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Le psalmiste

« Le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ ! »

Imprimer Par Michel Gourgues

La liturgie des Heures a beau ramener chaque semaine cette formule qui ouvre le cantique d’Éphésiens 1, elle nous frappe à chaque fois par son caractère solennel : « Le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ ». Presque lourde à force de densité théologique, ce n’est pas elle que nous emprunterions spontanément dans une prière de notre cru. Elle paraît pourtant avoir été l’une des préférées de saint Paul. Et pas de lui seul, semble-t-il. Tout se passe en effet comme si, assez tôt, au moins dès la deuxième génération chrétienne, la formule appartient à la prière des communautés. À la fin de sa Lettre aux Romains, Paul souhaite que, d’un même coeur et d’une même bouche, la communauté sache « glorifier le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ » (15, 6). C’est d’ailleurs ce qu’il fait lui-même, comme il le confie aux Colossiens, lorsqu’il fait mémoire d’eux dans ses prières (1, 3). « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ » : cette formule inaugurale de l’hymne d’Éphésiens se retrouve exactement sous la même forme, non seulement chez Paul (2 Corinthiens 1, 3 ; 11, 31), mais encore dans la Première lettre de Pierre (1, 3), ce qui est l’indice que d’autres milieux chrétiens devaient la connaître et l’utiliser couramment. Proclamer sous cette forme l’identité de Dieu, c’était proclamer du même coup l’identité propre de la foi chrétienne. Dieu est Père ; Dieu est notre Père ; et il l’est parce que, d’abord et avant tout, il est le Père de notre Seigneur Jésus Christ.

BÉNI

En débutant ainsi, l’hymne d’Éphésiens se fait simplement l’écho de l’Ancien Testament. « Béni soit Dieu », « Tu es béni, Dieu » : de telles formules s’y retrouvent régulièrement soit au début, soit à la fin de prières retraçant les bienfaits ou les « merveilles » de Dieu. « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël » : c’est sur cette proclamation que s’achève par exemple le Psaume 105, après avoir détaillé les multiples interventions de Dieu tout au long de l’histoire de son peuple (v. 48). « Béni soit le Seigneur depuis Sion », clame encore le Psaume 134, après avoir proclamé pareillement les interventions bienveillantes de Yahvé en faveur des siens (v. 21).

Les choses se présentent bien ainsi dans notre hymne. La formule « Béni soit Dieu… » est en effet suivie de l’énoncé des bienfaits, ou pour parler comme le verset 3, des « bénédictions » de Dieu, depuis le début jusqu’au terme de son dessein. D’abord celles qu’il a faites avant le temps (v. 3-6), puis celles qu’il a faites dans le temps, en Jésus Christ (v. 7-12), enfin celles qu’il continue de prodiguer aux croyants dans le temps postérieur à Jésus Christ (v. 13-14). Au total, six bénédictions… et une septième ! Ce sont en effet six bénédictions que proclament les versets 4-14 : l’appel à la communion (v. 4), l’adoption filiale (v. 5-6), la libération du péché (v. 7-8), la révélation du mystère (v. 9-10), les horizons d’espérance (v. 11-12), l’Esprit de la promesse (v. 13-14). Le tout vient à la suite du verset 3 qui, en proclamant que Dieu « nous a bénis et comblés des bénédictions de l’Esprit, au ciel, dans le Christ », fait figure d’introduction générale plutôt que d’énoncé d’une première bénédiction particulière.

« Qu’il soit béni », « Il nous a bénis » : le peuple nouveau se conforme aux habitudes du peuple ancien. À la bénédiction descendante, qui vient de Dieu vers les croyants et se traduit sous forme de bénédictions au pluriel (faveurs, grâces, bienfaits divers), répond la bénédiction ascendante, admirative et reconnaissante, qui monte du coeur des croyants vers Dieu.

BÉNI SOIT LE DIEU DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS CHRIST

Dans la plupart des bénédictions de l’Ancien Testament, auxquelles celle d’Éphésiens 1 fait écho, Dieu est béni en tant qu’il est le « Dieu de quelqu’un » : « Dieu d’Israël », « Dieu de nous » (« notre Dieu »), « Dieu de nos Pères », « Dieu d’Abraham », etc.

Dans ces bénédictions, la formule « Béni soit le Dieu de… » s’accompagne de l’énoncé des bienfaits accordés par Dieu au groupe ou à la personne. En Genèse 24, 27, après avoir proclamé: « Béni soit Yahvé, Dieu de mon maître Abraham », le serviteur du Patriarche énumère les bénédictions de Dieu à l’égard de ce dernier. En 2 Samuel 18, 28, un familier de David s’exclame « Béni soit Yahvé ton Dieu », puis apprend au roi ce que Dieu vient d’accomplir en sa faveur. En Néhémie 9, 5, des lévites proclament : « Bénissez Yahvé votre Dieu », puis se mettent à retracer les multiples interventions de celui-ci à travers la longue histoire de son peuple. Au seuil de l’Évangile selon saint Luc, le Benedictus s’ouvre par « Béni soit le Seigneur, Dieu d’Israël… » puis enchaîne de même avec l’énoncé de ce que Dieu vient d’accomplir de décisif en faveur des siens : il « visite et rachète son peuple. Il a fait surgir la force qui nous sauve dans la maison de David, son serviteur… » (Luc 1, 67-79)

Là-dessus cependant, Éphésiens s’écarte de l’usage habituel et prend sa coloration chrétienne. Après avoir proclamé: « Béni soit le Dieu (…) de notre Seigneur Jésus Christ », l’hymne, s’il se conformait à l’Ancien Testament, devrait renvoyer à ce que Dieu a fait pour Jésus Christ. Au lieu de cela, la bénédiction renvoie à tout ce que Dieu a fait pour nous en Jésus Christ. Les initiatives et les bienfaits de Dieu ne s’arrêtent pas à Jésus Christ, pour ainsi dire, mais viennent nous rejoindre par son intermédiaire. C’est à travers lui que, du début à la fin du dessein de Dieu, passent les bénédictions de ce dernier pour l’humanité, comme dans un spectre qui décompose et redistribue la lumière. Chacune des sept bénédictions affirme au moins une fois cette médiation du Christ. « En lui », « en Christ », « dans le Bien-aimé », « dans le Christ » : sous une forme ou l’autre, la formule revient neuf fois au total. Tout s’est accompli dans le Christ : l’insistance des mots laisse déjà percevoir l’orientation théologique. Avant même de s’être révélé ainsi, Dieu était le Dieu de Jésus Christ. Parvenus à la plénitude des temps, les croyants saisissent dans l’émerveillement que c’est « dans le Christ » que déjà Dieu agissait depuis toujours, avant même que se mette en branle l’exécution de son dessein.

BÉNI SOIT LE DIEU ET PÈRE DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS CHRIST

Celui que célèbre Éphésiens 1 n’est pas que le Dieu de Jésus Christ. Il est le Père de Jésus Christ. Ainsi s’affirme la nouveauté chrétienne par excellence. Parce qu’il est le Père de Jésus Christ, Dieu est devenu le Père des croyants. C’est l’objet de la troisième bénédiction :

… destinant d’avance que nous serions pour lui des enfants adoptifs par Jésus Christ, selon le bon plaisir de sa volonté, à la louange de sa gloire, dont il nous a gratifiés dans le Bien-Aimé. (1, 5-6 ; traduction de l’auteur)

« Dans le Bien-Aimé », et non pas seulement « en lui » ou « dans le Christ » comme dans l’énoncé des autres bénédictions. La différence est à coup sûr significative. « Bien-Aimé » est en effet le titre que l’ensemble du Nouveau Testament donne à Jésus en tant que Fils de Dieu. La relation filiale est donc l’apanage de Jésus. C’est lui le Fils, comme le proclamait d’emblée la bénédiction : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ ! » (v. 3) Mais, précisément, Dieu a voulu, à travers l’adoption, étendre cette relation aux croyants. Si bien que ceux-ci, à leur tour, pourront être désignés comme les « bien-aimés » de Dieu. Fils et filles dans le Fils, bien-aimés dans le Bien-Aimé : voilà ce que Dieu nous a destinés d’avance à devenir (v. 5). Le même verbe traduit ici par « destiner d’avance » revient en Romains 8, 29 à propos du dessein de Dieu à l’égard des croyants. Là, au lieu de filiation adoptive, Paul parle, en termes équivalents, de reproduire l’image du Fils.

N’est-il pas frappant que, dans ce passage comme en Éphésiens 1, le terme ultime, à savoir la relation de communion et de filiation à établir, soit posé en premier et comme commandant, en quelque sorte, les étapes ultérieures du dessein de Dieu ?

Béni soit Dieu…. : Tout en reprenant la formule héritée de la piété juive, les communautés chrétiennes y coulaient le spécifique de la foi nouvelle : le Père de notre Seigneur, Jésus, le Christ ! Vieilles outres, vin nouveau !

Michel Gourgues, o.p.

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