pose la question essentielle : que faisons-nous de notre vie?

Nous savons maintenant, en Algérie, ce que signifie « mourir de mort violente ». Avec des dizaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes, nous affrontons chaque jour cette menace diffuse qui se précise parfois et se réalise, quelles que soient les précautions prises. Beaucoup se demandent encore – et nous demandent – pourquoi nous nous obstinons à nous exposer ainsi. D’autres nous accuseraient presque de provoquer, par notre seule présence, ceux à qui nous donnons ainsi une occasion de tuer. Et nous voilà posée la question radicale de la mort et donc du sens de notre vie. Car Dieu nous a donné la vie et nous n’avons pas le droit de jouer avec elle comme à la roulette russe en l’exposant légèrement et inutilement. Nous avons même le devoir moral et religieux de la conserver et d’assurer les conditions nécessaires de son équilibre, de sa santé, de sa fécondité. Être chrétien ne signifie pas se complaire dans le morbide, entretenir le goût douteux du sacrifice et de la souffrance, ni même « brûler la chandelle par les deux bouts », en consumant sa vie sans discernement au gré de nos pulsions, de nos passions ou de raisons obscures dont Freud a démasqué l’ambiguïté. Le signe même de la Croix peut devenir l’insupportable alibi de tortures infligées ou subies « pour devenir semblables au Christ ».

Or nous nous préparons à entrer avec le Christ dans le chemin de la Passion et de la Croix. Ne pourrait-on pas reprocher aussi à Jésus d’avoir cherché le supplice et la mort en affrontant délibérément et obstinément ceux qui avaient le pouvoir de le condamner ? N’y avait-il pas chez lui le goût de la provocation et une volonté quasi suicidaire ? Pourquoi refuser l’intervention des apôtres que Pierre lui propose énergiquement à l’heure de son arrestation ? Pourquoi ne pas « fuir » comme il l’avait fait alors que, déjà, on le recherchait pour le faire mourir ? Pourquoi se taire devant Pilate qui l’interroge et s’interroge sur la culpabilité de cet agitateur religieux qui lui est livré par le clergé juif ? Pourquoi, enfin, ne pas avoir recours aux « légions angéliques » du Dieu Sabaoth pour anéantir les forces du mal qui écrasent l’innocent, bouc émissaire des violences de l’ordre social, politique et religieux ? À un degré moindre, les mêmes questions pourraient nous être posées mutatis mutandis. Les musulmans ont résolu le problème en rejetant la crucifixion, indigne d’un Envoyé de Dieu.

Le mystère de Pâques nous oblige à regarder en face la réalité de la mort de Jésus et de la nôtre, et à rendre compte de nos raisons de l’affronter. Ce faisant, nous mettons au jour nos raisons de vivre. Si nous ne prenons pas fermement appui sur ce que certains appellent le « roc d’être » en nous, notre vérité la plus profonde, celle sur laquelle se fondent nos choix les plus décisifs, nous serons vite désemparés, découragés, désespérés. Dans ce domaine, il est vrai, les évidences ne sont pas claires et les illusions sont faciles : nos raisons sont tellement mêlées et changeantes. Mais, au moins, pouvons-nous tenter de « faire la vérité » pour discerner ce qui n’est qu’agitation, bruit, désir de plaire et d’être reconnu de ce que Dieu nous appelle à être, puisque nous sommes aussi croyants et que Jésus est pour nous « le chemin, la vérité et la vie ». Les ébranlements et les appauvrissements que nous imposent des circonstances difficiles peuvent être bénéfiques s’ils dissipent les illusions et les faux semblants. Ce sont autant de « morts », d’arrachements douloureux, parfois, sans lesquels nous risquons de vivre à la surface de nous-mêmes, uniquement préoccupés des apparences et exposés à tous les effondrements. Notre vie peut alors devenir plus juste, plus forte, plus vraie.

Tout cela s’accomplit dans le mystère pascal. Non pas seulement dans ces jours où la vie et la mort s’affrontent au Golgotha, mais dans le mouvement de toute l’existence croyante qui se déroule sous le signe du passage de la mort à la vie. La mort n’est plus alors la clôture sur laquelle vient buter toute espérance, mais le seuil d’une vie nouvelle, plus juste, plus forte, plus vraie. Elle n’est plus la négation de la vie, mais la condition de sa croissance et de sa fécondité. Qui veut vivre, au plein sens du mot, sait la nécessité des ruptures et des morts où l’on a l’impression de tout perdre. Pas de vie sans dépossession, car il n’y a pas de vie sans amour ni d’amour sans abandon de toute possession, sans gratuité absolu, don de soi-même dans la confiance désarmée. Aimer quelqu’un, n’est-ce pas le préférer à sa propre vie ? Sans la mort il n’y a rien que nous puissions préférer à nous-mêmes. Être prêt à donner sa vie pour quelqu’un est bien la preuve décisive de notre amour. En deçà de ce don, nous n’avons pas encore aimé, ou du moins nous n’avons aimé que nous-mêmes.

Editorial du journal diocésain « Le Lien », mars 1996

 

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