Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

5e Dimanche de Carême. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Briser l’encerclement

Jésus s’était rendu au mont des Oliviers ; de bon matin, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner.
Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en train de commettre l’adultère. Ils la font avancer, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été prise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ? »
Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser.
Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il traçait des traits sur le sol. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. » Et il se baissa de nouveau pour tracer des traits sur le sol.
Quant à eux, sur cette réponse, ils s’en allaient l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés.
Jésus resta seul avec la femme en face de lui. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-il donc ? Alors, personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. »
Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

COMMENTAIRE

Dans notre marche vers Pâques, nous nous retrouvons aujourd’hui au temple, avec Jésus, après une nuit de prière sur la montagne, au Mont des Oliviers. Au temple, lieu de rencontre, de rassemblement. Et voici qu’une femme est mise au centre, une femme qui porte sur elle le regard méprisant des autres.

Ce récit met en scène des personnages bien campés : une femme menacée de mort, mise au centre de l’action; des scribes et pharisiens, armés de la Loi, décidés à condamner; et Jésus, pris entre les deux, à qui on demande de prendre position. Une victime, des accusateurs, un juge.

Une scène tendue, où la victime et le juge, la femme et Jésus, sont tous deux pris dans un piège, celui des accusateurs qui ont l’initiative de l’action. Mais le dénouement est surprenant. À la fin, tous s’en vont; il n’y a plus ni victime, ni accusateurs, ni juge. L’univers de la menace et de la condamnation s’est écroulé. Tous sont dénoués de ce qui les attachait, délivrés du poids de mort qui les enfermait dans un cercle de violence.

Ce récit évoque des scènes presque semblables qui se déroulent encore aujourd’hui. On pense à ces jeunes femmes menacées de mort dans certains pays où une loi rigoureuse et injuste est prête à les sacrifier. Mais aussi, cette histoire touche tant de situations actuelles où le jugement et la condamnation d’autrui motivent les actes, que ce soit dans l’excitation médiatique ou dans le quotidien des familles et des milieux de travail. Climat de peur et de menace, goût de piéger autrui, de l’humilier publiquement, gens accusés, victimes silencieuses, qui n’ont plus le statut de sujets humains. Et des témoins appelés à porter un jugement qui ne savent pas toujours comment réagir et briser cet encerclement.

Dans cette histoire, la femme est mise au centre. Mais, pour les accusateurs, elle n’est qu’un instrument au service de leur visée première : tenter Jésus, le prendre au piège et pouvoir ainsi le mettre en accusation, en situation de délit face à la Loi. Cette femme est ainsi réduite à un objet, sans existence propre, sans parole, utilisée pour condamner un autre. Et Jésus est mis à l’épreuve et piégé : s’il condamne la femme, ses prétentions de miséricorde envers les pécheurs perdront leur crédibilité et il se fera complice d’une mise à mort violente. S’il l’acquitte, il se condamne lui-même. Nous sommes dans un vrai cercle de violence : la femme est utilisée pour condamner Jésus et Jésus est utilisé pour condamner la femme.

À la fin, la femme a retrouvé sa dignité et elle parle; elle est un sujet humain. Et Jésus reste libre. Quelle approche de Jésus a permis ce dénouement? L’action et la parole de Jésus en cette scène ne relèvent pas d’abord de l’habileté d’un juriste qui sait trouver la faille et s’en sortir. Jésus engage tous les participants dans un débat plus profond, celui de la vérité de leur condition humaine et de leur cheminement. Il change la problématique, il transforme l’horizon et l’enjeu du procès.

Il le fait d’abord non pas par sa parole, mais par son corps et son geste. Les scribes sont entrés en scène dans un mouvement d’attaque; ils sont puissants, armés de leur certitude. Jésus s’abaisse, il incline la tête vers la terre, et il écrit sur le sol, on ne sait trop quoi. Par son geste, Jésus brise cet élan agressif, il déroute leur stratégie. Il ne répond pas sur le même ton, dans la même logique que ses adversaires; il n’entre pas dans leur mouvement puissant qui vise la mort. Jésus intègre dans le débat un temps d’arrêt, de prise de conscience, comme un silence méditatif. Puis il se redresse, il relève la tête. Cette gestuelle (v.6-7) rappelle la trajectoire même de sa vie, le mystère pascal, de l’abaissement à la résurrection. C’est seulement à l’intérieur de cette dramatique que peut venir la parole. Celle-ci n’accuse pas mais fait entrer dans une autre dynamique, où il n’y a pas personne en extériorité, hors de la scène, pouvant juger de l’extérieur. Que celui d’entre vous … Les scribes ne sont plus des accusateurs devant une condamnée; tous sont inclus dans la quête de vérité sur soi, d’authenticité.

Puis, avec la femme, Jésus procède de la même manière : l’abaissement et le redressement (cf. v.8-10), et la parole qui met en mouvement, qui appelle à faire la vérité et à se relever, à se mettre en marche : Va et désormais ne pèche plus. Parole qui remet debout et qui appelle à se tenir, à faire face aux défis de la vie qui continue, une vie nouvelle. Comme dit Isaïe : et voici que je fais un monde nouveau, il germe déjà, ne le voyez-vous pas…

Puis, Jésus lui-même participe à ce débat de l’intérieur, car c’est une tentation, une mise à l’épreuve qu’il doit traverser. Dans sa parole à la femme, il s’inclut : moi aussi …

C’est ainsi que se brisent le cercle de violence et de mort et le piège des condamnations. Par le temps d’arrêt qui décentre et recentre, par la prise de conscience d’une solidarité qui inclut tous, qui fait émerger la vérité plus profonde de notre existence. Et alors les catégories de bon et de méchant, d’accusateur, de victime et de juge montrent leur insuffisance, leur étroitesse. Au lieu d’un procès, nous nous retrouvons engagés dans un processus de conversion, qui dépasse les jugements extérieurs. Au coeur de ce mouvement de conversion, pour les scribes et la femme et nous, comme sa trame profonde, le mystère pascal est présent, celui vers lequel nous avançons en ce temps de Carême, en marche vers la pâque et sa puissance de transformation.

Rendons grâce pour les gestes et paroles qui brisent les cercles du jugement et de la violence. Rendons grâce pour cette pâque vers laquelle nous sommes en marche, comme saint Paul, saisis par le Christ et poursuivant notre course, avec élan.

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