Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

4e Dimanche de Carême. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Deux fils avaient un père

Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient.’ Et le père fit le partage de ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s’embaucher chez un homme du pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il réfléchit : ‘Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il partit donc pour aller chez son père.
Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils…’ Mais le père dit à ses domestiques : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.
Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent la fête.
Le fils aîné était aux champs. A son retour, quand il fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des domestiques, il demanda ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘C’est ton frère qui est de retour. Et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a vu revenir son fils en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer.
Son père, qui était sorti, le suppliait. Mais il répliqua : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est arrivé après avoir dépensé ton bien avec des filles, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait bien festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »

COMMENTAIRE

Cette parabole du père et des deux fils est très connue et elle demeure non seulement touchante mais provocante. Plusieurs œuvres l’ont mis en scène. On pense à cette peinture célèbre de Rembrandt, si forte et profonde, où l’on voit le fils cadet à genoux, en guenilles, brisé, mais accueilli par un père qui rayonne la miséricorde; et d’autres personnages autour, qui regardent. Un père qui a une main masculine et une main féminine, un père-mère, ce qui dit bien qu’il s’agit d’une figure de l’amour de Dieu, mystérieux, nous dépassant et portant le meilleur de notre propre expérience humaine.

Cette parabole parle de la joie de retrouver ce qui est perdu. Comme les deux qui la précédent (la brebis et la pièce d’argent perdues). Réjouissez-vous, festoyons, cela court dans le chapitre 15, comme un refrain qui en dit l’essentiel. Nous pouvons comprendre cet appel à la réjouissance. On peut perdre bien des choses, des liens aussi, et même son temps. Et quand ils nous reviennent ou nous les retrouvons, quelle joie nous habite, nous disant quelque chose de celle qui habite au coeur du Dieu vivant.

Le Dieu vivant, justement : cette parabole nous invite à le voir autrement, à le redécouvrir, ou à le trouver, car lui aussi, pour nous, peut être perdu et retrouvé. Les deux fils, chacun à leur manière, au fond, sont appelés à découvrir ce père qu’ils ont perdu ou qu’ils n’ont jamais trouvé. Car ces deux fils, chacun à leur manière, sont à distance de ce père.

Certes, le fils aîné est du type bon gars, loyal, qui est toujours resté à la maison, fidèle au service. Et le cadet revient finalement à la maison, plein de repentir. Mais l’aîné est bougonneux face au retour de son frère et il récrimine contre son père L’aîné entendra-t-il l’appel de son père à entrer dans la fête? La parabole ne finit pas, elle reste ouverte. Et le fils cadet, qui a tout gaspillé, pourquoi revient-il? Pour se remplir le ventre et trouver une job. Il est reçu comme un fils par son père, qui lui donne bague et sandales, les signes du fils qui n’est pas serviteur. Mais le cadet comprendra-t-il ce qui lui arrive, qu’il est un fils?

Ces deux fils sont bien différents : l’un à la maison, l’autre sur la route; l’un qui ménage, l’autre qui dépense. Mais, malgré les apparences, ils ont beaucoup en commun. Les deux ont à découvrir leur filiation, le sens de la relation filiale; ce qui dans toute expérience spirituelle, aujourd’hui comme hier, demeure une question cruciale. Le contexte de la parabole, au début, le dit bien : il montre des publicains et des pécheurs, des gens qui se croient loin de Dieu, enfermés en eux-mêmes et dans leur fautes; et des pharisiens et scribes, des gens qui se croient proches de Dieu, mais enfermés en eux-mêmes et dans leurs codes. La venue de Jésus invite les deux à découvrir qu’ils sont fils et filles et donc frères et soeurs. Et ainsi à manger et fêter ensemble. Dieu n’est pas celui ou celle que vous pensez. Alors, cela veut dire que vous-même n’êtes pas qui vous pensez être.

Revenons aux deux fils. Ils ont en commun, chacun à leur manière, de voir leur père non comme un père mais comme un patron. Pour l’aîné, un patron qui lui donne des ordres; pour le cadet, qui va lui donner une job. Ni l’un ni l’autre n’est dans une relation filiale. Il semble que quelque chose ne s’est pas développé, a manqué; à cause de leur éducation (le père n’a pas su trouver la façon de transmettre), ou pour d’autres raisons : blocages, conformismes, spiritualité fausse ou faussée, car cela peut avoir cet effet. Les deux fils n’ont pas trouvé que cette figure était un père, source de vie, et donc qu’ils étaient des fils et en même temps frères.

Dans la parabole, c’est intéressant de noter comment le père agit face à chacun des fils. Dans les deux cas, il sort pour aller vers ….Il ne se comporte pas comme un patron, un petit chef, face à des employés, ou comme un parent absent, indifférent. Toi, mon enfant, dit-il à l’aîné, et il le supplie, il ne lui donne pas des ordres. Et face au retour du cadet, il se réjouit, il s’empresse vers lui et l’accueille comme un fils, non comme un employé.

Opposition forte et très parlante entre l’image que les fils ont du père et la réalité même du père dans le récit. Il y a un fossé qui nous parle d’un enjeu : trouver ce qui était perdu ou ce qui n’a jamais réussi à se construire : une vraie relation filiale avec le Dieu vivant. Une relation avec Quelqu’un, non pas avec une force vague et impersonnelle, ni une sorte d’immense sur-moi auquel obéir, mais Quelqu’un qui est source de vie, qui est mystère de joie et qui va vers ses enfants, les attend, les invite. Et qui ne peut rien faire de plus que de leur offrir une relation créatrice, libératrice, sans fardeau qui écrase. Et du coup, cela permet d’entrevoir que moi-même et l’autre sommes alors frères, soeurs: ton fils que voilà, dit l’aîné ….. ton frère que voilà, dit le père. Tout est là dans ce passage.

Nous sommes présents dans ce récit, dans l’une et/ou l’autre de ces figures, de leur mouvement, de leurs réactions. En ce temps de carême et de réconciliation, nous sommes invités à entrer à nouveau sur un long chemin, ce voyage sans cesse à reprendre pour retrouver le visage du Dieu vivant, retrouver notre filiation et ainsi notre fraternité, et nous en réjouir.

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