Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Psaume 140 : Comme un cri du Vendredi Saint

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

Psaume 140 (139 dans la liturgie)

2 Délivre-moi, Seigneur, des mauvaises gens
contre l’homme de violence défends-moi,
3 ceux dont le cœur médite le mal,
qui tout le jour hébergent la guerre,
4 qui aiguisent leur langue ainsi qu’un serpent,
un venin de vipère sous la lèvre.

5 Garde-moi, Seigneur, des mains de l’impie,
contre l’homme de violence défends-moi,
ceux qui méditent de me faire trébucher,
6 qui tendent un filet sous mes pieds,
insolents qui m’ont caché une trappe et des lacets,
m’ont posé des pièges au passage.

7 J’ai dit au Seigneur : C’est toi mon Dieu,
entends, Seigneur, le cri de ma prière.
8 Seigneur mon maître, force de mon salut,
tu me couvres la tête au jour du combat.
9 Ne consens pas, Seigneur, aux désirs des impies,
ne fais pas réussir leurs complots.

10 Ils relèvent la tête, ceux qui m’entourent,
que la malice de leurs lèvres les recouvre;
11 qu’il pleuve sur eux des charbons de feu,
que, jetés à l’abîme, ils ne se dressent plus :
12 que le calomniateur ne tienne plus sur la terre,
que le mal pourchasse à mort le violent!

13 Je sais que le Seigneur fera droit aux malheureux,
qu’il fera justice aux pauvres.
14 Oui, les justes rendront grâce à ton nom,
les saints vivront avec ta face.

(Texte de la Bible de Jérusalem, avec « Seigneur » ou « le Seigneur » substitué à « Yahvé »)


Voilà un psaume qui, presque d’un bout à l’autre, se présente véritablement comme une prière adressée à Dieu. À peine celle-ci est-elle interrompue au verset 13. Faisant part de sa confiance d’être exaucé, le suppliant passe soudain du « tu » au « il » : « Je sais que le Seigneur fera droit aux malheureux, qu’il fera justice aux pauvres ». Mais il a tôt fait de revenir en finale à la deuxième personne : « Les justes rendront grâce à ton nom, les saints vivront avec ta face. » (v. 14). En cela, ce psaume se distingue de bien d’autres où quelqu’un commence par exposer l’expérience qu’il a à vivre avant de se tourner vers Dieu et de formuler sa prière. Sans doute ce psaume commence-t-il lui aussi par évoquer la situation pénible vécue par son auteur, mais cela s’intègre à une supplication. C’est devant Dieu que le psalmiste fait part de l’épreuve à laquelle il se voit confronté.

  1. La situation vécue (versets 2-6): comme une bête aux abois

      Et quelle est donc cette situation? C’est celle d’un être en proie à la méchanceté. Une méchanceté redoutable, susceptible de déborder en violence. Par trois fois, en effet, aux versets 2, 5 et 12, elle est attribuée à un « homme de violence ». Au début, dans la première strophe (v. 2-4), on pourrait penser qu’il est question de la méchanceté en général, dont le priant, comme tout un chacun, pourrait éventuellement faire les frais et dont il demande d’être préservé. Mais la strophe suivante (v. 5-6) manifeste qu’il ne parle pas dans l’abstrait, qu’il s’agit d’une méchanceté bien réelle dont il est lui-même, présentement, la victime.

Cette méchanceté, le psalmiste la dépeint à trois niveaux, comme une réalité qui, chez l’adversaire ou les adversaires qu’il redoute, mobilise à la fois le cœur, la langue et les mains.

Le cœur

Le cœur d’abord. Il s’agit d’une méchanceté qui, avant de se manifester à l’extérieur, a mûri à l’intérieur, là où se forment les intentions. À deux reprises, il est question de la rumination de projets pervers : « ceux dont le cœur médite le mal » (v. 3), « ceux qui méditent de me faire trébucher » (v. 5). Plus loin, le v. 9 fera état des « désirs des impies » et des « complots » qu’ils mijotent.

La langue

Après le cœur, la langue. C’est verbalement que l’agression et les ravages trouvent pour une part à s’exercer. Aussi bien est-il fait mention à deux reprises de lèvres distillant un venin de vipère (v. 4), répandant  malice (v. 10) et calomnie (v. 12). Cela fait comprendre que la « guerre » tramée par les  gens que l’on dénonce (v. 3) est à entendre de façon imagée, non pas au sens de conflits armés menaçant à grande échelle un peuple ou une collectivité entière, mais d’attaques menées à petite échelle contre des personnes individuelles.

Les mains

Après le cœur (v. 3), après la langue (v. 4), les mains (v. 5). Ceux que l’on redoute ne sont pas malveillants qu’en paroles. « Malfaisants » au sens fort, ce sont des gens capables de passer aux actes, dont les complots tournent en combats (v. 8-9). Les voilà comparés à des chasseurs cherchant à capturer une proie et, en vue de la faire trébucher (v. 5), tendant un filet sous ses pas, dissimulant sur son passage trappe, pièges et lacets (v. 6).

  1. La réaction (v. 7-14)

Une fois évoquée cette situation dont il a pris conscience, le psalmiste fait part de la réaction qui a été la sienne. « J’ai dit au Seigneur : ‘C’est toi mon Dieu’ » (v. 7). En croyant qu’il est, il s’est donc tourné vers Dieu.

« Je compte sur toi » (v. 7-9)

Se voyant comme un combattant plongé dans la mêlée, il a supplié Dieu d’intervenir en sa faveur. Son cri de confiance a emprunté à l’arsenal des images et des expressions familières. Comme tant d’autres psaumes qui désignent Dieu comme un rempart et une forteresse dans l’épreuve, il dit s’être réfugié en lui comme en un lieu fort où trouver le salut, à l’abri des poursuites et des complots. Il reste confiant de recevoir de Dieu la protection à la manière d’un casque préservant la tête lors du combat (v. 8).

« Mais rends-leur la monnaie de leur pièce » (v. 10-12)

Mais sa prière ne s’est pas arrêtée là, d’autant plus qu’à un certain moment, semble-t-il, il a eu le sentiment que ses adversaires l’emportaient sur lui (v. 10). Ce qu’il ajoute, en élevant le ton d’une phrase à l’autre, se révèle moins édifiant que sa prière antérieure. Lui qui vient de traiter de tous les noms ceux qui cherchent sa perte, le voilà qui réclame maintenant de Dieu qu’il leur rende la pareille, peut-être même un peu plus: « que le calomniateur ne tienne plus sur la terre, que le mal pourchasse à mort l’homme de violence » (v. 12). En demandant rien de moins que l’extermination pure et simple de ses ennemis, ne dépasse-t-il la loi du talion elle-même?

« Je suis sûr du Seigneur » (v. 13-14)

Tout, heureusement, ne se termine pas sur ces accents revanchards, mais sur une expression de confiance dépassant le cas individuel du psalmiste. Dans une perspective de rétribution temporelle, celui-ci exprime en finale sa certitude que Dieu est du côté des pauvres, qu’il interviendra en faveur des justes et que ceux-ci pourront lui rendre grâce.

  1. À la lumière de la passion

     Dans la prière de l’Église, c’est le vendredi que revient le psaume 140. En ce jour où les communautés croyantes se souviennent de la passion, l’expérience du juste persécuté  évoquée dans ce psaume ne peut pas ne pas faire penser à celle de Jésus. Devenu « en tout semblable à nous sauf le péché », la méchanceté, la haine et la violence humaines ne lui furent pas épargnées, « jusqu’à la mort et la mort de la croix ». Dans les livres de prière chrétiens comme La liturgie des heures, cependant, le psaume se trouve amputé des versets 10-12, tant la contradiction apparaît flagrante entre les réclamations de vengeance qui s’y expriment et l’ultime demande qui monta de la croix : « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. » (Lc 23,34).

 

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