Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Épée de malheur et greniers débordants. Le psaume 144 (143)

Imprimer Par Michel Gourgues, o.p.

1Béni soit Yahvé mon rocher,
qui instruit mes mains au combat
et mes doigts pour la bataille.

2mon amour et ma forteresse,
ma citadelle et mon libérateur,
mon bouclier, en lui je m’abrite,
il range les peuples sous moi. 

3Yahvé, qu’est donc l’homme, que tu le connaisses,
l’être humain, que tu penses à lui ? 

4 L’homme est semblable à un souffle,
ses jours sont comme l’ombre qui passe.

5 Yahvé, incline tes cieux et descends,
touche les montagnes et qu’elles fument ;

6 fais éclater l’éclair, et les disloque,
décoche tes flèches, et les ébranle.

7 D’en haut tends la main,
sauve-moi, tire-moi des grandes eaux,
de la main des fils d’étrangers

8dont la bouche parle de riens,
et la droite est une droite de parjure.

9 O Dieu, je te chante un chant nouveau,
sur la lyre à dix cordes je joue pour toi,

10 toi qui donnes aux rois la victoire,
qui sauves David ton serviteur
De l’épée de malheur 11sauve-moi,
tire-moi de la main des étrangers
dont la bouche parle de riens,
et la droite est une droite de parjure.

12 Voici nos fils comme des plants
grandis dès le jeune âge,
nos filles, des figures d’angle,
image de palais.

13  Nos greniers remplis, débordants,
de fruits de toute espèce,
nos brebis, des milliers, des myriades,
parmi nos campagnes,

14  nos bestiaux bien pesants,
point de brèche ni de fuite,
et point de gémissement sur nos places.

15  Heureux le peuple où c’est ainsi,
heureux le peuple dont Yahvé est le Dieu !

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

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Ce qui frappe, même à première lecture, dans ce psaume, c’est le passage du « je » au « nous » qu’on y observe au verset 12..

Et l’on se rend compte que ce changement marque en même temps le passage d’une partie à une autre. La première partie, aux versets 1-11, se présente comme une prière de demande formulée par une personne individuelle. La seconde, aux versets 12-15, témoigne d’un changement de genre. À la différence de la première, elle ne contient aucune adresse à Dieu et ne fait aucune place au « tu ». Formulée en « nous » ( v. 12-14), elle évoque une expérience collective heureuse vécue par les croyants puis elle s’achève au v. 15 en proclamant à deux reprises à la troisième personne la même béatitude : « Heureux le peuple… ». À la fin du dernier verset, elle fait mention de Dieu comme étant la source de ce bonheur qu’elle proclame. Et ainsi elle s’apparente en finale à une action de grâce.

Voyons de plus près chacune des deux parties.

Première partie (versets 1-11) : le menace du malheur

Ce qui frappe dans la première partie, c’est, d’un bout à l’autre, la récurrence du vocabulaire de la guerre : combat, bataille (v. 1), forteresse, citadelle, bouclier (v. 2),  éclair, flèches (v. 6), victoire, épée (v. 10).

Tel est donc le contexte de la prière. Et celle-ci ne semble pas faite par un croyant ordinaire, mais plutôt par un chef du peuple, responsable de quelque manière de la paix et de la sécurité des siens. « Il range les peuples sous moi », affirme-t-il en commençant à propos de Yahvé (v. 2). À la fin, au verset 10, il s’adresse directement à ce dernier comme à « toi qui donnes au roi la victoire », avant d’évoquer aussitôt après la figure de David. Les ennemis sur lesquels il demande à Dieu de l’aider à triompher ne sont pas des ennemis personnels. Par deux fois, il les désigne comme des « fils d’étrangers » (v. 7) ou des « étrangers » tout court (v. 11), sans doute à comprendre en un sens collectif, tout comme ces « peuples » dont il a fait mention auparavant (v. 2).

Dans un tel contexte, l’objet de la prière va de soi. Ce que le priant attend de Dieu,  qualifié comme son rempart, sa citadelle, son libérateur et son bouclier (v. 1-2), c’est le salut : « Sauve-moi », supplie-t-il à deux reprises, au verset 7 puis au verset 11. Mais on voit bien qu’il ne s’agit pas d’un « salut » abstrait et tout spirituel. Ce à quoi il faut échapper, bien concrètement, c’est à la main des fils d’étrangers (v. 7) et à l’épée de malheur (v. 11). Le salut dont il est ici question a visage de triomphe guerrier et de victoire sur l’ennemi.

En réalité, la première partie du psaume ne se présente pas seulement comme une prière de demande visant à échapper ainsi aux attaques de l’adversaire. Sans doute cette  demande est-elle bien présente, d’abord aux versets 5-8, puis aux versets 10b-11.  Mais dans les deux cas, elle est précédée d’une bénédiction (v. 1-2) et d’une louange (v. 9-10). Celles-ci, sur la base de l’expérience et d’une assistance de Dieu déjà éprouvée, expriment les motifs et les convictions sur lesquels va s’appuyer la supplication qui va suivre. Le premier temps de la prière est donc celui de la louange, enracinée dans la mémoire : « Tu m’as sauvé déjà, béni sois-tu », « je chante pour toi qui as sauvé déjà David et les autres ». Puis, dans un second temps, adossée à cette certitude, surgit l’instance de la demande confiante: « Puisque tu m’as déjà sauvé, tu peux le faire encore maintenant »,  « interviens de nouveau en notre faveur. »

Cette intervention de Dieu, le priant paraît se la représenter de deux manières. Tantôt, comme aux versets 5 et 6, il en parle comme d’une intervention directe et extraordinaire : « Incline tes cieux et descends ». Comme s’il s’attendait à quelque théophanie fracassante où Dieu lui-même se manifesterait sur terre en pourfendant lui-même l’ennemi : « fais éclater l’éclair et disloque-les, décoche tes flèches et ébranle-les ». Tantôt, à partir de ses expériences passées, il s’attend plutôt à ce que Dieu, tout en demeurant au ciel, lui vienne en aide : « D’en haut, étends la main, Seigneur, sauve-moi, tire-moi des grandes eaux » (v. 7). Si Dieu doit agir, ce sera à travers lui-même, son protégé, en le soutenant et en lui donnant la force, ce Dieu « qui instruit mes mains au combat et prépare mes doigts pour la bataille » (v. 1).

À travers cette alternance de louange et de supplication, vient s’intercaler aux versets 3 et 4 une sorte de réflexion de sagesse qui fait l’effet d’une parenthèse, où les thèmes de la guerre et du salut sont momentanément suspendus et qui marque tout à coup un élargissement des perspectives. Elle porte sur l’attention que Dieu porte à l’être humain, aussi faible et petit qu’il soit : « L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont comme l’ombre qui passe. » Faut-il voir dans cette affirmation de la sollicitude de Dieu un motif supplémentaire à la louange qui précède (v. 1-2)? Ou bien faut-il y voir un point d’appui à la demande d’intervention qui va suivre (v. 5-8)?

Deuxième partie (versets 12-15) : la jouissance du bonheur

Voilà qu’au verset 12 tout change subitement. Et de façon tellement abrupte qu’on se croirait volontiers au début d’un autre psaume, autonome en lui-même.

D’une prière tendue, en climat de péril et de guerre, on passe sans transition à l’évocation complaisante d’une situation comblante, d’une expérience de bonheur idéale et sans doute idéalisée, que rien ne vient troubler. C’est ici que le « je » d’un individu menacé et inquiet se voit relayé par le « nous » d’un peuple bénéficiaire de tous les ingrédients essentiels de la béatitude terrestre. Tout y défile de la prospérité dont peuvent rêver des ruraux : une postérité abondante, relève vigoureuse et bien portante de fils et de filles dont on peut s’enorgueillir (v. 12), la fécondité des champs et l’abondance des moissons (v. 13a), la fécondité des animaux (v. 13b-14a) et encore, semble-t-il, sans que cela soit parfaitement clair, l’absence d’inquiétude dans un climat de sécurité collective (v. 14b).

Vieux mots, prière neuve

L’impression que l’on a, en lisant ou en priant ce psaume, dans sa première partie à tout le moins, est de se trouver devant quelque chose qu’on a déjà entendu. Comme si, dans ce psaume, la personne qui prie s’inspirait elle-même des psaumes.

Il suffit de prêter attention aux désignations de Dieu qui se pressent dans les deux premiers versets : « mon rocher », « ma forteresse », « ma citadelle », « mon libérateur », « mon bouclier » : toutes se retrouvent dans d’autres psaumes, rassemblées de la même manière au début du psaume 18 en particulier. « Mon amour » : la désignation ainsi traduite par la Bible de Jérusalem est la seule à ne figurer qu’ici dans tout le psautier, témoignant d’une relation d’attachement à Dieu plus profonde et pour ainsi dire plus désintéressée.

Selon son habitude, la Bible de Jérusalem indique dans les marges du texte les références à d’autres passages bibliques dont les différents versets du psaume peuvent être rapprochés. Dans ce cas, pour la première partie du psaume (v. 1-11), on peut repérer en marge près d’une quinzaine de références à d’autres  psaumes. Et la plupart y sont précédées du signe =, ce qui indique non seulement des rapprochements possibles, mais des reprises et des coïncidences exactes au plan de l’imagerie, de la formulation ou de l’expression de la pensée. Les similitudes jouent tout particulièrement par rapport au psaume 18, avec une différence cependant. Dans ce psaume, il est question d’une victoire déjà remportée grâce à des interventions de Dieu déjà manifestées. Alors que dans notre psaume, cela fait encore l’objet de l’espérance et de la supplication à Dieu. Ainsi, là où le psaume 18 proclame à l’indicatif : « il inclina les cieux et descendit » (v. 10), notre psaume supplie à l’impératif : « incline tes cieux et descends » (v. 5). Là où le psaume 18 proclame à l’indicatif : « il décocha ses flèches et les dispersa, il lança les éclairs et les chassa » (v. 14-15), notre psaume supplie à l’impératif : « fais éclater l’éclair et disperse-les, décoche tes flèches et ébranle-les » (v. 6). Là où le psaume 18 proclame à l’indicatif : « Il me retire des grandes eaux » (v. 17), notre psaume supplie à l’impératif : « tire-moi des grandes eaux » (v. 7).

Tout se passe comme si ce psaume témoignait déjà de l’expérience qui deviendra dans l’avenir celle de croyants innombrables, avant comme après ce que les disciples de Jésus reconnaîtront comme la plénitude des temps. Cette expérience dont témoigne par exemple le Magnificat de Marie, qui consiste pour des croyants à se tourner vers Dieu en empruntant et à adaptant à leur propre situation des formules des psaumes qu’ils connaissent par cœur et dans lesquels ils coulent, comme si elles les exprimaient mieux que des formules de leur propre cru, leur supplication comme leur louange, leurs doutes, leurs craintes, leurs espérances et leurs actions de grâce.

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