Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

3e Dimanche de Carême. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Aux sources d’un engagement

Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à l’Horeb, la montagne de Dieu.
L’ange du Seigneur lui apparut au milieu d’un feu qui sortait d’un buisson. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? » Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour venir regarder, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu.
Le Seigneur dit à Moïse : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre spacieuse et fertile, vers une terre ruisselant de lait et de miel, vers le pays de Canaan. Et maintenant, va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. »
Moïse répondit : « J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai : ‘Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.’ Ils vont me demander quel est son nom ; que leur répondrai-je ? » Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël :’Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : JE-SUIS.’ »
Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : ‘Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est YAHVÉ, c’est LE SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.’ C’est là mon nom pour toujours, c’est le mémorial par lequel vous me célébrerez, d’âge en âge.

COMMENTAIRE

En ce troisième dimanche du carême, nous allons à nouveau sur la montagne, mais avec Moïse. La figure de Moïse est exemplaire. Elle évoque le don de la Loi et un engagement radical pour libérer de l’esclavage. Figure du leader qui conduit son peuple vers la liberté, à travers déserts, rébellions et incertitudes. Homme d’une mission sainte, qu’il accomplira fidèlement, dans la conviction que Dieu est avec lui. Mais derrière cette image imposante, ou à la source de cet engagement, que peut-on trouver? Comme pour bien des hommes et femmes qui se donnent au service d’une libération, c’est une expérience spirituelle forte qui fonde la mission de Moïse. Le récit du buisson ardent, texte fondateur, en montre les éléments clés.

Cette expérience n’advient pas à n’importe qui. Le Moïse qui va découvrir un Dieu bouleversant est un homme mûr et installé. Il a une famille et un travail, il est inséré dans un réseau de relations et d’échanges qui organise sa vie. Mais c’est aussi un immigrant et un exilé, qui a vécu une rupture profonde avec les siens, son milieu d’origine et son peuple. Durant sa jeunesse, il avait vécu déjà un engagement radical pour son peuple. Il avait vu la misère de son peuple, opprimé par la puissance du système pharaonique, et il avait pris position, par une action directe : il avait tué un oppresseur qui maintenait les siens sous l’esclavage. Il avait dû alors fuir l’Égypte et recommencer sa vie ailleurs. Mais maintenant, sa vie à nouveau va être bouleversée.

Cette expérience n’advient pas n’importe où. La montagne, dans les Écritures, est plus qu’un lieu physique. C’est un lieu privilégié de la rencontre entre l’être humain, en quête de sens, et la force divine, qui descend vers lui. Lieu des montées humaines, avec leurs efforts et espérances, et lieu des descentes divines pour se faire proche des êtres crées. Cela se retrouve dans bien des traditions religieuses. La montagne est lieu symbolique par excellence, comme le désert ou le temple, lieu des révélations et des expériences fortes de la présence du Dieu vivant.

Le Dieu qui se révèle à Moïse, sur cette montagne, n’est pas n’importe lequel. Ce Dieu a un visage. C’est le Dieu des ancêtres, Abraham, Isaac, Jacob, le Dieu enraciné dans une histoire, dans une mémoire. Ce Dieu est Dieu, transcendance absolue qui dépasse ce qu’on peut en percevoir et imaginer, source ultime de vie et d’être, mais il n’est pas pour autant une sorte d’énergie lointaine et indifférente. C’est un Dieu vivant qui réagit à la souffrance et à l’oppression et ne l’accepte pas. C’est un Dieu soucieux de son peuple et de sa liberté, qui a des entrailles de miséricorde comme le diront les prophètes. Il a vu, lui aussi, la misère de son peuple.

À cette étape de sa vie, Moïse aurait pu continuer sa petite vie tranquille. Mais voici qu’il retrouve, autrement, des intuitions de sa jeunesse, et qu’il va commencer un nouvel engagement, en pleine maturité, pour libérer son peuple. Cette fois-ci, il ne s’agit pas seulement d’agir avec vigueur, dans l’élan de l’indignation. Sa mission va se fonder sur une perspective religieuse, elle va s’inscrire dans un horizon de sens. Le voir de Moïse et celui de Dieu se rencontrent. La misère de son peuple, que Moïse a perçue, est inacceptable, fondamentalement, et s’oppose au projet de Dieu. L’être humain est fait pour la justice et la liberté. Et cette nouvelle perspective insère Moïse dans une histoire longue, le rattache à ses ancêtres et à leur longue marche depuis Abraham. Où qu’il soit, Moïse ne sera plus un exilé. Sa rencontre avec le Dieu vivant lui permettra de tenir fermement, dans l’espérance, tout au long de la traversée de la mer et du désert. Il n’entrera au pays promis, mais il aura répondu au défi de la générativité, propre à l’âge adulte, celui de porter du fruit pour les générations à venir. Ce défi fait appel à des ressources développées au cours de son histoire personnelle : sa connaissance du milieu pharaonique où il a été élevé, son engagement de jeunesse, son lien avec son peuple. Il connaît aussi ses limites, n’étant pas doué pour la parole; il trouvera alors des collaborations. Son engagement se fera non pas seul mais avec d’autres.

Cette expérience de Moïse peut nous sembler exceptionnelle. Mais en fait elle indique des points de repères essentiels dans toute expérience spirituelle : l’enracinement dans l’histoire personnelle et ses parcours, la découverte d’un visage de Dieu qui ouvre un nouvel horizon, le lien entre cette révélation et la mission reçue, qui articule une vocation, la mise en relation du passé et de l’avenir, dans un engagement présent; … Cette expérience donne accès à une profondeur de vision, mais elle n’enferme pas en soi-même, elle relance vers les autres. Elle s’exprime à travers un langage symbolique, mais elle déborde nos descriptions et peut transformer une existence. Sur quelle montagne le Dieu vivant m’attend-il, à ce moment de ma vie, pour en ouvrir une nouvelle page?

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