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La pécheresse pardonnée (Lc 7, 36-50) (2e partie)

Imprimer Par Saint Grégoire le Grand

Grégoire 1er, pape, docteur de l’Église, 540-604
 
2.    Voilà, frères, l’explication littérale de cet épisode ; considérons maintenant le sens allégοrique.
 
Explication allégorique
 
Qui représente le Pharisien avec la présomption de sa fausse justice, sinon le peuple juif ? Que représente la pécheresse qui vient aux pieds du Seigneur en pleurant, sinon les nations qui se convertissent? Elle vint avec un flacon de parfum, en répandit le contenu, se plaça en arrière du Seigneur, à ses pieds, arrosa ses pieds de ses larmes, les essuya avec ses cheveux, et ces pieds qu’elle arrosait et essuyait, elle ne cessa pas de les embrasser. Cette femme, c’est nous, nous-mêmes lorsque nous revenons au Seigneur, après avoir péché, de tout notre cœur, lorsque nous imitons le repentir dans les larmes. Que symbolise le parfum, sinon le bon témoignage qu’on rend à notre sujet, cette odeur qui nous suit? Paul dit bien : «Nous sommes, pour Dieu, la bonne odeur du Christ en tout lieu » (1 Co 2, 15). Accomplir des actes droits, c’est faire rejaillir sur l’Église cette odeur du bon témoignage, c’est bien verser un parfum sur le corps du Seigneur…
 
Elle se tient près des pieds du Seigneur : se mettre contre ses pieds, c’est être en état de péché, et faire obstruction sur sa route; mais s’engager dans la pénitence véritable après avoir péché, c’est désormais se tenir « en arrière, près de ses pieds », puisque nous suivons ses traces, au lieu de faire obstacle.
 
Elle arrose de ses larmes les pieds du Seigneur : c’est réellement ce que nous faisons chaque fois que nous nous penchons, pleins de compassion, vers les membres les plus humbles du Seigneur, chaque fois que nous partageons les tribulations de ses saints, que nous faisons nôtre leur détresse.
 
Elle essuie de ses cheveux les pieds qu’elle avait mouillés : sa chevelure se répand sur son corps. Mais les biens de la terre qui se répandent à sa surface n’ont-ils pas l’aspect d’une chevelure exubérante ? Cette abondance par rapport aux besoins ne se ressent pas d’une quelconque diminution. Essuyer les pieds du Seigneur, c’est exprimer notre charité, notre compassion pour ses saints, en prenant sur notre superflu, aussi bien, et cela d’un cœur si sensible à la souffrance que la main, elle aussi, s’ouvre largement pour exprimer la peine ressentie. On mouille bien les pieds du Seigneur, mais sans les essuyer de ses cheveux, quand on est sensible, certes, à la souffrance des autres, sans pour autant le leur marquer par le don de notre superflu. C’est bien pleurer sans essuyer les pieds comme elle, que de faire sentir verbalement sa compassion sans procurer ce qui manque, sans diminuer le moins du monde la misère.
 
Elle embrasse les pieds qu’elle avait essuyés. C’est ce que nous réalisons pleinement, en aimant avec force ceux que nous entourons de notre générosité; ainsi le besoin où se trouve le prochain ne nous pèsera pas, son dénuement ne sera pas pour nous, à notre tour, un fardeau au moment même où nous l’allégeons pour lui, et quand la main donnera le nécessaire, le cœur ne s’engourdira pas, fermé à l’amour.
 
6.  Mais les pieds peuvent aussi symboliser le mystère de l’incarnation, par lequel la divinité a pris pied sur notre terre, en prenant notre chair. « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). Embrasser les pieds du Seigneur, c’est embrasser de tout notre cœur le mystère de l’Incarnation. Répandre un parfum sur ses pieds, c’est proclamer cette humanité dans toute sa puissance même, en répandant sur elle la louange qui emplit la Sainte Écriture. Ce que voit — et avec quelle jalousie — le Pharisien, c’est ce que voit le peuple juif : les nations annoncent Dieu, et il baigne dans son mal.
 
Les reproches de Jésus : le feu de l’amour
 
7.  Cela n’empêche pas notre Rédempteur de dresser la liste de toutes les opérations accomplies par cette femme comme autant d’actes à mettre au crédit des nations païennes, autant de moyens de faire voir au peuple juif le mal qui est le sien. Le Pharisien se voit tympaniser et, à travers lui, c’est la déloyauté du peuple juif qui est dénoncée. « Je suis entré chez toi et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds; elle, au contraire, m’a arrosé les pieds de ses larmes. » Et l’eau est ici un liquide extérieur, les larmes, elles, sont tirées de notre corps; ainsi ce peuple infidèle n’a même pas fait hommage à Dieu des biens extérieurs, tandis que les nations converties ont prodigué pour lui non seulement les biens matériels, mais encore leur propre sang.
 
« Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a cessé de couvrir mes pieds de baisers. » Le baiser est le signe de l’amour, et ce peuple infidèle a refusé son baiser à Dieu, refusant de l’aimer d’amour, pour le servir par crainte. Mais les nations, elles, depuis qu’elles ont été appelées, ne cessent d’embrasser les pas de leur Rédempteur, elles dont les lèvres aspirent à son amour sans fin. L’épouse du Cantique ne dit-elle pas du Rédempteur : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche »? (Ct 1, 2). Elle aspire à juste titre au baiser de son créateur, elle qui se dispose à faire sa volonté avec amour.
 
 
«Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête. » Si pour nous les pieds du Seigneur désignent le mystère de l’Incarnation, il est cohérent de voir dans la tête le symbole de la divinité elle-même. « Le chef du Christ, c’est Dieu » (1 Co 11, 3). Les Juifs prétendaient mettre leur foi en Dieu, et non pas en eux-mêmes, simples créatures, mais à travers le reproche adressé au Pharisien, c’est le peuple juif qui est visé : il a négligé de proclamer assez haut la divinίté elle-même dans toute sa puissance, en laquelle il s’était engagé à mettre sa foi. « Elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds » : en accueillant le mystère de l’Incarnation, elle proclame très haut ce qu’il y a en lui de plus bas, son humanité.
 
Au terme de l’énumération, après avoir mis tout cela à son crédit, le Seigneur conclut à l’adresse du Pharisien : « C’est pourquoi je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés lui sont remis, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. » C’est comme s’il disait pour se faire entendre clairement : même si une substance cuite est bien dure, le feu de l’amour brûle en abondance pour faire fondre ce qui est dur.
 
La tendresse du Seigneur
 
Je voudrais m’arrêter pour considérer à travers ces gestes toute la fidélité affectueuse de Dieu. Ce sont les gestes d’une pécheresse, mais qui se repent, et l’énumération systématique qu’il en fait à son adversaire en en suivant l’accomplissement montre tout le prix que la Vérité leur accorde.
 
Le Seigneur était étendu, invité à la table du Pharisien; mais c’est la pénitence de la pécheresse dont il faisait ses délices, intérieurement. Autre le repas lui-même pris chez le Pharisien par la Vérité, autre le repas spirituel offert intérieurement par cette femme, qui a péché, mais qui se convertit. Voyez dans le Cantique des Cantiques les mots de l’Église à l’adresse de celui qu’elle cherche sous la figure du faon : « Dis-moi, toi que mon cœur aime, où mèneras-tu paître le troupeau, où le mettras-tu au repos à l’heure de midi ? » (Ct 1, 7). Cette métaphore du faon (Ct 2, 9) désigne le Seigneur.
 
A midi, donc, la chaleur est plus forte, et le faon cherche un lieu ombragé, qui échappe à l’ardeur des rayons. Le Seigneur, lui, trouve son repos dans un cœur que ne brûle pas l’amour du monde présent, qui ne se dessèche pas de convoitise pour les choses créées, qui n’est pas ravagé par l’ardeur inquiète pour les choses de ce monde. D’où la parole adressée à Marie : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Lc 1, 35). Le faon recherche donc pour paître les endroits ombragés, à l’heure de midi, le Seigneur trouve sa nourriture dans les cœurs qui, faisant droit à la grâce et à son action apaisante, ne se laissent pas dessécher par les désirs sensibles. Le Seigneur trouvait son régal plus dans le retournement de la pécheresse que dans le festin du Pharisien, notre Rédempteur avait trouvé refuge, loin de l’ardeur des désirs sensibles, dans le cœur de cette femme, οù la pénίtence faisait sentir son action apaisante, après le feu dévastateur du vice.
 
 
Le temps, don de la miséricorde
 
8.      Mesurons ce qu’il faut d’amoureuse fidélité pour admettre, d’abord, auprès de soi une pécheresse, mais aussi pour lui laisser toucher ses pieds. Contemplons la grâce que nous fait la miséricorde de Dieu, condamnons la multitude de nos fautes. Voici que Dieu a sous les yeux les pécheurs, il tolère leur vue, il supporte leur résistance, et, aussi bien, il les appelle à lui, chaque jour, avec clémence. Il n’exige que la confession de nos fautes, d’un cœur sincère, et voilà tous les péchés remis. La loi nous tenait à l’écart, la miséricorde de notre Rédempteur la tempère. Dans la loi il est écrit que si quelqu’un commet tel acte, il sera passible de mort (Dt 22, 22). Dans tel cas la peine sera la lapidation (Dt 22, 24). Mais notre créateur et Rédempteur est venu dans la chair, et il a promis à la confession des péchés non le châtiment, mais la vie; il accueille la femme qui montre ses plaies et elle repart guérie. Il infléchit par la miséricorde la sévérité de la loi; là où elle condamnait, avec justice, il libère, avec miséricorde. Et ce passage de l’Écriture se comprend bien : « Les bras de Moïse étaient engourdis, ils prirent une pierre et la disposèrent sous lui. Il s’assit dessus, tandis qu’Aaron et Hur lui soutenaient les bras » (Ex 17, 12). Moïse s’assit sur une pierre, ainsi la loi reposa sur l’Église. La loi avait les mains engourdies, non pour avoir porté avec miséricorde les pécheurs, mais pour les avoir lourdement frappés. Aaron signifie « montagne de la force » et Hur signifie « feu ». Mais qui est désigné par les mots « montagne de la force », si ce n’est notre Rédempteur, auquel fait allusion le prophète : « II adviendra que le mont du temple du Seigneur sera établi au sommet des montagnes » (Is 2, 2)? Et que représente le feu, sinon l’Esprit Saint, dont le Rédempteur lui-même nous dit : « Je suis venu apporter le feu sur la terre » (Lc 12, 49) ? Ainsi Aaron et Hur soutiennent les bras de Moïse, sa main se fait plus souple, et le Médiateur entre Dieu et les hommes, venu dans le feu de l’Esprit Saint, nous montre que les prescriptions de la loi, littéralement insupportables prises dans la logique de la chair, sont supportables prises spirituellement. Il a bien rendu les mains de Moïse plus souples en faisant porter tout le poids des prescriptions de la loi sur la force de la confession. C’est cette promesse de miséricorde, si nous faisons fond sur la confession, qui est implicite dans ces paroles du prophète : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il change de voie pour avoir la vie » (Ez 33, 11).
 
Sous les traits de Juda, c’est chaque âme pécheresse qui est visée : « Si un homme répudie sa femme, et qu’elle, l’ayant quitté, se marie avec un autre, pourra-t-elle revenir vers lui ? N’est-elle pas souillée et profanée, cette femme? Tu t’es prostituée à de nombreux amants, et tu prétends revenir à moi? Oracle du Seigneur » (Jr 3, 1). Voilà l’image de la femme adultère. Il est impossible, semble-t-il, qu’elle soit accueillie de nouveau, après ces turpitudes. Mais cet exemple, à cause de sa miséricorde, n’est plus le dernier mot : il dénie à cette femme de pouvoir jamais être reprise, et cela ne l’empêche pas d’attendre le moment de l’accueillir. Mesurez, frères, la grandeur de cette fidélité, de cet attachement! II pose une impossibilité, et montre qu’il peut la tourner, à l’encontre de la coutume. Il appelle à lui, il cherche à tenir dans ses bras ceux-là mêmes dont il dénonce la souillure, dont il déplore l’éloignement. Allons! ne gâchons pas le temps de la miséricorde! Voilà que la bonté de Dieu nous rappelle quand nous étions éloignés, elle nous ouvre son sein, dans sa clémence, quand nous revenons à Dieu. Mesurons, chacun pour son compte, la dette qui nous lie, et tout le temps qui s’écoule tandis que Dieu nous attend, sans s’irriter de notre mépris… Alors, celui qui ne veut pas persévérer, qu’il revienne, celui qui refuse de rester à terre après sa chute, qu’il se relève. La force de l’amour avec lequel notre créateur nous attend, il nous la laisse imaginer à travers ces paroles du prophète : « J’ai écouté attentivement, ils ne parlent pas comme il faut, nul ne déplore sa méchanceté en disant « Qu’ai-je fait? » » (Jr 8, 5). Sans doute, nous n’aurions pas dû nous laisser aller à ces pensées perverses, mais après nos fautes il est encore là, nous laissant le temps de nous repentir. Voyez, la fidélité nous ouvre son sein, la miséricorde son giron, et quelle fidélité, quelle miséricorde! Ceux qui étaient perdus dans leurs pensées mauvaises, elle veut les retrouver, dans des dispositions droites.
 
Conclusion
 
Ramenez donc, frères, votre regard intérieur sur vous-mêmes, mettez sous vos yeux l’exemple de cette pécheresse repentie, qu’elle soit pour vous un modèle. Vous avez péché dans votre adolescence, dans votre jeunesse, rappelez-vous ces fautes, pleurez sur elles, effacez par vos larmes les taches qui souillent vos actes, vos comportements. Attachons-nous aux pas de notre Rédempteur, dont nous avions effacé la trace par le péché. Voici que la miséricorde divine nous ouvre son sein, elle nous y reçoit, elle n’a nul mépris pour les souillures de notre vie. Par le seul dégoût pour nos souillures, nous vivons accordés désormais à la pureté intérieure. Le Seigneur nous ouvre les bras avec générosité quand nous revenons à lui, parce que la vie des pécheurs ne peut être pour lui chose méprisable, du moment qu’elle est lavée par les larmes dans le Christ Jésus notre Seigneur, qui vit et règne avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, pour les siècles des siècles, Amen.

Une réflexion au sujet de « La pécheresse pardonnée (Lc 7, 36-50) (2e partie) »

  1. Michel Ekonzo Auteur de l’article

    J ai vraiment aimé le commentaire sur la miséricorde divine qui m aide à méditer sur l année de la miséricorde divine proclamée par le pape François.merci beaucoup

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