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Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.
Méditation chrétienne

Que l’incrédulité est la principale cause de la décadence du goût et du génie

Imprimer Par Chateaubriand

Auteur : François-René de Chateaubriand (1768-1848) est un écrivain et homme politique français né à Saint-Malo. Il gardera pour sa ville et son pays un attachement si passionné qu’il demandera à ce que ses cendres soient déposées sur le rocher du Grand Bé, accessible uniquement à marée basse depuis sa ville natale. Précurseur du romantisme, auteur génial et chrétien baroque, il reprochait déjà à son temps de diviniser la raison et d’étouffer les raisons du coeur, coupant l’homme de lui-même et de son Dieu. Pour rendre compte de sa conversion au catholicisme, il eut cette phrase admirable : « J’ai pleuré et j’ai cru ».

Ce que nous avons dit jusqu’ici a pu conduire le lecteur à cette réflexion, que l’incrédulité est la principale cause de la décadence du goût et du génie. Quand on ne crut plus rien à Athènes et à Rome, les talents disparurent avec les dieux, et les muses livrèrent à la barbarie ceux qui n’avaient plus de foi en elles.

Dans un siècle de lumières, on ne saurait croire jusqu’à quel point les bonnes mœurs sont dépendantes du bon goût et le bon goût des bonnes mœurs. Les ouvrages de Racine, devenant toujours plus purs à mesure que l’auteur devient plus religieux, se terminent enfin à Athalie. Remarquez au contraire, comment l’impiété et le génie de Voltaire se décèlent à la fois dans ses écrits par un mélange de choses exquises et de choses odieuses. Le mauvais goût, quand il est incorrigible, est une fausseté de jugement, un biais naturel dans les idées ; or, comme l’esprit agit sur le cœur, il est difficile que les voies du second soient droites quand celles du premier ne le sont pas. Celui qui aime la laideur, dans un temps où mille chefs-d’œuvre peuvent avertir et redresser son goût, n’est pas loin d’aimer le vice ; quiconque est insensible à la beauté pourrait bien méconnaître la vertu.

Un écrivain qui refuse de croire en un Dieu auteur de l’univers et juge des hommes dont il a fait l’âme immortelle bannit d’abord l’infini de ses ouvrages. Il renferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne peut plus sortir. Il ne voit rien de noble dans la nature, tout s’y opère par d’impurs moyens de corruption et de régénération. L’abîme n’est qu’un peu d’eau bitumineuse ; les montagnes sont des protubérances de pierres calcaires ou vitrescibles, et le ciel, où le jour prépare une immense solitude, comme pour servir de camp à l’armée des astres que la nuit y amène en silence, le ciel, disons-nous, n’est plus qu’une étroite voûte momentanément suspendue par la main capricieuse du hasard.

Si l’incrédule se trouve ainsi borné dans les choses de la nature, comment peindra-t-il l’homme avec éloquence ? Les mots pour lui manquent de richesse et les trésors de l’expression lui sont fermés. Contemplez, au fond de ce tombeau, ce cadavre enseveli, cette statue du néant, voilée d’un linceul : c’est l’homme de l’athée ! Fœtus né du corps impur de la femme, au-dessous des animaux pour l’instinct, poudre comme eux et retournant comme eux en poudre, n’ayant point de passion, mais des appétits, n’obéissant point à des lois morales, mais à des ressorts physiques, voyant devant lui, pour toute fin, le sépulcre et des vers : tel est cet être qui se disait animé d’un souffle immortel ! Ne nous parlez plus de mystères de l’âme, du charme secret de la vertu ; grâces de l’enfance, amours de la jeunesse, noble amitié, élévation de pensées, charme des tombeaux et de la patrie, vos enchantements sont détruits !

François-René de Chateaubriand. Extrait de Génie du christianisme (1802)

 

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