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La pécheresse pardonnée (Lc 7, 36-50) (1ère partie)

Imprimer Par Saint Grégoire le Grand

Grégoire 1er, pape, docteur de l’Église, 540-604

1. Quand je considère le repentir de Marie, j’ai plutôt envie de pleurer que de discourir… Quel est le cœur, un cœur de pierre, aussi bien, qui ne serait pas attendri par les larmes de cette pécheresse, et porté par son exemple au repentir? Elle regarda ce qu’elle avait fait, et ce qu’elle allait faire, elle voulut le faire sans mesure. Elle se présente en pleine réception, entre sans être invitée, déverse ses larmes au milieu d’un festin. Mesurez donc la tristesse qui la travaille : elle n’a pas honte de pleurer au milieu d’un festin ! Luc la nomme la pécheresse, Jean lui donne le nom de Marie; c’est elle, cette Marie dont Marc nous dit qu’elle fut délivrée de sept démons. Et ce chiffre de sept représente une totalité, l’ensemble des péchés, sept désigne un ensemble comme il y a sept jours pour désigner la totalité du temps. Marie, donc, avait en elle sept démons, la totalité des péchés. Quand elle vit les taches qui faisaient sa honte, elle courut les laver à la fontaine de miséricorde, et elle n’eut pas honte devant les convives. Elle a vraiment honte au-dedans d’elle-même; pourquoi, se dit-elle, aurait-elle honte, devant les autres, de sa honte?

Le retournement de la pécheresse

Le plus admirable, frères, est-ce de voir Marie entrer οu de voir le Seigneur l’accueillir? Que dis-je « l’accueillir »? N’est-ce pas plutôt qu’il l’entraîne au-dedans d’elle-même? Oui, il l’accueille et il l’entraîne, il l’accueille dans sa bonté, et dans sa miséricorde l’entraîne au-dedans d’elle-même. Mais il est temps de suivre le texte évangélique, de suivre l’ordre des opérations qui devaient amener sa guérison.

2. Bien sûr, frères, c’est son activité antérieure, ses pratiques coupables qui expliquent la présence sur elle de cet onguent, destiné à parfumer sa peau. Ce parfum qu’elle arborait — c’était pour sa honte —, elle l’offre à Dieu — c’est son mérite. Ces yeux qui dévoraient les créatures, ils font pénitence, elle les abîme par ses larmes. Cette chevelure qu’elle arborait pour se donner un air, elle s’en sert pour essuyer ses larmes. Cette bouche pleine de morgue, elle lui fait baiser les pieds du Seigneur, elle la colle aux pas de son Rédempteur. Tout ce qu’elle exhibait comme charmes, elle s’en dépouille en sacrifice. Elle fait tourner en vertu chacun de ses attraits coupables, elle fait tourner au service de Dieu dans la pénitence tout ce qui avait servi le mépris de Dieu dans ses offenses.

Lucidité sur le péché d’autrui, lucidité sur nous

3. Mais le Pharisien voit tout cela et ce n’est pas de son goût : il la critique, elle, la pécheresse qui entre chez lui, mais il critique aussi le Seigneur, en pensant : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est, une pécheresse ! » Voilà donc le Pharisien, plein de lui-même, véritablement, mais faux juste, assurément, qui critique la malade pour sa maladie, le médecin pour ses soins, qui souffre lui-même d’une plaie, son orgueil, et qui n’en sait rien ! Le médecin, lui, se tenait entre deux malades; la différence est que l’un, malgré sa fièvre, gardait sa lucidité entière, quand l’autre avait non seulement le corps, mais aussi l’esprit atteint. Car elle pleurait, elle, sur ce qu’elle avait fait, mais le Pharisien, lui, enflé de sa fausse justice, faisait enfler sa plaie… Malade, il avait aussi perdu l’esprit, en ne voyant pas qu’il avait besoin de soins.

Tout en disant cela, je souffre de voir des hommes de notre propre ordre, revêtus du ministère sacerdotal, dès qu’ils ont, par hasard, fait quelque chose de bien, peu de chose, aussi bien, regarder de haut leurs ouailles, et mépriser les pécheurs, quand ce sont des gens du commun, fermés à la compassion pour ces pécheurs qui confessent leurs fautes. Ah! si cette femme était tombée aux pieds du Pharisien, elle se serait enfuie, c’est sûr, chassée à coups de pied! Il se serait cru contaminé par le péché d’autrui! Mais le véritable esprit de justice n’était pas en lui, et il était malade, comme autrui. II faut donc immanquablement, à la vue d’un homme pécheur, nous lamenter d’abord sur nous-mêmes, à l’occasion de son état : peut-être sommes-nous tombés dans des fautes pareilles, peut-être y tomberons-nous à notre tour, si ce n’est pas déjà fait. Ceux qui ont reçu autorité pour cela doivent veiller étroitement à poursuivre les fautes et exercer la discipline; cela n’empêche pas que nous devons distinguer avec soin la répression que méritent les fautes et la compassion qui est due à la nature. S’il est vrai qu’il faut frapper le pécheur, il faut préserver notre prochain. Quand sous l’action de la pénitence, il fait voler en éclats son péché, notre prochain n’est plus le pécheur, il se dresse, avec la justice de Dieu, contre lui-même, il frappe en lui ce que la justice divine réprouve.

Les deux débiteurs

4. Mais voyons comment cet homme arrogant, plein de sa superbe, a été confondu. Il est placé devant deux débiteurs, l’un plus endetté que l’autre, et il doit dire quel est celui des deux qui a le plus d’affection pour le créancier généreux. Sa réponse ne tarde pas : « Celui auquel il a fait grâce de plus. » Remarquez bien que le Pharisien est confondu par sa propre réponse, comme un fou qui porte la corde pour se lier. Suit l’énumération de tout ce qui est à mettre au crédit de la pécheresse, et au débit du faux juste : « Je suis entré chez toi et tu ne m’as pas versa d’eau sur les pieds; elle au contraire m’a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n’a pas cessé de me couvrir les pieds de ses baisers. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. » De cette énumération découle le jugement que nous entendons ensuite : « C’est pourquoi, je te le dis, ses péchés, ses nombreux péchés lui seront remis, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. »

À votre avis, frères, qu’est-ce que l’amour, si ce n’est un feu? Et le péché, si ce n’est comme de la rouille? Vοilà pourquoi ses nombreux péchés lui seront remis ; c’est comme si l’on avait dit : « Elle a mis entièrement le feu à la rouille du péché, parce qu’elle brûle du feu ardent de l’amour ». La rouille du péché est d’autant plus largement décapée que plus fortement s’embrase le cœur du pécheur au feu de la charité.

Le médecin et les deux sortes de malades

Elle était venue malade chez le médecin, elle est guérie ; mais les autres sont encore malades de la voir sauvée… Les compagnons de table se récrient en eux-mêmes : « Quel est cet homme qui va jusqu’à remettre les péchés ? » Mais nul mépris chez le divin médecin pour les malades dont il voit l’état s’aggraver à la suite de ce traitement. Quant à elle, qu’il avait guérie, il lui donne un surcroît de forces, par les mots que lui dicte sa fidélité : « Ta foi t’a sauvée; va en paix. » Oui, c’est bien la foi qui sauve, puisqu’elle n’avait pas douté de pouvoir obtenir la guérison demandée. Mais la certitude de l’espérance, à son tour, elle l’avait reçue aussi de lui, auprès duquel elle cherchait le salut, grâce à cette espérance elle-même. Il lui est prescrit d’aller en paix, pour ne plus désormais quitter la route de la vérité et dévier vers celle du scandale. Nous entendons par la bouche de Zacharie ces mots : « Afin de guider nos pas dans le chemin de la paix» (Lc 1, 79). Mettre nos pas dans le chemin de la paix, c’est donner à nos actes un itinéraire οù nous ne perdons pas de vue la grâce donnée par notre créateur.

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