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Frère Grégoire. « C’était un larron du banditisme à la Trappe ». Deuxième partie

Imprimer Par Robert Masson

CHAPITRE 10 : LA SOLITUDE FÉCONDE.

Grégoire est encore en début de parcours, et pas au bout de ses peines. Le souvenir des félicités d’autrefois vient le tourmenter, ce qui n’est pas pour surprendre. Ses premières années à l’abbaye ne l’exposaient pas à la tentation puisqu’il était isolé du monde. Mais il est des sollicitations anciennes qui se moquent des clôtures. Les commencements ne sont pas les plus simples, car les terrains de l’être ne sont pas tous assurés. Peut-on dire d’ailleurs, qu’ils le deviennent avec l’âge ? Un jour Grégoire écrira une belle page sur la chasteté, mais en attendant, il doit d’abord se consolider. « Etre chaste, souligne-t-il plus tard, ce n’est pas le rester mais le devenir ».

Le doute s’insinue en lui, alors qu’il en est encore à la période probatoire, avant ses vœux solennels en tout cas. De manière obsessionnelle quasiment, l’envie de partir le prend. Son Père Maître auquel il s’ouvre de cette tentation est stupéfiait. Grégoire est prêt à partir sur le champ. Son interlocuteur lui demande de se donner au moins un temps de réflexion. Comme il connaît la dévotion à Marie de Grégoire, il lui conseille de la prier intensément, une semaine durant. Grégoire accepte et remplit scrupuleusement son contrat dans la prière. Au long des heures, on le voit souvent devant la statue de Marie. Rien ne se passe, l’envie de partir est toujours là. Tous ses Ave Marie semblaient avoir été vains. Le dernier jour, il s’adresse à Marie, en termes plus pressants, et surtout plus personnels : « Marie, dis-moi si je suis vraiment fait pour cette vie-là, sinon, je pars ». A peine a-t-il eu le temps de formuler sa requête, une paix imprévisible s’empare de lui. Le calme se fait. C’est la réponse à la mise en demeure qu’il avait adressée à la Vierge.

Son Père Maître n’en est pas surpris, mais il doit aider Grégoire à comprendre. Depuis son retournement en prison, Grégoire est habité par la présence de Dieu. Soudain, un effacement s’opère. Il est comme laissé à lui-même, orphelin spirituellement en somme. A la vérité, Grégoire vit quelque chose de la situation des Apôtres quand leur Maître leur dit : « il est bon que je m’en aille ». Souvent, par la suite, on demandera à frère Grégoire pourquoi il est à la trappe. « La question, répondait-il, se pose autrement. « Ce n’est pas pourquoi je suis ici, mais pour qui ? En arrivant, confie-t-il encore, j’ai senti que Dieu me voulait dans cette maison, tellement je m’y sentais chez moi. Le marin, revenu de loin, éprouve sans doute le même sentiment quand il arrive au port. Une trappe, c’est quelque chose du genre, mais c’est un port où l’on ne jette jamais l’ancre. » Même s’ils sont immobiles, les voyages intérieurs mènent très loin ceux qui embarquent. Il n’est pas étonnant qu’il y ait de la houle. Grégoire qui avait connu de grands déchaînements n’a pas accosté pour se mettre à l’abri. C’est le risque de la foi qu’on prend quand on entre dans une trappe. Ce risque-là, bien sûr, tous les chrétiens ont à le courir. Grégoire parle souvent du « tout ou rien de la foi ». C’est bien précisément parce qu’il veut en faire le tout de sa vie qu’il est là, et pas pour se replier sur lui-même.
[….]

CHAPITRE 11 : NON EXPRIMER MAIS POUR AIMER.

Un événement extérieur met frère Grégoire en porte-à-faux à l’endroit de ses frères. La société civile, et c’est un bonheur, consulte les citoyens dans les votes auxquels participent les moines évidemment. Par petits groupes, on les voit sortir pour gagner les bureaux de vote à la Mairie de leur village. Parmi eux, il y en a toujours un qui manque ; c’est Grégoire pour cause de casier judiciaire. Ses frères ne peuvent le deviner puisqu’ils n’en savent rien. Seuls le Père Abbé et le Père Maître sont au courant, et ils gardent, bien entendu le secret. Un frère qui n’apprécie pas les abstentions, en fait reproche à Grégoire. Le Père Maître met les choses au point, en défendant le droit de tout frère de ne pas voter. Ce n’est pas le plus grave pour frère Grégoire qui mesure les conséquences sur sa propre vie, des interdits civils dont il est l’objet. Tant que son casier judiciaire ne sera pas redevenu vierge, il ne pourra aller plus loin dans son engagement définitif, ses vœux solennels précisément. Il se voit contrarié dans ce qui est chez lui l’élan même de son âme.

Depuis sa sortie de prison, Grégoire est suivi par une assistante sociale qui l’a pris en amitié, et lui fait confiance. Mais une fois par mois, il doit se rendre à la gendarmerie de Cadours, la plus proche de l’abbaye, pour faire signer son carnet d’interdit de séjour. Le temps qui passe n’a pas atténué les soupçons. « Tiens-toi pénard, ne fais pas l’imbécile », lui répète-t-on. Les gendarmes en restent à la classification portée sur son carnet : « individu dangereux ». A la différence de Dieu, la société a la mémoire longue et très dure. Le Père Abbé qui est sûr de son frère, finit pas obtenir des gendarmes qu’ils viennent à l’abbaye. Il est présent lui-même à toutes leurs visites et se voit régulièrement mis en garde : « Faites attention, cet homme peut vous tromper ». Sans se démonter, le Père Abbé leur répond : « je sais à quoi m’en tenir, c’est moi qui l’ai accueilli ».

Frère Grégoire souffre de ces remarques désobligeantes, mais il ne s’y attarde pas. Il attend toutefois une réhabilitation qui le libèrera de ces servitudes. Un jour où il passait à l’abbaye, un gendarme dubitatif s’adresse à frère Grégoire qu’il reconnaît : « depuis combien de temps êtes-vous ici ? », lui demande-t-il. Le ton n’est plus le même, le vouvoiement en témoigne. Le Frère lui répond : « dis ans ». Sans doute, avait-il vraiment cru, se dit-il en lui-même, que j’allais retomber. Arrivent enfin les délais prescrits par l’autorité judiciaire pour le rétablissement des droits civils des condamnés. Renseignement pris, frère Grégoire adresse une demande au tribunal de Toulouse. Peu après, il reçoit une convocation pour se rendre au Palais de justice, où il devra passer devant un tribunal ; date prévue : le 2 février, jour de la Présentation de Jésus au Temple. Jour mémorable, en vérité, que cette séance au tribunal pour l’ex Jean Bernier, dont les fréquentes comparutions devant tant d’autres tribunaux avaient toujours eu lieu dans le passé au titre d’accusé. Nous sommes en 1963. Durant cinq années, les gendarmes ont mené enquête, l’assistante sociale a établi des rapports, alors même qu’elle sympathisait de plus en plus avec l’ancien détenu, elle était garante du sérieux de ses aspirations à une vie complètement nouvelle au service de Dieu.

Frère Grégoire se sent maintenant empli d’une paix immense, dans la certitude que tout est bien et que de son passé trop chargé, il ne restera rien sur ses papiers. Ce jour-là, tout est signe positif sur le chemin de réconciliation avec les hommes qui suit son retour à Dieu. En compagnie de son Père Abbé, frère Grégoire arrive au tribunal vêtu de ses habits religieux. Ils entrent dans la salle dont la porte se ferme sur eux. La séance, en effet, doit se dérouler à huis clos. Même l’assistante sociale ne peut y assister. Le tribunal a la même composition que pour un passage en correctionnel : le président et ses deux assesseurs, le procureur, et son greffier. Mais cette fois, ce n’est plus un être dur et fermé, révolté et prêt à bondir qui leur fait face sur le banc des accusés. C’est à la barre des témoins que se tient Grégoire, droit, calme, sérieux, attentif. Le Président prend la parole et lui demande ce qu’il désire.

« Etre relevé des peines qui figurent dans mon casier judiciaire », répond-il calmement. Commence alors la lecture de l’acte d’accusation, en vue de la réhabilitation. C’est la longue évocation de toutes les fautes accumulées au cours d’une de délinquance. Le Président fait lecture à voix basse d’une façon à peine audible, comme gêné devant ce moine au regard clair qui lui fait face en ce jour, avec une humilité tranquille. Lecture achevée, il se tourne vers le Procureur et lui demande : « Monsieur le Procureur, voyez-vous un inconvénient à la réhabilitation du Frère ? » Le Procureur se lève et prenant alors la parole d’un ton solennel : « Messieurs de la Cour, en ce jour de la Purification de la Vierge Marie, on ne peut refuser cela au Frère ». Le Président se tourne vers lui et lui demande s’il a quelque chose à dire. Non sans émotion contenue, la réponse jaillit, vraie et sincère : « Je remercie la Cour de sa bienveillance ». Jean Bernier est réhabilité, frère Grégoire peut lui succéder à part entière. La séance est levée. Tout le monde sort, et frère Grégoire retrouve l’assistante sociale qui attendait dans le couloir pour le féliciter. « C’est un beau jour », lui dit-elle en partageant sa joie. […]

Cette réhabilitation faite, c’est le retour au monastère où la messe est célébrée à 11 heures. Frère Grégoire est empli de reconnaissance envers son Dieu, et aussi envers celui qui a bien voulu lui faire confiance ici-bas, son Père Abbé, qui l’a accompagné jusqu’à ce moment du pardon terrestre. Il peut enfin se tourner maintenant vers ce qui lui tient le plus à cœur : ses vœux définitifs et la profession solennelle. Même si le changement était déjà effectué dans son âme, le voici officiellement né à une nouvelle vie où l’extérieur est en accord avec l’intérieur. Il se sent désormais pleinement l’égal de tous ses frères moines, aussi bien que des hommes de l’extérieur qui n’ont pas connu semblable épreuve. […]

Grégoire peut enfin s’engager dans la voie cistercienne à Sainte-Marie-du-Désert. Jour solennel pour frère Grégoire. La date a son importance. C’est un 8 septembre, jour où l’on célèbre la Nativité de la Vierge que Grégoire vénère tendrement.

Grégoire est malgré tout très entouré, par ses frères cisterciens bien entendu, mais également par ceux qui ont été les proches témoins du travail de Dieu en lui. Parmi ceux-là, il y a l’assistante sociale de Toulouse, le Président de la Cour d’appel de cette même ville et son épouse. Le voici maintenant revêtu de la même coule que ses frères. Prosterné la face contre terre, Grégoire, à cette heure, est l’image du consentement. Songe-t-il alors à cette phrase de saint Augustin : « En adhérant à Toi de tout moi-même, ma vie vivra d’être pleine de Toi ». Pour quelques mois encore seulement, Dom Jean de la Croix est encore Père Abbé. Il est bien placé pour rendre grâces, lui qui avait pris le risque de la foi avec cet homme dont il connaissait le passé et ses passifs. Sa jeunesse, il le confesse, n’était pas pour peu dans la confiance dont il faisait preuve.

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