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Méditation chrétienne

Dieu ne contraint pas la volonté, il lui donne la liberté

Imprimer Par Maître (Johannes) Eckhart

Dominicain allemand. Théologien et philosophe, il enseigna à Paris et à Cologne. Son œuvre, à l’origine du courant mystique rhénan, se propose d’élever le théologique au rang d’une sagesse véritable.

Les paroles que je viens de prononcer en latin, on les lit à la messe de la fête de ce jour. Notre-Seigneur les dit à ses disciples quand il voulut monter au ciel : « Restez ensemble à Jérusalem, ne vous séparez pas et attendez la promesse que le Père vous a faite : vous serez baptisés dans l’Esprit-Saint après ces jours qui ne dureront guère ou peu. »

Personne ne peut recevoir l’Esprit-Saint à moins d’habiter au-dessus du temps, dans l’éternité. Le Saint-Esprit ne peut être ni reçu ni donné dans les choses temporelles. Lorsque l’homme se détourne des choses temporelles et se tourne en lui-même, il perçoit une lumière céleste qui vient du ciel. Oui ! Elle est inférieure au ciel et, cependant, elle est du ciel. Dans cette lumière, l’homme trouve sa satisfaction. Et cependant elle est corporelle, et l’on nous dit que c’est de la matière. Un morceau de fer que sa nature attire vers le bas s’élève en dépit de sa nature et il s’attache à l’aimant en vertu de la noble impression qu’il a reçue du ciel. Que l’aimant se tourne, le fer se tourne aussi. L’esprit agit de même. Il ne se contente même pas de cette lumière, il pénètre toujours plus avant à travers le firmament, à travers le ciel, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’esprit qui fait tourner le ciel ; or c’est la rotation du ciel qui fait que tout ce qui est sur terre se couvre de verdure et de feuillage. Mais tout cela ne donne pas encore satisfaction à l’esprit : il faut qu’il pénètre encore plus avant, jusqu’au sommet et à l’origine où, intérieure¬ment, il puise son origine. cet esprit comprend selon un nombre sans nombre. Il n’y a pas de nombre dans le temps de la corruptibilité personne n’a d’autre racine dans l’éternité que le ; personne n’est sans ce nombre — pourtant, il faut que l’esprit s’élève au-dessus de tout nombre, qu’il perce toute multiplicité, et alors Dieu perce également en lui. Et autant Dieu perce en moi, autant moi je perce en Lui. Dieu conduit cet esprit dans le Désert, dans l’unité de Lui-même, là où il est un Un pur jaillissant en Lui-même. Un tel esprit est sans pourquoi ; s’il devait encore avoir un pourquoi, l’unité aussi devrait avoir un pourquoi. Un tel esprit est dans l’unité et la liberté.

Or les maîtres disent que la volonté est si libre que personne ne peut la contraindre, si ce n’est Dieu seul. Mais Dieu ne contraint pas la volonté. II lui donne la liberté, de telle sorte que la volonté ne veut que ce que Dieu est Lui-même et que ce que la liberté est elle-même. L’esprit ne peut rien vouloir d’autre que ce que Dieu veut ; et cela n’est pas pour lui une non-liberté, c’est sa liberté propre.

Mais d’aucuns disent : « Si j’ai Dieu et l’amour de Dieu, je puis faire absolument tout ce que je veux. » Ils ne comprennent pas correctement cette phrase. Tant que tu peux faire quelque chose de contraire à Dieu et à son commandement, tu n’as pas l’amour de Dieu, même si tu peux faire croire au monde que tu l’as. Quiconque demeure en la volonté de Dieu et dans l’amour de Dieu est joyeux de faire tout ce qui plaît à Dieu et de laisser tout ce qui déplaît à Dieu ; il lui est tout aussi impossible de laisser quelque chose que Dieu veut que l’on fasse, que de faire quelque chose de contraire à Dieu. C’est exactement comme pour un homme qui aurait les jambes attachées : autant il serait impossible à cet homme de marcher, autant il serait impossible à quiconque demeure en la volonté de Dieu d’agir contre la vertu. Quelqu’un a dit : « Même si Dieu n’avait commandé de faire le mal et d’éviter la vertu je ne pourrais me résoudre à faire le mal. » Car personne n’aime la vertu sinon celui qui est lui-même vertu. L’homme qui s’est laissé lui-même et qui a tout laissé, qui ne cherche plus en rien son bien propre et qui opère toutes ses œuvres sans pourquoi et par pur amour, celui-là est totalement mort au monde, il vit en Dieu et Dieu vit en lui.

Certains disent : « Vous nous faites de beaux dis¬cours, mais nous n’y comprenons rien ! » C’est précisé¬ment ce dont je me plains ! Cet être est à la fois si noble et si commun que tu n’as à l’acheter ni un haller ni un demi-pfennig. Que ton intention soit droite et que ta volonté soit libre, aussitôt tu le recevras.

Celui qui a ainsi laissé toutes choses sous leur apparence la plus basse, là où elles sont périssables, les retrouvera en Dieu, où elles sont vérité. Tout ce qui est mort ici, est vie là, et tout ce qui, ici, est grossier, là est esprit en Dieu. Prenons une comparaison : Si quelqu’un versait de l’eau pure dans un vase pur, d’une pureté et d’une netteté absolues, qu’il la laissât reposer et qu’il se penchât ensuite, il verrait au fond son visage tel qu’il est réellement. La raison en est que l’eau est pure, claire et calme. Il en va de même de tous les hommes qui vivent dans la liberté et l’unité intérieures. S’ils reçoivent Dieu quand ils sont dans la paix et le repos, ils doivent également le recevoir quand ils sont dans l’agitation et l’inquiétude, c’est qu’ainsi ils agissent en toute rectitude. Mais s’ils le reçoivent moins dans l’agitation et l’inquiétude que dans la paix et le repos, c’est qu’ainsi ils n’agissent pas en toute rectitude. Saint Augustin dit : « Celui qui trouve le jour ennuyeux et le temps trop long, qu’il se tourne vers Dieu, là où il n’est aucune longueur, en qui toutes choses ont trouvé leur repos. » Quiconque aime la justice est saisi par la justice et devient lui-même justice.

Notre-Seigneur a parlé ainsi : « Je ne vous ai pas appelés serviteurs, je vous ai appelés amis ; car le serviteur ne sait pas ce que veut son maître. » Mon ami pourrait, lui aussi, savoir quelque chose que je ne saurais pas, s’il refusait de me le révéler. Mais Notre-Seigneur ajoute : « Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé. » Aussi je m’étonne que certains clercs, qui sont fort savants et posent aux grands clercs, se déclarent si vite satisfaits, se laissent égarer et interprètent ces paroles de Notre-Seigneur : « Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé » comme si elles signifiaient qu’il ne nous a tout juste révélé que ce qui nous est indispensable pour marcher droit sur la voie de notre béatitude éternelle. Je ne suis pas d’avis qu’il faille les entendre ainsi, car il y a là aucune vérité. Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? Pour que je naisse Dieu, le même Dieu ! Dieu est mort pour que je meure au monde entier et à toutes les choses créées. C’est dans ce sens qu’il faut entendre la parole de Notre-Seigneur : « Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé. » Qu’est-ce donc que le Fils entend de son Père ? Le Père ne peut qu’engendrer, le Fils ne peut qu’être engendré. Tout ce que le Père a, tout ce qu’il est, l’abîme de l’être divin et de la nature divine, II l’engendre pleinement dans son Fils unique. Voilà ce que le Fils entend du Père, voilà ce qu’il nous a révélé, afin que nous soyons le même Fils. Tout ce qu’a le Fils, il l’a de son Père, être et nature, pour que nous soyons le même Fils. Le Saint-Esprit, personne ne l’a non plus, à moins d’être le Fils unique. Dans la spiration de l’Esprit-Saint c’est le Père et le Fils qui le spirent, car c’est quelque chose d’essentiel en même temps que spirituel. Vous pouvez bien rece¬voir des dons du Saint-Esprit ou la ressemblance avec lui ; mais ces dons ne vous demeurent pas, ils sont instables. De la même manière que si un homme rougit ou blêmit de honte, ce n’est pour lui qu’un accident passager. Mais l’homme qui est naturellement rouge et beau le demeure constamment. Il en va de même de l’homme, qui est le Fils unique : l’Esprit-Saint demeure en lui essentiellement. C’est pourquoi il est dit dans le Livre de la Sagesse : « Je t’ai engendré aujourd’hui dans le reflet de ma lumière éternelle, dans la plénitude et la splendeur des saints. » II l’engendre maintenant et aujourd’hui. Et c’est la naissance dans la déité, là ils sont « baptisés dans l’Esprit-Saint », selon la promesse que le Père leur a faite. C’est, « après ces jours qui ne durent guère ou peu », la « plénitude de la déité ». Là il n’y a ni jour ni nuit ; là ce qui est à plus de mille lieues de distance est aussi près de moi que l’endroit où je me tiens en ce moment ; là est la plénitude et l’abondance de toute la déité ; là n’est qu’unité. Tant que l’âme est encore sensible à quelque distinction que ce soit, elle n’est pas selon la justice ; tant qu’il y a quelque regard vers le dehors ou vers le dedans, ce n’est pas encore l’unité. Marie-Madeleine cherchait Notre-Seigneur au tombeau ; elle cherchait un mort et trouva deux anges vivants, et elle resta désolée. Alors les anges lui dirent : « De quoi t’affliges-tu ? Que cherches-tu ? Tu cherches un mort et tu trouves deux vivants. » Elle répondit : « La cause de ma désolation c’est justement que j’en trouve deux, alors que je n’en cherche qu’un. »

Tant que la multiplicité des choses créées trouve encore un écho dans l’âme, c’est pour elle une désolation. Je répète ce que j’ai déjà dit à maintes reprises : là où l’âme n’a que son être naturel de créature, il n’y a aucune vérité. Je soutiens donc qu’il y a quelque chose qui est au-dessus de la nature créée de l’âme. Mais certains clercs ne comprennent pas qu’il y ait quelque chose d’aussi apparenté à Dieu, d’aussi un avec Lui. Lui n’a rien de commun avec rien. Tout ce qui est créé ou créable est néant ; mais tout ce qui est créé, tout ce qui est créable est loin de cela et lui reste étranger. C’est un Un reposant en Lui-même et ne recevant rien du dehors.

Notre-Seigneur est monté au ciel, s’élevant au-dessus de toute lumière, de toute compréhension et de toute conception. L’homme qui est ainsi transporté au-delà de toute lumière habite dans l’unité. C’est pourquoi saint Paul dit : « Dieu habite une lumière vers laquelle il n’est pas d’accès », qui est en soi un Un pur. Et c’est pour cela que l’homme doit être tué et complète¬ment mort, ne plus rien être en lui-même, soustrait à toute ressemblance et ne plus être semblable à per¬sonne : c’est alors seulement qu’il est vraiment semblable à Dieu, Car ce qui fait la propriété essentielle, la nature de Dieu, c’est d’être dissemblable et de n’être semblable à personne.

Puissions-nous également être un dans l’unité qui est Dieu lui-même, avec l’aide de Dieu ! Amen.

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