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Méditation chrétienne

Du corps de Notre-Seigneur, qu’il faut le recevoir fréquemment, et comment faut le recevoir et avec quel recueillement.

Imprimer Par Maître Johannes Eckhart

Dominicain allemand. Théologien et philosophe, il enseigna à Paris et à Cologne. Son œuvre, à l’origine du courant mystique rhénan, se propose d’élever le théologique au rang d’une sagesse véritable.

Entretiens spirituels (XX) de Maître Johannes Eckhart (1260-1328)

Celui qui voudrait bien recevoir le corps précieux de notre bien-aimé Seigneur n’a pas besoin d’attendre qu’il éprouve et ressente en lui une grande ferveur ou un grand recueillement ; il doit, au contraire, se rendre compte de la nature de sa volonté et de son intention. N’attribue pas trop de valeur à ce que tu ressens, mais attache de l’importance à ce que tu aimes et à ce que tu cherches.

Qui veut et peut aller librement à Notre-Seigneur doit avant tout avoir la conscience nette de toute souillure du péché. De plus, sa volonté doit être tournée vers Dieu ; il ne doit se proposer et désirer que Dieu et le divin à la fois, et tout ce qui est dissemblable à Dieu doit lui déplaire. C’est en cela précisément que l’homme doit mesurer combien il est loin ou proche de Dieu, car les progrès qu’il a faits dans ce domaine indiquent la distance qui le sépare de Dieu, ni plus, ni moins. En troisième lieu, il faut que l’amour pour le sacrement et pour Notre-Seigneur croisse de plus en plus et que la vénération ne soit pas amoindrie par l’intensité de sa fréquentation. Bien des fois, en effet, ce qui est vie pour l’un est mort pour l’autre. Tu dois donc scruter ton cœur pour voir si ton amour pour Dieu grandit et si la vénération ne s’éteint pas. Plus tu t’approches fréquemment du sacrement, meilleur tu deviendras et ce sera d’autant plus salutaire et utile pour toi. Ne te laisse donc pas détourner de ton Dieu par les discours et les prêches; plus tu communieras souvent, mieux cela vaudra, et ce sera d’autant plus agréable à Dieu. Car Notre-Seigneur a grand désir d’habiter dans l’homme.

Mais tu pourrais dire : « Hélas ! Seigneur, je me trouve si fruste, si froid, si paresseux, que je n’ose m’approcher du sacrement. »

A cela je réponds : Tu as d’autant plus besoin d’aller vers ton Dieu ! Car c’est Lui qui t’enflamme et te réchauffe ; c’est en Lui que tu es sanctifié et c’est à Lui seul que tu te joins et t’unis. C’est dans le sacrement et nulle part ailleurs que tu trouves vraiment la grâce : les forces de ton corps y sont rassemblées et unies par la force splendide de la présence réelle de Notre-Seigneur, si bien que tous les sens dispersés de l’homme et son esprit y sont rassemblés et unis et que ceux qui, laissés à eux seuls, étaient courbés vers le bas, sont ici relevés et présentés à Dieu, comme il convient. Et le Dieu qui habite en eux les habitue à rentrer en eux-mêmes et II les déshabitue de tous les obstacles matériels qui viennent des choses de ce monde et II les rend habiles aux choses divines. Fortifié par son corps divin, ton propre corps est rénové. Nous devons être transformés en Lui, être entièrement unis à Lui, au point que ce qui est sien devienne nôtre et que tout ce qui est nôtre devienne sien,—notre cœur et le sien un seul cœur, notre corps et le sien un seul corps. Tous nos sens et notre volonté, nos pensées, nos forces et nos membres doivent être transférés en lui, de façon que nous le sentions et que nous sentions sa présence dans toutes nos puissances corporelles et spirituelles.

Tu pourrais dire encore : « Hélas ! Seigneur, ce ne sont pas de grandes choses que je vois en moi, mais uniquement l’indigence. Comment oserais-je, dans ces conditions, m’approcher du sacrement ? »

Précisément, si tu veux vraiment transformer ton indigence, va-t’en vers l’inépuisable trésor de la richesse infinie, et tu seras riche. Il faut que tu saches en toi-même que Dieu seul est le trésor capable de te suffire et de te rassasier. Dis donc : « J’irai vers Toi pour que Ta richesse comble ma pauvreté et que toute Ton immensité comble mon indigence et que ta divinité sans limites et incompréhensible comble mon humanité trop vile et corrompue. »

« Hélas ! Seigneur, j’ai trop péché ; jamais je ne pourrai l’expier. »

C’est justement pour cela que tu dois aller à Lui. Il a dignement expié pour toutes les fautes, c’est donc en Lui que tu peux offrir au Père céleste la digne victime en réparation de toutes tes fautes.

« Hélas ! Seigneur, je voudrais bien chanter Vos louanges, et je ne le puis. »

Va simplement vers lui, à Lui seul ; agréable au Père et bien accueilli, II est une louange infinie et vraie de toute la bonté divine. Bref, veux-tu être, d’un seul coup, débarrassé de toutes les infirmités, revêtu de grâce et de vertu, conduit avec délices à la source de toutes choses, fais en sorte que tu puisses dignement et fréquemment recevoir la sainte communion ; tu seras, de la sorte, uni au Christ et ennobli par son corps.

Oui, dans le corps de Notre-Seigneur, l’âme est si intimement insinuée en Dieu qu’aucun ange, ni aucun chérubin ni aucun séraphin ne sauraient reconnaître ni trouver de différence entre eux ; en ce qu’ils touchent à Dieu, ils touchent à l’âme, et en ce qu’ils touchent à l’âme, ils touchent à Dieu. Jamais il n’y eut d’union aussi intime. L’âme est, en effet, plus intimement unie à Dieu que le corps à l’âme qui ne font pourtant qu’un seul et même homme. Cette union est bien plus intime que ne l’est celle d’une goutte d’eau et du vin dans la coupe où on l’a versé : ce serait comme s’il y avait de l’eau et du vin, mais tellement changés l’un en l’autre que nulle créature ne pourrait plus trouver de différence entre eux.

Tu pourrais dire maintenant : « Comment cela se peut-il, puisque je n’en ai absolument pas conscience ? »

Qu’importe ! Moins tu ressens et plus ta foi est profonde ; d’autant plus louable est ta foi, et plus elle mérite d’estime et d’éloge ; car, dans un homme, une foi totale est bien plus qu’une pensée illusoire. Nous possédons, dans cette foi, une véritable connaissance. Vraiment, il ne nous manque qu’une vraie foi. S’il nous semble que nous avons plus à espérer d’une chose que d’une autre, la raison n’en est que dans des lois extérieures ; il n’y a pas plus, en effet, dans l’une que dans l’autre. C’est pourquoi autant tu as de foi, autant tu reçois et autant tu as.

Tu pourrais encore dire : « Comment pourrais-je croire à de si grandes merveilles, alors que je ne suis pas dans de telles dispositions, mais faillible et entraîné de tant de façons ? »

Vois, il faut considérer en toi-même une dualité de nature qui se rencontra aussi en Notre-Seigneur. Il y avait en lui des puissances supérieures et des puissances inférieures, qui accomplissaient deux sortes d’opérations. Ses puissances supérieures étaient en possession de la béatitude éternelle et en jouissaient, et les puissances inférieures étaient à la même heure dans les pires tourments et luttaient sur terre. Mais aucune de ces opérations ne gênait l’autre dans son accomplissement. II doit en être de même pour toi : tes puissances supérieures doivent s’élever jusqu’à Dieu et Lui être, toutes ensemble, offertes et mises à disposition. Bien plus, toutes les souffrances, il faut les abandonner entièrement au corps, aux puissances inférieures et aux sens, mais l’esprit doit s’élever de toutes ses forces et, libéré, s’abîmer en Dieu. Allons plus loin : les passions des sens et des puissances inférieures, et la tentation même, ne peuvent rien contre toi. Plus la lutte est grande et dure, plus aussi la victoire et l’honneur de la victoire ont de grandeur et sont dignes d’éloges ; plus la tentation est grande et plus l’attaque du vice est forte, d’autant plus la vertu de l’homme qui les surmonte lui devient propre et est agréable à Dieu. C’est pourquoi, si tu veux dignement recevoir ton Dieu, aie soin que tes puissances supérieures soient dirigées vers Lui, que ta volonté soit à la recherche de la sienne, que tu ne te soucies que de Lui et que ta fidélité lui reste constante.

Jamais, dans de telles dispositions, l’homme ne recevra le corps vénéré de Notre-Seigneur, sans recevoir en même temps de grandes grâces ; et plus la communion sera fréquente, plus les bénédictions seront abondantes. Oui ! Si l’homme pouvait recevoir le corps de Notre-Seigneur avec une telle piété et de telles dispositions et s’il appartenait à la hiérarchie des anges et en occupait le chœur inférieur, il pourrait, le recevant une seule fois ainsi, être élevé au second chœur ; et toi aussi, recevant Notre-Seigneur avec cette ferveur, tu pourrais être jugé digne du huitième ou même du neuvième chœur ! C’est pourquoi, s’il y avait deux hommes absolument égaux par leur vie et que l’un eût dignement reçu le corps de Notre-Seigneur une seule fois de plus que l’autre, il dominerait cet autre comme un soleil étincelant et il aurait une union toute spéciale avec Dieu.

Recevoir de la sorte le corps bien-aimé de Notre-Seigneur en une fruition bienheureuse ne se réduit pas à la seule réception extérieure; il existe, en outre, une réception spirituelle où notre cœur, épris de désir, est dans l’union et la ferveur. Cela, l’homme le peut faire avec une telle confiance qu’il soit certain de s’enrichir en grâces plus que personne sur terre. Et il peut le faire mille fois par jour et plus souvent, où qu’il se trouve, qu’il soit malade ou bien portant. Mais on doit s’y préparer par le sacrement, selon une bonne règle et avec un grand désir. Que si le désir manque, il faut se stimuler et s’y préparer et régler sa conduite d’après cela, et l’on deviendra saint dans le temps et bienheureux dans l’éternité ; car imiter Dieu et marcher à sa suite, voilà l’éternité. Que le Maître de vérité nous l’accorde et l’amour de la pureté et la vie de l’éternité !
Amen.

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