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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.
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Entre peur et tolérance, risquer l’avenir

Imprimer Par Jacques Marcotte & Anne Saulnier

Cet été, les Québécois assistaient, médusés, à l’arrivée massive de demandeurs d’asile, Haïtiens pour la plupart, et provenant des États-Unis. Cette situation insolite avait de quoi surprendre, puisque le sol américain est généralement reconnu comme une sorte de terre promise, où les rêves les plus fous deviennent possibles.

Rappelons que, suite au terrible séisme qui a secoué Haïti en 2010, plusieurs pays avaient ouvert leur porte aux Haïtiens pour les aider, dont les États-Unis. C’est dans ce but que le président Obama avait alors émis en faveur des Haïtiens un statut de protection temporaire qui leur permettait de travailler légalement aux États-Unis. Or, il semble bien que ce qui devait être de courte durée a perduré dans le temps puisque, sept ans plus tard, ces travailleurs avaient toujours ce même statut précaire.

Depuis l’arrivée du président Trump, malheureusement, les choses ont bien changé. On connaît la politique quelque peu hostile du nouveau président envers l’immigration et son combat pour mettre fin à l’immigration dite illégale. Sa décision d’abolir le statut temporaire dont jouissaient les Haïtiens depuis 2010 et de renvoyer tous ces immigrants dans leur pays d’origine a remué la communauté haïtienne. Pour plusieurs, cela signifie la catastrophe. On connaît la vie en Haïti. Plusieurs de ces immigrants envoient leurs maigres économies à leurs proches restés là-bas. Pour d’autres, c’est la fin de l’espoir de s’en sortir enfin et de voir leurs enfants bénéficier d’une meilleure éducation.

C’est donc la peur qui motive la décision de ces quelques milliers de personnes à traverser la frontière américaine pour tenter leur chance au Canada, dans la province de Québec. Pourquoi au Québec ? Pour de multiples raisons dont la culture, la langue et aussi à cause de l’importante communauté haïtienne établie à Montréal. Plusieurs y ont des connaissances, des amis ou de la parenté, ce qui rend leur décision moins difficile et favorise leur intégration.

Le Canada et le Québec ont donc coordonné leurs efforts pour faire face à la situation, et c’est tout à leur honneur, car la réaction aurait pu en être une de fermeture. Bien au contraire, l’armée a été mobilisée pour construire des abris temporaires, et les secours se sont organisés en un temps record à mesure que les réfugiés arrivaient. Ces gens, ces familles ont été pris en charge et, comme la rentrée scolaire était sur le point de commencer, le gouvernement du Québec s’est immédiatement préoccupé de l’accessibilité des enfants dans les écoles.

Bien sûr, cette attitude d’accueil et de générosité des deux paliers de gouvernement soulève de nombreux enjeux, que ce soit au niveau économique, culturel, social, linguistique ou autre, mais le défi mérite d’être relevé. Quelques partis se sont élevés pour mettre la population du Québec en garde contre cet afflux de réfugiés. Les raisons évoquées méritent d’être soulevées, mais il ne faut pas tomber dans la xénophobie et dans la peur de l’autre. Un juste recul est nécessaire pour bien analyser la situation et mettre en place des mesures intelligentes qui favoriseront l’accès aux services et au travail. N’oublions pas que le contexte économique et démographique du Québec est plus que jamais favorable et que l’intégration est possible.

Ne nous leurrons pas. La situation est loin d’être réglée pour ces milliers de personnes. Il leur faut démontrer qu’ils répondent bien aux critères de réfugiés et il est certain que plusieurs seront refusés. Comme la situation de protection temporaire s’est étendue sur plusieurs années, des familles se sont constituées, des enfants sont nés sur le sol américain et ont acquis le statut de citoyen alors que leurs parents ne l’ont pas. Si le Canada doit renvoyer une grande partie de ces demandeurs d’asile dans leur pays d’origine, que va-t-il arriver à ces familles ? N’oublions pas non plus l’entente des tiers pays sûrs avec les États-Unis, qui stipule que la demande d’asile doit être présentée dans le premier pays sûr où les demandeurs prennent pieds. Que tous ces gens proviennent du sol américain crée donc un problème. Il faudrait donc commencer par résilier cette entente et possiblement assouplir d’autres critères pour permettre à ces migrants de rester au pays. L’enjeu administratif est de taille, surtout avec un partenaire aussi important pour le Canada que les États-Unis. Chose certaine, les images que nous voyons tous les jours sur nos écrans donnent à réfléchir sur les valeurs et sur les choix que nous voulons défendre en tant que société.

En terminant, il nous reste à souhaiter que nos dirigeants sauront agir pour le mieux et avoir le courage de défendre ce qu’il y a de plus précieux dans le monde : son humanité. La situation n’est pas aussi désespérée que celle qui se présente en Europe et nous pouvons prendre exemple sur ce qui s’est fait de bien là-bas. Gardons cette ouverture de cœur qui a fait du Québec ce qu’il est et surtout…n’ayons pas peur!

En collaboration
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, OP
Québec, QC

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