Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.
Témoins du Christ

Sagesse d’un témoin

Imprimer Par Antoine Saint-Exupéry

Ce passage de Citadelle, œuvre posthume d’Antoine Saint-Exupéry, a été publiée en 1948 et constitue la « somme » de l’auteur en rassemblant les méditations de toute une vie. Ce sont les modulations d’une pensée originale et poétique.

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Quiconque, disait mon père, a eu un grand rôle, quiconque a été honoré ne peut être avili. Quiconque a régné ne peut être dépossédé de son règne, tu ne peux transformer en mendiant celui-là qui donnait aux mendiants, car ce que tu abîmes ici c’est quelque chose comme l’armature et la forme de ton navire. C’est pourquoi j’use de châtiments à la mesure des coupables. Ceux-là que j’ai cru devoir ennoblir, je les exécute mais ne les réduis point à l’état d’esclave, s’ils ont failli.

J’ai rencontré un jour une princesse qui était laveuse de linge. Et ses compagnes riaient d’elle : « Où est ta royauté, laveuse de linge ? Tu pouvais faire tomber les têtes et voilà enfin qu’impunément nous pouvons te salir de nos injures… Ce n’est que justice ! » Car la justice selon elles était compensation.

« Et la laveuse de linge se taisait. Peut-être humiliée pour elle-même mais surtout pour plus grand qu’elle-même. Et la princesse s’inclinait toute raide et blanche sur son lavoir. Et ses compagnes impunément la poussaient du coude. Rien d’elle n’invitant la verve car elle était belle de visage, réservée de geste et silencieuse, je compris que ses compagnes raillaient non la femme mais sa déchéance. Car celui-là que tu as envié, s’il tombe sous tes griffes, tu le dévores. Je la fis donc comparaître : « Je ne sais rien de toi sinon que tu as régné. A dater de ce jour tu auras droit de vie et de mort sur tes compagnes de lavoir. Je te réinstalle dans ton règne. Va. »

Et quand elle eut repris sa place au-dessus de la tourbe vulgaire elle dédaigna justement de se souvenir des outrages. Et celles-là même du lavoir, n’ayant plus à nourrir leurs mouvement intérieurs de sa déchéance, les nourrirent de sa noblesse et la vénérèrent. Elles organisèrent de grandes fêtes pour célébrer son retour à la royauté et se prosternaient à son passage, ennoblies elles-mêmes de l’avoir autrefois touché du doigt ».

« C’est pourquoi, me disait mon père, je ne soumettrai point les princes aux injures de la populace ni à la grossièreté des geôliers. Mais je leur ferai trancher la tête dans un grand cirque de clairons d’or. »

« Quiconque abaisse, disait mon père, c’est qu’il est bas. »
« Jamais un chef, disait mon père, ne sera jugé par ses subalternes. »

Ainsi me parlait mon père : « Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain ». L’homme, disait mon père, c’est d’abord celui qui crée. Et seuls sont frères les hommes qui collaborent. Et seuls vivent ceux qui n’ont point trouvé leur paix dans les provisions qu’ils avaient faites. »

Et mon père disait pour conclure : « Je te l’ai déjà dit. Erreur de l’un, réussite de l’autre, ne t’inquiète point de ces divisions. Il n’est de fertile que la grande collaboration de l’un à travers l’autre. Et le geste manqué sert le geste qui réussit. Et le geste qui réussit montre le but qu’ils poursuivaient ensemble à celui-là qui a manqué le sien. Celui qui trouve le dieu le trouve pour tous. Car mon empire est semblable à un temple et j’ai sollicité les hommes. J’ai convié les hommes à le bâtir. Ainsi c’est leur temple. Et la naissance du temple tire d’eux-mêmes leur plus haute signification. Et ils inventent la dorure. Et celui-là qui la cherchait sans la réussir aussi l’invente. Car c’est de cette ferveur d’abord que la dorure nouvelle est née. »

Il disait ailleurs : « N’invente point d’empire où tout soit parfait. Car le bon goût est vertu du gardien de musée. Et si tu méprises le mauvais goût du n’auras ni peinture, ni danse, ni palais, ni jardins. Tu auras fait le dégouté par crainte du travail malpropre de la terre. Tu en seras privé par le vide de ta perfection. Invente un empire où simplement tout soit fervent.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, Edition abrégée, établie et préfacé par Michel Quesnel, Paris, Gallimard, 2000, pp. 73-77.

 

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