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Responsable de la chronique : Gilles Leblanc
Cinéma d'aujourd'hui

L’arme du film. Le Caïman, de Nanni Moretti

Imprimer Par Guy Bedouelle

Que le cinéaste italien le plus doué programme dans son pays, à deux semaines des élections législatives, un film qui est une charge explicite contre le président du conseil en place, Silvio Berlusconi, est évidemment moins un événement cinématographique que proprement politique. Lorsque les lecteurs de choisir liront cette chronique, ils connaîtront les résultats de ces élections et pourront ensuite voir le film qui devrait être présenté au prochain Festival de Cannes.

Nanni Moretti a déjà réalisé des films de critique politique. Dans Ecce bombo, de 1978, il montrait la désintégration des groupes d’extrême gauche, dans Palombella rossa, en 1989, le désarroi du Parti communiste devant l’écroulement du bloc soviétique, et enfin avec Aprile, de 1998, il décrivait les interrogations des militants d’une gauche au pouvoir. C’était le temps d’une autocritique que Moretti avait su ponctuer de films de plus en plus personnels et même intimistes, s’y révélant un maître d’humour et de délicatesse depuis Journal intime en 1993. La Chambre du fils (2001) racontait sans mièvrerie comment la mort d’un adolescent bouleverse les relations au sein d’une famille éprouvée.

Avec Il Caïmano, Moretti ne charge plus son propre camp politique. Il s’attaque de front au chef actuel de la droite italienne, Berlusconi, dont le style, les cumuls de fonctions publiques et privées et l’immense fortune en font la bête noire de la classe « culturelle » , de façon quasi obsessionnelle. Comment allait-il s’y prendre pour être offensif sans être odieux ?

Moretti a pris le parti de n’attaquer en rien la vie personnelle du dirigeant politique et d’insérer des scènes relevant de cette veine plus intimiste qui lui réussit si bien. Surtout, il a construit son œuvre comme un jeu de miroirs. Films dans le film, dédoublement des personnages, insertion de documents forment un puzzle un peu compliqué mais qui, sauf à la fin, grâce au mélange des genres, humanisent la charge politique.

Un film, des films

Moretti met au premier plan un producteur de cinéma d’âge moyen, à un tournant de sa vie. Non seulement Bruno vient d’essuyer un échec avec un film de série B, mais sa femme, qu’il aime profondément, veut se séparer de lui, même si c’est en douceur. Il est sollicité de faire un film sur un entrepreneur qui arrive, grâce à de l’argent mal blanchi et à des appuis peu recommandables, à posséder un empire industriel, des journaux et des chaînes de télévision, puis à devenir le chef d’un parti politique majoritaire…

En lisant le scénario, Bruno le visualise et nous représente quelques scènes du film à venir, avec un véritable sosie de Berlusconi (Elio De Capitani). Le personnage est entouré de majorettes habillées ou déshabillées de toutes les couleurs, satire de ces piteuses émissions de variétés dont les chaînes italiennes raffolent. A un moment de ce film à venir, on voit tomber du ciel, à travers le plafond, une valise pleine de billets de banque, allusion à l’origine mystérieuse de la fortune du magnat.

Premier film dans le film, même s’il n’est que virtuel, disons rêvé, à l’exception de séquences télévisées plutôt surréalistes où l’on voit le président du conseil italien aux prises avec le Parlement de Bruxelles. Bien faite, cette insertion ne produit pas l’effet gênant qu’on avait relevé dans Grounding.

Il serait plus simple pour Bruno de tourner l’histoire des voyages de Christophe Colomb, en couleurs et en costumes, comme on le lui propose. Mais, sans doute par amour de son métier dont il découvre la force et l’influence potentielle sur la société, il choisit de réaliser le film sur ce personnage très puissant, qui ne manque pas de moyens pour entraver cette entreprise.

De fait, devant trouver des soutiens financiers et aussi un acteur pour tenir le rôle principal, Bruno verra se dérober ses interlocuteurs les uns après les autres. Par un choix plein de sous-entendus, Moretti fait intervenir le grand comédien et cinéaste Michele Placido, figure emblématique du cinéma italien engagé, l’auteur d’Un héros ordinaire (1995), film sur la Mafia, et surtout, tout récemment, de Romanzo criminale qui décrit la bande dite de la Magliana, compromise dans tous les scandales des années 1970. Mais Placido préfèrera incarner Christophe Colomb…

En arrière-fond, Moretti retrace la douloureuse séparation de Bruno et de Paola. Il y a quelques scènes déchirantes lorsque le père n’arrive pas à dire à ses deux garçons qu’il va quitter la maison, ou lorsqu’il est pris d’une crise de jalousie en voyant sa femme avec un autre homme, ou encore, après le divorce, lorsque la voiture des deux anciens époux, suivant deux files parallèles, n’arrivent pas à se séparer. On pourrait croire qu’il ne s’agit pas d’un film sur Berlusconi.

Mais il y a comme un troisième film, en finale. Nanni Moretti a lui-même accepté de jouer le rôle du Cavaliere qu’on voit condamné à sept ans de prison pour corruption. Le politicien suscite alors une insurrection contre les magistrats qui éclate dans les dernières images du film. Cette scène a déclenché l’indignation de la droite italienne et les réserves de la gauche, qui craint de subir les contrecoups électoraux de ce que le public pourra estimer être une outrance, avec le même effet pervers qui a accompagné le réquisitoire de Michael Moore (Farenheit 9/13) contre George Bush et a donné des voix au président sortant.

C’est peut-être accorder trop d’importance à l’impact populaire d’une œuvre complexe et subtile sous ses dehors de provocation.

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