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Responsable de la chronique : Jacques Sylvestre, o.p.
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Deux vécus, une même réalité : David Servan-Shreiber et Christiane Singer

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

singerÀ peine terminé la lecture du livre de Servan-Schreiber, « On peut se dire au revoir plusieurs fois », le hasard m’a permis de mettre la main sur le petit livre de Christiane Singer : « Derniers moments d’un long voyage». L’un et l’autre, minés par une maladie inexorable, sont en fin de vie. « Le cancer, écrit Servan-Schreiber, remet constamment devant la perspective inéluctable de la mort ». Ainsi l’un et l’autre doivent-ils lutter contre une même réalité, la mort. Chacun confie comment il a pu vivre les derniers jours de sa vie terrestre. Aussi, m’a-t-il semblé bienfaisant pour nous, vivants et mortels, de prendre un temps pour vivre avec eux le dernier droit de leur existence terrestre. Il s’agit pour eux d’une assomption et non d’une descente aux enfers. Puissent ces pages nous aider à accepter notre condition humaine et en apprivoiser la fin quelle qu’elle sera!

Qui sont-ils ? Christiane Singer (1943-2007), prolifique écrivaine, de sensibilité chrétienne, est décédée à l’âge de 65 ans. N’ayant plus que six mois à vivre, elle écrit son journal publié sous le titre : « Derniers fragments d’un long voyage ». Elle écrit en exorde : « Je crois que ce livre a sa lumière propre… Ce qu’il y a à vivre, il va falloir le vivre ».

Servan-Schreiber (1961-2011), neuropsychiatre, fait figure d’humaniste soucieux d’accompagner dans leur détresse les êtres fragiles que nous sommes. Le cancer fut pour lui l’occasion d’écrire « Anti-cancer » et finalement « On peut se dire au revoir plusieurs fois ».

Il peut être bon de partager l’expérience  vécue par ces routiers de « la ligne verte », le corridor de la mort. Bien que différente, leur approche donne à réfléchir. Si Servan-Schreiber balise son cheminement d’un regard professionnel et non moins humain, Christiane Singer vit littéralement sa mort comme une femme peut vivre la naissance de l’enfant. « Toute mon attention se porte désormais à être, être, être… Même si l’homme doit mourir, la vie est donnée pour naître, pour naître, pour renaître. C’est la naissance qui lui est promise, non la mort ».

Servan-Schreiber affirme pour sa part: « Notre corps n’est pas une machine étrangère à nos émotions ». Aussi ajoute-t-il: « Sait-on assez que l’absence  de l’amour d’un proche est tout aussi toxique que les méfaits du cholestérol et du tabac sur la santé ».

Glanons dans l’une et l’autre de ces deux œuvres, paragraphes et réflexions susceptibles de méditation.

Christiane Singer écrit : « Faire de la vie un haut-lieu d’expérimentation. Toute mon écriture était un partage de mon expérience de vie ». Puis elle précise : « Si je dois survivre quelques mois, je n’aurai pas vaincu la mort, je l’aurai totalement, amoureusement intégrée ». Et bien qu’elle soit à l’agonie, son regard porte encore : « Il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer du monde. Nous sommes appelés à pleins poumons à faire neuf ce qui était vieux, croire à la montée de la sève du vieux tronc. Appelés à renaître, à congédier en nous le vieillard amer ».

L’une de ses premières réflexions éclate comme une lumière dans la nuit : « Ce qui est bouleversant, c’est quand tout est détruit, quand il n’y a plus rien, vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout… Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’amour ». Il est remarquable que l’un et l’autre, Servan-Schreiber et Christiane Singer.  Privilégient par-dessus tout la présence d’êtres chers en ces jours et ces heures pénibles. « Ne jamais oublier d’aimer exagérément : c’est la seule bonne mesure », écrit C.Singer. « Réaliser en nous la kénose (L’incarnation du Sauveur sur terre, selon Paul dans sa lettre aux Philippiens, le don amoureux de soi ». Ces confidences nocturnes, parce que souvent écrites au cœur de la nuit, n‘étouffent pas le mal qui la torture : « J’ai hurlé dans mon cœur pour appeler le Christ : Sauve-moi ». Et sa dernière prière : « Ne soyez pas déçus que la mort en apparence ait vaincu; ce n’est que l’apparence. La vérité est que tout est vie, je sors de la vie et j’entre dans la vie. »

C. Singer  laisse comme ultime témoignage, un dernier soupir: «Seigneur sois béni pour la vie de Christiane, Seigneur sois béni pour TA vie en Christiane ». Un des siens soulignait : « Émerveille-toi de ton courage quotidien qui est constant ». L’un de ses oncologues faisait cette réflexion : « Nous nous interrogeons, mes collègues et moi, sur l’énigme que vous nous ouvrez. À la manière dont vous vivez votre maladie et dont vous vivez tout court, nous apprenons une autre relation à la maladie et à la vie. C’est profondément troublant ».

À la lecture de ces pages, nous pourrions, pauvres inexpérimentés de la souffrance, croire aux confidences d’une âme mystique. Et pourtant, Christiane ne fut rien de plus qu’humaine, soutenue par une foi vacillante, mais indéfectible.

Servan-Schreiber, diplômé de Laval et McGill, partisan des médecines douces  et cofondateur de Médecins sans frontières. Âgé de 50 ans, Servan-Schreiber veut ici nous apprendre à vivre et à mourir. Dans « On peut se dire au revoir plusieurs fois », il raconte son dernier combat. Selon le Dr Philippe Presle, il fut un homme de lumière, de progrès et de courage

Au cours d’une interview au  « Le Nouvel Observateur » (16 juin 2011), l’auteur de « Anticancer », livre à Ève Roger un témoignage des plus saisissant. Atteint d’un cancer au cerveau, diagnostiqué de stade 4, Servan-Schreiber vient de faire une grave rechute. Au cours d’un dernier voyage, question de participer à une conférence mondiale sur le processus de vieillissement, la pensée de la mort le retient durant trois jours. « La mort fait partie de la vie. Et c’est très rassurant. Profites-en maintenant, fais les choses importantes que tu as à faire ». Une réflexion quelques lignes précédentes : « Toute mon expérience m’amène à penser que pour affronter au mieux la maladie, il est indispensable de se poser la question de la mort… « Je demande à mes proches de ne pas trop m’en vouloir s’ils constatent que je tremble au seuil de la mort ». De son expérience auprès de malades en phase terminale, les voyant s’éteindre de façon très douce, « Je crois, écrivait-il,  que la plupart d’entre eux vivaient la mort comme une transition… une transition semblable à la naissance… »   Nous rejoignons ici une pensée comparable à l’expérience de Christiane Singer.

Parmi les objectifs que Servan-Schreiber s’était alors fixés, deux me semblent essentiels : « Prendre le temps de se concentrer sur le présent quand il est bon; que cela soit un sourire, un concerto pour piano de Mozart ou un jus de grenade, c’est tout un art. C’est l’art d’être tout à soi qui permet d’être intensément tout aux autres ». À qui se désolait de ce qui lui arrivait, Servan-Schreiber rétorquait : « Parfois un simple contact physique, comme mettre la main sur sa main peut suffire. Un contact qui exprime de façon directe : Je suis là avec toi, je sais que tu souffres. C’est important pour moi d’être présent pour toi. »

Ce dernier livre du Dr Servan-Schreiber laisse peut-être l’impression d’un feu d’artifice de précieuses leçons de sagesse et d’expérience : « Je m’implique énormément dans l’effort de nourrir la vie à l’intérieur de moi-même… Je travaille à rester en contact avec les gens que j’aime et à me focaliser sur tout ce qui me procure du plaisir à vivre. Ces sources d’espoir me donnent envie de vivre jusqu’à demain, puis après-demain, puis après-demain… »

Et pourtant au moment de faire le bilan de sa vie, Servan-Schreiber réalise que peut-être le domaine où la réussite fut quelconque fut celui de son amour. « Ma quête amoureuse se résumait à la recherche d’un domaine à conquérir. Résultat: j’aimais  parfois comme un fou, mais je n’étais pas aimé. Ou plutôt, même quand j’étais aimé, je ne m’autorisais pas à me sentir aimé. J’aurais alors dû poser les armes et accepter de ne plus être maître à bord ».

Deux livres à lire en temps opportun, le temps venu ou antécédemment. À la suite de ces lectures, un confrère m’écrivait : « La maladie du cancer ne remet constamment devant la perspective inéluctable de la mort, non seulement pour moi, mais pour toute personne. Elle n’est pas l’occasion de baisser les bras. L’acceptation de ma finitude permet d’affecter toutes mes énergies disponibles à la guérison. Ainsi, me donner à fond dans le moment présent et en toute quiétude nourrit la vie et donne du plaisir à vivre. Me voilà tout équipé pour affronter avec courage et au quotidien la transition de la vie à la Vie ».

Tant de pages seraient à lire et à relire de « Derniers fragments d’un long voyage » de Christiane Singer et de « On peut se dire au revoir plusieurs fois » de David Servan-Schreiber, moult leçons de vie terminale à citer.  Personnellement, j’ai retenu ici ce qui pourrait me soutenir le jour où mon tour viendra, car  « La mort fait partie de la vie ».

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