Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 79 (78) : Plainte nationale après la catastrophe

Imprimer Par Hervé Tremblay, o.p.

Si les psaumes sont souvent difficiles à dater, ce n’est pas le cas ici. Les événements rapportés dans le Ps 79 font clairement allusion à la prise de Jérusalem par les Babyloniens en 587 avant notre ère (2 R 24–25), ainsi qu’au pillage d’Israël par ses voisins (2 R 24,2). Il faut mesurer l’ampleur du désastre. Israël a tout perdu : son indépendance politique, son roi, le temple. Il semble bien que Dieu ait détruit tout ce qu’il avait édifié au long des siècles. On comprend que cette situation ait fait naître de sérieuses questions sur Dieu, sur son plan, sur son action, sur sa puissance.

Le genre littéraire du poème est évident. Il s’agit d’une lamentation collective nationale semblable au Ps 74. On a les mêmes thèmes : la profanation du temple, la colère de Dieu, la volonté de Dieu de rétablir la justice. Mais il y a des différences. Le Ps 74 porte presque entièrement sur la destruction du temple, alors que le Ps 79 porte principalement sur la survie du peuple de Dieu et sa mission au milieu des nations. De plus, le Ps 79 attribue la catastrophe au péché d’Israël, faisant du coup de l’expiation la seule possibilité de restauration.

L’étude de la structure du psaume fait ressortir trois strophes (v. 1-5; 6-9; 10-13) qui traitent, dans un ordre différent, des trois mêmes personnages : « toi », c’est-à-dire Dieu; « eux », c’est-à-dire les païens; « nous », c’est-à-dire les survivants du désastre. Les strophes débutent toutes par la mention des païens; elles mentionnent ensuite un groupe différent : les morts de la guerre (v. 2-3), les ancêtres coupables (v. 8), les captifs (v. 11). Ensuite, la première et la troisième strophe nomment les peuples voisins (v. 4 et 12). Chaque strophe s’achève par un verset où seuls les survivants sont mentionnés (v. 5.9.13).

D’une strophe à l’autre, les idées progressent de la description du désastre à l’annonce de l’action de grâce, en passant par l’apaisement de la colère de Dieu contre son peuple et le don de son pardon.

Commentons les versets. D’entrée de jeu, le psalmiste interpelle Dieu directement pour lui rappeler la situation (v. 1). La première strophe est presque entièrement occupée par la description du désastre. Le mot pour désigner les étrangers est tantôt traduit « nations », tantôt « païen ». Ici, la plupart des versions choisissent « païens » à cause de sa connotation religieuse. « Ton domaine » ou « ton héritage », c’est le peuple choisi, celui que Dieu s’est réservé (Dt 32,8-9). « Ils ont souillé ton temple sacré ». Le temple a été profané par l’invasion des païens. En effet, les Babyloniens avaient dépouillé le temple de toutes ses richesses avant de le brûler. Ils ont aussi « mis Jérusalem en ruines » (2 R 25,8-10; 2 Ch 36,17-19). Le v. 2 traite du sort réservé aux dépouilles des défunts, appelés « tes serviteurs » et « tes fidèles » pour rappeler à Dieu non pas tant la fidélité du peuple (dont on reparlera au v. 8) mais la valeur permanente de l’élection. Pour les anciens orientaux, ne pas avoir de sépulture était la plus grande malédiction (2 S 21,10-13; 2 R 9,10; Qo 6,3; Jr 14,16; 36,30; pâture aux oiseaux du ciel Dt 28,26; 1 S 17,44-46; Jr 7,33; 34,20; Éz 29,5). C’était une croyance assez répandue que la survie du défunt était liée d’une certaine façon au sort de sa dépouille mortelle. Une autre abomination accomplie par les païens (v. 3), c’est d’avoir versé le sang aux alentours de Jérusalem. Or, le contact avec le sang mettait en état d’impureté rituelle, comme les os des défunts jetés dans les temples (2 R 23,14). Au lieu de venir en aide à Israël, les peuples voisins en profitèrent pour envahir et piller une partie du pays (v. 4). Cette réaction des voisins sera de nouveau servie à Dieu au v. 10 pour provoquer sa jalousie.

La deuxième strophe expose les causes du désastre. La première cause, plus évidente, ce sont les crimes des païens (v. 6-7); la deuxième cause, plus profonde, c’est le péché d’Israël (v. 8-9). Le v. 5 présente d’abord la catastrophe comme une colère divine. Certes, les Babyloniens ont brûlé et ravagé Jérusalem, mais ils n’étaient que le bras du Seigneur en colère contre son peuple coupable. « Combien de temps, Seigneur? » (Ps 6,4; 13,2-3; 80,5; 94,3). Après la description de la destruction vient le cri de la prière, qui fait suite au profond questionnement que les événements ont fait naître. Comment le Seigneur resterait-il longtemps insensible? Le verset parle ensuite de la « jalousie » de Dieu. Ce terme appliqué à Dieu ne figure qu’ici dans le psautier, mais on le retrouve ailleurs dans l’Ancien Testament (Ex 20,5; 34,14; Dt 4,24; Jos 24,19-20). La jalousie de Dieu est le signe de l’amour qu’il porte à Israël. Elle se manifeste en faveur d’Israël quand il est fidèle à l’alliance. Dans le cas contraire, elle agit contre Israël. Dans le psautier, c’est la colère de Dieu qui est souvent comparée à un feu (voir Ps 78,21; 89,47). Cette colère et cette jalousie, le psalmiste souhaite qu’elles se retournent contre les païens qui ignorent Dieu, n’invoquent pas son nom et ont dévoré Jacob (v. 6). L’humiliation des païens triomphants et le rétablissement de la situation d’Israël s’appellent l’un l’autre.

Le v. 8 tourne l’attention vers le péché d’Israël. Les survivants considèrent que la ruine du pays trouve sa cause essentielle dans le péché de ses habitants. De plus, ils croient que la faute dure depuis plusieurs générations. Chez les Anciens, on croyait, en effet, que les fautes se passaient de génération en génération (Ex 34,7; Lm 5,7). Pour eux, il était donc concevable que des enfants soient punis pour des fautes de leurs ancêtres. Le v. 8b fait appel à la « tendresse » de Dieu. L’appel à la miséricorde l’emporte sur tous les motifs qu’on pourrait invoquer pour amener Dieu à pardonner. Que le Seigneur, après avoir puni, montre à nouveau la bonté et la miséricorde qui le définissent (Ex 34,6). La prière se poursuit en demande d’aide et de pardon (v. 9). Le fondement du pardon est le nom de Dieu, répété deux fois (v. 9b et 9d). S’il reste à invoquer un motif pour décider Dieu à intervenir, ce ne peut être que sa propre gloire. Le pire pour lui serait de donner à penser aux païens qu’il n’est pas assez fort pour agir contre eux ou qu’il n’est pas assez généreux pour pardonner à son peuple (v. 10). Pourquoi donner aux païens l’occasion de demander où Dieu se trouve. On attribuerait son silence à son incapacité à intervenir et à sauver son peuple. Il s’agit d’un motif fréquent dans les psaumes (Ps 25,11; 31,4; 42,11; 44,27; 54,3; 74,18-23; 106,8; 109,21; 115,2; 126,2; 143,11) et ailleurs dans la Bible (Ex 32,12; Nb 14,15-16; Is 48,9-11; Jr 14,20-21; Éz 20,9.14.22.44; 39,25; Jl 2,17).

Le v. 10b comporte une demande de vengeance qui nous met mal à l’aise. Certes, on pourrait considérer que le Seigneur, lié à son peuple par l’alliance, a une obligation de sauver son peuple. Dieu doit intervenir pour démentir la prétention des païens. Mais cette lecture théologique ne saurait cacher que, à l’époque, on priait les divinités pour une vengeance contre les ennemis (Ps 109; 137,7-9). Dans l’Ancien Testament, l’appel à la vengeance divine ne surprend donc pas. Il faut juger selon les idées du temps. Il faut aussi être réaliste : aucune libération ne peut se faire sans l’écrasement des oppresseurs.

Au v. 11, il doit s’agir des captifs de guerre, souvent exécutés afin d’empêcher toute renaissance du peuple (2 S 8,2). L’appel à la vengeance du v. 10 ne suffit pas, il faut, au v. 12, un châtiment total et exemplaire, un châtiment à la mesure de l’outrage, une vengeance qui devrait s’accomplir « sept fois » (Gn 4,24; voir Mt 18,22). Le dernier verset (v. 13) ramène l’attention sur les survivants qui se présentent comme le peuple de Dieu et le troupeau qu’il conduit. Comme d’habitude dans les psaumes de lamentation, on termine avec une promesse d’action de grâce, assez brève ici, pour la libération espérée. À la fin, au stade où le psaume se situe, le drame n’a donc pas encore connu son dénouement.

Le Ps 79 n’est jamais cité dans le Nouveau Testament. Toutefois, et c’est rare, il est cité deux fois dans l’Ancien Testament. Les v. 2-3 sont cités en 1 M 7,17 dans le contexte de la crise maccabéenne (167 avant notre ère); les v. 6-7 se lisent en Jr 10,25.

La relecture chrétienne peut prendre plusieurs directions. Il est possible de comparer l’état de la foi et de l’Église, dans nos pays du moins, à une destruction presque totale et, du coup, d’implorer le Seigneur de restaurer son peuple. Le peuple de Dieu, en effet, est la risée du monde. La vengeance demandée contre les païens peut prendre la forme d’une prière pour la conversion des nations. On pourrait aussi développer le thème du temple qui est le croyant lui-même (1 Co 3,16-17) ou l’Église (Ap 11,2). Mais ne peut-on pas voir dans ce psaume le mystère pascal lui-même? En effet, le Ps 79 parle de la reconstruction possible après la destruction, d’une nouvelle vie après la mort. Il enseigne qu’il faut garder la foi et la confiance en Dieu qui transforme et renouvelle, parfois à travers la destruction. C’est le mystère pascal de mort et de résurrection.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

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