Spiritualité 2000 met à votre disposition 22 années d’archives, soit près de cinq mille articles. Un grand merci à tous nos artisans qui ont su rendre possible cette aventure ayant rejoint des millions d’internautes.

Témoins du Christ,

Responsable de la chronique :
Témoins du Christ

Frère Grégoire. « C’était un larron du banditisme à la Trappe ». Première partie

Imprimer Par Robert Masson

Il est des parcours d’existences qui nous donnent de lire l’Évangile à livre ouvert. C’était le cas d’un homme qui ne cherchait pas à faire parler de lui. Il avait mieux à faire, et d’abord à rendre compte de ce que Dieu avait fait pour lui, et de lui. Il y avait en lui quelque chose de l’enfance retrouvée dont le Christ nous dit qu’elle est condition obligée pour entrer dans le Royaume (cf. Luc 18,16).

Le « Grand Jacques » dans le milieu, frère Grégoire à la Trappe, ce lieu où des hommes apprennent dans le silence à tenir parole. Étonnant parcours que le sien ! Il est important de le refaire si l’on veut comprendre le sens d’une trajectoire qui devait faire de l’ancien truand, l’ancien proxénète, l’ancien bagnard, un moins auquel fut rendue cette grâce d’enfant qui était au secret de sa vie ultérieure. Frère Grégoire a connu la prison plus d’une quinzaine d’années avant de se rencontrer Dieu.
Les extraits que je vous présente sont tirés du livre « C’était un larron. Du banditisme à la Trappe » de Robert Masson, Parole et Silence.

Chapitre V. – Les saints qui n’entravent aucune barrière.

Après trois ans à Fresnes, le voilà à Bourges où il est relégué derrières des barreaux qui n’atténuent pas le sentiment pénitencier. A la différence de Fresnes où les détenus se comptent par milliers, Bourges est un petit établissement. Bernier n’y séjourne que quelques moi, durant lesquels il apprend à coudre des sacs. On est aux approches de Pâques, un moment dont le « grand Jacques » ne réalise pas l’importance. Ce qui ne l’empêche pas d’être touché par un désir spirituel qui a valeur d’appel. Il assiste à la messe, il coudrait bien communier. L’aumônier, informé de sa requête, le visite en sa cellule. Il est prêt à l’entendre en confession, mais Bernier, qui assume tout, a besoin de se justifier à ses yeux. Il prévient qu’il ne regrette rien de son passé. L’aumônier en conclut que son pénitent n’est pas en état de recevoir une absolution. Les choses en restent là.

Un autre prêtre, à qui Jean Bernier fera confidence de cet incident, lui dira bien plus tard : « moi, je cous aurais quand même donné la communion, et Jésus aurait fait le reste ». Les temps ne sont plus les mêmes, il est vrai, ni le cadre. On en sera à Sainte-Marie du Désert, avec un Père Abbé du nom de Jean de la Croix, un homme de Dieu qui savait lire dans l’humanité tous les possibles divins. Avant d’en arriver à ce Père Abbé, Jean Bernier aura encore à franchir bien des étapes carcérales où il doit purger la somme de ces condamnations et de ses relégations. « La relègue », comme on dit dans le langage des reclus. Il passe deux ans à Poissy, dans une centrale qui a la particularité d’être cistercienne d’origine. Comme d’autres, Clairvaux en premier. Les cellules sont comme autant d’alcôves, dont on a fait des dortoirs ceinturés de grillages qui en font des espèces de cages à poules. L’architecture spéciale de l’endroit étonne Bernier. Il est bien loin de se douter du caractère prémonitoire de ces anciens monastères. Ses qualités de serrurier l’amène à travailler dans un atelier où l’an fait des meubles de fer, ce qui lui va assez bien.
Les travers de l’humanité n’ont pas pris congé en prison.

Le plus insupportable pour Bernier, c’est la délation, ce penchant qu’ont certains de dénoncer les autres. Ce sont les « mouchards » comme on les appelle dans ce milieu carcéral. Le « grand Jacques » ne supporte pas, et une fois ou l’autre cela aurait pu le conduire à faire un malheur, s’il en avait eu la possibilité. Il fut gardé de lui-même par bonheur, mais jamais il ne serrait la main de quelqu’un qui en avait donné un autre. Sa foi est en veilleuse, mais il va à la messe autant pour se retrouver avec d’autres, sans doute. Mais le fait est qu’il y va, et qu’il est même admis dans la chorale où sabelle voix, héritée de son père, peut se donner libre cours, échappatoire déjà vers un ailleurs, dont Bernier est encore loin.

Il lui reste à connaître d’autres étapes : Mauzac en Dordogne, Bergerac dans les mêmes parages, et l’Ile de Ré qui n’a rien à voir avec l’Ile de rêve où l’on se presse en foule en été. La prison, c’est autre chose, même quand elle est implantée dans une lumière qui est la grâce de cette île aimée des peintres. La succession des années contribue à l’accablement de ceux qui les subissent. A Mauzac, Bernier en arrive à penser au suicide. IL passe commande d’une lame de rasoir à un contact extérieur. La demande n’est pas honorée. IL comprendra plus tard qu’il y avait sur lui, en cette circonstance, un autre dessein que le sien. Pour tenir, il s’impose une stricte discipline : exercices, marche dans la cour aux heures autorisées. Il se voit un jour suspecté d’homosexualité, alors qu’il faisait torse nu sa culture physique. Quelqu’un, qui n’est peut-être pas très net lui-même, le croit homosexuel et le dénonce à ce titre. Bernier, qui ne supporte pas cette suspicion injustifiée, décide de la faire payer à son accusateur. Il le fait à sa manière qui n’est pas des plus douces. Si l’on n’avait pas arraché la victime à ses propres mains, jusqu’où serait-il allé ?
Le « mitard une fois encore est l’aboutissement pour Bernier, dont Mauzac se défait aussi vite qu’il le peut. A Bergerac, où il est transféré, l’affaire est portée devant le tribunal, pour voie de fait sur un agent d’administration. Le calomniateur était en effet un surveillant. Le casier judiciaire s’alourdit encore, avec quatre mois supplémentaires qui lui sont infligés. Le tribunal n’a d’ailleurs pas forcé le verdict, conscient probablement que Bernier n’avait pas tous les tords. Une nouvelle et vaine tentative d’évasion aggrave son cas.

Ce n’est peut-être pas pour rien dans son transfert à l’île de Ré, où des années de détention lui restent à accomplir. On est en 1954. Bernier a 33 ans. IL n’est pas encore au bout de ses peines, mais il en approche. La réputation de Saint-Martin de Ré n’est pas des meilleures. Lieu de transit autrefois pour des bagnards à destination de Cayenne, la forteresse est devenue avec les années un établissement carcéral qui n’est guère accordé la beauté de l’environnement. Des prisonniers célèbres y ont séjourné, et parmi eux quelques innocents. Dreyfus, Ceznec, pour n’en pas citer d’autres. Les évasions, à l’époque du moins, n’étaient guère envisageables, puisqu’on était sur une île. Bernier y est au titre de relégué et pour des années.

Le premier contact avec le directeur n’est pas des plus encourageant. Bernier prévient son interlocuteur que mieux vaut ne pas lui marcher sur les pieds. La fabrication de tapis ou de filets de pêche est l’occupation principale des détenus. De cette époque date une mémoire de gestes qui s’inscrit au plus profond de son être. Dans les tout derniers temps de sa vie, observe le frère infirmier qui l’a accompagné, les mains de Bernier semblaient encore occupés par ses gestes de tisserand à l’Île de Ré. Les lectures en cet endroit sont plus abondantes que dans les prisons précédentes. Ce ne sera pas indifférent à ses évolutions à venir. Il se fait ainsi des amis dont l’influence se révèlera durable sur lui. C’est le cas de Joseph, un nom inattendu en pareil lieu, mais combien mérité. Avec ce compagnon de détention, Jean Bernier a de multiples et profonds échanges. Les saints que n’entrave aucune barrière entrent dans cette prison avec un ouvrage qui relate la vie de saint Jean de Dieu.

Un autre paraît à Bernier plus rébarbatif, son titre à lui seul fait barrage : Traité d’apologétique chrétienne sur les origines du monde. Ce n’est pas pour intéresser Bernier qui accepte tout de même de le lire, sus insistance de son ami. A sa stupéfaction, il est intéressé, et se met à réfléchir sur les finalités de la vie, les complexités de l’être humain, et ses propres contradictions. Bernier n’a pas réponse à tout, il s’interroge et se laisse interroger. Il éprouve un besoin de solitude qui l’amène à réclamer comme une faveur d’être placé en isolement, là où on met les punis ordinairement. On lui accorde cette grâce, et permission d’amener avec lui ses affaires. Au terme d’un mois, il sollicite des travaux à faire en solitaire. Pour toute proximité, il n’a que d’autres isolés, mais condamnés comme Bernier bien des fois l’avait été lui-même.

Dans cette solitude, il entend un matin une voix intérieure qui lui reproche sa vie antérieure. Lui qui se faisait fort de ne rient regretter de son passé est soudain tourmenté. Bernier, essaie bien de discuter avec lui-même, de se disculper. Ce n’est pas assez pour étouffer la voix. Trois jours durant, il est poursuivi par cette adresse qui le renvoie à lui-même, sans complaisance. Au quatrième jour, il tombe à genoux, comme saint Paul, sur la route de Damas. Il fera le rapprochement plus tard quand l’Ecriture deviendra pour lui Parole. Une force plus puissante que lui l’a jeté à terre. Le chemin de Damas passe effectivement par la prison, et il conduit au-delà de tous les prévisibles. Jean Bernier reconnaît sa faute et la confesse. A ce moment seulement, il se met à réciter le Notre Père et le Je vous salue Marie, qui lui reviennent en mémoire, comme un écho de son enfance. Une joie immense l’envahit.

La voix se tait comme si elle avait accompli sa mission. Les larmes coulent sur son visage. Mais elles lavent le regard sans le brouiller. Ce sont ses fautes qu’il pleure, et en même temps sa joie. Il éprouve alors le besoin urgent de se confesser et de communier. Le tout durant une semaine Sainte qui prend sa vraie dimension pour ce revenant du pays de la mort. ON est en 1955, à échéance prochaine de sa peine. Il aurait dû, en effet, ne purger qu’une année, mais ses incartades de toutes sortes lui ont valu des prolongations de trois ans. Sa confession a un effet libérateur. Bernier se sent délivré d’un grand poids. Il se met à prier chaque jour, et à se nourrir de la Bible, des psaumes dont il fait siens certains verset. Ce passage par exemple du psaume 86, 12 :

« Je te rends grâce de tout mon cœur,
Seigneur, mon Dieu,
Toujours je rendrai grâce à ton nom.
Il est grand ton amour pour moi,
Tu m’as tiré de l’abîme des morts ».
Chapitre VI – Rue de la liberté
[…]

Deux ans s’écoulent. C’est le délai possible pour une libération conditionnelle. Il en fait la demande, avec, à l’appui l’adresse d’un lieu d’accueil, condition obligée pour obtenir un élargissement avant l’heure. On lui a parlé d’une abbaye à une trentaine de kilomètres de Toulouse. On la nomme Sainte-Marie du Désert, en souvenir d’un endroit à l’écart où venaient les pèlerins. Les moines ont pris le relais, il y a de cela un siècle et demi. Ce sont des cisterciens, des disciples de saint Bernard et de Robert de Molesnes, les fondateurs de Cîteaux et de Clairvaux. […]

Jean Bernier trouvait encourageante la proximité de Toulouse, ville qu’il avait connue pendant la guerre quand il était loin de Dieu, et de lui-même pour finir. Sa première intention n’était pas de s’établir à Sainte-Marie, mais de trouver un travail avec l’appui des moines et leur conseil. La réponse du monastère est positive, ce qui n’est pas pour surprendre ceux qui connaissent la capacité d’accueil de l’endroit. Nous sommes en mars de l’année 1957, le 25 de ce mois, confirmation est faite d’une libération conditionnelle. La date du 25 mars n’est pas indifférente. Ce jour-là, on fête l’Annonciation à Marie, et c’est en mai que la libération conditionnelle devient effective. Jean Bernier est âgé de 38 ans quand il franchit l’enceinte de la forteresse pénitentiaire. Il en est déjà à la moitié de sa vie, et c’est d’une encre noire qu’elle s’est à ce jour écrite. Pour signifier le nouvel homme qu’il est devenu, le « grand Jacques » s’est revêtu de ses plus beaux vêtements, ceux du moins qui lui restaient. Il dit adieu à la prison, avec la certitude intérieure de n’y plus jamais revenir. […]

Comme il n’arrive dans la ville de Toulouse que le soir, Bernier doit prendre une chambre d’hôtel pour la nuit. Après une vraie nuit de repos, le nouveau libéré prend un copieux petit-déjeuner au comptoir. La patronne lui indique l’heure du train pour Auch, la ligne qu’il doit prendre pour gagner Mérenvielle, cette gare de campagne où il descendra pour toujours. Auparavant, il doit se rendre au Palais de Justice pour faire contrôler son arrivée par une assistante sociale qui deviendra son amie. Celle-ci téléphone au monastère pour confirmer sa venue. Les choses importantes de la vie se passent parfois dans une certaine banalité. Ce qui est en train de se produire n’a pourtant rien de banal, ou alors c’est le banal de Dieu qui ne craint pas l’inaperçu.
Chapitre VII – Les rendez-vous imprévisibles.

Pour descendre à la gare de Mérenvielle, il fallait le demander , car cette station de campagne figurait dans les arrêts facultatifs. Il n’y a pas foule sur ses quais. Mais quelqu’un attend, et qu’on remarque pour sa haute taille. C’est Dom Jean de la Croix, le Père Abbé à l’époque de Sainte-Marie. C’est un homme jeune qui a gardé quelque chose de cette grâce d’enfance, dont l’Évangile fait une condition pour entrer dans le Royaume. Ce Père Abbé, un peu inattendu, a l’accueil chaleureux. Il embrasse son hôte, et le prend aussitôt à bord de sa voiture. Les bagages n’encombrent pas ce passager insolite. Le parcours en voiture n’est pas long, une dizaine de kilomètres.

Quand on approche, l’abbaye apparaît et disparaît au gré des vallonnements du paysage. Les bâtiments de briques ont l’élan imposant, mais rien d’écrasant. Ce n’est pas une idée de contrainte qui s’impose, mais de consentement. Nul n’est là contre sa volonté, mais pour répondre à celle d’un Autre. Un appel, pour tout dire, qui fait les disciples, comme aux premiers jours sur les bords d’un lac quand le Fils de Dieu en personne dit à quelques-uns de venir et de le suivre. Bernier a fait tout un chemin, et pas le plus court. Il se composait de tant de traverses et des pires. Mais quand il franchit le portail de cette abbaye, ce n’est pas une impression de détention qui prévaut mais de liberté. Le silence de l’endroit frappe d’emblée le visiteur. Quand Bernier arrive, il est rigoureux. Les moines ne parlaient que pour de strictes nécessités, et la plupart du temps avec des gestes. Le silence n’est pas en ce lieu une règle accessoire. Il est signe d’un Royaume où il y a plus à entendre qu’à dire, si ce n’est par sa vie.

Bernier ne réalise pas tout ce qui l’attend là, mais il est saisi. Il ne donne pas l’impression d’être en transit. Il a cestes besoin de prendre un peu de repos. Mais il a également envie de suivre à la lettre l’activité et la louange de ces moines qui se disent et s’efforcent d’être des frères. Bernier regarde, il est regardé… il observe et il est observé, sans qu’il soit besoin de présentations. Il entre somme toute dans la catégorie de ceux qu’on désigne de ce nom de « regardants ». Chose étonnante, il ne se préoccupe pas de trouver un travail comme il était prévu. Sa haute silhouette ne paraît pas étonnante dans cet ensemble de moines qui ne s’en tiennent pas aux apparences. […]. Le plus surprenant pour ce bagnard libéré de fraîche date, c’est la considération dont on l’entoure, et la confiance qu’on lui fait. Rien ne le retient contre son gré dans cette communauté, il se sent attendu, sans avoir à rendre compte. Ce monastère, c’est comme un havre au sortir d’une longue nuit. Dieu, bien sur, commence le travail ! […]

Dieu, il va l’apprendre, ne nous jette jamais notre passé à la tête, il en a bien assez de croire en nous-mêmes, et surtout quand on s’égare. Bernier n’a pas besoin de longs développements pour entendre la parole du bon Berge et de la brebis perdue. Le Père Abbé, qui est seul à connaître son passé, lui rend parfois visite. Il l’a confié spécialement à un moine, qui est son Père spirituel. Son dirigé le presse de questions sur les mobiles profonds d’une vie de moine. Dans la solitude de sa chambre, il prie lui-même beaucoup, comme durant les offices, de même pendant les travaux de jardin ou d’entretien auxquels il se livre volontiers, comme tous les moines. Ce qu’il n’a pas pénétré encore, bien sûr, c’est la vie profonde de ces reclus volontaires, qui ont à vivre comme des frères, même avec certains qu’ils n’auraient peut-être pas choisi dans la vie ordinaire. Bernier ne raisonne plus en ces termes. Ce qui lui semble aller de soi, c’est la vie en Dieu désormais. Il mesure le chemin à parcourir pour cela, mais il a mis le cap. Un beau matin, il ose se risquer à une question qui décider tout pour lui. Au Père Abbé il demande : « Est-ce que je ne pourrais pas, moi aussi, devenir moine ? ». Pour inattendue qu’elle soit, la question ne paraît pas saugrenue à son interlocuteur. Il n’y a pas un mois que Bernier est à Sainte-Marie du Désert, et son Père Abbé a réalisé, dès le premier instant, qu’il ne recueillait pas un hôte de passage. […]

Le Père Abbé lui a répondu : « On peut toujours essayer, mais ce ne sera pas facile ». Ce ne le fut pas et ne pouvait l’être. Il n’empêche que ce jour de juin 1957, un homme change de nom, pour bien signifier en quelque sorte un changement encore plus radical. Jean Bernier devient frère Grégoire. Ce jour-là, on fêtait Grégoire de Nazianze, un de nos Pères dans la foi qui devenait dès lors celui de Jean Bernier, pour tout ce qui restait d’existence sur la terre. 45 ans qui n’auront plus rien à voir avec les 38 qui avaient précédé !

Témoins du Christ

Les autres thèmes