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Le psalmiste

Psaume 124 : Notre secours est dans le nom du Seigneur

Imprimer Par Marc Leroy

1 Cantique des montées. De David.

Sans le Seigneur qui était pour nous
— à Israël de le dire —
2 sans le Seigneur qui était pour nous
quand on sauta sur nous,
3 alors ils nous avalaient tout vifs
dans le feu de leur colère.

4 Alors les eaux nous submergeaient,
le torrent passait sur nous,
5 Alors il passait sur notre âme
en eaux écumantes.

6 Béni le Seigneur qui n’a point fait de nous
la proie de leur dents !
7 Notre âme comme un oiseau s’est échappée
du filet de l’oiseleur.

Le filet s’est rompu
et nous avons échappé ;
8 Notre secours est dans le nom du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)

Chaque dimanche des Rameaux, les chrétiens de Jérusalem se rassemblent à Bethphagé pour se rendre dans la Vieille-Ville. Ils célèbrent non seulement l’entrée messianique de Jésus dans la Ville sainte, mais ils mettent également leurs pieds dans les pas de tous ces fils d’Israël qui, durant la période du Second Temple (515 av. J.-C. – 70 ap. J.-C.), montaient en pèlerinage à Jérusalem à la clameur du chant des psaumes 120-134.

Aujourd’hui encore, lorsqu’un soliste entonne à pleine voix « Hosanna, hosanna, hosanna au plus haut des cieux ! » ou bien « Gloire, gloire, gloire pour le Roi des rois ! », cette acclamation est reprise par toute la foule des pèlerins. C’est ce que nous voyons écrit au tout début de ce Ps 124. L’incise « à Israël de la dire » est, en effet, une invitation au peuple de la part du soliste de reprendre, toujours en chantant, ce qui se présente, de fait, comme une antienne : « Sans le Seigneur qui était pour nous ». Le psalmiste parlera tout au long du poème à la première personne du pluriel (« pour nous » ; « sur nous » ; « notre âme » ; « notre secours »), c’est bien l’expérience d’un groupe, d’un peuple, qu’il va nous livrer.

Rendre grâce à Dieu

Nous sommes ici dans le genre littéraire d’une action de grâce. Le croyant comme le psalmiste a souvent fait cette expérience de Dieu qui est là présent, dans le secret, et qui le délivre d’un mal ou l’en a protégé. Chaque fois que nous avons traversé une épreuve (échec ; maladie ; mort d’un proche,…), nous aimons nous rappeler ce que le Seigneur a fait pour nous dans ces circonstances, comment Il nous a aidés à passer à travers ces difficultés. C’est pour ce qu’Il a déjà fait dans nos vies que nous voulons Lui rendre grâce.

Si l’insensé, dans les psaumes, est « celui qui dit en son cœur qu’il n’y a pas de Dieu » (Ps 14,1), le croyant, au contraire, est celui qui sait qu’il ne tient en cette vie, qu’il ne perdure, présentement, que grâce à Dieu. C’est bien le sens de l’expression « sans le Seigneur » que nous trouvons au début du psaume. « Sans le Seigneur », c’est-à-dire si le Seigneur avait été véritablement absent de nos vies, alors nous n’aurions jamais pu franchir tous ces obstacles. C’est Dieu, Lui-même, qui non seulement vient à notre secours, dans l’épreuve, mais qui sait aussi se rendre présent. En effet, pourquoi se poser la question « comment rendre grâce à Dieu pour tout le bien qu’il m’a fait » (Ps 116,12), si je suis incapable de faire l’expérience de sa présence et de sa bonté envers moi. Aussi le Seigneur nous donne la faveur de sa présence, et ce n’est pas là la moindre de ses grâces envers nous.

Ce psaume 124 témoigne, d’abord, de l’expérience du peuple d’Israël qui, en tout cas c’est la relecture qu’il propose, aurait pu disparaître, être englouti à tout jamais, si le Seigneur n’avait pas été là présent, à ses côtés. Au moment du retour de l’Exil à Babylone, vers 538 av. J.-C., ceux qui avaient été exilés se retrouvent sans armes, sans ressources, et ils sont devant Jérusalem, leur ville, une ville qui n’a plus de murailles, ou plutôt qui n’avait plus rien d’une ville car elle se retrouvait sans temple et sans roi. Pourtant, c’est dans ce dénuement extrême qu’ils font l’expérience de Dieu, d’un Dieu fort et puissant, qui leur tient lieu de remparts et de forteresses.

Ce constat que fait le psalmiste, au nom du peuple qui revient d’Exil, tout croyant peut aussi le faire avec lui : « Si le Seigneur n’avait pas été avec moi, elles m’auraient dévoré tout vivant, toutes ces épreuves », jamais je n’aurai pu les traverser si Dieu n’avait pas été à mes côtés. Le psaume va alors décliner cette victoire du croyant sur les adversités à l’aide de trois images : les bêtes sauvages (vv. 3 et 6) ; les flots en furie (vv. 4 et 5) ; le piège de l’oiseleur (v. 7).

Les deux premières images

Nous pouvons regrouper ensemble les deux premières images : les bêtes sauvages qui sont prêtes à dévorer et les flots en furie. En effet, ces deux images sont caractérisées par la grande violence qu’elles comportent, mais surtout par le sentiment d’espérance qu’elles recèlent. Lorsque nous regardons des documentaires sur les animaux de la savane ou lorsque nous voyons des reportages sur des inondations, deux choses nous frappent. D’abord, l’extrême soudaineté de l’attaque de la lionne, qui était tapie, et puis, qui surgit tout d’un coup ou bien la rapidité de la montée des eaux qui surprend les riverains. Tout allait bien jusqu’à ce que surviennent, de façon inattendue, les bêtes sauvages ou les flots en furie. C’est malheureusement bien notre expérience. Alors qu’il faut du temps, beaucoup de temps pour construire un bonheur durable, notre vie peut basculer en une fraction de secondes.

Mais derrière ces images, qui peuvent nous paraître cruelles, d’une réalité que nous connaissons trop bien, l’irruption violente du Mal, le psalmiste veut aussi tenir un discours plein d’espoir. En effet, dès que la bête sauvage est tombée sur sa proie, sa fureur se calme et elle se retire, ou si elle est repoussée, elle ne revient plus à la charge. De la même façon, un torrent d’eau qui se propage dans les rues d’une ville ou dans les gorges d’un wadi, passe. Il faut se réfugier sur les hauteurs avoisinantes, tenir bon, et attendre…

Le message du psalmiste est donc plein d’espérance. Gardons-nous de nous décourager lorsque le malheur vient fondre sur nous. Quel qu’il soit, c’est un torrent qui passe, c’est une nuée qui se dissipe. Oui, quelle que soit notre infortune, elle aura une fin.

Le piège de l’oiseleur

L’image du piège de l’oiseleur est différente. L’oiseau pris au piège ne peut plus se libérer. Il a beau attendre et attendre encore, sa vie est entre les mains du chasseur. L’image n’est pas anodine et semble faire référence aux années de captivité. Il s’agit, en effet, d’une métaphore habituelle pour parler d’une ville assiégée. On a retrouvé ainsi une inscription dans les Annales de Sennachérib (roi d’Assyrie de 705 à 681 av. J.-C.) à propos d’Ézéchias, roi de Juda en 701 av. J.-C., qui reprend cette même image de l’oiseau prisonnier : « Lui-même, comme un oiseau en cage, je l’enfermai dans Jérusalem, sa résidence royale ».

Le peuple d’Israël, de retour d’Exil, devant Jérusalem, relit son histoire. Ils sont absolument étonnés de ce qu’ils ont vécu. D’un côté, leurs ennemis, les Babyloniens, étaient puissants, semblables à des bêtes féroces, à des lions furieux, tout prêts à les mettre en pièces et à les dévorer (cf. Jr 51,34 : « Il m’a dévorée, consommée, Nabuchodonosor, le roi de Babylone, il m’a laissée comme un plat vide ») ; et eux, les Judéens, au contraire, sont plus faibles que le passereau, leur petit nombre les exposait sans défense à toutes les attaques.

Comme le dit Ps 91,3, c’est Dieu qui arrache Israël au filet de l’oiseleur. Alors, après avoir chanté leur délivrance, les fils d’Israël proclament le nom de leur libérateur et ils célèbrent ses louanges : « Béni le Seigneur qui n’a point fait de nous la proie de leur dents ! ».

Relecture chrétienne

Le psaume 124 peut faire l’objet d’une riche relecture chrétienne. Jérusalem est une ville qui se trouve à 800 mètres d’altitude. Parce que physiquement, le pèlerin qui venait au Temple montait à Jérusalem, on a appelé le groupe de psaumes 120-134 les « Cantiques des montées ». Mais cette montée physique vers Jérusalem peut être lue comme la montée de l’âme dans la vie spirituelle. Il y a, en effet, un parallèle entre la marche sur les routes qui vont vers le Temple de Jérusalem et qui demande des efforts physiques de la part du pèlerin, et les renoncements et l’ascèse que l’on doit mettre en œuvre pour progresser dans la vie spirituelle.
Le psalmiste sait que Dieu est avec lui dans l’effort, dans la difficulté. Lorsque Jésus dit à ses disciples : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20), ce n’est pas qu’une simple parole de réconfort pour affronter l’adversité du monde. Non, c’est plus que cela. Jésus promettant à ses disciples d’être toujours à leur côté, c’est comme la confirmation de ce que chante notre psaume.

Enfin, dans une lecture chrétienne, on doit lire dans le verset « le filet s’est rompu et nous avons échappé » la Résurrection de Jésus et sa victoire définitive sur la mort. Le filet de l’oiseleur, c’est la mort, inéluctable, dont on ne peut se défaire. Mais Jésus est venu briser, rompre, entrouvrir ce filet afin que nous puissions nous échapper. Dieu nous a donné pour armes la cuirasse de la justice, la ceinture de la vérité, le casque du salut, le bouclier de la foi, le glaive de l’esprit (cf. Ep 6,14-17 ; 1 Th 5,8). Jésus nous a donné les arrhes de la victoire. Il nous a remis entre les mains sa croix comme une lance qui ne plie pas.

Dans la liturgie catholique, le v. 8 fait partie de la bénédiction pontificale. L’évêque dit Adiutorium nostrum in nomine Domini, « notre secours est dans le nom du Seigneur », et les fidèles répondent Qui fecit caelum et terram, « qui a fait le ciel et la terre ». Pour notre psaume, c’est une façon de mentionner la puissance divine sur le règne animal et le monde de la nature en général (cf. les images des vv. 3-7). Pour nous aujourd’hui, c’est une façon de proclamer, au cours d’une liturgie publique (messe ou vêpres), que Dieu est bien le Maître de l’histoire et qu’Il est aussi le Seigneur de nos vies. C’est en Lui que « nous avons la vie, le mouvement et l’être » dit saint Paul dans son discours devant l’Aréopage à Athènes (Ac 17,28). Nous avons pour chef et pour roi le Créateur de l’Univers. Celui qui par sa seule parole a tiré du néant tout ce qui existe.

Nous ne devons donc pas nous laisser abattre parce que la vie peut, parfois, être difficile ; nous devons combattre vaillamment, au sens spirituel. Rien, en effet, depuis la Victoire de Jésus sur la mort, ne peut nous empêcher de remporter un triomphe éclatant.

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

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