Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

1er Dimanche de Carême. Année C.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Refuser de mettre à l’épreuve

Après son baptême, Jésus, rempli de l »Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; il fut conduit par l »Esprit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut mis à l’épreuve par le démon. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le démon lui dit alors : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre. »
Le démon l’emmena alors plus haut, et lui fit voir d’un seul regard tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir, et la gloire de ces royaumes, car cela m’appartient et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. »
Puis le démon le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus répondit : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le démon s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

COMMENTAIRE

Nous entrons en Carême, à nouveau, mais justement pour faire du nouveau en nous, pour nous renouveler. Carême, temps de conversion, appel à devenir chrétien, à re-devenir chrétien, que l’on soit catéchumène, recommençant ou continuant. Commencer, recommencer, continuer la marche déroutante, à la suite de Jésus. Où cela nous mène-t-il? Par où commencer, recommencer?

Avec l’Évangile des tentations, c’est en des lieux bien précis que nous nous retrouvons, à la suite de Jésus, avec lui. Les tentations ne se déroulent pas n’importe où. Elles adviennent en ces lieux où, dans la Bible, le Dieu vivant est rencontré de façon privilégiée : le désert, la montagne, le temple. Ainsi, cela dit que dans nos épreuves, nos tentations, il y a un enjeu crucial qui touche la relation à Dieu, celle de Jésus et la nôtre.

Luc dit à la fin : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentation ». Il nous semble qu’il y en a d’autres! Il faut croire alors qu’elles sont incluses dans ces trois tentations, qu’elles sont liées à ces enjeux. La première, au désert, touche la recherche de l’immédiat, aux détriments de l’horizon de sens que donne la Parole. La deuxième, sur la montagne, se rapporte à la quête de puissance et de gloire avec son risque d’idolâtrie.

En Luc, c’est la troisième tentation qui est la plus importante. Elle a lieu au Temple, à Jérusalem, là où son évangile a commencé et va se terminer. Ce lieu symbolise par excellence la présence de Dieu parmi son peuple, un Dieu qui est proche, à qui on peut avoir confiance. C’est justement là-dessus que le diable mise. Jésus a répondu aux deux épreuves précédentes en citant les Écritures. Le diable maintenant comprend comment cela fonctionne; le petit malin devient plus subtil! C’est maintenant lui, l’adversaire, qui utilise les Écritures, qui les manipule, pour détourner Jésus de sa fidélité à Dieu, tout en semblant au contraire l’inviter à la foi. Ainsi, il ne suffit pas de citer les Écritures.

Le diable cite le psaume 90 où il est question de se fier à Dieu. Il suggère à Jésus, fils de Dieu, de se jeter en bas du temple et tout va s’arranger, Dieu va tout arranger. C’est un appel à se jeter en Dieu pour fuir la réalité à affronter : celle de la Passion, de la souffrance, de la condition humaine jusqu’au bout. Tu es le Messie, tu as confiance en Dieu? Alors tu es au-dessus de la condition humaine, de ses médiations et de ses durs chemins; Dieu fera tout à ta place car c’est le grand magicien.

Cette tentation reviendra au jardin des oliviers (Lc 22,40-44) et sur la croix (23,35-39). Ce qui est présent et pervers dans cette offre diabolique, c’est qu’elle s’appuie sur une vérité, la bienveillance de Dieu, pour la détourner. Elle met en place finalement une fausse image de la Providence de Dieu, une idole tentante. Un Dieu qui ne respecte pas notre liberté et notre consistance humaine, un Dieu au service de nos petites affaires.

Jésus refuse de « mettre Dieu à l’épreuve ». Il refuse d’utiliser Dieu, de l’instrumentaliser, pour son intérêt. Il ne demande pas à Dieu d’accomplir sa mission à sa place, de lui éviter les passages douloureux de l’existence humaine. Il assume sa vie jusqu’au bout, solidaire de notre humanité. Sa confiance en Dieu, en son soutien, est d’un autre ordre. Sur la croix, en Luc, il remettra sa vie entre les mains du Père, avec courage et confiance. Cette présence de Dieu avec lui, promise dans le psaume, est différente de celle proposée par l’opposant. Elle n’évite pas le passage par la croix. Mais elle rendra Jésus capable de don, d’abandon et de pardon.

Mis à l’épreuve, Jésus refuse de mettre Dieu à l’épreuve, i.e. d’exiger de Dieu une preuve immédiate de son amour, une solution magique qui éliminerait sa propre responsabilité. Sa réponse fait preuve d’une maturité croyante, d’une confiance profonde au mystère du Dieu fidèle.

Et nous, dans nos épreuves, nos difficultés, dans ces choix douloureux aux tournants de nos vies, une même tentation peut se présenter, un même enjeu se profiler. En ce début de Carême, des questions nous sont posées : En quel Dieu avons-nous mis notre confiance? Que lui demandons-nous? Quelle image de Dieu en moi est à nettoyer, à replacer, pour rester fidèle à ma condition humaine et au Dieu vivant? Et à quel courage Dieu m’appelle-t-il, pour aller jusqu’au bout, sans fuite, dans une fidélité risquée, que ce soit dans ma vie familiale, mon travail, mes choix intérieurs, ….?

En ce début de Carême, pour commencer, recommencer, continuer de marcher à la suite de Jésus, nous sommes appelés à une fidélité qui est ultimement porteuse de vie, à la suite de Jésus qui nous précède et nous accompagne sur ces chemins.

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