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Le psalmiste

Psaume 139. Psychologie des profondeurs

Imprimer Par Hervé Tremblay

Le Ps 139 est un hommage au Dieu présent partout et qui sait tout ; il exprime l’émerveillement, voire une certaine crainte, de l’homme sous le regard de Dieu. Dieu connaît l’homme et sa destinée avant même sa naissance, tandis que pour l’homme, le mystère est impénétrable. Complètement dépassé par le mystère de la présence et de l’action de Dieu, le psalmiste n’en retire pas moins la conviction ferme que, même au sein des crises les plus sombres qu’il traverse, il peut compter sur un Dieu tout proche qui irradie de sa lumière les ténèbres les plus épaisses. Loin de projeter l’image d’un Dieu voyeur et indiscret, ou encore celle d’un Dieu collant ou embarrassant, c’est plutôt celle d’un ami secourable, en tous lieux et en toutes circonstances qui ressort. Voilà un psaume unique en son genre dans tout le psautier, un psaume très personnel et intime. Tardif à cause des aramaïsmes et de la maturité de sa théologie, le Ps 139 est souvent difficile à interpréter à cause du mauvais état du texte, corrigé à plusieurs endroits par les traducteurs.

La plupart des commentateurs classent le Ps 139 parmi les psaumes d’instruction ou de sagesse, tandis que d’autres y ont vu plutôt une supplication individuelle à cause des v.19-24. Mais le psaume tout entier s’adresse directement à Dieu. À strictement parler, donc, il s’agit d’une prière et non pas d’un psaume de sagesse, lequel se fonde sur une relation de maître à disciple. Les v.19-24 parlent de l’extermination des impies, élément classique des psaumes de supplication. Le psalmiste, talonné par des hommes sanguinaires, protestant de son innocence et de son rejet des idoles, prie le Dieu qui sait tout et s’abandonne à cette présence secourable.

Le psaume est structuré en deux sections inégales, les v.1-18 et 19-24, construites l’une et l’autre en strophes qui se répondent. C’est ainsi que, premièrement, les v.1-3 correspondent aux v.17-18. À Dieu qui pénètre les pensées intimes du psalmiste (v.1-3) s’oppose le psalmiste qui s’intéresse aux pensées de Dieu mais sans pouvoir en faire le compte (v.17-18). Deuxièmement, les v.4-5 au v.16. Dieu connaît d’avance tous les mots que le psalmiste va prononcer (v.4) et la somme des années que va durer sa vie (v.16). Il faut noter le jeu entre le passé prénatal du psalmiste (v.16) et le présent de l’adulte (v.4-5), signifiant que durant toute son existence, le psalmiste se sait observé par Dieu dans tous ses faits et gestes. Troisièmement, les v.6-10 aux v.13-15. Le psalmiste confronte ici la préconnaissance divine, pour lui impénétrable (v.6), avec sa propre connaissance des œuvres de Dieu accomplies depuis toujours en sa faveur.

Le caractère prodigieux et inaccessible du savoir divin ne le plonge cependant pas dans un complexe d’infériorité ; tout au contraire, il perçoit sa propre existence humaine comme un prodige ineffable, en insistant sur la période mystérieuse de la gestation. On a encore un rapport temporel, d’abord dans la perspective actuelle (v.7-10) puis avant même la naissance (v.13-15). Quatrièmement, les v.11 et 12 forment la pointe de toute la construction. Même au sein des pires périodes d’obscurité (psychologique, intellectuelle, morale et spirituelle), le psalmiste n’expérimente pas moins la présence lumineuse de son Dieu. Encore un rapport antithétique : même en plein jour on peut traverser des nuits terribles et écrasantes (v.11) ; mais avec Dieu, même dans le creux de la nuit, il fait plein jour (v.12). On saisit donc un développement de la pensée du psalmiste : A- omniscience divine ; B- préscience divine ; C- inaccessibilité de la science divine ; D- expérience pénible de la ténèbre même en plein jour. Puis on remonte : D- expérience salutaire de la lumière même en pleine nuit ; C- présence divine déjà au début de la vie humaine ; B- préscience divine avant la naissance ; A- inaccessibilité de la pensée divine.

Quant à la deuxième section (v.19-24), les v.19-20 correspondent aux v.23-24 selon un lien d’antithèse entre, d’une part, le jugement de Dieu contre le méchant (v.19) au terme d’une vie totalement vide (v.20) et d’autre part, la justification du psalmiste (v.24b) au terme d’une enquête divine exhaustive (v.23-24a). Puis le v.21 au v.22 où le psalmiste proclame sa haine absolue de ceux qui haïssent Dieu.

On peut aussi considérer que l’ensemble se déploie en quatre strophes thématiques:

1- L’omniscience de Dieu (v.1-6). Le psaume s’ouvre avec une louange de l’omniscience divine (1 S 2,3 ; 1 R 8,39 ; Pr 15,11 ; Jb 23,10 ; Si 17,19 ; 23,19). Au v.1 « connaître » est mis en parallèle avec « scruter ». Le verbe « connaître » implique en hébreu une pénétration totale du connaissant dans le connu et connote une relation interpersonnelle, voire affective (2 S 7,20 ; Ps 91,14 ; Jr 1,5 ; 12,3 ; Os 6,6 ; Am 3,2). « Scruter » et « sonder » impliquent une connaissance profonde devant laquelle on éprouve de l’effroi (Jr 17,9-10 ; Jb 13,9 ; Ps 17,3-4 ; 26,2 ; 44,22 ; Si 42,18). La connaissance totale que Dieu a de l’homme s’exprime par des oppositions : v.2 « quand je m’assois, quand je me lève » (2 R 19,27 ; Is 37,28) ; v.3 « que je marche ou me repose » ; v.5 « tu me devances et me poursuis ». En outre, Dieu connaît aussi les pensées, les chemins et les paroles de l’homme : v.2 « tu pénètres mes pensées » ; v.3 « tous mes chemins te sont familiers » ; v.4 « la parole n’est pas encore sur ma langue, et voici, Seigneur, tu la sais tout entière ». Il y a encore d’autres expressions qui montrent la transcendance de la connaissance de Dieu : v.2 « de très loin, tu pénètres mes pensées » ; v.5 « tu as mis la main sur moi » ; v.6 « savoir prodigieux qui me dépasse ».

2- L’omniprésence de Dieu (v.7-12). Il est impossible d’échapper à la présence de Dieu. La présence divine mystérieuse enserre le psalmiste de toutes parts et le suit partout où il va. En fait, il ne s’agit pas du tout de surveillance policière ou d’espionnage, mais bien plutôt d’intimité, de protection, d’accompagnement et de guide : v.7 « Où donc aller loin de ton souffle ? où m’enfuir loin de ta face ? » ; v.10 « ta main me conduit, ta main droite me saisit ». Le psaume évoque les extrémités de l’axe vertical : v.8 « si j’escalade les cieux, tu es là, qu’au shéol je me couche, te voici » ; puis horizontal : v.9 « je prends les ailes de l’aurore [à l’est] et me pose au-delà des mers [à l’ouest Dt 11,24 ; Jb 38,12-13 ; Jon 1,3] ». Enfin, on passe au rythme du temps marqué par l’alternance des nuits et des jours (v.11-12).

Le shéol est le lieu souterrain où dorment les morts et où règnent les ténèbres. La plupart des passages bibliques affirment que Dieu n’y est pas présent (1 S 28,3-25 ; Jb 3 ; 17,13 ; Ps 6,6 ; 30,10 ; 88,5-7.12-13 ; 115,17 ; Is 38,18) alors que d’autres affirment le contraire, enseignant donc que Dieu est présent partout (Jb 11,8-9 ; 26,6 ; Ps 95,4 ; Pr 15,11 ; Is 7,11 ; Am 9,2). L’omniprésence de Dieu réussit à traverser la nuit, les ténèbres, le shéol et la mort. Si les ténèbres n’existent pas pour Dieu, même dans l’obscurité la plus noire l’homme reste sous le regard lumineux de Dieu (Jb 12,22 ; 34,21-22 ; Is 29,15-16 ; Dn 2,22).

3- La préscience de Dieu dans la création de l’homme (v.13-18). L’action créatrice de Dieu, révélatrice de son omniscience (v.1-6) et de son omniprésence (v.7-12), amène le psalmiste à découvrir en Dieu sa préscience (v.13-16). L’attention se porte maintenant sur la plus glorieuse des créatures, l’être humain, que Dieu connaît si bien et lui est partout présent parce qu’il l’a créé. La strophe se divise en deux parties : les v.13-15 sont un cri d’admiration devant le chef-d’œuvre de la création. Ils décrivent la présence active et créatrice de Dieu dans la mystérieuse origine de chaque être humain. Dans l’anthropologie biblique, les reins sont le siège de la vie, l’organe des impulsions les plus intimes et les plus secrètes de l’homme (Jb 10,8-9 ; Ps 7,10 ; 16,7 ; 26,2 ; 73,21 ; 119,73 ; Sg 7,1-2 ; Jr 11,20 ; 17,10 ; 20,12). Au v.15 la formation de l’être humain est présentée comme une œuvre d’art (Is 29,16 ; 45,9) qui s’opère dans le secret du sein maternel, mystérieux et fécond comme les entrailles de la terre-mère. Certains textes bibliques établissent ce parallèle entre le sein maternel et le sein de la terre (Gn 2,7 ; 3,19 ; Jb 1,21 ; Ps 90,3 ; Qo 3,20 ; Si 40,1 ; Is 26,19 ; Jr 20,17). Comme la semence tombe en terre et fait éclater son énergie, ainsi la semence humaine dans le sein maternel se transforme en créature vivante. Quant aux v.16-18, ils célèbrent la pleine connaissance que Dieu porte à cette merveille de la création qu’est l’homme, et ce dès l’instant de sa conception (Jb 10,8-11 ; Ps 22,11 ; 71,6 ; 94,8-9 ; Is 49,1.5 ; Jr 1,5). La formation de l’être humain témoigne de la puissance de Dieu et de la dignité de l’homme (2 M 7,22-23 ; Qo 11,5). Dieu avait fixé l’époque à laquelle il façonnerait le psalmiste avec art, durant sa gestation comme durant toute son existence (Jb 14,5 ; Is 42,9 ; 44,2.24 ; 46,3-4). Le psalmiste s’émerveille à la pensée que Dieu le voyait déjà alors qu’il était encore à l’état d’embryon. De toujours il avait discerné les actions de la vie (Si 17,2 ; 23,19-20). Alors que Dieu sait exactement le nombre des os du psalmiste, lui, n’arrive pas du tout à évaluer le nombre des pensées qui s’agitent dans la tête et le cœur de Dieu. Elles sont plus nombreuses que le sable (Gn 22,17 ; 32,13 ; 41,49 ; Jos 11,4 ; Jg 7,12 ; Ps 78,27 ; Si 1,2 ; Os 2,1). Rien dans le temps ou l’espace ne limite Dieu (Jb 11,7 ; 42,3 ; Ps 40,6 ; 92,6 ; Si 18,4-7 ; 43,27-33 ; cf. Rm 11,33-36). Dans son grand livre, Dieu inscrit tout d’avance à propos de l’homme (Ex 32,32-33 ; Ps 40,8 ; 56,9 ; 69,29 ; Is 4,3 ; Dn 7,10 ; 12,1) ; quant à l’homme, dans son petit carnet, il n’arrive même pas à inscrire quoi que ce soit à propos de Dieu.

4- Le jugement divin (v.19-24). La dernière strophe est remplie de violence. Elle se divise en deux sections : malheur pour l’impie (v.19-22, souvent omis dans la liturgie) et bonheur pour le fidèle (v.23-24). Le psalmiste souhaite que Dieu se manifeste pour exterminer les impies (Jr 12,3), désignés comme « homme de sang » (Ps 5,7 ; 26,9 ; 55,24 ; 59,3). Ce ne sont pas nécessairement des assassins, mais des exploiteurs des petits et des pauvres, des « buveurs de sang ». Les deux versets de conclusion (v.23-24) montrent le fidèle totalement consacré à Dieu. lui présentant ses problèmes, ses préoccupations et ses anxiétés (v.23). Ensuite, dans l’esprit d’une protestation d’innocence mais aussi dans une attitude d’abandon au Seigneur, il le prie de l’empêcher de prendre le chemin des idoles et de le guider sur « le chemin de toujours » (v.24). Il s’agit ici de demander au Seigneur de vérifier s’il ne vit pas dans l’illusion et, dans ce cas, de le remettre sur le chemin solide et durable des patriarches et des anciens (Jr 6,16 ; 18,15), qui ne se perd pas, comme celui des méchants (Ps 1,6). Les versions anciennes y ont vu l’affirmation de la foi en la vie éternelle (« chemin d’éternité »).

Le Ps 139 n’est jamais cité dans le Nouveau Testament. Toutefois, il y a des versets qui lui font écho sur l’omniscience divine (Jn 10,14 ; Hé 4,12-13). On y parle aussi du « livre » dans lequel sont inscrites les actions des hommes (Lc 10,20 ; Ap 3,5 ; 17,8 ; 20,12 ; 21,27). Dans la liturgie latine, le Ps 139 a été appliqué aux apôtres en raison des v.17-18, où un mot hébreu rare a été traduit en latin « amis » (Jn 15,13-15). Le latin a aussi joué habilement sur les premiers versets pour l’appliquer à Pâques (v.2a.5.6).

Fr. Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa

5 thoughts on “Psaume 139. Psychologie des profondeurs

  1. koffi yao joel

    je rend gloire a l’Éternel pour vous et votre ministère .je prie qu’il vous accord davantage la double portion de son Esprit

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  2. Kender Sainflinat

    Toute la gloire est à Dieu pour l’inspiration qu’il vous a donnée afin d’édifier le Corps de Christ. Que celui qui a commencé cette bonne oeuvre en vous la rendra parfaite pour le jour de la rédemption.

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