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Préparer sa mort. Une traversée de la maladie (suite)

Imprimer Par Nicolle Carré

Accompagner jusqu’au bout celui qui va mourir préoccupe de plus en plus de soignants, familles et mais. Mais que sait-on vraiment de ce vivant qui sent sa fin proche ? Et nous-mêmes, savons-nous apprivoiser notre propre mort ? Ce livre fait entendre une parole rare : celle d’une femme qui a côtoyé la mort. Atteinte de leucémie, victime d’une rechute, elle réunit ses proches pour un banquet, reçoit le Sacrement des malades, part pour l’hôpital. Au cœur de ses nuits, au bord de l’asphyxie, elle découvre à nouveau la vie et la reçoit comme un fabuleux cadeau, une grâce. Débordant d’une joie grave, sortie grandie de l’épreuve, Nicolle Carré est aujourd’hui en rémission : « j’apprends à vivre en apprenant à mourir. Je pressens que l’inconnu est l’inconnu du don. Ma peur de la mort s’apaise lorsque j’entre dans ce mystère du don. La vie est assez large pour tout contenir, même la mort ». Psychothérapeute, Nicolle Carré est mariée et a deux enfants.

La fête, ce fut cette soirée passée ensemble mais aussi sa préparation. A vrai dire je n’ai pas fait grand-chose. J’avais invité une cinquantaine de personnes ; tous ont dit oui. Tel ou tel avec hésitation parce que la perspective de cette soirée ravivait en eux des souvenirs douloureux d’êtres chers déjà partis. Mais ils sont venus avec toute la chaleur de leur amitié. Quelqu’un avait apporté du champagne. La table, disposée en grand carré, dans une des salles paroissiales, était magnifique, les mets abondants et succulents. Mes amies avaient tout préparé excellemment. La conversation allait bon train. Quelqu’un prit des photos. Les visages étaient beaux, l’air léger. Nous étions bien ensemble. Vers la fin du repas, les échanges se firent entre tous. Une amie, athée, dit : « Vous faites envie ». Chacun avait sa place, à cette table, et pendant la messe qui précéda. Nos différences étaient notre richesse commune. J’eus une grande joie à le souligner dans le mot d’accueil que je fis avant la célébration. Nous étions réunis, orthodoxes, protestants, catholiques, musulmans, hindous, athées.

Les textes furent lus par un fidèle de chaque confession chrétienne. Je les avais choisis, ainsi que les chants, avec Marie-Hélène qui se chargea de les diriger. Nous formions vraiment une communauté. Plusieurs me le dirent ensuite et me confièrent ce qu’était leur démarche personnelle dans cette communauté. Je ne peux que dire merci pour tant de beauté. Merci. Ce mot m’est doux. Je dis merci pour ce que j’ai reçu et pour ce que vous avez reçu. Je dis merci à mon curé qui m’a donné le sacrement des malades au nom de l’Eglise universelle. Il m’était important que, par lui, toute l’Eglise soit réunie en ce moment, en ce lieu. Il m’était important aussi que mes amis, dans leur diversité, soient le signe de l’humanité si diverse. Je crois que, mystérieusement, l’humanité est présente auprès de chaque homme, comme Dieu est présent, jamais l’un sans l’autre. Je dis merci aussi à mon ami qui a prononcé l’homélie. Au moment de l’homélie, revenant sur mon mot d’accueil, il dit : « Nicolle, vous vous êtes trompée. Par ce sacrement, que vous allez recevoir, le Christ ne va pas seulement vous accompagner dans la maladie. C’est Lui qui, en vous va la porter ». Merci, cher père, pour m’avoir aidée à m’ouvrir à ce moment-là. En un instant mon fardeau est devenu léger. Ce n’était plus moi qui le portais mais le Christ en moi. Je savais que je pouvais Lui faire confiance. Tous ceux qui m’entouraient et me faisaient confiance en étaient le signe visible le plus immédiat.

Sentir que, malade, on fait partie du monde, à égalité avec les bien-portants, donne une grande forcé intérieure. Notre vie n’est pas sans avoir de sens, même si nous ne pouvons plus nous projeter dans le temps, même si nous sommes dépendants des autres. Nous ne pouvons pas dire : « Je ne sers à rien ».

Il y a quelques jours, quelqu’un me disait, avec émotion, que cette soirée avait rapproché de moi chacun de ceux qui étaient présents mais qu’elle les avait aussi rapprochés entre eux. Une chaîne d’échange de nouvelles s’était faite spontanément, des soirées de prière furent organisées par un couple qui invita chez lui quelques-uns de ceux qui m’avaient entourée au soir du sacrement des malades. Au long des mois qui ont suivi mon retour à la maison, j’ai appris que plusieurs mes amis priaient pour moi avec leur famille, avec d’autres amis que je ne connaissais pas. Il y a quelques jours encore, un an après ma sortie d’hôpital, j’ai été invitée à une soirée d’action de grâce. A mon arrivée, j’ai trouvé un groupe chaleureux dont je ne connaissais que quelques personnes. Eux aussi avaient prié pour moi sans jamais me le dire jusqu’à cette soirée. Ils en étaient heureux.

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Malade, je peux me sentir à l’écart du monde, rejetée. J’en ai souffert. Certaines personnes peuvent oublier mes limites, y compris à l’hôpital. Maintenant, je me sens en paix et heureuse, parce que je sais que j’ai une place en ce monde et je la connais. J’ai la place du faible. En vérité nous sommes tous faibles, limités. L’être humain est, par définition, limité. Je le suis. Je suis ainsi au cœur du monde. Mais je me souviens que je suis habitée par Dieu cela change tout. Lorsque j’étais en réanimation, il y avait beaucoup de cris et en particulier ceux d’un homme qui ne cessait de jurer et de s’en prendre à tous les soignants. Il y avait les arrivées en urgence au milieu de la nuit. J’entendais des discours étranges, dont je ne sais s’ils étaient réels ou liés à mon état semi-comateux. Mais je me souviens que, moi-même à l’ombre de la mort, et m’accrochant au Nom de Dieu avec mes faibles forces, je me disais : « Ils cherchent la Vie, ils ont faim de la Vie » et j’étais sûre, je le suis toujours, que chercher la Vie, c’est la même chose que chercher Dieu. Mon vieil amis qui avait dit l’homélie, le jour du sacrement des malades, me répondit, lorsque je lui contais cela : « N’est-ce pas la même chose, parce que Dieu est le Dieu de la vie, parce qu’il est la Vie ? ».

Ne disons pas : « Tout cela est trop difficile pour moi ». Nous ne savons pas ce dont nous sommes capables. En nous est une force de vie que nous ne connaissons pas. C’est elle qui nous conduit. Laissons-nous attirer, prions pour être attirés. Souvenons-nous des petits pas de Thérèse de Lisieux. Etre très malade n’est pas seulement un signe de mort, c’est aussi la possibilité de naître à nouveau.

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