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Responsable de la chronique : Jacques Sylvestre, o.p.
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Jean-Claude Guillebaud : La vie vivante, contre les nouveaux pudibonds

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

guillebaud-vie-vivanteJournaliste de carrière, au curriculum vitae des plus impressionnant, maintes fois lauréat de prix prestigieux, Jean-Claude Guillebaud a écrit plus d’une dizaine de volumes. Suite à « La refondation du monde » (1999), « Le goût de l’avenir » (2003) et « Le commencement d’un monde » (2008), paraissait en 2011 « La vie vivante, contre les nouveaux pudibonds »

Livre éblouissant, grand feu de références, dictionnaire de citations, vaste laboratoire d’expertises, telle apparait à prime abord la lecture de ce livre. Non moins remarquable le remise en question séculaire de l’aspect mercantile du corps, plus encore en notre temps. Mais par-dessus tout, glorification de l’Incarnation, spiritualité de la chair pourtant source de fausses pudibonderies nées de l’absolutisme de certains principes sourds aux cris des hommes d’aujourd’hui et étrangers aux signes des temps. Voilà qui rend passionnante la lecture de ce livre.

Certains, notamment le Dr Mutamax (lesmutans com), ont fait du livre de J.-C. Guillebaud une critique virulente, négligeant certes le fait qu’une pensée humaine puisse évoluer, et qu’il importe dans la découverte d’un auteur de tenir compte des idées et contexte antécédents. Pour d’aucun, le posthumanisme, objectif du livre, constituerait l’idée la plus piégée de ce monde: se détacher des contraintes du réel et de la matière, exalter le virtuel informatique grâce auquel nous devenons capables d’accéder à l’ubiquité. Ce livre ne devrait-il pas susciter un vrai débat?

En écrivant « La vie vivante », œuvre engagée et non moins dérangeante, J.-C. Guillebaud prend au sérieux tous les nouveaux courants de pensée. Il ne pouvait trouver titre plus à propos pour son volume, une mine d’or pour qui voudrait faire le point sur les prodigieux développements des techniques contemporaines, conçues comme source probable de cette « posthumanité ».

On pourrait croire que l’avènement décrit comme une ère radicalement nouvelle sonne le glas de l’humanité ou encore intente au nom de « fausses pudibonderies » le procès de tous les opposants à une quelconque évolution de cette humanité. Face à une réalité humaine devenue problématique en raison des avancés de la technologie et des audaces du numérique, ne serait-ce pas plutôt porte ouverte sur une nouvelle forme d’incarnation, un mieux être humain. « La Vie vivante » connote une saveur de l’existence à laquelle l’être humain ne saurait renoncer ni se priver.

Alors que pour certains, le posthumanisme définit l’idéologie d’un monde sans Dieu, pour Guillebaud et autres penseurs, l’utopie, autre que simple futurisme ou pure science fiction, s’inspire de programmes de recherches consciencieuses et promeut de ce fait la création d’universités. Une multitude de chercheurs voit en elle une renaissance de l’humanité. Ne serait-ce pas la survivance de quelques hypothèses teilhardiennes ( Teilhard de Chardin, s.j. 1881-1955), entre autres le Point oméga et le Christ cosmique, hypothèses favorables à une amélioration de l’homme par lui-même. Analyse de l’empire numérique sous tous ses angles, les pages sur la posthumanité nous livrent la pensée maîtresse de l’auteur.

De chapitres en chapitres, de « La domination des nouvelles puissances aux droits humains illustrées par les « gender studies », « de la haine du corps à la résistance intérieure à la chair du monde », l’informatisation du monde selon certains, omet la subjectivité humaine et tout ce qui rendrait la vie vivante plus vivante encore. La modernité a transformé les rapports que nous entretenons avec le corps. Pour une « vie vivante », J.C. Guillebaud dénonce entre autres l’agriculture, et tous les dégâts du productivisme. Les famines d’aujourd’hui seraient imputables non seulement à l’insuffisance de la production agricole mondiale, mais à tous ces choix qui oublient la vie vivante. Même illusion quand il s’agit de la finance et des systèmes bancaires. En outre, cette façon de vouloir déconstruire la différenciation sexuelle (gender studies), comme si les corps n’étaient que des textes révisables à l’infini. Enfin le concept de la vie artificielle ramené périodiquement à l’avant-scène. C’est tout l’humain cloué au pilori, l’humain vu présentement comme un faisceau d’informations et de dynamiques interactives qui ouvrent la voie à toutes les déconstructions possibles. L’humanité a pris ses distances avec la chair en général. Si le corps nous appartient, l’obsession est de le rendre de plus en plus performant et de la construire chacun à sa guise.

L’Église n’échappe point à la critique de ses pudibonderies. Dans le christianisme, le discours catholique procédait de ce que Mgr Rouet appelle le « jansénisme moral ». Ce discours ecclésial abusivement rigoriste en matière sexuelle s’inscrit dans une longue histoire. Pourtant, dès les deux premiers siècles, la patristique grecque faisait l’éloge de l’union maritale et la vie sexuelle n’imputait aucune espèce d’impureté. L’encyclique de Benoit XVI, « Deus caritas est », reconnaît la place éminente de l’éros, et dans un livre d’entretiens publié à l’automne 2010, « Les confessions de Benoît XVI », le pape condamne le jansénisme sexuel.

En somme, tel serait pour certains, le résultat probable, précurseur de téméraires horizons jusqu’ici insoupçonnés. Tentation des apprentis sorciers. Pourtant, précise Jean-Claude Guillebaud, une voie s’ouvre pour l’au-delà de l’homme, « La vie vivante », vision d’avenir et de toutes les opportunités posthumaines offertes entre autres par les technologies avancées.

« La vie vivante », « nouveau chemin pour des lendemains qui chantent », comble le décalage et donne un sens à toutes les réalisations techniques et numériques dont l’homme s’est montré capable au cours de l’histoire. Inimaginable bond en avant, avènement de la posthumanité, grâce au rapprochement de faits épars et révolutionnaires courants de pensée. Début d’une ère nouvelle, glorification de l’Incarnation.

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