Éditorial,

Responsable de la chronique :
Éditorial

Ô toi, l’au-delà de tout

Imprimer Par Paul-André Giguère

L’horreur. Notre génération doit apprendre à composer avec l’horreur. En direct. Qu’il s’agisse d’une décapitation d’otage dans un vague sous-sol irakien ou du bombardement d’un hôpital à Gaza, que ça se passe dans une école de Beslan ou un high school aux États-Unis, l’horreur se glisse sous nos portes et s’infiltre jusque dans nos consciences. Et soulève, récurrente et angoissante, la grande question : Comment l’humain peut-il devenir à ce point inhumain ?

Il existe une multitude de causes, inter-reliées, de la violence extrême et inhumaine. Souvent, il s’agit de l’incapacité ou du refus d’accepter une différence perçue comme inquiétante : couleur de la peau, langue, religion, style de vie (sédentaire – nomade), orientation sexuelle. La simple présence, la seule existence de l’autre est éprouvée comme une menace. Chez les fanatiques et les intégristes, aujourd’hui comme hier, « l’autre » redouté et/ou haï est qualifié d’« infidèle », de « chien ». Il faut marginaliser, faire taire, voire même faire disparaître ceux ou celles qui ne correspondent pas à des normes, des règles, des traditions considérées comme supérieures ou absolues. Cela commence par priver l’autre de la légitimité de manifester d’une manière visible sa différence et va jusqu’à la purification ethnique et les génocides.

Les pays occidentaux nagent ici en plein paradoxe. D’un côté, ils se disent tolérants et valorisent le pluralisme. Ils promeuvent le droit à la différence et s’engagent à protéger leurs minorités. De l’autre, cependant, ils imposent, d’une manière de moins en moins subtile et dès l’enfance, le plus lourd des conformismes en matière de modes vestimentaires ou de façons de voir les choses (la rectitude politique en est une forme). Qui ne correspond pas à ces diktats est impitoyablement tourné en ridicule ou marginalisé.

Sociologues, psychologues, anthropologues ou politicologues jettent chacun son éclairage utile sur ce phénomène malheureusement universel. Il serait dommage de ne pas voir que ce drame humain comporte aussi une dimension spirituelle.

Les sensibilités spirituelles dominantes présentement en Occident tendent à refuser l’altérité. Qui n’a pas lu ou entendu, et pensé peut-être, des formules comme « Au fond, le message de toutes les religions est identique », « Toutes les religions sont facteurs de division et d’exclusion » ou « Toutes les religions se valent » ? La différence, dérangeante, n’est pas seulement banalisée, elle est niée.

D’une manière plus sournoise, la recherche spirituelle en Occident passe par la recherche de soi-même, de son être profond, de son Soi véritable. Elle aspire à toucher « le divin » en Soi. Les spirituels chrétiens devraient se réjouir de ce que même en dehors de leur tradition, des hommes et des femmes en grand nombre cultivent cette conviction que le divin est aussi intime à toute personne. Le problème est que « le divin en soi » est rapidement identifié au « Soi divin » ou confondu avec lui. Je vais vers moi, je me trouve moi-même dans mon être véritable… mais je risque de rester seul dans une éclatante, magnifique et insolente solitude.

Ici la tradition spirituelle chrétienne se rebiffe. Pour elle, le fond de l’être ou la pointe de l’âme est effectivement le lieu de la présence de Dieu et de sa rencontre. Ce Dieu demeure pourtant insaisissable. Il résiste à être réduit à ce que nous aimerions qu’il soit. Dans l’espace spirituel chrétien, Dieu demeure absolument « autre ». Il est certes au plus intime et pourtant hors de toute compréhension. Il est infiniment tendre, patient, compréhensif, et pourtant terriblement exigeant et impitoyablement intraitable quand il s’agit du cri des pauvres, des victimes et des personnes brisées de toutes sortes de manière. Grégoire de Nazianze, un chrétien du 4e siècle, a bien raison de l’appeler, dans une prière magnifique : « Toi, l’Au-delà de tout » !

Dieu résiste à nos tentatives de le domestiquer. De le rendre inoffensif. Il demeure différent. Une spiritualité qui s’expose au mystère de cette altérité, une spiritualité de la différence éduque le sens de la différence dans la société et se révèle ainsi un apport indispensable à la vie sociale et une contribution radicale à la lutte contre la violence.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Éditorial

Les autres chroniques du mois