Nous deux,

Responsable de la chronique : Caroline Pinet
Nous deux

Avec le temps

Imprimer Par Caroline Pinet


L’après-midi s’étiole et l’air frais des hautes montagnes, dès que le soleil atténue sa luminosité, reprend ses droits sur le pays. Après une chaude journée, il fait si bon de sortir sa « petite laine ». Jean, notre voisin de vacances, nous invite à passer les saluer. Nous nous présentons donc sur son invitation, mon mari et moi. Nous sommes sur le pas de la porte et en entendant s’impatienter sa femme qui ploie sous le travail, nous comprenons que l’initiative de Jean n’est pas du goût de Marielle. Elle prépare une énorme chaudronnée de soupe pour ses enfants et ses petits-enfants. Il est difficile de reculer bien que nous suggérons de repasser plus tard. Elle termine de transvaser la soupe dans une marmite plus grande : « Maintenant elle va cuire, je peux être là avec vous. » Elle tente alors de rattraper la situation. Elle sourit et va chercher de quoi boire.

Dans ce petit épisode, nous comprenons beaucoup de choses. Jean a près de 90 ans et nous réalisons qu’il n’a pas toute sa mémoire… Nous comprenons que Marielle doit avoir dix ans de moins et doit tout gérer. C’est le noyau dur du couple. Jean est diminué. Il marche à peine, se fatigue vite. Il agit de manière irraisonnée par moment, et Marielle passe une partie de ses journées à rattraper ses « fausses-bonnes » idées. Ils vont fêter leurs soixante ans de mariage.

Nous pourrions en rester à cette image de vieillard à la bouche édentée qui nous observe avec un regard à la douceur enfantine. Il redemande huit fois à mon mari s’il ne veut pas encore une « petite goutte » de vin de génépi. Il a oublié que trois minutes plus tôt il le lui avait déjà offert.

Jean va à nouveau mettre sa femme dans l’embarras en nous invitant à venir visiter ses meubles en bois qu’il a sculptés. Sa femme nous demande de ne pas prêter attention au désordre car tout n’est pas rangé (si elle savait combien je la comprends !!!). Mais la visite nous instruit de manière merveilleuse car nous arrivons devant des chefs-d’œuvre ! De beaux meubles aux décorations tailladées dans le bois. Les armoires, les tables, les chaises… Les mains de Jean ont sculpté tant de jolies figures géométriques avec son couteau. Et ce n’est pas tout. La maison elle-même est l’œuvre de ses mains. Il y a plus de quarante ans, il l’a bâtie lui-même ! Quel gaillard solide a-t-il dû être !

Nous revenons discuter dehors. Marielle raconte le passé, leurs enfants, la construction de la maison. La vie nous est décrite et les souvenirs redonnent de la dignité à Jean. Nous le respectons. Nous sommes petits devant l’œuvre d’une vie qui se dresse si solidement devant nous parmi les montagnes. Une grande partie des occupations de Marielle repose maintenant sur les soins et l’aide à apporter à son mari. Nous partirions tous en courant devant la tâche ingrate qui lui est impartie. Marielle semble certes par moment agacée, poussée à bout par le comportement irrationnel de Jean. Elle doit penser, prendre les décisions, prévoir, pourvoir, planifier, gérer la médication, l’alimentation, l’hygiène, les comportements, la sécurité de son époux. Mais pourtant, elle ne se limite pas à cela. Marielle prend à cœur de faire une fois par semaine une grande soupe à distribuer à ses grands enfants. Elle se fait plaisir en se disant que ses petits-enfants la mangeront également. Elle garde également ses arrière-petits-enfants, le temps de dépanner ici et là les parents. Marielle, c’est aussi tout un monument de vie ! Elle se tient là, à ses côté.

La tendresse conjugale, c’est aussi être là pour l’autre dans les jours creux, dans les jours maudits, dans la maladie. Et ce qui aide à tenir, c’est le passé, ce que l’on a construit. Et plus que la maison, Jean et Marielle ont bâti un grand amour. Cet amour, ils l’ont édifié non pas sur le sable, mais sur le roc. Cet amour qui vient de Dieu et qui permet d’aimer l’autre jusqu’à se donner entièrement à lui sans rien attendre de retour. Avec le temps, va, tout … ne s’en va pas, bien que tout semble blanchi comme un cheval fourbu, car l’amour demeure plus profond que jamais… et l’on aime enfin vraiment !

Une réflexion au sujet de « Avec le temps »

  1. Sonia

    Ce couple ressemble tout-à-fait à mes parents, 64 ans de mariage.
    Papa s’en est allé cet été. Nous ne pouvons que les remercier et rendre grâce.

    Répondre

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