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Méditation chrétienne

Deuxième sermon pour la pentecôte

Imprimer Par Guerric d’Igny

Guerric naquit à Tournai (Belgique actuelle). Il étudia les humanités, la dialectique et la théologie à l’École-Cathédrale de cette ville. Il devint ensuite chanoine du chapitre de la cathédrale et responsable de l’École. Après quelques années d’une vie de solitude, de prière et d’étude, et, sous l’influence de saint Bernard, il entra à l’abbaye cistercienne de Clairvaux vers 1125. Il devint, vers 1138, le deuxième abbé de la fondation cistercienne d’Igny, où il termina sa vie. Guerric a rédigé 54 sermons pour les temps et fêtes liturgiques. Ce sont des méditations de l’Écriture dans le cadre de la prédication à sa communauté.

1. « En diverses langues, les apôtres publiaient les merveilles de Dieu  » Assurément, c’est de l’abondance du cœur qu’en eux les langues parlaient. « Les louanges de Dieu étaient dans leurs bouches, parce que la charité de Dieu avait été répandue dans leurs cœurs. » Seigneur mon Dieu, moi aussi, je chanterais des louanges semblables, si j’avais été semblablement désaltéré ! Parce que mon âme est desséchée, ma langue est engourdie. Mais « que mon âme soit rassasiée de moelle et de graisse, et, la joie sur les lèvres, ma bouche te louera. Mes lèvres feront jaillir une hymne, mais seulement quand tu m’auras enseigné tes justices », c’est-à-dire quand tu m’auras donné de goûter quelle est ta douceur, pour que j’apprenne à t’aimer de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute ma force. « Tu es bon, et dans ta bonté, apprends-moi tes justices. » Assurément, ta bonté, c’est ton onction, par laquelle tu enseignes ceux dont on a pro­phétisé : « Ils seront tous enseignés de Dieu. Bien­heureux l’homme que tu instruis, et à qui tu auras enseigné ta Loi. La Loi du Seigneur, immaculée et qui convertit les âmes », c’est la charité. Loi de feu, certes, qui est dans sa droite,  qui est écrite par le doigt de Dieu  sur l’étendue du cœur, et qui embrase le cœur d’un incendie d’amour, et la bouche d’une parole enflammée. « D’en haut, dit le Prophète, il a envoyé le feu dans mes os, et il m’a enseigné. »
 
Avec quelle aisance et quelle agilité, avec quelle inten­sité et quelle force, ce feu envoyé sur la terre par le Seigneur Jésus n’a-t-il pas, non seulement instruit les ignorants, mais encore rendu leur liberté de mouvement à ceux qui étaient entravés ! Oui, elles étaient bien de feu, ces langues en lesquelles se partagea ce feu, et qui embrasèrent tellement les âmes des apôtres, et leurs langues aussi, que de nos jours encore tout auditeur pieux s’enflamme à leurs paroles. Oui, elle était de feu, la langue de Pierre, et de feu également, la langue de Paul : de nos jours encore, leurs paroles alimentent un feu continu qui jette son éclat sur nos cœurs si nous nous en approchons et si nous ne détournons pas l’oreille ou l’esprit de leurs discours.
 
 
2. Si j’avais mérité de recevoir une de ces langues, je dirais  certainement moi  aussi : « Le Seigneur m’a donné une langue comme récompense, et avec elle, je le louerai », comme les apôtres, dont il est écrit : « Ils publiaient en diverses langues les merveilles de Dieu. » Je dirais encore : « Le Seigneur m’a donné une langue savante, afin que je sache réconforter par la parole celui qui est tombé. » Les apôtres et leurs émules, avec les langues qu’ils ont reçues, annoncent les merveilles de Dieu, fustigent les tyrans, flagellent les démons, répan­dent la pluie sur la terre, ouvrent les cieux ; car « leurs langues sont devenues les clés de ce ciel  » d’où précisé­ment des langues leur ont été envoyées.
 
Quant à moi, s’il pouvait seulement m’être donné une langue de chien, pour lécher d’abord mes propres ulcères, puis ceux des autres, s’il s’en trouve qui daignent me le permettre ! Heureux, certes, ceux dont le cœur est rempli de joie et la bouche de jubilation du fait de leur amour et de leur profond attachement pour la louange divine. Mais je proclame heureux également ceux qui, en léchant les blessures des âmes pour en ôter l’infection et la purulence, attirent en eux l’Esprit et la grâce qui rassasient leur âme. En effet, « ils ont faim et soif de justice », ils sont affamés comme des chiens ; aussi n’ont-ils aucune répugnance envers ce qu’ils peu­vent introduire dans leur corps; ils n’ont d’aversion pour aucun pécheur qu’ils pourraient convertir. « Ce que Dieu a purifié, ne le dis pas impur », est-il dit au Prince des apôtres, et en sa personne à tous les autres. Sur cette injonction, il tue et mange des reptiles et des volatiles de toute espèce, et dit : « Ce qu’auparavant je ne voulais pas même toucher, maintenant, tenaillé par un désir pressant, j’en fais ma nourriture. » Bien plus, chose étonnante, plus un pécheur nous fait goûter d’amer­tume avant sa conversion, plus celle-ci nous est douce dans la suite ; plus on désespérait de son salut, plus celui-ci nous procure de joie. En effet, nous nous émer­veillons alors davantage de la grâce du Sauveur qui, en rapportant sur ses épaules la brebis perdue, donne aux anges « plus de joie pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix-neuf justes ».
 
 
3. Que d’autres donc, qui en ont reçu la grâce, disent : « Que tes paroles sont douées à mon palais, Seigneur ! » Mais à mon âme famélique et qui souffre de la faim comme un chien, « l’amer paraîtra doux  », et un mets répugnant sera appétissant. Que d’autres se délectent à sucer le miel des Écritures ; moi, je mettrai mes délices à lécher les plaies des pécheurs, les miennes et celles de mes semblables. L’ulcère du péché, c’est vrai, est répugnant et horrible à voir; mais l’agrément et la saveur qu’on trouve à le lécher, nul ne les connaît, nul ne les perçoit, sinon celui qui est affamé du salut de ceux qui se perdent, et qui en est affamé comme un chien. C’est de tels hommes qu’il est dit : « La langue de tes chiens est altérée du sang de tes ennemis ! »
 
Mais malheur aux misérables qui mettent tant d’ardeur à se perdre et ont un tel désir de se donner la mort, qu’ils cachent leurs plaies, refusent les services des chiens, et, quand une langue rude cherche à les guérir, croient qu’on veut les mordre poussé par une haine mortelle. « Ils ont haï Celui qui les reprenait en public, et ils détesté l’homme aux paroles parfaites. » Ses paroles sont parfaites, dis-je, non point tant parce qu’il discourt sur la perfection, que parce qu’il reprend avec un parfait amour. Mais dois-je dire « avec un parfait amour », ou « avec une haine parfaite » ? N’est-ce pas plutôt avec l’un et l’autre, avec un amour parfait et avec une haine parfaite, car une haine parfaite n’est lien d’autre qu’un amour parfait, et la perfection de l’une et de l’autre ne fait qu’un, selon le principe posé par l’Apôtre : « Haïssons le mal, et aimons le bien.  »
 
 
4. Mais je reviens au sujet dont je me suis écarté. Je souhaitais une langue pour louer Dieu, ou du moins une langue pour guérir les plaies des pénitents qui avouent leurs fautes. Je recherche l’une pour y trouver le fruit de la sainte dévotion, l’autre pour gagner le salut de mes frères ; je désire par l’une vous être agréable, par l’autre vous être utile. A propos en effet de l’art et du rôle des poètes profanes, on trouve ceci chez l’un d’entre eux : Profiter à autrui ou le charmer, c’est ce que veulent les poètes ; Celui-là a remporté tous les suffrages, qui sut joindre l’utile à l’agréable. Je souhaitais, dis-je, la grâce de la parole, afin de pouvoir servir Dieu et vous-mêmes avec empressement, et compenser en quelque manière par mes discours les services que je ne vous rends pas par mes exemples. Néanmoins, c’est là une consolation peu sûre, si je dis et ne fais pas, si ma bouche approuve le bien, tandis que ma vie est sans mérite ; bien plus, ne me faut-il pas craindre plutôt que Dieu ne dise au pécheur : « Pour­quoi annonces-tu mes justices, et pourquoi as-tu mon alliance à la bouche ? » « Mais que faire ? Si je parle, ma douleur ne s’apaisera pas, et si je me tais, elle ne me quittera pas. » De part et d’autre, la crainte me tour­mente, et « je suis pressé des deux côtés » : la fonction que je remplis m’oblige à parler, et ma vie contredit mon langage. Cependant, je me rappelle cette parole que j’ai rencontrée dans le livre du Sage : « L’âme du travailleur travaille pour lui, car sa bouche le contraint. » Je parlerai donc, non comme le requiert ma fonction, mais selon que mon esprit m’en fournit les moyens, ou mieux, selon que le Seigneur me le donne, car nous sommes en sa main, nous et nos paroles. Je parlerai, dis-je, et je me lierai par ma propre langue, afin d’être quelquefois obligé de travailler, tout au moins poussé par la honte. Et si la faiblesse de mon corps me dispense du travail manuel ce sera alors l’âme du travailleur qui travaillera pour lui, et elle pourra dire avec David : « Mon gémisse­ment était mon travail. » Oh ! si m’étaient donnés ces gémissements ineffables par lesquels l’Esprit intercède pour les saints, en sorte qu’ils soient mon travail ! Sans aucun doute, le labeur de tels gémissements compen­serait largement pour moi le travail manuel quotidien.
 
 
5. Mais vous aussi, mes frères, si vous avez appris à désirer les dons les meilleurs, demandez que l’Esprit répande en vous de tels gémissements. Je ne sais si parmi les dons de l’Esprit il y en a de plus utiles et de plus à-propos pour des êtres revêtus de misère et de faiblesse. Je ne sais s’il y a un son plus familier et plus agréable à l’Esprit-Saint, lui qui apparut sous la forme d’une colombe. Mais ce que je sais, c’est que pour nul autre ouvrage que celui qui consiste à gémir et à pleurer, nous ne pouvons trouver une matière aussi abondante et aussi facile à nous procurer, à moins que notre orgueil ne nous dissimule notre misère, ou que notre esprit ne soit endurci par l’insensibilité ou la folie. Mais le traitement qu’emploie le Saint-Esprit, qui est notre lumière et notre salut, a pour premier effet, sur les malades qu’il soigne, de rendre à celui qui est hors de lui-même la conscience de soi; alors, revenant à son cœur, il dit au Seigneur avec le Prophète : « Quand tu m’as converti, j’ai fait pénitence, et quand tu m’as ouvert les yeux, je me suis frappé la hanche. » En effet, qui n’ajoute pas à sa science, n’ajoute pas non plus à sa souffrance, et qui n’a pas souffert, ne mérite pas de consolation. Bienheureux, en effet, ceux qui pleurent, car ils seront consolés.  »
 
Je pense même que la consolation du Paraclet n’aurait pas trouvé place en ce jour chez les apôtres, s’ils n’avaient eu à pleurer de se voir abandonnés ; car les fils de l’Époux ne pouvaient pas ne pas pleurer alors que l’Époux leur avait été enlevé. C’est pourquoi il leur disait : « Si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. » Si vous n’êtes pas privés du réconfort de ma présence corporelle, la visite spirituelle ne viendra pas vous conso­ler.
« Donnez, dit le Prophète, une boisson forte aux attristés, et du vin aux esprits abattus  », et non pas à ceux qui sont ivres de la joie du monde et de sa volupté. « Qu’y a-t-il de commun entre la justice et le péché ? » Peuvent-ils boire « le calice du Seigneur et celui des démons » ? Aux apôtres plutôt, à ces pauvres, « de boire et d’oublier ainsi leur pauvreté », afin de pouvoir dire : « Nous sommes comme manquant de tout, et nous fai­sons bien des riches. » Attristés par l’absence de l’Époux, qu’ils boivent, qu’ils ne se souviennent pas davantage de leurs souffrances, et qu’ils disent : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, désormais nous ne le connaissons plus ainsi. » II en sera de même pour toi : si tu peux dire avec la même piété que le Psalmiste : « Je suis pauvre, et affligé », la sobre ivresse de ce pré­cieux calice  t’enrichira et te réjouira tellement que, tout en étant pauvre, la pauvreté ne tourmentera plus ton âme, et, bien qu’affligé d’avoir péché, le remords ne rongera plus ta conscience.
 
 
6. Or, vois si l’Esprit-Saint n’est pas venu lui-même en ce monde  pour exercer un jugement tel que les affligés ne s’affligent plus, et que les rieurs se livrent à un deuil éternel et inconsolable ! Aussi est-il « meilleur d’aller à un deuil qu’à un banquet  » ; et de fait, le sage, même s’il obtient parfois d’être consolé et oublie alors celles de ses peines dont il a été consolé, — le sage, dis-je, recherche toujours cependant en lui-même de nou­veaux sujets de peine, afin de faire de la place pour de nouvelles consolations ; en effet, consolé, il ne se flatte pas aussitôt d’être déjà juste à tous égards, mais il devient pour lui-même un accusateur et un juge d’autant plus perspicace qu’il commence à voir clair, et d’autant plus sévère qu’ils commence à être juste. C’est pour­quoi, si je ne me trompe, l’Esprit consolateur visite souvent celui qui est dans cette disposition, car il pré­vient lui-même sa propre visite : il visite quand il accorde la consolation, mais il prévient sa visite en apprenant à pleurer.  
            
De fait, une tristesse sainte et religieuse est, de tous les enseignements de l’Esprit, le premier dans l’ordre chronologique, et le principal quant à l’utilité, puisque cette tristesse est la sagesse suprême des saints, la sauve­garde des justes, la sobriété des tempérants, le couronne­ment des parfaits, le salut de ceux qui sont en péril, le port des naufragés ; c’est à elle enfin que sont pro­mises les consolations dans le temps présent et les joies à venir. Daigne nous y conduire Celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Amen.

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