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Prêtre en banlieue. Rencontre improbable entre un religieux et une sociologue ( 1ère partie)

Imprimer Par Pierre Tritz et Véronique Le Goaziou

Que peut bien faire un prêtre dans les quartiers populaires des métropoles et des banlieues ? A quoi sert-il au moment où les violences urbaines révèlent au grand jour l’ampleur des fractures sociales qui touchent des territoires ? Que signifie une présence chrétienne dans ce contexte où l’islam est parfois devenu majoritaire ?

A l’instigation d’une sociologue, Véronique Le Goaziou, Pierre Tritz raconte son itinéraire de religieux-prêtre profondément engagé dans un travail de reconstruction sociale avec des habitants du Kremlon-Bicêtre puis de Bourges. Un homme raconte sans fard sa vocation : tisser patiemment des liens pour révéler la dignité de personnes qui ne veulent pas se laisser réduire au silence, à l’assistance ou à l’apitoiement. Histoires de détresses, de visages multiples, de prises de paroles, de corps réconciliés, de danses, de fêtes où le religieux rencontre le Très Haut dans le Très Bas…

En contrepoint, sans rien céder à l’exigence de la distance critique, Véronique Le Goaziou décrypte le sens d’une présence chrétienne non prosélyte dans des quartiers. Comment l’amour et la reconnaissance puisant leurs sources dans le Christ des Evangiles peuvent-ils réveiller une espérance dans des banlieues meurtries mais hautement sensibles… à la vie ?

Pierre Tritz, né en Lorraine, est prêtre et membre de la congrégation des Fils de la Charité. Il a vécu neuf ans dans les quartiers nord de Bourges. Véronique Le Goaziou est sociologue et spécialiste des questions urbaines.

Introduction

Janvier 2003. Paris, gare d’Austerlitz. J’attends Véronique le Goaziou. Elle est en retard, le train vient de partir. Nous devons nous rendre à Bourges à l’invitation des Réseaux d’échanges réciproques de savoirs et d’un collectif d’habitants sur les questions de la violence.

Quand elle arrive, nous prenons le temps de faire plus ample connaissance autour d’un café. Je suis prêtre, Fils de la Charité, elle est sociologue, ethnologue, écrivain. Nos histoires, nos origines, nos passions, nos recherches vont nourrir nos conversations à l’aller et au retour de ce voyage prolongé par l’intervention de la neige. En me quittant, Véronique me lance : « Il faut que tu écrives ».

Ce n’est pas la première fois que l’on me presse raconter mon parcours. Mais je sens que je ne saurai pas trier conjuguer à la première personne du singulier les moments racontés pendant ce trajet. J’ai senti Véronique intriguée par ce que je vivais, par ma manière d’être homme, d’être prêtre. Qu’imaginait-elle d’un prêtre, de la vie d’un prêtre ? Suis-je étrange pour elle ?

….

Ce livre est le résultat de nombreuses heures d’enregistrement. Il ne s’agit ni d’un récit narcissique, ni d’un texte à valeur historique. Ce n’est qu’une reconstruction subjective et arbitraire de la réalité… L’écriture de Véronique, chargée d’émotion, donne corps à des rencontres, des visages, des recherches de sens. J’ai souhaité dire que la vie des femmes et des hommes est le plus joyau : il existe une beauté sauvage des quartiers où le « peu » peut être beaucoup. Dieu le sait qui a pris le partir de cette humanité.

Alors de nouvelles orientations, de nouveaux plans – encore et toujours – se mettent en place dans ces quartiers où de nombreux bâtiments sont démolis, emportant avec eux, dans la poussière, des pans entiers d’histoire des petites gens, cette écriture veut témoigner qu’elles n’ont pas vécu pour rien. Mon récit montre et donne à comprendre des aspects du système social et de la politique de la ville dans lesquels je me suis senti pleinement investi en tant que citoyen et prêtre-religieux. Les mots parfois durs qui sont employés pour décrire certaines scènes liées à mon engagement ne veulent blesser personne. Ils sont là uniquement pour dire des instants de vérité.

Cet engagement concret a trouvé un prolongement dans mes pratiques pastorales quotidiennes avec les chrétiens de la paroisse. Il y est intimement lié.

Ces événements revisités, mis à distance, relus révèlent une présence de Dieu, un Dieu qui ne se laisse ni sédentariser », ni enfermer puisqu’il continue aujourd’hui de s’incarner dans notre histoire.

L’itinérance qui a marqué ma vie peut ressembler à une errance ; il n’en est rien. Il s’agit toujours de faire mémoire de l’appel intérieur auquel j’ai répondu un jour et qui continue de m’habiter : être et vivre comme Fils de la Charité à la manière du père Anizan, avec d’autres frères, en communauté.

Raconter et mettre des mots sur les événements m’ont aussi permis de continuer à faire de ma vie une création. Plus le temps passe et plus je prends conscience que les lieux et les rencontres qui me font naître encore aujourd’hui sont marqués par ceux d’hier, autrement. Nous sommes tous des « déracinés ». Originaire du pays des trois frontières (France, Allemagne et Luxembourg) je vis ce déracinement depuis mon enfance. Les frontières ne sont plus des séparations à partir du moment où elles « ouvrent du ciel en soi ». Ma vie en Lorraine, au Kremlin-Bicêtre, à Bourges m’a transformé en passeur d’une mémoire. Celle-ci transmet des paroles qui ont tissé des liens et créé des histoires. Le travail d’écriture m’a fait toucher du doigt et comprendre encore combien répondre à un appel du Christ peut remplir une vie et construire du bonheur. J’ai toutefois essayé de ne pas gommer mes faiblesses et mes failles.

A la lecture de ces pages, j’ai le sentiment que mon rôle pourrait s’apparenter à celui d’un accoucheur de vies.

Suite le mois prochain…

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