Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

16e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

Imprimer Par Daniel Cadrin

Entre agitation et repos

Après leur première mission, les Apôtres se réunissent auprès de Jésus, et lui rapportent tout ce qu’ils ont fait et enseigné.
Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux qu’on n’avait même pas le temps de manger. Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l’écart.
Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux.
En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement.

COMMENTAIRE

Il y a des jours où l’on se sent débordé, emporté par le flot des activités et des événements. Les réunions se succèdent, des visiteurs imprévus se pointent, téléphones et courriels nous poursuivent, et l’on se rappelle tout à coup un article à écrire pour hier, sans compter le nouveau projet à présenter demain. En voyant les apôtres au retour de leur première mission, n’ayant pas le temps de manger, entourés de gens qui arrivent et partent, on croirait y reconnaître nos propres agitations. D’hier à aujourd’hui, la vie apostolique n’est pas faite de sereine planification et de paisibles activités dans le respect rigoureux de l’horaire. Puisqu’elle se fait au milieu de la vie des gens, elle est soumise à l’immédiat des personnes et des besoins, à l’imprévisible des situations, au bouleversement des beaux programmes soigneusement préparés, avec au bout du compte l’incertitude des résultats et l’essoufflement.

Mais Marc nous fait aussi entrevoir une autre dimension de cet engagement, qui est aussi important que la fébrilité de l’activité: le repos à l’écart de la foule et de ses requêtes, la prise de distance en un lieu désert. Il est significatif que cet appel au repos vienne de celui qui a envoyé les apôtres en mission, Jésus lui-même. Il ne traite pas les siens comme des machines à rendement qui devraient s’épuiser pour prouver le sérieux de leur engagement. Il les traite comme des amis qui ont besoin de s’arrêter et de prendre souffle. Cette attitude de Jésus n’est pas secondaire par rapport à l’enjeu de la mission: celle-ci ne vise pas à produire des rapports quantitatifs mais à témoigner d’une bonne nouvelle libérante. Cela se fait d’abord à travers des témoins qui ont l’air en vie et qui sont touchés eux-mêmes par la grâce recréante du Dieu vivant.

L’activité et le ressourcement font partie intégrante de la mission. Mais Marc nous montre aussi une autre pratique des apôtres autour de Jésus. Le récit commence par une mise en commun de ce que les apôtres ont fait et dit durant ce premier travail apostolique dans les villes et villages. Ils parlent entre eux, on peut le supposer, du quotidien de cette activité, des gens rencontrés, de l’accueil reçu, des difficultés et succès, des peurs et espoirs, des événements particuliers, des questions non résolues, et peut-être aussi des conflits entre eux. Dans la communauté, autour de Jésus, pôle de leur rassemblement, les apôtres racontent leur apostolat. C’est ainsi qu’une conscience commune peut naître, que le poids de la tâche de chacun peut être porté par l’ensemble du groupe, et que les défis à venir peuvent être mieux perçus.

Une vie chrétienne engagée a besoin de ces trois moments pour être vraiment l’engagement chrétien d’une personne: le temps de l’action, aux formes multiples, au milieu des gens; celui du partage de la parole dans la communauté fraternelle, avec son soutien et son échange; et celui de la distance, à l’écart, qui recrée et relance. Chacun de ces moments comporte sa propre dynamique à respecter: présence active, communication vraie, détente recueillante. L’activité n’est pas le temps de la distance, le repos n’est pas celui de la fébrilité, et l’échange n’est pas le moment de se taire. Il vaut mieux ne pas prendre l’un pour l’autre. Et chacun de ces moments ne peut se passer des deux autres: le manque d’activités, l’absence de circulation de la parole, l’escamotage de la prise de distance, tout cela finit par produire des fruits qui minent profondément la mission: épuisement, isolement, découragement, perte de perspectives.

Jésus est la figure centrale de ce texte, autour de laquelle se nouent ces trois pratiques. C’est lui qui envoie les apôtres en mission, c’est autour de lui qu’ils se rassemblent pour raconter, et c’est lui qui les invite au repos. Marc nous le montre ici comme un homme compatissant, avec une double attention. Jésus est sensible à la situation des apôtres, il voit leur fatigue, et sa compassion se fait agissante: il les emmène à l’écart. Mais il est aussi attentif à la foule, il voit qu’elle est désorientée, sans berger qui s’en soucie: il réagit à cette situation en offrant aux gens une parole de sens, pour les soutenir et relever. “Longuement”, dit Marc, car le besoin est grand.

Double compassion qui ne choisit pas entre la foule et les proches mais voit bien les deux situations et se tourne vers l’autre dans une qualité d’attention ajustée à chacun. Cela aussi est au coeur de la mission: ni les gens à qui elle s’adresse, ni les collaborateurs qui la portent avec lui, ne laissent Jésus indifférent. Car l’enjeu, c’est la vie en abondance.

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