Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.
Le psalmiste

Les enjeux de l’action de grâce

Imprimer Par Jean-Pierre Prévost

Le Psaume 117 est un classique — que dis-je ? —un incontournable en liturgie. Il n’y a rien d’étonnant à cela, puisqu’il est lui-même une liturgie en acte. Très tôt, il a été adopté pour les fêtes juives, notamment celle des Tentes. Né sous une bonne étoile, ce psaume a connu une carrière chrétienne à nulle autre pareille. Il est vite devenu une clef importante pour interpréter la mort-résurrection du Christ dans le Nouveau Testament (Marc 12, 10-11 et parallèles ; Actes 4, 11). Certains de ces versets (26, par exemple: « Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! ») sont même passés directement dans la liturgie eucharistique.

UNE LITURGIE EN DIRECT

Le Psaume 117, comme plusieurs autres, a été travaillé et retravaillé, enrichi par les différentes utilisations des communautés juives du retour de l’exil. Il ne manque pas de souffle et n’a rien d’une prière désincarnée. Dès le premier mot, il interpelle : le Alléluia qui ouvre le psaume est un impératif pluriel en hébreu (« Louez Yah » c’est-à-dire « Louez le Seigneur »). Suivent d’autres appels, adressés à un auditoire de plus en plus grand : « Rendez grâce » (v. 1) et « que le dise Israël… la maison d’Aaron… qu’ils le disent ceux qui craignent le Seigneur » (v. 2-4). L’action de grâce et la louange n’ont rien d’une dévotion privée ! Tout un peuple est interpellé. À ces voix multiples s’ajoutent aussi les refrains, qui expriment les convictions et l’espérance d’une communauté joyeuse et enthousiaste : « Éternel est son amour ! » (v. 1-4.29), « Ma force et mon chant, c’est le Seigneur » (v. 14), « Le bras du Seigneur est fort… » (v.15), « Voici le jour que fit le Seigneur… » (v. 24), « Donne, Seigneur, donne le salut ! »

Le chant, dans les psaumes, fait partie du bonheur qu’on éprouve à rendre grâce (v. 14). Tout le monde s’empresse d’entonner un refrain (v. 1-4), « éternel est son amour », qui dit mieux que tout autre l’image de Dieu qu’on retrouve au coeur de la célébration. Le tout se déroule dans le cadre très concret de l’enceinte du Temple : les portes de justice (v. 19), la porte du Seigneur (v. 20), la maison du Seigneur (v. 26), l’autel (v. 27), et s’accompagne de manifestations enthousiastes de la part de la foule : « Rameaux en main, formez vos cortèges jusqu’auprès de l’autel. » (v. 27)

L’ACTION DE GRÂCES, PLUS QU’UN SIMPLE MERCI

Le Psaume 117 est manifestement un psaume d’action de grâces, comme en témoigne l’usage répété du verbe rendre grâce. Celui-ci ouvre le psaume et il relance la prière aux versets 19, 21, 28 et 29. Mais attention ! Le verbe, en hébreu, a un sens beaucoup plus large que celui de dire « merci » à la personne qui a fait quelque chose pour nous. Il signifie aussi confesser, professer, célébrer. Autrement dit, on y trouve la notion de proclamation publique et de confession de foi. Bien sûr, dire merci est geste important. Mais l’action de grâces, la reconnaissance deviennent, dans un psaume comme le 117, un véritable geste de foi et de témoignage. D’où l’importance des mots qui disent l’action de proclamer : dire (v. 2.3.4), rendre grâce (c’est-à-dire confesser : v. 1.19.21.28.29), annoncer (v. 17), bénir (v. 26) et clameurs (v. 15). Du geste privé que pourrait être le merci du psalmiste, on passe à une profession de foi en présence de la communauté. Dans ce contexte, le récit-témoignage en « je » est particulièrement développé (v. 5-7. 10-14.17-19.21.28). Un pèlerin (peut-être le roi) raconte ses expériences : alors qu’il était assiégé (v. 5), encerclé (v. 10), bousculé (v. 13), l’intervention puissante du Seigneur l’a fait triompher de tous les obstacles. Son récit se transforme alors en profession de foi : « Le Seigneur est pour moi » (v. 7), « Il est pour moi le salut » (v. 14).

UN PSAUME PROPREMENT PASCAL

Le Psaume 117, qui se défend très bien par lui-même, revêt pour les chrétiens et les chrétiennes, une importance toute particulière. Les auteurs du Nouveau Testament en ont fait une référence privilégiée quand vint le temps de réfléchir sur le drame et le mystère de la mort de Jésus. Le verset 22 du psaume a été repris (« la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ») par la tradition synoptique, dans les Actes et dans la Première lettre de Pierre. Il rend compte à la fois du drame historique du rejet de Jésus par les siens (la parabole des vignerons homicides : Marc 12, 10-11 ; Matthieu 21, 42 ; Luc 20, 17 ; voir aussi Actes 4, 11 ; 1 Pierre 2, 4.7), et de la fécondité paradoxale de la mort de Jésus, devenu la pierre d’angle du monde nouveau inauguré par sa résurrection.

L’ensemble de la tradition évangélique a retenu deux autres versets de ce psaume (25-26) pour décrire, là aussi, les deux facettes du Mystère pascal (Matthieu 21, 9 ; 23, 39 ; Marc 11, 9 ; Luc 13, 35 ; 19, 38 ; Jean 12, 13). Les acclamations de la foule à Jérusalem anticipent, certes, sur la victoire de la résurrection mais elles apparaissent aussi dans le contexte d’une lamentation de Jésus sur la ville qui n’a pas su accueillir les prophètes (Matthieu 23, 37). À son tour, le chapitre 7 de l’Apocalypse met en scène une impressionnante liturgie des cent-quarante-quatre mille et de la foule sans nombre. Ils tiennent, eux aussi, « des palmes à la main » « devant le Trône et devant l’Agneau » (Apocalypse 7, 9).

Comme le reflète le consensus des écrits du Nouveau Testament, la liturgie chrétienne a tôt fait d’adopter ce psaume pour la saison pascale. Dans la liturgie dominicale actuelle, il est l’un des psaumes les plus cités, et on ne le retrouve qu’au Temps pascal : à la Veillée pascale (entre les sept lectures et l’Évangile), à la messe du jour de Pâques (année A) ainsi qu’au deuxième dimanche de Pâques des années A, B, C et au quatrième dimanche de Pâques (année B). La liturgie des Heures le prescrit pour le matin de Pâques, pour les Offices du matin de l’octave pascal et à chaque dimanche. Jugé digne d’exprimer le Mystère pascal, le Psaume 117 a fait beaucoup de chemin jusqu’à nous. Comme quoi l’action de grâce peut mener loin dans l’expression de notre foi commune.

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