Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 59. Contre les impies

Imprimer Par Marc Leroy, o.p.

1 Du maître de chant. « Ne détruis pas. » De David. À mi-voix. Quand Saül envoya surveiller sa maison pour le mettre à mort.

2 Délivre-moi de mes ennemis, mon Dieu,
contre mes agresseurs protège-moi,
3 délivre-moi des ouvriers de mal,
des hommes de sang sauve-moi.

4 Voici qu’ils guettent mon âme,
des puissants s’en prennent à moi ;
sans péché ni faute en moi, Yahvé,
5 sans aucun tort, ils accourent et se préparent.

Réveille-toi, sois devant moi et regarde,
6 et toi, Yahvé, Dieu Sabaot, Dieu d’Israël,
lève-toi pour visiter tous ces païens,
sans pitié pour tous ces traîtres malfaisants ! Pause

7 Ils reviennent au soir,
ils grognent comme un chien,
ils rôdent par la ville.

8 Voici qu’ils déblatèrent à pleine bouche,
sur leurs lèvres sont des épées :
« Y a-t-il quelqu’un qui entende ? »

9 Toi, Yahvé, tu t’en amuses,
tu te ris de tous les païens ;
10 ô ma force, vers toi je regarde.
Oui, c’est Dieu ma citadelle,
11 le Dieu de mon amour vient à moi,
Dieu me fera voir ceux qui me guettent.

12 Ne les massacre pas, que mon peuple n’oublie,
fais-en par ta puissance des errants, des pourchassés,
ô notre bouclier, Seigneur !

13 Péché sur leur bouche, la parole de leurs lèvres :
qu’ils soient donc pris à leur orgueil,
pour le blasphème, pour le mensonge qu’ils débitent.

14 Détruis en ta colère, détruis, qu’ils ne soient plus !
Et qu’on sache que c’est Dieu le Maître
en Jacob, jusqu’aux bouts de la terre ! Pause

15 Ils reviennent au soir,
ils grognent comme un chien,
ils rôdent par la ville ;
16 les voici en chasse pour manger,
tant qu’ils n’ont pas leur soûl, ils grondent.

17 Et moi, je chanterai ta force,
j’acclamerai ton amour au matin ;
tu as été pour moi une citadelle,
un refuge au jour de mon angoisse.

18 Ô ma force, pour toi je louerai ;
oui, c’est Dieu ma citadelle,
le Dieu de mon amour.

(Bible de Jérusalem)


Le Ps 59 a la particularité d’avoir deux refrains : v. 7 et v. 15 ; v. 10 et v. 18. Il s’agit d’une prière qui demande à Dieu de sauver le psalmiste de ceux qui l’attaquent et qu’il appelle les païens. On peut se poser la question qui sont ces païens des vv. 6 et 9. Soit notre auteur connaît réellement des païens parce qu’il vit en Diaspora ou bien parce qu’à Jérusalem il connaît certains païens, ou bien il considère certains Judéens comme des païens à cause de leurs péchés.

v. 1 : Dans le titre du psaume, la dernière phrase « Quand Saül envoya surveiller sa maison pour le mettre à mort » est une référence à 1 S 19,11. On a essayé de mettre certains psaumes en lien avec la vie de David. Ici, il s’agit de l’épisode où Saül envoya des émissaires à la maison de David pour le surveiller et le mettre à mort le lendemain matin. Mais, averti par sa femme Mikal, il put s’échapper durant la nuit et put ainsi acclamer l’amour du Seigneur « au matin » (cf. v. 17). Saül est ici assimilé aux païens du psaume qui guettent le psalmiste.

vv. 2-5a : Le Ps 59 commence par un appel pour que Dieu agisse contre ceux qui attaquent le psalmiste (vv. 2-3), puis on décrit ces ennemis (vv. 4ab), enfin on veut souligner l’innocence du suppliant (vv. 4c-5a). Au v. 2, on trouve cinq fois une référence à la première personne : « délivre-moi » ; « mes ennemis » ; « mon Dieu » ; mes agresseurs » ; « protège-moi ». L’accent est mis, dès le début, sur le suppliant. Il est attaqué par ses ennemis. Il attend tout de son Dieu. On pourrait trouver que le psalmiste est un peu trop centré sur lui-même. Ce v. 2 a une structure en abcb’a’ où « mon Dieu » est au centre. On se rend compte alors que c’est bien Dieu qui est au centre de l’appel et des préoccupations du suppliant. Le verbe teśaggebénî, « protège-moi », du v. 2 annonce le mot de même famille miśgab, « citadelle », des vv. 10 et 18.

Au v. 4b, les ennemis sont décrits par le mot ʻazîm que l’on peut traduire par « des puissants, des forts ». Il est intéressant de noter que c’est un mot de même racine, ʻōz, « la force », que nous retrouvons aux vv. 10 et 18 mais appliqué à Dieu. La force des ennemis ne peut être combattue que par celui qui est la Force elle-même c’est-à-dire Dieu.

Il n’y a aucune raison pour expliquer cet acharnement des ennemis. Le suppliant est sans péché, sans faute. Il le rappelle à Dieu. Nous voyons que nous sommes ici dans une théologie de la rétribution. S’il nous arrive un malheur, c’est parce que nous avons péché. Mais pourquoi cette agression des ennemis si nous sommes sans aucun tort.

vv. 5b-8 : Le cri d’appel vers Dieu se précise. Les vv. 5b-6 sont comme des échos des vv. 2-3 et les vv. 7-8 qui se concentrent sur les ennemis sont des parallèles aux vv. 4-5. Il faut que le Seigneur se réveille et voit ce que les ennemis font au suppliant. Il y a dans ce passage une forte ironie. Au v. 5b, le verbe qāra’ que l’on trouve pour exprimer la rencontre entre Dieu et le suppliant est habituellement employé dans un contexte d’hostilité. Au v. 6b, le verbe pāqad que l’on trouve pour exprimer la visite de Dieu chez ces païens se trouve habituellement employé avec une connotation positive (« Dieu vient visiter son peuple pour le sauver »). Ici, tout est inversé. Ce sentiment va continuer.

Habituellement, on trouve dans les psaumes un appel à la grâce divine pour le suppliant ; ici, nous trouvons un appel, de la part du suppliant, pour que Dieu ne manifeste pas sa grâce pour les ennemis. Nous pouvons être choqués par cette demande du suppliant, mais le prophète Isaïe nous apporte une réponse : « Si l’on fait grâce au méchant sans qu’il apprenne la justice, au pays de la droiture il fait le mal, sans voir la majesté de Yahvé. » (Is 26,10).

vv. 9-11 : Nous avons aux vv. 9-11 une déclaration de confiance dans le Seigneur qui est celui qui va protéger le suppliant. Le v. 9 (« Toi, Yahvé, tu t’en amuses, tu te ris de tous les païens ») est très proche de Ps 2,4 (« Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, Yahvé les tourne en dérision »). La force de Yahvé au v. 10 est un attribut de Dieu qui remonte à Ex 15,2 : « Yah [c’est-à-dire Yahvé] est ma force et mon chant, à lui je dois mon salut. Il est mon Dieu, je le célèbre, le Dieu de mon père et je l’exalte. » La force de Yahvé associée à l’image de Dieu comme une citadelle protectrice pour le suppliant se retrouve aussi dans le Psaume 46 : Ps 46,2 « Dieu est pour nous refuge et force, secours dans l’angoisse toujours offert. » ; Ps 46,8.12 : « Avec nous, Yahvé Sabaot, citadelle pour nous, le Dieu de Jacob ! ». Il est intéressant de noter que le verbe yeqaddeménî, « il [le Dieu de mon amour] vient à moi », est habituellement employé dans un contexte d’hostilité (cf. Ps 17,13 ; Ps 18,6.19). On peut y voir, comme au v. 5b, avec le verbe qāra’, une inversion du sens. Mais on peut aussi comprendre autrement. Quand les ennemis viennent auprès du suppliant avec une certaine hostilité, Yahvé vient lui aussi auprès du suppliant avec une hostilité qui est dirigée contre les ennemis.

vv. 12-14 : On demande à Dieu de traiter les ennemis comme ont été traités les Cananéens, c’est-à-dire qu’il ne faut pas les tuer, mais les garder en vie, cf. Jg 2,21-22 : « « désormais je ne chasserai plus devant elle aucune des nations que Josué a laissé subsister quand il est mort », afin de mettre par elles Israël à l’épreuve, pour savoir s’il garderait ou non le chemin de Yahvé comme l’ont suivi ses pères ». Les ennemis païens ne seront donc pas tués, mais ils deviennent des errants. Le verbe nûaʻ, « errer », qui est employé au v. 12b est utilisé dans les Lamentations pour décrire une personne qui est aveugle (cf. Lm 4,14) ou bien une personne étrangère qui n’a pas d’habitation dans le pays.

Au v. 12c, l’emploi du mot « bouclier » comme attribut pour décrire Dieu va dans le même sens que les emplois des mots « protéger » au v. 2b et « citadelle »  au v. 10b, et renforce l’idée d’un combat militaire contre les ennemis. L’image militaire continue au v. 13b dans la mesure où les ennemis sont « pris », ils sont comme capturés à cause de leur orgueil. On pense à Ps 9,16 : « Les païens ont croulé dans la fosse qu’ils ont faite, au filet qu’ils ont tendu, leur pied s’est pris ».

L’aspect ironique du psaume se poursuit au v. 13c avec l’emploi du verbe sāpar, « débiter, proclamer, rapporter », qui d’habitude est utilisé pour la proclamation des actions divines (cf. Ps 2,7 ; 26,7 ; 40,6) et qui est ici employé pour décrire la proclamation de blasphèmes et de mensonges de la part des ennemis.

On est surpris par le v. 14 qui demande la destruction des ennemis alors que le v. 12a demande de ne pas les massacrer. Mais nous ne devons pas chercher une trop grande logique à ce qui est d’abord un cri d’appel angoissé vers Dieu de sauver le suppliant.

vv. 15-18 : Les vv. 15-16 reviennent sur la description des attaquants en reprenant exactement le v. 7 et en le complétant. Les assaillants sont décrits comme des animaux qui errent à la recherche de leur nourriture. Les vv. 17-18 correspondent aux vv. 9-11 pour leur confiance en Dieu. Le v. 18 reprend une partie des vv. 10-11. Le v. 17 exprime la joie de la délivrance du psalmiste qui rend grâce à son Dieu au matin.

fr. Marc Leroy, o.p.

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