Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

2e Dimanche de Carême. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Visage défiguré et transfigurant

Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il alla sur la montagne pour prier.
Pendant qu’il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante. Et deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem.
Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, se réveillant, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s’en allaient, quand Pierre dit à Jésus : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait.
Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi, écoutez-le. »
Quand la voix eut retenti, on ne vit plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et, de ce qu’ils avaient vu, ils ne dirent rien à personne à ce moment-là.

COMMENTAIRE

De beaux visages resplendissants, un Dieu au visage connu et clair, quoi de plus rassurant. Des visages dont on sait par coeur les expressions, un Dieu dont on prévoit les réactions. Visages dont les signes sont apprivoisés. Mais si ces visages cachaient plus qu’ils ne montraient, s’ils n’étaient que masques à enlever pour le vrai face à face avec l’autre, différent et déconcertant.

Pierre venait de reconnaître en Jésus le Messie, le libérateur qui va instaurer le royaume et triompher, car Dieu est de son bord, le Dieu des Pères. Un Jésus à la figure triomphante. On est prêt à le suivre, à partir pour la gloire. Et pourtant, à la reconnaissance de Pierre, Jésus répond en parlant de souffrance, de rejet et de mort.

On a moins envie de courir à sa suite. Nos conventions sont menacées. La splendeur des cathédrales, les grandes orgues solennelles, les silences profonds et les paroles proclamées, les guérisons sensationnelles, nos signes de la présence de Dieu viennent nous dire un chemin autre que l’éclat et l’exploit : suivre Jésus jusqu’au bout, jusqu’à Jérusalem où l’attend le procès des puissants, l’abandon et l’exécution. Piètre figure pour un transfiguré. La gloire d’un serviteur qui donne sa vie pour ses amis. Un Messie défiguré.

Et Jésus se rend sur la montagne avec Pierre, Jean et Jacques. Et voici que Luc nous sort toute sa mise en scène des manifestations du Dieu des Pères : montagne, nuée, voix céleste, crainte, gloire. Et Pierre de désirer s’installer près de ce Dieu glorieux. Mais qui est-il au juste ce Dieu ? Car les conventions établies pour nous dire la rencontre de Dieu vont nous dire aussi autre chose que le prévu : l’exode, le départ, qui va s’accomplir à Jérusalem, un Messie qui passera par la souffrance et la mort, et la voix de ce Messie est à écouter : elle sera celle du Serviteur qui donne sa vie. Mais quel est donc ce Messie?

Les signes officiels viennent déconcerter et non rassurer. Le vrai visage du Dieu des pères n’est pas celui du triomphe facile et écrasant mais de la faiblesse et du don. Transfiguration ? Oui, pour bouleverser notre image de Jésus-Messie, pour confirmer qu’il ne sera pas un Messie qui gagne, ayant de son bord le Dieu puissant et tous ses pouvoirs. Ce Messie prendra d’autres routes : le parti-pris pour la faiblesse et le dénuement, une solidarité extrême jusqu’à mourir. Une gloire qui passe par le rejet, un libérateur abandonné.

Jésus transfiguré, qui nous signifie l’avenir de l’humanité et du monde, mais transfiguré parce qu’il affronte l’échec et la mort. Visage de Dieu, parce que visage humain et blessé, visage sans masques, visage d’homme dépouillé et dépossédé. Et c’est cette faiblesse, cette mort, cette dépossession qui sont transfigurées, qui vont prendre sens et espérance. Et c’est dans le visage de l’homme dénudé, ordinaire, sans moyens, que celui de Dieu va se découvrir. Visage de Jésus autre et déconcertant.

Visage du Ressuscité, qui transforme la vie, mais visage qu’il faut regarder jusqu’à Jérusalem, où nous attend le conflit. Car la transfiguration de l’humanité et du monde ne se fera pas sans regarder ses défigurations. Tel est le visage de ce libérateur, défiguré et transfigurant, tels sont ses signes, et telle est la face de notre Dieu, autre et déconcertant.

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