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Le psalmiste

« Que dira le Seigneur Dieu? Ce qu’il dit, c’est la paix » (Psaume 84)

Imprimer Par Robert Michaud

Ce psaume délicieux, optimiste et enthousiaste représente les attributs divins personnifiés en danseurs de ballet dédié à la gloire du Seigneur ! Robert Michaud, exégète, professeur retraité et ex-écrivain résidant de l’Université du Québec à Rimouski, nous invite à redécouvrir une des nombreuses promesses de paix de l’Ancien Testament.

2 Tu as aimé, Seigneur, cette terre,
tu as fait revenir les déportés de Jacob ;
3 tu as ôté le péché de ton peuple,
tu as couvert toute sa faute ;
4 tu as mis fin à toutes tes colères,
tu es revenu de ta grande fureur.

5 Fais-nous revenir, Dieu, notre salut,
oublie ton ressentiment contre nous.
6 Seras-tu toujours irrité contre nous,
maintiendras-tu ta colère d’âge en âge ?

7 N’est-ce pas toi qui reviendras nous faire vivre
et qui seras la joie de ton peuple ?
8 Fais-nous voir, Seigneur, ton amour,
et donne-nous ton salut.

9 J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ;
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple ;
qu’ils ne reviennent jamais à leur folie !
10 Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

11 Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
12 la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

13 Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
14 La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

Le Psaume 84 fait partie des supplications collectives, ces prières que les pèlerins chantaient au temple de Jérusalem pour implorer le secours du Seigneur. Il se divise en trois parties :

– bonheur passé (v. 2-4) ;
– misères présentes (v 5-8) ;
– paradis futur (v 9-14).

LE BONHEUR PASSÉ (v. 2-4)

Cette première partie évoque le passé. On est en 538 avant Jésus Christ ou peu après. Le Seigneur est intervenu de façon spectaculaire en faveur de son peuple. Il a choisi un païen, Cyrus, roi des Mèdes et des Perses, pour mettre fin à l’exil à Babylone et faire rebâtir le temple de Jérusalem (Esdras 1,1-4 ; 6, 1-5).

Le psalmiste évoque non seulement ces grands événements historiques mais égale-ment d’autres bienfaits divins. Il emploie le style direct : « Tu as aimé, Seigneur, cette terre » (v. 2a), « tu as fait revenir les déportés de Jacob » (v. 2b), « tu as ôté le péché de ton peuple » (v. 3a), « tu as cou-vert toute sa faute « (v 3 b), « tu as mis fin à toutes tes colères » (v 4a), « tu es revenu de ta grande fureur » (v. 4b) . Le texte hébreu conjugue ces six verbes au passé. On les trouve souvent traduits au présent. Ils sont alors interprétés, sans raison, comme des « passés prophétiques ». Mais, ici, il est préférable de les laisser au passé ordinaire. En outre, signalons que l’on pourrait lire « ta terre » au lieu de « cette terre » (v. 2a) car il s’agit bel et bien de la terre que le Seigneur a donnée en usufruit à Israël considéré comme synonyme de sa terre.

LES MISÈRES PRÉSENTES

Le mot « déception » résume entièrement la deuxième partie. Et pour cause ! Le retour dans la patrie devait mettre fin à tous les maux. Or, il n’en est rien. D’abord, à lui seul le voyage de Babylone à Jérusalem, en passant par l’Irak actuel, constitue, au VP siècle avant Jésus Christ, un véritable exploit olympique. Davantage encore, rendus à destination, les rapatriés sont victimes d’exactions de toutes sortes. Les prophètes Aggée et Zacharie, vivant à cette époque, en témoignent.

Quant au psalmiste, il n’en devient que plus audacieux dans ses demandes. Pour lui, le retour d’Israël implique aussi le retour du Seigneur. Tel est le sens de l’antienne proposée par la liturgie des Heures durant le Carême (Office du matin du Jeudi II), antienne que nous récitons peut-être distraitement : « Reviens vers nous, Seigneur, que nous revenions à toi ! » Voilà justement ce que demande le psalmiste : « Fais-nous revenir. » (v. 5a) Comme l’exil est terminé, il pense au complet rétablissement d’Israël. Mais cela ne se fera pas sans que le Seigneur lui aussi revienne à de meilleures dispositions : « Oublie ton ressentiment contre nous » (v. 5b). Et il insiste : « Seras-tu toujours irrité contre nous », « maintiendras-tu ta colère d’âge en âge ? » (v. 6) Puis, devenant soudain plus calme, il exprime sa foi en la miséricorde divine (v 7). Le Pape Jean-Paul II, dans l’encyclique Dives in misericordia, procède de la même façon : il rappelle que la miséricorde est supérieure à la colère. Finalement, le psalmiste demande à Dieu de manifester son amour et son salut (v 8). La suite nous le dit.

LE PARADIS FUTUR (v. 9-14)

Un prophète ou un prêtre du Temple de Jérusalem prononce un oracle de paix (v 9-10). Les versets suivants (v. 11-14) les commentent.

L’oracle de paix (v. 9-10)

La « paix » dont il s’agit est la paix messianique qui commence ici-bas. Déjà, elle essaie de transformer la terre en un monde nouveau illuminé par la gloire du Seigneur. Quant aux « fidèles », ils représentent les hommes vivant dans la proximité de Dieu dans le monde en voie de transformation. En hébreu, on les appelle les hasidim, de la racine hébraïque hesed. C’est le grand mot de la théologie de l’alliance. Il signifie l’amour, la fidélité des deux parties contractantes. Par conséquent, que les fidèles « ne reviennent jamais à leur folie ! » (v 9d) Mais, à cette traduction du texte hébreu, les exégètes préfèrent celle de la Septante (LXX) qui demande plutôt que les fidèles tournent leur coeur vers lui (Dieu). Qui plus est, cette dernière traduction a l’avantage d’exprimer, une fois de plus, le thème du « retour » cher au psalmiste.

Remarquons aussi le style indirect employé dans l’oracle (v. 10a). C’est normal qu’il en soit ainsi, car celui qui le prononce parle au nom du Seigneur : « Son salut est proche de ceux qui le craignent ». Cette dernière expression peut désigner le groupe des « craignant Dieu », appellation synonyme de hasidim. Tout ce monde-là vivra dans la proximité divine, car « la gloire habitera notre terre. » (v 10b) Cette « gloire », qui correspond à la nuée qui jadis accompagnait les Hébreux au désert, désigne la présence agissante de Dieu au milieu des hommes. Elle quitta le Temple de Jérusalem lors de la prise de la ville par les Babyloniens, en 587 (Ezéchiel 11, 22-23) et voilà qu’elle revient maintenant résider dans le Temple reconstruit (Ezéchiel 43, 4). Ici, le psalmiste manque de mots pour parler d’un événement d’une telle grandeur.

Commentaire de l’oracle (v. 11-14)

Oui, l’émotion gagne le psalmiste. Que faire ? Ne serait-il pas préférable de décrire une sorte de corps de ballet ? Aussitôt conçu, le projet se réalise. Les attributs divins, personnifiés en danseurs, descendent du ciel : amour, vérité, justice et paix. Ainsi transformés, ils couvrent le monde dans la joie délirante du ciel. Ils vont et viennent à la vitesse de l’éclair, se rencontrent et s’embrassent (v 11).

Dès le verset suivant (v. 12) la scène s’élargit aux dimensions du cosmos. Deux figurants, « vérité » et « justice », se détachent du premier groupe et vont finir par se rencontrer sur terre : « La vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. » (v 12). On pense à certains des grands textes messianiques (Jérémie 23, 5 ; Zacharie 3, 8 et 6,12) où se retrouve même la racine du verbe « germer ».

La mise en scène maintenant terminée, la théophanie commence. Aussitôt descendu sur terre, le Seigneur « donnera ses bienfaits » (v. 13a), « notre terre donnera son fruit » (v. 13b) et « justice marchera devant lui » (v 14a). Malheureusement, le stique suivant (14b) est célèbre par l’ambiguïté du texte hébreu. Qui est le sujet du verbe ? En vertu du parallélisme à corriger, des auteurs proposent le mot « paix ». Ainsi reconstituée, l’image devient cohérente : « La justice marchera devant lui » (v. 14a) et la paix (marchera) sur ses pas (v. 14b). Autrement dit, la justice précèdera le Seigneur et la paix le suivra, comme dans Habaquq 3, 5.

Le passé, le présent, l’avenir. En premier lieu, rappelons que les rapatriés revenus de Babylone ne commencent pas par demander des nouvelles grâces. Bien au contraire, ils évoquent d’abord les nombreux bienfaits qu’ils ont reçus du Seigneur, dans le passé : « Tu as aimé, Seigneur, cette terre, tu as fait revenir les déportés de Jacob », etc.

Quant à nous, peut-être la crainte des distractions dans la prière nous empêche-t-elle de penser au passé. Pourquoi ne pas profiter de ces moments-là pour rappeler les innombrables bienfaits dont nous avons été comblés aux étapes antérieures de notre vie ? Nous inspirant de la première partie du psaume, rien ne nous empêche de rappeler au Seigneur qu’à tel ou tel moment il nous a accordé ceci ou cela.

À certains égards, ne sommes-nous pas dans une situation semblable à celle des contemporains de la deuxième partie du psaume ? Le mot « déception » qui décrivait leur état d’âme n’est-il pas à la mode encore aujourd’hui ? Et pas seulement dans le domaine de la foi. En guise d’encouragement, il fait bon citer la Première lettre de saint Jean : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. » (3, 2) Ces quelques mots ne peuvent-ils pas adoucir nos innombrables déceptions ?

Quant à leur réalisation complète, elle est à venir. C’est ce que décrit la troisième partie du psaume. Nous, chrétiennes et chrétiens d’aujourd’hui, croyons que la terre a vraiment donné son fruit par l’incarnation du Verbe dans le sein de Marie (jean 1, 14). Dans le cortège divin qui cherche à trans-former le monde, la justice doit nécessairement précéder la paix.

Cet article est tiré de la revue Célébrer les Heures. On peut en savoir davantage sur cette revue en écrivant à Célébrer les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada.

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