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Que ta volonté soit faite

Imprimer Par Paul-André Giguère

Combien de chrétiens ou de personnes qui aimeraient le devenir buttent sur cette phrase quand ils cherchent à habiter en vérité les mots de la prière enseignée par Jésus à ses disciples ! Ils ont l’impression qu’ils vont signer là un chèque en blanc et, d’une manière tellement compréhensible, ils reculent. C’est comme s’ils craignaient d’être pris au sérieux et que tôt ou tard s’abatte sur eux je ne sais quelle épreuve ou catastrophe.

C’est là, bien sûr, se faire une bien triste idée de Dieu et de sa volonté.

On ne peut pourtant reprocher à personne d’éprouver ce mouvement de recul. Dire ainsi un oui sans réserve à la volonté de Dieu, n’est-ce pas un immense saut dans le vide, un bond dans l’inconnu ? Le risque n’est-il pas total, à la mesure de la toute puissance de Dieu ? De plus, les Églises chrétiennes n’ont-elles pas tenu pendant des siècles des discours terrifiants sur le jour de colère et de jugement dans lequel s’accomplira pleinement cette « volonté de Dieu » ? Après tout, l’image saisissante du Christ placée par Michel-Ange au centre de son Jugement dernier n’illustre pas la parole consolante « Venez, les bénis de mon Père », mais plutôt le terrifiant « Allez, maudits, au feu éternel » !

« Que ta volonté soit faite » : on ne peut entrer dans la prière de Jésus qu’en se laissant instruire par la manière dont il l’a lui-même vécue. Or, ces mots se retrouvent dans sa bouche au moment le plus décisif de sa vie, c’est-à-dire dans les heures et les minutes qui précèdent son arrestation. L’évangile nous indique qu’on n’accède à cette prière qu’en réponse à une invitation et au prix d’un déplacement : « Restez ici tandis que je m’en vais prier là-bas » (Matthieu 26 36). Jésus prend cependant avec lui les plus proches de ses disciples et leur révèle son état intérieur : « Mon âme est triste à en mourir » (38). Il les invite à « demeurer ici » et à veiller « avec lui (moi) », mais c’est étant allé un peu plus loin qu’il prie, entraînant le lecteur avec lui jusqu’au cœur de son intimité : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (39). « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite » (42).

Ce jeu spatial (ici, là-bas, plus loin) est symbolique du cheminement intérieur sans lequel nul ne sait dire en toute justesse « Que ta volonté soit faite ». Ces notations parlent d’un espace intérieur à parcourir, d’une distance spirituelle à franchir très loin des manières humaines de voir Dieu, de se représenter sa volonté et de faire face à l’inévitable qui se présente souvent dans nos vies.

« Que ta volonté soit faite » n’est pas d’abord pour Jésus une prière d’acceptation et d’obéissance : c’est d’abord et avant tout une prière de désir. Ce n’est pas pour rien qu’elle est précédée de « Que ton nom soit sanctifié ! Que ton règne vienne ! ». Toute sa vie, Jésus a été tendu par ce désir du Règne de Dieu. Au dernier moment, alors que se dresse devant lui un mur insurmontable qui semble la négation même de son désir, Jésus persiste. L’inévitable se dresse devant lui, opaque, avec une exigence qui nous apparaît terrifiante. « Que ta volonté soit faite » ne signifie ni : « Que cela n’arrive pas » ni « J’accepte que cela arrive », mais « Je désire traverser cet inévitable à ta manière. Que dans ma manière de faire face, dans ma dignité, ma verticalité, mon sens du pardon ou de la confiance, quelque chose de toi et quelque chose de l’humain se manifeste ».

Pour Jésus, la volonté de Dieu n’est pas quelque chose qui nous arrive ou qui nous tombe dessus. C’est quelque chose que l’on fait advenir. À même notre liberté. Par amour pour Dieu.

Observons en effet que les paroles de Jésus ne prennent sens que dans la relation, en ce qu’il commence sa prière en disant « Mon Père ». Comme il nous invite à commencer la nôtre en disant « Notre Père ». Toute la vie de Jésus a été vécue dans cette relation de confiance absolue. Elle a marqué les moments de ses plus grandes joies (« Je te bénis, Père, de ce que tu as révélé ces choses aux tout petits » Matthieu 11 25). Elle a aussi marqué le moment de sa plus grande angoisse. Pour Jésus comme pour ses disciples, la prière « Que ta volonté soit faite » n’équivaut pas à une résignation fataliste. Elle est demande d’être fortifié pour que le désir profond et la relation d’amour inspirent et soutiennent l’action digne et courageuse qui révélera Dieu et la grandeur de l’humain.

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