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Le psalmiste

Ps 119 : Longue méditation sur la Parole de Dieu

Imprimer Par Hervé Tremblay

Le Ps 119 est le plus long de tous les psaumes, comptant pas moins de 176 versets! Du point de vue formel – l’aspect le plus frappant –, c’est un poème alphabétique où chaque strophe de 8 versets commence, en ordre, par une lettre de l’alphabet hébraïque (22 x 8 = 176) que les traductions gardent souvent (aleph, bet, gimel, dalet, hé, waw, zaïn, etc.). Les autres psaumes alphabétiques n’utilisent le procédé que pour une ligne (Ps 111; 112), une ligne sur deux (Ps 25; 34; 145), chaque strophe (Ps 9–10; 37) ou trois lignes par lettre (Lm 3,1-66). Du point de vue du contenu, c’est une longue méditation sur la Torah. Habituellement traduit par « loi », ce mot désigne, dans son sens le plus large, l’enseignement de YHWH. Au long du poème se trouvent répétés sans ordre 8 autres termes plus ou moins synonymes qui sont traduits, suivant les différentes versions bibliques, par « témoignage, précepte, volonté, commandement, jugement, voie, principe, directive, loi, ordre, décision, promesse, coutume et parole » (7 strophes sur 22 contiennent les 8 termes une seule fois chacun, les autres répètent – et du coup omettent – l’un ou l’autre). Le seul verset qui ne contient pas le mot « loi » ou un synonyme est le v. 122, on ne sait pourquoi. On affirme généralement que ce tour de force technique s’est fait au prix du lyrisme et de l’expressivité, au point où le psaume a souvent été qualifié d’ennuyant ou de jeu d’intellectuel. En s’imposant un carcan, l’auteur aurait sérieusement limité son inspiration! C’est que, comme dans toutes langues, il y a parfois très peu de mots commençant par certaines lettres. De plus, non seulement le poème utilise peu de ces images qui rendent les psaumes si riches, mais il y a encore de nombreuses répétitions qui ne favorisent guère la suite logique des idées. D’autres répliquent que ce retour quelque peu monotone des mêmes mots ainsi qu’un certain décousu dans la succession des thèmes rappellent le cheminement de la méditation. Aussi L. Jacquet affirme-t-il que ce psaume unique est à la fois le plus artificiel et le plus fervent du psautier. L’auteur a probablement choisi ce procédé alphabétique si contraignant parce qu’il voulait exprimer que le yahvisme est une totalité, une plénitude. Pourquoi huit versets de chaque lettre hébraïque? Les spécialistes se perdent en conjectures…

Le genre littéraire du psaume n’est pas si évident qu’il paraît. Classé la plupart du temps parmi les psaumes didactiques ou sapientiels (comme Ps 1; 14; 15; 37; 49; 52; 53; 73; 82; 91; 94; 112; 125; 127; 128), il est certes proche des Ps 1 et 19B qui sont aussi des méditations sur la Torah. Mais si on excepte les trois premiers versets d’allure sapientielle, le reste du psaume a plus des airs de lamentation individuelle, il est bien plus une prière qu’un enseignement. En effet, contrairement aux autres psaumes sapientiels, le Ps 119 se passe presque entièrement entre un « je » qui prie et un « tu » divin. De ton décidément très personnel, l’auteur parle de lui soit comme sujet (« j’aime; je sais; je cours; je trouve… »), soit comme objet de prière (« apprends-moi; donne-moi; fais-moi vivre…). Des 176 versets du psaumes, il n’en reste qu’une vingtaine à parler de Dieu (v. 4. 21. 89-91. 118-119a. 126. 130. 137-138. 151. 160), des justes (v. 1-3. 9. 165) ou des impies (v. 150. 155) à la troisième personne. Ce ton intimiste met en relief la relation du croyant avec Dieu et contient les trois étapes habituelles de la supplication : exposé de la situation difficile; appel à l’aide; confiance d’une solution prochaine. Le message du psaume ne serait donc pas tant un enseignement sur la loi que sur la puissance salvifique de la parole de Dieu à l’œuvre dans le vie du croyant.

Comme tous les psaumes, le Ps 119 n’est pas facile à dater. L’insistance sur la loi fait habituellement penser à l’époque postexilique (450-400 avant J.-C.). Mais il faut dire que la loi est envisagée ici moins au sens légaliste que moral, moins comme une série d’observances que comme un idéal de vie religieuse. La loi est dans le cœur du fidèle plus que sur un code de pierre. Le psaume chante donc plus la parole de Dieu au sens large que la loi au sens strict. Aussi fait-il penser au livre du Deutéronome, légèrement préexilique. Il n’est pas possible de décider avec certitude entre ces deux possibilités.

Certains thèmes sont mis en valeur tout au long du poème. Un des plus frappant est celui de la « vie » au sens plénier de « bonheur, sécurité, épanouissement » (v. 17. 25. 37. 40. 50. 77. 88. 93. 107. 116. 144. 149. 154. 156. 159. 175). Le Ps 119 parle beaucoup d’amour (v. 41. 48. 64. 76. 88. 97. 113. 119. 124. 127. 149. 159.163.167), ce qui le rapproche encore du Deutéronome (Dt 4,37; 6,5; 7,8.13; 10,12.15.18-19; 11,1.13.22; 13,4; 15,16; 19,9; 21,15-16; 23,6; 30,6.16.20). Il y a encore d’autres thèmes moins fréquents que l’on verra ci-dessous. On comprendra qu’il n’est pas question ici de commenter tout le psaume; nous nous contentons de quelques notes sur chaque strophe.

Aleph (v. 1-8). La porte d’entrée du poème est une béatitude (cf. Ps 1,1; 15,2; 18,22.31; 101,2.6; 112,1; Dt 4,29) affirmant que la Torah procure le bonheur. Ces premières lignes comptent parmi les rares versets au pluriel avant de passer au « je » omniprésent. Pour que les choses soient claires, le mot Torah apparaît dès le premier verset. Ce premier paragraphe introduit des concepts clés qui reviendront dans tout le psaume : le « chemin » (v. 1. 3. 5. 9. 14. 15. 26. 27. 29. 30. 32. 33. 35. 59. 101. 104. 128. 168) évoque une conduite parfaite; le « cœur » (v. 2. 7. 10. 11. 32. 34. 36. 58. 69. 70. 80. 111. 112. 145. 161) est le siège de la réflexion, de la méditation et de la recherche de Dieu; le mot « garder, observer » (v. 2. 9. 22. 33. 34. 56. 69. 88. 100. 115. 129. 145) évoque l’observance intégrale de la loi.

Bet (v. 9-16). Sans grande originalité, le psalmiste abuse de la préposition « dans, sur » qui commence avec un « b ». Il compare la parole de Dieu à un trésor caché dans le cœur (v. 11; cf. Mt 13,44). Si un jeune veut garder sa route pure, rien de mieux pour lui que d’écouter la parole de Dieu.

Gimel (v. 17-24). Le psalmiste se proclame serviteur du Seigneur; pour lui, l’observance de la parole rend vain les paroles hostiles de ses détracteurs. Se laisser ouvrir les yeux par le Seigneur le protège des yeux hautains et méprisants des orgueilleux. Le centre du paragraphe oppose l’attirance passionnée du psalmiste pour la loi à l’indifférence des impies qui s’en éloignent.

Dalet (v. 25-32). Cinq des huit lignes de ce paragraphe commencent par le mot dèrèk « chemin ». Cela pourrait sembler de la paresse, mais nous avons vu qu’il est au centre de l’enseignement du psaume. Les versets du début et de la fin se correspondent : le psalmiste est « collé » à la poussière par l’épreuve (v. 25), mais aussi « collé » à la parole de Dieu (v. 31). Le centre oppose les deux chemins qui s’offrent à l’homme, celui du mensonge et celui de la fidélité.

Hé (v. 33-40). Exploitant les impératifs d’un temps de verbe commençant en hébreu par un « h », le psalmiste fait une série de demandes au Seigneur. Aux v. 33-36 il le prie pour obtenir la grâce de se concentrer sur la loi afin de chercher le véritable profit. Aux v. 39-40 il veut ne plus craindre le mépris des hommes pour ne plus craindre que YHWH. Il demande deux choses : que cesse l’idolâtrie et le mépris envers lui ainsi qu’une vie en tous points conforme à la justice de la loi.

Waw (v. 41-48). C’est la lettre de l’alphabet avec laquelle très peu de mots commencent en hébreu; heureusement il y a la conjonction « et ». L’auteur y recourt donc à chaque verset de cette strophe (« Et… et… et… et… etc.), ce que les traductions « arrangent » par souci de ne pas embêter le lecteur. C’est le paragraphe le moins bien structuré du long psaume. Le seul thème récurrent est celui de la « parole », non pas celle de Dieu mais du psalmiste : sa confiance en Dieu (v. 42), son engagement de rester fidèle (v. 43), son zèle à proclamer le message devant les grands de ce monde (v. 46). « J’élève mes mains vers tes commandements » (v. 48), comme on élevait les mains vers le temple (Ps 28,2; 134,2); au nom de YHWH (Ps 63,5); vers Dieu (Lm 3,41); pour prier (Ex 17,11).

Zaïn (v. 49-56). Aux extrémités (v. 49-50 et 55-56) et au centre (v. 52) de cette strophe, on remarque « se rappeler, se souvenir », terme cher à la théologie de l’alliance qui commence avec un « z ». D’un côté, c’est le Seigneur qui doit se souvenir de son fidèle; de l’autre, c’est le croyant qui se souvient de la loi. Le centre oppose deux attitudes face à la loi : le psalmiste qui n’a pas dévié (v. 51) et les impies qui l’abandonnent (v. 53).

Hèt (v. 57-64). Le premier verset de cette strophe est une profession de foi affirmant que l’héritage le plus précieux est la parole de Dieu elle-même (Ps 16,5). Une fois de plus, c’est l’idée d’observance de la loi qui ressort (v. 57, individuel, et 63, communautaire).

Tèt (v. 65-72). Ici, le psalmiste ne pouvait passer à côté du mot « tob » signifiant « bon ». Il en abuse presque dans cinq des huit versets (v. 65. 66. 68. 71. 72), soit pour affirmer la bonté de Dieu et de sa parole, soit ce qui est bon pour lui. Le v. 67 compte parmi les rares affirmations de l’Ancien Testament sur la purification opérée par l’épreuve (Ps 66,10-12; Pr 3,11-12; 2 M 6,12-16; 7,32-33; Si 2,5; 34,10). Dieu est bon même quand il éprouve ses fidèles (cf. Dt 8; Jb 32–37). Au v. 70, la graisse est le symbole de l’insensibilité religieuse et de la grossièreté morale (cf. Jb 15,27; Ps 17,10; Dt 32,15; Jr 5,28).

Yod (v. 73-80). Une profession de foi au Dieu créateur ouvre la strophe grâce au mot « main » commençant en hébreu par un « i ». Le reste des versets (v.76-80) utilise une conjugaison commençant par la même lettre et exprimant des souhaits (« Que j’aie… Que vienne… Qu’ils aient honte… Qu’ils se tournent… Que j’aie… »). Le psalmiste souhaite que sa relation devienne pour les justes une occasion de joie et d’expérience personnelle de la parole.

Caph (v. 81-88). Cette strophe fait penser à un lamentation individuelle où le psalmiste exprime sa foi dans le secours de Dieu. Le début (v. 81-83) affirment qu’on a bien failli l’épuiser, il n’a presque plus de souffle, ses yeux s’épuisent à espérer. Aux v. 82 et 84 il ose poser la difficile question du « quand? » Puis il insiste sur la loyauté et la fidélité de Dieu (v. 85-88). Le v. 83 est énigmatique. Selon l’interprétation classique d’une « outre qu’on enfume », on exposait les outres pleines de vin à la fumée pour le faire vieillir plus vite. Ici, l’outre enfumée évoque l’état du psalmiste, desséché et ridé.

Lamed (v. 89-96). La lettre « l » étant au milieu de l’alphabet, c’est cette strophe qui constitue le milieu du poème. Encore une fois sans grande originalité, l’auteur utilise la préposition « à, pour ». Les extrêmes commencent par « pour toujours / à jamais » (v. 89-90 et 93-94). Parce que Dieu reste toujours fidèle à sa parole créatrice (v. 89-91; cf. Pr 1,20-33; 8,1-36; 9,1-6; Si 24; Jb 28; Sg 7,22-30), le psalmiste reste fidèle à la parole qui le fait vivre (v. 93). Aux v. 92 et 95-96, grâce au mot « périr », le psalmiste reconnaît que, sans son amour de la parole de Dieu, ses adversaires l’auraient emporté.

Mem (v. 97-104). En ayant recours à la particule de comparaison (« plus que ») qui commence par un « m », l’auteur établit ici une série de comparaisons. Il surpasse ses ennemis (v. 98), ses maîtres (v. 99), les anciens (v. 100). Aux extrémités (v. 97-100 et 102-104), le psalmiste éprouve à la fois de l’amour pour la loi (v. 97) et de la haine pour le mensonge (v. 104). Noter au v. 103 la parole qui a le goût du miel.

Nun (v. 105-112). Au début, la parole est « lumière de mes pas »; à la fin (v. 111-112), elle est joie. Le v. 109 est énigmatique. « Mon âme à tout moment entre mes mains » au sens de « je dispose pleinement de ma vie et je suis prêt à la risquer pour ma foi ».

Samek (v. 113-120). L’amour de la parole de Dieu encadre la strophe (v. 113 et 119). Comme le prophète Élie (1 R 18,21), le psalmiste déteste « les cœurs partagés ». Au centre (v. 117-120) on passe de la loi source de l’espérance du juste (v. 117) à ceux qui la rejettent (v. 118) et sont à leur tour rejetés (v. 119). Cette puissance de la loi explique que son amour implique une certaine crainte sacrée (v. 120). Noter que v. 116 est utilisé par la règle de saint Benoît dans le rite de la profession monastique.

Aïn (v. 121-128). Le psalmiste implore le secours du Seigneur (v. 121. 122. 124) et demande la grâce de connaître la parole de Dieu (v. 125), connaissance qui implique adhésion complète et intimité. Sans grande originalité, le psalmiste utilise le mot « faire / agir » (v. 121. 124 et 126) soit pour lui, soit pour Dieu. Une fois de plus, l’amour de la loi suppose nécessairement le rejet du mensonge.

Pé (v. 129-136). L’auteur n’a pu résister au mot « merveille » qui commence avec un « p » : les exigences du Seigneur sont de pures merveilles (v. 129)! Les extrémités (v. 130 et 135) évoquent la parole qui illumine. Aux v. 134 et 136 le même verbe « garder » (encore!) oppose le psalmiste qui observe la loi à ceux qui ne l’observent pas.

Çadé (v. 137-144). Les mots « juste, justice » commencent par cette lettre en hébreu. L’occasion était trop belle et l’auteur en a profité, aux extrémités (v. 137-138 et 142-144; cf. Ps 19,8; 85,11-12), au sujet de Dieu et de ses commandements. Le centre (v. 139-141) oppose l’indifférence des ennemis au souci constant de la loi qui anime le psalmiste.

Qoph (v. 145-152). Aux v. 146-148, le psalmiste précède les sentinelles pour se lever et écouter la parole. Aux v. 149-151, si ses ennemis s’approchent pour lui nuire, son Dieu s’approche pour le sauver.

Resh (v. 153-160). Aux extrémités (v. 153-155 et 157-159) deux contrastes du regard venant mot « voir » qui commence par un « r » en hébreu : le regard de Dieu sur celui qui aime ses préceptes et celui du psalmiste sur les renégats; l’indifférence des impies et la foi du croyant. Le psalmiste observe ceux qui dévient de la parole et prie le Seigneur de l’observer en retour. Dieu qui voit la misère de son serviteur le délivre (v. 153) et le rachète (le fameux goël v. 154; cf. Jb 19,25; Ps 19,15; Is 41,14).

Shin / sin (v. 161-168). Les extrémités de cette strophe (v. 161-162 et 165-166) affirment combien le fidèle est plein de joie et de paix (shalom en hébreu), comme s’il venait de mettre la main sur un trésor. Au milieu (v. 163-164) le fidèle hait le mensonge et chante la louange de Dieu tout le jour. Comme le mot « haïr » commence en hébreu par un sin, la tentation était trop forte de jouer sur l’opposition « amour / haine ». Louer Dieu « sept fois chaque jour » (v. 164) s’entend dans le sens d’une prière ininterrompue.

Taw (v. 169-176). Cette dernière strophe ressemble beaucoup à une supplication classique : cri de détresse (v. 169); supplication adressée à Dieu qui délivre (v. 170-171); promesse de louange (v. 175). Quant au dernier verset (v. 176), vu la logique du psaume, il est difficile d’y voir le psalmiste qui affirmerait être une brebis égarée; il serait préférable d’y voir une allusion aux difficultés de la vie du croyant. Cependant, s’il s’agit du psalmiste, celui-ci reconnaîtrait ses erreurs passées et se comparerait à une brebis errante qui a bêtement fait comme tout le monde en suivant les courants dominants. Aux extrémités de la dernière strophe, le long psaume se termine par la louange pour la délivrance et le salut (v. 169-171 et 173-175).

Le Ps 119 n’est jamais cité dans le Nouveau Testament; il y a tout au plus des réminiscences en Jn 17,17 (cf. Ps 119,142.160). Dans une optique chrétienne, on a pu voir le Verbe de Dieu personnifié (cf. Jn 1,14). Si le Ps 119 est un drame de salut plus qu’un psaume sapientiel, il peut être prié par quiconque va à contre-courant, dont la foi est difficile, contesté par ceux qui ne la partagent pas.

La liturgie des Heures, voulant sans doute éviter d’ennuyer celui qui prie, a distribué le Ps 119 au début de l’heure médiane du psautier de quatre semaines. Si on excepte les dimanches, les deux jours sur 24 qui restent sont occupés par le Ps 19A (1er lundi) et le Ps 22 (3e vendredi). Comme il n’y a pas vraiment de lien entre les strophes, la récitation liturgique est donc justifiée.

Fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

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