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Traité de l’amour de Dieu (Livre premier)

Imprimer Par Saint François de Sales

François de Sales fut essentiellement un pasteur. Missionnaire, puis évêque de Genève résident à Annecy, fondateur de la Visitation avec Jeanne-Françoise de Chantal, il se fit tout à tous par la parole et par l’écrit, traitant de théologie avec les Protestants, mettant la vie spirituelle à la portée des laïcs, attentif aux petits comme aux grands. Le Traité de l’amour de Dieu apparaît comme une œuvre majeure de François de Sales. Sous le charme un peu suranné du style, on découvre des trésors d’expériences spirituelles et de ferme doctrine.

CHAPITRE PREMIER

François de sales

Que pour la beauté de la nature humaine Dieu a donné le gouvernement de toutes les facultés de l’âme à la volonté

L’union établie en la distinction fait l’ordre; l’ordre produit la convenance et la proportion, et la conve¬nance, ès choses entières et accomplies, fait la beauté. Une armée est belle quand elle est composée de toutes ses parties tellement rangées en leurs ordres, que leur distinction est réduite au rapport qu’elles doivent avoir ensemble pour ne faire qu’une seule armée. Afin qu’une musique soit belle, il ne faut pas seulement que les voix soient nettes, claires et bien distinguées [distinctes], mais qu’elles soient alliées en telle sorte les unes aux autres, qu’il s’en fasse une juste consonance et harmonie, par le moyen de l’union qui est en la distinction et la dis-tinction qui est en l’union des voix, que non sans cause on appelle un accord discordant, ou plutôt une dis¬corde accordante.

Or, comme dit excellemment l’angélique saint Thomas après le grand saint Denis [Denys l’Aréopagite], la beauté et la bonté, bien qu’elles aient quelque convenance, ne sont pas néanmoins une même chose : car le bien est ce qui plaît à l’appétit et volonté, le beau, ce qui plaît à l’en¬tendement et à la connaissance; ou, pour le dire autre¬ment, le bon est ce dont la jouissance nous délecte, le beau, ce dont la connaissance nous agrée. Et c’est pour¬quoi, jamais, à proprement parler, nous n’attribuons la beauté corporelle sinon aux objets des deux sens qui sont les plus connaissants et qui servent le plus à l’en¬tendement, qui sont la vue et l’ouïe; si que nous ne disons pas : voilà des belles odeurs ou des belles saveurs; mais nous disons bien : voilà des belles voix et des belles couleurs.

Le beau donc étant appelé beau parce que sa con¬naissance délecte, il faut que, outre l’union et la distinction, l’intégrité, l’ordre et la convenance de ses parties, il ait beaucoup de splendeur et clarté afin qu’il soit connaissable et visible. Les voix, pour être belles, doivent être claires et nettes, les discours intelligibles, les couleurs éclatantes et resplendissantes : l’obscurité, l’ombre, les ténèbres sont laides et enlaidissent toutes choses, parce qu’en icelles [elles] rien n’est connaissable, ni l’ordre, ni la distinction, ni l’union, ni la convenance ; qui a fait dire à saint Denis que Dieu,
« comme sou¬veraine beauté, est auteur de la belle convenance, du beau lustre et de la bonne grâce qui est en toutes choses, faisant éclater, en forme de lumière, les dis-tributions et départements de son rayon, » par lesquels toutes choses sont rendues belles, voulant que pour établir la beauté il y eût la convenance, la clarté et la bonne grâce.

Certes, Théotime, la beauté est sans effet, inutile et morte, si la clarté et splendeur ne l’avive et lui donne efficace, dont nous disons les couleurs être vives quand elles ont de l’éclat et du lustre. Mais quant aux choses animées et vivantes, leur beauté n’est pas accomplie sans la bonne grâce, laquelle, outre la convenance des parties parfaites qui fait la beauté, ajoute la conve¬nance des mouvements, gestes et actions, qui est comme l’âme et la vie de la beauté des choses vivantes. Ainsi, en la souveraine beauté de notre Dieu nous reconnaissons l’union, ainsi l’unité de l’essence en la distinction des Personnes, avec une infinie clarté, jointe à la convenance incompréhensible de toutes les perfections des actions et mouvements, comprises très souverainement et, par manière de dire, jointes et ajustées excellemment en la très unique et très simple perfection du pur acte divin qui est Dieu même, immuable et invariable, ainsi que nous dirons ailleurs.

Dieu donc, voulant rendre toutes choses bonnes et belles, a réduit la multitude et distinction d’icelles [d’elles] en une parfaite unité et, pour ainsi dire, il les a toutes rangées à la monarchie, faisant que toutes choses s’en¬tretiennent les unes aux autres, et toutes à lui qui est le souverain Monarque. Il réduit tous les membres en un corps, sous un chef; de plusieurs personnes, il forme une famille; de plusieurs familles, une ville; de plusieurs villes, une province; de plusieurs provinces, un royaume, et soumet tout un royaume à un seul roi. Ainsi, Théotime, parmi l’innumérable multitude et variété d’actions, mouvements, sentiments, inclina¬tions, habitudes, passions, facultés et puissances qui sont en l’homme, Dieu a établi une naturelle monarchie en la volonté, qui commande et domine sur tout ce qui se trouve en ce petit monde; et semble que Dieu ait dit à la volonté ce que Pharaon dit à Joseph : Tu seras sur ma maison; tout le peuple obéira au commandement de ta bouche ; sans ton commandement nul ne remuera. Mais cette domination de la volonté se pratique certes fort diffé¬remment.

CHAPITRE II

Comme la volonté gouverne diversement les puissances de l’âme

Le père de famille conduit sa femme, ses enfants et ses serviteurs par ses ordonnances et commandements, auxquels ils sont obligés d’obéir, bien qu’ils puissent ne le faire pas; que s’il a des serfs et esclaves, il les gou¬verne par la force, à laquelle ils n’ont nul pouvoir de contredire; mais ses chevaux, ses bœufs, ses mulets, il les manie par l’industrie, les liant, bridant, piquant, enfermant, lâchant.

Certes, la volonté gouverne la faculté de notre mou¬vement extérieur comme un serf ou esclave; car, sinon qu’au-dehors quelque chose l’empêche, jamais elle ne manque d’obéir. Nous ouvrons et fermons la bouche, mouvons la langue, les mains, les pieds, les yeux et toutes les parties esquelles [dans lesquelles] la puissance de ce mouve¬ment se trouve, sans résistance, à notre gré et selon notre volonté.

Mais quant à nos sens et à la faculté de nourrir, croître et produire, nous ne les pouvons pas gouverner si aisément, ains il nous y faut employer l’industrie et l’art. Si l’on appelle un esclave, il vient; si on lui dit qu’il arrête, il arrête; mais il ne faut pas attendre cette obéissance d’un épervier ou faucon; qui le veut faire revenir, il lui faut montrer le leurre, qui le veut accoiser, il lui faut mettre le chaperon. On dit à un valet : tournez à gauche ou à droite, et il le fait; mais pour faire ainsi tourner un cheval, il se faut servir de la bride. Il ne faut pas, Théotime, commander à nos yeux de ne voir pas, ni à nos oreilles de n’ouïr pas, ni à nos mains de ne toucher pas, ni à notre estomac de ne digérer pas, ni à nos corps de ne croître pas ou de ne produire pas; car toutes ces facultés n’ont nulle intelligence, et partant sont incapables d’obéissance. Nul ne peut ajouter une coudée à sa stature; Rachel voulait et ne pouvait concevoir; nous mangeons souvent sans être nourris ni prendre croissance. Qui veut chevir [si l’on veut être maître] de ces facultés, il faut user d’industrie. Le médecin traitant un enfant de berceau, ne lui com¬mande chose quelconque, mais il ordonne bien à la nourrice qu’elle lui fasse telle et telle chose; ou bien quelquefois il ordonne qu’elle mange telle ou telle viande, qu’elle prenne tel médicament, dont la qualité se répandant dans le lait, et le lait dans le corps du petit enfant, la volonté du médecin réussit en ce petit malade qui n’a pas seulement le pouvoir d’y penser. Il ne faut pas, certes, faire les ordonnances d’absti¬nence, sobriété, continence à l’estomac, au gosier, au ventre; mais il faut commander aux mains de ne point fournir à la bouche les viandes et breuvages, qu’en telle et telle mesure. Il faut ôter ou donner à la faculté qui produit, les objets et sujets et les aliments qui la fortifient, selon que la raison le requiert; il faut divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel et les fermer, si on veut qu’ils ne voient pas; et avec ces artifices on les réduira au point que la volonté désire. C’est ainsi, Théotime, que Notre-Seigneur enseigne qu’il y a des eunuques qui sont tels pour le Royaume des cieux, c’est-à-dire qui ne sont pas eunuques d’impuissance naturelle, mais par l’industrie de laquelle leur volonté se sert pour les retenir dans la sainte continence. C’est sottise de commander à un cheval qu’il ne s’engraisse pas, qu’il ne croisse pas, qu’il ne regimbe pas : si vous désirez tout cela, levez-lui le râtelier; il ne lui faut pas commander, il le faut gourmander pour le dompter.

Oui même, la volonté a du pouvoir sur l’entendement et sur la mémoire; car, de plusieurs choses que l’entendement peut entendre, ou desquelles la mémoire se peut ressouvenir, la volonté détermine celles aux¬quelles elle veut que ces facultés s’appliquent, ou des¬quelles elle veut qu’elles se divertissent. Il est vrai qu’elle ne les peut pas manier ni ranger si absolument comme elle fait les mains, les pieds ou la langue, à raison des facultés sensitives, et notamment de la fantaisie, qui n’obéissent pas d’une obéissance prompte et infaillible à la volonté, et desquelles puissances sen-sitives la mémoire et l’entendement ont besoin pour opérer : mais toutefois, la volonté les remue, les emploie et applique selon qu’il lui plaît, bien que non pas si fermement et invariablement que la fantaisie variante et volage ne les divertisse maintes fois, les distraisant ailleurs; de sorte que comme l’Apôtre s’écrie : Je fais non le bien que je veux, mais le mal que je hais, aussi nous sommes souvent contraints de nous plaindre de quoi nous pensons, non le bien que nous aimons, mais le mal que nous haïssons.

Saint François de Sales (1567-1622)

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