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Méditation chrétienne

Lettre XXVIII

Imprimer Par Hadewijch d’Anvers

Hadewijch était d’origine flamande, probablement de haute noblesse. Elle appartenait au mouvement des béguines (femmes religieuses sans vœux) qui tentaient, face à la corruption générale, d’amorcer un renouveau spirituel dès la fin du XIIème siècle. Écrivain mystique, elle est le premier auteur à rédiger ses œuvres spirituelles en moyen néerlandais. Personnalité exceptionnelle, elle instruisait des groupes de compagnes. Au XIVème siècle, son influence sera décisive sur le grand maître de la doctrine mystique occidentale : Jan van Ruysbroekc. Son œuvre (poèmes, lettre, Visions) ne fut redécouverte qu’au XIXème siècle. Le mouvement de sa pensée et son expérience mystique suit les mêmes lignes que le courant intellectuel et spirituel de l’école rhéno-flamande qui se développera avec Maître Eckhart, Tauler, Suso…

Dans l’opulente clarté de l’Esprit Saint l’âme bienheureuse célèbre une fête somptueuse. Toute la fête est de paroles saintes, lien saint avec la sainteté de notre Seigneur. Ces paroles produisent de saints effets dans toute âme qui les écoute et les capte en sa propre substance, et ces effets sont au nombre de quatre : tendresse, douceur, joie et jubilation. Mais ici tout est authentiquement spirituel.

Quand Dieu concède à l’âme bienheureuse cette clarté qui lui permet de contempler sa divinité, elle le contemple en son éternité, en sa grandeur, en sa sagesse, dans l’affirmation de sa présence, dans son effusion et dans sa totalité.

L’âme voit Dieu comme éternel : il est Dieu, et la divinité est sa substance même. Elle voit Dieu en sa grandeur : et son pouvoir est l’essence même du pouvoir. Elle voit Dieu en sa sagesse : il est magnifique et la magnificence est substance en lui. L’âme voit Dieu en sa noblesse : comme il resplendit ! Et il est clarté essentielle. Elle voit Dieu dans l’affirmation de sa présence : celle-ci est douceur, et la douceur est substance en lui. L’âme voit Dieu dans son effusion dont la surabondance est sa substance même. Et elle voit Dieu dans sa totalité : il est heureux et c’est félicité essentielle.

En tous ces regards, l’âme voit Dieu comme s’il était une seule Personne, et en chacune d’elles, elle découvre une des multiples facettes de l’opulence divine. Le temps qu’elle demeure occupée en cette contemplation, le cœur demeure nécessairement en repos, sans qu’il lui importe ce qui se passe au-dehors.

Ainsi parle l’âme pacifiée qui, passant par de grands tourments, a persévéré aimant son Seigneur et confiant en lui, et son Seigneur a illuminé son cœur, moyennant quoi elle est entrée dans la clarté où il se manifeste en sa totalité. Parlant de ces fêtes et de sa propre plénitude, elle dit : « Qui est mon tout, sinon Dieu ? Dieu s’est fait pour moi présence; Dieu s’est fait pour moi surabondance; Dieu s’est fait pour moi totalité. Dieu s’est fait pour moi présent avec sa douceur dans le Fils; la surabondance de Dieu s’est répandue sur moi dans l’Esprit Saint; Dieu s’est fait pour moi totalité en sa magnificence dans le Père. Ainsi le Dieu en trois Personnes s’est fait pour moi un seul Seigneur; le Seigneur un est venu à moi en ses trois Personnes; avec les trois Personnes, Dieu s’est communiqué à mon âme moyennant richesse divine la multiforme. »

Et de même on dit, parlant pour soi : « L’âme qui chemine avec Dieu alors qu’il lui fait expérimenter sa présence parle volontiers de sa tendresse, de sa douceur et de sa grandeur. L’âme qui, progressant en Dieu, séjourne en sa surabondance, parle volontiers de son amour, de sa magnificence et de sa noblesse. L’âme qui va plus loin en la totalité de Dieu parle volontiers des richesses célestes, de la joie céleste et du bonheur céleste ». L’âme bienheureuse qui progresse en Dieu avec toutes ces choses, et avec Dieu progresse en elles, fait l’épreuve de toute sorte de grâces; elle est maîtresse et est comblée de l’opulence même de Dieu en sa divine richesse, lui qui est Seigneur de l’éternité et de tout bien. Dieu et créateur de toutes choses.

Dieu est grandeur, pouvoir et sagesse. Dieu est bonté, présence et douceur. Dieu est subtilité, noblesse et opulence. Dieu est Dieu, élevé dans sa grandeur, parfait en son pouvoir et magnifique en sa sagesse. Dieu est merveilleux en sa bonté, totalité en sa présence et joie en sa douceur. Dieu est vrai en son raffinement, opulent en sa noblesse et surabondant en son opulence. C’est ainsi que Dieu tient relation avec lui-même dans les trois Personnes, au sein de la multiforme richesse divine. Dieu est béatitude une et prodigue, et il subsiste avec une force souveraine en sa merveilleuse et sublime richesse.

Ce sont là les paroles qui échappent à l’âme lorsque la beauté de Dieu la fait sortir d’elle-même. Et qu’est-ce que la beauté de Dieu ? C’est l’essence de Dieu en son unité, l’unité dans la totalité, la totalité dans la manifestation, la manifestation dans la gloire, la gloire dans la jouissance, la jouissance dans l’éternité. Les grâces de Dieu sont toujours belles, mais celui qui entend cela comme c’est en Dieu, Trône des trônes et Splendeur des cieux, tient la beauté de toutes les grâces à la fois. Seulement que, s’il voulait en parler, c’est son âme qui devrait le faire.

La sortie de soi caractérise la façon d’être de Dieu dans sa gloire. C’est pourquoi personne ne pourrait exprimer comment il est en lui-même avec sa divinité, sa richesse et son mystère. Mais Dieu s’exprime en lui-même et pour lui-même dans la parfaite béatitude qui comble de bonheur ses créatures. Dieu étant comme il est, le ciel et la terre apparaissent pleins de Dieu quand la personne est suffisamment spirituelle pour pouvoir connaître Dieu.

Une âme bienheureuse regardait Dieu en Dieu et elle vit Dieu en sa totalité et son effusion. Elle vit son effusion alors qu’il se gardait entier, et son intégralité avec son effusion. Et tout son être s’écria : quel Seigneur unique et grand que Dieu en son éternité ! C’est une propriété de sa divinité qu’il existe en trois Personnes. Il est Père en sa souveraineté; il est connaissable en tant que Fils ; il est Esprit Saint dans l’irradiation de sa gloire. Dieu donne dans le Père, manifeste dans le Fils et fait expérimenter dans l’Esprit Saint. Par le Père, les œuvres de Dieu sont efficaces; par le Fils, elles se font connaître; par l’Esprit Saint, elles se répandent.

C’est ainsi que Dieu et les trois Personnes agissent comme un seul Seigneur; l’unique Seigneur agit comme en trois Personnes; avec les trois Personnes, il se fait richesse divine multiforme et une; et avec la multiforme richesse divine, il arrive à ses âmes préférées qu’il a introduites dans le secret de son Père pour que toutes soient comblées.

Entre Dieu et l’âme bienheureuse, qui est devenue Dieu avec Dieu, s’établit une charité spirituelle. Aussitôt que Dieu a fait que cette charité spirituelle se manifeste dans l’âme même, elle se sent investie par une amitié. Je veux dire qu’elle sent en elle-même à quel point Dieu est son ami avant toute peine, en toute peine et par-dessus toute peine; et même par-dessus ses doutes vis-à-vis de la fidélité de son Père. Dans cette amitié qu’elle éprouve se développe une confiance totale; dans la confiance totale une paix authentique; dans la paix authentique une vraie joie ; dans la vraie joie une divine clarté.

En tout cela, l’âme se voit et ne se voit pas. Elle voit une vérité subsistante, surabondante et totale, qui est Dieu même en son éternité. Elle est prête, Dieu donne et elle reçoit. Et tout ce qu’elle reçoit alors – vérités, expériences et merveilles -, elle n’a personne à qui le communiquer, de sorte qu’elle est forcée de rester dans le silence et la liberté de sa trop grande richesse. Ce que Dieu lui dit alors sur les plus hautes merveilles spirituelles, Dieu seul le sait et l’âme qui est devenue spirituelle comme Dieu, au-delà de toute spiritualité.

Ainsi parlait en Dieu certaine personne : « Mon âme est mise en pièces par la violence de l’éternité; elle s’est fondue sous l’effet de l’amitié paternelle et s’est répandue par l’effet de la grandeur de Dieu. Sa grandeur est sans mesure, et le cœur de mon cœur est cette riche richesse que mon Dieu et Seigneur est en son éternité. »

Ainsi parlait une âme qui expérimentait l’amitié de Dieu : «J’ai entendu la voix de la magnificence; j’ai vu la terre de la clarté; j’ai goûté du fruit de la gloire. Depuis que tout cela m’est arrivé, tous les sens de mon âme sont à l’affût de la plus haute et la plus spirituelle merveille; toutes mes prières sont enrobées dans une douce confiance qui n’est autre que Dieu lui-même en son ultime vérité. Avec tout cela, je me vois comblée au-delà de toute mesure, avec la même opulence qu’est Dieu lui-même en sa divinité ».

Dieu se répand saintement sur tous les saints, selon la loi de la paternité. C’est d’elle que viennent les richesses toujours nouvelles et pleines de gloire qu’il donne à ses fils très aimés. Dieu étant ce qu’il est, il peut donner aujourd’hui et demain comme en n’importe quel temps de nouvelles richesses que per¬sonne n’a connues, mais que les personnes con¬naissent en lui dans son éternité.

Dieu est en ses Personnes et en ses énergies. Dieu est au-dessus sans limites; il est au-dessous sans limites, et ses énergies enveloppent tout sans limites. Dieu est au milieu de ses Personnes et ses énergies sont chargées de richesse divine. C’est ainsi que, grâce aux Personnes, Dieu est présent à lui-même dans l’incommensurable richesse divine. Quelque chose de Dieu est Dieu, c’est pourquoi Dieu engage la totalité de ses énergies dans le plus infime de ses dons. Oui, quelque chose de Dieu est Dieu, du seul fait qu’il subsiste en lui-même.

Les richesses de Dieu sont innombrables, et Dieu est innombrable en son unité. Dieu étant ce qu’il est, tous ses fils se voient comblés et tous reçoivent sans mesure, bien que certains plus que d’autres.

L’âme bienheureuse parle avec amour de sagesse spirituelle; elle parle avec vérité des choses sublimes; elle parle avec profusion de ce que Dieu peut. Dieu lui donne l’amour, la vérité et l’abondance qui pro¬cèdent de sa divinité. Dieu lui donne l’amour sous forme d’intelligence, la vérité sous forme d’évidence, l’abondance sous forme de jouissance.

Ainsi parlait une âme qui expérimentait la présence de Dieu : « Unique est le Dieu de tous les cieux; les cieux sont ouverts et les énergies de ce grand Dieu brillent au cœur de ses intimes, se faisant tendresse, douceur et joie. Bientôt l’âme spirituelle se voit abîmée en une ivresse spirituelle dans laquelle elle doit jouer et s’abandonner à la douceur qu’elle sent à l’intérieur. Et il n’y a personne qui le lui reproche, car elle est fille de Dieu et elle est comblée. »

II est une autre âme que mon âme proclame plus comblée encore. Celle que les vérités, les clartés, les choses hautes et sublimes introduisent dans une tranquillité débordante. Et dans cette tranquillité débordante fait irruption comme une forte clameur la mer¬veille qu’est Dieu dans son éternité. Ces deux âmes sont filles de Dieu, et elles se voient comblées dès le temps présent.

Celui qui a cheminé beaucoup avec Dieu, qui est arrivé à posséder l’amour et à agir avec sagesse dans la vérité divine se sent souvent débordant de l’opulence même de Dieu. Pourquoi ? Parce que tout ce qu’il mesure avec la sagesse, pour autant qu’il le voit, il l’aime avec l’amour. Et tout ce qu’il peut aimer avec l’amour, il le mesure de même grâce à la sagesse. Et souvent ses œuvres sont aussi redevables à l’amour qu’à la sagesse, car la source en est la richesse divine. En ceci encore on expérimente une plénitude très élevée.

La personne qui a été beaucoup avec Dieu et qui est arrivée à comprendre d’une façon extraordinaire comment Dieu est en sa divinité passera souvent pour étrangère à Dieu aux yeux des hommes de Dieu qui n’ont pas la même expérience : c’est la conséquence de sa façon de posséder Dieu. Cette personne leur paraît inconstante par sa façon d’être constante et ignorante par sa façon de savoir.

J’ai vu Dieu comme Dieu et les hommes comme humains, et je ne m’étonnais pas de ce que Dieu soit Dieu et les hommes humains. Puis j’ai vu Dieu homme et les humains divinisés. Alors je ne me suis plus étonnée de cette sortie d’eux-mêmes des humains avec Dieu.

J’ai vu comment Dieu se sert de l’épreuve pour donner l’intelligence aux personnes vraiment nobles, et comment ensuite il se sert de l’épreuve pour leur enlever le sens. Mais s’il leur enlève le sens, il le remplace par un autre, dans l’esprit, beaucoup plus perspicace. Il m’a suffi de le voir pour trouver en Dieu mon réconfort au milieu de toutes sortes de peines.

Ainsi parlait une âme quand elle faisait l’expérience de la richesse de Dieu : « Divine sagesse et parfaite humilité sont celles qui participent le plus largement de la clarté du Père, qui participent le plus parfaitement de la vérité du Fils, et qui sont entre toutes les douceurs de l’Esprit Saint la forme supérieure du jeu.

« Depuis que la sainteté de Dieu m’a rendue silencieuse, bien des choses sont arrivées à mon oreille ; si je les ai écoutées, pourquoi les ai-je gardées ? Si je les ai gardées, je ne l’ai pas fait comme une stupide. J’ai gardé toutes les choses, les premières comme celles d’après; je suis restée silencieuse et je me suis reposée sur Dieu, attendant le moment où il m’ordonnerait de parler. J’ai intégré toutes mes divisions, je me suis appropriée ma totalité tout entière, laissant que ce qui m’est propre se conserve en Dieu jusqu’à ce que vienne le moment où se présentera une personne qui, ayant une expérience du même niveau que moi, me demande ce que je sais. Alors il me faudra acquérir avec Dieu et en Dieu la certitude que je vais parler en stricte conformité avec ce que je dois dire. Jusque-là, je resterai silencieuse et tranquille. »

Ainsi parlait une âme qui expérimentait la liberté de Dieu : « J’ai compris comment toute différence revient à l’unité. Depuis lors je suis restée à jouer dans les appartements du Seigneur laissant aux serviteurs le soin du Royaume. Et voyez ! Depuis ce moment toutes les régions du pays se sont intégrées dans le pays – j’ai voulu exprimer ainsi l’étape de la maturité comblée. C’est pourquoi je me maintiens au-dessus de tout et au centre de tout. Et mon regard se porte, par-dessus toutes choses, vers la gloire sans fin.

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