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Le mystère pascal révèle l’homme à sa vocation

Imprimer Par Maurice Zundel

Maurice Zundel naît à Neuchâtel en Suisse. Il est ordonné prêtre en 1919 et, suite à une décision injuste de ses supérieurs, est exilé à Rome où il obtient un Doctorat en Théologie. Il est ensuite prédicateur itinérant à Paris, Jérusalem et au Proche-Orient. Après son retour en Suisse, il exerce son ministère pastorale à Lausanne jusqu’à sa mort. Il est étonnant de constater à quel point la pensée de cet homme tellement humble (pratiquement inconnu de son vivant) continue de rayonner. Il est considéré, à juste titre, comme un géant de la spiritualité chrétienne.

Supposons avec la physique contemporaine que le rayon de l’univers soit d’environ dix milliards d’années-lumière. Supposons que la galaxie la plus lointaine nous envoie aujourd’hui un rayon lumineux qui chemine depuis dix milliards d’années. Cela peut nous donner une idée de l’immensité du monde dans lequel nous sommes un atome, un rien, du moins en apparence. Car, en réalité, cette immensité du monde, c’est nous qui la calculons. Par là nous sommes plus grands que le monde.

Le ver de terre ne connaît que l’espace vital de son petit jardin. L’homme lui, bien qu’il soit matériellement un rien dans l’immensité physique de l’univers, connaît et calcule cette immensité.

C’est pourquoi Pascal a pu dire si profondément et si magnifiquement : « Par l’espace, l’univers me contient et m’engloutit comme un point. Par la pensée, je le contiens. » Cet univers peut devenir un point dans ma pensé, car je peux considérer sa dimension, soit dix milliards d’années-lumière, et la multiplier par mille sans problème. Ce n’est rien pour mon intelligence que cette opération. Et plus j’imagine le monde immense, plus ma pensée le domine, plus elle apparaît plus grande que lui. Et donc, ce qui nous passionne et nous émerveille, c’est qu’il y a en nous une grandeur telle que rien ne peut la satisfaire. Tout objet dans le monde est trop petit auprès de l’espace illimité de notre intelligence. C’est de là que jaillit en nous ce besoin impérieux d’infini qui fait que nous nous rassemblons.

Pourquoi nous rassemblons-nous ? Pour ressasser de vieilles superstitions ? Pour obéir à une tradition tribale ? Certainement pas ! C’est pour y apprendre notre vocation d’infini et l’accomplir. Car Jésus est venu pour répondre à cette soif d’infini qui nous dévore. Jésus est venu, c’est-à-dire Dieu parmi nous, Dieu au cœur de notre histoire, c’est-à-dire Jésus au centre de notre vie.

Que vient-il faire, sinon nous apprendre, nous révéler qu’en effet, pour Dieu, le poids de notre vie, c’est Dieu lui-même ? Tout le mystère adorable de la Passion exprimé dans des mots ineffables, que signifie-t-il ? Qu’aux yeux de Dieu l’homme égale Dieu, parce que Dieu nous aime au point de vouloir nous communiquer sa vie, au point de vouloir satisfaire en nous ce besoin d’infini en nous communiquant sa présence et sa vie.

C’est cela dont nous avons besoin de prendre conscience. Vous chantez le Seigneur, vous le chantez avec allégresse et magnifiquement chaque dimanche. Mais votre vie est-elle une découverte et une création ? Votre vie a-t-elle pris conscience de son immensité ? Avez-vous retenu que vous êtes unique, chacun d’entre vous, et que chacun de vous est indispensable à l’équilibre du monde ? Car chacun de nous est irremplaçable.

Quand nous entrons dans une chambre, notre présence n’est pas neutre. Elle détermine un courant de vie ou un courant de mort, un courant de lumière ou un courant de ténèbres. Mais votre présence change quelque chose à l’atmosphère, à l’univers, et c’est parce que vous avez en vous cette capacité, cette vocation de grandeur que le Christ est venu, qu’il vient toujours et qu’il nous aime d’un amour in¬fini. Il a jeté sa propre vie dans la balance pour faire contre¬poids à la nôtre,

II n’y a aucun doute que l’aventure humaine, celle à laquelle nous croyons, dans laquelle nous espérons et à laquelle nous voulons nous consacrer avec toute notre pas¬sion, s’accomplit d’abord en nous. C’est dans le secret de notre vie, dans l’intimité de nos choix, de nos décisions et de nos affections que nous réalisons notre vocation d’homme, c’est-à-dire notre vocation de créateur et de fils de Dieu.

Rappelons-nous le grand mot de saint Paul, si émouvant, si admirable, dans l’épître aux Romains: «La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement parce qu’elle a été soumise, malgré elle, par l’homme à la vanité. Et la création tout entière attend la révélation de la gloire des fils de Dieu» (Rm 8,19-22). Cela veut dire que la création tout entière nous attend, car c’est en nous que doit se manifester la gloire des fils de Dieu.

N’est-ce pas une aventure digne de solliciter notre enthousiasme, de mettre en mouvement notre esprit d’aventure et notre puissance d’aimer ? Le monde entier est remis entre nos mains et nous attend, non pour une action extérieure — sans doute nécessaire, mais toujours limitée — mais pour une action sans limites et proprement infinie qui jaillit de notre pensée et qui est le don de notre cœur.

Nous ne serions pas là, ni vous ni moi, si nous ne croyions pas à cette immense aventure : comme notre foi en Dieu, nous devons avoir aussi une même foi en l’homme, car où trouver Dieu dans une expérience humaine, sinon dans un homme transformé, délivré de ses limites et qui est devenu un espace illimité de lumière et d’amour.

Parce qu’il inspire nos vies, parce qu’il résulte de cette équation sanglante inscrite par Jésus dans l’histoire — aux yeux de Dieu, l’homme égale Dieu — le mystère pascal nous appelle à réaliser notre grandeur. Il nous appelle à être vrais, à ne pas tricher, car c’est cela qui est l’opposé même de la grandeur: tricher avec soi-même, tricher dans sa soli¬tude, tricher dans sa pensée, tricher dans ses amours. Celui qui dit la vérité dans son cœur, celui-là gravit la montagne de Dieu, ou plutôt il devient lui-même la montagne de Dieu, il devient le phare qui éclaire toute l’humanité.

Einstein, ce grand génie qui a révolutionné la physique dans tant de domaines et qui avait un sentiment d’humilité si profond, a écrit : « Devant l’univers, celui à qui le senti¬ment religieux est inconnu et qui n’est pas frappé de respect, c’est comme s’il était mort.» Einstein disait cela devant cet univers à travers lequel il atteignait cette vérité infinie qui nourrissait son génie. Que dire devant ce qui est infiniment plus grand que l’univers, c’est-à-dire devant notre vie elle-même ?

Oui, le grand sanctuaire de Dieu, c’est nous-mêmes parce que c’est de nous-mêmes que doit partir ce rayonnement qui va transfigurer tout l’univers. Il s’agit donc pour nous de prendre conscience de cette vocation, d’entrer dans notre grandeur et de donner comme un aimant à toute notre vie et à toute la création, cet infini qui est le Dieu vivant caché au plus profond de notre cœur et qui nous at¬tend et nous envoie pour rendre la vie plus belle et l’humanité plus heureuse.

Hâtons-nous dans l’allégresse à la rencontre du Seigneur ressuscité en lui rendant grâce de ce qu’il nous a révélé notre grandeur en nous communiquant la sienne, et rappelons-nous ce grand mot de saint Jean de la Croix : « Une seule pensée de l’homme est plus grande que tout l’univers. Il n’y a que Dieu qui soit digne de la remplir. »

Beyrouth, le 2 avril 1972

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