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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.
Éditorial

Les loups dans la bergerie

Imprimer Par Jacques Marcotte, o.p.

 

On en parle beaucoup. On s’en inquiète. On dit même que l’Église catholique connaît une période tellement difficile qu’elle pourrait ne jamais s’en relever. Depuis quelques années, et particulièrement dans les derniers mois, nous essuyons une vague déferlante de dénonciations, d’allégations, d’accusations en matière d’agressions sexuelles faites par des prêtres et des religieux auprès de mineurs, garçons et filles, notamment des enfants arrivés au seuil de l’adolescence.

Bien souvent ces horreurs sont sortis de l’ombre à la faveur d’un contexte qui incitait à briser le silence et facilitait les prises de parole, comme des appels à tous en vue d’appuyer un recours collectif en justice. Des hommes et des femmes parvenus à l’âge adulte osent enfin parler. Les faits allégués remontent à bon nombre d’années, dix, vingt ou même trente ans. Des abuseurs sont ainsi rattrapés; des prêtres maintenant âgés sont dénoncés.

L’attention du public se porte donc aujourd’hui sur ce phénomène particulier. Prêtres ou frères sont pointés du doigt. Non pas tous, mais un nombre significatif, voire impressionnant. Dans certains diocèses, certains collèges, certaines communautés, certains pays, ils sont légions, à ce qu’on dit. Rien ne nous prouve que l’hécatombe soit finie. Comment s’assurer que tout le monde a parlé? Que tous les coupables ont été dénoncés?

Je ne veux pas plaider pour la défense des accusés. Il faut laisser la justice faire son travail. Et ne jamais porter entrave ni imposer le silence. Au contraire, nous devons faciliter les dénonciations, accompagner les victimes, écouter ceux et celles qui osent porter plainte. Des crimes ont été commis. Des vies sont brisées. Des enfances ont été volées.

Le pape François, dans son allocution donnée à la fin de la réunion spéciale des évêques délégués de toutes les assemblées épiscopales du monde (Rome 21-24 février), a pris la peine d’élargir la question, de cerner l’ampleur mondiale du phénomène de la pédophilie. Il ne s’agissait pas de se défendre en accusant les autres. Il s’agissait d’être complet, d’être vrai : le phénomène est largement répandu en bien des pays. Il n’est pas d’hier. C’est une plaie sociale universelle déjà bien documentée. Il est injuste de s’en prendre à la seule Église catholique. Ne soyons pas myopes ni naïfs. Ouvrons les yeux.

Ceci dit, il faut, tout en réagissant avec grande fermeté et en faisant la vérité sur les tristes abus d’autrefois et d’aujourd’hui dans l’Église, travailler à ce que ces incidents douloureux et pervers ne se reproduisent plus. Il faut travailler en amont. Notamment au niveau de l’accès au sacerdoce ou à la vie religieuse. Les candidats, avant d’être admis, doivent être profondément investigués quant à leur équilibre psychologique et à leur maturité affective et sexuelle.

Nos activités de recrutement et nos pratiques d’accession à la vie religieuse et à la prêtrise exigent des précautions extrêmes. Car le défi est immense. Selon les lois actuelles, il s’agit pour les candidats de s’engager à vivre le célibat, donc la chasteté particulière à l’homme seul, à la femme seule. Certes une communauté accompagne le frère, le prêtre ou la sœur dans sa vie affective et sociale. Mais cela ne suffit pas, si le candidat n’est pas déjà éprouvé et n’a pas atteint la maturité humaine que seuls peuvent donner l’âge et une expérience significative de la vie adulte dans un cadre plus large et plus complet.

Revenons en arrière et voyons comment se faisaient les choses, il n’y a pas si longtemps au Québec. Des jeunes entraient à l’âge de 12 ans dans le format obligé du cours classique. Souvent ils étaient pensionnaires. Jusqu’à l’âge de 20 ans, ils étaient encadrés au maximum dans un vivre communautaire unisexe, sans véritable occasion de connaître l’autre sexe. Par ailleurs, il y avait cette pression latente des éducateurs, souvent des prêtres dans les séminaires, qui cultivaient la vocation des jeunes pour les voir basculer joyeusement, à la fin, dans le grand séminaire. Sans compter le rêve des parents qui se sacrifiaient pour permettre à leur enfant d’avoir de bonnes études et qui voyaient d’un très bon œil le fait d’avoir un prêtre dans la famille.

Et c’est à l’âge de 20 ans que l’entrée au grand séminaire ou dans telle communauté religieuse devait se faire. Pour une autre longue période d’internat, avec un programme de formation très braqué sur les études. C’est donc un homme forcément incomplet qui se présentait finalement pour le ministère. Comment éviter alors certaines tangentes ou déviations qui pourront conduire, soit à une sortie en douce de l’état religieux ou clérical pour lequel le personnage n’était pas fait vraiment, soit à des accommodements ou compensations qui pouvaient prendre la forme de déviances ou d’habitudes lourdes comme l’alcoolisme, la pornographie, la pédophilie, soit à mener une vie double en couple homo ou hétéro sexuel? Certes, il faut nous garder de généraliser, Mais avouons que de tels parcours vocationnels ne favorisaient pas la saine maturité et l’équilibre socioaffectif nécessaires à l’exercice optimum du sacerdoce. Ici comme ailleurs la grâce ne fait pas fi de la nature.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Je pense qu’on a – du moins au Québec – beaucoup porté attention à la qualité des étapes du cheminement vocationnel pour y apporter les changements nécessaires. On a resserré les critères d’admission. Les candidats se présentent plus vieux, après avoir vécu des expériences de vie plus variées et s’être réellement confrontés à leur sexualité pour la mieux assumer et l’intégrer davantage. Leur choix de vie dans le célibat a de grandes chances d’être plus net, plus libre, plus personnel.

Par ailleurs, il y aurait beaucoup à dire de tous ces milieux « incitatifs » autrefois pour des prédateurs sexuels en quête de victimes. Pensons aux centres paroissiaux de loisirs, aux groupes de petits-chanteurs, aux enfants de chœur, aux troupes scouts, aux camps d’été, etc. Les parents faisaient confiance et ne se doutaient pas qu’ils envoyaient parfois leur enfant dans la gueule du loup.

Oui, la crise actuelle ouvre nos yeux sur nos pratiques passées. Elle devrait aussi nous mener à mieux identifier les situations où des enfants sont plus à risque, à mieux les encadrer et à s’enquérir toujours de la fiabilités des intervenants adultes, prêtres, religieux ou laïcs qui leur sont affectés. Il serait vain de ne faire que dénoncer et condamner. Il faut réagir, courageusement et lucidement, et travailler à enrayer efficacement les causes qui ont rendu les horreurs possibles.

Fr Jacques Marcotte, OP
Québec

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